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La priorité de la mission salésienne parmi les jeunes d’aujourd’hui_Rossano Sala

La priorité de la mission salésienne parmi les jeunes d’aujourd’hui

Rossano Sala sdb

 

Je souhaite à tous et à chacun une bonne journée.

Nous allons vivre ensemble trois matinées de spiritualité, rythmées par les trois thèmes principaux de notre Chapitre Général. Ce sont des matinées de « spiritualité », et donc nous ne devons rien produire de particulier. Mais nous sommes appelés à faire la chose la plus importante, c'est-à-dire créer le climat spirituel nécessaire pour faire face aux défis de notre Chapitre Général. Nous sommes appelés à rendre concrète, continue et habituelle cette ouverture à l'action de l'Esprit sans laquelle aucun acte ultérieur ne pourra puiser à sa propre source et ne portera donc pas les fruits espérés.  

Nous ne sommes pas réunis ici pour faire du marketing pastoral ou même pour planifier notre action éducative. Et pas même principalement pour produire un document ou procéder à des élections. Notre tâche prioritaire est d'écouter la voix du Père, de nous laisser guider par son Esprit et d'entrer dans les sentiments de son Fils. Nous sommes appelés à vivre l'attitude de Marie, pour pouvoir ensuite nous activer comme Marthe : « Marie, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole. » (Lc 10,39)[1]

Conscients que tout progrès ne peut que venir d'une disponibilité renouvelée à l'action de l'Esprit, nous cherchons, en cette première matinée, à entrer sur la pointe des pieds dans le premier noyau sur lequel nous devrons délibérer dans les semaines à venir : La priorité de la mission salésienne parmi les jeunes d'aujourd'hui. Ce ne sera pas une tâche facile, car nous aurons besoin d'un regard attentif sur les jeunes d'aujourd'hui et d'un regard profond sur l'essence de la mission salésienne : ce n'est qu'alors que nous pourrons vraiment identifier quelques priorités articulées capables de redonner de la vigueur à notre action éducative et pastorale avec et pour les jeunes.

Comme le suggère l'Instrumentum laboris - Document de Travail de notre Chapitre Général, j'ai choisi d'aborder ce premier noyau de la mission en me laissant inspirer « surtout par les passages de l'Évangile où Jésus rencontre les jeunes et par les passages des Mémoires de l'Oratoire[2] où Don Bosco, en commençant son œuvre, identifie les priorités de la mission. » Cherchons donc immédiatement « les critères d'inspiration » de l'action de Jésus et « les raisons profondes » des choix vocationnels de Don Bosco.

 

1. Les critÈres d’inspiration de l’action de jÉsus en faveur des jeunes

 

Comme le dit bien l’article 11 de nos Constitutions Salésiennes, « l’esprit salésien a son modèle et sa source dans le cœur même du Christ, apôtre du Père. » Et il continue en disant que

« Dans notre lecture de l’Évangile, nous sommes particulièrement sensibles à certains traits de la figure du Seigneur : sa gratitude envers son Père pour le don de la vocation divine à tous les hommes, sa prédilection pour les petits et les pauvres, son ardeur à prêcher, à guérir et à sauver devant l’urgence du Royaume qui vient ; son attitude de Bon Pasteur qui conquiert par la douceur et le don de soi ; son désir de rassembler ses disciples dans l’unité de la communion fraternelle. »

Il m'a donc paru utile et nécessaire d'attirer votre attention sur quelques rencontres de Jésus avec les jeunes, afin que nous puissions vraiment nous mettre en harmonie avec l'attitude, le style et la méthode du « tout premier et plus grand évangélisateur » (cf. Evangelii Gaudium, n. 12 ; Evangelii Nuntiandi, n. 7). Je souhaite prendre en considération quatre rencontres qui ont été mises en valeur dans le cheminement synodal des trois dernières années, en laissant aussi chacun de vous libre de prendre en considération d’autres rencontres entre Jésus et les jeunes dans les Évangiles, qu’il retiendra comme significatif pour lui et pour le cheminement du Chapitre Général que nous commençons.

