Don Bosco Resources

M.O. La jeunesse (1815-1844)

SPIRITUALITÉ SALÉSIENNE


I. La jeunesse (1815-1844)


Chapitre I

L’enfant des Becchi (1815-1830)

L’Italie de 1815

Le retour du roi à Turin (20 mai 1814)

Le Montferrat

Castelnuovo d’Asti

La famille Francesco Bosco à Morialdo

La naissance de Giovanni Melchiore Bosco

La mort de Francesco Bosco (11 mai 1817)

La casetta des Becchi

La famine de 1817

L’éducation familiale des enfants Bosco

Le Gioanni des Becchi

Le songe de neuf ans

Le déclamateur et l’acrobate

La première communion (Pâques 1827)

Le vacher des Moglia (février 1828-novembre 1829)

L'épisode Calosso (novembre 1829-novembre 1830)

Le partage des biens familiaux

Notes


Chapitre II.

Le collégien de Chieri

L'école de la Restauration

Giovanni écolier à Castelnuovo

Chieri en 1831

La première année scolaire à Chieri

La Société de l'Allégresse

De l'amitié entre jeunes gens

Humanités et rhétorique

L'amitié de Jonas

La lecture des classiques

Luigi Comollo

Le magicien

Le défi au saltimbanque

Le choix laborieux d'un état de vie

Giuseppe Cafasso

La vêture ecclésiastique

Notes


Chapitre III.

Le séminariste

Le séminaire de Chieri en 1835

L'entrée de Giovanni au séminaire

Le «bon séminariste» de Chieri

L'état sacerdotal et ses exigences selon Mgr Chiaveroti

L'année du séminariste

L'enseignement de la philosophie et de la théologie

Les lectures de séminariste Bosco

Les relations de Giovanni Bosco séminariste

Les études complémentaires

Les vacances du séminariste

Le maladie et la mort de Comollo (25 mars-2 avril 1839)

Les deux dernières années au séminaire

Le sacerdoce

Notes


Chapitre IV.

Le temps du Convitto turinois

Le choix du Convitto ecclesiastico

La charmante ville de Turin

L'«autre visage» de Turin des années 1840

La gestion de la misère à Turin

A l'origine du Convitto ecclesiastico: les Amicizie

La fondation du Convitto ecclesiastico

Le règle de vie du Convitto

La praxis du confesseur selon saint Alphonse

Don Cafasso, cheville ouvrière du Convitto

Don Bosco chez les prisonniers

L'épisode Garelli

L'oratoire embryonnaire de 1842

Les exercices spirituels de Sant'Ignazio sopra Lanzo

Les prédications du convittore Bosco

Les premières confessions

Les exhortations de don Cafasso

Notes


I. La jeunesse (1815-1844)

Chapitre I

L’enfant des Becchi (1815-1830)

L’Italie de 1815

L’histoire de notre Saint commence au landemain de la bataille de Waterloo (18 juin 1815), dans un village, au nord d’une Italie redécoupée conformément aux souhaits des vainqueurs de Napoléon.

L’Acte final du congrès de Vienne (9 juin 1815) venait de réorganiser l’Europe selon un ordre monarchique purement matériel qui méconaissait l’état des âmes de ses habitants. Diplomates, rois ou empereurs d’Autriche, d’Espagne, de France, de Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie (le six), auxquels le Portugal et la Suède (complétant les huit) s’étaient finalement joints, avaient violenté les peuples. En Italie, une nation qui avait été rassemblée, de fait, sous la domination française et qui avait été réunie en armes par les Français, se voyait réduite à n’être plus qu’une « expression de geografie. » [1] Rappelons qu’après un bref retour des Autrichiens en 1799, la République cisalpine instaurée par les troupes révolutionnaires avait été, en 1800, lors de la seconde campagne de Bonaparte en Italie, rétablie dans les Milanais, avec Milan pour capitale. Constituée en Republique italienne en janvier 1802 avec Bonaparte comme président, l’ex-Cisalpine était devenue, en 1805, un royaume dépendant de l’Empire français. Napoléon avait alors installé à Milan, en qualité de vice-roi, son beau-fils Eugène de Beauharnais. Au Milanais, cet empereur, au fur et `qa mesure de ses conquêtes et annexions, avait reuni différents territoires : La Venetie et la Dalmatie en 1806, les Marches en 1808, le Trentin en 1810. A l’époque de sa plus grande extension, le royaume d’Italie représentait un ensemble assez homogène circonscrit par la côte nord-est de l’Adriatique, les Alpes tyroliens, le Piémont, la Ligurie, et, au sud, l’Italie centrale. Plus bas, le /6/ royaume (vassal) de Naples le prologeait. A la clôture du congrès de Vienne, le trône révolitionnaire de Murat à naples, un temps garanti par le tout-puissant Metternich, venait d’être renversé. La réstauration des Bourbons dans les Deux-Siciles, autrement dit à Naples, était accomplie (article 104 de l’Acte final). La solution de cette affaire facilitait le réglement des autres questions relatives à la peninsule. On decida que Parme serait attribuée à Marie-Louise d’Autriche, femme de Napoleon, à titre viager. A sa mort, Parme reviendrait à Marie-Louise d’Espagne, ci-devant reine d’Etrurie, et à ses enfants ; en attendant, cette princese aurait Licques, qui, après elle, ferait retour à la Toscane. La Toscane passerait, héréditariement, à l’archuiduc Ferdinand d’Autriche, et Modène, à l’archiduc François d’Este ( articles 98, 99, 100, 101, et 102 de l’Acte final). Le pape récouvrait les légations de Ravenne, Bologne et Ferrare (article 103). Le roi de Sardaigne recevait Gênes, et sa succession serait assuré, malgrè les prétentions de l’Autriche et selon le voeu de la France, à la branche de Savoie-Carignan régnant sur les Etats Sardes (articles 85 et 86). En fin, l’Autriche qui, par ses alliances, s’imposait déjà dans la péninsule, prenait pour elle-même, la Lombardie, tout le territoire de l’ancienne réoublique de Venise, Trieste, la Dalmatie et l’Illyrie (articles 93, 94 et 95 de l’Acte final). [2] Les peuples de l’Italie connaissaient donc la m`me mésaventure que ceux du pays-Bas (auquel la Blegique était annexée), de Pologne et d’Allemagne, eux aussi rassemblés ou dépecés selon les convénances des souverains.

Les diplomates avaient ainsi préparé pour l’avenir de redoutables explosifs. « La Révolution française avait proclamé, propagé, suscité partout, aussi bien par ses principes, par ses exemples, que par ses conquêtes, l’esprit de nationalité : l’idée que les peuples ont seuls le droit de disposer d’eux mêmes, que les hommes qui ont la concience d’appartenir à une même nation ont le droit de se constituer en nation et que, pour toute nation, le principe de toute vie, de toute dignité, c’est l’indépendence. Les diplomates de Vienne n’avaient considéré ces principes comme subversifs de l’ordre monarquique (qu’il avaient la mission de défendre) ; ils avaient voulu les anéantir à jamais ; ils avaient cru que pour supprimer les effets de la Révolution française, il suffisait de la déclarer non avenue et de déplacer de barrières sur la superficie de l’Europe. »[3]  Ils avaient entre autres ignoré l’existence d’une conscience italienne, fruit de la culture française au XVIIIe siècle et réplique à la opression napoléonienne entre 1807 et 1809. [4] Ces inconscients de l’état réel des mentalités avaient ménagé les con-  /7/ ditions des revoltes et de guerres qui, bientôt, anéantiraient leurs beaux traités dans les faits comme dans leurs principes.

Les atlas du temps de la restauration dénonceraient l’emprise autrichienne sur l’Italie. Au sud, la botte elle-même de la péninsule et la Sicile relevaient d’un royaume de Naples dévolu aux Bourbons. Au centre, les Etats de l’Eglise avec Rome enserraient à l’est le grand-duché de Toscane de ferdinand d’Autriche, avec sa capitale Florence. En progressant ver le nord on trouvait les duchés de Parme et Modène dévoués de l’Autriche, eux aussi ; puis au nord-ouest, les Etats sardes : Piémont, Ligurie, Savoie, avec au sud la grande île de Sardeigne ; en fin vers le nord-est, le vaste ensemble du royaume dit « lombard-vénetien », totalement englobé dans un empire d’Autriche, maître au centre de l’Europe, des peuples, non seulement germaniques, mais aussi hongrois, slaves et latins. Ces gens, soudés entre eux par de communautés de langue et de culture, ne pourraient que donner du fil à retordre aux Habsbourgs de Vienne. [5]

Le retour du roi à Turin (20 mai 1814)

A l’ouest de cette Lombardie-Vénétie germanisée, dans les etats sardes, plus précisément en Piémont, région sas cesse ballottée entre la France et l’Italie, peuples et gouvernants ne se souciaient pas encore du puissant voisin. On renouait avec le passé.

Le 20 mai 1814, le roi des Etats sardes, Victor-Emmanuel I, avait retrouvé sa capitale Turin, que les victoires françaises l’avaient obligé d’abandonner quatorze ans plus tôt. Il y avait ramené un Ancien Régime suranné et un peu ridicule, que leur bienvaillance avec le monarque et sa famille empàchait encore les Turinois de considérer comme tel. Massimo d’Azeglio (1798-1866), fraîchement entré dans la Garde urbaine et, à ce titre, témoin immédiat du cortège, décrivit cette entrée du souverain dans sa ville sur un ton un brin moqueur, qui paraît avoir convenu à l’événement.

« Le 20 mai, il arriva enfin ce roi tant annoncé et béni. Je me trouvais rangé piazza castello, et je garde fort bien en mémoire le groupe du roi entouré de son état-major. Vêtu et poudré à l’ancienne avec la tresse (codino) et certains chapeaux à la Fréderic II (tricornes !), tout ce monde avait un air passablement comique, qui, cependant, à moi comme à tous, parissait très beau et tout à fait dans les règles. Les habituels cris mille fois répétés (en français dans le texte) accueillirent ce bon prince et lui ôtèrent tous ses doutes sur l’affection et la sympa- /8/ thie de ses très fidèles Turinois ». Ce soir-là, le roi, la reine et leurs filles -si les souvenirs de Massimo furent exacts- sortirent admirer les grandes illuminations de la cité dans un carrosse de gala, que leur avait prèté Cesare d’Azeglio, père de Massimo. « Dans cette voiture, le bon roi, avec son air - allons, dison le mot – un peu benet, mais aussi d’honnête homme – on le vit en 1821 – tourna lentement jusqu’au coup de minuit par les rues de Turin parmi les vivats de la foule, distrubuant sourires et saluts à droite et à gauche ; ce qui, par une conséquence toute mécanique, entraînait un incessant balayage de gauche à droite de cette queue, tellement curieuse désormais aux jeunes de ma génération. »[6]

Encore balbutiante, la Restauration débutait ainsi en Piémont, paternelle, benoîte et passablement bornée.

Le Montferrat

La restauration du pouvoir politique ne concernait que lointainement la campagne où vivait la très grande majorité de la population piémontaise. La conscription, le passage de troupes et la pénurie conséquence habituelle de la guerre mises à part - ce qui n’était pas rien !- , la vie des paysans n’avait pas changé durant les troubles précedents.

A l’est de la capitale et sur la rive droite di Pô, le Montferrat était une région plutôt privilegié de cette campagne, qui devenait ingrate dans ses parties alpestres. Ce marquisat médieval aux limites variables [7] était partagé en deux par la route de Turin à Alessandria ; le Haut-Montferrat au sud, le Bas-Montferrat au nord. C’était une zone de collines douces et plus ou moins élevées, que le paysans entretenaient avec soin. Ses pentes étaient couvertes de vignes, le fond des vallées donné aux champs et aux prairies. Dans la provice montferrine d’Asti, où se déroulera la première partie de notre histoire, vers 1750, sur un territoire de 272.401 journées (une journée égale 0,38 hectare), 82.961 étaient dévolues aux chamos, 79.761 à la vigne, 40.772 aux prairies, 175 aux chataignerais, 46.580 aux bois, 22.131 aux prés communaux et aux terres incultes. [8] Dans les champs on cultivait essentiellement du blé, du siegle, du maïs et de l’avoine. [9] Les bovin abondaient, en partie destinés à la traction. A la même époque, le « patrimoine zootechnique » de la province d’Asti comprenait 3.576 paires de boeufs, 5.384 pares de vaches de joug, et seulement 3.200 /9/  vaches à lait et 14.206 boeufs d’herbage (pour la viande). Il n’y avait que 732 chevaux, 119 mulets, mais aussi 2.241 ânes.[10]

A la différence de la vallée du Pô en Lombardie, les collines piémontaises et donc le Montferrat devenaient un pays de petits propriétaires, adonnés à la vigne, à la culrure des céréales et à l’élevage.[11] « L’amélioration du rendement agricole, qui caractérise la deuxième moitié du XVIIIe siècle, avait favorisé dans cette zone, dès avant 1814, la formation de nombreuses petites propriétés de cultivateurs, nous explique-t-on aujourd’hui. Selon des données cadastrales de l’époque française, portant sur vint-deux communes, les domaines de cinq hectares et moins accupaient alor sur les collines 34,7% de la superficie considérée, contre 21,1% dans les communes de plaines. Si l’on poussait la comparaison jusqu’à dix hectares, la proportion pasait à 50,2% en collines, contre 30,5% en plaines. »[12] Trente ans après la réinstallation de la maison de Savoie en Piémont, Giovanni Lanza pourra parler de « la classe déjà considerable et en accroissement constant des petits propriétaires » entre la plaine de rizières et la montagne au-dessus de six cents mètres. Elle provient, remarquait-il, « de la fleur des journaliers, bouviers, métayers et artisans de la commune, gens industrieux, actifs, pratiquant une rigoureuse économie. Grêce justement à ces bonnes qualités, elle est peu à peu parvenue à se constituer un pécule et à acquérir quelques journées de terre ». C’est ainsi que « ces nouveaux et pacifiques envahisseurs de propriétés rurales conquièrent palme par palme (pied à pied !) la terre, que leurs pères avauent travaillée durant une longue série d’années en qualité de serviteurs et de prolétaires » ; « ils constituent désormais les concurrants les plus redoutés des grands propriétaires et des capitalistes. »[13]

Qu’ils fussent propriétaires, métayeurs ou journaliers, les contadini (paysans) menaient une existence fort semblable à celle de ses ancêtres médiévaux.[14] Les habitations n’avaient évidemment ni électricité, ni gaz, ni eau courante. On s’éclairait à la chandelle, peut-être à la lampe à huile ; on cuisinait au bois. L’eau, recueillie dans des puits souvent malsains, devenait rare par temps de sécheresse. Les services hygiéniques, tels qu’on les concevra au siècle suivant, manquaient totalement dans l’inmense majorité des cascine, à  moins que leur caractère tout à fait primitif les rendît parfaitement « antihygieniques ». Il revenait à la nature de veiller sur la santé des particuliers. La famille rurale typique, celle des petits cultivateurs directs, était à peu près autosuffissante pour l’alimentation. Le pain et le vin étaient à la base de sa nourriture. La minestra de riz et de haricots caractérisait /10/ la plus part de repas, la viande, surtout celle de boeuf, étant réservée aux jours de fète. La volaille, le porc, le gibier entraient alors aussi dans le menu. Le confort était donc nul, le superflu réservé aux riches. Ces gens s’estimaient heureux, quand ils avaient ce qu’ils jugeaient nécessaire pour se loger, se nourrir et se vêtir.

Castelnuovo d’Asti

Au début du dix-neuvième siècle, la famille de Filippo Antonio Bosco était installée dans l’un des hameaux d’une bourgade de ce Montferrat, dénommée Castelnuovo d’Asti, dont une encyclopédie contemporaine nous laisse une descrption flatteuse.[15]

Castelnuovo avait alors quelque trois mille habitants. Ce gros village, situé à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de la ville d’Asti, chef-lieu de canton dans la province de ce nom, s’étendait sur le flanc et au pied d’une agréable colline qui le protégait des vents du nord. Les collines de Pino et de Mondonio l’enserraient à l’est ; au sud, le bourg était prologé par des prairies et des chaps fertiles ; et à l’ouest, une petite colline, féconde elle aussi, le séparait de ses voisins. Les personnalités de l’endroit habitaient pour la plus part le versant de la colline. L’église paroissiale, dédiée à S. Abdré, flanqué d’un presbytère, où rédidait un vicaire forain, centrait leurs demeures. Les contadini du bourg logeaient, quant à eux dans la partie basse, pour la plupart de côté ouest. Castelnuovo s’enorgueillissait de médecins, chirurgiens et vétérinaires plus ou moins patentés, de quincailliers et d’artisans de toute sorte. La commune comprenait, sans compter les lieux dits, cinq hameaux dûment répertoriés : Morialdo, Ranello, Bardella, Nevissano et Schierone. A son titre de chef-lieu, les villages d’Albugnano, Berzano, Buttigliera, Moncucco, Mondonio, Pino et Primeglio en dépendaient.

En temps normal et compte tenu des moeurs d’alors, on vivait convénablement à Castenuovo. Le terroir produissait du blé en quantité suffisante pour assurer du pain à la population. Les vins des vignobles locaux étaient, au jugement des contemporains, « exellents et sains ». Pour les conserver, deux longues caves avaient été percées à flanc de côteua. Le climat ne manquait pas d’agrément. On respirait à castelnuovo un air extrêmement salubre, et une brise très douce tempérait les plus souvent les chaleurs de l’été. Les bourgeois aisé y trouvait sans peine, non seulement le nécessaire, mais aussi de quoi satisfaire quelques-unes de ses fantaisies. La douceur du site influait apparem /11/ ment sur les habitants. Selon notre guide, ils avaient joyeuse humeur, bon caractère et grande courtoisie surtout envers les étrangers. A ceux-ci, « outre les faveurs de la nature, ils réservent une hospitalité sincère, celle que l’on admire généralement dans les populations de la région d’Asti » (Casalis). L’affabilité des campagnards d’Asti couvrait, n’en doutons pas, une rare perspicacité, l’une des qualités majeures du Piémontais en ville comme aux champs.. les jours de foire ou de marché, la population de Castelnuovo manifestait à loisir son intelligence astucieuse. Au début du printemps, le mardi de Pâques, et, à l’entrée de l’automne, le deernier lundi de novembre, marchands et propriétaires voisins confluaient vers le bourg pour la foire bisannuelle. On y faisait surtout commerce de bestiaux, de draps et de toiles. Et, chaque jeudi, il s’animait pour le marché des comestibles et des objets d’usage domestique. A ces occasions, les gens du terroir se montraient aussi pénétrants, aussi rusés et aussi méfiants sous un masque de sourire, que les Dauphinois de l’autre versant des Alpes.

En somme, Castelnuovo d’Asti était une petite cité prospère de la campagne piémontaise. Une nature génereuse, une population saine et des moeurs simples entretenues par une religion exigeante y facilitaient l’existence de la plus part des habitants. Il est vrai que, seul, un travail dur et persévérant, qui ne cessait que le dimanche et les (nombreux) jours de fête, leur garantissait une petite aissance. Au reste, le Piémontais n’imaginait de vie que laborieuse.

La famille Francesco Bosco à Morialdo

Tels avaient été les jours de Filippo Antonio Bosco (1735-1802), qui les terminait au début du siècle dans le hamau de Morialdo, à quelque quatre kilomètres du bourg de Castenouvo. De la cascina de San Silvestro à Chieri, où il était né, [16] à la métairie de Morialdo, où il mourut à soixante-sept ans, ce paysan analphabète avait connu plusieurs fois la faveur et l’infortune du sort. Né conq mois après la mort de son père, abandoné à quatre ans par sa mère, il avait été recueilli à seize ans à Castelnuovo par des grands-oncles sans enfants, qui disposaient de quelque bien, l’avaient traité comme un fils et constitué héritier de leur maison et de leur avoir. Ce furent pour lui quelues belles années, actives, mais sereines. Sa femme étant morte, il se remaria. Ses deux mariages lui donnèrent douze enfants, dont six survécurent.[17] Sexagénaire, les annés critiques de la révolution française l’avaient contraint aux privations et à la disette. L’entretien de /12/  sa famille l’avait obligé à se faire métayer et à vendre par morceaux à peu près tout un petit domainem qui, aux meilleurs temps, couvrit environ 25.000 m2. En 1802, son patrimoine était réduit à une vigne de 40 tavole (una tavola égale 38,1039 m2), un camp de 38 tavole et autre de 24 tavole, ne totalisaient plus de 3.880 m2...[18]

A partir de 1793 probablement, peut-être seulement à partir de 1796, et jusqu’à sa mort en 1802, Filippo Antonio Bosco habita, au titre de massaro (métayer), le domaine de la cascina des propriétaires Biglione à Morialdo.[19] Les fonds des Biglione s’étandait sur plus de souze hectares, mais nous ignorons les nombre des métayers qui y travaillaient. (Remarqiuons ici, pour qui ne le saurait pas, que le métayer n’est pas un fermier. Le fermier paye en argent la rente de son propriétaire, le métayer en nature, sur ses récoltes). Telle qu’on pouvait encore la voir au milieu du vingtième siècle, la cascina Biglione était un immeuble de trois étages en forme de « L ».[20] Sa partie pricipale était réservée aux propriétaires, qui s’y installaient surtout pendant l’été. La partie la plus courte, que l’on croit aujourd’hui réservée aux métayers, comprenait une cuisine avec sa dépense, une salle et un escalier pour qccéder aux chambres à coucher des étages supérieurs.[21] Faut’il voir dans cette bâtisse l’habitation des Bosco ? « ici habitaient Filippo Antonio et ses enfants, parmi lesquels Francesco Luigi », dissait un bon guide de 1988.[22] Il est permis d’en douter, car, si j’en crois la lecture des actes notariés de 1817 (et à supposer qu’ils n’aient pas déménagé dans l’intervalle), ils habitaient plus probablement une métairie des Biglione « dans la région du Monastero, hameau de Meinito. »[23]

Après le décès de Filippo Antonio, son fils aîné du premier lit, Paolo, lui succéda dans la métairie. Le récensement de l’an XII (1804) qualifia Paolo Bosco de massaro à Morialdo.[24] Avec lui habitaient la deuxième femme de son père, Margherita Zucca, 51 ans, [25] sa propre femme Laura, deux de ses soeurs et trois de ses frères.

L’un des (demi) frères de Paolo s’appelait Francesco. Né le 20 janvier 1784, il approchait alors de sa majorité. Francesco épousa, le 4 février 1805, Margherita Cagliero, une voisine de Morialdo, qui, jusque-là, avait habité une cascina Barosa à quelque quatre cents mètres de la cascina Biglione proprement dite.[26] Margherita cagliero, née le 9 mai 1783, allait qavoir vingt-deux ans. Son arrivée entraîna un changement de métayage. Paolo abandona bientôt le logis à Francesco, pour s’établir lui-même dans le bourg de Casteñnuovo : il résidait déjà lors du recensement de 1806.[27] de la /13/ sorte, au recensement de 1808, Francesco Bosco put être enregistré comme chef de famille à Morialdo. Avec lui habitaient sa mère Margherita Zucca, sa soeur Teresa Maria (1789-1848), sa femme Margherita Cagliero et son fils nouveau-né Antonio ( né le 3 février 1808).[28]

Francesco Bosco était un paysan industrieux et indépendant. A la mort de son père en 1802, il avait hérité de 625 m2 de terres. Il acquit bientôt 1.900 autres.[29] Et, en 1817, un inventaire notarié le dira propriétaire à castelnuovo de trois petites vignes et de cinq champs (miniscules), plus ou moins élognés les uns des autres et totalisant 272 tavole, soit 103,64 ares.[30] Ce n’était pas grand-chose, mais témoignait de la ténacité de ce rural à accroître son patrimoine parcelle par parcelle.

Francesco eut, après Antonio, un duexième enfant, Teresa Maria, qui ne vécut que deux jours (16-18 février 1810).[31] Ce fut son premier malheur. Beaucoup plus grave, l’année suivante sa femme Margherita Cagleiro, qui n’avait pas encore vingt-huit ans, mourut à son tour (28 février 1811). Francesco reconstruisit son foyer comme son père l’avait fait : il se remaria au bout d’une quizaine de mois, le 6 juin 1812, avec une fille du village voisin de Capriglio.[32] Margherita Occhiena avait vingt-quatre ans. Elle était né le 1er avril 1788, troisième des cinq enfants d’une famille paysanne relatuvement aisée. C’était une femme dévote, énergique, travailleuse, décidée, réservée, au franc parler et fort capable de semer les garçons qui pretendaient lui tenir compagnie sur le chemin de l’église.[33]

La naissance de Giovanni Melchiore Bosco

Dix mois après la célébration de son deuxième mariage, un fils, Giuseppe Luigi, naissait au foyer de Francesco Bosco (18 avril 1813). Deux ans et demi passaient, et, le 16 août 1815, un deuxième fils, Giovanni Melchiore, venait au monde.[34] Baptié le landemain de sa naissance dans l’église paroissiale de Castelnuovo, Giovanni Melchiore eut pour parrain Melchiore Occhiena (1752-1844), père de sa mère Margherita, et, pour marraine, Maria Maddalena Bosco (1773-1761), sixième enfant de Filippo Antonio, alors veuve de Secondo Occhiena (1772-1800), décédé trois mois après leur mariage.[35] Le parrain était donc le grand-père maternel de l’enfant, la marraine sa tante paternelle.

La famille Bosco était-elle « peu aisé » à la naissance /14/ de Gioanni, comme celui-ci l’assurera plus tard avec insistence ?[36] certainement pas riche, Francesco Bosco n’était pas, par autant, réduit à la misère prolétarienne des journaliers ouvriers de ferme, qui peinaient dans les campagnes piémontaises. Il avait en 1817 deux domestiques[37] et possedait une paire de boeufs, deux bouvillons, deux vaches et une jument.[38] Joint à une centaine d’ares de terre, ce bien, mesquin au regard des périodes et des régions plus prospères, lui permattait d’espérer figurer dans la catégorie montante des petits propriétaires du Montferrat. Mais, pour l’heure, il était encore métayer des Biglione, les deux garçons de Margherita Occhiena étaient dans une dépendence de leur cascina. Probablement pour se rendre indépendent, Francesco acquérait en cette année 1815, à proximité de la cascina, une maison el est varai de pauvre apparence. En 1817, un notaire la definira « composé d’une crotta ( pour grotta, antre, caverne...) et d’une étable accolée, couverte en tuiles, en mauvais état, et précedée d’une aire d’environ dix tavoles ». L’achat deviendra ferme le 8 février 1817, mais trois mois après ladite crotta n’était pas encore payé.[39]

En somme, Francesco et Margherita « étaient des paysans, qui gagnaient honnêtement leur pain à force de labeur et d’économie, comme le diront les Memoire dell’Oratorio. Presque uniquement à la sueur de don front, mon père arrivait à faire vivre ma grand-mère septuegénaire (en réalité sexagénaire, puisqu’elle était née en 1752) et accablée de diverses infirmités, trois garçons : l’aîné, Antonio, enfant d’un premier lit, Giuseppe, le second, et moi Gioanni, le cadet, plus deux valets de ferme. »[40]

La mort de Francesco Bosco (11 mai 1817)

Un jour de printemps, quand Giannino allait avoir vingt-et-un mois, le petit foyer subit la plus terrible des épreuves. Don Bosco la racontera avec delicatesse, quitte à se tromper dans ses calculs chronologiques.

«  Je n’avais pas encore deux ans que le bon Dieu nous frappa d’un grand malheur. Notre père très aimé, très robuste et à la fleur de l’âge, fort soucieux de l’éducation chrétienne de ses enfants, revint un jour du travail trempé de sueur et descendit imprudemment au sous-sol dans la cave glacée. La transpiration s’arrêta brutalement et, le soir, une fièvre violente, signe d’une grave congestion, se déclara. Tout soin fut inutile et, en quelques jours, il arriva au terme de sa vie. Muni de tous les secours de la religion et recommendant à ma /15/ mère la confiance en Dieu, il rendit le dernier supir. Il n’avait que trente-quatre ans. C’était le 12 mai 1817). »

Rectifions. Selon les actes officiels, Francesco Bosco est mort exactement le 11 mai 1817 et, parce qu’il était né le 4 février 1784, il avait alors, non pas trente-quatre, mais trente-trois ans.[41]   

« Pour moi, continuait Don Bosco, je ne sais trop ce que je devins en cette triste circonstance. Un fait reste présent à ma mémoire, le premier souvenir de ma vie. Alors que tout le monde sortait de la chambre du défunt, moi, je voulait absolument y rester. « Viens, Giovanni, vien avec moi, me répetait ma mère éplorée. – Si papa ne vient pas, réspondit-je, je ne veux pas m’en aller. – Pauvre enfant, reprit ma mère, viens avec moi, tu n’as plus de père. » Ceci dit, elle éclata en sanglots, me prit par la main et m’entraîna ailleurs, tandis que je pleurais, parce qu’elle pleurait. Car, à cet àge, je ne pouvais certainement pas comprendre quel grand malheur c’était de perdre son père. »[42]

Giovanni mesurerait bientôt le malheur de n’avor plus de père pour l’élever et le protéger. Il ne trouverait plus au foyer l’être irremplaçable auquel un garçon cherche à s’identifier. Sa quête d’un père parmi les prêtres, parmi les maîtres, parmi les supérieurs laïcs ou écclesiastiques et jusqu’auprès du pape de Rome, serait permanente. Le vide causé par la mort de Francesco le rendrait infiniment sensible à la détresse avouée ou refoulée des enfants abandonnés.

Francesco Bosco avait fait dresser son testament quand, alité, il avait senti la mort approcher. Le 8 mai, trois jous avant qu’il ne meure « dans la maison du signor Biglione habitée par le testafaire au lieu dit du Monastero, hameau de Meinito, aux fins de Castelnuovo de Turin », le notaire Carlo Guiseppe Montalenti le lui avait « lu et expliqué à haute et intelligible voix en présence de (six) témoins » soigneusement énumerés sur le document. Ses enfants Antonio, Giuseppe Luigi et Giovanni Melchiore étaient constitués héritiers ; sa femme Margherita Occhiena et son cusin Guivanni Zucca leurs serviraient de tuteurs.[43] Le notaire fit diligence. Le 17 mai, il lisait l’inventaire des biens du défunt aux tuteurs et aux six témoins réunis « dans la maison du signor Giacinto Biglione habitée par les pupilles ». Il détallait : la crotta que nous connaissons, les champs, les vignes, les tètes de bétail, le mobilier de ferme et de ménage, dont il ne négligeait apparemment aucune pièce. C’était une charrette à deux roues, unchariot, une herse ferrée, deuz bêches et deux houes, une grande futaille, quatre tonneaux..., et aussi deux lits avec matelas de laine mêlée de paille, un « vieux coffre », un berceu, une dizaine de draps /16/ de grosse tuile, cinq chemises d’homme, un costume de toile bleu, trois essuie-main, huit cuillers et huit fourchettes de métal, trois couteaux au manche de métal, deux autres à manche en os, six plats d’étain, ect. Chaque élément était évalué en lires.

L’inventaire alignait aussi les dettes importantes di défunt. Ses biens meubles et inmeubles étaient estimés à 1.331,3 lires, ses dettes à 445,95 lires.[44]

La casetta des Becchi

En 1817, Francesco laissait en effet à ses héritiers une situation économique difficile. Un procès avait même été engagé contre lui, au titre de métayer des Biglione. Essayons de comprendre.

Le 6 juillet 1816 le juge cantonal de Castelnouvo avait enjoint à Francesco Bosco, métayer des Biglione, de remettre une partie de sa récolte à ses propriétaires, afin de récupérer cent dix francs réclamés par Lucia Pennano, de Chieri, précédemment domestique de la dame Teresa Biglione (décédée en 1806), et légataire d’une pension anuelle qui devait être versée par les héritiers Biglione. Francesco ne semble pas avoir obtempéré. L’année suivante, la dame Lucia Pennano, qui déckenchait ce mécanisme judiciaire, renouvela son instance pour récuperer sa pension, qui s’élevait désormais à deux cent vingt lires piémontaises. Cette fois, le 3 juillet 1817, l’intimation fut notifiée aux tuteurs des pupilles Bosco, héritiers de Francesco, autrement dit à Margherita Occhiena et Giovanni Zucca. Cités au tribunal, les héritiers ou plutôt leur porte-parole émirent des réserves : leurs patrons avaient réduit d’environ onze journées les terres comprises dans le contrat de métayage ; en conséquence, les métayers, faute de foin, n’avaient pu fumer correctement leurs cultures... Finalement, le Bosco versèrent vint-deux lires et cinquante centimes aux Biglione...[45]

Le métayage, qui imposait beaucoup de travail et obligeait à employer des domestiques, était donc aussi source d’ennuis avec la justice. Comme Francesco l’avait vraisemblablement anvisagé, les tuteurs se dégagèrent de cette sujétion. Ce fut chose faite le 11 novembre 1817, soit six mois après le décès de Francesco.[46]

On peut en déduire qu’à cette date Mergherita, ses trois enfants et sa belle-mère s’étaient transportés du Meinito, où ils occupaient une maison Biglione, sur la colline des Becchi, dans la casseta que Francesco avait achetée à Francesco Graglia le 8 février 1817.[47] la /17/ construction quelifié de crotta et de stalle (ëtable) mesurait douze mètres de long, trois de large et quetre mètres cinquate d’haut. Un mur mitoyen sur lequel elle s’appuyait la séparait de la maison de la famille Cavallo.[48] A proximité, distante de quelques mètres au levant, on trouvait l’habitation des Graglia. Si nous interpretons bien les pièces, à l’achat, le tout servait de grenier à foin. On le réaménagea. Progressivement, d’après les études récentes, la bâtisse fur redistribuée comme suit. Au rez-de-chausée, elle comprit un hangar servant de débarras, puis une étable, puis une salle de cuisine et enfin un auvent ; à l’étage, une chambre à coucher, que Margherita partageait avec sa belle-mère Margherita Zucca, une chambrette pour les garçons à laquelle on accédait depuis la cuisine par une échelle et enfin un fénil. Sur la façade, un escalier de bois menait à la chambre de Margherita. Sous la rampe, une sorte de grande niche de briques servit, un jour ou l’autre, de poulailler.[49] C’est là que la famille de Margherita vivra jusqu’en 1830.

La famine de 1817

Les mois qui suivires la mort de francesco furent pénibles pour les siens. La sécheresse anéantissait les récoltes, une veritable famine s’ensuivait.[50] Lisons Don Bosco :

« Il y avait cinq personnes à nourir. Cette année-là, en raison d’une terrible sécheresse, les récoltes furent perdues. C’était portant notre unique ressource. Les aliments atteignirent des prix fabuleux. Le blé se paya jusqu’à vingt-cinq francs l’hémine, le maïs à seize francs. Plusieurs témoins de cette époque m’assurent que les mendiants suppliaient qu’on leur donnât un peu de son pour être mélangé aux bouillies de pois chiches ou de haricots dont ils se nourrisaient. On trouva dans les champs de personnes mortes de faim la bouche pleine d’herbe, avec quoi elles avaient tenté de calmer une faim affolante. »

Margherita dut recourir à son voisin Cavallo, l’habitant de la maison contiguë à la sienne lorsque’elle fut arrivée aux Becchi. Elle frappa aussi, mais en vain, chez les Graglia.

« Ma mère me raconta à plusieurs reprises qu’elle donna à manger à sa famille tant qu’elle put. Puis elle remit une somme d’argent à un voisin dénimé Bernardo Cavallo pour qu’il allât nous chercher de quoi manger. Cet ami se rendit sur plusieurs marchés, mais ne trouva rien sinon à de prix exorbitants. Au bout de deux jours il rentra et /18/ réapparu, très attendu, sur le soir. A l’annonce qu’il n’apportait rien que l’argent, ce fut la panique. Chacun n’ayant reçu ce jour-là qu’une très maigre ration, on craignait les funestes conséquences de la faim durant la nuit. Ma mère ne se cécouragea pas, elle alla chez les voisin pour se faire prêtre quelques comestibles, mais ne trouva personne en mesure de lui venir en aide. « Mon mari, dit elle, m’a dit en mourant d’avoir confiance en Dieu. Venez, donc, à genoux et prions. » Après une courte prière, elle se relva et dit : « Aux grands maux les grands remèdes. » Avec l’aide dudit Cavallo, elle se rendit à l’étable, tua un veau et en fit cuire un morceau ; c’est ainsi qu’elle put calmer la faim de sa famille exténué. Les jours suivants on put enfon obtenir des céréales, achetées à un prix très élevé dans des villages éloignés. »[51] Une quittance conservée témoigne en effet que, le 6 juillet 1817, le tuteur Zucca paya ainsi quatre hñemines de blé vendues par un prêtre à un tarif beaucoup plus élevé que sur le marché de Turin à la mème date.[52]

La crise persista plusieurs mois. Margherita appliqua les recettes éprouvées du paysan piémontais : travail acharné, économie constante, calcul minutieux. Elle se fit aussi aider, et, de la sorte, parvint à faire la soudure avec des temps meilleurs.[53]

L’éducation familiale des enfants Bosco

On ne la convanquit pas de se remarier, bien qu’un parti avantageux lui eût alors été proposé. Un « bon tuteur » ne remplacerait pas le père dusparu. Au reste, elle s’occuperait elle-même de l’éducation de ses trois garçons.[54]

Selon la formule de don Lemoyne, Margherita habitua ses fils à « une vie dure et mortifiée » : menus sobres, paillasse dure, lever matinal.[55] Ses ressources ne lui auraient d’ailleurs pas permis d’agir autrement. Elle prit surtout grand soin d’enseigner la religion à ses enfants, de les accoutumer pa obéir et de leur ménager des occupations adaptées à leur àge.[56]

Elle les habitua à prier matin et soir. « J’étais encore tout petit, expliquait don Bosco, quand elle m’apprit elle-même les prières ; dès que je fus devenu capable de m’associer à mes frères, elle me faisait agenouiller le matin et le soir ; et, tous ensemble, nous recitions nos prières en commun, y compris le chapelet. »[57] les prières quotidiennes communes du matin et du soir étaient alors règle dans les familles piémontaises, ainsi que la récitation du chapelet en soirée.[58]

/19/ 

Illetrée, Margherita connaisait cependent par coeur les principales leçons du catéchisme diocésain. Selon son biographe, moralisateur comme toujours, mais, en l’occurrence, tous à fait véridique, « elle savait combien grande est la force d’une éducation chrétienne maternelle ; et que la loi de Dieu, enseignée par le catéchisme tous les soirs et rappelée en cours de journée, est le meilleur moyen de rendre les enfants obéissants à leurs mères. Elle répétait dons les questions et les réponses autant de fois qu’il était nécessaire pour que ses fils se les mettent en mémoire. »[59] Don Bosco lui-mème témoigne : « Elle avait tout le petit catéchisme (...) Et moi, parce que l’église était loin, je n’étais pas connu du curé et je devais presque exclusivement me limiter à l’instruction religieuse de ma bonne mère. »[60] On peut ètre assuré qu’elle commença pour apprendre à Giovannino la formule et le geste du signe de la croix, par lequel les chrétiens d’antan entamaient tous leurs actes importants.[61] De la sorte, elle incrustait dans l’esprit des enfants l’idée d’un Dieu personnel toujours présent. Cette conviction n’abandonnera plus Giovanni Bosco. Il se mit à vivre sous le regard de Dieu du Pater noster, Seigneur de supréme dignité et père infinement bon, qui donne « le pain quotidien », pardonne les fautes commises et retient le malheureux sur le point de récidiver.

Margherita initia elle-mème Giovannino à la Confession. La pratique du temps coulait que les enfants commencent à se confesser dès l’âge de six ou sept ans, dit de « discrétion » ou de « discernement », surtout s’ils avaient la chance de fréquenter une école. Giovanni Bosco semble avoir commence de se confesser vers sept ans ou vuit ans.[62] Margherita, se souvenait-il, l’avait préparé avec soin. Elle l’accompagna à l¡église, se confessa elle-même et le recommenda au confesseur. Quand il fut sorti du confessionnal, elle l’aida encore dans son action de grâce. Et, par la suite, elle continua de l’assiter tant qu’elle ne le jugea pas capable de se confesser convenablement sans son aide.[63]

Le Gioanni des Becchi

Nous ne savons pas grande chose sur Giovanni Bosco enfant jusqu’à dix ans. Il survellait, quand on lui mandait, les volailles ou les quelques bêtes de sa mère, courait les  bosquets, s’amusait avec son chien, dénichait les oiseaux, ramassait des champignons ou des fruits sauvages, glanait le blé ou le maïs quand le temps de récoltes était arrivé. On le devine à travers un flot d’anecdotes plus ou moins problématiques accumulées par son premier biographe.[64] Les moins /20/ sujettes à caution sont, pour nous, celles dont on peut lire la formulation primitive dans les carnets de Viglietti, qui les recueillait des lèvres du vieux don Bosco entre 1884 et 1886.[65]

Tout petit, Giovanni gardait les dindes, seul ou avec son frère. Aparemment, un jour, Giuseppe et Giovanni acceptèrent d’en vendre une pour quelques sous à un individu du passage. Dans une autre occasion, Giovanni se fit fort d’en interpeller un, qui lui avait volé une dinde. [66] On le voyait à l’occasion tirant une vache derrière lui sur un chemin, attentif à l’empêcher de paître le cham d’un voisin.[67] Il lui est arrivé (pendant deux printemps successifs ?) d’échanger son pain blanc contre le pain noir d’un camarade voisin, Secondo Mata.[68]

Il grandissait. Vers 1824-1825, il est allé à l’école. Sa mère eût préferée l’école communale de Castelnuovo. La distance le lui déconseilla. L’enfant fréquenta donc pendant l’hiver celle du village voisin de Capriglio. Il y apprit à lire et à écrire sous la conduite du prêtre instituteir Giuseppe Lacqua (1764-1847).[69] Dans la bande des petits garçons du hameu des Becchi, il passait pour le plus finaud et le plus déluré. Au premier coup d’oeil, ce Piémontais perspicace devinait ses camarades, et, par là, leur en impossait. « C’est pourquoi parmi les enfants de mon âge, j’étais à la fois très craint et très aimé, écrira-t-il plus tard. Chacun me voulait pour juge ou pour ami. Quant à moi, je faisais du bien à qui je pouvais et du mal à personne. Et puis, mes camarades m’aimaient fort pour que je prenne leur défense en cas de bataille. Car, bien que petit de stature, j’avais la force et le courage suffisants pour faire peur à des camarades beaucoup plus âgés. A preuve que, s’ils s’élevait une contestation, une dispute ou une bagarre quelconque, j’étais l’arbitre du litige et chacun acceptait de bonne grâce la sentence que je proférais. »[70]

Le songe de neuf ans

Le Gioanni des Becchi se battait jusque dans ses rêves. « A cet âge – c’est à dire entre neuf et dix ans[71]- j’ai fait un rêve, qui m’est resté profondément imprimé dans l’esprit pendant toute ma vie », racontera-t-il dans ses Memorie dell’Oratorio.[72] Ce « songe », qui fait penser à celui de Joseph au chapitre 37 de la Genèse, fut important pour lui. Un tolle, lege tombé de la bouche d’un enfant a été le déclic de la conversion d’Augustin d’Hipone ; le lecture du chapitre XIII de la première aux Corenthiens a donné forme à la vocation particu-/21/ lière de Thérèse de Lisieux ; un songe à la fois didactique et premonitoire a intrigué et orienté Giovanni Bosco à l’orée de sa vie d’apôtre. Nous ingnorons toujours son contenu exact, dont certains details s’évanouirent problement dès le reveil de l’enfant. Mais le souvenir qu’il a laissé, bientôt formalisé dans un récit oral, puis écrit, a subsisté et tenu une place privilegiée dans l’histoire de son âme. On ne prétendra aller ici au-delà de ce souvenir, tel que le songeur l’a reconstitué.

« Pendant mon sommeil, j’eus l’impression de me trouver  prés de chez moi, dans une cour très spacieuse où s'étaient rassemblés une multitude d'enfants qui s'amusaient. Certains riaient, d'autres jouaient, beaucoup blasphémaient. Sitôt que j'entendis ces blasphèmes, je m'élançai parmi eux et, usant de la voix et des poings, je cherchai à les faire taire. A ce moment apparut un homme d'allure majestueuse, dans la force de l'âge et magnifiquement vêtu. Un manteau blanc l'envelop­pait tout entier. Quant à son visage, il étincelait au point que je ne pouvais le regarder. I1 m'appela par mon nom et m'ordonna de me mettre à la tête des enfants. Il ajouta : « Ce n'est pas avec des coups, mais par la mansuétude et la charité que tu devras gagner tes amis que voici. Commence donc immédiate­ment à les instruire de la laideur du péché et de l'excellence de la vertu. »

« Confus et effrayé, je répondis que j'étais un pauvre gosse ignorant, incapable de parler religion à ces enfants. Alors les gamins, cessant de batailler, de crier et de blasphémer, vinrent se grouper autour de celui qui parlait.

Presque sans réaliser ce qu'il m'avait dit, j'ajoutai :

- Qui êtes-vous, vous qui m'ordonnez une chose impossible ?

- C'est justement parce que ces choses te paraissent impos­sibles que tu dois les rendre possibles par l'obéissance et l'ac­quisition de la science.

- Où, par quels moyens pourrai-je acquérir la science ?

- Je te donnerai la maîtresse sous la direction de qui tu peux devenir un sage et sans qui toute sagesse devient sottise.

- Mais qui êtes-vous, pour me parler de la sorte ?

- Je suis le fils de celle que ta mère t'a appris à saluer trois fois le jour.

- Ma mère m'a dit de ne pas fréquenter les inconnus sans sa permission : dites-moi donc votre nom.

- Mon nom, demande-le a ma mère. »

« A cet instant, je vis prés de lui une dame d'aspect majestueux, vêtue d'un manteau qui resplendissait de toutes parts, comme si chaque point eût été une étoile éclatante. Remarquant que je m'embarrassais toujours plus dans mes questions et mes réponses, elle me fit signe d'approcher et me prit doucement par la main : « Regarde », me /22/ dit-elle. Je regardai et m'aperçus que tous les enfants s'étaient enfuis. A leur place, je vis une multitude de chevreaux, de chiens, de chats, d'ours et d'autres animaux. « Voilà ton champ d'action, voilà où tu dois travailler. Rends-toi humble, fort et robuste. Et ce que tu vas voir se produire main­tenant pour ces animaux, tu devras le faire pour mes fils. » Je détournai alors les yeux. Et voici que, remplaçant les terribles bêtes, apparurent autant d'agneaux pleins de douceur qui bêlaient et gambadaient en tous sens comme s'ils fêtaient cet homme et cette femme.

« Toujours dans mon sommeil, je me mis alors à pleurer et demandai qu'on voulût bien parler de manière compréhensible, car je n'entendais pas ce que l'on voulait me signifier. Elle me mit alors la main sur la tête et me dit : « Tu comprendras tout en son temps. » A ces mots, un bruit me réveilla et tout disparut.