 

  • La priorité de la mission : l’attention de Jésus pour les jeunes les plus pauvres et les plus abandonnés.

Jésus est venu pour que tous aient la vie et l’aient en abondance (cf. Jn10, 10). C’est pour cela qu’il n’a pas peur de rencontrer des jeunes qui vivent en situation de déchéance et de mort, pour leur redonner vie, joie et espérance. Le Pape François, au n. 20 de l’Exhortation Apostolique postsynodale Christus Vivit, a affirmé en s’adressant aux jeunes : « Si tu as perdu la vigueur intérieure, les rêves, l’enthousiasme, l’espérance et la générosité, Jésus se présente à toi comme il l’a fait pour l’enfant mort de la veuve, et avec toute sa puissance de Ressuscité, le Seigneur t’exhorte : " Jeune homme, je te le dis, lève-toi ! " (Lc 7, 14). »

Si l’on observe attentivement ce passage (cf. Lc 7, 11-17), ce qui fait vraiment la différence, c'est la compassion de Jésus, l'écoute empathique d'une situation tragique, qui met son cœur en mouvement et le dispose à l'action. Le fils unique d'une mère veuve : « Voyant celle-ci, le Seigneur fut saisi de compassion pour elle et lui dit : " Ne pleure pas." ». (Lc 7,13)  Il souffre vraiment avec cette mère, entre dans cette situation et la fait sienne. Il agit avec miséricorde parce qu'il a un cœur vivant et profond.

Demandons-nous : combien de jeunes ont perdu la vigueur intérieure, les rêves, l’enthousiasme, l’espérance et la générosité ? Combien de jeunes sont vivants, mais sont morts en réalité sous les décombres d’une société qui tue leurs rêves et leurs attentes ? Comme Jésus, nous somme appelés à donner davantage à qui a moins reçu de la vie, à accomplir des gestes et des actions d’espérance, surtout pour ceux qui ont perdu toute espérance et qui ont cessé de rêver.

Un autre épisode similaire a été bien commenté lors de l'Assemblée synodale et nous aide à reconnaître les intentions de Jésus, un homme d'une grande liberté intérieure et donc capable d'une autorité authentique. Il s'agit de l'épisode de l'épileptique possédé un esprit mauvais (cf. Mc 9,14-29), qui nous aide à reconnaître à quel point la puissance de Jésus est vraiment au service de la vie pleine de chaque jeune. Il convient de réentendre le n. 71 du Document Final du Synode :

« Pour effectuer un vrai cheminement de maturation, les jeunes ont besoin d’adultes faisant autorité. Dans son sens étymologique, l’auctoritas indique la capacité de faire grandir ; cela n’exprime pas l’idée d’un pouvoir directif, mais d’une véritable force génératrice. Quand Jésus rencontrait les jeunes, de tout état et de toute condition, même morts, d’une façon ou d’une autre il leur disait : "Lève-toi ! Grandis ! ". Et sa parole accomplissait ce qu’il disait (cf. Mc 5, 41 ; Lc 7, 14). Dans l’épisode de la guérison de l’épileptique possédé par un esprit mauvais (cf. Mc 9, 14-29), qui évoque de nombreuses formes d’aliénation des jeunes d’aujourd’hui, il apparaît clairement que la poignée de main de Jésus n’a pas pour but d’ôter la liberté, mais de la stimuler, de la libérer. Jésus exerce pleinement son autorité : il ne désire rien d’autre que la croissance du jeune, sans aucune volonté de possessivité, de manipulation ou de séduction. »

Il y a ici des choses importantes qui nous concernent de très près : nous sommes appelés à reconnaître les différentes formes de pauvreté et d'aliénation des jeunes d'aujourd'hui ; à vérifier si l'exercice de l'autorité qui nous a été confiée est vraiment correct ; à nous soustraire à toute forme d'abus (de pouvoir et d'autorité, administratif, de conscience et sexuel) ; à placer notre action éducative dans la logique de la libération de la liberté des jeunes et non de leur enchaînement à nous-mêmes.