« Je demeurai éberlué. Il me semblait que les mains me faisaient mal à cause des coups de poings donnés et que ma figure était endolorie par les gifles reçues. Et puis, ce personnage, cette dame et ce que j'avais entendu, cela m'obsédait au point que je ne pus me rendormir cette nuit-là. »

Selon le rêveur, son récit de lendemain aurait suscité en famille des remarques contrastées. Giuseppe : « Tu deviendras gardien de chèvres, des moutons... » Antonio, qui n’aimait pas Giovanni : « Tu seras peut-être chef de brigands ! » Margherita :  « Qui sait su tu ne dois pas devenir prêtre ! » Grand-mère Zucca : « Il ne faut pas faire attention aux rêves ! »[73]

Il était, paraît-il, de l’avis de sa grand-mère. Cependant, cinquante ans après, quand don Bosco racontait ce rêve à ses disciples, il se montrait convaincu d’avoir communiqué cette nuit-là avec Jésus et sa Mère Marie, deux noms qu’il évitait de prononcer. Ses descriptions étaient sans ambiguïtes. Comme les peuples anciens, ceux de la Bible y compris, et comme la plus part de gens simples autour de lui, il jugeait le rêve propice aux contacts avec l’au-delà. Lui-même, pensait-il, avait eu cette grâce dans son enfance. Elle s’était souvent répétée. Les personnes surnaturelles qu’il priait régulièrement lui étaient apparu et lui avaient désigné pour champ d’éducation la jeunesse turbulente. Il la traiterait, non pas avec brutalité, qui semble lui avoir été naturelle, mais avec douceur et bonté. L’obéissance et l’étude le formeraient. La dame lui avait recommandé l’énergie et la robustesse.[74] Il obtiendrait ainsi de merveilleux résultats.

/23/

Le déclamateur et l’acrobate

Désormais. Gioanni Bosco sait lire. Il grandit et prend de plus en plus d’assurance. Dans son hameau, c’est un petit ohenomène, dont on écoute les histoires et edmire les exploits acrobatiques.

Il parle bien. Les esempi entendus dans les prédications et les leçons de catéchisme, surtout les romans populaires médievaux qui traînent dans l’une ou l’autre maison de l’endroit, les Reali di Francia (Rois de France) et Guerin Meschino (Guérin le petit), oeuvres d’Andrea da Barberino (v. 1370-après 1431), Bertoldo et Bertoldino, deux histoires de Giulio Cesare Croce (1550-1609), et aussi probablement la Bella Maghelona, c’est-à-dire le roman Pierre de Provence et la belle Maguelonne, qui semble avoir été composé en 1475, lui fournissent les aventures fantastiques et les traits comiques dont son auditoire est friand.[75] Dès que ses camarades l’aperçoivent, prétendra-t-il, ils accourent pour entendre une histoire. Des adultes se joignent parfois à eux. En certaines occasions, une petite foule l’entoure sur la route du bourg dans un cham ou sur un pré.[76]

Duramt l’hiver, le hamau le réclamait à l’étable en veillée. Les gens écoutaient immobiles « pendant de cinq et même six heures », paraît-il, le lecteur des Reali di Francia déclamant droit sur son banc. « Il y a sermon », se disaient-ils (d’après don Bosco). C’est pourquoi, avant et après son récit « tous faisaient le signe de la croix et récitaient l’Ave Maria »... comme à l’église.[77]

A la belle saison, les jours fériés la séance se corsait. Le saltimbanque doublait le prédicateur.

Notre jeune garçon avait soigneusement préparé son exhibition. Sur les foires et les marchés voisins, il avait observé les tours des charlatans et des saltimbanques, qui manquaient à ces sortes de rassamblements campagnards.

Rentré chez lui, il avait essayé de les imiter. Non sans accrocs. Secousses, coups, chutes, pirouettes plus ou moins réussies, tel était le prix à payer par l’apprenti acrobate. Mais il parvenait à ses fins. « A onze ans, assurera-t-il, je faisais des tours de prestidigitation, le saut périlleux, l’hirondelle, je marchais sur les mains ; je marchais, je sautais et je dansais sur la corde, comme un saltimbanque professionnel. »[78]

Exercices et espectacles supposaient quelques ressources. Giovanni avait suffisamment d’astuce pour se les procurer sans importuner sa /24/ mère. Toutes les pièces que celle-ci ou d’autres personnes lui donnaient pour ses menus plaisirs, les petits pourboires, les cadeaux, étaient mis de côté par lui. Et la nature lui fournissait l’appoint. Il dénichait les oiseaux ou les prenait à la trappe, à la glu, aux lacets, et, quand il en avait recolté une quantité suffisante, il se débrouillait fort bien pour les vendre. Il recueillait des champignons, des plantes tinctoriales, de la bruyère, qui lui rapportaient également. Avec le produit des réserves et des ventes, il achetait le matériel nécessaire à ses jeux et à ses acrobaties.[79]

Venait le jour de l’espectacle, normalement un dimanche ou un jour de fête religieuse. Les voisins et quelques étragers arrivaient sur le pré des Becchi, où Giovanni avait préparé sa séance : une corde tendue entre deux arbres ; sur une tablette,, un sac, et, sur le sol, un tapis. Quand tout était prêt, on commençait par une longue partie religieuse analogue à celle de l’église paroissiale : chapelet, cantique et sermon par notre jeune garçon juché sur un escabeau. Il répetait l’explication d’évangile de la messe de Castelnuovo, le matin même, ou bien racontait une histoire qu’il avait lue ou entendue. Le sermon terminé et clos par une brève prière, il passait à la séance récréative. « A ce moment, vous auriez vu l’orateur se transformer en charlatan de profession. » Il faisait « l’hirondelle » et le saut périlleux, marchait sur les mains, ceignait son sac à malices, mangeait des écus qu’il retrouvait sur le nez d’un assistant, multimpliait les boules et les oeufs, changeait l’eau en vin, tuait un poulet, qui ressuscitait et chantait mieux q’avant ; puis il grimpait sur sa corde et marchait « comme sur un sentier » ; il sautait et dansait sur elle ; il se laisait pendre par deux pieds, par un pied, par deux mains, par une seule. Le divertissement durait longtemps, « quelques heures », assurera-t-il plus tard non sans aplomb. Enfin, quand l’acrobate était suffisanment fatigué, il faisait une courte prière et chacun repartait à ses affaires, probalement après avoir déposé quelques liards dans le chapeau du jeune saltimbanque.[80] A son avis, c’était là un véritable après-midi d’oratoire aux Becchi vers 1826.[81]

L’acrobate dénicheur eut d’aventures. L’une d’elles, qui tourna mal, a été raconté plus tard par lui à ses garçons sur un mode direct, que son principal biographe respecta à peu près. La voici dans sa forme originale, tele qu’elle aurait probablement dû figurer dans les Memorie dell’Oratorio.

« Je suis allé un jour aux oiseaux avec quelques camarades. Il y avait, sur un chêne, un nid que j’avais déjà aperçu une ou deux fois, /25/ quand il n’était pas encore bon à prendre. Mais une chose était de regarder ce qu’il avait dedants depuis le tronc de l’arbre, une autre d’aller le chercher là-haut à travers les branches. Il était justement sur une branche assez longue penchée dans la direction du sol. Habitué que j’étais à marcher sur les cordes, le prise ne me faisait pas peur, pas du tout. Tout doucement, un pied après l’autre, tout droit, j’arrivai au nid, je le pris et je me le logeai sur la chemise (lit. : in seno). Il s’agissait maintenant de retourner en arrière pour retrouver le centre de l’arbre, ce qui me devenait impossible, perce que la branche était recourbñee vers le sol. J’assayai, mais en vain. Jusqu’à ce que, dans une nouvelle tetative, je me retrouvais pendu par les pieds et par les mains au-dessous de la branche. Dans cette position, je tentai un rétablissement, mais, dans mon élan, au lieu de rester ferme sur la branche, je passai de l’autre côté. Au-dessous, mes camarades avaient peur pour moi et criaient : Tiens-toi, tiens-toi. Bien sûr, moi aussi je voulais me retenir ! Jusqu’au moment où, après avoir lutté pendant environ un quart d’heure, n’en pouvant plus je me laissai choir. Ma position était telle que je devais tomber la tête première. Mais, en étant encore en l’air, je m’attrapai les cheveux dans la main, donnai un bon coup à ma tête pour me redresser et tombai droit, les pieds, puis le derrière par terre, si bien que je rebondis sur environ un trabucco (quelque 3,10 m). Mes camaredes coururent aussitôt à moi : « Tu t’est fait mal ? Tu as souffert ? Et les oiseaux sont morts ? Alors, on partage ? » « Ils sont ici, répondis-je. Mais ils me coûtent trop cher » Et je me dirigeai vers ma maison. Je fis quelques pas, mais je ne pouvais plus marcher. Je pris alors les oiseaux et les leur donnai pour que ma mère ne le vienne pas à le savoir. A chaque instant, j’avais chaud et me sentais évanouir. Finalement, j’arrivai chez moi et me couchai. Ma mère accourut aussitôt, me fit chauffer de la camomille, me rechauffa et appela le médecin. A sa première visite je ne lui révélais pas la cause de mon mal ; puis, à la deuxième,  comme j’étais seul avec lui, je lui racontai tout. Il m’applica alors les remèdes qui convennaient, car mon mal était interne. Je fus malade pendant deux ou trois mois. Mais, à peine gueri, je recommençai mes exploits. »[82]

Décidément, Giovannino était un bon petit galopin.

La première communion (Pâques 1827)

C’est à l’âge de onze ans, tré probablement au cours de la semaine sainte de 1827, que Giovanni Bosco fut admis à recevoir pour la pre-/26/ mière fois la sainte communion.[83] Sa mère l’avait elle-même pré paré avec plus de soin encore qu’à sa première confession. Pendant le carême précédant, elle l’avait envoyé chaque jour au catéchisme paroissial de Castelnuovo (près de cinq kilomètres aller, autant au retour).[84] Trois fois, elle l'avait accompagné jusqu'au confessional. A la maison, elle le faisait prier ou lire un livre d'édification et lui prodi­guait ses conseils. Quand arriva le grand jour, elle veilla à son parfait recueillement, ne le laissa parler à qui que ce fût, fit avec lui, à l'église, la «préparation» d'abord, puis l’«action de grâce» des communiants, c'est-à-dire qu'elle participa à la récitation des «actes» appropriés, dont le vicaire forain Sismondo prononçait à haute voix et faisait répéter les formules par l'assistance.

Don Bosco adulte jugeait que cette première communion avait amélioré son caractère. Il était devenu après elle plus obéissant, moins rétif, plus soumis à autrui, ce à quoi, on commence à le deviner, il éprouvait «une grande répugnance», enclin qu'il était à répliquer par des observations à qui le commandait ou lui donnait des conseils.[85] La suite nous apprendra s'il renonçait tout à fait à l'esprit d'indépen­dance qui caractérisait le petit chef des garçons des Becchi.

Le vacher des Moglia (février 1828-novembre 1829)

Bonne pâte, Giuseppe, bien que plus âgé, se soumettait aux fantai­sies de Giovanni. Antonio, lui, commandait. En 1827, l'aîné des Bosco, à dix-neuf ans, se considérait comme le chef de l'exploitation. Elle était d’abord son bien et il réclamait l’aide de ses frères, désor­mais adolescents. Passablement rustre et brutal, le jeune homme, qui semble n’avoir jamais tout à fait supporté l'entrée de Margherita dans le foyer de Francesco, renâclait de plus en plus à son gouvernement. La disparition de la grand-mère Zucca en février de l'année précé­dente avait certainement accru ses prétentions. Le goût de Giovanni pour la lecture l’énervait. Les réflexions plus ou moins caustiques du petit frère déclenchaient des scènes pénibles dans la maison des Bec­chi. «Parfois Antonio s'élançait pour frapper Giuseppe et Giovanni, Margherita s'interposait. Mais Antonio, menaçant de battre sa mère, criait: - Marastra del diavolo... » [86]

En 1828, l'approche des vingt ans d'Antonio tendit encore l’atmosphère du foyer. L'opposition entre les deux garçons n'était plus tolérable. Pour en sortir, Margherita décida, le coeur navré n'en doutons pas, de placer son fils préféré dans une ferme des environs. [87] /27/ Un jour de février, elle invita Giovanni, alors âgé de douze ans, à par­tir chercher de l'embauche dans le pays.[88] L'enfant semble s'être d abord vainement adressé à 1a cascina Campora de Buttígliera.[89] Il aboutit certainement dans la cascina Moglia de Moncucco, à quelque huit kilomètres de son hameau des Becchi et de l'autre côté della route d'Asti.[90] Le chef de famille, Luigi Miglia, avait épousé Dorotea Fili­pello de Castelnuovo, peut-être parente de Giovanni Filipello, lui­-même en relation avec Giovanni. Il avait déjà deux enfants: Caterina, cinq ans, et Giorgio, trois ans. Deux oncles, Giovanni et Giuseppe, ainsi que ses deux jeunes soeurs, Anna, dix-huit ans, et Teresa, quinze ans, habitaient avec lui.[91] Dorotea et Giovanni Moglia ont raconté l'apparition de Giovanni dans la cascina. Leur témoignage supplée pour nous au silence de don Bosco dans les Memorie dell’Oratorio. On l'interprétera comme les divers dialogues de ce recueil.

« Ma mère m'a dit de venir chez vous pour faire vacher», annonça­i-t-il en arrivant. «Qui est ta mère, lui aurait rétorqué Luigi. - Ma mère s'appelle Margheríta Bosco. Comme elle voit que mon frère Antonio me maltraite et me bat tout le temps, hier elle m'a dit: Prends ces deux chemises et ces deux mouchoirs, va à Bausone, cherche une place de domestique; et, si tu n'en trouves pas, va à la cascina Moglia entre Mombello et Moncucco; là, tu demanderas le patron, dis-lui que c'est ta mère qui t'envoie, et j'espère qu'il te prendra. - Mon pauvre garçon, aurait dit Luigi, je ne puis pas te prendre. Nous sommes main­tenant en hiver, et ceux qui ont des vachers les licencient. Nous n'avons pas l'habitude d'en prendre avant l'Annonciation. Prends patience et rentre chez toi. - Prenez-moi un peu quand même! Même si vous ne me payez pas! - Je ne veux pas de toi, tu ne sais rien faire. » L'enfant se serait mis à pleurer. Il s'assit sur le sol, prétendit ne pas s'en aller, puis entreprit de ramasser avec les autres des branches d'osier épars... Dorotea intervint et persuada son mari de l'accepter provisoirement.

Avec raison. Quelques jours après, Luigi Moglia faisait savoir à Margherita Bosco que, le jeudi suivant, au marché hebdomadaire de Castelnuovo, il traiterait avec elle du salaire de son fils. On convint de quinze lires par an, ce qui, paraît-il, était une jolie somme pour un vacher de douze ans.

A la Moglia, Giovanni surveilla donc les bêtes en pâture et guida les boeufs attelés à la charrue. En conformité avec son penchant, il se mit aussi au service de la jeunesse du hameau. Le dimanche soir, «il réunissait tous les garçons et toutes les filles des familles voisines. On /28/ grimpait dans le fenil, Giovanni montait sur un petit tas de foin et fai­sait le catéchisme»,

Sa piété et son goût de la lecture surprenaient ses patrons. Le dimanche, il demandait la permission de se rendre seul à la première messe de Moncucco, ce qui supposait une petite heure de marche par d'obscurs sentiers; à l'église, il se confessait et communiait, gestes tout à fait inhabituels pour son entourage, cependant bon chrétien. «On ne le vit pas une fois aller au pré [pour surveiller les bêtes] sans un livre, affirmaient aussi les Moglia en 1888. Il s'installait à l'ombre sous un arbre, lisait ou étudiait sans arrêt. Quand il menait les boeufs au labour, il avait toujours un livre en main, sa droite tirait les bœufs, sa gauche tenait le livre. »[92]

Finalement, au bout d'une vingtaine de mois l'intervention de l'oncle Michele Occhiena, frère de Margherita, ramena l'enfant chez lui à la Toussaint 1829. C'était désormais un adolescent de quatorze ans, grandelet, aux cheveux irti ed inanellati (bouclés en broussaille), aux mains épaissies et déjà très robuste.[93] Il voulait étudier pour devenir prêtre, sa mère caressait cet espoir. Mais il y avait Antonio...

L'épisode Calosso (novembre 1829-novembre 1830)

Quelques mois auparavant, la chapellenie apparemment abandon­née du hameau de Morialdo, avec sa petite église, avait été pourvue d'un chapelain. Le titulaire était un prêtre de soixante-neuf ans, appelé don Giovanni Melchiore Calosso. Don Bosco ne semble pas s'être jamais intéressé à la vie antérieure de don Calosso, qu'il admira et aima sans réserve. Il le disait seulement originaire de Chieri. Des recherches menées par les historiens dans les archives du diocèse de Turin, il résulte que cette vie avait été relativement mouvementée. Giovanni Melchiore Felice Calosso était né à Chieri le 23 jan­vier 1760.[94] Curé de Bruino à trente-et-un ans (1791), il connut en 1807 des difficultés d'ordre politique à la suite d'une dénonciation au ministère de la Police générale comme ennemi du gouvernement. Mais l'archevêque de Turin, Hyacinthe Della Torre, bon diplomate, ne releva après enquête que quelques imprécisions dans l'un de ses ser­mons.[95] L'affaire de 1812, où sa moralité fut très sérieusement mise en cause, eut beaucoup plus de conséquences. Une lettre à l'archevê­que émanant de don Giuseppe Andrea Conte, prévôt du village voisin de Sangano, disait: «Diverses personnes de Bruine, bien informées de sa conduite et toutes dignes de foi m'ont décrit il y a quelques jours le /29/ comportement de leur curé avec des détails tellement abominables que horrebant pili carnis meae.[96] Un gnostique ou un sectateur du Pas­teur Adam, dans leur hideuse folie, ne seraient pas bien différents si ce qu'ils m'ont raconté est véridique: Deus scit quia non mentior. Le pire est qu'au milieu de tant de bavardages de son troupeau, parmi tant de scandales, il demeure stoïque et insensible, qu'il affronte même avec courage chacune des accusations et s'abrite derrière des protections mondaines. La rigueur de votre verge pastorale pourrait donc rendre à cette population la moralité, la tranquillité et le bon ordre... » On trouve trace des «protections mondaines» invoquées par le curé Calosso dans une lettre (en français) d'Henriette de Malines datée du 13 janvier 1813, qui témoignait au contraire de l'honnêteté de don Giovanni Calosso, louait son engagement pastoral pour l'ins­truction religieuse, en particulier de la jeunesse, et pour le développe­ment de la fréquentation sacramentelle. Elle le disait «de bon exem­ple et d'édification» et victime d'une machination ourdie par quel­ques-uns. «L'on a juré depuis nombre d'années de perdre notre res­pectable curé, assurait-elle, mais on ne le pouvait que par la cabale et la calomnie, déjouées jusqu'à présent par la vérité. » La noble dame ne convainquit pas l'archevêque. En ce mois de janvier 1813 don Calosso disparut officiellement du clergé diocésain. Il collabora pen­dant une dizaine d'années avec son frère Carlo Vincenzo, curé de Ber­zano, puis, en 1823, devint vicaire-substitut à Carignano. Enfin, en 1829, nous le trouvons chapelain à Morialdo.[97]

Une manifestation religieuse particulière organisée dans la paroisse voisine de Buttigliera lui fit connaître Giovanni Bosco. Une lettre pastorale de l'archevêque de Turin Chiaveroti (30 août 1829) avait invité les curés à ouvrir dans leurs paroisses un jubilé de quinze jours pour le deuxième dimanche de novembre de cette année 1829, soit le 8 de ce mois, et à préparer cette ouverture par un «triduum de prédications suivies». Le triduum préparatoire avait sa place naturelle les jeudi, vendredi et samedi de la première semaine du mois, c'est-à­dire les 5, 6 et 7 novembre.[98] Les gens des Becchi et le chapelain de Morialdo participèrent aux exercices à Buttigliera, dont l'église était, pour eux, plus proche que celle de Castelnuovo.

L'un des trois soirs du triduum, don Calosso qui, bien que «courbé par les ans», mais «très pieux», s'imposait cette «longue route pour aller entendre les missionnaires» (formules de don Bosco), remarqua Giovanni parmi les gens cheminant au retour de Buttigliera.[99]  Les prêtres de la région ne s'intéressaient pas à lui, il le regrettait.[100]  Don /30/ Calosso, qui ne le connaissait pas, l'interrogea. Avait-il compris quel­que chose à la prédication? Pouvait-il lui en répéter quelques mots? Giovanni se dit prêt à lui redire tout un sermon. «Le premier ou le deuxième? - Comme tu veux.» Ce qu'il fit, nous apprend-il; et, con­naissant sa mémoire, nous l'en croyons sans peine.[101]  Surpris, le prê­tre le questionna sur son instruction. L'adolescent ne savait que lire et écrire, il aurait voulu entreprendre des études pour devenir prêtre. Mais son frère aine Antonio s'y opposait. A l'entendre, il n'avait pas à perdre son temps dans les livres... tandïs qu'il pérorait, le prêtre ne le quittait pas des yeux, racontera plus tard don Bosco.

Le dimanche qui suivit, le chapelain s'entendit avec Margherita Bosco sur les études de sort fils. Don Calosso imiterait tant de curés et autres prêtres du diocèse, qui donnaient des cours à des garçons (un, deux, jusqu'à cinq simultanément et peut-être davantage), en peine de se livrer à des études de latin.[102] Giovanni se rendrait le matin à Morialdo chez don Calosso et, le reste dé la journée, aiderait son aîné dans la campagne. On commença par la grammaire italienne. A Noël, le jeune garçon faisait déjà connaissance avec la grammaire latine. De retour chez lui, il écrivait ses devoirs et apprenaít ses leçons. Durant ces semaines d'hiver, son aide manuelle n'était pas indispensable à la petite ferme.

Giovanni était heureux. Don Calosso lui offrait le soutien paternel que, depuis toujours, il avait inconsciemment recherché autour de luì. Il trouvait en ce prêtre un directeur pour son âme. Le chapelain l'encourageait à se confesser et à communier, à faire, chaque jour, un peu de «méditation», c'est-à-dire une courte lecture spirituelle. Sa vie religieuse, jusque-là très formaliste, prenait tournure. «C'est à cette époque que j'ai commencé à goüter ce qu'est la vie spirituelle, écrira-t-il. Jusqu'alors j'agissais plutôt matériellement et comme une machine, qui fait quelque chose sans savoir pourquoi. » [103]

Trois mois s'écoulèrent sans véritable accroc au foyer des Becchi. Mais, quand le printemps de 1830 s'annonça, que les arbres se mirent à bourgeonner et que vint le temps des semailles, les choses se gâtè­rent. Antonio se plaignit de devoir se tuer de fatigue, tandis que Gio­vanni «perdait son temps à faire le signorino (petit monsieur). »[104] On disputa, on discuta, et il fut convenu que notre étudiant travaillerait désormais l'après-midi dans la campagne. N'était-ce pas ce qui avait été prévu en novembre? Il reprit donc ses habitudes de la Moglia. «L'aller et le retour de l'école me donnaient un peu de temps pour étu­dier. Quand je rentrais à la maison, je prenais la houe d'une main et, /31/ de l'autre, ma grammaire. Arrivé sur le champ, je jetais un regard com­patissant à ma grammaire, je la déposais dans un coin et, selon le cas, je me mettais à piocher, à sarcler ou à ramasser du foin avec les autres.»[105] Quand arrivait l'heure du goûter, il se retirait à part, sa «pagnotte» d'une main, son livre dans l'autre. Même opération quand il retrouvait son logis le soir. Les minutes du déjeuner et du dîner, quelques bribes volées au sommeil, il ne lui en restait pas plus pour ses devoirs écrits.

Le spectacle répété de son frère un livre en main, sur le champ et au cours des repas, eût bientôt exaspéré Antonio. Le reproche était trop évident. Don Bosco a décrit sa colère en famille. «Un jour, d'un ton sans réplique, il dit d'abord à ma mère, ensuite à mon frère Giuseppe: "Ça suffit comme ça. Je veux en finir avec cette grammaire. Je suis devenu grand et fort et je n'ai jamais vu ces livres." La rage et la peine m'emportèrent, avouera don Bosco, Je lui répondis comme je n'aurais pas dû: '`Tu parles mal, lui dis-je, Tu ne sais pas que notre âne est plus fort que toi et qu'il n'est jamais allé à l'école? Tu veux devenir comme lui?" Ces mots le rendirent furieux. Je dus à mes jambes, qui me ser­vaient fort bien, d'échapper à une pluie de coups et de gifles. »[106]

Margherita était affligée, Giovanni pleurait, le chapelain était triste. Don Calosso n'imaginait qu'une issue: il offrit à son élève de passer régulièrement toute la journée chez lui. Margherita accepta la proposition et, «en avril», donc vers Pâques, Giovanni ne réintégra plus les Becchi que pour y dormir.

Ce furent des mois de rêve pour le jeune Bosco. «Nul ne peut ima­giner mon immense satisfaction, écrivit-il. Don Calosso était devenu mon idole. Je l'aimais plus qu'un père, je priais pour lui, je lui rendais de bon coeur toutes sortes de services. J'éprouvais le plus grand plaisir à me fatiguer pour lui, je dirais même que j'aurais donné ma vie pour lui être agréable. Je faisais en un jour autant de progrès chez le chape­lain qu'en une semaine chez moi. » De son côté, «l'homme de Dieu» chérissait Giovanni: il ne l'abandonnerait jamais!

La sensibilité de l'adolescent s'exacerbait. L'épisode du merle date du temps de la classe de Morialdo. Giovanni avait apprivoisé un merle et s'en était fait un compagnon. Il lui sifflait des airs à reproduire et pensait sans cesse à son oiseau. Hélas, un jour, au retour de Morialdo, il trouva la cage ouverte et le merle sanglant sur le sol: un chat l'avait à moitié dévoré. Il se mit à sangloter; sa tristesse et ses pleurs durèrent des jours entiers, nul ne parvenait à le consoler. Il ne se ressaisit enfin qu'à grand-peine.[107]

/31/

Les cours réguliers chez don Calosso duraient depuis quelque sept mois, quand une catastrophe interrompit brutalement ce temps de bonheur intellectuel et affectif, le premier que Giovanni ait jamais connu. Une congestion cérébrale abattit soudain le chapelain. Le 21 novembre 1830, après deux jours d'agonie, don Calosso expira. Cette mort fut, pour l'adolescent, un «désastre irréparable». Inconsolable, il pleurait son bienfaiteur défunt. Éveillé, il pensait à lui; s'il dormait, il rêvait de lui. Sa souffrance atteignit un degré tel que sa mère, crai­gnant pour sa santé, l'envoya quelque temps à Capriglio, chez son grand-père et parrain Occhiena. Une page de sa vie avait été tournée à l'improviste. Avec don Calosso, «toutes mes espérances s'étaient évanouies», écrira don Bosco, qui ajoutait dans ses Memorie dell'Ora­torio: «J'ai toujours prié et, tant que je vivrai, je prierai chaque matin pour lui, mon insigne bienfaiteur. »[108]

Le partage des biens familiaux

Don Bosco ne nous a pas confié les réactions d'Antonio à la mort de don Calosso. Elle lui fut probablement assez indifférente. Au cours de l'année 1830 qui allait vers sa fin, le partage des biens entre lui et ses deux frères voulu par Margherita assainissait enfin l'atmos­phère de la casetta. Antonio resterait sur place, tandis que Giuseppe s'installerait dans une métairie à Susambrino, au nord des Becchi. Sa mère habiterait le plus souvent avec lui, Giovanni aussi, naturelle­ment.[109] Antonio vivra sa vie de son côté. Il se mariera le 22 mars 1831 avec une fille de Castelnuovo, Anna Rosso (1807-1875) et ne tardera pas à se faire construire une maisonnette à quelque trente mètres de la casetta, sa propriété.[110] Antonio est mort aux Becchi le 18 janvier 1849, après avoir eu sept enfants.[111]

Quant à lui, Giovanni aidé, nous apprend-il, par un rêve qui lui avait fait la leçon pour avoir «mis ses espoirs dans les hommes et non dans la bonté du Père céleste»[112] , s'apercevait que le partage, auquel il ne s'était peut-être pas beaucoup intéressé, lui «retirait un bloc de dessus l'estomac» et qu'il avait désormais toute liberté de poursuivre des études.[113]  Il allait enfin se rassasier de livres. /32/


[114]Chapitre II.

Le collégien de Chieri

L'école de la Restauration

En janvier 1831, Giovanni Bosco commença de goûter à l'esprit de la Restauration dans l'institution scolaire piémontaise réformée huit ans auparavant par les soins du roi Charles-Félix.

Ce frère de Victor-Emmanuel I était monté sur le trône des Etats sardes au cours des journées dramatiques de mars 1821.[115] Sous la pression de quelques jeunes nobles, qui avaient rallié une partie de l'armée, la monarchie absolue de Turin avait failli devenir constitutionnelle. Victor-Emmanuel avait abdiqué en faveur de Charles-Félix, alors à Modène et désigné comme régent l'héritier présomptif Charles-Albert, qui, un temps, avait fait cause commune avec les novateurs constitutionnalistes. Mais Charles-Félix, conservateur décidé, avait immédiatement cassé toutes les dispositions du régent, y compris la constitution acceptée par lui, exilé Charles-Albert en Toscane et fait traduire les insurgés devant des tribunaux spéciaux, qui prononcèrent d'innombrables condamnations, dont plusieurs à la mort. Le programme de gouvernement de Charles-Félix ne différait guère de celui des autres princes de la Restauration. De l'héritage de Napoléon, lui aussi conservait «sous bénéfice d'inventaire» la bureaucratie, la police et l'armée; mais l'ordre dans la justice et l'administration, l'impulsion donnée aux sciences, la recherche des compétences, l'égalisation des classes; l'amélioration des communications, la liberté de conscience surtout, et tant d'autres idées «excellentes du grand guerrier» étaient jetées aux oubliettes par ses ministres et ses conseillers. Le nouveau despotisme piémontais était, selon une image de Massimo d'Azeglio qui m'inspire ces lignes, celui d'un «Napoléon costumé en jésuite. »[116]

Dans ce climat réactionnaire, Charles-Félix avait approuvé par let-/41/ tres patentes datées du 23 juillet 1822 un Règlement des écoles «à l'exception de l'université» signé par son ministre V. Roget de Cholex.[117] Il fallait, annonçaient les lettres, remettre de l'ordre dans l'instruction publique du royaume, dont les ordonnances anciennes avaient été bouleversées successivement par la révolution et par l'introduction d'ordonnances nouvelles rendues caduques «nella felice epoca» (à l'heureuse époque) de mai 1814. On pourvoirait ainsi à «l'éducation morale et scientifique des jeunes» dans les écoles communales, publiques et royales des Etats sardes.[118] La réorganisation des disciplines anciennes, «grâce auxquelles les sujets des rois nos prédécesseurs acquirent un renom de gens cultivés, non moins que de sages», permettrait de former des jeunes gens égaux à leurs ancêtres, pour qui «le Vrai, les Sciences, le Trône et Dieu» constituaient un «tout indivisible». La religion, la monarchie et la science façonneraient ensemble les esprits et les coeurs des enfants des Etats sardes de ces années restauratrices.

Selon le titre I du Règlement, des fonctionnaires, dits Réformateurs et Délégués à la Réforme, veilleraient au respect de la nouvelle réglementation. Le titre II définissait les règles des écoles communales (primaires), le titre III celles des «écoles publiques» et des «écoles royales» (secondaires), le titre IV, celles des «congrégations», c'est-àdir des assemblées religieuses des écoliers, ainsi que celles de «l'enseignement» et des «examens» dans les écoles. On le devine, ces écoles seraient à la fois dans l'esprit du gouvernement des centres d'instruction profane, des centres d'éducation morale et des centres d'inculturation religieuse.

Les divers articles du Règlement nous apprennent comment l'institution fonctionnait. Dans les deux classes des écoles communales (titre II), le maître de la première enseignait le catéchisme, la lecture et l'écriture; celui de la deuxième, les rudiments de la «doctrine chrétienne», de la langue italienne et de l'arithmétique (art. 9). La classe du matin commençait par la récitation des «prières du matin» et se terminait par l'Agimus tibi gratias; sa première demi-heure était consacrée à l'étude des leçons du catéchisme diocésain. La classe d'aprèsdîner commençait par l'Actiones nostras et s'achevait par les prières du soir.[119] Le samedi, la classe d'après-dîner devait être entièrement réservée à l'enseignement du catéchisme et de la doctrine chrétienne et se clore par la récitation des litanies de la sainte Vierge (art. 12). Il était demandé aux maîtres des écoles communales de s'entendre avec le curé du lieu pour que les enfants puissent, avant la classe, assister quotidiennement à la messe, soit sur place, soit à l'église, et se confesser une fois par mois. Tous les deux mois au minimum, les enfants remettaient aux maîtres les «billets de confession» certifiant qu'ils avaient rempli ce devoir religieux. Les dimanches et jours de fêtes ecclésiastiques, les écoliers devaient assister /42/ au catéchisme et aux offices dans leurs paroisses (art. 15). N'étaient autorisés que le catéchisme diocésain et les livres de classe déterminés par le Magistrat de la Réforme, sorte de secrétaire d'Etat à l'instruction publique (art. r6). Un certificat de l'évêque garantissait l'intégrité religieuse et morale de chacun des maîtres (art. 17, 48 et 52).

L'Etat se fiait donc à l'Eglise pour la moralité des éducateurs. Au reste, dans les écoles royales les aspirants au professorat devaient être ecclésiastiques (art. 125).

Le Règlement imposait une surveillance religieuse et morale particulièrement étroite des adolescents des classes secondaires (titres III et IV). L'autorité contrôlait leur participation aux sacrements. «Tous (les élèves) devront s'approcher une fois par mois du sacrement de pénitence et faire constater qu'ils ont rempli ce devoir et celui du précepte pascal par la présentation au préfet des études (ou, à défaut, aux maîtres ou professeurs) du billet de confession au terme de chaque mois et, au temps de Pâques, du billet pascal». «La fréquence de la communion sera un signe de la morigeratezza (qualité des moeurs) du jeune» (art. 37), lisons-nous textuellement. Les élèves assisteraient à la messe chaque jour de classe et à la congrégation ou, à son défaut, aux offices paroissiaux, les dimanches et jours de fête (art. 39). Ils participeraient avec piété (devoti) à la congrégation et s'y montreraient, sous peine de renvoi, obéissants et respectueux envers leurs directeurs spirituels et leurs professeurs (art. 40). L'élève renvoyé de la congrégation ne pourrait être réintégré dans l'établissement qu'au bout de trois jours et après des excuses publiques en classe même (art. 41). Un article sévère n'était tempéré que par sa finale: «Sont rigoureusement interdits aux élèves le nuoto (la natation). l'entrée dans les théâtres, la participation aux jeux de trucco (billard), le port de masques, les bals sous invitation, les jeux de quartiers, cafés et autres cercles publics, l'entrée dans les auberges ou les restaurants pour manger, boire, prendre des repas, l'entrée dans les cafés pour y converser, et aussi de jouer dans les théâtres privés sans la permission du préfet des études» (art. 42). On veut croire que cette clause concernait tous les interdits de cet article extraordinaire, que la suite rendait encore plus intimidant. «Ceux qui contreviendront à ces prohibitions seront, /43/ la première fois, privés pendant deux mois de tout onore (distinction) en classe; la deuxième, exclus en fin d'année de la promotion à la classe supérieure; enfin, en cas de récidive, exclus de l'école elle-même» (art. 43). Le contrôle des infractions incombait aux «commissaires de police et autres agents du gouvernement» (art. 44). De manière générale le préfet des études édicterait les règles de conduite auxquelles les élèves devraient se conformer. En particulier, ils ne pourraient conserver que les livres visés et permis par lui (art. 45). Les éléments «irréligieux, de mauvaises moeurs, incorrigibles, obstinément et scandaleusement insoumis aux ordres de leurs supérieurs, ou encore coupables de délits» caractérisés, seraient «exemplairement chassés des écoles» (art. 46).

La moralité des maîtres était régulièrement contrôlée. Les professeurs, maîtres et remplaçants des classes secondaires devraient présenter dans la province de Turin au secrétariat de l'université, ailleurs aux réformateurs ou à leurs délégués, un certificat de leur évêque attestant de leur «bonne et louable conduite» et de l'exercice de leur charge «de la manière qui convient au bien de la Religion et de l'Etat » (art. 48, 51, 52). On procéderait au remplacement de ceux qui se dispenseraient de cette démarche (art. 50). Maîtres et professeurs mèneraient les élèves aux offices et les y surveilleraient (art. 54, 55, 56, 57).

L'admission des élèves dans les classes de latin dépendait d'un examen préalable sur le catéchisme, la doctrine chrétienne et les principes de la grammaire italienne (art. 63, 64, 65, 66, 67, 68). L'examen de passage d'un élève d'une classe à la classe supérieure était obligatoirement précédé par un examen devant le directeur spirituel sur ses connaissances en doctrine chrétienne et le bon accomplissement en cours d'année de ses devoirs de confession mensuelle et de précepte pascal (art. 72, 73, 74). Nombreuses étaient les règles d'admission aux cours au début et pendant l'année scolaire (art. 114-124). Relevons qu'à la fin d'octobre l'admittatur n'était décerné à l'élève que sur présentation d'un billet du propre curé, certifiant qu'au cours des vacances précédentes i1 avait «fréquenté assidûment les offices paroissiaux et s'était approché chaque mois du sacrement de pénitence» (art. 115).

Les paragraphes du Règlement sur la «congrégation» (art. 134-143) et les «directeurs spirituels» (art. 144-167) des écoles «tant publiques que royales» accentuaient encore le caractère quasi-monastique de ces institutions. Deux articles codifiaient soigneusement le programme des «congrégations» à tenir obligatoirement les /44/ dimanches et jours de fêtes. Le matin: 1º lecture spirituelle pendant le quart d'heure initial; 2° chant du Veni Creator; 3° récitation du «nocturne» (série de psaumes), avec les «leçons» (lectures) correspondantes de l'office de la sainte Vierge, nocturne suivi ou non, selon le temps liturgique, par l'hymne ambrosien (Te Deum); 4° messe; 5° chant des litanies de la sainte Vierge, pour permettre au directeur célébrant et aux communiants de l'assemblée de faire commodément leur action de grâce; 6° instruction, c'est-à-dire sermon; 7° chant du psaume Laudate Dominum omnes gentes, «avec verset et oraison pour sa Sainte et Royale Majesté» (art. 158). L'après-midi: 1º lecture spirituelle pendant le quart d'heure initial; 2° chant des prières habituelles, avec récitation des actes de foi, d'espérance, de charité et de contrition; 3° catéchisme pendant trois quarts d'heure (art. 159). Le règlement spécifiait que, pour assister à la messe quotidienne obligatoire, l'élève devrait avoir un livre de dévotion, qu'il devrait le lire pendant la célébration et qu'il participerait à l'office «à genoux et avec le recueillement qui lui est dû» (art. 135); que, «le samedi, tous les élèves, y compris les philosophes, seraient obligés de réciter à leur professeur la leçon de catéchisme ou de doctrine chrétienne déterminée le dimanche précédent par leurs directeurs spirituels» (art. 136); que, «en carême, tous les jours de classe, les élèves participeraient au catéchisme avant l'heure habituelle des cours» (art. 138); que, les dimanches et fêtes liturgiques, matin et après-midi tous les élèves seraient tenus de participer à la congrégation (art. 139); que, le matin, ils y apporteraient un livre de dévotion contenant les prières italiennes d'assistance au saint sacrifice ainsi que l'office de la sainte Vierge; mais que, l'après-midi, le livre de catéchisme ou de doctrine chrétienne leur serait interdit (art. 140). En effet, selon l'article qui venait ensuite, «tous les élèves, y compris les philosophes, seraient alors interrogés sur la leçon de catéchisme ou de doctrine chrétienne» supposée avoir été au préalable mémorisée... (art. 141).

Le paragraphe sur les «directeurs spirituels» des écoles signifiait que ces supérieurs avaient, en congrégation, droit de punir et de licencier les irréligieux, les ignorants en matière de religion, ainsi que les désobéissants. On sait que l'élève chassé de la congrégation était automatiquement chassé de l'école. Le directeur pouvait aussi empêcher la promotion à la classe supérieure des ignorants en matière religieuse (art. 146). Ces supérieurs, normalement au nombre de deux par école, devaient confesser les jeunes qui se présentaient à eux, inviter les autres ecclésiastiques de l'institution à faciliter aux élèves la /45/ confession mensuelle, veiller aux communions des élèves y ayant droit (art. 151), et assurer à tour de rôle les prédications et les catéchèses (art. 152).

Le Règlement définissait la forme de ces catéchèses. Directeurs spirituels et catéchistes s'abstiendraient de «longues dissertations»; ils interrogeraient les élèves, feraient répéter chaque réponse (du livre) par trois ou quatre d'entre eux, expliqueraient alors succinctement les formules du catéchisme, enfin annonceraient la leçon à étudier pour le dimanche suivant, celle que les professeurs devraient faire réciter en classe le samedi intermédiaire (art. 161, 162). Deux temps de dévotion étaient prévus pendant l'année. Un triduum (deux prédications quotidiennes) devait être prêché les trois jours précédant Noël; et des exercices spirituels de quatre jours pleins (deux méditations et deux instructions quotidiennes) être organisés entre le vendredi de la Passion en soirée et le mercredi de la semaine sainte en matinée (art. 163, 164).

Les «réformateurs» qui avaient édicté ce règlement de police scolaire ne brillaient évidemment pas par leur tolérance et leur largeur d'esprit. Le mot de liberté en avait été banni. L'éducation morale et religieuse des écoles piémontaises était soumise à des normes plus minutieuses et plus contraignantes que leur éducation intellectuelle dans les classes de grammaire, d'humanités, de rhétorique et même de philosophie. La crainte régnait et bridait les esprits indépendants. Garçons et maîtres ne se risquaient pas à des écarts de comportement ou de langage qui pouvaient nuire à leur avenir. «Un professeur qui, même pour plaisanter, aurait prononcé une parole lubrique ou irréligieuse était immédiatement démis de sa charge. S'il en allait ainsi pour les professeurs, imaginez avec quelle sévérité on traitait les élèves indisciplinés ou scandaleux», écrira don Bosco.[120] «Plusieurs années passaient sans qu'on entendît un blasphème ou une mauvaise conversation. Les élèves étaient dociles et respectueux en classe comme dans leurs propres familles.» Et aussi: «Durant les quatre ans passés dans l'école (de Chieri), je ne me rappelle pas avoir entendu un discours et même un seul mot contraires aux bonnes moeurs ou à la religion. »[121]

Le gouvernement de la Restauration prétendait façonner pour le royaume des sujets dociles et instruits, des chrétiens informés et convaincus, qui serviraient avec zèle «le Trône et Dieu». Mais combien d'hypocrites et d'anticléricaux des années 1850 sortirent alors des écoles piémontaises de Charles-Félix?

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Giovanni écolier à Castelnuovo

Au début de l'année 1831, nel crudo invemo (en plein hiver) selon 1a formule des Memorie dell'Oratorio,[122] l'école communale de Castelnuovo voyait arriver chaque matin et chaque après-midi l'élève Giovanni Bosco, au terme d'une route de près de cinq kilomètres. Il rentrait en effet à midï au logis pour le retrouver le soir. Cette marche journalière de vingt kilomètres était excessive. Un abri lui fut bientôt trouvé chez un tailleur de Castelnuovo, dénommé Gioanni Roberto.[123] De prime abord l'institution scolaire déconcerta notre petit paysan, contraint, après l’intermède Calosso, de reprendre la gramrnaire italienne et d'affronter des malins qui prétendaient le dégrossir: il lui fallait jouer, disaient-ils, et, pour cela, trouver l'argent nécessaire dans la poche de qui en possédait, Il résista et gagna de la sorte une petite réputation parmi les élèves et auprès de son professeur le vicaire instuteur don Virano.[124] Cela dura trois mois. Giovanni progressait. Malheureusement, dès avril, Emanuele Virano fut remplacé par un prêtre, don Nïcolao Moglia, parent de la famille au service de laquelle il avait travaillé en 1828-1829, qui ne le valait pas, Don Moglia méprisait le jeune contadino des Becchi.[125] Né le 6 mars 1755 il était âgé. Ses élèves le chahutaient, il tempêtait et les amusait ainsi beaucoup. Mais, à ce régime, on ne fait pas grand-chose... [126] Le maître Moglia ne croyait guère aux capacités intellectuelles du jeune Bosco «Des Becchi! Tu ne peux être qu'un asino (âne)! », «Toi, va donc aux champignons, va aux nids! Mais ne prétends pas faire du latin !»[127] Don Bosco ne sera jamais tendre pour un prêtre qui, à son avis, lui avaít fait perdre en quelques semaines tout ce qu'il avait appris jusque-là.[128]

La proximité du tailleur Roberto lui permit de développer certains de ses talents. Roberto était chantre à l'église. Comme Giovanni avait une bonne voix, instruit par lui, i1 put avec son logeur monter à la tribune et participer aux chants liturgiques de manière très honorable il entreprit aussi de coudre à l'école de Roberto. « Très vite, nous a-t-il expliqué dan, les Memorie dell'Oratorio, je réussis à coudre des boutons, à ourler une etoffe, à faire de, coutures simples ut doubles. J’appris aussi à confectionner des caleçons, des gilets, des culottes, des vestes. Je croyais être devenu un grand maître-taïlleur.» Giovanni avait des doigts agiles, un esprit observateur et un sens pratique développé. Son patron lui proposa même de travailler chez lui: la rémunération serait forte...[129]  

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Chieri en 1831

Le 3 novembre 1831, Giovanni Bosco put enfin entrer dans une école secondaire, à Chieri, pour y apprendre sérieusement le latin, fondement indispensable de la culture de l'honnête homme et, plus encore, du prêtre à cette époque.