 

  • Le style et la méthode de la mission : Jésus est en chemin avec les disciples d’Emmaüs.

Je mets au centre de cette première partie le texte qui a inspiré en grande partie le cheminement synodal, celui de Jésus qui marche avec les disciples se dirigeant vers Emmaüs. Peut-être ne nous parle-t-il pas là directement de jeunes car les deux disciples sont probablement des adultes, mais il est certain que cet épisode a vraiment donné forme au cheminement de l’Église avec et pour les jeunes durant toute la durée du Synode. Effectivement, dans le Document Final, au n. 4, on dit :

« Nous avons reconnu dans l’épisode des disciples d’Emmaüs (cf. Lc 24, 13-35) un texte paradigmatique pour comprendre la mission ecclésiale en relation avec les jeunes générations. Cette page exprime bien ce que nous avons expérimenté au Synode et ce que nous voudrions que nos Églises particulières puissent vivre par rapport aux jeunes. »

Je vous invite surtout à méditer sur les attitudes et les comportements de Jésus.

Tout d’abord, il marche avec les deux disciples qui n’ont pas compris le sens de son « aventure » et s’éloignent avec tristesse de Jérusalem et de la communauté. Le premier pas que Jésus nous enseigne à faire est celui de l’écoute empathique, c’est-à-dire entrer dans les sentiments de ces disciples déçus, de les faire siens, d’en chercher les raisons. Quelquefois, les jeunes nous disent que nous sommes par rapport à eux en « débit d’écoute », que nous avons de la peine à nous mettre en face d’eux, authentiquement ouverts à leurs questions réelles et à leurs situations concrètes. Jésus nous invite avant tout à écouter. Mais pas seulement : il nous invite à marcher avec les jeunes. Avant tout, Jésus veut rester avec eux, sans se préoccuper de la direction du chemin. Il ne tient pas à les abandonner mais à rester à côté d’eux, à créer une relation de proximité.

En un second temps, Jésus prend la parole. Il se fait dialogue et annonce. Avec affection et énergie, il leur donne les clés de lecture justes pour leur permettre d’interpréter ce qu’ils ont vécu et ce qu’ils sont en train de vivre. Il n’a pas peur de parler de la croix qui est le cœur de sa révélation : don total de soi pour la vie de tous, réalité incompréhensible pour ceux qui ont le cœur dur, faiblesse apparente de Dieu qui révèle le sommet de son amour. Les disciples sont appelés – à travers les gestes de la dernière Cène – à entrer dans les sentiments de Jésus, à convertir leurs positions, à embrasser la logique de Dieu qui bouleverse et enveloppe à la fois.

Et Jésus, comme tout véritable éducateur, disparaît de leur vie à un certain moment, avec distinction et élégance, mettant les deux disciples face à leur conscience et à leur responsabilité. Il est important de remarquer que Jésus ne renvoie pas les disciples à Jérusalem, mais que ce sont eux qui choisissent de retourner au cœur de la communauté pour partager avec les autres la joie de l’Évangile. La présence de Jésus leur a permis de devenir vraiment eux-mêmes, à savoir disciples missionnaires de cette Bonne Nouvelle que chaque jeune est appelé à recevoir et à donner.

 

1.3. La priorité dans la mission : Jésus invite les jeunes au don total de soi

L'un des épisodes bibliques les plus cités et commentés au cours du cheminement synodal a sans aucun doute été celui du « jeune homme riche » (cf. Document préparatoire, II, 1 ; Instrumentum laboris, n. 84 ; Christus vivit, n.17- 18.251). Dans cet épisode (cf. Mt 19,16-22 ; Mc 10,17-22), c'est l'amour de Jésus qui émerge tout d'abord : « Jésus posa son regard sur lui, et il l’aima. » (Mc 10,21) Un amour qui déplace et étonne, indiquant la voie de l'amitié comme la voie royale d'un Évangile qui ne veut pas faire de nous des serviteurs, mais des amis (cf. Jn 15, 15). Un Dieu qui aime et donc qui appelle : de fait, il n'y a pas d'amour qui ne soit personnel et personnalisant : l'amour est toujours l'amour pour une personne concrète, pour une personne qui est appelée à entrer en amitié et à partager une mission. C'est pourquoi dans les Évangiles, l'amour est toujours suivi logiquement d'un appel par son nom et aussi d'un appel qui change le nom.

Pour cette raison, s'adressant aux jeunes lors de la rencontre pré-synodale (19-24 mars 2018), le Pape François s’exprimait ainsi : « Dieu aime chacun et il adresse à chacun personnellement un appel. C’est un don qui, quand on le découvre, remplit de joie (cf. Mt 13, 44-46). Soyez-en certains : Dieu a confiance en vous, il vous aime et vous appelle. Et pour sa part, cela ne diminuera pas, parce qu’il est fidèle et croit vraiment en vous.». La « pastorale des jeunes » de Jésus est immédiatement pensée, mise en œuvre en clé vocationnelle et orientée vers le don total de soi : au jeune Jésus riche, Jésus propose de passer de la logique de l'avoir à celle de l'être ; de passer de la logique fermée et confortable du projet à celle, ouverte et risquée, de la vocation, de la logique de garder pour soi à celle de donner avec générosité.

À y bien penser, il s'agit du sens plein et profond de l'éducation, qui ne puise ainsi que de cette manière à son noyau générateur : bien souvent, lorsque nous pensons « éducation », nous allons immédiatement à son sens maïeutique et socratique, à celui de l'educere, comme si on voulait « extraire » du jeune quelque chose qui est déjà en lui mais qui est endormi et passif, pour faire émerger les talents qu'il possède déjà. Mais Jésus, qui est bien plus que Socrate, va encore plus loin, sans renier cette dimension maïeutique de l'éducation : il veut faire sortir le jeune de lui-même, il veut l’aider à sortir de son égocentrisme pour l'inviter à aller vers les autres, vers le Royaume qui vient, vers la logique de l'Évangile qui est de donner la vie pour que chacun ait la vie. Donc, educere nous dit tout d'abord que nous devons sortir de nous-mêmes, de nos fermetures, que nous devons briser nos murs intérieurs qui nous isolent des autres. Jésus sait plus que quiconque que l'on meurt de narcissisme, et pousse ce jeune à sortir de lui-même pour devenir don pour les autres.

Le Pape François voit juste quand il essaie de pousser chaque jeune à l'extase de la vie (un concept qui nous est très cher : celui de « l'extase de la vie », car il vient directement de saint François de Sales : cf. Traité de l'Amour de Dieu, VII, 6-8) : « Si seulement tu vivais toujours plus cette "extase" de sortir de toi-même pour chercher le bien des autres jusqu’à donner ta vie.» (Christus Vivit 163). C'est l'extase de la charité, de l'amour comme don de soi ! Cette pensée est forte et propulsive, qui est ensuite développée dans le numéro suivant :

« Une rencontre avec Dieu prend le nom d’“extase” lorsqu’elle nous sort de nous-mêmes et nous élève, captivés par l’amour et la beauté de Dieu. Mais nous pouvons aussi être sortis de nous-mêmes pour reconnaître la beauté cachée en tout être humain, sa dignité, sa grandeur en tant qu’image de Dieu et d’enfant du Père. L’Esprit Saint veut nous stimuler pour que nous sortions de nous-mêmes, embrassions les autres par amour et recherchions leur bien. » (Christus Vivit, 164)

Il est évident que ce ne sont pas seulement les jeunes qui sont appelés à « l'extase de la vie ». Chaque communauté chrétienne, chaque Église locale et l'Église dans son ensemble doivent se laisser réformer par ce type d'extase, qui n'a rien à voir avec des formes étranges de spiritualisme. Nous aussi, en tant que Congrégation Salésienne, pendant ce Chapitre Général, nous devons nous sentir appelés à adopter un style pastoral caractérisé par ce type d'extase, car il est à la racine de la vie de Don Bosco qui n'a rien gardé pour lui-même, mais s'est donné tout entier pour le bien des jeunes : « Pour vous j’étudie, pour vous je travaille, pour vous je vis, pour vous je suis disposé à donner jusqu’à ma vie. » (Constitutions Salésiennes 14)

Il nous faut bien alors revenir à Don Bosco, comme nous allons le voir dans la deuxième partie de cette méditation.