Il avait seize ans et pénétrait pour la première fois de sa vie dans une vraie ville.[130] Tout l'ébahissait. «La moindre nouveauté fait grande impression sur celui qui a été élevé dans les bois et qui a tout juste vu quelques petits villages de province.»[131] Chieri était, à seize kilomètres de Turin, une cité ancienne et en d'autres temps illustre de quelque quinze mille habitants.[132] La route qui unissait Turin et Asti la partageait en deux. Des fortifìcations médiévales l'enserraient encore. Elle s'étendait sur une plaine doucement inclinée vers le sud et au pied d'agréables collines qui la protégeaient des vents du nord. Une petite rivière, la Tepice, traversait la plaine et contournait les murs de la ville; l'un de ses canaux la parcourait dans toute sa longueur entraînant deux moulins.[133] Cette rivière, régulièrement à sec pendant l'été, pouvait, comme tous les torrents alpestres, être sujette à de terribles crues. On gardait le souvenir de l'une d'elles, qui, en 1521, avait fait crouler nombre de constructions et inondé l'église Sant'Antonio jusque par-dessus le maítre-autel.[134] Chieri avait six portes, deux grandes places, un hôtel de ville, une vingtaine d'églises, un théâtre, deux hôpitaux et deux cimetières, l'un pour les chrétiens l'autre pour les juifs.[135]  Elle était fière de sa place aux Herbes et de sa place d'Armes. La place aux Herbes, en plein centre, le long de la via maestra (grand-rue), recevait le marché du vin, du charbon, des poissons et des poteries; la place d'Armes, au bord de l'agglomération, du côté de Turin, le marché du foin, de la paille, des échalas (pour la vigne) et du bétail.[136]

L'économie du terroir était diverse. Le sol fertile de la plaine produisait des céréales. Plus de cent familles cultivaient autour de la ville des jardins qui leur donnaient cardons, melons et fruits de toute sorte. Les vignes du versant des collines permettaient de fabriquer des vins de bonne qualité.[137]  Au moyen âge, Chieri avait été réputée pour ses textiles. Si, en ce dix-neuvième siècle, cette industrie ne retrouvait pas sa splendeur d'autrefois, au moins la machine commençait de remplacer la force des bras du tisserand traditionnel. En 1885, Chieri avait à l'intérieur de ses murs 27 fabriques, 500, métiers à tisser Jac-/48/ quard et 2.000 métiers à tisser ordinaires, auxquels s'ajoutaient 3.000 métiers dans la région, le tout fabriquant annuellement 35.000 couvre-lits et 175.000 pièces de toile, pour une valeur estimée à cinq millions cinq cent mille lires. En 1837, les entreprises urbaines étaient au nombre de 27 et donnaient du travail à 3.200 métiers autour d'elles.[138]

Le clergé divisait la ville en deux paroisses: Santa Maria della Scala et San Giorgio. Bien que Chieri n'ait jamais été siège épiscopal, Santa Maria della Scala était couramment dite il Duomo (la cathédrale). Au vrai, c'était une collégiale.[139] Flanquée d'un baptistère imposant, riche de vingt-deux autels, elle l'emportait par sa surface sur toutes les églises cathédrales du Piémont.[140] L'autre église paroissiale, San Giorgio, dominait fièrement la ville perchée sur un monticule.[141]  Les autres églises et chapelles: San Domenico, Sant'Antonio, San Filippo. San Bernardino, San Guglielmo, Santa Croce, la Pace, San Leonardo, etc., relevaient pour la plupart de couvents ou de confréries. Leurs façades parfois imposantes (Sant'Antonio), leurs clochers ou leurs coupoles conféraient à Chieri une allure religieuse. On y comptait d'ailleurs soixante-dix prêtres. Les gens avaient bonne réputation: «esprit éveillé, robustes et industrieux; la facilité et la franchise de leur langage sont notoires. »[142]

Chieri, ville moyenne, n'avait pas d'«école royale». En cette première partie du dix-neuvième siècle, elle logeait non sans difficulté une «école publique». Vers 1810, elle l'avait installée dans le couvent désaffecté des philippins, que, nous le verrons, l'archevêque Chiaveroti récupéra en 1829 pour y créer un séminaire. La municipalité avait alors transféré ses scuole le long de la via maestra dans une immeuble double acquis par elle cette année-là. Les travaux d'adaptation s'étaient prolongés jusqu'à l'automne 1831. A l'arrivée de Giovanni Bosco on inaugurait donc les locaux qui accueilleraient les scuole pubbliche de Chieri jusqu'en 1838-1839, quand elles seraient installées dans le palazzo Tana.[143] Les bâtiments, à vrai dire bien mesquins, de l'école étaient précédés de deux cortili (cours), l'un dit: civile, l'autre: rustico.[144] Le rez-de-chaussée du bâtiment du cortile civile était attribué aux classes de sixième et de cinquième, son étage aux classes de quatrième et de grammaire. Le rez-de-chaussée du bâtiment du cortile rustico servait de chapelle; à l'étage, on réunissait les classes d'humanités et de rhétorique.

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La première année scolaire à Chieri

Les écoliers de Chieri devaient justifier d'un logement en ville. Les Bosco s'arrangèrent avec Lucia Matta, leur voisine de Morialdo. Cette veuve passerait l'année à Chieri.[145] Elle avait quarante-sept ans et tiendrait compagnie à son fils, Giovanni Battista, étudiant (en classes secondaires) à vingt-deux ans.[146] Lucia avait sous-loué quelques pièces de la maison Giacomo Marchisio, piazza San Guglielmo.[147] Elle accepta Giovanni contre rétribution, que le jeune garçon acquittera surtout par des services domestiques.[148]

Le 3 novembre 1831. peut-être déjà l'un des jours précédant la rentrée officielle, de la piazza San Guglielmo (aujourd'hui piazza Mazzini), l'écolier novice eut bientôt parcouru pour la première fois les quelques dizaines de mètres qui le séparaient de son école sur la via maestra. Très désorienté, Giovanni fut aussitôt repéré par le professeur Placido Valimberti,[149] qui le présenta d'abord au préfet, puis aux divers professeurs. Ce prêtre le prit en amitié, l'invita à lui servir la messe et le couvrit de bons conseils.[150] On mit le nouveau en sixième. Le jeune professeur de cette classe, Valeriano Pugnetti, eut pitié de ce grand dadais aux manières gauches, égaré parmi les enfants.[151] Il n'épargna rien pour lui faciliter l'adaptation.[152] L'élève Bosco retenait tout avec une merveilleuse facilité. Si bien qu'au bout de deux mois, premier de sa classe, il pouvait gravir un échelon et entrer en cinquième. Il y trouvait avec joie son protecteur des premiers jours, don Valimberti, qui était le professeur de cette classe. Deux autres mois très studieux s'écoulaient. A nouveau premier, Giovanni était autorisé à monter chez le clerc Vincenzo Cima, qui venait d'être nommé professeur de quatrième.[153] C'était apparemment en mars 1832.[154] Vincenzo Cima était sévère et du type brutal. Il commença par doucher le nouveau venu. Selon don Bosco, quand il aperçut parmi ses élèves cet adolescent aussi grand que lui, il l'apostropha en pleine classe: «Celui-là, c'est ou une grosse taupe ou un grand talent. Qu'en pensez-vous?» Abasourdi, Bosco aurait répondu: «Quelque chose entre les deux: un pauvre garçon, qui veut vraiment faire son devoir et avancer dans ses études. » La réponse plut au professeur: « Si vous avez de la bonne volonté, vous êtes entre bonnes mains, je ne vous laisserai pas sans rien faire. Courage, si vous avez des difficultés, dites-les moi tout de suite, et je vous les arrangerai.. » «Je le remerciai de tout coeur», racontera don Bosco.[155]  Et il logea au milieu de 1832 un épisode significatif de sa mémoire extraordinaire.

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«J'étais depuis deux mois dans cette classe, quand un petit incident fit un peu parler de moi. Le professeur expliquait un jour la vie d'Agésilas, écrite par Cornelius Nepos.[156] Ce jour-là, je n'avais pas mon livre, et, pour cacher mon oubli au maître, je tenais devant moi le Donat - entendez la grammaire latine - ouvert.[157] Mes camarades s'en aperçurent. L'un d'eux se mit à rire, un autre l'imita, la classe était en désordre. "Qu'est-ce qu'il y a? dit le maître, Qu'est ce qu'il y a? Je veux le savoir. " Comme tous les regards étaient tournés vers moi, il m'ordonna de faire la construction et de répéter son explication. Je me levai et, toujours le Donat en main, je répétai de mémoire le texte, la construction et l'explication. Mes camarades applaudirent avec des cris d'admiration. Inutile de dire dans quelle fureur entra le professeur, selon qui c'était la première fois que la discipline fléchissait dans sa classe. Il me donna une calotte, que j'esquivai en ployant la tête. Puis, la main sur mon Donat, il se fit expliquer par mes voisins la raison du désordre. Ceux-ci lui dirent: "Bosco a toujours gardé le Donat devant lui et il a lu et expliqué comme s'il avait en main le livre de Cornelius." Le professeur ramassa le Donat, me fit encore continuer deux phrases et me dit: "Pour votre heureuse mémoire, je vous pardonne votre oubli. Vous avez de la chance. Tâchez seulement de vous en bien servir".»[158]

 

A la fin de l'année scolaire, cet élève particulièrement doué fut promu avec de bonnes notes en classe de grammaire (troisième).[159] Il passerait sous la conduite du dominicain Giacinto Giussiana l'année scolaire 1832-1833.[160]

La Société de l'Allégresse

Giovanni Bosco regardait et écoutait avec attention ses camarades d'école. Il les jugeait et les catégorisait en esprit selon leurs propos et leurs comportements. Tous n'étaient pas des anges. Des normes rigoureuses les obligeaient à maintenir un extérieur de parfaite honnêteté. Mais, en cachette, plusieurs se permettaient des entorses plus ou moins graves au règlement scolaire. Ils faisaient de la natation, allaient au théâtre, jouaient pour de l'argent et chapardaient des fruits dans les jardins de Chíeri. Un temps, ils prétendirent associer le paysan Bosco à leurs diverses fredaines L'un d'eux eut l'effronterie de lui proposer de voler un «objet de valeur» à sa logeuse pour se procurer des bonbons.[161]

Ils tombaient mal. Méfiance est mère de sûreté! A son arrivée à Chieri, ville inconnue, Bosco s'était fait «une loi de ne familiariser avec personne.»[162] Il ne s'isolait pourtant pas. Certes, selon une règle qu'il n'abandonnera plus, il rangeait ses camarades en trois groupes: /51/ les mauvais à éviter absolument, les indifférents à traiter avec courtoisie en cas de nécessité et les bons, les seuls avec qui se lier d'amitié.[163] Mais, a l'occasion, nous apprend-il lui-même, il rédigeait les devoirs de camarades douteux qui, évidemment, le lui avaient au préalable demandé. Son professeur s'en aperçut et lui interdit sévèrement ce genre de service: il, n'avait pas à entretenir les défauts des paresseux.[164] Comme il cherchait malgré tout à tisser des 'liens autour de lui, il modifia sa méthode: au lieu de leur remettre des devoirs tout faits, il aida des camarades à résoudre leurs problèmes de traduction. «De cette manière, je faisais plaisir à tous et me ménageais la bienveillance et l'affection de mes compagnons, reconnaissait-il. Ils commencèrent par venir me trouver per ricreazione (pour s'amuser), puis pour entendre des histoires et pour faire leurs devoirs, enfin sans même savoir pourquoi, comme ceux de Morialdo et de Castelnuovo. »[165] Deux noms des favoris des premiers mois nous sont connus: Paolo Braja, qui avait douze ans et Guglielmo Garigliano, qui en avait treize. A seize ans, l’adolescent Bosco était déjà un séducteur.

Au milieu de sa première année scolaire (1831-1832), il avait gagné la partie. Notre écolier était devenu le centre d'un cercle de garçons qui lui demandaient conseil et se plaisaient à l'écouter.[166] L'ancïen chef de bande des Becchi suivait son instinct organisateur. Le groupe reçut un nom et un statut en miniature, Ce sera la Société de l’Allegresse, dénomination tout à fait convenabie pour ses assemblées qui n'étaient pas tristes. « Chacun était strictement tenu d'apporter les livres, d'introduire les conversations et les divertissements qui pouvaient contribuer à stare allegri (rester joyeux). En revanche, était interdit tout ce qui aurait engendré une quelconque mélancolie, surtout ce qui était contraire à la loi du Seigneur. Partant, qui blasphémait ou prononçait en vain le nom de Dieu, ou encore tenait de mauvaises conversations, était immédiatement exclu de la société. »[167]       Il est vrai que le cas ne devait pas être fréquent si, comme don Bosco l'assura plus tard, plusieurs années passaient sans qu'on entendît, dans l'école un blasphème ou une mauvaise conversation.[168] La joyeuse association fut aussi coiffée d'un statut en deux articles, que nous lirons sous la plume de don Bosco sans nous faire trop illusion sur le nombre des associés («une multitude») et la forme exacte de règles reproduites par lui quarante années après leur fabrication plus eu moins concertée.

 

«M'étant ainsi trouvé à la tête d'une multitude de camarades, de commun accord on prit pour base: 1° Chaque membre de la Société de l'Allégresse doit /52/éviter tout discours et toute action qui ne conviennent pas à un bon chrétien. 2º Exactitude dans laccomplissement des devoirs scolaires et des devoirs religieux. »[169]

 

Les «devoirs religieux» des élèves de Chieri étaient ceux imposés par les règles que nous connaissons.[170] Non seulement édictées, mais aussi appliquées, ces règles convenaient tout à fait au jeune Bosco, qui les évoquera avec nostalgie en un temps où elles n'étaient plus qu'un souvenir en Piémont:

 

«En ce temps-là, la religion était une partie fondamentale de l'éducation (...) Le matin des jours de semaine on assistait à la sainte messe; au début de la classe on récitait divotamente (pieusement) l'Actiones avec l'Ave Maria et en finale, l'Agimus avec l'Ave Maria. Les dimanches et jours fériés, tous les, élèves étaient rassemblés dans l'église de la congrégation. Pendant l'entrée des garçons, on faisait une lecture spirituelle. Le chant de l'office de la Vierge Marie suivait, puis venait la messe et, enfin, l'explication de l'Evangile. Le soir, catéchisme, vêpres, instruction. Chacun devait s'approcher des saints sacrements et, pour prévenir toute négligence de ce devoir important, était obligé de présenter son billet de confession une fois par mois. Qui ne remplissait pas ce devoir n'était pas admis à passer les examens de fin d'année, quand bien même il eût été parmi les meilleurs dans ses études. Cette sévère disci-pline produisait de merveilleux effets... »[171]

 

Il l'approuvait donc pleinement. Giovanni se confessait de préférence au chanoine théologien Giuseppe Maloria,[172] qui habitait avec son père et la famille de son frère un immeuble de la piazza San Guglielmo. Il voisinait donc avec la casa Giacomo Marchisio, où logèrent Lucia Matta et Giovanni Bosco entre 1837 et 1833.[173] Don Bosco louera ce confesseur pour la bonté de son accueil et ses encouragements à la communion fréquente. Car, disait-il, c'était alors «chose très rare de trouver un prêtre qui encourageât à fréquenter les sacrements». Il ne se souvenait pas d'avoir entendu ce conseil de la bouche de l'un de ses maîtres prêtres. D'ailleurs, qui se confessait et communiait plus d'une fois par mois était supposé exemplaire. La plupart des confesseurs interdisaient ce geste à leurs pénitents probablement parce qu'ils ne les jugeaient pas assez vertueux pour se le permettre. Giovanni croyait devoir à ce confesseur de ne s'être pas laissé entraîner par des camarades «à certains désordres, auxquels les enfants sans expérience succombent malheureusement dans les grands collèges. »[174] Il y avait des vicieux à Chieri. Les mises en garde de don Maloria lui avaient été salutaires.

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Le dimanche, après la «congrégation», qui n'avait donc pas rassasié leur appétit religieux les membres, de la Société de l’Allégresse se rendaient volontiers dans l'église Saint Antonio, où les pères jesuites tenaient un stupendo catechismo (étonnant catéchisme), emaille d'esempi, que, quarante ans plus-tard, Giovanni Bosco gardait encore gravés dans l'esprit.[175] Le P. Isaia Carminati, un bergamasque, professeur de lettres des scolastiques jésuites, captivait l'auditoire.[176] En semaine, la Société se réunissait chez l'un eu l'autre des membres «pour parler religion», c'est-à-dire, si nous interprétons correctement les Memorie dell'Oratorio non pas tellement pour disserter sur les vérités dogmatiques ou les articles du Credo, que pour échanger chrétiennement sur la vie quotidienne des écoliers. On pratiquait entre soi la correction fraternelle.[177]

La Société de l'Allégresse était, pour l'école, un loyer d'excellent esprit. On se mit à l'apprécier, Le président attira sur lui l'attention des élèves et de leurs parents. «Cela contribua, remarquait don Bosco, à me valoir de l'estime, et, en 1832, j'étais vénéré par mes collègues comme le capitaine d'une petite armée. De toutes parts, J'étais recherché pour donner des divertissements, pour aider les élèves chez eux et aussi pour des cours ou des répétitions à domicile » Au bénéfice moral que le jeune Bosco retirait de l'initiative s’ajoutait un bénéfice pécuniaire. Il put ainsi s'acheter des vêtements, des articles scolaires et autres, sans jamais importuner sa famille.[178]

De l'amitié entre jeunes gens

«Cette année-là, je perdis l'un de mes plus chers camarades. Le jeune Braja Paolo,[179] mon cher et intime ami, après une longue maladie, vrai modèle de piété, de résignation et de foi vive. mourait,[180] Il allait ainsi rejoindre saint Louis, dont il s'était montré toute sa vie le disciple fidèle.»[181] Paolo Vittorio Braja, élève à l'école de Chieri, fut l'un des amis intimes, c'est-à-dire de coeur, du jeune Bosco.

L'amitié, communication d'âme et de coeur entre gens de bien unis par une affection mutuelle, telle que la définissait Aristote dans l'Ethique à Nicomaque,[182] a tenu une place de choix dans la formation de Giovanni Bosco adolescent. Ce «soleil de la vie», ce «don le meilleur qui nous ait été fait par les dieux immortels, la sagesse exceptée», selon les formules charmeuses de Cicéron (De amicitia, II, 6), lui était du reste conseillé, quoique assorti de prudents avertissements, par divers maîtres spirituels de la jeunesse de l'époque, tandis que /54/ d'autres, en garde contre les faiblesses de l'humaine nature, croyaient bon de le lui interdire. La Guida angelica, à laquelle don Bosco recourra plus tard,[183] disait formellement: «Après vous être recommandés avec ferveur à Dieu. à la très sainte Vierge et à votre saint Ange gardien, choisissez-vous, mes chers fils, un ou deux jeunes garçons semblables à vous par la naissance, l'âge et l'occupation Ce se-ront vos compagnons... ». Etc.[184] Les amitiés tendres et chastes entre jeunes chrétiens d'Italie semblent avoir été fréquentes à l'âge romantique. Dans Le mie prigioni Silvio Peilico ne fit pas mystère de ses relations affectueuses - toujours honnêtes - avec Piero Maroncelli et Antonio Fortunato Oroboni. Ces paires d'amis se. recherchaient, partageaient les mêmes idées et des goûts communs, se jetaient dans les bras l'un de l'autre, ne parvenaient plus à se séparer, conversaient pendant des heures, se conseillaient mutuellement, compatissaient réciproquement à leurs peines, se plaisaient à rappeler des souvenir, partagés, pleuraient ensemble,.. En tout bien tout honneur. faut-il insister. Car disait Pellico: «Ubi charitas et amor, Deus ibi est »[185] Et le saint homme ne plaisantait pas. Il consacrera au «choïx d'un ami » tout un chapitre de son petit traité de morale: Des devoirs des hommes : « Quelques-uns conseillent de ne se lier d'amitié avec personne, parce que cela occupe trop le coeur, distrait l'esprit et produit des jalousies. mais, moi, je suis de i'avis d'un excellent philosophe saint François de Sales, qui, dans sa Philothée, appela cela un mauvais conseil.. »[186]

François de Sales avait en effet longuement traité de l'amitié dans l'introduction à la vie dévote.[187] Il commençaít par y exécuter durement la «mauvaise et frivole amitié», comprenez le simple appétit sexuel, «fondée sur la communication des faux et vicieux biens». «La communication des voluptés charnelles est une mutuelle propension et amorce brutale, laquelle ne peut non plus porter le nom d'amitié entre les hommes que celle des asnes et chevaux pour semblables eftectz.» Il prévenait l'objection du mariage. «S'il n'y avoit nulle autre communication au mariage, il n'y auroit non plus nulle amitié, mais, parce qu'outre celle-là il y a en iceluy la communication de la vìe de l'industrie, des biens, des affections et d'une indissoluble fidelité, c'est pourquoy l'amitié du mariage est une vraÿe amitié et sainte.»[188] La «vraÿe amitié», continuait-il, est d'autant plus noble qu'elle se fonde sur une communicatíon de biens de nature plus élevée. «Si vous communiquez es sciences, vostre amitié est certes fort louable, plus encor si vous communiquez aux vertus, en la prudence, discrétion, force et justice. Mais si vostre mutuelle, et recíproque communication /55/ se fait de la charité, de la dévotion, de la perfection chrestïenne, o Dieu, que vostre amitié sera pretieuse! (...) O qu'il fait bon aymer en terre comme l'on avine au Ciel, et apprendre à s'entrecherir en ce monde comme nous ferons éternellement en l'autre!»[189] François de Sales n'ignorait pas les possibles glissements sensuels des amitiés et s'efforçait de mettre sa Philothée en garde contre la «fause amitié», dans notre langage l'amitié à dominante sexuelle génitale. Lisons: «La fause amitié provoque un tournoyement d'esprit qui fait chanceler la personne en la chasteté et dévotion, la portant a des regards affectés, mignards et immodérés, a des caresses sensuelles, a des soupirs desordonnés, a des petites plaintes de n'estre pas aymée, a des petites, mais recherchées, mais attrayantes contenances, galanterie, poursuitte des baysers, et autres privautés et faveurs inciviles, presages certains et indubitables d'une prochaine ruine de l'honnesteté; mais l'amitié sainte n'a des yeux que simples et pudiques, ni des caresses que pures et franches, ni des soupirs que pour le Ciel, ni des privautés que pour I'esprit, ni des plaintes sinon quand Dieu n'est pas ayimé, marques infallibles de l'honnesteté. (...) L'amitié sainte a les yeux clairvoyans et ne se cache point, ains paroist volontier devant les gens de bien ( ...) La chaste amitié est tous-jours également honneste, civile et amiable, et jamais ne se convertit qu'en une plus parfaitte et pure union d'sprits, image vive de l'amitié bienheureuse que l'on exerce au ciel. »[190]

Selon saint François de Sales, la bonne amitié, communication de biens principalement spirituels, culminait donc, comme l'amour, dont son Traité de !'amour de Dieu parlait si abondamment, dans la relation unificatrice des âmes entre elles.

Dans le Piémont du temps, ces leçons sur l'amitié affective concurrençaient un courant différent, pour lequel tout attachement sensible, parce que d'origine charnelle et «mondaine», était nécessairement plus païen que chrétien, concupiscent et plus ou mieux peccamineux. «Il v a deux amours: celui du monde et celui de Dieu, avait écrit saint Augustin dans ses Confessions. Quand tu auras vidé ton coeur de tout amour terrestre, tu atteindras l'amour de Dieu. » S'adressant à Dieu il avait regretté la folie insensée qui, lors de sa jeunesse, lui avait fait goûter une amitié terrestre: «Elles me retenaient loin de toi, ces choses qui n'existeraient pas si elles ne subsistaient en toi. »[191] Les maîtres de Giovanni Bosco à Chieri, qui, soit au collège, soit au séminaire, ne lui firent jamais, que nous sachions, la moindre remarque sur ses ferventes amitiés, partageaient les sages idées de saint François de Sales. /56/ « Bienheureux qui trouve un ami véritable» I Sïracide, XXV, 12) c’est-à-dire, pour la tradition chrétienne, un ami de coeur qui l'aide de toutes manières à croître humainement et spirituellement.[192]

Humanités et rhétorique

Au cours de l'été de 1833, Giovanni Bosco connut deux événements. Tout d'abord, il reçut le sacrement de confirmation. Il allait avoir dix-huit ans. Le sacrement luì fut administre à Buttigliera d'Asti, prés de chez lui, le 4 août 1833, par l’archevêque de Sassari, Mgr Giovanni Antonio Gianottí. Les confirmands avaient pour parrain Giuseppe Marsano et pour marraine Giuseppina Melina.[193]

Ensuite, au terme de son année de  grammaire. il fut promu en classe d'humanités. Il faillit échouer a l examen de Passage, nous a-t-il confie. Cédant une fois encore à une générosité dévoyée, il avait transmis son texte a un camarade, qui il avait recopié. Or, en matière d’examen, le Règlement des écoles que nous connaissons était formel: «Si deux feuilïes sont identiques, elles seront tenues l'une et l'autre pour nulles.»[194] Autrement dit, les deux compéres écopaient d’un zéro élminatoire. Heureusement, leur professeur obtint pour eux un écrit particulier.[195] Giovanni Bosco eut la note maximale. Elle le dispensa de payer le minerval de douze francs cette anne-là.[196]

Le même professeur était a la tête des classes d'humanités et de rhetorique (seconde et première). Selon le registre des ordonnances de la commune de Chieri, le 14 octobre 1833, «le theologien Bosco», c’est-à-dire Giovanni Francesco Policarpo Bosco, ne le 26 janvier 1812 avait été nomme «professeur d'humanités et du rhétorique avec les honoraires annuels de 800 lires.»[197] Mais, peu après, le même registre disait: «Quelques circonstances particulières empêchant le theologien Giovannì bosco d’assumer l’enseignement dans les classes d''humanités et de rhétorique, il a été remplace par le prêtre Pietro Banaudi de La Brigue. »[198] Don Pietro Banaudi, prêtre du diocèse de Nice, était, depuis une dizaine d'années, agrégé a celui de Turin,[199] Ce professeur, maître-éducateur tel qu'il le rêvait, allait faire l'admiration de Giovanni Bosco. «Vrai modèle des enseignants», «sans jamais infliger une punition, il réussissait à se faire craindre et aimer par tous ses élèves. Il les aimait tous comme ses enfants et eux l'aimaient comme un tendre père.»[200] Don Banaudi pratiquait le «système préventif dans l'éducation de la jeunesse», tel qu'il sera décrit quarante ans après. L'année scolaire 1833-1834 se passa si bien /57/ pour Bosco que son maître lui conseilla d'essayer l'examen terminal, qui lui aurait permis d'entrer aussitôt en philosophie. De fait, il réussit cet examen. Mais, nous apprend-il un peu laconiquement, «comme j’aimais les lettres, je jugeai préférable de poursuivre régulièrement mes classes et de faire ma rhétorique, autrement dit la cinquième gymnasiale» (classe de première).[201]

Ces années d'humanités et de rhétorique (1833-1834, 1834-1835) du jeune Bosco, désormais âgé de dix-huit et dix-neuf ans furent fertiles en événements mémorables pour lui.

L'amitié de Jonas

Au début de sa classe d'humaintés, Giovanni élut pension dans un café bien situé sur une des principales rues de Chieri, à proximité de la place d'Armes.[202] Ce café avait été pris en gérance par un frère de sa logeuse initiale, dénommé Giovanni Pianta.[203] L’abri particulier du collégien était précaire un renforcement au-dessus d'un four auquel on accedait par une petite échelle.[204] Selon son hôte, le jeune homme y passait souvent la nuit entière à étudier. Pianta le découvrìt parfois la lumière allumée au peut matin.[205] Ce logeur lui assurait minestra et couvert, Bosco servait à l'office dans ses heures de líberté. Les loisirs ne lui manquaient pas. Les cours se gravaient dans sa mémoire. Il employait le temps qui restait à la lecture des classiques italiens ou latins, ou à fabriquer des liqueurs et des confitures, nous explique-t-il. «Au milieu de l'année, j'étais en mesure de préparer cafés et chocolats; je connaissais les règles et les proportions pour toute sorte de confiseries, de liqueurs, de glaces et de rafraîchiesements, »[206] Le goût de la lecture d'une part et les contacts avec la clientèle du café de l'autre, lui valurent cette année-là un succès apostolique, dont il sera toujours très fier.

Chieri avait un quartier juif. Giovanni y rencontra, via della Pace, chez le libraire Elia Foa,[207] un jeune homme «de très belle apparence» et à la voix merveilleuse. Or ce garçon, passionné de billard, fréquentait le café Pianta. C'était un juif de la famille Lévi, né en 1816, dont le nom était Jacob, mais que l'on appelait couramment Jonas.[208] Un même âge, des goûts voisins, une évidente séduction physique de part et d'autre les rapprochaient. Les deux jeunes gens devinrent grands amis. «Je lui portais une grande affection, écrivit don Bosco, et il était fou d'amitié pour moi. Il venait passer dans ma chambre tous ses moments libres; nous nous occupions à chanter, à jouer du piano, à /58/ lire, à dire ou à entendre les mille petites histoires qu'il me racontaït. »[209] Ils s'aimaient donc beaucoup et, en conséquence, se retrouvaient sans cesse. Giovanni regrettait au tond de son coeur que Jonas fût Juif, c'est-à-dire, selon son idéologie simpliste, plus ou moins mécréant et certainement pas promis à la félicité éternelle. Une rixe, qui aurait pu avoir des suites graves pour jouas. les amena un jour à parler religion, confession et même baptême. Et Giovanni se vit sur le point de rendre à son ami le plus grand des services. «Nous, les Juifs, nous ne pouvons pas nous sauver?», lui aurait demandé Jonas. Le théologien en espérance aurait répondu : « Non mon cher Jonas: après la venue de Jésus Christ les Juifs ne peuvent plus se sauver sans croire lui.» Jonas décida que la religion de son anni serait la sienne il réclama un petit catéchisme, et, à partir de ce tour les conversations des deux amis portèrent sur des questions religieuses. L'un catéchisait l’autre. «En l'espace de quelques mois, il eut appris le signe de la croix, le Pater, l'Ave Maria, le Credo et les principales vérités de la foi», dira plus tard don Bosco.[210] Sa mère, que don Bosco appelait Rachel[211] soupçonna avec dépit l'évolution religieuse de son unique garçon entre trois filles. Elle se confia au rabbin. Et, un jour, Giovanni la vit arriver (au café Pianta probablement) folle de colère. Il prit peur, puis se calma quand il eut compris de quoi il s'agissait. L'échange - animé - avec la Juive semble l'avoir aussi amusé. Grand conteur et homme de théâtre, il peindra plus tard la mère de Jonas sous les traits d'une affreuse sorcière, la maga Lilith borgne. sourde, gros nez, presque édentée, lèvres pendantes, bouche tordue, menton en galoche, hennissement de poulain. Et le dialogue prendra la forme d'un discours apologétique à l'usage des enfants d'Abraham, qu'il épargna probablement à la dame Lévi.[212]

La part la plus difficile de la progression vers le baptême incomba au néophyte, que Giovanni soutint comme il le put. Il lui fallut résister à sa mère, à ses autres parents, au rabbin et même renoncer à vivre en famille, car on le mit à la porte. Maïs les menaces et les violences ne changèrent rien à sa résolution. La confraternité de l'Esprit Saint, spécialisée dans l'assistance des néophytes juifs de Chieri, le prit en charge. Un «prêtre savant», que don Bosco ne nommera pas, mais qui, à lire le compte rendu de la confraternité, devait être un jésuite,[213] le prépara directement au baptême. Une quête pour le baptisé parmi les chrétiens de la ville organisée par la confraternité rapporta au total quatre cents lires à Jonas.[214] Le jour décisif arriva, solennisé au maximum. Le 10 août 1834, Jacob Lévi fut d'abord accueilli dans l'église /59/ San Guglielmo par les confrères de l'Esprit Saint, les invités et la population. Puis le cortège, portant bassine, flambeau, salière et serviette, marcha processiennellernent jusqu'au duomo au chant du Veni Createur Et là, le cure Sebastiano Schioppo conféra le baptême au jeune juif avec tout le soin requis par une conversion tellement exceptionnelle Songez que. depuis son institution en 1576, la confraternité de l'Esprit Saint n'avait connu que cinq fois pareille céremonie à Chieri.[215] Jacob Levi, alias Jonas reçut le prenom, de Luigi et le nom de Bolmida, qui était celui de son parrain, le turinois Giacinto Bolmida. Ottavia Bertinetti de Chieri, était marraine.[216]

Par la suite les époux Carlo et Ottavia Bertinetti le prirent sous leur protection,[217] Luigi Bolmida put exercer normalement son métìer de ti sserand.[218] Son amitié pour Giovanni Bosco, certes émosée après l’adolescence, persista profonde et reconnaissante. L’ex-Jonas, qui rejoignit la ville du son parrain vers 1865 rendait encore visite à don Bosco à Turin au début des années 1880.[219] 

La lecture des classiques

Cependant, Giovanni Bosco nourrissait sa prodigieuse mémoire. «Je ne vous cache pas que j'aurais pu étudier davantage, nous confiera-t-il dans ses Memorie dell'Oratorio, mais sachez que l'attention en classe me suffisait pour apprendre ce qu'il fallait. D'autant plus qu'en ce temps-là je ne faisais pas de distinction entre lire et étudier: je pouvais aisément répéter la matière d'un livre que j'avais lu ou entendu exposer. De plus, ayant été accoutumé par ma mère à dormir très peu, je pouvais employer les deux tiers de la nuit à lire des livres à mon aise et passer à peu près toute la journée en activités de mon choix, telles que répétitions, cours particuliers... » [220]

Il fréquentait, comme nous savons, la librairie du juif Elia Foa, vîa della Pace. Elia lui prêtait de petits ouvrages à raison d'un sou par tome. Giovanni lui emprunta une série de volumes de la Biblioteca popolare de l'éditeur turinois Pomba, recueil bon marché d'oeuvres classiques soit italiennes, soit grecques ou latines traduites dans cette langue. C'était des fascicules à la couverture rose clair de 160 pages en moyenne imprimées en petits caractères (corps 7), au reste très lisibles.[221]  Giovanni en lisait, assurera-t-il, un par jour. Il réserva aux auteurs italiens son année d'humanités. Et l'année suivante, en rhétorique, il se lança dans les classiques latins: «Cornelius Nepos, Cicéron, Salluste, Quinte Curce, Tite Live, Tacite, Ovide Virgile, Horace et /60/ d'autres», selon la liste qu'il a dressée. Il lisait par plaisir et goûtait ces auteurs comme s'il les avait «vraiment compris», quitte à en être détrompé plus tard. «Les devoirs de classe, les répétitions en ville, les multiples lectures remplissaient la journée et une partie notable de la nuit. » Il lui arriva plusieurs fois de se retrouver à l'heure du lever avec, entre les doigts, les Histoires de Tite Live, dont il avait commencé la lecture le soir précédent. Il avouait d'ailleurs s'être ainsi abîmé la santé.[222] Il mémorisait les grands auteurs. Plus tard, témoignera un prêtre parmi ses disciples les plus cultivés, «quand il conversait avec nous il récitait exactement les vers d'Horace, d'Ovide, de Virgile, etc., même quand sa tête devait être remplie d'un monde de choses tout autres que poétiques. »[223] Que ces classiques aient été païens ne l'inquiétait pas alors. L'abbé Gaume n'avait pas encore déclenché la grande et inutile polémique.[224] Il vivait dans un monde de nobles sentiments, d'idées généreuses et d'images éclatantes et raffinées, dont la méditation enrichissait son âme pour toujours.

Luigi Comollo

N'imaginons cependant pas un Giovanni Bosco confiné dans ses livres et ses cours particuliers durant tous ses instants de liberté. Il traversait entre 1833 et 1835 des années de grandes ardeurs affectives.

Trois mois après le baptême de Jonas, pendant ses premières semaines de rhétorique, il s'éprit violemment d'un garçon remarquable par sa piété et sa patience évangélique. Les Memorie dell'Oratorio ont raconté leur premier contact dans la vaste salle de classe qui mélangeait les quelque quatre-vingts garçons d'humanités et de rhétorique. «On se disait entre rhétoriciens que, cette année-là, devait nous arriver un saint élève, le neveu du prévôt de Cinzano, prêtre âgé, mais très renommé pour la sainteté de sa vie. Je désirais le connaître, mais j'ignorais son nom. » Un matin de novembre, dans l'attente du maître, quelques élèves jouaient entre les bancs à la cavallina (petit cheval). Juché sur les épaules d'un camarade, le cavalier aidé de sa monture tentait de désarçonner les couples adverses. «Les plus dissipés et les moins amateurs d'étude sont particulièrement friands (de ce jeu) et ordinairement les plus célèbres (dans ses parties) », écrivait un don Bosco devenu sage, qui, d'après ses confidences de vieillesse, en avait pourtant été occasionnellement et peut-être à son corps défendant l'un des champions.[225] «Depuis quelques jours, continuait-il, on remarquait un modeste jeune garçon d'une quinzaine d'années, qui, dès son arri-/61/ vée, allait prendre sa place et, sans se soucier des clameurs des autres; se mettait à lire et à étudier. Un camarade insolent s'approcha de lui, le saisit par un bras et prétendit le faire jouer lui aussi à la cavallina. Je ne sais pas, répondait l'autre tout humilié et mortifié, je ne sais pas, je n'ai jamais joué à cela. - Tu dois venir, autrement je vais t'y forcer à coups de poing et à coups de pied. - Tu peux me battre, si tu veux; mais je ne sais pas, je ne peux pas, je ne veux pas. » Le camarade, méchant et mal élevé, le prit alors par un bras, le secoua et lui appliqua deux gifles, qui retentirent dans toute la classe. A cette vue, mon sang se mit à bouillir dans mes veines, et je m'attendais à une équitable vengeance de la part de l'offensé, d'autant plus que celui-ci était de loin plus fort et plus âgé que l'autre. Mais quel ne fut pas mon étonnement quand ce bon garçon, la figure rouge et quasi livide, jeta un regard de pitié sur son méchant condisciple et lui dit simplement: «Si cela suffit pour te faire plaisir, tu peux aller, je t'ai déjà pardonné.» Médusé, Giovanni s'enquit: la victime était ce neveu du prévôt de Cinzano, dénommé Luigi Comollo, objet de tant d'éloges les jours précédents. L'intime amitié des deux jeunes gens naquit ce matin-là.[226] Luigi Comollo né le 7 avril 1817, venait de terminer son année de grammaire (troisième) à Caselle, près de Cirié. «Je mis toute ma confiance en lui et lui en moi, dira don Bosco. L'un avait besoin de l'autre, moi d'aide spirituelle, lui d'aide corporelle. »[227]

Ce genre de communication amicale présageait de belles batailles dans le monde scolaire de Chieri. Extrêmement timide, Comollo n'osait même pas tenter de se défendre contre les insultes, tandis que la force et le courage de Bosco faisaient réfléchir les garçons musclés, même plus grands et plus âgés que lui. Don Bosco a raconté son intervention la plus bruyante en faveur de Comollo. Une fois de plus, dans l'attente du professeur on ridiculisait et bousculait cet ami, ainsi qu'un autre gros placide (modello di bonomia) dénommé Antonio Candelo: «"Gare à vous, dis-je à haute voix, gare à qui insulte encore ces deux-là! " Quelques grands particulièrement effrontés se rapprochèrent pour riposter et me menacer moi-même, tandis que deux claques sonores retentissaient sur la figure de Comollo. J'oubliai tout, et, sans me raisonner, m'abandonnant à ma seule force brutale, comme je n'avais sous la main ni siège ni bâton, je saisis un condisciple par les épaules et m'en servis comme d'une massue pour frapper mes adversaires. Quatre tombèrent sur le sol, les autres s'enfuirent en demandant grâce. Mais voilà! Sur ces entrefaites, le professeur entra en classe. A voir ainsi voler bras et jambes dans un vacarme de l'autre /62/ monde, il se mit à crier à son tour et à taper à droite et à gauche. L'orage allait m'atteindre. Mais, quand il eut appris la cause du désordre, il voulut une reconstitution de la scène ou mieux de l'épreuve de force. II se mit alors à rire, tous les élèves rirent aussi, chacun était dans l'admiration et on ne pensa plus au châtiment que j'avais mérité. »[228]

Comollo faisait 1a morale à un Bosco, encore loin de pratiquer les leçons du Discours sur la Montagne. « Mon cher, ta force m'êpouvante; mais, crois-moi, Dieu ne te l'a pas donnée pour massacrer tes camarades. Il veut que nous nous aimions, que nous nous pardonnions et que nous fassions du bien â. ceux qui nous font du mal! »[229] Eh oui!

L'amitié des deux jeunes gens grandit et se fortifia. La religion la transfigura. Sans perdre de son caractère affectif, elle devint authentiquement spirituelle. La piété de Comollo impressionnait Bosco, et Bosco était heureux dans la proximité de Comollo. Le garçon timide faisait ce qu'il voulait du fierabras son camarade. Très dévot dès sa petite enfance,[230] il se plaisait dans les églises. En conséquence, Bosco allait se confesser avec Comollo, communier avec Comollo. méditer, pratiquer la lecture spirituelle et 1a visite au saint sacrement, servir la messe..., toujours en la compagnie de Comollo, Il n'était pas possible de lui rien refuser, avouait plus tard don Basco: «Il savait nous inviter avec une telle bonté, une telle douceur et une telle gentillesse!»[231] L'amour embellit tout! «Mon Gioanni - noter l'intimité révélée par le possessif et le diminutif affectueux -, lui dit-il un jour que, bavardant avec un camarade, il était passé devant une église sans se découvrir, tu es tellement pris par ton discours avec les hommes que tu oublies même la maison du Seigneur.»[232] Giovanni enregistrait les pieuses observations de Luigi. L'affection et l'admiration le jetaient à ses genoux. Les deux amis ne faisaient plus qu' «un cœur et une âme», selon la formule des Actes des Apôtres que don Bosco répétera à satiété. Giovanni aimait Luigi avec passion.

«Il était enclin à l'attendrissement sexuel. Sa capacité d'affection était très développée; il la consacra tout entière à l'amour des jeunes gens dont il s'occupait», a écrit un graphologue.[233] Certes! Quand, vers 1860, don Bosco parlait à ses clercs de son amitié avec Comollo, i1 ajoutait n'avoir plus jamais répété cette expérience, encore que, «sovente volte deve farsi molta violenza per non mettere troppo amore in certi giovani che accoglie in casa» (il doive se faire souvent grande violence pour ne pas mettre trop d'amour envers certains garçons qu'il accueille dans la maison) du Valdocco.[234]

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Le magicien

Les études pourtant consciencieuses et les occupations variées de Giovanni Bosco: «Chant, musique, déclamation, théâtre, auxquelles je m'adonnais de bon coeur», lui laissaient encore le temps de pratiquer des jeux d'intérieur et de plein air: les cartes, le tarot, les boules, les échasses, ainsi que le saut et la course, tous divertissements qui lui plaisaient extrêmement. Selon la tradition commencée aux Becchi, il offrait aux amateurs des spectacles «publics et privés». Il aurait alors participé à deux «académies», l'une en hommage au maire de Chieri, l'autre en l'honneur de la ville.[235] De longs morceaux de «Dante, Pétrarque, le Tasse, Parini, Monti», d'autres encore qu'il connaissait par coeur, lui fournissaient de la matière: il les répétait ou les adaptait selon les besoins. A l'occasion il chantait, jouait (du violon, probablement) ou débitait des vers composés par lui (des vers que, plus tard, il avouera ne pas valoir grand-chose).

Ses dons de prestidigitateur émerveillaient les spectateurs. Certains bons chrétiens s'interrogeaient même sur leur nature: «Quand ils me voyaient cueillir des balles au bout du nez des assistants, deviner l'argent dans la poche des gens; quand, d'une simple chiquenaude, des monnaies de n'importe quel métal tombaient en poudre ou que toute l'assistance se découvrait décapitée ou horrible à voir, certains se mettaient à se demander si j'étais un mage et si je pouvais faire tout cela sans l'aide du démon. »[236] Ses miracles commencèrent d'inquiéter sérieusement son logeur du temps de la rhétorique. Tomaso Cumino, quelque soixante-cinq ans, tailleur de son état, chrétien fervent et grand amateur de plaisanteries, était aussi une bonne pâte d'homme, à qui Giovanni Bosco avouera en avoir fait voir «de toutes les couleurs. »[237] A l'occasion de sa propre fête, racontait-il, Tomaso avait préparé avec grand soin un poulet à la gelée pour régaler ses pensionnaires. Il déposa la marmite sur la table, mais, le couvercle soulevé, il en sortit un coq qui battait des ailes et chantait de tout son coeur. Une autre fois qu'il avait préparé un pot de macaronis et l'avait fait cuire très longtemps, il n'y trouva, au moment de les verser sur un plat, que du son parfaitement sec. Il remplissait une bouteille de vin et n'en tirait que de l'eau claire; ses confitures devenaient des tranches de pain, l'argent de sa bourse de petits morceaux de tôle; son chapeau se transformait en bonnet, ses noix et noisettes en sachets de gravier.[238]

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Tomaso Cumino se confia à un prêtre voisin, don Luigi Bertinettí, qui en référa - toujours selon don Bosco, très abondant sur ce chapitre - au chanoine Massimo Burzio, archiprêtre au duomo.[239] Le chanoine Burzio convoqua Giovanni ad audiendum verbum, afin de tirer les choses au clair. «Mon cher, lui dit-il - encore selon don Bosco, qui a construit la scène avec soin -, je suis très satisfait de tes études et de ta conduite jusqu'à présent. Mais maintenant, on en raconte tellement sur toi... On me dit que tu connais les pensées d'autrui, que tu devines l'argent au fond des sacoches, que tu fais voir blanc ce qui est noir, que tu connais ce qui est loin... Cela fait beaucoup parler de toi, on en est venu à te soupçonner de magie, que l'esprit de Satan intervient dans ces gestes. Dis-moi donc qui t'a enseigné cette science, où tu l'as apprise. Tout en confidence, je ne m'en servirai que pour ton bien.» Giovanni commença par lui demander l'heure, le chanoine ne retrouva pas sa montre; une pièce de cinq sous, son porte-monnaie avait aussi disparu. Il se mit en colère et ne fut calmé qu'après explications: la montre et le porte-monnaie déposés quelques instants sur une table après l'arrivée de l'accusé, avaient été subrepticement enlevés par lui. Le chanoine les découvrit l'une et l'autre sous un abat-jour. Ignorantia est magistra admirationis, conclut-il philosephiquement. Le prétendu magicien n'était qu'un adroit prestidigitateur.[240]

Le défi au saltimbanque

Un jour, ce fut la gloire. Suivons à nos risques et périls le récit de don Bosco, qui n'affaiblit certainement pas ses exploits en la circonstance.

Nous sommes en 1834-1835. En ce temps-là, Chieri portait aux nues un agile saltimbanque qui avait traversé la ville de part en part en deux minutes et demie. Le rhétoricien Giovanni Bosco annonça dans un cercle qu'il se mesurerait volontiers avec ce «charlatan». Un camarade répéta le propos à celui-ci, qui accepta le défi pour le jeudi suivant. Et la nouvelle se répandit: «Un studente défie un coureur professionnel. » On choisit pour les épreuves la belle avenue de la Porte de Turin, à l'entrée ouest de la cité.[241] La mise de départ fut de vingt francs. Des amis de la Société de l'Allégresse avancèrent la somme à Giovanni Bosco, qui ne la possédait pas. Une «multitude de gens »[242] assistait à la compétition. La course commença. Le rival prit d'abord quelques pas d'avance, mais, tôt rattrapé, fut ensuite tellement distancé qu'il abandonna à mi-chemin. «Je te défie au saut, dit-il à Bosco; /65/ mais, cette fois, je parie quarante francs, et plus encore si tu veux.» Accepté. Le choix de l'emplacement lui revenait: il opta pour un pont sur le fossé du Tepice, bondit le premier et posa le pied exactement au bas du parapet.[243] En principe on ne pouvait qu'égaliser la performance. Bosco sauta jusqu'au même point, prit appui sur le parapet et, aux applaudissements du public, prolongea le saut par-dessus le mur et le fossé lui-même. «Je te défie encore, insista le saltimbanque. Choisis n'importe quel jeu d'adresse.» Giovanni se décida pour 1a «baguette magique» et misa quatre-vingts francs. Il prit une baguette, piqua son chapeau sur un bout, posa l'autre bout sur la paume de sa main, fit sauter la baguette de l'auriculaire à l'annulaire, au majeur, à l'index, au pouce; ensuite sur le poignet, le genou, l'épaule, le menton, les lèvres, le nez, le front; puis, par le même chemin, la ramena sur la paume de sa main. «Je ne crains pas de perdre, disait l'autre: c'est mon tour préféré.» Il prit la même baguette et, avec une merveilleuse adresse, la promena sur ses lèvres, Mais, comme il avait le nez un peu long, elle perdit l'équilibre et il dut la rattraper de la main pour l'empêcher de choir par terre. Le pauvre, qui voyait fondre son capital, s'écria furieux: «Plutôt n'importe quelle humiliation, mais pas d'être battu par un studente. J'ai encore cent francs, je les parie. Les gagnera celui qui mettra les pieds au plus près de la cime de cet arbre.» Il désignait un grand orme, près de l'avenue. Il grimpa le premier et toucha du pied l'endroit exact où l'arbre commençait de plier, sur le point de se briser et de précipiter au sol qui aurait tenté de progresser encore. Les spectateurs jugeaient impossible de faire mieux. Giovanni escalada l'orme à son tour. Il atteignit le point où l'arbre menaçait de se courber et, saisissant le fût à deux mains, se dressa tête en bas, pointant les pieds environ un mètre plus haut que son adversaire.

La «multitude» n'en finissait plus d'applaudir, les camarades d'exulter, le saltimbanque d'enrager et le gagnant de se gonfler pour l'avoir emporté, non pas contre des condisciples, mais contre un maître charlatan.[244] Cependant les écoliers avaient pitié du malheureux et lui promettaient de lui rendre tout son argent à la seule condition de payer à la bande du vainqueur un déjeuner (pranzo) à l'auberge toute proche du Mulet. Cette auberge était bien située le long de la via maestra à une extrémité de la place d'Armes et le café Pianta était à quelques mètres.[245] Le vaincu accepta de bon coeur. Les partisans de Bosco s'installèrent à vingt-deux, le repas coûta vingt-cinq francs et il lui en resta deux cent quinze.

«Ce fut vraiment un jeudi de grande liesse», concluait don Bosco. /66/ Lui-même s'était «couvert de gloire» pour l'avoir emporté en adresse sur un charlatan. Ses camarades supporters étaient aux anges, ils s'amusèrent comme des fous pendant le repas. Le saltimbanque lui aussi était content. A l'instant de la séparation, il disait aux convives (selon don Bosco): «En me rendant mon argent, vous m'épargnez la ruine. Je vous remercie de tout coeur. Je conserverai un bon souvenir de vous, mais je ne me hasarderai plus à lancer des défis aux studenti. »[246]

Le choix laborieux d'un état de vie

En avril 1834, alors qu'il doutait de lui-même, Giovanni s'était fait inscrire parmi les postulants franciscains. L'année suivante, le brillant rhétoricien s'interrogea longtemps sur le genre de vie auquel il se résoudrait. Derrière les rires, les farces et les cabrioles, l'angoisse.

Il voulait certes devenir prêtre, mais redoutait la vie du clerc séculier vers laquelle l'école de Chieri le menait. A Giovanni Filipello, qui l'avait accompagné dans son premier voyage de Castelnuovo à Chieri fin octobre 1831 et qui, naïvement émerveillé par son avenir, lui disait: «Toi, avec tant d'études tu deviendras vite curé», il avait répondu: «Oh curé, non, parce que les curés ont trop de responsabilité. »[247] Dépouillée de ses gloses des Memorie biografiche, qui en ont altéré le sens, cette réponse, probablement authentique, manifestait les appréhensions de l'adolescent à l'égard du ministère sacerdotal ordinaire.[248] Ses succès en classe, les cercles bruyants de la Société de l'Allégresse, ses déclamations et ses séances de prestidigitation en société voilaient à Chieri une crainte persistante de ne pas pouvoir être un jour un bon prêtre habituel, c'est-à-dire un prêtre séculier. Ses poussées de vanité le surprenaient. Un bateleur et comédien ferait-il jamais un prêtre tel que don Maloria, le chanoine Burzio ou don Banaudi, des hommes qu'il admirait sincèrement? Et puis, «certaines habitudes de (son) coeur», selon la formule qu'il emploiera, autrement dit sa grande sensibilité, non pas probablement à l'égard des femmes, mais vraisemblablement à l'égard de jeunes amis, ne lui déconseillaient-elles pas une vie sacerdotale dans le monde? Les Memorie dell'Oratorio sont sans ambiguïtés:

 

«Le songe de Morialdo restait toujours imprimé en moi,[249] il s'était même répété à diverses reprises et de manière beaucoup plus claire. Si je voulais y prêter foi, je devais choisir l'état ecclésiastique, vers lequel je penchais en /67/ effet. Mais je ne voulais pas croire aux rêves, et puis ma manière de vivre, certaines habitudes de mon coeur et le manque absolu des vertus nécessaires à cet état, rendaient ma décision douteuse et très difficile. - Oh, si j'avais eu un guide, qui prît soin de ma vocation! C'eût été pour moi un grand trésor, mais ce trésor me faisait défaut. J'avais un bon confesseur, qui pensait à faire de moi un bon chrétien, maïs qui ne voulait jamais se mêler de vocation.»[250]

 

Laissé à lui-même, il réfléchit et lut un ou deux livres spirituels sur le choix d'un état. On ignore sur quels ouvrages il jeta son dévolu, mais les auteurs alors en vogue répétaient tous à peu près les mêmes leçons. C'était: le chemin que nous devons suivre est tracé par Dieu; il faut y marcher si l'on tient à son salut éternel; pour le connaître, il convient de méditer su. ses inclïnations et ses capacités.[251]

Il y avait à Chieri, au bord de la ville et à quelques pas de la via della Pace, là où il faisait provision de brochures de la Biblioteca popolare, un grand couvent de franciscains.[252] Selon un état de février 1835, ce couvent comptera alors dix prêtres, six religieux laïcs, treize novices clercs et cinq novices laïcs, soit trente-quatre membres.[253] Giovanni, peut-être encouragé par le franciscain Isidoro Braja, oncle de son ami Paolo Vittorio Braja,[254] résolut de frapper à cette porte.

 

« Si je me fais clerc dans le siècle, pensait-il, ma vocation court grand risque de faire naufrage. J'embrasserai l'état ecclésiastique, je renoncerai au monde, j'irai dans un cloître, je m'adonnerai :a ( étude et à la méditation, et ainsi, dans la solitude, je pourra; combattre mes passions l'orgueil spécialement, qui avait jeté de profondes racines dans mon coeur.»[255]

 

Apparemment au cours du carême de 1834, quand il était encore en humanités, il posa sa demande auprès des franciscains conventuels réformes. Son camarade futur franciscain Bernardo Nicco lui apprit, dit-on, qu'elle avait été enregistrée.[256] Il passa l'examen nécessaire au couvent Sainte Marie des Anges de Turin et fut accepté le 18 avril 1834 avec la mention élogieuse: «Habet requisita et vota omnia»...[257] Le postulat au couvent était vraisemblablement prévu au cours de l'été de cette année 1834. Son professeur, rappelons-le, lui faisait alors passer l'examen d'entrée en philosophie. Giovanni différa ce postulat pour des raisons qui nous sont devenues mystérieuses. « En ce temps-là écrivit-il, un événement se produisit qui me mit dans l'impossibilité d'effectuer mon projet. Et comme les obstacles étaient nombreux et durables... »[258] En outre, comme sauvent, un songe l’intriguait:

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 «Quelques jours avant la date prévue pour mon entrée, je fis un rêve des plus étranges. Il me sembla voir une multitude de ces religieux [du couvent de la Pace à Chieri] les vêtements en lambeaux courir en sens opposé les uns aux autres. L'un d'eux vint me dire: - Tu cherches la paix et ici la paix tu ne la trouveras pas. Regarde le comportement de tes frères. Autre lieu, autre moisson Dieu te prépare. - Je voulais poser quelques questions à ce religieux, mais un bruit me réveilla et je ne vis plus rien. »[259]

 

N'était-ce pas un avertissement céleste? Cependant les mois se succédaient. Giovanni était entré en rhétorique. Ses représentations à succès cachaient au public des tourments secrets. Que faire? Son confesseur le renvoyait obstinément à lui-même. «En cette affaire, répondait-il, il faut que chacun suive ses propensions, non pas les conseils d'autrui.»[260] Cétait sage. Mais don Maloria désolait un garçon perpétuellement à la recherche d'un père et d'un guide. Luigi Comollo, son grand ami, lui trouva enfin un interlocuteur compréhensif. Le pieux Luigi conseilla à Giovanni de faire une neuvaine de prières, au cours de laquelle il exposerait le problème à son oncle, le curé Comollo de Cinzano. «Le dernier jour de la neuvaine je me confessai et communiai en compagnie de mon incomparable ami, écrira don Bosco; puis j'entendis une messe et en servis une autre au duomo à l'autel de la Madonna delle Grazie (Notre-Dame des Grâces). »[261] «Rentrés chez nous, nous avons de fait trouvé une lettre de D. Comollo conçue en ces termes: - Tout attentivement considéré, je conseillerais à ton camarade de surseoir à son entrée au couvent. Qu'il revête l'habit clérical et, tandis qu'il fera ses études, il connaîtra mieux ce que Dieu veut de lui. Qu'il ne craigne nullement de perdre sa vocation, car, par la retraite et les pratiques de piété, il surmontera tous les obstacles. »[262] La teneur exacte de la réponse du curé de Cinzano, à qui don Bosco adulte attribuait ici des idées qui lui étaient devenues familières, demeurera toujours problématique. Quoi qu'il en soit, ce pasteur prudent prévenait toute décision prise dans le brouillard de l'incertitude.

Giovanni Bosco se disposa de son mieux à une vêture cléricale désormais imminente. «Je me suis sérieusement appliqué à ce qui pouvait contribuer à me préparer à la vêture cléricale. L'examen de rhétorique une fois passé, je soutins celui de l'habit clérical à Chieri, précisément dans les locaux actuels de la maison de Carlo Bertinetti... »,[263] un immeuble situé via della Madonnetta, n. 22, à quelques dizaines de mètres du duomo.[264] Le chanoine archiprêtre Burzio assumait la responsabilité d'un examen, qui devait normalement se dérouler à /69/ Turin. Mais, en raison du choléra qui sévissait alors dans la capitale, une circulaire de l'archevêque Fransoni aux curés du diocèse avait jugé l'acte impossible là-bas et demandé de prendre des dispositions en conséquence.[265]

Au cours du mois de septembre 1835, Giovanni Bosco, en vacances à Castelnuovo, se composait un visage authentiquement clérical. Il se livrait à de pieuses lectures que, avouait-il, «à ma honte, j'avais jusqu'alors négligées», et s'efforçait de prendre des allures ecclésiastiques. II évitait les fantaisies jugées trop séculières!

 

«J'ai cependant continué de m'occuper des enfants. Je leur racontais des histoires, les entretenais en de plaisantes récréations, je leur faisais chanter des cantiques; j'observais que beaucoup d'entre eux, bien que déjà grands, étaient très ignorants des vérités de la foi. Je me mis à leur enseigner les prières quotidiennes et les vérités essentielles de la foi. C'était une espèce d'oratoire où venaient une cinquantaine d'enfants, qui m'aimaient et m'obéissaient comme si j'avais été leur père. »[266]

 

Le 28 août, le conseil municipal de Castelnuovo lui avait délivré un état familial particulièrement élogieux sur lui-même: «La conduite dudit Gioanni a toujours été celle d'un bon garçon, honnête, édifiant, aux moeurs excellentes, et donnant les meilleures espérances de sa personne... ».[267]

Giuseppe Cafasso

Au cours de ces vacances, deux prêtres l'aidèrent efficacement à préparer son entrée au séminaire: le curé de Castelnuovo Antonio Cinzano[268] et un compatriote récemment ordonné, appelé Giuseppe Cafasso.[269]

Giuseppe Cafasso était apparu pour la première fois à Giovanni Bosco au temps de don Calosso, quelque cinq années auparavant, quand lui-même avait quinze ans et que Cafasso, déjà clerc, en avait dix-neuf.[270] La rencontre avait eu lieu en 1830 lors d'une fête locale du hameau de Morialdo, le jour de la Maternité de Marie, c'est-à-dire le deuxième dimanche d'octobre.[271] La scène dialoguée à la porte de la petite église de Morialdo - qui était dans les Memorie dell'Oratorio une copie de la description de la Rimembranza storico-funebre de Cafasso en 1860 - restitue l'opposition des tempéraments des deux jeunes gens: un Giovanni Bosco sportif, amateur de jeux et de bruit, et un Giuseppe Cafasso frêle, réservé et d'une piété déjà monacale. La voici tout entière.

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 «On s'empressait chez soi ou à l'église. Certains baguenaudaient, jouaient au s'amusaient à leur guise. Seule une personne se tenait éloignée du spectacle. C'était un clerc de petite taille, aux yeux scintillants, aux manières affables, au visage angélique. Il était appuyé contre la porte de l'église. Je fus comme séduit par tout son extérieur. Aussi, bien due je n'eus alors que douze ans (Erreur, il en avait quinze), désireux que j'étais de lui adresser la parole, je m'approchai et lui dis: "Monsieur l'abbé, vous désirez sans doute voir quelque chose de notre fête? Je vous conduirai volontiers là où vous voudrez. " D'un geste gracieux, il me fît signe d'approcher et se mit alors à m'interroger sur mon âge, mes études, si j'avais fait ma première communion, si j'allais souvent à confesse, où j'allais au catéchisme, et à me poser d'autres questions du même genre. Je répondis volontiers, puis, pour le remercier de san affabilité, je répétai ma proposition de l'accompagner pour voir quelque spectacle ou quelque nouveauté. "Mon cher ami, reprit-il, les spectacles des prêtres sont les cérémonies de l'église; plus elles sont célébrées avec piété, plus nos spectacles sont intéressants. Nos nouveautés sont les pratiques de la religion, lesquelles sont toujours neuves. Aussi faut-il les fréquenter assidûment. J'attends seulement que l'on ouvre la porte de l'église pour pouvoir y entrer." Je m'enhardis à poursuivre la conversation et j’ajoutai: "C'est vrai ce que vous dites. Mais il y a un temps pour tout, un temps pour aller à l'église et un temps pour se divertir. " Il se mit â rire et conclut par ces mémorables paroles, qui ont été comme le program me de toute sa vie: "Celui qui embrasse l'état ecclésiastique se vend au Seigneur. Rien de ce qui se passe dans le monde ne doit lui tenir à coeur, sauf ce qui peut contribuer à la plus grande gloire de Dieu et au bien des âmes. " Tout émerveillé, je voulus connaître. le nom de ce clerc, tant ses paroles et son attitude reflétaient l'esprit du Seigneur. Je sus que c'était le clerc Giuseppe Cafasso, étudiant en première année de théologie (Au vrai, sur le point d'entamer sa troisième année de théologie), dont j'avais plusieurs fois entendu parler comme d'un miroir de vertu. »[272]

En août 1835, Giuseppe Cafasso, ordonné prêtre le 21 septembre 1833, allait commencer sa dernière année de pastorale au Convitto ecclesiastico de Turin,[273] une institution que nous allons bientôt retrouver. Son directeur, frappé par les qualités intellectuelles et spirituelles du jeune prêtre, envisageait peut-être déjà de faire de lui un auxiliaire.

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La vêture ecclésiastique

Giovanni Bosco de plus en plus convaincu qu'il devait changer de vie, en garde contre ses inclinations et les séductions mondaines, entendait faire ses études ecclésiastiques dans un séminaire. (Ce qui n'était pas requis dans le diocèse de Turin.) Mais la pension d'un séminariste, même au régime minimum de vingt lires mensuelles,[274] coûtait cher, et i1 était pauvre. Ses amis se démenèrent. Si les souvenirs de don Stefano Febbraro étaient exacts, don Cafasso prit langue avec le curé Cinzano pour lui obtenir d'entrer au séminaire de Chieri sans dépenses trop lourdes. Et, en la compagnie du jeune Bosco, non averti, paraît-il, don Cinzano entreprit une démarche auprès du directeur du Convitto, le théologien Guala, à Rivalba, où ce prêtre très riche disposait d'une villégiature. La rencontre donna de bons résultats.

Il fallait réunir les éléments du nouveau costume. Des bienfaiteurs locaux les lui offrirent pièce par pièce. Il eut ainsi une soutane, un chapeau et un manteau.[275]

Finies les pirouettes, adieu aux spectacles publics et aux tours de prestidigitation, en octobre 1835 Giovanni Bosco se préparait â la vêture ecclésiastique dans la prière et le recueillement. Son salut éternel ou son éternelle perdition dépendaient de ce moment décisif, pensait-il[276] conformément à une idéologie alors courante. Il fit une neuvaine de prières, se confessa, communia et, enfin, se présenta à l'église de Castelnuovo le jour de la Saint Raphaël Archange (25 octobre 1835).[277]

Le curé Cinzano procéda lui-même â la cérémonie de vêture avant la messe solennelle du jour. Giovanni suivit le rite avec émotion.[278]

L'office avait été pieux, la suite le fut moins. Elle déçut le nouveau clerc engoncé dans sa soutane. «J'avais l'air d'une marionnette en costume neuf, qui se présentait au public pour être vue. »[279] Ce jour était celui de la fête locale de Bardella, l'un des hameaux de Castelnuovo. Le curé emmena au banquet son clerc probablement aussitôt réticent. Et le repas le désola. Il y avait une si grande distance entre le mode de vie sérieux et réglé qu'il s'était efforcé d'adopter dans ses semaines de préparation, et les rires, les cris, la mangeaille, la boisson et les plaisanteries des convives: hommes et femmes, civils et ecclésiastiques, tous plus ou moins débridés, qu'au retour il ne put s'empêcher de confier au curé son désappointement: «D'avoir vu des prêtres bouffonner /72/ presque éméchés au milieu des convives, m'a presque dégoûté de ma vocation. Si je savais devoir être un prêtre comme ceux-là, je préférerais déposer cet habit et vivre en pauvre séculier, mais en bon chrétien. » Don Cinzano essaya de le rassurer. Sans grand succès apparemment: Giovanni Bosco avait changé.[280]

Il prenait de grandes résolutions de vie austère. L'image du clerc sobre, digne et grave conçue par le concile de Trente et que ses formateurs ecclésiastiques lui représenteront avec persévérance s'imposait désormais à lui. «Durant les années précédentes je n'avais pas été un scélérat, mais un dissipé, un vaniteux occupé à toutes sortes de parties de jeux, d'acrobaties, de tours d'adresse et autres de même genre, qui récréaient momentanément, mais n'apaisaient pas mon coeur.»[281] Désormais il ne se rendrait plus aux spectacles publics sur les foires et les marchés, on ne le verrait plus dans les bals et les théâtres, et, si possible, il ne participerait plus aux banquets de fêtes. Plus jamais de tours d'adresse, de prestidigitation, de démonstration sur la corde; plus de violon, plus de chasse. «Tout cela était jugé contraire à la gravité et à l'esprit ecclésiastiques. »[282]

Le clerc Bosco vivra donc dans la retraite, il sera tempérant quant à la nourriture et à la boisson et ne prendra que le temps de repos indispensable à sa santé. Il servira son Dieu par des lectures religieuses, qui remplaceront les lectures profanes auxquelles il s'était, jugeait-il, trop adonné. Il combattra de toutes ses forces les écueils de sa chasteté: pensées, propos, actes, s'imposera quotidiennement un peu de méditation et de lecture spirituelle et racontera chaque jour au moins une histoire édifiante, quand ce ne serait qu'à sa mère. Il écrivit ces décisions, nous explique-t-il, puis, pour se les graver dans l'esprit, se rendit devant une image de la sainte Vierge, les lut, formula une prière et promit à Marie de les observer «au prix de n'importe quel sacrifice. »[283]

En cette fin du mois d'octobre 1835, le clerc Giovanni Bosco, de Castelnuovo, vêtu selon les règles, pécuniairement sans grands problèmes et spirituellement très dispos, allait pouvoir franchir la porte du séminaire.


Chapitre III.

Le séminariste

Le séminaire de Chieri en 1835

Les années précédentes, Giovanni Bosco avait souvent longé sur la via maestra de Chieri la façade de l'église San Filippo, derrière laquelle s'élevait un ancien couvent trasformé depuis peu en grand séminaire pour le diocèse de Turin.

La construction avait environ cent soixante-dix ans. En 1664, une famille bienfaitrice, les Broglia, avait donné aux religieux philippins cet emplacement et les bâtisses qui l'occupaient alors. Les philippins y avaient construit un beau couvent et une église dédiée à leur saint fondateur Philippe Néri. L'église avait été consacrée le 29 juin 1687. En 1801, la tourmente révolutionnaire avait supprimé la congréga­tion de l'Oratoire et transféré la propriété du couvent à la municipa­lité de Chieri. Le décret d'appropriation demandait toutefois à la commune de prendre soin de l'église afin que les offices continuent à y être régulièrement célébrés. Cette situation dura peu. Sous la Res­tauration, le couvent philippin y avait d'abord brièvement ressuscité. La municipalité avait ensuite utilisé les lieux pour y établir un petit collège, les archives communales, le logement du desservant de San Fi­lippo. Enfin un décret royal, qui remettait le couvent à l'archevê­que de Turin «pour l'éducation des jeunes clercs», avait été signé le 14 octobre 1828. Et, en décembre suivant, le chanoine Icheri di Mala­baila, recteur du séminaire de Turin - qui, en l'occurrence, faisait fonction de maison-mère - en avait pris possession, pour y commen­cer bientôt les travaux indispensables. En novembre 1829, soixante-­seize clercs avaient pu inaugurer la première année scolaire du nou­veau séminaire de Chieri.[1]

La lourde bâtisse de deux étages, en forme de U, encerclait une cour spacieuse. A son rez-de-chaussée, on trouvait la porterie, le par-/82/ loir, la cuisine, le réfectoire, la chapelle intérieure et quelques salles; au premier étage, des salles d'étude, deux chambrées (ou dortoirs), l'appartement du recteur et la bibliothèque; au deuxième étage, les logements des autres supérieurs, l'infirmerie et des chambrées.[2] Un corridor unissait le séminaire à l'église San Filippo, qui y était accolée. C'était un vaste édifice de style baroque du dix-septième siècle. Au­dessus des autels, des toiles de maîtres exprimaient quelques-unes des grandes dévotions de l'endroit: saint François de Sales face à la Vierge et l'Enfant, saint Philippe Néri et Marie-Immaculée.

Le premier article du Regolamento du nouveau séminaire signifiait aux séminaristes la raison de leur présence en un tel lieu. Elle n'était pas d'ordre scolaire ou scientifique, maïs de formation à l'esprit ecclé­siastique par 1a piété et l'enseignement. «Le séminaire, y lisait-on, est une pépinière d'arbres élus, plantés par les mains mêmes du céleste agriculteur, autrement dit de jeunes gens choisis qui s'y réunissent dans l'unique but de se former à l'esprit ecclésiastique sous la direc­tion de maîtres éminents, afin de devenir un jour de parfaits hommes de Dieu, tant par leur solide piété que par leur doctrine suffisante., capables de remplir tous les devoirs d'un véritable ecclésiastique pour la plus grande gloire de Dieu et la commune édification des fidèles qui composent l'Eglise de Jésus Christ. » L'archevêque qui promulguait ce règlement voulait en conséquence que «la piété et la crainte de Dieu fussent les qualités premières de qui veut vivre dans notre séminaire, pour que, jetant dans leurs tendres cœurs de profondes racines, elles puissent par la suite produire de bons fruits de vertu pour la commune édification de notre diocèse. »[3]

L'ecclésiastique du temps relevait d'un état social très particulier, avec un esprit, des moeurs et des devoirs qui lui étaient propres. Le séminaire y préparait le futur prêtre.

L'entrée de Giovanni au séminaire

Le 30 octobre 1835, le nouveau clerc Giovanni Bosco franchit le seuil de l'auguste maison tout à fait dans les dispositions souhaitées par son archevêque. Il s'était ingénié depuis plusieurs mois à dévelop­per en lui un esprit de réserve et de componction, qui lui était assez étranger. La veille du départ, à Castelnuovo, son trousseau préparé, sa mère, à sa façon un peu rude, l'avait chapitré. Regardant son fils avec une certaine perplexité, elle lui aurait dit (selon les Memorie dell'Ora­torio):

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 «Mon Gioanni, tu as revêtu l'habit sacerdotal; j'en ressens toute la consola­tion qu'une mère peut ressentir devant le bonheur de son fils. Mais souviens-­toi que ce n'est pas l'habit qui honore ton état, c'est la pratique de la vertu. Si jamais tu venais à douter de ta vocation, ah! de grâce, ne déshonore pas cet habit. Quitte-le tout de suite. Je préfère avoir un pauvre paysan plutôt qu'un fils infidèle à son devoir. Quand tu es venu au monde, je t'ai consacré à la sainte Vierge; quand tu as commencé tes études, je t'ai recommandé la dévo­tion à notre Mère; je te recommande maintenant d'être entièrement à Elle. Aime tes compagnons dévots de Marie; et, si tu deviens prêtre, recommande et propage toujours la dévotion à Marie. »[4]

Giovanni pénétra non sans angoisse dans l'enceinte de l'ex-cou­vent philippin. Il salua les supérieurs du séminaire et prépara son lit dans la chambrée qui lui était assignée. Puis, en la compagnie de Guglielmo Garigliano, l'un de ses meilleurs amis d'école, qui rentrait avec lui au séminaire,[5] il entreprit la visite des lieux: les dortoirs, les corridors et enfin la cour. Là le clerc Basco leva les yeux jusqu'au som­met du bâtiment et distingua près du cadran solaire la formule latine: Afflictís lentae, celeres gaudentibus horae (Lentes aux affligés, les heu­res courent rapides aux coeurs joyeux). Il aurait alors confié à Gari­gliano: «Voilà notre programme. Soyons toujours joyeux et le temps passera vite. »[6]  Une réflexion bien digne de deux anciens membres de la Société de l'Allégresse.

Aussitôt rentrés, la bonne centaine de séminaristes[7] était prise en main entre le 30 octobre et le 3 novembre par une sorte de retraite spi­rituelle, baptisée triduum de début d'année. Giovanni s'appliqua à le bien suivre.[8] Cependant son inquiétude persistait. Pour tenter de la dissiper, il cherchait un guide autour de lui. Le théologien Ternava­sio, professeur de philosophie, le vit arriver. «Comment, au sémi­naire, faire son devoir et satisfaire ses supérieurs?», lui demanda-t-il. Le «digne prêtre» ne se perdit pas en considérations compliquées: «Une seule chose: par l'accomplïssement exact de tous vos devoirs». Point final! Giovanni comprit qu'il le renvoyait au règlement:

«Je suivis ce conseil et m'employai de tout mon coeur à l'observance des règles du séminaire. Je ne faisais pas de différence entre les appels de la cloche en classe, à l'étude, à l'église ou au réfectoire, à la récréation ou au repas. Et cela m'attira l'estime de mes supérieurs.»[9]

Ces supérieurs à satisfaire étaient en très petit nombre: le recteur Sebastiano Mottura, quarante ans;[10] le directeur spirituel, appelé habituellement «préfet pour la piété», Giuseppe Mottura, trente-/84/ sept ans;[11] le professeur de philosophie Francesco Ternavasio, vingt­neuf ans; le professeur de théologie Lorenzo Prialis, trente-deux ans; enfin, le répétiteur de théologie, le théologien Innocenzo Arduïno, vingt-neuf ans.[12] Il y avait aussi Matteo Testa, cinquante-trois ans, qui était recteur de San Filippo, confesseur et responsable des confé­rences de spiritualité et de morale au séminaire.[13] Le «préfet pour la piété» n'y exerçait qu'une direction externe: pratiques religieuses, liturgie, bonne tenue des séminaristes; il ne les confessait pas.[14] Le «répétiteur» dirigeait les «répétitions» de théologie et les cercles d'études des séminaristes en fonction des traités enseignés par le pro­fesseur.[15] Les supérieurs confiaient à des séminaristes dits «préfets» des charges disciplinaires secondaires dans les dortoirs et à la chapelle. Telles étaient les personnes dont le clerc Giovanni Bosco voulait con­quérir les bonnes grâces, quand il prenait contact avec le séminaire de Chieri.

Le «bon séminariste» de Chieri

Les règles du séminaire que, fidèle au conseil de don Ternavasio, Giovanni décida d'appliquer consciencieusement, étaient rassem­blées dans un corpus, qui lui était «intimé et lu à haute voix au réfec­toire au début de chaque année scolaire. »[16] Elles définissaient avec une minutie surprenante l'emploi du temps du séminariste, les obliga­tions de ses maîtres et ses modèles de comportement de futur ministre de l'autel, soit à l'intérieur de la maison: en étude, à l'église, à table..., soit à l'extérieur quand il avait l'occasion de sortir.

Ce règlement, dérivé des Costituzioni pel Seminario Metropolitano di Torino (Constitutions du séminaire archidiocésain de Turin), que l'archevêque Chiaveroti avait promulguées en 1819,[17] a subsisté dans un manuscrit de la main du chanoine Sebastiano Mottura, édicté sans date par l'archevêque Luigi Fransoni, à la tête du diocèse de Turin depuis 1831.[18] Le texte, qui a toutes chances d'avoir été celui auquel Giovanni Bosco fut soumis en 1835, comptait huit chapitres distri-bués en articles: 1) Della pietà e del servizio della Chiesa (De la piété et du service de l'Eglise) (14 articles), 2) Del canto gregoriano (Du chant grégorien) (4 articles), 3) Dello studio, ripetizioni e circolo (De l'étude, des répétitions et du cercle) (3 articles), 4) Di quelli che aspirano agli ordini (Des aspirants aux ordres) (2 articles), 5) Dell'infermeria (De l'infirmerie) (1 article), 6) Della polizia, del pranzo, della ricreazione e del passeggio (De la propreté, du repas, de la récréation et de la prome-/85/ nade) (8 articles), 7) Del modo di contenersi in seminario (De la manière de se comporter au séminaire) (13 articles), 8) De' doveri de' prefetti (Des devoirs des préfets) (12 articles).[19]

Il était visiblement destiné de préférence à des gens d'origine modeste et rustique, peu habitués au savon, ignorants des règles com­munes de la politesse en société, à table ou dans la conversation. Leur contemporain français Julien Sorel avait trouvé leurs pareils au sémi­naire de Besançon. «Le reste des trois cent vingt-et-un séminaristes ne se composait que d'êtres grossiers qui n'étaient pas bien sûrs de comprendre les mots latins qu'ils répétaient tout le long de la journée. Presque tous étaient des fils de paysans, et ils aimaient mieux gagner leur pain en récitant quelques mots latins qu'en piochant la ter­re... »[20] Mais Stendhal avait peut-être trop méchante langue. Lisons donc le vénérable évêque de Belley du temps, Mgr Devie, alors âgé de soixante-quinze ans. En 1842 ce prélat d'expérience écrivait: «Les jeunes prêtres, même ceux qui sont pieux, n'ont pas toujours le ton de bonne compagnie, ce langage honnête, ces manières mesurées, ces mouvements réguliers et cependant aisés, qui sont l'ouvrage de l'édu­cation de famille et qu'on acquiert naturellement quand on n'a pas toujours demeuré à la campagne. Ce défaut, on le leur passe: la Révo­lution ayant éloigné du sanctuaire les enfants de familles qui avaient de la fortune, il a fallu prendre ce qui se présentait, et il s'est présenté de très bons sujets sous le rapport des talents et de la piété, mais on remarque chez plusieurs... un second défaut qui consiste à laisser apercevoir une grande estime d'eux-mêmes: disposition qui les rend suffisants, tranchants, si j'osais, j'ajouterais pédants et insolents. Ils entrent dans une société sans se douter qu'ils manquent à toutes les règles de la politesse; ils prennent le coin de la cheminée, adressent la parole avec confiance et familiarité à des personnes qu'ils n'ont jamais vues, arrangent le feu sans que le maître de maison les en prie, s'empa­rent de la conversation, débitent des nouvelles, argumentent, crient à tue-tête, etc. »[21]  Le diocèse de Mgr Devie était contigu avec la Savoie et donc avec les Etats sardes.

Le Regolamento du séminaire de Chieri dessinait un portrait du «bon séminariste», propre, policé, dévot et observant, celui que Gio­vanni Bosco, natif du hameau perdu des Becchi, s'efforçait de repro­duire dès les dernières semaines de l'année 1835.

Au signal (5 h 30 en hiver, reculé progressivement de quart d'heure en quart d'heure jusqu'à 4 h 3o durant le printemps), le «bon sémina­riste» de Chieri se levait promptement et, après avoir élevé son coeur /86/ vers Dieu, s'habillait «en silence» et «avec modestie». Au bout d'un quart d'heure, sur les indications du préfet séminariste, il récitait l'Angélus (chap. I, art. 2). «Le décorum requiert de faire disparaître de la personne du clerc toute trace de vile et désagréable malpropreté», enseignait le Regolamento. Le séminariste refaisait son lit, se peignait , se lavait les mains avec soin, veillait à supprimer les taches de ses vê­tements et changeait de linge au moins une fois par semaine (chap. VI, art. 1). Deux fois par semaine, il balayait l'allée de son lit (chap. VI, art. 2). Quand la demi-heure du lever était écoulée, il se rendait à la chapelle intérieure pour y réciter les prières communes (chap. I, art. 2). Ces prières terminées, il écoutait le texte de la méditation que le préfet ou je vice-préfet de la chapelle lisait «lentement» et «avec les pauses convenables», puis assistait à la messe «avec dévotion ». Nul n'avait le droit de sortir de la chapelle sans grave nécessité et sans la permission du «préfet pour la piété» (chap. I, art. 3). Le bon seminariste passait alors une heure en salle d'étude. Là il demeurait silen­cieux «pour ne pas déranger ses voisins», revoyait ses cours et ne lisait, même sur les matières enseignées, que les livres à lui autorisés par le recteur. En effet, au début de l'année scolaire. il avait remis à celui-ci une liste de tous les livres en sa possession et, selon les circons­tances. le recteur lui en permettait ou en défendait la lecture Il ne flâ­nait pas. Car, «après la piété, l'application à l'étude est souveraine­ment nécessaire pour former efficacement un digne ecclésiastique» (chap. III, art. 1). Vers 8 h 15, le bon séminariste absorbaït son petit déjeuner (réduit à un petit pain); et, entre 8 h 45 et 11 45, suivait de son mieux les trois heures réglementaires de classe de la matinée. A 12 h, au réfectoire, avant de s'asseoir, il attendait debout et en silence la bénédiction de la table (chap. VI, art. 4). Pendant la majeure partie du déjeuner, il écoutait «en silence» une lecture faite par l'un de ses compagnons. Il veillait en mangeant à une pas maculer la nappe, le banc et le mur», à «ne rien jeter sous lui ou au milieu de la salle», à ne pas «rompre du pain inconsidérément» (chap. VI, art. 3); et ne sotrtait pas avant la fin du repas et les grâces qui le concluaient (chap. VI, art. 4). Une visite communautaire au saint-sacrement, à la chapelle évidemment, suivait (chap. I, art. 4). L'après-midi ressemblait beau­coup à la matinée: entre 12 h 45 et 14 h 45 une heure de récréation, une demi-heure d'étude et une demi-heure de travail de groupe, appelé circolo (cercle); de 14 h 45 à 17 h, deux heures de cours et cha­pelet récité en commun «avec dévotion et prononcé distinctement» (chap. I, art. 5); entre 17 h et 20 h, deux heures d'étude et une heure /87/ de «répétition» de cours; et, à 20 h, dîner (cena) avec lecture publique comme au déjeuner, repas suivi de trois quarts d'heure environ de récréation. A la fin de cette récréation vespérale, le bon séminariste récitait avec ses condisciples les prières du soir, faisait son examen de conscience, répondait aux litanies de la sainte Vierge et, en silence, se retirait dans son dortoir (chap. I, art. 6). Il était environ 21 h 30. A 22 h, toutes les lumières devaient être éteintes.[22] Le séminariste appre­nait ainsi à construire en soi le digne prêtre de l'avenir dans la prière, l'étude et le silence, ce silence qui imprégnait la majeure partie de sa journée.

Le jeudi, les trois heures de philosophie ou de théologie de la mati­née étaient remplacées par une heure de chant grégorien, exercice que sanctionnait un examen au début du carême (chap. II, art. 4), une heure sur les «cérémonies liturgiques» et une heure d'instruction morale. Une promenade en groupe remplaçait les leçons d'après-midi (chap. VI, art. 6). (Les visites aux séminaristes étaient alors autori­sées.)

Les dimanches et jours de fête, notre séminariste suivait un pro­gramme différent, mais également dense et contraignant. Lever retardé d'une demi-heure, office des matines et laudes de la très sainte Vierge et messe de communion dans la chapelle intérieure. Après, quoi, tout le séminaire se rendait en cortège au duomo pour la messe chantée. Le «préfet pour la piété» veillait au défilé de ses jeunes clercs deux à deux, diurnal en main, sur la via maestra d'abord, puis, à tra­vers la place aux Herbes, la via San Domenico et la via del Teatro, jusqu'à la place du duomo. Supposé fidèle à la règle, le bon séminariste marchait «avec modestie et gravité» sous les yeux d'une population qui, souvent, le connaissait bien. Enfin, dans l'église, il allait prendre au choeur la place qui lui était assignée (chap. I, art. 13). Pendant l'office, il chantait de son mieux les parties grégoriennes, s'efforçait d'éviter les «dissonances» et d'«observer les pauses marquées par l'astérisque au milieu du verset»; il se levait, s'asseyait, s'agenouillait, s'inclinait ou se découvrait quand il y avait lieu. S'il servait à l'autel, il accomplissait les gestes prescrits «posément, avec gravité et un vérita­ble esprit de religion». A la sacristie, il observait un silence parfait et évitait toute familiarité (fort tentante, on le conçoit) avec les étran­gers (chap. I, art. 14). Au séminaire, le dimanche après-midi était rem­pli par les offices et les heures d'étude.

«Si un comportement poli et civil est nécessaire à qui vit en société, il le doit être d'autant plus à des jeunes gens réunis en communauté /88/ pour être spécialement consacrés au Seigneur», observait le Regola­mento (chap. VII, art. 1). A l'intérieur de l'institution, le bon sémina­riste se conformait donc aux règles sociales habituelles dans ses rela­tions avec les trois «classes» de personnes qu'il côtoyait: «respect, obéissance et révérence envers ses supérieurs», «civilité et courtoisie affectueuse (amorevolezza) envers ses compagnons», «humanité et cordialité envers les domestiques» (chap. VII, art. 1, suite).

Selon le recensement de 1835, cinq hommes constituaient la domesticité du séminaire: «Pogliano Michele, 40 ans; Prato Giusep­pe, 45 ans; 'I'assarotti Giuseppe, 50 ans; Garabello Vittorio, 45 ans; Sereno Francesco, sacristain, 25 ans.[23] Le Regolamento ne les ou­bliait pas «Ordre est donné à tous de traiter avec charité les person­nes attachées au service du séminaire et de s’abstenir de paroles ou de gestes inconvenants à leur égard. Si l’un des domestiques venait à manquer à son devoir, il ne serait jamais permis au clerc seminariste de le reprimander, il pourrait évidemment l'avertir charitablement de son erreur et aviser aussitôt le supérieur qu'il le corrige ou  le punisse selon le cas» (chap. VII, art. 12 )

Le séminariste devait d'abord penser à sa propre tenue. Il savait qu' il lui était interdit de fumer et de détenir des armes (chap. VII, art. 2); de jouer aux cartes et aux dés (chap. VII, art. 4); de jouer au bal­lon, parce que, â ce jeu, on risque «très facilement de casser les vitres» (chap. VII, art. 5); et d'introduire dans le séminaire « des aliments, des liqueurs, des vins, du café », ou encore des instruments de musique sans la permission expresse du recteur (chap. VII, art. 3). De façon générale, il pratiquait avec ses compagnons les règles du savoir-vivre et veillait à ce que ses façons de parler et de se comporter soient «dignes, douces et polies» (chap. VII, art. 9). Il ne se montrait pas vaniteux, ne prétendait pas passer pour «bel esprit», ne s'arrogeait pas «le droit de décider en toutes choses», ne se permettait pas de trai­ter autrui d'«ignorant», de le tourner en dérision ou de l'affubler de surnoms (chap. VII, art. 8). Les ex-valets de ferme devaient renoncer à des habitudes prises au contact du bétail. Le «bon séminariste» de Chieri évitait de «faire du tapage», «de crier, siffler, chanter, courir précipitamment et sans souci des convenances dans les escaliers, les galeries, les dortoirs ou les corridors, aussi bien pendant les heures d'étude et de silence que pendant celles des récréations et des déten­tes» (chap. VII, art. 10). Le bon prêtre du dix-neuvième siècle avait appris au séminaire une règle de vie, un mode spécifiquement clérical /89/ de comportement et de pensée fondé sur la discipline intérieure et extérieuire, la maîtrise des gestes et des paroles, l'ordre et la mesure.[24]

Le séminariste Bosco se pliait á ce régime. Il appréciait la vie de piété de son séminaire. «On accomplissait fort bien les pratiques de piété. Chaque matin, messe, méditation, chapelet;[25] á table lec­ture édifiante. En ce temps-lá, on lisait la Storia ecclesiastica de Ber­castel. »[26] Chaque quinzaine, confession obligatoire. Il déplorait seu­lement que l’on n'eút pas prévu la communion sacramentelle quo­tidienne dans le programme des journées. Pour communier en semaine, il devait se faufíler dans 1'église San Filippo á l'heure du petit déieuner, pour rejoindre ensuite ses condisciples en étude ou en classe.[27] Certains jeux de mouvement (les barres) ou de société (les tarots, permis certains jours) lui plaisaient tellement, il refaisait si volontiers les parties en esprit que, nous dit-il, il éprouva bientôt du scrupule à y participer et qu’il finit même par renoncer tout à fait.[28] L‘«esprit eccleciastique » l’impregnait de plus en plus. Promenades et cercles de temps libres lui convenaient pour les raisons les plus serieuses. : il pouvait alors discourir « de choses agréables, édifiantes et scientifiques ». Le circolo, institution réglamentaire (chap. III art. 3), bien que uni à la récreation, lui était « fort utile pour l’étude , la piété et la santé » Des questions étaient présentées et des réponses avancées. Ceratins séminaristes de nature réservée, Garigliano par exemple, se contentaient á peu prés d'écouter; d’autres, comme Domenico Peretti (1816-1893), qui sera curé de Buttigliera de 1850 á sa mort, avaient toujours des problémes á soumettre. Bosco étaít, nous apprend-il, «président et juge sans appel » du groupe. Etait-ce lui qui, en certains cas, prenaít l'initíative de partager entre les membres du cercle les dif­ficultés des questions complexes? «Dans un laps de temps déter­miné, chacun devaít préparer la solution du point dont il avait été chargé. »[29]

Bosco évoluait á plusieurs titres. Le séminaire introduisait le clerc dans une classe sociale instruite, polie en méme temps que dévote. Plusieurs échelons le séparaient du contadino. Au séminaire, la nourri­ture ordinaire était infiniment plus variée que dans les cascine. Beau­coup de pain, mais aussi beaucoup de viandes, de veau et d'agneau en particulíer. Les repas de féte étaient de véritables banquets. Le dimanche 8 décembre 1839, la liste des achats du cuisinier Giuseppe Jacquemin aligne six dindons, 1 liévre, 15 grives, 2 kilos de brochets, 400 grammes de truffes, du stracchino (fromage tendré de Lombar­die), du gruyére, de la charcuterie, du saucisson, de la salade, des endi-/90/ ves, du céleri, des cardons, du "pain d'Espagne garni", sorte de gâteau fourré... [30] L'Immaculée Conception fut bien marquée à table à Chieri en 1839.

L'état sacerdotal et ses exigences selon Mgr Chiaveroti

Le séminaire de Chieri, qui moulait ainsi Giovanni Bosco, avait été l'une des principales réalisations de l'archevêque Chiaveroti, à la tête du diocèse de Turin de 1818 à 1831.[31] ( Dès son élection antérieure au siège d'Ivrea, il avait eu pour programme de trouver et de former des prêtres.[32] A Turin, il persévéra. Ce moine courageux et intelligent avait tenu à infuser à son clergé une haute idée de l'état sacerdotal.