 

2. Les raisons profondes des choix vocationnels de don Bosco

 

Si d'une part le Document de travail de notre Chapitre Général nous invite à nous laisser inspirer « surtout par les passages de l'Évangile où Jésus rencontre des jeunes », d'autre part il nous incite à revoir « les passages des Mémoires de l'Oratoire où Don Bosco, en commençant son œuvre, identifie les priorités de la mission ». Là aussi les choix pourraient être nombreux car le texte des Mémoires de l'Oratoire est plein d'épisodes dont on peut s'inspirer pour identifier les priorités de la mission auprès des jeunes d'aujourd'hui.

J'ai choisi de valoriser trois idées où Don Bosco, à travers un travail de discernement authentique dans l'Esprit, identifie les priorités de la mission parmi les jeunes de son temps : la première est la rencontre avec les jeunes prisonniers et la naissance de la première idée d'oratoire ; la deuxième est le rêve de la bergère ou des trois étapes, que Don Bosco reconnaît comme un programme pour ses décisions vocationnelles ; la troisième est la confrontation avec la Marquise de Barolo et le choix vocationnel prioritaire et définitif de Don Bosco pour les jeunes pauvres et abandonnés.

 

2.1. La première idée de l'oratoire : la sagesse de Don Cafasso et la rencontre avec les jeunes détenus

Nous savons qu'après son ordination sacerdotale, le jeune Jean Bosco ne s'est pas lancé tête baissée dans l'activité pastorale, mais a fréquenté le Convitto Ecclesiastico [Foyer Sacerdotal] pendant trois ans (1841-1844) : des années d'approfondissement de la théologie morale durant l'année académique, un temps d'expériences pastorales ciblées et conçues pour les étudiants, des années de fréquentation avec des figures spirituelles de taille imposante. Don Bosco disait, en rappelant cette belle expérience qui a forgé son cœur pastoral, que si dans les séminaires on étudie la dogmatique et la spéculative, au Convitto, « on apprend à être prêtre ». Don Bosco a complété ici son programme d'études régulier de deux ans et ensuite, sur le sage conseil de Don Cafasso, il y est resté pour une troisième année. Dans ces années-là, selon les Mémoires de l'Oratoire, commencèrent les premières « expériences oratoriennes » de Don Bosco, ses premières « expériences pastorales » qui, peu à peu, mûriront jusqu'à devenir une école de sainteté pour les jeunes et pour les éducateurs.

La première chose qui ressort du récit est que, comme toujours, Don Bosco n'agit pas seul ou de son propre chef, mais fait constamment référence à un guide : « Don Cafasso qui, depuis six ans, était mon guide spirituel ; et, si j’ai fait quelque chose de bien, je le dois à ce digne ecclésiastique, dans les mains de qui j’ai déposé toutes les décisions, toutes les préoccupations et toutes les actions de ma vie. » Il suit son maître, vivant avec confiance les expériences que ce saint homme lui fait vivre. Et pour cela, il va même dans les prisons.

« Il m’invita d’abord à l’accompagner dans les prisons ; ainsi j’appris très tôt à savoir quel degré la malice et la misère de l’homme peuvent atteindre. La vue de cette foule de jeunes gens de 12 à 18 ans, tous sains, robustes, à l’esprit éveillé, mais réduits au désœuvrement, mangés par la vermine, privés du pain spirituel et temporel, fut pour moi quelque chose d’horrible. L’opprobre de la nation, le déshonneur des familles, leur propre flétrissure semblaient personnifiés en ces malheureux. Ce qui me stupéfia et me surprit le plus, ce fut de m’apercevoir que beaucoup, sortis de prison en excellentes dispositions, décidés à mener une vie meilleure, ne tardaient pas à revenir à ce pénitencier d’où, quelques jours avant, ils avaient été libérés. » (Deuxième décennie, 11)