Au temps de la Révolution française, les prêtres piémontais - nom­breux - consacraient fréquemment leur temps à des tâches lucrati­ves non sacerdotales. Mgr Chiaveroti leur mit sous les yeux un type de prêtre évangélique, authentique pasteur d'âmes, sur lequel ils auraient à se modeler. «Le Christ a choisi les ministres principaux de son Eglise pour être pasteurs des âmes qu'il a rachetées de son sang», rappelait-il.[33] Le sacrement de l'ordre les élève à un état particulier, au triple sens social, moral et spirituel. Laissons tout son sens à ce terme scolastique. Selon saint Thomas, «l'état, au sens propre, est une position particulière (quamdam positïonis differentiam), non pas quelconque, mais conforme à la nature de l'homme et avec une cer­taine stabilité (secundum modum suae naturae quasi in quadam immobilitate)». Et saint Thomas d'ajouter que «l'état requiert l'immobilité dans la condition de la personne (ad statum requirìtur immobilitas in eo quod pertinet ad conditionem personae). »[34]

«C'est de cette définition, nous dit-on justement, qu'il convient de tirer les deux caractères majeurs qui définissent le concept d'état dans la pensée sociale des clercs, du Moyen Age au XIXe siècle: un carac­tère de permanence et de stabilité, qui détermine un mode de penser la société civile dans lequel la condition sociale de l'individu serait donnée pour toute la durée de son existence (...), et un caractère de connaturalité de l'état à la personne, déterminant tout un ensemble de comportements, de règles, d'habitus, de vertus d'état et de devoirs d'état, pour parler comme les moralistes de l'époque moderne, qui inscrivent la dimension sociale de l'existence au coeur de morales, voire de spiritualités spécifiques et différenciées.»[35]

Le sacrement de l'ordre situait l'homme qui en était l'objet dans un status sacré de ministre des dons de Dieu aux hommes avec pouvoirs /91/ correspondants. Cet homme devenait, entre Dieu et l'humanité, intermédiaire second du Christ, prêtre et médiateur unique. «Réali­sez, écrivait après tant d'autres Mgr Chiaveroti à ses prêtres, qui vous représentez, et, avec le pouvoir dont vous avez été revêtus par Dieu, annoncez sa loi aux populations, de telle sorte que vos auditeurs ne révèrent pas un homme, mais jésus même qui parle en vous.»[36]

L'archevêque de Turin, en conformité avec ce principe et la tradi­tion tridentine qui en avait tiré les conséquences, voulait des séminai­res créateurs d'habitus conformes à ce status sacré de prêtre pasteur, obligeant à des devoirs et à des vertus propres. Le sacerdoce étant conçu comme un état; il fallait, au temps de la formation du prêtre, unir étroitement en un seul individu un enseignement et une éduca­tion, la transmission d'un savoir et la formation d'une personnalité, pour rendre stables, permanents et même connaturels pour toute une vie, des attitudes et des comportements, des façons de penser, de dire et de taire, qui caractérisaient le clerc et le différenciaient du reste de l'humanité.[37]

Les devoirs de cura animarum - devoirs d'état au sens propre - étaient inhérents à ce status selon l'archevêque Chiaverotí. Les minis­tres de l'Eglise ancienne, non seulement faisaient passer au second plan les commodités et les intérêts matériels, mais n'hésitaient pas à donner leur vie et à verser leur sang pour gagner au Christ des âmes «délivrées des liens du démon». Malheureusement, continuait-il, «combien se dispensent de la cura animarum, combien peu consen­tent, non seulement à prendre la charge ordinaire des âmes, mais la seule charge vicaire, ou encore à rendre un service temporaire de cette sorte, à moins peut-être d'y être fermement priés.»[38] Dans les villa­ges et sur les alpages, déplorait-il, rares sont les ouvriers de la sainte cause, parce que trop de prêtres sont plus soucieux de gains et d'hon­neurs que de sauver des âmes.[39] Il se tournait vers eux, les exhortait et les suppliait même de ne pas oublier leur devoir propre et de raviver dans leur coeur le feu de la charité, pour n'être pas réduits à présenter au jour de leur mort des excuses inconsistantes au tribunal de Dieu.[40] Vous opposez des ennuis de santé? «ils ne brûlent pas d'une grande charité ceux qui, par souci de leur propre santé, craignent, selon la for­mule, de remuer un doigt quand il s'agit de pourvoir au salut éternel de leur prochain.»[41] Toute une théologie du salut sous-tendait son raisonnement. Les objections pécuniaires étaient particulièrement insoutenables au sentiment de l'archevêque. On rétribue insuffïsam­rnent les travaux. pastoraux! Mais saint Paul, qui, pourtant, affirmait /92/ le droit de l'apôtre à un juste salaire, se contentait du nécessaire pour se nourrir et se couvrir, «fervebat enim in eo caritas et studium lucrandi Deo animas fratrum suorum» (car brûlaient en lui la charité et le zèle pour gagner à Dieu les âmes de ses frères). Que dire de ceux qui, avant d'accepter un bénéfice, en calculent soigneusement le revenu et, s'il est important, sont prêts à tout pour l'obtenir, alors que si, «vaste est le champ pour paître le troupeau et maigre le bénéfice à tirer par le pasteur», ils l'évitent parce qu'indigne de leur personne et se dérobent, même si on les en prie! Un bon pasteur pense a paître ses brebis, non pas soi-même![42] Fréquente est l'excuse d'incapacité. Elle doit être repoussée, car, si nul ne naît maître, on se forme pour le devenir. Et puis, le champ spécifique du prêtre est l'administration des sacrements, et nul autre engagement ne devrait le distraire de ce devoir. Le problème du salut obsédait l'archevêque comme tous ses fervents contemporains. Il s'agit d'âmes rachetées par le Christ, s'exclamait-il, qui, sans le service sacerdotal, «aeternum sont peritu­rae» (sont sur le point de périr éternellement)! Et il trouvait, pour mieux bousculer ses prêtres, des accents que saint Bernard n'eût pas désavoués: «La vigne du Seigneur ce sont les âmes à diriger vers le ciel. Mais pour quelle raison un prêtre imaginerait-il cultiver la vigne du Seigneur, alors qu'il ne pourvoit qu'à ses aises, qu'il ne se délecte qu'en des études profanes, qu'il se contente de célébrer la messe et de réciter son bréviaire, ou encore s'il est impliqué dans des affaires sécu­lières?»[43] Il y a beaucoup de manières de se rendre utile dans la vigne du Seigneur, remarquait-il: la catéchèse aux enfants, l'enseignement, la prédication de la parole de Dieu, les salutaires avertissements et le simple bon exemple.[44]

Des devoirs il passait aux vertus d'état. L'état sacerdotal réclame une vertu de générosité non pas commune, mais héroïque. «Le prêtre se vend à Dieu», dit Cafasso à Giovanni Bosco lors de leur première rencontre. Le jeune clerc faisait probablement écho à son archevêque, pour qui le prêtre était une victime de la charité. «Qu'est-ce en effet qu'un curator animarum [curé au sens premier], sinon une victime de la charité envers Dieu et son prochain?»[45] Il est donc prêt à tout endurer: veilles, peines physiques, angoisses morales devant les misè­res, les scandales et les insensibilités des chrétiens, même quand sa réputation en pâtit, que ses paroles et ses actes sont mal interprétés et que, calomnié, il ne peut se défendre. L'archevêque secouait les fai­bles. «De bonnes paroles, vénérables frères! Car vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang, vous n'avez pas encore donné votre vie /93/ pour vos brebis, comme il convient à un bon pasteur. Vous avez donc bien vite oublié ce que Jésus Christ a prédit à ses disciples: voici que moi je vous envoie parmi les loups? Faut-il alors s'étonner si les divins oracles se réalisent? Pourquoi ne pensez-vous pas davantage à l'extraordinaire bénéfice qui vous est réservé dans la bienheureuse et éternelle jouissance de Dieu?»[46]

Dans ses épîtres au clergé d'Ivrea, Chiaveroti avait, sitôt élu, dénoncé les vices et exalté les vertus de l'état sacerdotal.[47] Il diagnos­tiquait les maux: superficialité spirituelle, mondanité, incurie du ministère; et indiquait les remèdes: fuite du monde et des conversa­tions mondaines, vie retirée pour méditer les choses divines et remplir son devoir (lettre du 16 décembre 1817); attention scrupuleuse à la chasteté par la vigilance et la tempérance (lettre du 17 décem­bre 1818); se garder de l'avarice, génératrice de mesquinerie en soi et d'hostilité et de mépris dans les populations, et donc supporter éven­tuellement la pauvreté et l'indigence de son état (lettre du 3 décem­bre 1819); imprégner sa vie de prière par la lecture du bréviaire, les oraisons jaculatoires, la méditation, les exercices spirituels annuels ou bisannuels (lettre du 6 décembre 1820); et, par-dessus tout, ressentir l'impérieux devoir de travailler aux diverses tâches du ministère pas­toral (lettre du 15 décembre 1821).[48]

Les vertus propres à l'état ecclésiastique, vertus d'un état qui situe un homme dans l'ordre sacré du Christ, étaient pour Mgr Chiaveroti, celles réclamées par la charité pastorale: le zèle dans le don de soi, la patience, la droiture d'intention, le détachement des biens matériels et la prudence, «première des vertus morales». Le zèle primait. Ce n'est ni la simple habitude, ni la vaine gloire, ni la jouissance d'un bénéfice, ni l'intérêt moral ou financier, qui meuvent le prédicateur de l'Evangile enflammé par une fervente charité: il ne pense qu'à prê­cher Jésus Christ.[49] Mgr Chiaveroti avait enseigné aux prêtres des diocèses de Turin et d'Ivrea le Da mihi animas, caetera tolle, qui serait bientôt le leit-motiv de Giovanni Bosco.

Il avait été entendu. Après la mort de l'archevêque en 1830, dans ces deux diocèses, les prêtres occupés à des activités profanes - telle­ment nombreux sous l'Ancien Régime - non engagés dans la pasto­rale directe et, à divers titres, solidaires de la vie, de la culture et des aspirations de leurs catégories sociales d'origine, disparaissent rapide­ment ou sont absorbés dans l'unique monde clérical, qui se définit comme état social à part, visiblement distinct des autres, non seule­ment par les habitudes de vie, mais par la mentalité, les usages et les /94/ relations.[50] Au séminaire, Giovanni Bosco pénétrait dans un monde clérical rénové et aux frontières morales mieux affermies.

L'année du séminariste

Parce que la séminaire cultivait avant tout la piété du séminariste, de pieux exercises et de pieuses journées scandaient son année scolaire à Chieri.[51]

II se confessait réglementairement au moins deux fois par mois, soit le samedi, soit la veille des fêtes principales. A ces occasions, Il remettait au confesseur un billet portant son nom, celui du confesseur et la date de la confession, billet que le confesseur signerait et trans­mettrait au recteur. Un «livre des confessions», tenu scrupuleuse­ment avec les dates des confessions et les noms des confesseurs, enre­gistrait les signes de la fidélité du séminariste au sacrement de pénitence. Un système de notations à la suite de chiffres convention­nels désignant le confesseur (deux points, un seul point, aucun point.) y disait s'il avait certainement (deux points) ou probablement (un seuil point) communié le lendemain de sa confession.[52] Le séminariste Bosco retrouva progressivement son confesseur des années précédentes, 1e chanoine, Giuseppe Maria Maloria. Il ne se confessa que deux fois à lui (le 30 janvier et le 11 juin 1836) au cours de sa première armée scolaire. Mais, à trois ou quatre exceptions annuelles près, il le préféra définitivement durant les cinq années scolaires qui suivirent. Le cha­noine Maloria revit donc presque chaque semaine le clerc Bosco au long de ses années de théologie. Le confesseur joignait vraisemblablement ses conseils à ceux du maître spirituel dans le discorsetto morale tenu chaque jeudi pour former le séminariste à l'esprit ecclésiastique, nourrir sa piété et exciter son zèle apostolique.[53]

Avec les offices quotidiens et hebdomadaires, les pratiques et les, rites religieux communs de l'Eglíse du temps: processions, rogations, prédications de carême, jeûnes et neuvaines diverses, alimentaient régulièrement la piété des séminaristes. On jeûnait au sérninaire « toutes les vigiles de précepte, tous les samedis non festifs, sauf en cas d'un jour de jeûne en cours de semaine»; et, durant le carême, après vingt­-et-un ans, le lundi, le mardi et le jeudi, c'est-à-dire, au bout du compte, tous les jours à l'exception du dimanche, puisque la règle commune obligeait alors à jeûner le mercredi, le vendredi et le samedi de carême.

Moments importants de formation à l'«esprit ecclésiastique», un /95/ triduum ouvrait l'année scolaire du 30 octobre en soirée au 3 novem­bre en matinée et huit jours d'exercices spirituels la coupaient entre le mercredi de la Passion après-midi et le mercredi saint en matinée.[54] Chaque jour du triduum et des exercices, deux sermons dits «médita­tions» (matin et soir) portaient sur les thèmes traditionnels du péché, de la mort et des fins dernières; et deux sermons dits «instructions» (en cours de journée) sur des points concrets de la vie et de la spiritua­lité cléricales, tels que la méditation, la prière, le bréviaire, la confes­sion, la triple concupiscence, l'état sacerdotal, le zèle, l'eucharistie, etc. La liste conservée des prédicateurs du sacro triduo et des exercices spirituels au séminaire de Chier: entre 1834 et 1856 nous apprend que le recteur invitait pour cette tâche des membres choisis du clergé dio­césain ou du monde des religieux, notamment des lazaristes, des oblats de Marie, des jésuites et des franciscains.[55] Les clercs ren­daient visite aux prédicateurs pour se confesser et entendre leurs con­seils. Quand; en octobre-novembre 1837, le théologien Giovanni Borel prêcha le triduum d'ouverture en la compagnie du chanoine Carlo Borsarelli, «tous (les séminaristes), écrira don Bosco, cher­chaient à se confesser à lui et à s'entretenir avec lui sur leur vocation pour recevoir une consigne particulière». «Je voulus moi aussi confé­rer avec lui sur tes affaires de man âme, ajoutait-il. Quand, enfin, je lui demandai un moyen assuré de conserver l'esprit de ma vocation au long de l'année et surtout durant les vacances, il me laissa sur ces mémorables paroles: Par la retraite et la communion fréquente on per­fectionne et conserve sa vocation et l'on forme en soi un véritable ecclésiastique.»[56]

Les exercices spirituels préparaient à la fête de Pâques, une neu­vaine solennisée à celle de Noël. Mais ces grandes fêtes liturgiques n'étaient pas les plus brillantes. Trois solennités principales, qu'une neuvaine préparait et que des menus plus recherchés soulignaient à table, marquaient l'année scolaire du séminariste de Chieri: le 8 dé­cembre, l'Immaculée Conception de Marie, «la plus grande de toutes les solennités du séminaire de Turin»[57] et probablement aussi du séminaire de Chieri, dont la chapelle intérieure était dédiée à l'Imma­culée; le 29 janvier, saint François de Sales; et, le 21 juin, saint Louis de Gonzague. Chaque fois, la célébration de ces fêtes particulières, vraies fêtes patronales des séminaristes, culminait dans le panégyri­que. Les panégyriques annuels de saint François de Sales et de saint Louis de Gonzague développaient dans l'âme du clerc Bosco des sen­timents d'admiration pour ces saints, au demeurant des plus sympa-/96/ thiques, que, pendant sa vie sacerdotale il proposerait inlassablement à l'imitation de ses disciples. Il s'instruisait de plusieurs manières.

L'enseignement de la philosophie et de la théologie

L'enseignement qu'il recevait en classe ne lui donnait pas grande satisfaction.

Il suivit d'abord des cours dits de philosophie pendant les années scolaires 1835-1836 et. 1836-1837. Dans des instructions au reste tra­ditionnelles en Piémont,[58] Mgr Fransoni les répartissait avec préci­sion quand, le 29 décembre 1835[59] , il définissait la tâche du professeur Francesco Stefano Ternavasio. Ce prêtre antérieurement répétiteur de philosophie et de théologie au séminaire de Bra, aurait « la charge de l’enseignement de toutes les parties de la philosophie, alternativement une année la logique et le éthique, un autre année la physique et la géometrie » et recevrait pour cela quatrecents lires annuelles d’honoraires.[60] Le professeur dictait ses cours et l’élève devait se contenter. Il reste peu de chose de ceux suivis de Giovanni Bosco en philosophie. On ne connaît guère que l’un de ses cahiers, intitulé « Bosco Gioanni – cahier contenant sonnets et d’autres poésies variées, 17 mai 1835 » où l’on découvre à partir de la p. 61 de notes de philosophie probablement postérieures à cette date : «Introduction. L’homme cherche la vérité et aime l’honnêteté...» Etc. [61] Il s'agit peut-être du texte du professeur Ternavasío. Mais trop peu en subsiste pour que l'on puisse caractériser la physio­nomie et l'origine des leçons relevées. Elles s'inspiraient peut-ëtre, comme le pense Pietro Stella, des Elementa philosophiae ad Subalpinos (Eléments de philosophie pour les Piémontais) de Giuseppe Pavesio, qui les répartissait en trois tomes: Elementa logices ad Subalpinos (Turin, 1793), Elementa metaphisices ad Subalpinos (Turin, 1794) et Elementa philosophiae moralis ad Subalpinos (Turin, 1795). On relève dans ces Elementa quelques traces de sensualisme (à la manière de Condillac) et d'augustinisme.[62]

Il serait probablement injuste d'enfermer dans ces Elementa l'enseignement du professeur de philosophie du séminaire de Chieri. A la fin de la première année scolaire de Giovanni Bosco, comme pre­mier prix de deuxième année de philosophie on décerna au séminaire de Turin, maison-mère de Chíeri, les six volumes des Elementi di filo­sofia du baron Pasquale Galluppi da Tropea.[63] Or ces Elementi di fi­losofia de Pasquale Galluppi (1770-1846), qui avaient été publiés en /97/ première édition à Naples entre 1820 et 1827 et dont les volumes figu­raient très probablement sur la table de don Ternavasio quand il pré­parait ses cours dictés à Chieri, constituaient «le meilleur texte de philosophie pour les écoles qui ait paru jusqu'alors en Italie et qui con­nut une notable diffusion. »[64] Galluppi, qui n'était pas un esprit banal, a publié des ouvrages profonds. «Encore aujourd'hui, assurait Michele Sciacca un siècle et demi plus tard, nous admirons ce penseur honnête qui vécut pour les études et pour la science, et fut le premier et silencieux rénovateur de la philosophie italienne du XIXe siècle, adversaire implacable des idéologues et des sensualistes, de cette fausse philosophie. source d'incrédulité. »[65] S'il ne bénéficia pas à Chieri d'un enseignement repensé selon Antonio Rosmini, Giovanni Bosco suivit des cours de philosaphie disons ordinaires, c'est-à-dire médiocres. Son esprit très positif ne demandait certainement pas davantage.

Le clerc Bosco fut étudiant en théologie de 1837 à 1841 . Les cours de ce cycle étaient, eux aussi, dictés (en latin) par le professeur. Les programmes universitaires de  Turin les répartissaient en «speculative», «dogmatique>, «morale» et «Écriture sainte. »[66] A Chieri le professeur ne procédait que par traités. Les listes Mottura de 1831 énuméraient quatorze traités de théologie dogmatique et morale. C'était: De locis theologicis. De Deo eiusque attributis, De Trinitate, De Incarnatione. De Gratia Christi, De Sacramenris in genere, De Baptismo et Canfírmatione, De Eucharistiae sacramento et sacrifi­cio, De Poenitentia, De Ordine, De Actïbus humanis et de Conscíen­tia, De Religione, De Peccatis in genere et de Peccato originali, De Iustitia et de Iure. Une suite classique au XIXe et au XXe siècle. On remarquera toutefois l'absence d'apologétique (le De Religione était vraisemblablement un traité sur la vertu de religion) et de De Eccle­sia. L'histoire de l'Eglise était abandonnée à la lecture au réfectoire, l'Ecriture sainte à l'initiative des séminaristes. On déplorera bientôt la pauvreté des cours de théologie du séminaire de Chieri. L'étroitesse de ses leçons fut critiquée en 1848 par le prêtre Giacomo Perlo (1816­-1898), qui en avait été élève de 1833 à 1837: «Au séminaire les livres mêmes des auteurs les plus accrédités de théologie étaient interdits et il fallait se pelotonner dans les mesquineries des quelques notes dic­tées par le professeur. Du reste, pas une goutte ni de littérature, ni d'histoire, ni de quelque autre noble discipline; leurs livres étaient à jamais bannis hors de l'enceinte de ces saintes murailles... »[67]

Même s'il ne se montra pas aussi virulent, Giovanni Bosco recon-/98/ nut avoir tiré peu de profit de cet enseignement théologique. Certes il étudia les traités avec conscience et les conclut par des notes convena­bles. Une excellente mémoire lui facilitait la tâche. Son curé, don Cin­zano, déclarait qu'après avoir lu vingt pages d'Alasia et de Gazzaniga, deux auteurs de théologie, il était en mesure de les réciter par coeur.[68] Mais il se permit parfois de discuter le contenu de l'enseignement après l'avoir comparé avec des auteurs différents. (On lui laissait peut-être plus de latitude qu'à don Perlo.) Et cela lui attira, au moins une fois, l'algarade d'un professeur mécontent.[69] Don Giacomelli, an­cien condisciple de don Bosco au séminaire, racontait le 27 mars 1878: «Voici ce qui advint entre autres au séminaire de Chieri. Don Bos­co avait beaucoup de mémoire et il était très appliqué à l'étude. Mais, parfois, et même pas si rarement, il étudiait certes les leçons, mais les confrontait avec d'autres divers auteurs de théologie. Et puis il n'étudiait pas ad litternm comme c'était l'habitude. Quand il était interrogé, il savait, mais il variait parfois un peu d'opinions; il avan­çait des opinions un peu différentes (de celles) du traité. Je me rap­pelle qu'un jour le professeur le réprimanda: Etudie le traité à la lettre comme les autres!»[70] Par la suite, il ne parla. plus guère de ses cours de théologie au séminaire, si ce n'est pour laisser entendre que sa vie sacerdotale n'y avait pas gagné grand-chose.[71] Les résumés qu'on lui dictait sur la Religion, Dieu Trinité, l'Incarnation, la Grâce ou les Sacrements présentaient les défauts dénoncés, peut-être non sans injustice, par Rosminï au deuxième chapitre du Delle cinque piaghe. Il, décrivait les ouvrages qui, dans la Chrétienté, succédèrent aux sco­lastiques et aux théologiens. «Par ces degrés, de l'Ecriture, des Pères, des scolastiques et des théologiens, nous en sommes finalement arri­vés à ces merveilleux textes, que nous utilisons dans nos séminaires, des textes qui nous infusent tant de présomption de savoir, tant de mépris pour nos ancêtres, ces livres qui, dans les siècles â venir (...) seront, à mon avis, jugés tout ce qu'il y a de plus mesquin et de plus léger dans ce qui a été écrit durant les dix-huit siècles que compte l'Eglise; des livres, pour tout résumer en un mot, sans esprit, sans principes, sans éloquence et sans méthode... »[72] Depuis Erasme, les accusations contre les théologiens des écoles n'avaient pas beaucoup varié. Les discussions scolastiques stérilisent les esprits, elles compli­quent la prédication de la parole de Dieu, que la fréquentation de la Bible et des Pères nourrit naturellement.[73]

La théologie enseignée entretenait une idéologie. Des idées-mères la traversaient. La théologie dogmatique en vogue montrait l'exis-/99/ tence sous l'angle de la prédestination ou de la libre correspondance à la grâce, sous celui du compte à rendre au divin juge dans l'attente de la vie ou de la mort éternelle. Elle encourageait à tout considérer dans la vie selon les valeurs d'éternité et comme récompense ou comme châtiment, La théologie morale, avec ses polémiques sur le probabilisme et le probabiliorisme, pensait tout le comportement humain dans le rapport entre la Loi divine et la liberté de l'homme. Les actes de l'homme n'étaient que des adéquations plus ou moins rêus­síes à cette même loi.[74] Ces catégories renforçaient dans l'esprit du clerc Bosco des convictions acquises avec l'air du temps. Elles s'in­crustaient en lui quand il apprenait les thèses par coeur, quitte à se contenter ensuite des condensés de doctrine chrétienne de son dio­cèse sur la messe, la confession ou j'a communion sacramentelle.

Les lectures de séminariste Bosco

Des lectures parallèles le cultivaient efficacement. Le clerc Bosco continuait-il de fréquenter l'échoppe du libraire Elia, via della Pace? En tout cas, il prenait goût aux lectures religieuses qui l'avaient long­temps rebuté.

«Habitué à lire les classiques durant tout le cours secondaire, accoutumé aux images emphatiques de la mythologie et des fables des païens, je n' avais pas de goût pour les choses ascétiques. J'en étais arrive à me persuader que bonne langue et éloquence sont inconciliables avec la religion. Même les oeuvres des saints Pères (de l'Eglise) me semblaient avoir été produits par des esprits très limités, à l'exception des principes religieux qu'ils exposent avec force et clarté.»[75]

Qui tant soit peu averti n'excuserait ce séminariste lettré? A l'ère moderne, les livres ordinaires de spiritualité se distinguent en effet par la fadeur de l'expression et la superficialité de la pensée. En 1835, Giovanni Bosco n'avait certainement lu ni Tertullien, ni Jérôme, ni Augustin.

Il commença d'évoluer l'année suivante. L'Imitation de Jésus Christ, qu'il avait ouverte incidemment, le surprit par la densité des formules et la profondeur des idées.

«Au début de ma deuxième année de philosophie - en 1836 par conséquent - Un jour que j'allais faire la visite au saint sacrement et que je n'avais pas de livre de prière, je me mis à lire le De Imitazione Christi sur le très saint sacre­ment.[76] Considérant avec attention la sublimité de ses idées et sa manière /100/ ordonnée et éloquente d'exposer ces grandes vérités, je commençai à me dire en moi-même: - L'auteur de ce livre était savant. Je repris plusieurs fois la lecture de cette aurea operetta [ce petit ouvrage en or, c'est-à-dire: ce précieux petit ouvrage] et ne tardai pas à m'apercevoir qu'un seul de ses versets renfer­mait une masse de doctrine et de moralité, que je n'avais pas trouvée dans les gros volumes des classiques anciens. C'est à ce livre que je dois d'avoir cessé les lectures profanes. »[77]

Notre séminariste se serait alors mis à lire une série d'ouvrages, dont il nous a laissé dans ses Memorie dell'Oratorio une liste plus ou moins précise et exacte.[78] Si nous nous y fions, il commença par l'Histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament du bénédictin fran­çais dom Augustin Calmer (1672-1737), dont la première édition avait été publiée au début du dix-huitième siècle sous le titre: Histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament et des juifs, pour servir d'introduc­tion à l'Histoire ecclésiastique de M. Fleury (Paris, 1718, 2 vol. in-4°). La Biblioteca popolare morale e religiosa en dix-sept petits volumes tas­cabili (format de poche) de l'éditeur turinois Pomba venait en effet de répandre en 1830-1831 sa traduction italienne, qui était la Storia dell'antico e nuovo testamento e degli Ebrei. Cet ouvrage, au reste «trop étendu et de lecture trop peu attachante»,[79] a constitué, avec la Guer­re des Juifs et les Antiquités judaïques de Flavius Josèphe, signalés à la suite dans les Memorie dell'Oratorio, la première et véritable initiation biblique du clerc Bosco, qui ne recevait pas de cours d'Ecriture sainte dans son séminaire. Il s'est alors imprégné, non pas de théologie bibli­que, mais d'histoire et d'anecdotes bibliques. Les épisodes des deux Testaments reparaîtront infiniment plus souvent dans ses allocutions et ses sermons que les syllogismes scolastiques des traités sur Dieu, le Christ et les sacrements. Les Lezioni sacre sopra la divina Scrittura (Saintes leçons sur la divine Ecriture) (1ère éd., Rome, 1729) de Fer­dinando Zucconi (1647-1732), autre auteur dont le nom paraît peu après sous la plume de don Bosco, leçons qui étaient de pieuses ins­tructions morales et apologétiques à partir des textes de la Bible, l'habituaient à en tirer des leçons catéchétiques, exercice dans lequel il deviendra bientôt expert.

Les auteurs cités ensuite lui avaient vraisemblablement fourni de l'apologétique. Giovanni Marchetti (1759-1829), théologien de la Daterie apostolique et archevêque titulaire d'Ancyre, avait publié des Entretiens familiers sur l'histoire de la religion.[80] Les conférences à la jeunesse du français Denys Frayssinous (1765-1841), réunies sous le titre de: Défense du christianisme ou Conférences sur la Religion (Paris, /101/ 1925, in-12) et aussitôt traduites en italien à Turin même,[81] prépa­raient Giovanni Bosco à ses futures batailles contre les incrédules plus ou moins marqués par les philosophes des Lumières. Ces gens, disait Frayssinous dans son discours d'ouverture, avaient formé une ligue puissante contre ce qu'ils appelaient les préjugés, «c'est-à-dire contre la religion et l'autorité». Frayssinous avait tenté de réduire leurs criti­ques par une argumentation dont nous n'avons pas à souligner ici les faiblesses. Il s'était étendu sur les miracles, lesquels sont, enseignait­il, possibles, discernables et vérifiables par le témoignage, et consti­tuent un excellent moyen d'établir la vérité d'une religion. Il avait longuement disserté sur Moïse, donné comme auteur véridique du Pentateuque et historien des temps primitifs, de la création d'abord, du déluge ensuite; sur l'autorité des évangiles, qu'il croyait démontrer avoir été composés par leurs auteurs traditionnels; et sur l'excellence de la religion chrétienne dans ses mystères, sa morale et son culte. Sa Défense du christianisme comportait aussi des pages sur l'éducation, qui, pour être bonne, doit être religieuse et qui, pour être religieuse, doit être confiée à des hommes religieux. Successivement la Storia sacra, le Cattolico istruito et divers discours ou opuscules de don Bosco reviendront sur ces questions qu'il avait pu croire victorieusement résolues par le conférencier.

Pour s'initier à l'histoire de l'Eglise, le clerc Bosco ajoutait à l'écoute de «Bercastel» au réfectoire du séminaire la lecture person­nelle de l'Histoire ecclésiastique de Claude Fleury (1640-1723), oeuvre énorme bien qu'inachevée, dont la première édition avait été publiée à Paris en vingt volumes entre 1691 et 1723.[82] Le choix était, en un certain sens, judicieux, car «l'Histoire de Fleury fut, jusqu'à Rohrba­cher, consultée par tous. Pendant la Révolution, constitutionnels et réfractaires ne cessèrent de lui demander des arguments (...) Sainte­-Beuve, qui le compare à Tillemont, son contemporain [dans Port­Royal, t. IV, p. 34], proclame Fleury "supérieur par la composition, par l'étendue du point de vue qu'il embrasse dans ses discours géné­raux, par l'honorable indépendance du jugement qui combine une certaine philosophie avec la religion, par le mélange de solidité et de douceur qui résulte de tout cela"... »[83] Le clerc Bosco «goûtait» ingé­nument cette Histoire ecclésiastique, ignorant, écrivit-il plus tard, qu'elle était «à éviter» (pour ses propensions gallicanes...) S'il en entreprit vraiment la lecture au séminaire comme il l'a affirmé, l'His­toire de l'Eglise du baron Henrion, écrite à partir de Bérault-Bercastel, /102/ et parue en édition italienne à Mendrisio (Tessin) entre 1839 et 1843, lui plaisait peut-être pour ses historiettes.[84]

Les Memorie dell'Oratorio citaient encore quelques auteurs de spi­ritualité lus par le séminariste Bosco. Mais, comme il omettait de pré­ciser leurs ouvrages, on ne peut qu'avancer des hypothèses sur les titres. Don Bosco énumérait Domenico Cavalca (1270?-1342), peut­-être pour son Specchio di croce (Miroir de la croix) et ses Vite (Vies) de saint Paul et de saint Antoine, ermites, qui paraîtraient un jour dans sa Biblioteca della gioventù italiana; le dominicain Jacopo Passavantï (+ 1357), probablement pour son Specchio di vera penitenza (Miroir de la véritable pénitence), recueil de sermons de carême prononcés en 1354 à Santa Maria Novella de Florence. ensemble qui a rangé le pré­dicateur parmi les «pères de la prose italienne». Dans les esempi qui constituaient les plus belles pages de ce Specchio, Passavanti se mon­trait «conteur de grande classe, sobre, précis, atteignant parfaitement son but»,[85] qualités que l'on peut admirer dans les portraits et les historiettes à venir de notre saint. Enfin, les Memorie dell'Oratorio citaient le jésuite Paolo Segneri, senior (1624-1694), probablement pour son Il cattolico istruito (Florence. 1686), l'oeuvre la plus mûre de cet écrivain fécond, que leur deuxième chapitre général conseillera aux salésiens en peine de préparer des conférences spirituelles,[86] et peut-être pour Il divoto di Maria (Bologne, 1677) ou la Manna del­l'anima (Bologne, 1673-1680, 4 vol.), méditations pour tous les jours de l'année sur des versets bibliques.­[87]

Giovanni consacrait a ces lectures les trois ou quatre heures quoti­diennes d'étude prévues dans l'horaire du séminaire. L'explication des traités durant les cours lui suffisait pour les enregistrer. Il ne man­quait donc pas à son «devoir» de séminariste. Mais il est patent que ses goûts l'orientaient vers les récits religieux, les descriptions concrè­tes et les anecdotes édifiantes beaucoup plus que vers les débats d'idées philosophiques ou théologiques. Giovanni Bosco ne sera jamais un spéculatif. Il avouera un jour à don Francesia après une con­versation chez Mgr Pietro Maria Ferrè, évêque de Casale, fervent ros­mínien, que les discussions métaphysiques autour du système de Ros­mini le faisaient dormir. A chacun son génie.[88]

Les relations de Giovanni Bosco séminariste

Le Regolamento invitait les séminaristes de Chieri à montrer «res­pect, obéissance et révérence» â leurs supérieurs et «civilité et amore­volezza» à leurs compagnons.[89]

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L'amorevolezza, tellement chère au Giovanni Bosco de l'avenir, ne figurait donc pas parmi les qualités des relations entre les maîtres et les disciples. Les supérieurs du séminaire maintenaient entre eux et les sé­minaristes une distance qu'ils estimaient nécessaire et sage. N'avaient-­ils pas pour mission d'instruire ces jeunes gens, de les discipliner et de contrôler leurs aptitudes au sacerdoce? L'amitié des séminaristes les eút fait dérager et donc manquer à leur devoir d'état.

Le supérieur principal était le recteur, centre du pouvoir à l’inte­rieur du séminaire, comme le faisaient abondamment comprendre les Costituzioni du séminaire de Turin.[90] Il avait pour tâche primordiale de garantir la discipline et l'exact accomplissement des devoirs, aussi bien des élèves que des autres supérieurs (chap. VII, art. 1). Les dites Costituzioni l'invitaient à intervenir au cours des «répétitions» «de temps en temps et à l'improviste » et à «surprendre (fare delle sorprese) les élèves dans leurs cellules, leurs chambres ou leurs chambrées, afin, disaient-elles, de maintenir en sujétion (tenere in soggezione) les uns et les autres» (chap. VII, art. 8). L'archevêque Chiaveroti qui les édic­tait lui confiait des charges éminemment directives et bureaucrati­ques: relever la liste des aspirants au séminaire et constituer les dos­siers qui convenaient; au terme de l'année, rendre compte à l'arche­vêque sur la piété, les talents et les études de chaque séminariste (chap. VII, art. 2, 3); choisir les préfets séminaristes (chap. IX, art. 1); tenir le grand livre des entrées et des sorties financières du séminaire contrôler mensuellement les comptes de l'économe et présenter les bilans annuels à l'administration supérieure (chap. VII, art. 2, 5); signer les contrats et les traités au titre de procureur légal du séminaire (chap. VII, art. 9); conserver les procès verbaux de l'administration supérieure, le livre des chroniques, les archives, les clefs du coffre, de la bibliothèque et du portail extérieur durant la nuit (chap. VII, art. 6, 7; chap. X, art. 2); accorder dispenses et permissions «avec pru­dence toutefois et grande réserve» (chap. VII, art. 11). Ce personnage sévère était difficilement accessible aux séminaristes. Nul ne les encourageait à conférer avec lui si ce n'était pour des raisons graves et - quand il s'agissait de revendications au de plaintes - jamais en groupe et toujours par l'intermédiaire des préfets respectifs. Ceux-ci transmettaient leurs représentations au recteur et recevaient sa réponse «avec la docilité d'esprit qui convient à des clercs» (deuxième partie, chap. IX, art. 11).

De même, les Costituzioni de Turin, certainement valables aussi pour Chieri, n'attribuaient aux autres supérieurs que des tâches sco-/104/ laires et disciplinaires: veiller à l'application des élèves à leurs études, surveiller le déroulement des «répétitions» et des «cercles», contrôler le comportement des clercs, s'informer de leur conduite auprès des préfets séminaristes, prévenir les désordres, extirper les abus, enfin promouvoir le bien des élèves et «la gloire du séminaire. »[91]

Giovanni, coeur sensible et perpétuellement en quête d'un père aimant, eût voulu témoigner de l'affection à ces supérieurs volontaire­ment distants. Il regretta leur éloignement pendant ses années de séminaire; et, quarante ans après, au fil de la rédaction des Memorie dell'Oratorio, redit sa déception non sans acrimonie. Il concevait autrement les relations du séminariste avec ses supérieurs. L'amitié cordiale et manifeste des éducateurs épanouit les éduqués, qu'ils soient jeunes ou adultes, estimait-il. Il écrira:

«J'aimais beaucoup mes supérieurs et ils m'ont toujours témoigné une grande bonté; mais mon coeur n'était pas satisfait. On allait d'ordinaire saluer le rec­teur et les autres supérieurs quand on partait en vacances et quand on en reve­nait. Nul n'allait leur parler, si ce n'est pour recevoir quelque réprimande. L'un des supérieurs, tour à tour, venait nous assister chaque semaine au réfec­toire et en promenade, et tout en restait là. Que de fois j'aurais voulu leur par­ler, leur demander conseil ou la solution de mes doutes; et ce n'était pas possi­ble. Au contraire, si un supérieur passait au milieu des séminaristes, sans savoir pourquoi, chacun fuyait précipitamment à droite et à gauche comme devant une bête noire. Cela m'encourageait toujours davantage à être vite prêtre pour me trouver au milieu des enfants, pour les assister et leur faire plaisir de toutes les manières possibles.»[92]

Les jugements portés par Giovanni Bosco sur ses relations avec le recteur et les maîtres du séminaire de Chieri n'ont pas à être gommés sous prétexte qu'il disait ici et ailleurs les aimer et en être aimé. Il déplorait l'absence, non pas d'affection, mais de relations affectives. Les deux don Mottura, don Prialis, don Arduino et don Ternavasio (don Appendini aussi probablement) pratiquaient un système com­mun aux écoles de tous les temps, selon lequel la confiance affaiblit la révérence. Le supérieur vivait donc à part des séminaristes, il évitait toute familiarité avec des subordonnés, qu'il était invité, ne l'ou­blions pas, à tenir sous sa sujétion. Afin d'accroître son autorité, il ne les rencontrait personnellement que pour les menacer ou les punir. Malheureusement, la crainte pouvait engendrer l'aversion surtout dans les tempéraments forts. L'aversion nuisait à la relation éduca­tive, pensait don Bosco.

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Grâce à Dieu, les relations entre séminaristes étaient fondées sur des principes moins austères, parmi lesquels on avait eu l'intelligence de placer l'amorevolezza. Toutefois, par prudence, le clerc Bosco réservait à quelques élus sa «confiance affectueuse». Pénétrant et sagace comme nous savons, il jaugeait ses compagnons séminaristes comme ses camarades des Becchi. Les propos de certains les eurent vite classés dans son esprit. A son entrée, il fut certainement surpris de ne pas découvrir que des gens vertueux derrière les murs de l'ancien couvent philippin. A l'expérience il déchanta. Les Memorie dell'Oratorio firent la leçon aux lecteurs, au premier rang desquels don Bosco plaçait certainement ses disciples des années 1870.

«Je dois dire pour la gouverne de l'élève du séminaire qu'il y a dans ce lieu beaucoup de clercs de grande vertu, mais aussi des individus dangereux. Bon nombre de jeunes [pas un peu, dit le texte] ne s'inquiètent pas de vocation et entrent au séminaire sans l'esprit ni la volonté du bon séminariste. Je me rap­pelle même y avoir entendu tenir par des compagnons des conversations très mauvaises. Et une perquisition entreprise chez quelques élèves fit découvrir des livres impies et obscènes de tout genre. Il est vrai que ces compagnons, ou bien déposaient volontairement leur habit clérical, ou bien étaient renvoyés du séminaire dès qu'ils étaient reconnus pour ce qu'ils étaient. Mais, regret­tait don Bosco, tant qu'ils y demeuraient, c'était une peste pour les bons et pour les mauvais... »[93]

Une peste! La cléricature était alors une situation enviable pour les petits paysans et les fils d'ouvriers. Les vertus chancelantes ne s'en croyaient pas exclues. Des galeux tentaient au moins leurs chances. La moyenne du public séminariste n'éprouvait pas, dans ses lectures, les scrupules d'un Comollo. Des garçons de vingt ans se racontaient des histoires de casernes ou d'ateliers, probablement ce que don Bosco appelait de cattivissimi discorsi. Mais le pire n'était peut-être pas là. Selon les Costituzioni du séminaire de Turin, l'impiété et l'immoralité pouvaient secrètement empoisonner l'institution. Ces Costituzioni interdisaient aux élèves les dimestichezze di mano (familiarités manuelles), elles leur défendaient de s'étendre sur le lit d'autrui, de contracter des «amitiés particulières et sensibles, indices si ce n'est certains, au moins probables, du vice honteux que l'Apôtre évite de nommer». Chacun devait se souvenir que, étant donné le grave dan­ger de la complète infection du troupeau par la faute d'une unique brebis, «au seul soupçon fondé d'un tel désordre, renonçant à toute clémence, nous (l'archevêque) voulons que le coupable soit immédia-/106/ tement expulsé du séminaire sans espoir de pouvoir jamais y remettre les pieds. Et nous n'oublierons pas facilement la raison infâme de son départ de notre séminaire.»[94] «Plus encore, insistaient les Costitu­zioni, tout individu appartenant au corps de notre séminaire doit se souvenir que, quand il s'agit d'irréligion ou de moeurs scandaleuses, vices qui serpentent en cachette et peuvent aisément corrompre l'esprit et le coeur de chacun, en particulier de l'imprudente jeunesse, ceux qui en ont connaissance sont dans la stricte obligation d'infor­mer secrètement leurs supérieurs pour qu'ils puissent y porter promp­tement remède. Dans le cas contraire ils se rendront coupables de faute mortelle et, à leur mort, auront à rendre à jésus Christ un compte rigoureux pour tant d'âmes qui pourraient s'être perdues par leur faute.»[95] Enfin, un article de deux lignes avertissait sans amba­ges: «Qui oserait sans permission passer la nuit hors du séminaire, trouverait, le matin venu, son paquet à la porterie. »[96]

L'archevêque de Turin éprouvait encore moins d'illusions que Giovanni Bosco sur les vices possibles des séminaristes. Cependant, le clerc Bosco avait, comme le collégien, besoin d'amis. Le tout venant ne lui suffisait pas et le contact de plusieurs le salissait. Il choisit trois jeunes gens, nous apprend-il: Guglielmo Gari­gliano, qui était entré avec lui dans la maison; Giovanni Giacomelli[97] et Luigi Comollo, quand, en 1836, l'un et l'autre seront devenus sémi­naristes à leur tour. «Ces trois compagnons furent pour moi un trésor. »[98]

Les lignes sur Comollo nous disent les richesses dudit «trésor». Ces pieux et vertueux camarades prodiguaient à Giovanni Bosco conseils, encouragements et bons exemples. L'affection qu'il leur portait l'entraînait à les écouter, à les admirer et à les imiter. Les amitiés du clerc Bosco étaient authentiquement spirituelles.

Il arrivait fréquemment que Comollo, interrompant sa récréation, prît Giovanni par un pan de son vêtement: «Viens avec moi! » Ils allaient de conserve dans la chapelle du séminaire pour une visite au saint sacrement à l'intention des agonisants, pour la récitation d'un chapelet ou de l'office de la sainte Vierge en suffrage pour les âmes du purgatoire. «Ce merveilleux ami fut ma chance» (fortuna), avouait-il. Comollo savait, quand il le fallait, l'«avertir», le «corriger» ou le «con­soler» avec une telle gentillesse et une telle charité que son ami recon­naissait avoir pris à ses remarques un plaisir particulier et s'être féli­cité de lui avoir donné l'occasion de se faire ainsi corriger.[99] Bosco se sentait naturellement porté à imiter Comollo. Les séminaristes «dissi-/108/ pés» l'auraient moralement abîmé, jugeait-il, tandis que Comollo le faisait «progresser dans sa vocation». Il l'aidait à développer en lui les vertus de piété, de mortification et d'exactitude dans le devoir d'état, qui distinguaient, au moins alors, le bon séminariste, celui dit «fidèle à sa vocation». La mortification de Comollo - au reste excessive et certainement l'une des causes de sa mort précoce - le stupéfiait. Un article du Regolamento dispensait expressément du jeûne les lundi, mardis et jeudis de carême le séminariste qui n'avait pas vingt-en-un ans.[100] Comollo, «garçon de dix-neuf ans», jeûnait rigoureusement pendant tout le carême et chaque fois que l'Eglíse le demandait. Il jeû­nait en outre tous les samedis de l'année «en l'honneur de la sainte Vierge», se privait fréquemment de petit déjeuner, déjeunait parfois, au pain et à l'eau, supportait sans colère les gestes de mépris ou d'insulte. Bosco s'éprit tellement de l'aimable et admirable Comollo que ce garçon devint pour lui, écrivit-il, une «idole», terme peu ortho­doxe qui, plus tard, effarouchera son biographe principal.[101] L'amour a toujours transfiguré l'objet aimé, et l'amoureux toujours préféré les mots les plus excessifs pour le désigner. Giovanni Bosco séminariste était heureux d'aimer.[102]

Les études complémentaires

On a déjà compris que l'enseignement du séminaire ne calmait pas l'appétit de savoir de Giovarmi Bosco.

Il rêvait entre autres de se perfectionner en grec, langue dont il avait appris les rudiments pendant ses années de cours secondaires. Il avait alors étudié la grammaire et traduit quelques textes faciles à l'aide de son dictionnaire. L'occasion de satisfaire ce désir se présenta inopinément à la fin de sa première année de philosophie, Les jésuites du collège des Nobles, dit du Carmel, à Turin, disposaient à Montaldo Torinese d'une propriété acquise par eux en 1819.[103] Vers 1a fin juin 1836, comme le choléra menaçait Turin, ils interrompirent leurs cours en ville et transférèrent leurs élèves dans cette villégiature. Les externes du collège turinois devenant pensionnaires, un personnel supplémentaire d'encadrement était requis. Don Cafasso, attentif à celui qu'il tenait de plus en plus pour son protégé, proposa les services de Giovanni Bosco. L'année scolaire du séminaire avait pris fin régle­mentairement après la fête de saint Jean Baptiste (24 Juin). L'emploi du clerc Bosco commença le 11 juillet à Montaldo avec le titre de «pré­fet»; c'est-à-dire de surveillant. On lui proposa un cours de grec, cert-/108/ ainement à des débutants. Pour améliorer sa propre compréhension de la langue, il se lia avec un prêtre, qu'il dénommait Bini, «profond connaisseur» du grec.[104] En trois mois, de la mi-juillet à la mi-octo­bre,[105] ce père lui fit traduire - si ses souvenirs étaient exacts - «à peu près tout le Nouveau Testament, les deux premiers livres d'Ho­mère [les premiers chants de l'Iliade, vraisemblablement] et plusieurs odes de Pindare et d'Anacréon», c'est-à-dire des petits poèmes d'interprétation parfois malaisée. Le jeune préfet donna toute satis­faction aux jésuites du collège du Carmine. Quand la rentrée du sémi­naire approcha, le recteur lui délivra un certificat élogieux, dont l'ori­ginal a été conservé.[106] Et le professeur de grec demeura en relations avec son élève des vacances.

«Ce digne prêtre, qui admirait ma bonne volonté, écrivit don Bosco, continua à m'aider pendant quatre ans. Il lisait chaque semaine une composition ou une version grecque que je lui expédiais, la corrigeait ponctuellement et me la renvoyait avec les remarques opportunes. De cette manière, je pus arriver à traduire le grec à peu près comme le latin... »[107]

A cet endroit, les Memorie dell'Oratorio disent qu'en ces mêmes années notre séminariste étudia la langue française et s'initia à l'hébreu. Qu'il nous soit permis d'enregistrer non sans satisfaction la remarque: «Ces trois langues, l'hébreu, le grec et le français, m'ont toujours été particulièrement chères après le latin et l'italien. »[108]

Les vacances du séminariste

Entre la fête de saint jean Baptiste et la fin du mois d'octobre, les séminaristes de Chieri disposaient de quatre longs mois de vacances. En 1836 le clerc Bosco les coula utilement parmi les collégiens de Montaldo. Mais, après le biennium de philosophie, à partir de 1837, il dut passer ce temps dans son village de Castelnuovo, à proximité de sa famille et du clergé de l'endroit, fiers des capacités diverses de leur compatriote et très désireux de les exploiter.

Il avait vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre ou vingt-cinq ans, et s'occupait comme il pouvait. Etudiant consciencieux, il lisait et écri­vait. Cependant, jambes et mains lui démangeaient rapidement. Il «cherchait à tuer les journées»[109] par des travaux de couture ou de cordonnerie, et aussi de menuiserie. Ses logeurs de Castelnuovo et de Chieri lui avaient enseigné les rudiments des deux premiers mé­tiers. En outre, il s'était initié au travail du bois pendant ses années de /109/ collège à Chieri Selon un témoignage d'origine (encore) imprécise, il aurait alors appris ce métier dans an atelier proche de son logis,[110] Son maître avait été, semble-t-il, Bernardo Barzochino, qui habitait via San Giorgio, près de la piazza San Guglielmo, où Bosco demeura plusieurs années.[111]

Le clerc en vacances fabriquait au tour des fuseaux, des taquets, des toupies, des boules et des balles. Il cousait des vêtements, taillait et cousait des chaussures, travaillait le fer et le bois. Quelques-uns de ses «chefs d'oeuvre»: une écritoire, une table et quelques sièges ont subsisté. L'été, le travail des champs est multiple. Giovanni fauchait l'herbe des prés, moissonnait le blé, nettoyait la vigne, vendangeait, cueillait et pressait le raisin. Les jours fériés, il retrouvait ses petits amis, les enfants du village. A seize et dix-sept ans, certains d'entre eux ignoraient encore à peu près tout de leur religion. Giovanni Bosco enseignait le catéchisme aux jeunes, souvent grandelets, et parfois la lecture et l'écriture. Ses leçons étaient gratuites. Mais il appliquait aux élèves les règles de l'école de la Restauration: assiduité, attention et... confession mensuelle. Plusieurs ne s'y résignèrent pas et aban­donnèrent leur maître séminariste. Le groupe y gagna, estimait celui-ci.[112]

Le clergé de la région l'invita parfois à prêcher. Lui-même se rappe­lait trois de ses prédications de séminariste: un sermon après sa deuxième année de philosophie pour la fête du Saint Rosaire à Alfiano, village situé à quelque vingt kilomètres de chez lui; un ser­mon après sa première année de théologie, pour la Saint Barthélemy, à Castelnuovo même; enfin, une année non précisée, un sermon pour la Nativité de Marie, à Capriglio, le village de son grand-père et par­rain Occhiena, contigu à Castelnuovo. En outre, nous avons conservé le texte d'un sermon prononcé en piémontais à Aramengo pour la Sainte Anne (26 juillet) 1840.[113]

Partout et à sa grande satisfaction, on l'applaudissait. La recon­naissance de ses talents oratoires l'emplissait d'aise. Quelques obser­vations recueillies çà et là le faisaient toutefois réfléchir. A Capriglio, un auditeur qui lui semblait particulièrement intelligent le félicita pour son prêche «sur les pauvres âmes du purgatoire», après qu'il eut débité un discours sur les gloires de Marie.[114] Le curé d'Alfiano, Giu­seppe Pellato, prêtre pieux et instruit, à qui il demandait un avis sur son sermon, lui répondit non sans humour. Don Bosco racontera:

«Votre sermon a été très beau, ordonné, exposé dans une bonne langue, avec des formules tirées de la Bible. Si vous continuez de la sorte, vous pourrez /110/ réussir en prédication. - Et le peuple, il a compris? - Peu. Mon frère prêtre, moi-même et quelques autres auront compris. - Mais comment! C'était si facile' - Cela vous semble facile à vous, mais, pour le peuple, c'est très élevé. Les allusions à l'histoire sainte, les considérations sur des événements d'his­toire de l'Eglise, le peuple ne les comprend pas. - Que me conseillez-vous donc? - D'abandonner la langue et l'ordonnance des classiques, de parler si possible en dialecte, ou bien en italien, mais populairement, populairement, populairement. Remplacez les raisonnements par des exemples, des compa­raisons et des apologues simples et pratiques. Et rappelez-vous toujours que le peuple comprend peu et que les vérités de la foi ne lui sort jamais suffïsamment expliquées.»

L'excellent curé d'Alfïano ne tint peut-être pas, en 1837, tous ces propos au prédicateur novice de la fête du très Saint Rosaire. Mais une leçon lui entrait peu à peu dans l'esprit durant ces années de pré­paration au sacerdoce. Les ébauches de dissertations théologiques et les lambeaux d'érudition biblique et historique qui, peut-être, impres­sionnaient l'auditoire, ne lui profitaient guère. Giovanni Bosco s'efforcera désormais, nous dit-il, d'appliquer « dans ses sermons, ses catéchismes, ses instructions et ses écrïts »[115] les principes de don Pellato. Le sermon d'Aramengo, qui semble avoir été prononcé le 26 juil­let 1840, est, en effet, une suite d'historiettes et de tableaux.[116]

L'habitude du spectacle et une faconde naturelle donnaient de l'assurance au séminariste Bosco. Il se rappelait un panégyrique improvisé un jour de fête de saint Roch, à Cinzano, village de Luigi Comollo. Il le datait du 16 août 1838 et racontait:

«On attendit le prédicateur de la solennité jusqu'à l'heure de monter en , chaire, et il ne parut pas. Pour tirer d'embarras le curé de Cinzano j'allais de l'un à l'autre des nombreux curés présents et j'insistais pour que quelqu'un adressât la parole à l'assistance venue nombreuse à l'église. Personne n’y consentait. Importunés par mes appels, ils mu rétorquèrent sèchement: "Balourd que vous êtes. On n'improvise pas un sermon sur saint Roch comme on boit un verre de vin. Au lieu d'embêter les autres, faites-le vous-même. Et tous d'applaudïr. Mortifié et blessé dans mon orgueil, je répartis: "Je n'osais certainement pas me proposer; mais, puisque tous refusent, j'accepte." On chanta un cantique à l'église pour me donner le temps de rassembler mes idées. Je me remis en mémoire la vie du saint que j'avais déjà lue, je montai en chaire et fis un sermon, dont on me dit que ce fut le meilleur que j'aie fait. avant et après.»[117]

Les vacances réservaient quelques aventures au séminariste Bosco. Le jour où il avait revêtu la soutane, il avait renoncé aux comporte-/111/  ments non conformes, selon l'opinion du temps, à un «esprit ecclésias­tique», dont le séminaire l'imprégnait de plus en plus profondément. Le monde, où les vacances le replongeaient, lui imposa quelques cas de conscience. Il localisa l'un d'eux chez des parents. C'était peut-être à Capriglio, village de son grand-père et de l'oncle cité par lui.

«Une année je fus invité à un banquet dans la maison de certains de mes parents. Je ne voulais pas m'y rendre, mais on me fit observer qu'il n'y avait pas de clerc pour servir à l'église. Je crus bon de me plier aux invitations répé­tées de mon oncle et j'y allai. Après !a cérémonie, que j'avais servie et chantée, nous allâmes déjeuner. Tout se passa bien pendant une partie du repas. Mais, quand les convives commencèrent à être un peu gris, certains se lancèrent dans des histoires qu'un clerc ne pouvait tolérer. Je tentai une remarque, mais ma voix fut étouffée. Ne sachant à quel parti me résoudre, je voulus fuir. Je me levai, pris mon chapeau pour m'en aller, mais mon oncle s'y opposa. Un autre convive renchérit et entreprit d'insulter les commensaux. Des mots on passa aux actess cris, menaces, verres, bouteilles, assiettes, cuillers, fourchet­tes, puis couteaux, faisaient ensemble un vacarme horrible. Je n'eus plus alors qu'à m'échapper à toutes jambes. Rentré chez moi, je renouvelai ma résolu­tion de vivre retiré, pour ne pas tomber dans le péché. »[118]

Un autre oncle de Giovanni l'entraîna dans une mésaventure analo­gue, dont 1a principale victime fut son violon, Les bals campagnards constituaient des nids de péchés au temps du curé d'Ars. En 1825, une annotation de Mgr Chiaveroti avait qualifié d'«abus très grave» le bal public sur la place, le bal et le théâtre toute la nuit, à Polonghera, le jour de la fête de la Madonna del Pilone.[119] Se mêler à de telles réjouissances était, pour un clerc, du plus mauvais ton. Vers 1830, dans un rapport à l'archevêque, le curé d'Andezeno expliquait qu'au jugement de ses confrères, le bal public de la fête du pays était une «source de péchés et de désordres pour la perte des âmes non seule­ment de cet endroit, mais des villages voisins, comme en témoignent messieurs les curés respectifs, qui eurent si souvent à déplorer les con­séquences d'une telle fête, à laquelle accourent d'ordinaire trois ou quatre mille personnes.»[120] Don Bosco narrait comment il se décou­vrit brusquement impliqué dans un bal de ce genre. II localisait son histoire à Croveglia, hameau du village de Buttigliera, proche de Cas­telnuovo.

« Pour la fête de saint Barthélemy, je fus invité par un autre oncle à participer à la cérémonie religieuse, à v chanter et jouer du violon, mon instrument jusqu'alors favori, mais auquel j'avais renoncé. A l'église, tout se passa très /112/ bien. Le repas était offert dans la maison de mon oncle, prieur de la fête. Jusque-là, rien à redire. Le repas achevé, les convives m'invitèrent à jouer quelque chose pour se récréer. Je refusai. "Au moins, dit un musicien, vous ferez l'accompagnement. Je ferai la première, vous la deuxième partie.­ Misérable - écrivait don Bosco -, je fus incapable de refuser et me mis à jouer. Je jouais depuis quelque temps, quant je perçus un brouhaha et un piéti­nement, signes de la présence de beaucoup de gens. Je me penchai à la fenêtre et vis dans la cour voisine une foule de personnes dansant allègrement au son de mon violon. Impossible d'exprimer par des mots la rage qui m'envahit alors. "Comment, dis-je aux convives, moi qui crie toujours contre les specta­cles publics, voilà que j'en suis un promoteur! Plus jamais!" Et je brisai mon violon en mille morceaux. »[121]

L'expérience aidant, à l'occasion d'une fête d'ailleurs intime il prit au début d'août 1840 le maximum de précautions. La famille Moglia lui demanda d'être le parrain de baptême de son nouveau-né. Il accepta à la condition que son filleul n'aurait pas de marraine. En effet, Luigi Giovanni Battista Moglia, né le 1er  août 1840, n'eut, d'après le registre de Moncucco, qu'un parrain, le studente Giovanni Bosco domicilié à Castelnuovo.[122] Et la cérémonie ne fut suivie que d'une modeste réfection.[123]

Par une autre résolution héroïque d'entrée en cléricature, Gio­vanni avait promis de ne plus chasser. En fait, pendant ses premières vacances de séminariste, au cours de l'été il allait aux nids, et, quand l'automne était venue, il attrapait des oiseaux à la glu, au piège, à la nasse, parfois au fusil. Nul doute, il chassait! Il raconta:

«Un matin, je me lançai à la poursuite d'un lièvre. D'un champ à l'autre, de vigne en vigne, je courus des heures durant (sic) par monts et par vaux. Finale­ment, je tirai l'animal. Une décharge lui rompit les côtes, si bien que la pauvre petite bête tomba, me laissant fort désemparé de la voir inanimée. Le bruit fit accourir mes camarades. Tandis qu'ils se réjouissaient de la prise, je me regar­dais moi-même et réalisais que j'étais en manches de chemise, sans soutane, avec un chapeau de paille qui me donnait l'air d'un contrebandier, et cela à plus de deux milles de ma maison. J'en fus extrêmement mortifié, je deman­dai pardon à mes compagnons pour le scandale donné par ma tenue, je rentrai immédiatement chez moi et renonçai à nouveau et définitivement à toute forme de chasse. »[124]

Peu à peu, sous son uniforme, Bosco l'acrobate, Bosco l'acteur, Bosco l'artiste, Bosco le prestidigitateur et farceur, Bosco le déni­cheur et chasseur s'estompait et disparaissait. Au fur et à mesure des années un clerc sentencieux et à la mise correcte le remplaçait. /113/ Entouré de quelques amis choisis, il n'était heureux qu'à l'église et avec les enfants qu'il catéchisait. L'un de ses anciens condisciples de Chieri ne se souvenait pas d'un autre séminariste Bosco. «Nul ne le vit jamais courir; je ne me le rappelle pas avec des cartes ou des tarots, ou à lire des romans ou des livres de poésie. »[125] Il s'ajustait sur son modèle, le très paisible Luigi Comollo, que ce témoin, l'exubérant Dalfi, avait planté après un essai de quelques jours: «Avec moi, il eut été en pénitence. »[126]

Le maladie et la mort de Comollo (25 mars-2 avril 1839)

Désormais la pensée de la mort inéluctable et du salut problémati­que interdisait la légèreté au séminariste Bosco. Les circonstances de la fin de Comollo, méditées presque heure par heure pendant ses der­nières années de séminaire, aggravaient son angoisse et lui rappelaient à chaque instant le sérieux de la vie et du destin.

Un jour de vacances d'été 1838, Giovanni, en promenade à Cin­zano avec son ami Luigi, découvrait du haut d'une colline une éten­due de prés, de champs et de vignes ravagés par la sécheresse. Ses Memorie dell'Oratorio ont reconstitué en saynète leurs communes réflexions:

«Tu vois, Luigi, lui dis-je, quelles misérables récoltes nous avons cette année! Pauvres paysans! Tant travailler et presque pour rien! - C'est la main du Seigneur qui pèse sur nous, me répondit-il. Crois-moi, nos péchés en sont la cause. - J'espère que, l'an prochain, le Seigneur nous donnera des fruits plus abondants. - Je l'espère aussi. Tant mieux pour ceux qui en bénéficie­ront. - Allons donc ! Laissons là ces tristes idées. Patience pour cette année, mais nous aurons une vendange plus copieuse l'année prochaine, et nous ferons du meilleur vin. -Tu en boiras. - Tu veux peut-être continuer à boire ton eau claire? -J'espère boire un vin bien meilleur. - Que veux-tu dire? - Laisse, laisse. Le Seigneur sait ce qu'il fait. - Ce n'est pas cela que je te demande, mais ce que tu veux dire avec ton: J'espère boire un meilleur vin. Tu veux peut-être aller en paradis? -je ne suis pas tout à fait sûr d'aller en paradis après ma mort, mais j'en ai l'espoir fondé. Et, depuis quelque temps, je désire tant aller goûter l'ambroisie des bienheureux, qu'il ne me semble plus possible de vivre encore longtemps ici-bas." Quand il me disait cela Comollo avait le visage tout épanoui; il était en pleine santé et se disposait à rentrer au séminaire. »[127]

Le lundi saint 25 mars 1839, le séminaire de Chieri suivait les exer­cices spirituels de règle commencés le mercredi précédent et prêchés /114/ par deux lazaristes, don Giuseppe Bruneri et don Emanuele Mela.[128] La méditation obligée sur l'enfer alimentait les réflexions de Comollo qui, pendant les messes quotidiennes de ces jours-là, se laissait péné­trer par les descriptions de Giovanni Pietro Pinamonti: «L'enfer ouvert au chrétien pour qu'il n'y entre pas. »[129] En cours de matinée, il rencontra Giovanni dans un couloir et lui annonça tout de go que son affaire était réglée. Pour lui, c'était la fin: froid de tout le corps, mal de tête, estomac barré. Après la messe, il dut s'aliter.[130] La pers­pective du jugement de Dieu, thème de l'une des prédications des exercices, tourmentait le pauvre garçon. Il se releva pour les deux der­niers jours de la retraite communautaire, mais, le mercredi saint, dut se coucher à l'infirmerie du séminaire. On lui prodigua les soins alors ordinaires en cas de fièvre. A trois reprises le médecin le saigna et il absorba diverses potions. Résultat, il transpira beaucoup, mais ne fut guère soulagé. Son état empirait même. Aussi, le samedi saint (29 mars) pria-t-il Giovanni de le veiller durant la nuit. La fièvre le faisait déli­rer. Trois heures durant, il se débattit: «Aïe! le jugement! », criait-il. Cinq ou six assistants ne parvenaient pas à le maîtriser sur son lit. Il retrouva enfin ses esprits et, redevenu calme et rieur, raconta son cauchemar: une vallée profonde, un vent violent, un abîme de four­naise, des monstres effrayants, une troupe de solides guerriers qui les refoulent, une haute montagne couverte de serpents, l'apparition de la Vierge Marie qui écrase leurs têtes et guide le jeune homme jusqu'à son sommet, où le ravit un jardin de délices.

Le matin venu du jour de Pâques (30 mars), Luigi se confessa et communia en viatique. La vue de l'hostie déclencha ses transports: «Oh! que c'est beau! Que c'est bon! Regardez comme ce soleil res­plendit! Que de belles étoiles le couronnent! Que de gens prosternés n'osent lever le front! Laissez-moi m'agenouiller avec eux, que j'adore ce soleil inconnu! » Il prétendait se lever et se porter vers le saint sacre­ment. Giovanni, des larmes de «tendresse» et de «stupeur» plein les yeux, s'efforçait de le retenir. La réception de l'hostie parvint enfin à le calmer. Pendant l'office pascal du duomo, le malade conversa lon­guement avec son ami resté à ses côtés. Ses thèmes favoris défilaient dans ses propos: la mort inévitable, le jugement qui la suit, la prépara­tion indispensable, le respect de la maison de Dieu, la protection de Marie sur ses fidèles dévots, la fuite des compagnons dangereux, la fréquentation des sacrements, les prières à dire pour lui après sa mort... Le dimanche, puis le lundi de Pâques coulèrent dans la paix. Sa famille parut à son chevet, Luigi chantait des cantiques ou, quand /115/ la fatigue le submergeait, priait. Mais, visiblement, il déclinait. Le 1er avril en soirée, le «préfet pour la piété» lui administra l'extrême-­onction, puis, quand il aperçut une sueur froide sur son visage pâli, la bénédiction papale. Paisible, le séminariste mourant formulait des prières. A une heure et demie du matin, il rassembla ses dernières for­ces pour une longue supplication à Marie. Et, vers deux heures, ce 2 avril 1839, il expíra. Il allait avoir vingt-deux ans. Le séminaire boule­versé célébra ses funérailles le lendemain 3 avril. Et, par privilège tout à fait particulier, Luigi Comollo fut enseveli dans l'église San Filippo.

Giovanni était atterré. L'émotion l'écrasait comme, neuf ans aupa­ravant, à la mort de don Calosso. Cependant, il attendait un signe de son ami défunt. Au cours de conversations sur les saints, la vie future et ses aléas, ils s'étaient un jour mutuellement promis que le premier des deux à mourir informerait l'autre de son salut. Le soir des funé­railles de Luigi, racontera-t-il, vers 11 h 30, un vacarme semblable à celui d'un chariot tiré par une quantité de chevaux s'éleva soudain dans le corridor voisin de sa chambrée où reposaient une vingtaine de séminaristes. Tandis que le bruit s'amplifiait encore dans un roule­ment de tonnerre, il perçut la voix claire de Comollo qui l'appelait «trois fois» par son nom: Bosco, et qui disait: «Io son salvo» (Je suis sauvé). Ce cri le remplit de terreur. Mais il était rassuré: Luigi, son cher Luigi, vivait dans la paix des bienheureux.[131] «Les morts nous parlent », selon le titre d'un livre de François Brune, « prêtre et théolo­gien»...[132] Certains le disent, l'écrivent et pensent le démontrer. Comollo est un cas parmi d'autres, estimeront-ils. Don Bosco demeura toute sa vie convaincu de la réalité de l'objet de sa perception ce soir de détresse. Dans un grand bruit perçu aussi par ses compagnons il avait entendu la voix de Comollo. Ses lecteurs psychologues, quant à eux, auxquels on ne peut fournir d'autres preuves de cette réalité que son propre témoignage --car les autres séminaristes de sa chambrée n'ont rien rapporté de précis - observeront que, chez le séminariste Bosco du 3 avril 1839, après des nuits et des jours de fatigue et d'intense émotion, le désir affolant d'entendre encore son ami et de connaître son destin suffisait - et amplius - à engendrer un phéno­mène d'hallucination auditive, qui est relativement fréquent.[133]

Les deux dernières années au séminaire

Au cours de l'année scolaire qui suivit la mort de Comollo, Gio­vanni Bosco, en troisième année de théologie, reçut régulièrement la /116/ tonsure et les quatre ordres mineurs. Le Regolamento du séminaire avertissait: «Nul ne sera admis aux saintes ordinations sans que le pré­fet pour la piété ne l'ait d'abord inscrit parmi les postulants. Cette note sera transmise à chacun des supérieurs pour être contresignée respectivement sur la capacité, la diligence et la piété (du candidat). Puis un extrait établi par M. le Recteur nous (à l'archevêque) sera pré­senté quelques jours avant l'examen des ordinands.»[134] Cette règle était observée. Une note sur les «clercs aspirants à la sainte ordination pour le samedi Sitientes 1840», extraite des registres du séminaire archiépiscopal de Chieri, aligna vingt-six noms, accompagnés des ap-préciations méritées par les deux aspirants au diaconat, les six aspirants au sous-diaconat et les dix-huit aspirants à la tonsure et aux autres ordres mineurs, qui devaient être simultanément conférés ce samedi-là. Le nom de «Bosco Melchiorre di Castelnuovo» fut suivi d'un fere optime, c'est-à-dire presque très bien, pour les capacités (il y avait deux optime, très bien, sur les vingt-six candidats), d'un optime pour la diligence (neuf optime sur vingt-six), d'un fere optime pour la piété (sur vingt-six, seuls les deux futurs diacres et l'un des futurs sous-diacres avaient eu droit à un optime) et un fere optime pour l'exa­men (cinq optime sur vingt-six).[135] Soit dit en passant, les biographes de don Bosco se sont trop aventurés quand ils ont assuré qu'il fut tou­jours noté optime à ses examens de théologie, à l'exception de celui du 17 février 1841.[136]  Et l'ordination eut lieu à Turin, non pas le samedi Sitientes (4 avril 1840), comme la direction du séminaire l'avait prévu, mais le dimanche de carême précédent, dit de Laetare,[137] comprenez le 29 mars 1840.

Giovanni conçut alors l'idée de gagner un an et, pour cela, d'étu­dier pendant les vacances d'été les cours nécessaires de théologie. Il ne confia son projet à personne et, un jour, présenta seul sa requête à l'archevêque de Turin Mgr Fransoni. Il demandait de pouvoir étudier en juillet-août les traités prévus en quatrième année afin d'achever dès 1840-1841 le quinquennium de règle. Motif: son âge avancé de vingt­quatre ans accomplis! Ses camarades de cours avaient en effet pour la plupart deux et même trois ans de moins que lui. Le «saint prélat», qui le rencontrait probablement en privé pour la première fois, aura tou­jours un faible pour le futur don Bosco. Il l'accueillit «avec bonté», vérifia ses notes antérieures et lui accorda la faveur implorée à la seule condition de présenter les traités voulus à un examinateur qu'il dési­gnerait. Son vicaire forain de Castelnuovo, le théologien Cinzano, fut chargé d'exécuter les dispositions de l'archevêque. Deux mois (juillet-/117/ août 1840) suffirent à Giovanni pour absorber les traités en question, peut-être le De Paenitentia d'après le théologien Alasïa et le De Eucharistia d'après Gazzaniga, comme le croyait don Febbraro, alors clerc à Castelnuovo.[138] Le souvenir d'un petit exploit de Giovanni Bosco en la circonstance a été conservé. Selon le même Febbraro, «telle fut son application qu'en un peu plus d'un mois il exposa les deux traités ad litteram; et de cela j'ai moi-même été le témoin auriculaire, parce que le Vicaire, que l'archevêque lui avait désigné comme professeur, stu­péfait devant pareil prodige, nous appela, nous les jeunes clercs, pour être témoins d'un tel miracle... »[139]

De la sorte, notre clerc put demander d'être admis au sous­diaconat aux quatre-temps d'automne de cette année 1840.

Le pas à franchir était grave, importantissime, écrira-t-il. Cette ordination le vouait au célibat hors du «monde» pour le reste de ses jours. Giovanni hésitait, il cherchait un conseiller sur qui s'appuyer. Son compatriote Cafasso, qui, désormais, s'occupait de la formation des jeunes prêtres, l'encouragea à progresser sans crainte. Bosco se retira pour dix jours d'exercices spirituels dans la maison des lazaris­tes de Turin, contrada della Provvidenza.[140] Il y fit une «confession générale» pour - dira-t-il - soumettre à son confesseur «une idée claire» de sa conscience et lui permettre de l'orienter en connaissance de cause. Car, s'il tenait à poursuivre ses études, l'idée de se lier pour toute la vie le faisait «trembler». Le confesseur lazariste ne douta cer­tainement pas de ses dispositions. Giovanni fut ordonné sous-diacre le 19 septembre 1840.[141]

Il entama sa dernière année de séminaire bardé d'énergiques réso­lutions. «Par la retraite et la communion fréquente on conserve et per­fectionne sa vocation», lui avait enseigné don Borel. Il sera strict. D'ailleurs des responsabilités particulières l'incitaient à se montrer exemplaire en tout. Sous-diacre officiellement en cinquième année de théologie, Giovanni Bosco reçut, pour 1840-1841, la charge de «pré­fet», «la plus haute à laquelle pouvait être élevé un séminariste», écrivit-il.[142]

Il est possible de se former une idée de cette fonction au titre devenu un peu bizarre. Il y avait à Chieri des préfets de chambrées et un préfet et un vice-préfet de chapelle. Le sous-diacre Bosco fut pro­bablement élu préfet de l'une des chambrées. Le Regolamento local consacrait aux préfets séminaristes un long chapitre VIII, qui est ins­tructif. Ces messieurs étaient «appelés sous la conduite de leurs supé­rieurs à promouvoir le bien spirituel et temporel de la communauté» /118/ (chap. VIII, art. 1). On a bien lu: «sous la conduite de leurs supé­rieurs», ce qui excluait toute délégation populaire. Le Regolamento de Chieri n'insistait pas. Mais les Costituzioni du séminaire de Turin, où. en 1819, les tentations démocratiques étaient demeurées fortes, met­taient les points sur les i. Les préfets, y lisait-on, «doivent donc se sou­venir qu'ils n'ont pas été élus par leurs compagnons pour soutenir leurs droits prétendus, mais bien par nous, - l'archevêque -, par le recteur, par l'ensemble du corps des supérieurs du séminaire pour pro­mouvoir l'observance rigoureuse des constitutions, afin de s'opposer énergiquement aux abus, ainsi que la gloire de Dieu et le bien tant spi­rituel que temporel de la communauté; et cela à titre rigoureux de jus­tice, puisque c'est pour cela qu'ils bénéficient des faveurs du sémí­naïre... »[143]

A Chieri comme à Turin, les préfets étaient donc des agents subal­ternes de l'autorité, tenus à «bien comprendre que l'exacte obser­vance des règles du séminaire est le moyen principal d'accomplir un devoir auquel ils sont astreints non seulement au titre de l'obéissance, mais aussi à celui de la justice. »[144] Le préfet de la chapelle dirigeait les prières, lisait la méditation, veillait à la tenue et à l'exactitude des rites et des cérémonies liturgiques (chap. VIII, art. 2). Les préfets de chambrées, véritables surveillants, «veillaient sur la conduite des individus à eux confiés, sans respect humain ni acception de person­nes» et tâchaient d'obtenir « par leurs bonnes et charitables manières» l'amendement des fautifs (art. 3). Les «individus» en question de­vraient se lever à temps, les lampes des chambrées être allumées, leurs fenêtres ouvertes; chacun devrait réciter la salutation angélique et les prières habituelles avec recueillement et décemment vêtus (art. 9). Le soir, il incombait au préfet de diriger la récitation du psaume Miserere avec l'oraison voulue et de faire en sorte que, au bout d'un quart d'heure, tous soient couchés (art. 10). Les préfets avaient des respon­sabilités en salle d'étude. A eux de veiller sur le sérieux du compor­tement des séminaristes, sur leur calme, sur leurs lectures mêmes et évidemment de réciter l'Actiones et l'Agimus au début et à la fin des heures d'étude (art. 10). Après un avertissement au séminariste en faute, en cas de récidive, ils informaient aussitôt le directeur spirituel, s'il s'agissait de manquements à la piété, à la religion ou aux bonnes moeurs; le supérieur «de semaine» s'il s'agissait de négligence, de ba­vardage ou de dérangement en étude (art. 3). Dans les cas graves de mauvaises moeurs, d'irréligion, d'insubordination ou d'intrigue avec entraînement des faibles et scandale pour la communauté, les préfets /119/ devaient immédiatement aviser le recteur (art. 4). S'il y avait mutine­rie (une partie des élèves sortant de la chambrée ou de la salle d'étude), le préfet restait à sa place et dressait la liste des fidèles; les autres seraient châtiés par suppression éventuelle de la gratuité de leur pension, par refus ou retard d'ordination ou même, pour les insti­gateurs, par renvoi du séminaire (art. 5. A la suite, d'autres articles 6, 7 et 8, sur les cas de révolte ou de protestation collective). «En somme, résumait l'archevêque au dernier article du chapitre, les pré­fets sont tenus par leur vigilance, de prévenir les désordres, de décou­vrir les coupables et de promouvoir l'observance exacte du règlement. Ceux qui, par leur indolence, laisseraient s'introduire des abus seraient jugés ne pas mériter leur office et les avantages que le supé­rieur y attache, tandis que nous saurons rémunérer les diligents, soit au séminaire, soit après le séminaire, en particulier lors des concours pour les paroisses et chaque fois que l'occasion s'en présentera en signe de notre satisfaction» (art. 12).

Le 17 février 1841, le sous-diacre Bosco passa, quoique sans bril­ler, l'examen qui préludait à son diaconat.[145] Au total, ses supérieurs le notèrent relativement bien: capacités, optime; diligence, fere optime; piété, optime; et examen, fere optime. Mais il n'était pas le meilleur. A ses côtés, Giacomo Bosco de Rivalta, ordonné diacre lui aussi, obtenait trois optime et, pour l'examen, un egregie, mention très rare équivalant à un nec plus ultra.[146] Les prévisions du séminaire ne furent pas trompées, Giovanni devint diacre le 27 mars 1841.

En mai 1841, la «cinquième année» du clerc Bosco allait vers sa fin. Il devrait quitter le séminaire où il était entré non sans appréhen­sion quelque six années auparavant. L'imminence de la séparation d'avec ses supérieurs et ses compagnons le consternait. «Les supé­rieurs m'aimaient et m'avaient donné des marques répétées de leur bienveillance. Mes compagnons m'étaient très attachés. On peut dire que je vivais pour eux et qu'eux vivaient pour moi. S'il fallait se faire raser la barbe ou la tonsure, on recourait à Bosco. Si l'on avait besoin d'une barrette, de recoudre ou de rapiécer un vêtement, on s'adressait à Bosco. Elle me fut donc très douloureuse, cette séparation d'un endroit où j'avais vécu six années, où j'avais reçu l'éducation, la science et l'esprit ecclésiastique et tous les témoignages de bonté et d'affection que l'on puisse désirer.»[147] La direction du séminaire nota une dernière fois le clerc Bosco, maintenant aspirant au sacer­doce. Les mentions, sans être exceptionnelles, furent honorables: capacités, fere optime; diligence, optime et piété, optime.[148]

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Le sacerdoce

Giovanni Bosco commença le 26 mai 1841 chez les lazaristes de Turin sa retraite préparatoire à l'ordination sacerdotale, nous apprend-il lui-même dans ce que l'on appelle son Testament spiri-tuel.[149] C'était le jour de la fête de Philippe Néri, un saint que le séminaire lui avait fait connaître et admirer. Mais notre ordinand ne préférait pas encore ce saint joyeux. Son modèle était le prêtre pieux, laborieux et ascétique, dont l'archevêque Chiaveroti avait imposé l'image, que l'institution du séminaire lui avait donné en exemple à reproduire et que Luigi Comollo avait contribué à modeler en lui. De saint François de Sales il retenait les qualités de douceur et de charité, qui modéreraient son tempérament à la fois sensible et violent. Car il était de tempérament très colérique. En mars au fil d'une con­versation avec don Giacomelli don Rua apprit «que don Bosco, au début de son séminaire, était extrêmement sensible et très porté à la colère, qu'il s'irritait pour des riens et qu'on ne connaissait parmi ses nombreux compagnons aucun d'aussi naturellement porté que lui à ce défaut, même sì l'on remarquait qu'il se faisait dès lors grande vio­lence pour se contenir. »[150]

Il suivit les exercices avec grand sérieux. Le même Giacomelli rap­porta qu'il se montrait «extrêmement pénétré par les paroles du Sei­gneur répétées par les prédicateurs, surtout par celles qui montraient la grande dignité dont il serait bientôt revêtu: Quis ascendet in mon­tem Domini... »[151] Les résolutions d'ordination prises en ce sens, tel­les qu'il se les attribua plus tard, étaient probablement authentiques, à quelques nuances exceptées.[152] C'était: « 1° Ne jamais faire de pro­menades si ce n'est pour de graves nécessités, visites aux malades, etc. -2° Occuper rigoureusement bien mon temps. -3° Souffrir, agir et s'humilier en tout et toujours, quand il s'agit de sauver des âmes. -4° Que la charité et la douceur de S. François de Sales me guident en toutes choses. -5° Je me montrerai toujours satisfait de la nourri­ture qui me sera préparée, à condition qu'elle ne nuise pas à ma santé. -6° Je boirai du vin mêlé d'eau et seulement comme remède, c'est-à­dire seulement, quand et autant que ma santé le requerra. -7° Le travail est une arme puissante contre les ennemis de l'âme. Je ne don­nerai donc à mon corps pas plus de cinq heures de sommeil par nuit. Au long du jour, notamment après le déjeuner, je ne me reposerai pas. Je ne ferai d'exception qu'en cas de maladie. - Je consacrerai chaque /121/ jour quelque temps à la méditation et à la lecture spirituelle. Au cours de la journée je ferai une brève visite ou au moins une brève prière au très saint sacrement. Je ferai au moins un quart d'heure de prépara­tion et un quart d'heure d'action de grâce à la sainte messe. - Je ne ferai pas de conversations avec des femmes, sauf pour les entendre en confession ou pour d'autres nécessités spirituelles. »[153]

Giovanni fut ordonné prêtre par Mgr Fransoni le 5 juin 1841, samedi des quatre-temps de Pentecôte, dans l'église de l'Immaculée Conception de Turin. Ce jour-là, pendant le chant des litanies des saints, quarante-deux prêtres, vingt-six diacres et vingt-cinq sous­diacres (du séminaire de Chieri et d'ailleurs) étaient prosternés dans le sanctuaire.[154]

La suite se passa pour Giovanni, devenu don Bosco, dans la piété, dans la simplicité et seulement au bout de cinq jours dans la joie famí­liale et communautaire. Le lendemain de l'ordination, dimanche de la Trinité il tint à célébrer sa première messe personnelle, non pas à Castelnuovo, où il était impatiemment attendu, mais, «sans bruit». à Turin dans S. Francesco d’Assisi, avec don Cafasso pour assistant. "Ce jour, je puis le dire le plus beau de, ma vie», affirmera-t-il dans ses Memorie dell'Oratorio.[155] Il revoyait en imagination ses bienfaiteurs et ses professeurs, en particulier le «regretté don Calosso, dont (il se souvint) toujours comme d'un grand et insigne bienfai­teur. »[156] Le lundi 7 juin, il était dans le sanctuaire turinois de la Con­solata, pour associer Marie à sa prière et à sa reconnaissance. Le mardi 8, de Turin il se rendait à Chieri. Son ancien et vénérable professeur de la classe de grammaire, le dominicain Giacinto Giussiana - qui avait encore trois ans à vivre - l'y accueillait «avec une paternelle affection». Tandis qu'il célébrait la messe à San Domenico, le vieux prêtre pleurait d'émotion, racontera don Bosco, qui ajoutait: «Je pas­sai avec lui toute cette journée, que je puis appeler un jour de para­dis. »[157] Le jeudi 10 juin, solennité de la Fête-Dieu, le nouveau prêtre appartenait enfin à ses compatriotes de Castelnuovo. Il chantait la messe solennelle et présidait la procession du très saint sacrement tenant l'ostensoir sous le dais habituel. Le prévôt Cinzano avait orga­nisé un banquet. Les parents de Giovanni, le clergé et les autorités de la commune y étaient invités. L'allégresse fut unanime et jamais trou­blée. Qui, à Castelnuovo, n'eût pas aimé cet extraordinaire enfant du pays?

Enfin, le soir de ce jour, don Bosco retrouva sa famille des Becchi. /122/ Un magnificat lui monta à l'esprit: Dieu avait eu soin de lui. Il nous confie:

«Quand je fus près de ma maison et que je vis le lieu du songe que j'avais fait vers neuf ans, je ne pus retenir mes larmes et de me dire: - Comme les des­seins de la divine providence sont merveilleux! Dieu a vraiment tiré de la terre un pauvre garçon pour le placer parmi les premiers de son peuple. »[158]

Giovanni Bosco avait enfin gagné une bataille de quelque seize ans.

 


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Chapitre IV.

Le temps du Convitto turinois

Le choix du Convitto ecclesiastico

Don Bosco passa au presbytère de Castelnuovo le temps des vacances d'été de 1841 . Vicaire intérimaire du prévôt Cinzano, il exerçait avec bonheur et plaisir son ministère sacerdotal. Il prêchait le dimanche, visitait les malades et leur donnait les sacrements, à l'exception toutefois de la pénitence, à laquelle il n'était pas encore habilité. Il assistait aux funérailles, tenait les registres paroissiaux, établissait des certificats d'indigence...[1] Enseigner le catéchisme aux enfants ou, simplement, converser avec eux faisait ses délices, nous dit-il dans ses Memorie dell'Oratorio. Les jeunes de Morialdo, ses familiers des vacances antérieures, venaient fréquemment lui rendre visite; et, quand il rentrait chez lui dans ce hameau excentré, toujours un groupe d'entre eux l'entourait. Dans le bourg, il eut bientôt conquis des amitiés. A la sortie de la cure, une bande d'enfants le rejoignait et, partout où il se rendait, de petits amis l'accompagnaient et lui faisaient fête.[2] Le ministère paroissial convenait tout à fait au nouveau prêtre.

En octobre, trois postes lui furent offerts: vicaire à Castelnuovo, où il réussissait si bien; précepteur dans la maison d'un Génois aisé, avec le beau salaire de mille lires annuelles; enfin, chapelain de Morialdo, où les habitants du lieu, pour le conserver, proposaient de doubler les honoraires des chapelains précédents. Avant de prendre une décision, il tînt, expliqua-t-il, à faire le voyage de Turin pour demander conseil à don Cafasso, qui, avec les années, devenait son guide attitré. Le saint prêtre l'écouta énumérer et détailler les propositions honorables et lucratives qui lui étaient faites; il l'entendu répéter les demandes insistantes de ses parents et de ses amis, nul doute qu'il apprécia aussi sa volonté manifeste de se mettre au travail sans tarder après une préparation étirée sur dix ans et plus. Mais, /132/ à croire don Bosco, il n'hésita pas une seconde: «Vous avez besoin d'étudier la morale et la prédication, lui dit-il. Pour l'instant, renoncez à ces propositions et venez au Convitto.» Cette solution, qu'il avait très probablement envisagée, lui agréait. Il accéda donc volontiers au conseil de don Cafasso. A la mi-novembre 1841, don Bosco était installé au Convitto ecclesiastico de Turin.[3]

Il mettait définitivement le pied dans la grande ville à la fois riche et pauvre, qui lui offrirait un champ d'action à sa mesure et cadrerait l'apostolat dont il rêvait auprès des jeunes déshérités. Don Bosco ne quittera plus vraiment Turin après ce mois de novembre 1841.

La charmante ville de Turin

Turin, capitale du Piémont et des Etats sardes, ville encore relativement modeste (127.555 habitants au recensement de 1839), jouissait depuis longtemps d'une réputation d'ordre et de joliesse, sinon de véritable beauté.[4]

«C'est la plus jolie ville de l'Italie; et, à ce que je crois, de l'Europe, par l'alignement de ses rues, la régularité de ses bâtiments et la beauté de ses places, dont la plus neuve est entourée de portiques », avait écrit Charles de Brosses en 1740. Caustique comme à son habitude, le président s'empressait, il est vrai, de nuancer son éloge: «... on n'y trouve plus, ou du moins rarement, ce grand goût d'architecture qui règne dans quelques monuments des autres villes; mais aussi on n'y a pas le désagrément d'y voir des chaumières à côté des palais. Ici, rien n'est fort beau, mais tout y est égal, et rien n'est médiocre, ce qui forme un total, petit à la vérité (car la ville est petite), mais charmant. »[5] Découverte par temps très clair sur un lointain de montagnes depuis l'esplanade de l'église du mont des Capucins, environnée d'avenues bordées d'arbres et dominée par la coupole de San Lorenzo et le campanile du duomo, cette ville aux longues bâtisses était reposante au voyageur.[6]

Cent ans après le président de Brosses, à condition de ne pas s'aventurer dans les faubourgs de la cité, le touriste bienveillant pouvait encore tenir un langage analogue. Pier Francesco Cometti écrivait au vicaire de la ville le 10 mai 1840: «Arrivé il y a peu dans cette capitale, j'en ai admiré, comme les admirent tous les étrangers, la régularité des maisons, la largeur et la netteté des rues, la commodité de l'eau que l'on appelle Dora, les promenades tellement agréables, l'excellente police, la gentillesse des habitants, le célèbre musée, les /133/ splendides cafés et beaucoup d'autres beautés... Il y a ici, de toutes parts, de commodes et très beaux portiques»[7]... Au coeur de la ville, là où, partie de la piazza Vittorio Emanuele, débouchait la spacieuse via Po, la piazza Castello, longue de deux cent vingt-cinq mètres et large de cent soixante-six, avait de l'allure, bordée qu'elle était par le palazzo Madama, l'église San Lorenzo, le palazzo Reale et prolongée par le jardin royal tout proche. Des monuments religieux piquetaient la ville. D'après les guides français contemporains, Turin possédait cent dix églises ou chapelles, la plupart enrichies de marbres et bâties selon un goût alors moderne. C'était la cathédrale San Giovanni Battista, l'église du Saint Suaire, rotonde très élevée d'une tristesse imposante, la Consolata, sanctuaire marial des Turinois, San Lorenzo, la Gran Madre di Dio, dont 1a première pierre avait été posée en 1818 pour perpétuer le souvenir du retour en Piémont des anciens souverains en mai 1814, etc., etc.

Les rues coupées à angle droit constituaient des quartiers rectangulaires d'une régularité classique. Elles avaient toutefois conservé quelques habitudes médiévales. Pier Francesco Cometti était trop flatteur quand, dans sa lettre au vicaire, il louait leur nettezza. La même année 1840, Davide Bertolotti se plaignait: «Le plus grand défaut de Turin est dans son pavé. Ses rues sont cailloutées ou empierrées sans double fondement. Y marcher est une torture pour les pieds de qui n'y est pas accoutumé. C'est, de toutes nos déficiences, celle dont les étrangers nous font à juste titre le plus grief. Il arrive fréquemment que certains abrègent leur séjour pour ne pas endurer cette sorte de torture. Le pire survient aux jours de pluie quand les gouttières vous versent des torrents d'eau sur la tête. Il est juste de dire que, sur ce point, Turin fait des progrès réguliers. Les portiques ont été en majeure partie parfaitement dallés; on a pourvu leurs rebords de marches ou de trottoirs... La via San Lorenzo a été empierrée et pavée avec des rainures de granit à la mode milanaise. La piazza San Carlo a été pavée selon une nouvelle méthode. La piazza del Re a reçu un revêtement central à la MacAdam, puisque l'on honore du nom de cet Américain le vieux procédé italien du pavé en mosaïque, que ce personnage a appliqué aux voies publiques.[8] En plusieurs rues les gouttières ont été supprimées... »[9]

Qui aimait circuler faisait aisément, par les boulevards extérieurs, le tour de cette aimable ville. Tenons compagnie à un alerte piéton pour commencer de nous familiariser avec elle. Supposé parti de la Porta Palazzo et progressant dans le sens des aiguilles d'une montre, la via Santa Barbara (actuellement corso Regina Margherita, /134/ deuxième tronçon), puis la via San Maurizio (corso San Maurizio) le menaient jusqu'au Pô. Il côtoyait le fleuve dans la direction du sud jusqu'à la via del Re (corso Vittorio Emanuele II), qu'il suivait jusqu'à la piazza Carlo Felice, près de la plaine de la piazza d'Armi. Il la dépassait et poursuivait son chemin par la via Sant'Avventore (corso Vittorio Emanuele II, suite). Là il remontait au nord-est par la via San Solutore (corso Inghilterra), dépassait la Porta Susina, obliquait sur la via Principe Eugenio (corso Principe Eugenio), débouchait au Rondò du Valdocco et, par la via San Massimo (corso Regina Margherita, premier tronçon), se retrouvait Porta Palazzo.[10]

Il est vrai que, déjà bien avant 1840, à l'intérieur de ce périmètre, la vie n'était pas rose pour tous dans la jolie ville de Turin.

L'«autre visage» de Turin des années 1840

Il y a, dans l'agréable essai intitulé Voyage autour de ma chambre publié â la fin du dix-huitième siècle (Turin, 1794) par l'aristocrate Xavier de Maistre, frère de joseph, deux chapitres inattendus sur les pauvres à Turin. L'écrivain imaginait en période de carnaval les «plaisirs que Turin présente en foule dans ces moments de bruit et d'agitation.» Il comparait sa chambre à une salle de bal qu'il connaissait, «dans ce superbe casin, où tant de beautés sont éclipsées par la, jeune Eugénie.» Et il enchaînait: «Pour me trouver heureux je n'ai qu'à m'arrêter un instant le long des rues qui y conduisent. Un tas d'infortunés, couchés à demi nus sous les portiques de ces appartements somptueux, semblent près d'expirer de froid et de misère. Quel spectacle! Je voudrais que cette page de mon livre fût connue dans tout l'univers; je voudrais qu'on sût que, dans cette ville, où tout respire l'opulence, une foule de malheureux dorment à découvert, la tète appuyée sur une borne ou sur le seuil d'un palais. - Ici, c'est un groupe d'enfants serrés les uns contre les autres pour ne pas rnourir de froid. Là, c'est une femme tremblante et sans voix pour se plaindre. Les passants vont et viennent, sans être émus d'un spectacle auquel ils sont accoutumés. Le bruit des carrosses, la voix de l'intempérance, les sons ravissants de la musique, se mêlent quelquefois aux cris de ces malheureux et forment une horrible dissonance. »[11] Comme Janus. Turin à la veille du Risorgimento avait deux faces: l'une remplie et rieuse, l'autre décharnée et grimaçante. Les voyageurs admiraient l'une, ils ignoraient l'autre.

Depuis quelques années, cet «autre visage de Turin du Risorgi-/135/  mento» est peu à peu sorti d'une pénombre séculaire.[12] «Des statistiques que nos comités de bienfaisance ont établies, il résulte que Turin avec 125.000 habitants compte 30.000 pauvres», écrivait Lorenzo Valerio à Enrico Mayer le 12 juillet 1845.[13] Les mendiants pullulaient et incommodaient les passants. «Nous sommes environnés, nous sommes journellement assiégés par les mendiants, avait déploré en décembre 1827 le comte Franceseti di Mezzenile. Et, tel est leur nombre que, à supposer que tous soient vraiment pauvres et non pas vicieux, il serait impossible d'avoir les moyens et le temps de s'arrêter à tous et de les secourir tous. Nous sommes donc contraints de poursuivre notre chemin et de ne tenir compte ni de leurs larmes ni de leurs émouvantes supplications; qui, pourtant, ne devraient jamais toucher en vain l'oreille d'un homme quel qu'il soit et moins encore l'oreille d'un chrétien,»[14] Les mendiants encombraient les boulevards et les passages extérieurs. Et, à l'intérieur de la ville, on les trouvait sous les portiques, dans les entrées des églises et aux abords des «cafés Diley, Florio et Delle Colonne. » Là, «ils importunaient les passants avec audace et obstination. »[15] Au début de novembre, la Toussaint et le jour des Morts rassemblaient des milliers de gens malpropres, sans travail, saisonniers et parfois petits propriétaires des environs, qui se disposaient en files pour demander l'aumône le long de la via del Parco Reale qui menait au nouveau cimetière. Ces mendiants de la Toussaint provenaient en partie de la campagne. Après le travail des champs, le temps de l'aumône commençait pour eux. C'était le cas de Pietro Gattino, qui passait les mois d'hiver dans une baraque de la zone du Moschino (dont nous reparlerons) et vivait le reste de l'année «avec le revenu de quelque deux journées de vigne et d'une petite maison qu'il possédait à Montà, Alba. »[16] Quand la récolte avait été mauvaise et que la disette sévissait, les gens de la campagne affluaient en ville.

Les familles affamées expulsaient en premier lieu les enfants, bouches improductives qu'il fallait nourrir. La police relevait, au cours de l'été 1840, le cas d'un petit garçon d'une dizaine d'années, Gioanni, surnommé Biondino, dont le père avait été emprisonné et qui, chassé de son domicile au village, dormait sous les arches du Pô, ne portait qu'un pantalon sale et rapiécé, n'avait ni chaussures ni chemise; à la fin de 1838, celui d'un certain Antonio, quinze ans, qui, invité par son père à gagner sa vie à Turin, faisait du portage piazza Emanuele Filiberto; en 1837, celui de deux fillettes de huit et neuf ans abandonnées par leur mère avec un billet explicatif dans le vestibule de l'Opera /136/ della Maternità..., etc.[17] Ces enfants se débrouillaient comme ils pouvaient: ils vendaient des allumettes à Porta Palazzo, nettoyaient les chaussures des bourgeois sur la rue, se faisaient embaucher dans quelque fabrique de textiles ou encore vidaient les poches des passants.

Le 10 mai 1840, Pier Francesco Cometti, déjà cité, se plaignait au vicaire «d'être assailli à tous les coins de rue et à chaque traversée de portiques par une foule de décrotteurs (en français dans le texte), qui rivalisent pour guetter le passant et le suivent, une fois passé, sur une vingtaine de pas, toujours criant sur un ton et un mode des plus insolents.»[18] La fabrique dépravait des petits. Cette même année 1840, le journaliste Lorenzo Valerio dénonçait le mal. «Qui aura mis le pied dans une manufacture, en particulier dans une fabrique de soieries, aura été douloureusement surpris de découvrir une quantité de petits garçons, le blasphème sans cesse à la bouche inconsciente, maigres, sales, déguenillés, qui se roulent dans la boue, se battent entre eux et, par de petits larcins, de petites tromperies, s'engagent sur la voie du délit. Il aura été horrifié à la pensée du triste avenir qui attend ces blondes petites têtes, auxquelles un peu de soin suffirait à rendre tous les charmes, toutes les grâces et toutes les vertus (car cet âge tendre a lui aussi ses vertus!) de l'enfance. »[19] Le délit, ces enfants le commettaient sur la rue. «L'une des nombreuses plaies qui rongent la société et qui, malgré la vigilance la plus exacte de la part des autorités et des agents de police, ne peut qu'être adoucie, est certes la classe des voleurs à la tire, qui, non seulement infestent les rues et les places, mais vont jusqu'à violer les palais royaux et les églises. - Il ne se passe pas un jour sans plaintes de disparitions de tabatières, de montres, d'argent ou de mouchoirs... »[20]

Une partie de pauvres de Turin vivait dans les faubourgs en rapide extension de Borgo Dora, de Borgo San Donato et de Vanchiglia. L'industrie commençait de les enlaidir. Des manufactures occupant parfois plusieurs centaines d'ouvriers apparaissaient à Borgo Dora, leurs cheminées se mettaient à empuantir l'atmosphère .[21] Le secteur de plus mauvaise réputation était situé à l'extrémité de Vanchiglia. «Si vous entrez à Turin par le magnifique pont du Pô, écrira bientôt un médecin, à main droite, après avoir traversé le fleuve, vous remarquez, tel un anachronisme dans la société civilisée d'aujourd'hui, un amas d'habitations entassées tout au bord du Pô, aux fenêtres étroites et dépourvues de cours, plus semblables à des niches qu'à des maisons. Cet endroit est dénommé il Moschino (le Moucheron). C'est là qu'habitent les pêcheurs et les bateliers et la portion la plus misérable /137/ de la ville. Impossible d'exprimer le dégoût qui vous saisit quand, parce que vous êtes médecin ou statisticien, vous circulez dans ces ruelles immondes, loin des commerces, sans hygiène, parmi, dirais-je, ces cloaques humains témoins de l'injustice des hommes: elle dispense tant de biens aux uns et dénie aux autres le sol, l'air et le soleil. »[22] Le Moschino était, pour le bourgeois turinois, un repaire de bandits de la pire espèce, nid d'une coca redoutée, dangereux le jour et inaccessible la nuit, même à la police.[23]

Ces conditions désastreuses généraient un désordre moral proportionné. A Turin, le nombre des naissances illégitimes et des infanticides était élevé. Une naissance illégitime sur quatre, a-t-on calculé, alors que, dans les années 1830-1840, on en dénombrait seulement une sur douze à Gênes, l'autre grande ville du royaume, une sur treize dans les autres villes des Etats sardes et une sur quarante-huit pour l'ensemble de ces Etats.[24] Comme dans les romans d'Eugène Sue et d'Emile Zola, le pauvre s'évadait dans d'infâmes osterie (cabarets), dites souvent bettole (tavernes), telles que les décrirait bientôt Vittorio Bersezio dans son roman La Plebe: «L'inconnu ouvrit la porte vitrée (en contre-bas de la chaussée) et se trouva dans une grande pièce plus longue que large, aux murs enfumés, au sol de planches clouées rendu raboteux par la fange importée et écrasée çà et là par les pieds des clients, au sein d'une atmosphère grasse, imprégnée d'âcres odeurs, où la fumée imitait parfaitement la brume qui emplissait la rue en cette soirée d'hiver... » Etc.[25] Telle était probablement l'osteria de la Giardiniera du Valdocco, qui créera beaucoup de soucis à don Bosco, son voisin, à la fin des années 1840.[26]

Turin la charmante, au début de ces mêmes années, avait donc un côté peu reluisant, et des milliers de malheureux n'en connaissaient pas d'autre.

La gestion de la misère à Turin

Turin gérait la misère, non sans rudesse, mais avec une grande bonne volonté.[27]

Le pauvre était suspect. Les gouvernants du temps de CharlesAlbert (roi de 1831 à 1849) appliquaient une politique répressive de contrôle minutieux des catégories sociales inférieures. Ils subordonnaient à la possession d'un certificat de bonne conduite les déplacements à l'intérieur des territoires. L'autorité avait introduit à Turin en 1814, puis étendu au royaume en 1829, le livret de travail obliga-/138/ toire pour les ouvriers et les domestiques, qui, un temps, servit de passeport interne. Ce livret permettait de contrôler la régularité, l'application, la moralité et les déplacements de ces travailleurs. L'autorité surveillait les indigents oisifs, les vendeurs ambulants, les brocanteurs et les voyageurs des auberges. La mobilité géographique des personnes était le plus possible limitée. Pour faire cesser la circulation croissante des mendiants valides, en novembre 1831 la police rendit leur enregistrement obligatoire. En témoignait une carte personnelle d'accattone (mendiant), avec l'obligation pour celui-ci de porter sur la poitrine une plaque de cuivre l'identifiant comme tel.[28] C’était le côté policier de la gestion de la misère à Turin vers 1840.

La ville avait une tradition différente beaucoup plus sympathique. «La bienfaisance, disons-le en quelques mots, est la vertu qui distingue le mieux les Turinois», écrivait alors Bertolotti. «Tout ne plaît pas à l'étranger dans nos coutumes. Il y trouve des taches, de la pruderie, un excès de morgue d'une part, un excès de rusticité de l'autre. » Mais ces quelques défauts disparaissent devant «la splendeur de nos institutions caritatives.»[29] Le Turin d'alors disposait en effet d'une longue suite d'Opere pie: hôpitaux, dispensaires, hospices, orphelinats, refuges ou asiles,[30] signes multiples d'une volonté commune de guérir, d'éduquer, de former et de réformer, contrepartie d'un pesant système répressif. Jean-Jacques Rousseau avait connu (et médiocrement apprécié!) à Turin un Ospizio dei Catecumeni (foyer des catéchumènes), qui, fondé en 1661 et administré par la confraternité du Santo Spirito, continuait d'exister.[31] On venait d'ouvrir, le 10 août 1840, un Ricovero di mendicità (abri du mendiant), destiné aux mendiants des deux sexes et de tous âges, tant de la ville que de la province de Turin. Chacun recevait journellement dix-huit onces de «bon pain» et deux abondantes minestre (soupes). Si leur santé le réclamait, les mendiants avaient droit au vin et à un menu amélioré. Ils portaient un uniforme et dormaient seuls. Des travaux pouvaient leur être confiés, dont le produit leur revenait pour moitié. Les hébergés du Ricovero étaient au nombre de quatre cent quatre-vingt-dix-huit l'année de l'ouverture.[32]

Autre institution qui mérite d'être ici mentionnée, l'Albergo di virtù (hôtel de la vertu) (n° 12 de Bertolotti) avait été fondé à la fin du seizième siècle au titre d'Albergo di carità sur l'initiative de la compagnie de la Charité et de la compagnie de Saint Paul. Cet Albergo était devenu une grande école d'apprentissage professionnel aux frais de la bienfaisance publique et privée. Les garçons accueillis devaient être nés /139/ dans les Etats sardes, de naissance légitime, de parents honnêtes, être catholiques et avoir au moins douze ans et au plus quatorze ans. L'Albergo offrait des locaux appropries aux maîtres des métiers pratiqués. Le fruit du travail revenait à ces maîtres, leurs élèves recevaient un salaire proportionné. En outre, ils pouvaient espérer être ensuite acceptés comme apprentis dans l'atelier de celui dont ils avaient suivi l'enseignement. Autour de 1840, on dénombrait 308 jeunes dans cet Albergo di virtù, alors très prospère: 85 soyeux, 30 rubaniers, 14 passamentiers, 24 chapeliers, 15 chaussetiers, 15 cordonniers, 20 tailleurs, 26 menuisiers, 30 ébénistes, 4 sculpteurs, 3 tourneurs, 30 forgerons, 12 dinandiers.[33]

Avec les oeuvres Barolo, dont nous parlerons plus loin, la plus remarquable des oeuvres charitables de Turin était certainement alors la Piccola casa della divina Provvidenza (Petite maison de la divine Providence) (n° 28 de Bertolotti) du chanoine Giuseppe Cottolengo. Giuseppe Cottolengo (1786-1842), ordonné prêtre en 1811 et bientôt élu chanoine de la collégiale de la très sainte Trinité à Turin, s'était voué au secours des plus miséreux et des plus abandonnés de la société après avoir assisté, le 2 septembre 1827, à la mort d'une voyageuse française (Jeanne-Marie Gonnet), refoulée successivement des hôpitaux de la ville au désespoir de son mari et de ses trois petits enfants. Il avait alors entrepris de créer lui-même au coeur de la cité un abri provisoire, devenu rapidement petit hôpital, qu'il avait été bientôt amené à transférer à la périphérie de Turin, dans la région du Valdocco. Il y avait implanté, outre son hôpital et une petite église, une quantité de «familles» d'orphelins, d'invalides, de sourds-muets. d'épileptiques, de «bons enfants» (handicapés mentaux), de femmes perdues, et même un petit séminaire. «Cet hôpital est un petit monde», écrivait Luigi Cibrario en 1846.[34] En 1841, le chanoine Cottolengo était épuisé. Il mourra du typhus à Chieri l'année suivante. Mais son oeuvre solide et magnifique persistera sous le gouvernement paternel du chanoine Luigi Anglesio (1803-1881)...[35]

En 1840, Bertolotti ignorait une entreprise en création pour les enfants livrés à eux-mêmes. Ces enfants préoccupaient un prêtre de vingt-sept ans, dénommé Giovanni Cocchi (1813-1895). Devenu après son ordination (1836) vicaire de la paroisse de l'Annunziata à Turin, Giovanni Cocchi, qui voulait être missionnaire en pays lointains, s'en était allé à Rome (en juillet 1839) se mettre à la disposition de la congrégation romaine de la Propaganda Fide. Il y avait surtout connu et admiré un «oratoire pour enfants de condition civile», pro-/140/ bablement dans la tradition de saint Philippe Nérí. Las d'attendre, au bout de cinq mois il était rentré à Turin: cette ville serait «ses Indes»! Don Cocchi avait une figure énergique: tête carrée, menton volontaire, chevelure abondante, des traits vite durcis.[36] A l'image de l'oeuvre romaine, mais pour un public différent, dès 1840, il fonda au coeur du secteur maudit du Moschino, sur le territoire de sa paroisse, de l'Annunziata, un «oratoire» pour les enfants les plus pauvres et les plus abandonnés, qui erraient sans travail et sans instruction. Il le dénomma de l'Angelo Custode (ange gardien). L'année suivante, sans en modifier le caractère, il le transplanta dans un hangar mis à sa disposition dans le faubourg même de Vanchiglia. Pour récréer utilement ses garçons, il recourait à l'éducation physique. Le jeune prêtre Bosco tournera souvent les yeux vers le vicaire de l'Annunziata.

Les prêtres courageux et inventifs, que préoccupait la misère du peuple, ne manquaient pas à Turin dans les années 1840.

A l'origine du Convitto ecclesiastico: les Amicizie

Au début de novembre 184 1 , don Bosco pénétra dans un Convitto ecclesiastico (collège ecclésiastique) qu'il connaissait probablement déjà quelque peu pour y avoir rencontré son nouveau directeur spirituel don Cafasso.[37]

Le Convitto était adjacent à l'église San Francesco d'Assisi, sur la via de ce nom, proche de la via Dora Grossa et de la piazza Castello. L'ensemble, église et bâtiments, avait en d'autres temps fait partie d'un grand couvent franciscain commencé au treizième siècle. Au début du dix-neuvième, les religieux expropriés avaient subi le sort commun des ordres et congrégations du pays. Si l'église, confiée au diocèse, avait été épargnée, la plus grande partie des immeubles avait été bientôt vendue à des particuliers. Dans les années 1810, les constructions touchant le sanctuaire servaient de logements militaires et d'habitation au recteur de l'église.

Depuis 1808, cette fonction de recteur était assurée par le théologien Luigi Guala (1775-1848). Luigi Guala avait été l'un des ecclésiastiques marquants de l'association dite des Amicizie (amitiés).[38] La société secrète des Amicizie cristiane (Amitiés chrétiennes) avait été fondée à Turin entre 1778 et 1780 par l'ex-jésuite Nicolas de Diessbach (1732-1798). Les idées très arrêtées de Diessbach étaient développées dans un essai apologétique: Le Chrétien catholique inviolablement attaché à sa religion par la considération de quelques-unes des /141/ preuves qui en établissent la certitude.[39] C'était un ardent et un convaincu. Les membres des Amicizie cristiane prononçaient des voeux: la perfection spirituelle personnelle était leur premier souci.[40] Ami du rédemptoriste tchèque Clément-Marie Hofbauer, Diessbach, qui avait rencontré Alphonse de Liguori, était un liguorien enthousiaste. Les Amitiés chrétiennes mobilisaient l'élite intellectuelle catholique là où elles étaient implantées. Leur levier était la presse et le livre (édition, diffusion, traductions). Elles prétendaient endiguer l'incrédulité et les erreurs du temps par la diffusion de la bonne doctrine.[41] Le P. Diessbach avait aussi fondé pour les prêtres vers 1783 une Amicizia sacerdotale (Amitié sacerdotale), école de perfection évangélique et de préparation à l'apostolat par la prédication, la confession et la diffusion de la bonne presse.[42] Sous l'occupation française, l'Amicizia cristiana de Turin avait été officiellement dissoute. Mais son ferment subsistait, entretenu par quelques prêtres et laïcs fervents, Joseph de Maistre, l'illustre Joseph de Maistre (1754-1821) en particulier. De ce fait, l'Amicizia reprit vie en 1817 sous le nouveau nom d'Amicizia cattolica,[43] et avec un programme, non plus de perfection spirituelle et de secret, mais d'action apostolique au grand jour. «Le but de la société est de distribuer des livres de religion et de piété aux personnes qui ne pourraient pas s'en procurer faute d'argent ou d'expérience en la matière», lisons-nous dans son Règlement.[44]

Un autre ecclésiastique s'imposait dans les Amicizie. Pio Brunone Lanteri (1759-1830), qui avait collaboré avec Diessbach dès 1781, était particulièrement entreprenant.[45] En 1816, il fondait à Carignano la congrégation des Oblats de la Vierge Marie, véritable suite des Amicizie, pour l'édition et la diffusion de la bonne presse, la lutte contre les erreurs religieuses les plus courantes, surtout celles contraires au Saint-Siège et au pape, l'organisation d'exercices spirituels dans la tradition de saint Ignace, enfin la formation de bons curés et d'ouvriers apostoliques efficaces. A partir de l'année suivante, Lanteri impulsa fortement l'Amicizia cattolica naissante. Il contribuait à y entretenir un esprit contre-révolutionnaire accusé. Partisan de l' absolutisme dans l'Etat comme dans l'Eglise, il nourrissait et, probablement, professait un antilibéralisme délibérément contraire à la souveraineté du peuple et même à toute «constitution» politique des Etats. De telles idées lui paraissaient des plus dangereuses tant pour l'Etat que pour l'Eglise.[46] Logique avec lui-même, des principes à la Joseph de Maistre inspiraient sa théologie. L'un de ses disciples a caractérisé comme suit son ecclésiologie: «Le pape, comme vicaire du Christ, doit /142/ être suivi et obéi aveuglément: qui n'est pas avec le pape, n'est pas dans l'Eglise, n'est pas avec Jésus Christ.»[47] Cet adage retentissait autour de don Guala. Il le reprenait peut-être lui-même.

Luigi Guala, ordonné prêtre en 1799, avait aussitôt fait merveille dans le clergé de Turin. En 1806, c'était, écrivait alors Lanteri, «un jeune homme de 31 ans, plutôt petit de taille, ce qui le fait paraître plus jeune encore, d'un caractère gai, d'un zèle non ordinaire, très actif et prudent, fourni de la doctrine, prudence et expérience nécessaires pour la direction des âmes...»[48] En 1808, recteur de l'église San Francesco d'Assisi, Guala, selon l'esprit de l'Amicizia sacerdotale des années 1780, réunissait dans son sanctuaire quelques prêtres désireux de se perfectionner en théologie morale et en prédication. La Restauration venue, la mission de Guala devint officielle. Le 16 novembre 1814, des lettres patentes lui étaient délivrées, qui l'autorisaient à assumer la charge de l'une des trois «conférences» diocésaines de morale.[49] Comme les deux autres conférenciers Guala expliquait le manuel de théologie morale d'Antonio Alasia.[50] Mais il en atténuait systématiquement les positions plus ou moins rigoristes.

La fondation du Convitto ecclesiastico

En 1816, Lanteri et Guala demandèrent au vicaire capitulaire de Turin l'autorisation de créer dans la ville un collège ecclésiastique (convitto ecclesiastico), qui serait un centre d'études de théologie morale et pastorale. La réponse tarda. Il semble que l'intervention de Lanteri ait fait craindre la prise en charge de l'oeuvre par des religieux. L'année suivante, les militaires ayant libéré le troisième étage de l'excouvent franciscain, il devenait possible d'y installer le Convitto en projet. Guala intervint alors personnellement auprès du gouvernement et obtint gain de cause (8 août 1817).[51] Le Convitto ecclesiastico, fruit d'une idée commune de Lanterí et de Guala, put être ouvert en novembre 1817.

En 1819, le vicaire général Emanuele Gonetti approuvait le règlement de cette institution. Quatre ans après, l'archevêque Chiaveroti confirmait Guala dans sa charge de supérieur (4 juin 1823). Et, le 7 novembre 1822, de nouvelles patentes royales accordaient au Convitto les parcelles non aliénées de l'ancien couvent. On serait désormais un peu plus à l'aise à San Francesco d'Assisi.[52]

Les considérations initiales du Regolamento approuvé expliquaient longuement les raisons d'être de l'institution. Les nouveaux prêtres /143/ du diocèse de Turin étaient, depuis 1768, tenus d'assister pendant trois ans à des conférences publiques de morale pratique, destinées à les préparer directement au ministère des confessions. En outre, ils ressentaient le besoin d'une formation à la prédication. Or les exigences matérielles de cette formation morale et oratoire, dispendieuses pour la plupart, en décourageaient beaucoup, qui, pour vivre, cherchaient un emploi et se désintéressaient du ministère. Les conséquences, disait le texte, étaient graves: « 1. Rareté des confesseurs, surtout des confesseurs capables de confesser toute sorte de personnes; et, partant, difficulté plus grande pour les séculiers de s'approcher des saints sacrements. - 2. Perte de l'esprit ecclésiastique. Un très grand nombre de plants cultivés à grand-peine et avec force dépenses, qui, durant leur quinquennium, avaient laissé présager de très beaux résultats, devenaient stériles faute d'une culture achevée. »[53]

Quand, en 1821, Mgr Chiaveroti avait approuvé ce Regolamento, l'établissement prospérait déjà. La dissolution de l'Amicizia cattolica en juin 1828, par ordre du roi Charles-Félix et pour des raisons plus ou moins claires de politique intérieure,[54] ne porta aucun tort au Convitto qui en était indépendant. Le chiffre des élèves, qui n'avait pas dépassé la vingtaine autour de 1817-1820, s'élevait à une soixantaine dans les années 1830-1840. Désormais un théologien «répétiteur» aidait don Guala dans sa charge d'enseignement. Ce fut, à partir de 1837, Giuseppe Cafasso, qui, rentré élève an Convitto le 28 janvier 1834, avait, le 27 juin 1836, passé brillamment son examen de morale devant les chanoines Pedroni et Zappata.[55] En novembre 1841, don Guala se reposait sur ce prêtre encore jeune pour les leçons quotidiennes de morale et pour l'animation pastorale de l'institution.

Le règle de vie du Convitto

Le Convitto ecclesiastico constituait un prolongement ascétique et culturel des séminaires diocésains.

«Le Convitto ecclesiastico peut être dit un complément des études de théologie, écrira don Bosco dans ses Memorie dell'Oratorio, car, dans nos séminaires, on n'étudie que la dogmatique et la spéculative; de morale, les seules propositions controversées. Ici on apprend à être prêtre. Méditation, lecture, deux conférences quotidiennes, des leçons de prédication, une vie retirée, toute facilité pour étudier et lire de bons auteurs, tel était le programme que chacun (des élèves) devait appliquer avec sollicitude.»[56]

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Il est possible de reconstituer le détail de ce «programme» tant apprécié par don Bosco. La règle de vie du Convitto ressemblait beaucoup à celle du séminaire de la ville. Au reste, son Regolamento de 1819 s'inspirait ouvertement du Regolamento du séminaire.[57] L'institution fournissait à chaque élève: une chambre avec lit, paillasse, prie-Dieu, crucifix, bénitier, siège, table de travail, chandeliers, broc et cuvette; la lumière et le feu communautaires; des livres pour travailler; le petit déjeuner; le déjeuner avec potage, deux pietanze (plats), fromage ou fruit, pain et vin; le dîner avec le même menu, diminué d'une pietanza; le couvert pour la table, serviettes comprises.[58] Il fallait donc se pourvoir en matelas, couvertures, serviettes de toilette et nécessaire d'éclairage pour la chambre.[59]

En 1841, les jours ordinaires, le lever sonnait à 5 h 30. (L'été à 5 h, selon le règlement édité par Colombero). Le convittore récitait l'Angélus, rangeait sa chambre, se rendait en silence dans la salle d'oraison et y attendait à genoux et recueilli. A l'heure prévue, il participait aux prières communes du matin, qu'il récitait «lentement, d'une voix claire, au rythme de l'ensemble et avec dévotion». Après quoi, il entendait la méditation, c'est-à-dire qu'il méditait sur un texte lu par le directeur ou par une autre personne désignée. L'exercice durait quelque trois quarts d'heure. La communauté se rendait ensuite dans la salle d'étude, tandis que les prêtres qui le désiraient célébraient la messe aux divers autels de l'église San Francesco. Les déplacements nécessaires devaient se faire «en silence» et «avec gravité». Une messe de communauté avait lieu à 8 h 30. Le petit déjeuner la suivait:[60] un petit pain fourni par la maison avec en fait, pour presque tous, du café ou du chocolat provenant d'un café voisin. Puis les élèves confluaient en salle d'étude. Le répétiteur Cafasso donnait sa leçon à 11h. Pour le déjeuner de 12 h 30, le Regolamento Chiaveroti demandait de se rendre dans la salle à manger en silence et seulement (non prima: pas avant) au signal de la cloche. On y entendait jusqu'au dessert une lecture choisie par le directeur. Le convittore lecteur, unique pour la durée du repas, était prié de soutenir l'attention des convives et de ne pas leur être molesto (ennuyeux), probablement par un débit incompréhensible ou une prononciation intempestive. A table, nul ne servait son voisin, chacun devait procéder «con tutta semplicità, senza fretta, a motivo di sanità», autrement dit: «en toute simplicité et, pour des raisons de santé, sans se presser. » La récréation qui suivait le repas devait être «cordiale, cioè cristiana» (cordiale, c'est-àdire chrétienne), équivalence que l'on renverserait volontiers, mais /145/ qui fait plaisir à lire. La règle autorisait les jeux de balles et de boules et interdisait les cartes et les tarots. A 14 h 45, l'élève du Convitto se dirigeait vers la salle de conférence pour la séance principale de la journée. Il y entendait le directeur don Guala. Selon le biographe de Cafasso Nicolis di Robilant, le conférencier, respectueux des instructions de l'autorité diocésaine, faisait d'abord lire un passage du traité de théologie morale d'Alasia. Puis, pour corriger les opinions qui ne lui convenaient pas toujours, il prenait «con aria di compiacenza» (en souriant...) la théologie morale d'Alphonse de Liguori: «Voyons, disait-il, ce que dit ce vieux!.»[61] Après un autre moment de détente d'environ trois quarts d'heure, l'élève participait à la récitation commune du chapelet, puis rentrait en salle d'étude jusqu'à 20 h. Les prêtres lisaient leur bréviaire (matines et laudes!) seuls, en privé et à voix basse, afin, disait le Regolamento, de ne pas déranger autrui. Ce temps d'étude était suivi d'une lecture spirituelle, que le convittore, aux termes du règlement Chiaveroti, écoutait «avec grand désir d'en profiter» et sans la couper de ses réflexions, à moins d'y avoir été invité par le directeur. L'expérience démontrait en effet, continuait-il, que tout dégénère alors en conversation inutile. «Qui n'est pas d'accord sur un point ne le manifestera pas, sauf au directeur, et en veillant à ne jamais ridiculiser les choses spirituelles. » L'esprit moqueur et plus ou moins voltairien du dix-huitième siècle guettait encore les prêtres turinois des années 1820 et 1830. La journée du Convitto allait prendre fin. A 20 h 30: dîner absorbé, comme le déjeuner de 12 h 30, à l'écoute d'un lecteur, puis récréation; à 21 h 45 (21 h 30, selon le Regolamento Colombero), prières communes, examen de conscience et repos. Au signal de l'extinction des feux, chacun devait être couché et prendre garde d'éloigner la lumière de son lit. Qui n'avait besoin que de peu de sommeil se lèverait le lendemain matin avant l'heure normale. S'il s'était entendu avec le directeur, il trouverait de l'éclairage (et, l'hiver, du chauffage) dans la salle d'étude communautaire.[62]

Pour le bon ordre du Convitto, hormis les temps de récréation après les repas, le silence devait être de rigueur dans la maison. Les élèves évitaient le bruit dans les corridors, à la sortie et à l'entrée de leurs chambres, «parce que le silence et le calme facilitent admirablement, non seulement la prière, mais aussi l'étude. »[63] Ils n'introduisaient pas d'étrangers dans le Convitto: ils les recevaient au parloir. Leurs propres sorties devaient avoir été autorisées par le directeur ou par une personne désignée par lui (art. 3). Le règlement rappelait que la tranquillité de l'institution dépendait de son bon ordre, et ce bon ordre de /146/ la «déférence» des membres envers le directeur de la maison et ses auxiliaires, fussent-ils simples convittori (art. 4). Les élèves se devaient d'éviter d'affubler de surnoms leurs compagnons d'étude et de se livrer à des plaisanteries qui pouvaient être prises «en mauvaise part». Comme ils recevraient ensuite des charges dans l'Eglise, il leur était «de suprême importance» de s'accoutumer à «vivre en paix» avec toutes sortes de tempéraments, «ce à quoi l'on parvient plus facilement en s'adaptant soi-même à autrui, qu'en cherchant la vertu chez lui» (art. 5). L'avertissement conciliaire qui résonna pendant près de quatre siècles aux oreilles du clergé latin: «Il convient tout à fait que tous les clercs appelés au service du Seigneur aient une vie et des moeurs telles qu'ils ne montrent dans leur tenue, leurs gestes, leur démarche, leur langage et en tout, rien que de grave, de modéré et de pleinement religieux »,[64] faisait l'objet d'un article spécial du règlement Chiaveroti (art. 6).[65]

Le Convitto formait directement ses élèves à la confession et à la prédication par les exercices de piété et par l'étude de la morale, que doublaient des simulations et des exercices pratiques. Il imposait aux prêtres, non pas de célébrer personnellement la messe chaque jour, mais d'y assister quotidiennement. Les convittori étaient invités à communier le dimanche matin. Chacun d'eux confiait au directeur le nom de son confesseur (art. 7). Le vendredi, jour de mortification hebdomadaire, le petit déjeuner était supprimé (art. 22). Durant les vacances d'été, les élèves participaient à une série d'exercices spirituels à Sant'Ignazio.[66] Comme l'habit aussi fait le moine, la soutane était requise les dimanches et jours de fête; et, les autres jours, les vêtements de couleur étaient interdits (art. 9). Ces messieurs étaient donc de noir habillés. C'était un signe. Le convittore évitait de se mêler à la vie du monde. Sauf autorisation du directeur, il ne participait pas aux repas offerts à l'extérieur de la maison; il ne fréquentait ni les auberges ni les théâtres et ne restait dans les cafés que le temps nécessaire (art. 18).

Le convittore consacrait principalement ses heures d'étude à la théologie morale pratique, assortie au besoin de traités de théologie dogmatique et apologétique. En outre, il se constituait un trésor de sermons. Il s'agissait d'abord de méditations pour exercices spirituels, puis d'explications d'Evangile, enfin d'instructions pour retraitants (art. 10). La conférence quotidienne de don Guala s'achevait en principe par une confession simulée. Le répétiteur (Cafasso) figurait tel ou /147/ tel type de pénitent: jeune garçon, négociant, ecclésiastique, artisan, père de famille..., et faisait publiquement à un élève l'aveu de ses fautes. L'élève devait réagir en confesseur exercé et appliquer les leçons qu'il avait apprises en cours. Don Guala concluait.[67] Normalement, l'élève rendait compte à ses maîtres une fois par semaine de ses études de théologie morale et une fois par mois de sa préparation oratoire (art. 12). La participation du convittore à la catéchèse de San Francesco et au ministère sacerdotal dans les hôpitaux et les prisons de la ville complétait éventuellement les enseignements théoriques du Convitto.[68]

La direction du Convitto espérait que chaque élève s'efforcerait de s'appliquer à l'étude, veillerait à sa piété et aurait à coeur le bon ordre de l'institution et la cordialité réciproque de ses membres. Elle leur proposait en exemples les apôtres du Christ qui, avant de se séparer pour prêcher l'évangile à travers le monde, avaient été «saintement unis par le lien de la charité» et «s'étaient mutuellement encouragés par de saints discours et l'échange de projets apostoliques» (art. 26). La pieuse hypothèse, historiquement invérifiable, pouvait être stimulante...

Vers 1840, le règlement du Convitto était non seulement édicté, mais scrupuleusement appliqué. Don Guala, homme d'ordre, y attachait de l'importance et exigeait son observance dans toutes ses prescriptions. Pour lui, «la discipline était le nerf des communautés et la garantie de leur vitalité». Il imposait à sa maison un silence et un ordre parfaits. Selon le biographe de don Cafasso, qui l'avait connu, il reprit un jour un convittore qui croisait les jambes l'une sur l'autre et, dans une autre occasion, un convittore descendant les escaliers deux marches à la fois. «Cela suffisait à démontrer l'absence d'esprit ecclésiastique chez ces jeunes gens», jugeait-il. Don Guala dépêchait un domestique pour secouer dans leurs chambres les absents à la méditation matinale. Etc.[69]

Le Convitto entretenait et développait donc systématiquement chez ses élèves un esprit catholique dans la tradition des Amicizie de Diessbach et de Lanteri. Ni progressiste, ni libéral, moins étroit et moins bigot que ne le prétendit Gioberti dans le jésuite moderne, c'était en somme l'esprit ecclésiastique, tel que le concile de Trente l'avait défini: empreint de piété, de gravité, de retenue et aussi d'honnête cordialité.

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La praxis du confesseur selon saint Alphonse

En 1828, le théologien Guala avait expédié à Rome une supplique pour tenter d'obtenir une réponse officielle du Saint-Siège déclarant sûre et convenant à tous la doctrine morale du bienheureux Liguori. Alphonse de Liguori (1696-1787), originaire de Marianella, près de Naples, fondateur des rédemptoristes, auteur d'une énorme Theologia moralis et d'une quantité d'écrits ascétiques, venait d'être béatifié.[70] L'esprit de ses oeuvres ne plaisait guère aux moralistes en place dans le nord de l'Italie. La prévalence d'un rigorisme moral en Piémont s'expliquait en partie, nous apprend-on, sans que l'on ait besoin d'invoquer des dérives jansénistes, par la réforme des études en faveur du thomisme et de l'augustinisme, qui conduisait à l'affirmation d'un probabiliorisme exigeant.[71] Dans la pétition; la mention d'une doctrine dite par le Saint-Siège: nihil censura dignum in illa reperiri, permettait de l'attribuer à Liguori non expressément nommé.[72] Une réponse affirmative, lisait-on, tout en laissant pleine liberté de discussion sur la théorie, pourvoirait en pratique à la tranquillité des consciences, aucun parti n'aurait de justes raisons de se plaindre et on ferait disparaître un grand obstacle à l'administration et à la réception de la pénitence sacramentelle.[73]

Les congrégations romaines concernées ne répondirent pas à la supplique. Mais l'option de son rédacteur, don Guala, était manifeste. Le directeur et conférencier du Convitto, à qui l'on imposait Alasia, voulait suivre Alphonse de Liguori. L'ouvrage de celui-ci, qui convenait le mieux à un professeur préparant des prêtres au ministère de la confession, était la traduction latine de l'Instruction pratique pour les confesseurs qu'il avait précédemment rédigée, traduction intitulée Homo apostolicus.[74] Au cours des trente premières années du siècle Brunone Lanteri répandit à foison cet Homo apostolicus à travers le Piémont.[75] C'était, à l'usage des confesseurs, un résumé de théologie morale particulièrement réussi. Comme les cours officiels du temps, il traitait successivement de la conscience, des lois, des actes humains, des péchés, des commandements de Dieu, des commandements de l'Eglíse, des obligations de diverses catégories de personnes: religieux, clercs, juges, etc., des sacrements, principalement du baptême, de l'eucharistie et de la pénitence, des censures, des privilèges, enfin du confesseur lui-même, à qui les deux derniers chapitres s'adressaient directement. Ils lui parlaient de sa charité, de sa prudence et de /149/ la conduite qu'il lui convenait de tenir avec les occasionnaires, les habitudinaires, les enfants, les jeunes, les dévots, les sourds-muets, les moribonds, les condamnés à mort, les possédés et, plus particulièrement, les femmes.

A cet ouvrage, Alphonse avait joint une Praxis confessarii, soustitrée: «Pour servir de complément à l'Instruction des confesseurs», précieuse à qui veut saisir sa conception du ministre du sacrement de pénitence. Sa lecture enseigne aux prêtres d'un autre siècle que le confesseur du temps n'était ni un auditeur complaisant des tristesses humaines, ni un simple conseiller des âmes perdues, ni surtout un distributeur automatique d'absolutions. «Les devoirs que doit remplir un bon confesseur sont au nombre de quatre, expliquait Liguori: ce sont celui de père, celui de médecin, celui de docteur et celui de juge. »[76] Le confesseur père, plein de charité et de douceur envers le pécheur, l'exhorte avec bonté;[77] le confesseur médecin s'informe des causes et des occasions des faiblesses spirituelles du pénitent, l'avertit des dangers qu'il court et lui prescrit les remèdes appropriés à son état ;[78] le confesseur docteur, qui «connaît bien la loi, car celui qui ne la connaît pas ne peut l'enseigner aux autres», sait distinguer les péchés véniels des péchés mortels, n'ignore pas les questions à poser au pénitent, ce qui modifie le caractère et la gravité de ses fautes et les conditions nécessaires de sa contrition et de son ferme propos;[79] enfin le confesseur juge s'informe exactement de l'état de la conscience du pénitent, afin de définir ses dispositions réelles, qui doivent être de regret et de véritable décision de ne plus rechuter, pour déterminer si oui ou non il l'absoudra.[80] Cette suite d'obligations recevait son sens des dernières énumérées. La fonction de juge prévalait évidemment sur les autres. La confession aboutissait à une sentence positive - au besoin à surseoir - ou négative d'absolution, formulée en connaissance de cause, c'est-à-dire pour le moins d'identification des fautes et de véritable contrition de les avoir commises. Et le juge assortissait le pardon d'une satisfaction proportionnée.

Nous retrouvons l'Homo apostolicus ou l'Instruction pratique pour les confesseurs. Par fonction le juge détermine le rapport entre l'acte et la loi malmenée. En l'occurrence, il s'agissait de la loi divine, signifiée par les commandements de Dieu et de l'Eglise, ceux-ci partiellement exprimés dans les règles sur les sacrements. L'Homo apostolicus tout entier commentait cette loi. Mais le juge en scène, celui du «tribunal de la pénitence», était d'un genre particulier, car il devait définir ce rapport acte-loi, non pas extérieurement, mais à l'intérieur /150/ d'une conscience. Cette exigence pouvait l'écarteler. D'une part, le modèle courant s'imposait à lui, puisqu'il représentait l'autorité de la loi; bien que confesseur-père, le schéma «juridique », que lui proposait la pratique du droit, le tentait et l'orientait. Installé dans sa fonction de juge, il ne connaissait que des devoirs à remplir. Mais, d'autre part, le problème acte-loi, relativement simple pour le juge traditionnel, revêtait pour lui une grande complexité, car il prétendait juger, non pas de la soumission d'une personne à des lois positives souvent ignorées du prévenu, mais de la soumission d'une conscience à des lois religieuses et aux devoirs qu'elles expriment. La conscience jugée connaissait-elle les lois enfreintes? Ces lois la concernaient-elles vraiment? N'avait-elle pas des raisons de douter de leur existence, de leur nature et de leur application à son propre cas? N'était-elle pas en droit de douter de l'illicéité des actes qu'elle posait? C'était, à l'époque, la grande question des traités De Conscientïa. S'il était tutioriste, le juge. partisan de l'autorité absolue, répondait que la loi devait toujours être appliquée, que les infractions étaient coupables et méritaient une sanction. Mais les gens réfléchis, attentifs à l'infinie variété des situations humaines, ceux que l'on a appelés non sans un injuste mépris les casuistes, préféraient, avant de se prononcer, c'est-à-dire de formuler leur opinion, pondérer les motifs de l'acte en cause, soit dans le sens de la liberté, soit dans celui de la soumission à la loi. Ces motifs fondaient l'opinion du juge. Nous sommes là à l'origine de systèmes qui firent beaucoup bavarder nos ancêtres. Car l'opinion, si elle excluait soit le doute soit la parfaite certitude (chose bien rare en la matière!), pouvait présenter un degré variable de probabilité soit en faveur de la loi, soit en faveur de la conscience libre. Les rigoristes, partisans de l'autorité et donc de la loi qui émane d'elle, réclamaient, pour mesurer la gravité de l'infraction ou ses circonstances atténuantes, une probabilité plus forte en faveur de la liberté de la personne qu'en faveur de l'application stricte de la loi. Ils étaient dits «probabilioristes». En face d'eux, beaucoup plus compréhensifs à l'égard des gens, d'autres spécialistes se contentaient d'une certaine - quoique véritable - probabilité en faveur de la liberté, parce que, disaient-ils, un doute quelconque sur l'obligation de la loi laissait le champ libre à la personne. Ces «probabilistes» reprochaient évidemment aux probabilioristes de malmener les consciences, d'être injustes envers elles, tandis que les probabilioristes accusaient leurs collègues de laxisme et de démoralisation de la société.

Saint Alphonse, soucieux du bien des âmes, de leur tranquillité et /151/ de leur vie sacramentelle, que des mesures rigoureuses ne pouvaient que troubler, avait penché pour un probabilisme très sérieux, appelé équiprobabilisme. Il avait écrit: «Quand l'opinion moins sûre est également probable, on peut légitimement la suivre, parce qu'alors la loi est douteuse, et que, dans ce cas, elle n'oblige pas d'après le principe certain (...) qu'une loi douteuse ne peut imposer une obligation certaine. »[81] Une assertion insupportable aux rigoristes qui ne cessaient de la lui reprocher.

Au cours de l'Homo apostolicus, la mesure de saint Alphonse reparaissait de page en page, en particulier au chapitre de l'attrition, qu'il traitait longuement.[82] Tous les moralistes estimaient que le confesseur juge ne pouvait absoudre un pécheur qui ne regrettait rien. C'eût été une parodie sacramentelle. Mais le pécheur devait-il obbligatoirement manifester et surtout éprouver une «contrition parfaite»: «amor Dei super omnia», comme la définissait le théologien? Autrement dit un regret réel de la faute, fondé sur un motif de charité d'avoir offensé un Dieu très bon? Une contrition dite «imparfaite», c'est-àdire un regret né de la laideur de la faute et/ou de la crainte de la peine encourue (enfer ou autre), ne suffisait-elle pas? Les rigoristes niaient cette possibilité, quitte à nuancer la «perfection» de la contrition souhaitable. Saint Alphonse estimait qu'une contrition imparfaite ou «attrition» permettait de recevoir l'absolution, à condition qu'au moins un peu de charité se mêlât au regret, minimum facilement suscité chez le pénitent par un confesseur un peu adroit.[83]

Au temps du Convitto, don Bosco ressentait ces problèmes théologiques et pastoraux. La question du probabilisme et du probabiliorisme était alors «très agitée», expliquera-t-il dans ses Memorie dell'Oratorio. Et il plaçait en tête des probabilioristes rigides «Alasia et Antoine». Don Guala commentait, nous le savons, Antonio Alasia, même s'il s'en écartait souvent. Quant au jésuite français Paul Gabriel Antoine (1678-1743), c'était l'auteur d'une Théologie moralis universa (Nancy, 1726), qui avait fait l'objet, en quelque cent dix ans, d'une soixantaine d'éditions, qui avait été réduite en compendium à Venise en 1776 et traduite en italien cette même année. Antoine, moraliste très sévère au sentiment de saint Alphonse, avait cependant été recommandé par Benoît XIV, et plusieurs évêques, en Italie surtout, l'avaient prescrit dans leurs séminaires.[84] La doctrine de ces auteurs rigides pouvait mener au «jansénisme», pensait don Bosco. En face d'eux, continuait-il, les probabilistes de son temps suivaient la doctrine de saint Alphonse. Quant au théologien Guala, son maî-/152/ tre, il adoptait «fermement une position intermédiaire» entre les deux partis; autrement dit, si nous comprenons bien, il choisissait l'équiprobabilisme liguorien. En cas de doute sur le rapport entre la conscience fautive et la loi transgressée, «la charité de Notre Seigneur Jésus Christ» devait toujours peser sur l'opinion du confesseur.[85] Guala aurait donc, consciemment ou non, tenté de sortir de l'ornière du juridisme la pratique de la pénitence sacramentelle pour lui conférer un axe vraiment évangélique, celui de la «loi du Christ» toute imprégnée de charité.

Don Cafasso, cheville ouvrière du Convitto

Don Cafasso suivait don Guala. Dans son Analisis de la Theologia moralis d'Alasia, à propos du De Conscientia, il résuma en douze lignes sèches le long chapitre imprimé du moraliste: De principiis reflexis probabilistarum. L'Auctor disait-il simplement, est contraire aux probabilistes.[86]

«Don Cafasso était le bras solide de Guala, écrivit don Bosco. Par sa vertu à toute épreuve, par son calme prodigieux, par sa finesse et par sa prudence il réussit à faire disparaître l'acrimonie qui subsistait chez certains des probabilioristes à l'égard des liguoristes. »[87] En vérité, au début des années 1840, don Cafasso devenait non seulement le maître à penser, mais la cheville ouvrière du Convitto de don Guala. Pour le prêtre Bosco, dont il était désormais le directeur spirituel en même temps que l'ami vénéré, c'était un apôtre modèle qu'il voulait imiter.

Les auditeurs étaient déjà très satisfaits de ses leçons du matin, qui, en ces années, n'étaient pas indignes de ses triomphes futurs. Quand arrivait l'heure de son cours, attestera un prêtre entré au Convitto en 1840,[88] «le Serviteur de Dieu avait l'habitude de faire lire un passage, qui était un résumé d'Alasia; il présentait ensuite quelques simples cas sur la matière qui avait été lue, il interrogeait l'un ou l'autre des convittori et, enfin, donnait les explications nécessaires, qui étaient toujours satisfaisantes et suffisamment claires pour nous contenter tous. »[89]

Giovanni Bosco appréciait particulièrement les directives de don Cafasso pour le confessionnal et pour la chaire.

«Il enseignait la manière d'écouter avec fruit les confessions des fidèles. Luimême passait de nombreuses heures au confessionnal. Il observait si sa /153/ morale portait des fruits, en notait les effets et les conséquences, et faisait cela avec une telle dextérité ou, mieux, avec une telle piété, une telle science et une telle prudence, que l'on ne saurait dire qui en retirait le plus de fruit et de consolation: celui qui l'écoutait en conférence ou celui qui avait le bonheur de recevoir ses directives spirituelles. »

Les monitions du confesseur Cafasso, quoique toujours brèves, étaient parfaitement appropriées.[90] Il enseignait aussi aux convittori les règles de la prédication, qu'il était le premier à mettre en pratique, observera don Bosco. Clarté de l'exposé, émotions suscitées, beaux résultats obtenus, les Turinois goûtaient fort les sermons de don Cafasso.[91]

Enfin et surtout, les prisons de Turin sollicitaient le zèle de ce saint prêtre. Dans les années précédant 1841; le comte Ilarione Pettiti di Roreto en avait dénoncé les conditions jusque-là infâmes: promiscuité des âges, oisiveté, incurie de l'amendement des détenus. Et, en 1839, le roi Charles-Albert avait pris des dispositions pour tenter d'y remédier.[92] Pendant les années 1840 Turin eut quatre prisons: deux pour les hommes et deux pour les femmes. Les femmes étaient recluses aux Torri, près de Porta Palazzo, et aux Forzate via San Domenico. On enfermait les hommes à la Correzionale, près de l'église des Santi Martiri et dans les prisons Senatorie, via San Domenico, à l'angle de la via delle Orfane. Ne parlons ici que des prisons d'hommes. La Correzionale comportait à l'étage une grande salle pouvant recevoir soixante-dix individus et quelques pièces réservées aux jeunes, que, désormais on séparait enfin des adultes. Les prisons Senatorie étaient de loin les plus importantes des quatre. Il s'agissait d'un énorme édifice rectangulaire à cinq étages pourvus chacun d'une longue galerie, sur laquelle s'ouvraient trois pièces pouvant recevoir respectivement huit détenus. Au total, la prison était conçue pour trois cents détenus. L'ambiance ne manquait pas de contribuer à leur châtiment. De grandes barres transversales fermaient les arcs des galeries. Chacune des pièces avait une fenêtre à barreaux et une lourde porte de bois cadenassée. Sur l'une des quatre ailes s'élevait une chapelle, dont une face était vitrée. En principe, depuis les trois autres ailes, les détenus pouvaient - de bien loin! - voir le célébrant à l'autel. Le prisonnier disposait d'un sac de paille et d'une couverture de laine. Sa nourriture consistait en pain et en minestra, généralement de pâtes ou de haricots.[93] L'obscurité et la puanteur des salles (les tinettes servaient de sièges!), les cris, les visages authentiquement patibulaires, les propos /154/ obscènes et les blasphèmes des prisonniers concouraient à rendre ces lieux effrayants à qui ne s'y était pas encore accoutumé. «Quelle horreur on éprouve, écrira don Cafasso, à voir, en entrant dans une prison, tant de jeunes gens enfermés entre ces fers, liés comme des bêtes, enragés et torturés par la faim! »[94]

Don Cafasso se rendait chaque semaine au moins une fois aux Forzate, à la Correzionale et aux Torri; et trois fois au moins - les lundis, mercredis et vendredis selon son domestique - aux Senatorie. Les Senatorie constituaient probablement déjà son champ privilégié d'apostolat. Il s'efforçait de parler aux prisonniers, de comprendre pourquoi ils avaient échoué dans ces lieux et surtout de les instruire dans leur religion. Il parvenait ainsi (souvent?) à les convertir et à les confesser.[95] Don Bosco schématisera (et probablement idéalisera) la démarche de don Cafasso dans les prisons turinoises. Il s'apercevait que ces malheureux étaient plus «abrutis» que méchants. «que leur déviance provenait plus d'un défaut d'instruction religieuse que de méchanceté proprement dite.» Il leur parlait de religion et il en était écouté; il offrait de revenir et il était attendu avec plaisir. Il poursuivait sa catéchèse, invitait d'autres prêtres à l'aider, spécialement des convittori, et, bientôt, parvenait à gagner les coeurs de ces gens perdus. Il entreprenait des prédications, introduisait les confessions en prison. Et ces lieux qu'imprécations, blasphèmes et autres vices brutaux transformaient en bouges infernaux, se changeaient rapidement en habitacles de gens, qui, parce qu'ils se savaient chrétiens, commençaient à louer et à servir Dieu créateur et à élever de saints cantiques à l'adorable nom de Jésus...[96]

Don Cafasso accompagnait déjà les condamnés à mort à leur dernier supplice. La sentence prononcée, il passait le plus souvent la dernière nuit avec eux dans le local appelé confortatorio. «Il les encourageait, leur disait la sainte messe, dormait à leurs côtés, priait avec eux, riait et pleurait avec eux.» Le matin fatal arrivé, il encourageait encore le malheureux sur la charrette, lui parlait du ciel qui serait bientôt son partage et le menait ainsi jusqu'au pied du gibet du Rondò du Valdocco.[97]

Dès 1842, Cafasso s'était inscrit à la compagnie de la Miséricorde pour entrer plus facilement dans les prisons. «Il partageait dès lors avec les prisonniers, les pauvres et les malades le temps que ses occupations du Convitto laissaient libre: il ne sortait jamais simplement pour se récréer», écrit son biographe.[98] Ce professeur enrichissait de multiples exemples inattendus des cours de pastorale, qui «n'étaient /155/ pas seulement une étude abstraite, un travail de bureau: il appuyait tout sur la pratique», admirera don Bosco.[99]

Don Bosco chez les prisonniers

Il l'avait aussitôt pris pour maître de son âme. «Don Cafasso qui, depuis six ans, était mon guide, fut aussi mon directeur spirituel», écrivit don Bosco à propos de son temps de Convitto.[100] Or Cafasso, directeur d'âmes, croyait beaucoup à la puissance de l'expérience dans la formation d'un homme, en particulier d'un prêtre. «Don Cafasso commença par m'emmener dans les prisons», ajoutait le disciple. Le spectacle qu'il y découvrait était à lui seul une leçon. «J'appris vite combien grandes sont la malice et la misère humaines, écrira-t-il. Voir des tas de jeunes garçons, entre douze et dix-huit ans, tous sains, robustes, d'esprit éveillé, rester là oisifs, rongés par les insectes, privés de pain tant spirituel que matériel, cela me fit horreur. L'opprobre de la patrie, le déshonneur des familles, le dégoût de soi-même étaient personnifiés dans ces malheureux. »[101]

Don Cafasso l'orientait donc vers les jeunes en prison. Comme il le voyait faire par son modèle, le prêtre Bosco leur parlait, les distrayait, se liait d'amitié avec eux et s'efforçait de les instruire. Il leur apportait des douceurs, surtout du tabac, dont il avait les poches de soutane gonflées.[102]

Un jour viendra où il aidera don Cafasso dans la préparation de condamnés à mort. Mais, sauf une tentative avortée au dernier moment, il ne dépassera pas le stade du confortatorio. Sa sensibilité ne résistait pas à la simple approche du spectacle de la pendaison.[103]

L'épisode Garelli

Don Cafasso, petit prêtre maigre et déjà contrefait, avait une extraordinaire capacité de travail. Dans sa jeunesse il avait catéchisé les enfants de Castelnuovo. Répétiteur au Convitto, il donna un temps quelques leçons de religion à de petits Turinois dans l'arrière-sacristie de San Francesco d'Assisi, dite chapelle de saint Bonaventure. Un témoin[104] l'y a décrit assis dans un fauteuil, entouré d'enfants suspendus à ses lèvres, tandis que quelques convittori dépêchés par lui allaient en quérir d'autres hors de l'église dans les rues voisines. Selon Luigi Nícolis di Robilant, i1 n'est pas possible de déterminer l'année précise du début des catéchismes de Cafasso, mais de nombreuses /156/ dépositions (à l'occasion de son procès de canonisation) permettent «d'affirmer avec une absolue certitude qu'ils commencèrent bien avant 1841»,[105] c'est-à-dire avant l'entrée de don Bosco dans l'institution.

Très naturellement, le convittore Giovanni Bosco s'intéressa aux catéchismes de San Francesco d'Assisi. Lisons son récit des Memorie dell'Oratorio, qui est celui des balbutiements de l'oratoire Saint François de Sales et de l'oeuvre salésienne tout entière.[106] A peine entré au Convitto, une troupe d'enfants se mit à le suivre dans les rues, sur les places et «jusque dans la sacristie de l'église» de l'institut.[107] Son charisme agissait. En même temps, le spectacle des prisons où don Cafasso l'avait immédiatement introduit le faisait méditer sur le sort des jeunes délinquants. «Quels ne furent pas mon étonnement et ma surprise quand je m'aperçus que beaucoup d'entre eux sortis de prison avec le ferme vouloir d'une vie meilleure s'y trouvaient reconduits quelques jours après.» Une idée féconde germait peut-être déjà dans son esprit.[108] Plusieurs semblaient n'être ramenés en prison que parce qu'ils avaient été abandonnés à eux-mêmes. «Qui sait, si ces enfants avaient eu au dehors un ami qui eût pris soin d'eux, les eût aidés et instruits dans la religion les jours fériés, qui sait si on ne leur eût pas épargné ce malheur; ou si, du moins, le nombre de ceux qui reviennent en prison ne diminuerait pas?» Il en parla à don Cafasso, qui, à coup sûr, l'entretint de ses catéchèses dans le coretto de San Francesco. Il reçut ses conseils. «Le premier catéchiste de notre oratoire fut don Cafasso», dira et écrira un jour don Bosco.[109] Le moment de l'action décisive approchait.

Un incident banal fournit à don Bosco l'occasion de tenter quelque chose pour les jeunes errants à travers la ville «spécialement pour ceux sortis de prison. »[110] Le jour de la solennité de l'Immaculée Conception de Marie (8 décembre 1841), alors qu'il revêtait les ornements sacerdotaux dans la sacristie de San Francesco d'Assisi, un garçon parut, aussitôt repéré par le clerc de sacristie Giuseppe Comotti. Appartenait-il au groupe des amis de don Bosco, qui le suivaient «jusque dans la sacristie» de cette église?[111] Comotti prétendit lui faire servir la messe. Le garçon répondit qu'il en était incapable. «Et alors, que viens-tu faire ici?» Le clerc le chassa à grands coups de plumeau. Le traitement contraria don Bosco, qui fit aussitôt rappeler le jeune. Il reparut «tremblant et en larmes». Comme il n'avait pas encore assisté à la messe en ce jour de fête d'obligation, don Bosco l'invita à suivre la sienne. Après quoi, le prêtre et le jeune se mirent à /157/ bavarder dans l'arrière-sacristie (coretto), là où apparemment Cafasso avait donné des leçons de catéchisme. Le garçon - racontera don Bosco - s'appelait Bartolomeo Garelli, il était originaire d'Asti, il avait perdu son père et sa mère, morts l'un et l'autre; il avait seize ans, ne savait ni lire ni écrire, n'avait jamais communié et ne s'était confessé que longtemps auparavant, quand il était enfant.[112] Il n'osait fréquenter le catéchisme avec des petits de crainte de se trouver ridicule. Garelli acceptait de suivre des leçons avec son nouvel ami. Ce matin-là, on commença par le signe de la croix. Don Bosco expliquera un jour que le jeune revint le soir même et qu'il récita alors près de lui un fervent Ave Maria pour obtenir l'intercession de la Vierge immaculée dans cet apostolat naissant...[113]

En quelques jours fériés, le garçon réussit à apprendre l'indispensable, à faire une bonne confession, puis une sainte communion.[114] Et d'autres élèves se joignirent à lui. Au cours de l'hiver, don Bosco se limita à quelques grands garçons, de préférence sortis de prison.

«Je réalisai alors, écrivit-il, que si, à la sortie du lieu de leur punition, les jeunes trouvent une main bienveillante qui prenne soin d'eux, les assiste les jours fériés, tâche de les mettre au travail chez un honnête patron et leur rende de temps en temps visite en cours de semaine, ils gardent une vie honorable, oublient le passé, deviennent de bons chrétiens et d'honnêtes citoyens. »[115]

L'oratoire embryonnaire de 1842

«Telle fut la première naissance (primordio) de notre oratoire», observait notre saint à la suite de l'épisode Garelli, un oratoire qui, «avec la bénédiction du Seigneur, prit ce développement que je n'aurais certes pu alors imaginer. »[116]

Ce disant, il nous pose un problème particulier. Alors que, jusquelà, il n'avait parlé que de catéchèse et de prise en charge de jeunes sortis de prison, le terme d'oratoire surgit brusquement sous sa plume pour désigner l'oeuvre commençante. Au temps du Convitto, l'appellation ne fut, semble-t-il, que progressivement introduite dans le vocabulaire. Elle ne fut tout à fait acquise qu'en 1844.[117] Quelles influences avaient joué? L'action de don Cocchi aurait-elle fait réfléchir don Bosco? Entendait-il parler des oratoires milanais alors florissants?[118] Sans exclure ces incidences, il paraît préférable de penser d'abord à saint Philippe Néri. Ce saint fondateur d'oratoires romains avec prières, cantiques, prédications et distractions pour les jeunes, /158/ titulaire de l'église du séminaire de Chieri, était familier à don Bosco comme à don Cafasso.[119] Or, dès 1845, dans sa Storia ecclesiastica (p. 314-316), sous la question: «Par qui fut instituée la congrégation de l'Oratoire? », don Bosco écrira que Filippo «courait les places et les rues pour recueillir spécialement les garçons les plus abandonnés; il les réunissait en quelque endroit, et là, par d'agréables et innocents divertissements, les tenait loin de la corruption du siècle et les ínstruísait dans les vérités de la foi. » Le rédacteur de cette réponse était certainement convaincu d'avoir imité à Turin le saint Florentin durant les années précédentes. Son oeuvre, née plus catéchisme qu'«oratoire» au sens donné à ce terme sous l'influence de Filippo lui-même, avait aussitôt évolué. Prières, chants religieux et sermons y tenaientune grande place.[120]

Dès l'aube de 1842, don Bosco chercha, pour le consolider, à donner des assises un peu fermes à ce «petït oratoïre.»[121] Son intention était de réunir des enfants en danger moral et, de préférence, ceux qui étaient sortis de prison. Pour la discipline et la moralité de son monde, il s'assura le concours de quelques autres jeunes de bonne conduite et suffisamment instruits. C'est ainsi que son catéchisme prit des allures philippines. Les éléments plus sûrs l'aidaient, non seulement à maintenir l'ordre du groupe, mais à lire des histoires et à chanter des cantiques. Sans chants et lectures distrayantes, les réunions dominicales n'eussent été qu'«un corps sans âme», écrira-t-il. Le jour de la Purification (2 février 1842), fête d'obligation chômée, les garçons étaient au nombre d'une vingtaine et don Bosco leur faisait chanter pour la première fois le cantique: Louez Marie, langues fidèles... Il calculait qu'à l'Annonciation (25 mars) ils atteignaient la trentaine.[122] Cette fête mariale fut soulignée: le matin, les catéchisés s'approchèrent des sacrements; le soir, on leur fit chanter un cantique et, après le catéchisme, ils eurent droit à un sermon sous forme d'esempio, autrement dit d'histoire édifiante. Le coretto de Garelli ne suffisait plus: le groupe se transporta dans une chapelle proche de la sacristie de San Francesco d'Assisi.

C'était surtout des tailleurs de pierre, des maçons, des stucateurs, des paveurs, des plâtriers-encadreurs..., venus à Turin depuis leurs villages d'origine. Ne fréquentant pas les églises et sans compagnons sur place, ils risquaient de commettre beaucoup de sottises en dehors de leurs jours de travail.

Au printemps, la forme de l'oratoire embryonnaire était trouvée. Chaque dimanche et jour de fête de précepte, les jeunes avaient, le /159/ matin, le loisir de s'approcher des sacrements (confession et communion). Une fois par mois, un samedi et un dimanche leur étaient spécialement désignés pour cela. L'après-midi, à une heure déterminée, on chantait un cantique, on apprenait son catéchisme, on écoutait un esempio. Avant la dispersion un cadeau était distribué, soit à tous uniformément, soit tiré au sort pour les gagnants,

La direction du Convitto, don Guala et don Cafasso, loin de s'inquiéter de l'intrusion dans l'institut d'une troupe de garçons certainement peu soucieux de silence et de paix, entreprit de les gâter. Aux jours de confession et de communion, ils leur rendaient visite et racontaient une histoire édifiante. Don Guala, qui ne manquait pas de ressources, donnait pour eux à don Bosco des images, des feuillets, de petits livres, des médailles et de petites croix. A l'occasion il lui versait aussi de l'argent. De la sorte, don Bosco pouvait procurer à certains des vêtements et à d'autres du pain, jusqu'au jour où ils seraient enfin embauchés. Don Guala l'autorisa parfois à rassembler sa «petite armée» dans la cour voisine de l'église pour qu'elle puisse s'y divertir. Si l'emplacement le lui avait permis, elle aurait facilement atteint «plusieurs centaines», estimait don Bosco, obligé de la contenir à quatre-vingts environ. Quand arriva la fête de la patronne des maçons, la Sainte Anne (26 juillet), don Guala se mit en frais. Il offrit au groupe une collation après les offices dans la grande salle du Convitto dite des conférences. Du café, du lait, du chocolat, des croissants, des brioches, des gâteaux de semoule et d'autres galettes très appréciées des enfants leur furent généreusement servis. On peut imaginer «le bruit que fit cette fête, et combien y seraient venus si le local l'avait permis», écrivit don Bosco.

Celui-ci consacrait aux jeunes tous ses dimanches du Convitto. Et, en semaine, pendant ses (nombreuses) heures de liberté, il leur rendait visite dans les ateliers et sur les chantiers où ils travaillaient. Les jeunes étaient très fiers de voir un ami prendre soin d'eux. Et ces contacts convenaient aux patrons, qui tenaient plus facilement des garçons surveillés pendant la semaine et surtout les jours fériés, quand augmentaient les tentations de multiplier les frasques. Enfin, le samedi, don Bosco allait dans les prisons avec des sacoches remplies soit de tabac, soit de fruits, soit de petits pains, toujours, dira-t-il, «pour les garçons qui avaient eu le malheur d'y être conduits, afin de se lier d'amitié avec eux et de les attirer à l'oratoire quand ils auraient le bonheur d'en sortir.»[123]

/160/

Les exercices spirituels de Sant'Ignazio sopra Lanzo

Vers la fin de 1841-1842, don Bosco participa à une série d'exercices spirituels organisés près de Lanzo. Ces exercices, pratiqués sous la conduite de don Guala et intégrés à l'année scolaire, contribuaient à la formation du convittore de San Francesco d'Assisi.[124]

Le sanctuaire de Sant'Ignazio, élevé en 1727 par les jésuites à l'emplacement d'une chapelle, près de Lanzo, c'est-à-dire à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest de Turin, se dressait isolé sur un contrefort au bord d'un massif alpestre. Il avait été intégré à la mense archiépiscopale de Turin après la suppression de la Compagnie de Jésus (21 juillet 1773) et quelques années d'incertitude. En 1807, les deux hommes actifs de l'Amicizia cristiana, Brunone Lanteri et Luigi Guala, désignés par l'archevêque Della Torre pour assurer les exercices spirituels aux prêtres du diocèse de Turin, avaient opté pour ce site à quelque mille mètres d'altitude, d'un calme idéal et dans un air très pur, de surcroît patronné par le maître incontesté des retraitants chrétiens. Le résultat avant été jugé satisfaisant, l'expérience serait répétée. Au printemps suivant, l'archevêché avait procédé à l'aménagement correct du local annexe du sanctuaire pour le transformer en véritable maison d'exercices pour prêtres et pour laïcs. Et, dès le 6 juillet 1808, une retraite avait commencé marquant l'ouverture officielle de l'établissement. Sous la direction de don Guala, que Mgr Della Torre nomma en 1814 administrateur du sanctuaire, les exercices spirituels de Sant'Ignazio deviendraient l'une des institutions les plus caractéristiques du diocèse de Turin.[125]

En ce mois de juin 1842, le paysage grandiose et fleuri de Sant'Ignazio pouvait faire rêver les âmes romantiques. Mais, quand il franchit le seuil de cette maison, le retraitant Bosco entra dans un système contraire aux éventuelles fantaisies des amateurs de pieux exercices. En effet, don Guala réglementait ceux de Sant'Ignazio avec la même minutie que les études pastorales des ecclésiastiques du Convitto. La série d'exercices durerait du 7 au 15 juin, soit sept jours pleins, auxquels s'ajouteraient ceux de l'ouverture et de la clôture. Deux prédicateurs, l'un chargé des conférences de méditation, don Guala lui-même, l'autre des instructions, le père jésuite Minini, les dirigeraient. Les Norme, que don Guala avait rédigées à l'intention des directeurs des exercices, imposaient de lire aux retraitants, lors de la cena (dîner) d'ouverture, un Avviso en onze points qui leur signifiait /161/ les exigences du règlement intérieur. Ils étaient «rassemblés en cet endroit solitaire pour penser sérieusement à leur âme, à Dieu et à l'éternité». Le respect de la paix des lieux et la dignité de la prière commune les y aideraient. Hormis les temps de récréation à la suite des deux principaux repas, le silence devrait être rigoureusement gardé dans les couloirs et à table. On n'entrerait jamais dans la chambre d'autrui. Nul ne se promènerait dans les corridors, incitation trop tentante aux conversations intempestives. Quand ils s'y rencontreraient les retraitants éviteraient de se saluer et même de se fixer du regard. Ils auraient soin de réciter l'office ensemble, en deux choeurs, sans précipitation, en respectant la pause de l'astérisque et sans jamais entamer un verset, non seulement avant la fin du précédent, mais encore sans un temps (respiro) d'intervalle après celui-ci. Ils étaient priés de ne pas s'éloigner de la propriété, de ne pas se réfugier dans leurs chambres ou à l'église aux heures de détente, de ne pas écrire de lettres, sauf nécessité évidemment... «Enfin, déclarait l'Avviso, on espère que tous se feront un devoir religieux de conserver le recueillement et d'être (entre soi) de réciproque édification. Que l'on garde imprimé dans l'esprit le célèbre avertissement de saint Arsène: Fuge, tace, quiesce, haec sunt principia salutis (Fuis, tais-toi, reste tranquille, tels sont les principes du salut).»

L'horaire des exercices était astreignant. Le matin. 5 h 30. Lever. - 6 h. Prime. Points de méditation et leur reprise en chambre. - 7 h 45. Messe. Tierce. Café en chambre. - 9 h 30. Sexte. Instruction. Réflexion en chambre. - 11 h 30. None. Lecture à l'église. - 12 h. Angélus. Déjeuner. Detente - L'après-midi. 14 h. Litanies de la sainte Vierge à l'église. Repos jusqu'à 15 h 25. - 15 h 30. Vêpres. Instruction. Réflexions en chambre. - 17 h 30. Matines et laudes. Méditation et reprise. - 19 h 45. Chapelet. Angélus. Dîner et détente. - 21 h 30. Litanies des saints à l'église. Repos.[126]

Don Bosco prit note des méditations de don Guala et des instructions du P. Minini.[127] Les thèmes des méditations furent classiques: 1) la fin de l'homme, 2) le péché, 3) la mort, 4) le jugement universel et l'enfer, 5) la miséricorde de Dieu et les Deux Etendards, 6) le Christ modèle, 7) les moyens de salut, 8) le paradis et l'amour de Dieu. Le P. Minini, après une exhortation à bien suivre les exercices (premier jour) et une introduction sur la dignité du sacerdoce et la sainteté du prêtre (deuxième jour), divisa assez arbitrairement (le contenu ne répondait pas aux titres) en deux sections ses instructions toutes centrées sur la personne du prêtre: a) le prêtre représente Dieu devant les /162/ hommes, b) le prêtre représente l'homme devant Dieu. Le prêtre, rappelait-il, évite à tout prix de verser dans la tiédeur spirituelle et, pire, d'être objet de scandale pour le peuple chrétien (troisième jour). Il prend donc les moyens d'observer la continence, vertu qui lui est indispensable (quatrième jour). Il est homme de prière (cinquième jour) et rempli de zèle pour le salut des âmes (sixième jour); il s'efforce d'acquérir la science suffisante dans son état et, par ses sermons, d'instruire utilement les fidèles (septième jour). Pasteur d'âmes, il se soucie en permanence de l'honneur de Dieu et de la charité envers le prochain, il récite son bréviaire digne, devote, attente (huitième jour). Confesseur, il n'oublie pas qu'il est à la fois père, juge et médecin. Enfin, s'il célèbre la messe, il soigne ses dispositions intérieures en songeant à la dignité ineffable du saint sacrifice, et aussi son comportement extérieur, notamment par une longue action de grâce après avoir célébré (neuvième et dernier jour).

Don Bosco développa certaines notes, en particulier sur le Christ modèle du prêtre et sur la charité sacerdotale, thèmes qui l'avaient probablement davantage intéressé. Le Christ, relevait-il, est pour le prêtre un modèle d'humilité, un modèle de soumission à la volonté de Dieu et un modèle de mansuétude à la manière de saint François de Sales, qui parvint à devenir doux malgré un tempérament ardent (focoso). L'archevêque Chiaveroti aurait grandement approuvé les leçons du P. Minini sur le zèle apostolique, telles que don Bosco les enregistra. «Tout prêtre est tenu au zèle des âmes, parce que celui qui vit de l'autel doit servir l'autel. C'est le seul moyen de mettre son âme en sûreté. La charité, c'est l'arbre, le zèle, son fruit; la charité est le soleil, le zèle, la chaleur et l'eau qui irrigue. Il doit être affable, la charité est affable. On attrape plus de mouches avec une goutte de miel qu'avec un baril de vinaigre (S. François de Sales). Caritas non aemulatur, elle n'est pas jalouse. Pas de divisions entre prêtres, non plus qu'avec les autres séculiers. In dubiis libertas, in omnibus caritas. Liberté en matière douteuse, charité en tout. Caritas patiens est, la charité est patiente, pas envieuse, quels que soient (le régime de) vie ou le ministère (exercé), du moment que des âmes sont gagnées à Dieu. Non agit perperam. Elle n'agit pas en vain, inutilement. Etre zélé en temps opportun, toujours avec douceur. Non quaerit quae sua surit, sed quod Jesu Christi. Elle ne recherche pas son propre bien, mais celui de Jésus Christ. Prêter grande attention à cette phrase. Non quaestum lucrum animarum, sed quaestum pecuniarum. Certains ne font pas la quête pour gagner des âmes, mais la quête de l'argent. Ne /163/ pas prêter le flanc au soupçon de la recherche du lucre dans la prédication, la convoitise des charges ou des offices ecclésiastiques. Fuir les contrats, les négoces, l'enrichissement de la parenté, 1a constitution de pécules. Gardez-vous de l'avarice...»[128]

La prédication de Sant'Ignazio proposait au jeune prêtre Bosco un type d'apostolat sacerdotal doux, patient et surtout généreux, qui le marquerait définitivement.

Les prédications du convittore Bosco

Le convittore Bosco s'exerçait lui-même à bien prêcher. Composait-il une série en forme de méditations pour exercices spirituels comme le règlement du Convitto le lui demandait? Les archives salésiennes conservent un petit cahier de schémas de sermons autour du thème da jubilé intitulé: Prediche e squarci di Eloquenza sacra (Sermons et morceaux d'éloquence sacrée), qui date peut-être des années 1841-1844.[129] Don Bosco disait seulement avoir prêché dans «certaines églises» de Turin, à l'hôpital de la Charité, à l'Albergo di virtù (que nous savons être un centre de formation professionnelle); au collège San Francesco da Paola et dans les prisons, lors de «triduums, de neuvaines ou d'exercices spirituels. »[130]

Toutefois, une partie de ses sermons du temps, bien datés, prononcés ou non, ont été conservés et nous donnent une idée du style de sa prédication de jeune prêtre.[131] Leurs thèmes: la fin de l'homme, la mort, le péché, la mort du pécheur.. la miséricorde de Dieu, l'eucharistie, la dévotion mariale ou la sainteté, étaient communs au dixneuvième siècle. Don Bosco en avait puisé la matière dans les Exercices de saint Ignace et les écrits de Paolo Segneri ou de saint Alphonse de Liguori. Il recopiait ces auteurs ou leurs disciples, tels que le jésuite piémontais du dix-septième siècle Carlo Gregorio Resignoli[132]  ou le prêtre ligure son contemporain Antonio Francesco Biamonti.[133]

Son panégyrique de saint Louis de Gonzague préparé pour un public jeune en juin 1844 a été analysé.[134] Il nous instruit sur sa méthode, avec les enfants tout au moins. Une petite vie, oeuvre alors récente d'Antonio Cesari, lui avait fourni la matière du développement du discours.[135] Pour décrire les vertus de son saint, il ne modifia qu'à peine les phrases du biographe, Il les offrait en modèles à de jeunes auditeurs désireux, au moins par hypothèse, de «se faire saints». Grâce à elles, Luigi avait connu une mort souriante et gagné la vie éternelle. Le thème désormais favori de notre éducateur, de la /164/ sainteté possible dès l'enfance et la jeunesse, courait déjà dans ce discours. En conclusion, don Bosco dégageait de sa suite d'esempi, tous plus surprenants les uns que les autres, deux leçons principales à l'usage de ceux qui l'écoutaient: 1) prier saint Louis et 2) fuir les mauvaises compagnies. Lisons:

«Elle vous plaît, chers jeunes, la mort de Luigi? Oui, sans doute. Si sa mort glorieuse vous plaît, imitez ses vertus, et vous serez saints comme lui. Si Luigi, à votre âge, parmi les mêmes occupations que vous, au milieu de dangers identiques et plus grands que les nôtres, si Luigi a pu quand même se faire saint, pourquoi ne pourrions-nous pas en faire autant nous-mêmes? Et comment y parvenir? Prier saint Luigi qu'il nous aide à le suivre dans ses vertus. Et ce que vous devez particulièrement lui demander, c'est la fuite des mauvais camarades. Retenez bien ceci: la fuite des mauvais camarades. Je le répète: fuite des mauvais camarades... »

Cette répétition ne lui suffisait pas. Jusqu'aux dernières lignes de son discours il insistait sur le double thème de la prière à Luigi et de la fuite des mauvaises compagnies. Il s'était lui-même méfié de ces sortes de compagnons à l'école et au séminaire; et les confidences de détenus, qui s'étaient bêtement jetés dans la gueule et sous les griffes des loups de la ville et avaient ensuite payé durement leur sotte témérité, le persuadaient que là était le danger courant pour la jeunesse qu'il connaissait. Le prédicateur Bosco ne s'embarrassait pas de considérations théologiques sur la grâce et la libre coopération de l'homme. Il préférait les comparaisons prises dans la nature (le choix des fleurs d'un jardin au début du panégyrique de saint Louis), alignait des exemples concrets, formulait des conseils pratiques et répétait inlassablement des exhortations à vivre vertueux et à choisir très haut ses modèles d'existence.

Notre prédicateur désormais formé ne changera plus de style d'exposition.

Les premières confessions

Au bout de deux années de Convitto, don Bosco passa l'examen dit «de confession». Le 10 juin 1843, l'archevêque Fransoni lui délivra les lettres qui lui reconnaissaient le pouvoir de confesser.[136] Cet instrument d'apostolat prit immédiatement, nous confie-t-il, une place dominante dans son ministère auprès des jeunes dans les prisons, dans son «oratoire» et «partout où (il) était appelé». La fréquentation des /165/ malades des hôpitaux lui valait alors une dermatose avec pétéchies dont il conservera les traces.[137] Les jours fériés, il aimait voir son confessionnal de San Francesco «entouré de quarante ou cinquante jeunés garçons», capables d'attendre pendant des heures leur tour de confession.[138]

Il nous est permis d'entrer dans ce confessionnal si dévotement assiégé pour nous familiariser avec une pastorale devenue étrange en bien des endroits. Don Bosco suivait à coup sûr les leçons de saint Alphonse, qui avait consacré au confesseur de jeunes un long paragraphe: «Comment se comporter avec les enfants, les adolescents et les jeunes filles », aussi bien de la Praxis confessarii[139] que de l'Homo apostolicus.[140]

Le confesseur, enseignait-il, doit traiter les jeunes avec une grande charité et, autant que possible, avec une grande douceur. Il commence par vérifier s'ils connaissent les principes de la foi. S'ils les ignorent et que lui-même en a le temps, il les instruit avec patience; sinon, il les adresse à une autre personne, pour qu'ils apprennent au moins les «choses» nécessaires au salut.

Lors de la confession proprement dite, le confesseur, dans un premier temps, veille à ce que l'enfant avoue de lui-même les péchés dont il se souvient. Puis il l'interroge. Saint Alphonse alignait les questions à lui poser si le confesseur le jugeait utile. 1) Aurait-il par honte caché une faute grave? 2) A-t-il blasphémé contre les saints ou les jours saints ou encore juré en mentant? 3) A-t-il omis d'entendre la messe les dimanches et jours de fête de précepte? 4) A-t-il désobéi à ses parents, leur a-t-il manqué de respect, s'est-il moqué d'eux, les a-t-il frappés ou insultés? (Saint Alphonse rappelait ici que, dans ce cas, le confesseur devait exiger que les enfants demandent pardon à leurs parents gravement insultés.) 5) A-t-il commis le péché d'impureté? Saint Alphonse invitait à se montrer très prudent sur ce chapitre. Le confesseur commence par des généralités. Il demande si l'on a dit des grossièretés, si les jeux avec d'autres garçons ou filles ont été menés au grand jour. Enfin, si l'on a commis des actions impures. Le nombre accroissant la gravité, il devait s'en informer. «Et maintenant, dis-moi, combien de fois as-tu fait cela?» Si l'enfant se dérobe, le confesseur continue: «Cinq fois, dix fois?» Il lui demande aussi avec qui il dort et si, au lit, il a joué avec ses mains. 6) A-t-il volé, endommagé le bien d'autrui? 7) A-t-il médit de quelqu'un, l'a-t-il calomnié? 8) S'estil confessé et a-t-il communié à Pâques? A-t-il mangé de la viande les jours défendus?

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Saint Alphonse voulait qu'on accordât une attention particulière à l'absolution des enfants. Si le confesseur juge que son pénitent a un usage suffisant de sa raison, soit parce qu'il s'est confessé distinctement, soit parce qu'il a correctement répondu à ses questions, et s'il apparaît qu'il comprend déjà que, par son péché, il a offensé Dieu et mérité l'enfer, il l'absout s'il lui semble suffisamment disposé. Les jeunes récidivistes en matière grave sont traités comme les adultes. Autrement dit, à moins de signes extraordinaires de repentir, l'absolution leur est différée. Mais si le pénitent, d'après son comportement (il se tient mal durant la confession, regarde à droite et à gauche, joue avec ses doigts, intervient à tort et à travers) fait douter du plein usage de sa raison, en cas de danger de mort ou en vue de l'accomplissement du précepte pascal, il est absous, mais sous condition, surtout s'il a avoué une faute supposée mortelle. Il convient en effet, pour une cause juste, d'administrer le sacrement sous condition; or libérer un enfant de l'état de damnation, si, par hasard, il y était tombé, est une cause juste. On agit de même si l'enfant est récidiviste, car, pour ceux qui jouissent d'une parfaite capacité de discernement, l'absolution n'est différée que dans l'espoir que, passé le délai, ils reviendront mieux disposés. Un espoir très problématique dans le cas d'enfants qui ne jouissent pas complètement de leur raison. D'après l'opinion probable d'un grand nombre de docteurs, écrivait encore saint Alphonse, les enfants aux dispositions douteuses peuvent - pour le moins au bout de deux ou trois mois - être absous sous condition même s'ils ne s'accusent que de péchés véniels, afin de n'être pas longtemps privés de la grâce sacramentelle et peut-être même de la grâce sanctifiante si, par hasard, ils avaient la conscience souillée d'une faute grave qui leur fût cachée.

Enfin, dernier acte du sacrement, le confesseur veille à ce que les enfants émettent en vérité l'acte de contrition nécessaire à la validité de l'absolution. Car le confesseur est lui-même fautif s'il se prête à un simulacre et pardonne au nom du Christ, non seulement un pécheur qui ne regrette rien et ne prétend rien changer à ses habitudes coupables, mais même celui qui n'ébauche pas un sentiment de contrition d'avoir offensé son Dieu. Pour cela, il demande par exemple à son jeune pénitent: «Aimes-tu Dieu, ton Seigneur si grand et si bon, qui t'a créé, qui est mort pour toi, etc.? Tu as offensé ce Dieu, il veut te donner son pardon. Et toi, tu dois espérer qu'il te pardonnera à cause du sang de Jésus Christ. Mais il faut te repentir. Qu'est-ce que tu dis? Regrettes-tu de l'avoir offensé, etc.? Sais-tu que, par ces injures /167/ que tu as faites à Dieu, tu as mérité l'enfer? Regrettes-tu de les avoir commises? Mon Dieu, je ne veux plus t'offenser, etc.» Quant à la pénitence à imposer, qu'elle soit, dans la mesure possible, légère et d'exécution immédiate, sinon l'enfant l'oublie ou l'omet.[141]

Saint Alphonse complétait son paragraphe par des avis aux confesseurs que des adolescents interrogent sur le choix de leur futur état de vie: vie religieuse, sacerdoce séculier ou mariage. Quelques-unes de ses considérations plus ou moins surprenantes frappaient probablement don Bosco. Le confesseur devait veiller à ce que l'aspirant à la vie religieuse ne soit pas poussé par ses parents à entrer dans une communauté de «non-observants». Pour ce bon connaisseur des monastères et des couvents, vie religieuse ne signifiait pas automatiquement pratique de la perfection. Et puis il ne fallait encourager un jeune à devenir prêtre séculier qu'après une longue expérience probatoire. Saint Alphonse ne croyait guère à la vertu d'un jeune homme ordinaire: avis rara (oiseau rare), disait-il. Et les prêtres séculiers, soumis aux mêmes obligations que les religieux, demeurent en outre exposés aux «dangers du monde». Quant au mariage, la question principale était celle de l'honneur ou du déshonneur de la famille, dont le confesseur avait toujours à se préoccuper.

La longueur de ces explications ne devrait pas nous tromper sur les confessions de San Francesco d'Assisi. Don Cafasso était expéditif. On ignore combien de temps duraient les confessions à don Bosco pendant ses années d'apprentissage. Mais si l'on en juge par son comportement successif, à l'imitation de son maître spirituel, ses questions et ses monitions devaient déjà être habituellement brèves. A cette étape de sa vie, don Lemoyne croyait pouvoir témoigner:

«Don Bosco avait bien compris son maître don Cafasso de sainte mémoire: même charité dans l'accueil des pénitents, même précision dans l'interrogation et même brièveté dans la confession, de sorte qu'en quelques minutes il délivrait les consciences les plus embrouillées; même concision dans les mots pour exciter au repentir, qui entraient dans l'âme et y restaient gravés; même prudence dans la proposition des remèdes. Qui eut la chance de se confesser à don Bosco se souvient toujours de la force et de l'onction de ses conseils, je l'ai moi-même expérimenté. »[142]

Les exhortations de don Cafasso

La Providence offrait alors trois modèles au convittore Giovanni Bosco. Les deux premiers, Luigi Guala et Giuseppe Cafasso, nous /168/ sont devenus familiers. Don Bosco leur joignait dans ses Memorie Felice Golzio, encore convittore, mais qui, «par son travail inlassable, son humilité et sa science, était un véritable soutien ou mieux un bras solide pour Guala et Cafasso. »[143] «Les prisons, les hôpitaux, les chaires, les instituts de bienfaisance, les malades à domicile, les villes, les campagnes, et, peut-on dire, les palais des grands et les cabanes des pauvres, éprouvaient les effets salutaires du zèle de ces trois flambeaux du clergé turinois», écrivit-il non sans emphase.[144] Au Convitto, il ne dépendait que de lui, assurait-il, de marcher sur leurs traces, de reproduire leur savoir et d'imiter leurs vertus.

Toutefois, des trois, son directeur spirituel don Cafasso, entre les mains de qui il remettait toutes les «décisions», tous les «projets» et toutes les «actions» de sa vie, lui était certainement le plus cher et le plus proche.[145] Or, au début de l'année scolaire 1843-1844, le relief de ce jeune maître augmentait encore dans l'institution. Des infirmités qui paralysaient ses membres inférieurs obligeaient don Guala à lui céder les conférences de l'après-midi. Cafasso les ajouta aux leçons de la matinée, de plus en plus suivies par des étrangers à l'institution.[146] On s'y pressait.[147]

Cette même année scolaire, le cycle des études du Convitto étant de deux ans, don Bosco, désormais en possession des pouvoirs de confesser, aurait pu entrer dans le ministère actif. Pour une raison ou pour une autre, il demeurait encore dans l'établissement. Selon une tradition salésienne qui paraît fondée, don Guala lui confiait une charge de «répétiteur extraordinaire. »[148] En 1843-1844, il aurait donc plus ou moins collaboré avec don Cafasso, non seulement dans les prisons, les chaires et les confessionnaux, mais jusque dans l'enseignement du Convitto.

Cet enseignement de don Cafasso, qui couvrait l'ensemble des traités de théologie morale, des actes humains aux contrats et aux obligations liées aux divers sacrements, subsiste plus ou moins pour nous dans une longue suite de notes dûment rassemblées à la fin du siècle dernier pour son procès informatif de béatification et canonisation.[149] On y distingue: 1) des remarques interfoliées dans un exemplaire des Commentaria theologiae moralis d'Antonio Alasia, dont une édition en huit petits volumes avait paru à Turin en 1830-1831 chez les héritiers Botta; et 2) une série de brèves «dissertations» et «analyses de questions» à partir de cette même théologie morale. Reconnaissons que ces diverses notes ne présentaient rien de bien original. Les étudiants de don Cafasso étaient surtout frappés par les réflexions /169/ et les excursus ascétiques de leur maître pendant ses cours. Selon Mgr Bertagna, témoin particulièrement autorisé de son procès de canonisation, «il lui était difficile de faire un cours sans y insérer quelque bon principe d'ascétique, principe qu'il ne destinait pas aux spéculations de l'esprit, mais qu'il avait le don d'imprimer dans le coeur. Quand arrivait une fête de dévotion, la conférence devenait plus ascétique  que morale. »[150]

Les leçons spirituelles de don Cafasso concernaient directement le clergé. Au seuil de son ministère, don Bosco reçut de don Cafasso une certaine image du bon prêtre, qu'il porterait en lui au long de son existence. Il n'est pas impossible de la reconstituer. Elle paraît, brossée de pied en cap, dans une double série de sermons d'exercices spirituels rédigés par don Cafasso et soigneusement édités après sa mort.[151]

Le prêtre, enseignait-il, est par nature un homme comme un autre. Mais la dignité à laquelle il est élevé le rend «le plus grand de tous les hommes de ce monde» et la situe à mi-chemin entre Dieu et l'homme, au-dessous de Dieu et au-dessus de l'homme, moindre que Dieu et plus qu'un homme. Malheureusement, poursuivait-il, beaucoup trop de prêtres perdent leur dignité «dans la fange de ce monde, dans les trafics, dans les affaires, dans les divertissements, par les rues, par les maisons, avec des gens de toute sorte, comme s'il n'y avait pas de différence entre le prêtre, le rentier, le vagabond, le mondain et, parfois, l'impie. Pauvres ecclésiastiques! » Le prêtre conscient tient son rang. Par la grâce de sa vocation, il a été séparé des autres, élevé et comme transformé en un autre homme. Un mode de vie commun ne peut donc lui convenir, ses moeurs doivent le distinguer. Sel de la terre, lumière du monde, non seulement il évite le péché, mais il refuse de merer une vie trop ordinaire: sommeil, oisiveté, fréquentations douteuses, mauvaise tenue à l'église. Homme différent, homme séparé, l'ecclésiastique a, dans la société, une autre gravité, une autre modestie, une autre attitude, un autre comportement que le commun des fidèles, de sorte qu'à le voir on puisse dire immédiatement qu'il est différent. Sa vertu ne peut être ordinaire, elle doit être supérieure. «Nous ne sommes pas des anges», objectent les clercs. Certes! Mais, s'ils ne sont pas meilleurs que les laïcs, ceux-ci le leur reprocheront à juste titre, ils seront pour eux des objets de scandale. En somme, parce qu'il est différent par la dignité, par le caractère, par les pouvoirs, par les capacités, le prêtre doit se distinguer dans sa manière de percevoir, de parler et d'agir, en un mot dans toutes ses moeurs.[152] Sa modestie d'une part, sa délicatesse de conscience de l'autre, doivent être excep-/170/ tionnelles.[153] Il «fuit le monde.»[154] La vie qu'il mène est systématiquement «exemplaire.»[155] Ses «conversations», c'est-à-dire, dans le langage de don Cafasso, ses participations aux réunions familières et distrayantes, sont toujours surveillées. «... Qu'il parle, qu'il s'entretienne, qu'il soit familier, qu'il rie, qu'il joue même avec autrui, peu importe, sa conversation est celle d'un saint, celle d'un prêtre, celle d'un apôtre. »[156] Le zèle de la cause de l'honneur de Dieu et du salut des âmes l'imprègne et le transporte. Pour don Cafasso, le clerc est un soldat toujours en bataille contre le péché. «Dieu a mis un homme sur la terre, pour que les autres soient sauvés, et cet homme est l'ecclésiastique. »[157] «Voici donc en quelques mots la fin, le but et la mission de l'ecclésiastique sur la terre: lutter, lutter continuellement, lutter énergiquement contre le péché. A cela tendent, en cela se résument tous ses devoirs, toutes ses obligations d'homme destiné au bien public. Il doit s'engager dans cette lutte avec tout son zèle, avec toute son activité, consumer toutes ses forces dans cette bataille et y persévérer jusqu'au dernier souffle de sa vie mortelle. »[158] Le prêtre zélé, qu'il soit curé, chapelain ou maître d'école, n'aura peut-être pas grande science, ne sera pas spécialement docte et éloquent; il n'aura pas bonne santé ni tellement de prestance. Il n'importe, il a du zèle et cela suffit. «Dans ces cas, on peut vraiment dire que Dieu et l'Eglise ont des hommes à eux, de vrais soldats, de vrais apôtres, de vrais défenseurs, sur qui compter dans l'épreuve et le combat. »[159]

Les discours et les exhortations de don Cafasso nourrissaient et renforçaient la générosité naturelle et la vigueur combative du convittore Bosco. Lui aussi confesserait, parlerait, écrirait pour Dieu. Dieu n'a que faire des soldats de parade et des peureux qu'un coup de vent jette au sol. Honte aux oisifs! En ce premier semestre de 1844, dans la paix studieuse du Convitto il se disposait à une vie de lutte au service de Dieu et des âmes à sauver. Le prêtre ne se ménage jamais. «On se reposera en paradis», allait-il répondre à la marquise de Barolo.