Il voit la méchanceté et la misère des hommes, s'étonne devant la santé et l'esprit éveillé de ces jeunes, horrifiés de les voir désœuvrés et rongés par la vermine. Il est ému par le malheur de ces jeunes gens qui étaient comme des brebis sans berger, sans que personne ne soit en mesure de rassembler ce troupeau dispersé. Et en étudiant la question, il se rend compte qu'ils avaient de bonnes intentions mais qu'ils n'étaient accompagnés par personne hors de la prison. Et il se met à réfléchir et à prier. Il n'improvise pas de solutions hâtives, mais il effectue un authentique discernement.

Et ici, on voit comment le Convitto Ecclesiastico n'était pas seulement un lieu d'expérience pastorale, mais aussi de réflexion pastorale sur la réalité rencontrée. Don Bosco cherche patiemment et intelligemment les raisons de l'échec et aussi la solution :

« Je me rendis compte de ce qui faisait que plusieurs étaient ramenés là : c’est qu’ils se trouvaient de nouveau livrés à eux-mêmes. Qui sait, pensais-je, si ces jeunes avaient hors d’ici un ami qui s’intéressât à eux, les assistât, les instruisît de la religion aux jours fériés, qui sait s’ils ne se seraient pas tenus à l’écart de la ruine et si le nombre des récidivistes ne diminuerait pas ? Je fis part de ces réflexions à Don Cafasso et, sur son conseil, je me mis en devoir de chercher comment amener (ces intuitions) à réalisation, en abandonnant totalement la réussite à la grâce de Dieu, sans laquelle les efforts des hommes restent vains. »

Et voici une première conclusion : le jeune prêtre piémontais trouve quelques perspectives pastorales pouvant être envisagées ; il consulte son guide spirituel et suit ses conseils, en se mettant à étudier et en mettant son engagement entre les mains de Dieu qui, seul, peut rendre féconde toute action humaine. C’est ainsi qu’est née la première idée d’« oratoire salésien » dans le cœur de Don Bosco. Et en aucune autre manière : c’est pour nous une méthode à adopter !

 

2.2 Le programme de la mission : le songe de la jeune bergère ou des trois étapes

Au centre de l’écoute du charisme, ce matin, nous mettons un songe important. Il me semble que ce songe important se situe vraiment au centre de deux grands moments de la vie de Don Bosco : le premier, lors du songe des neuf ans – auquel Don Bosco a toujours accordé une importance capitale dans l’aventure de sa vocation – et le dernier, lors de la messe célébrée dans les larmes au Sacré-Cœur de Rome, où il revient en pensée à ce premier songe qu’il voit réalisé dans toute son existence. Je pense que le songe de la jeune bergère – dit aussi « des trois étapes » – qui est une intensification et une spécification du songe des neuf ans, a la même signification qu’a eue le récit des disciples d’Emmaüs pour le cheminement synodal (sur les Jeunes) : à savoir qu’il a donné le style et la méthode à tout le chemin parcouru. Don Bosco lui-même, revenant sur ce songe, dit qu’il lui a servi de « programme » pour ses décisions ultérieures.       

Dans ces moments-là, tout était incertain : en effet, au-delà d'un Don Bosco sûr de lui et des desseins de la Divine Providence, les textes de cette période de sa vie témoignent d’une grande difficulté à reconnaître les desseins de Dieu. Don Bosco, comme Marie et comme tous les disciples du Seigneur, a dû marcher dans la foi qui ne permet de voir [clair] que lorsqu'on se met en chemin avec abandon et disponibilité. La veille de la communication d'un énième transfert de l'Oratoire, cette fois-ci au Valdocco, Don Bosco va se coucher, « plein d’inquiétude » : « Durant cette nuit, je fis un nouveau rêve que je considérai comme un appendice de celui que j’avais fait aux Becchi, quand j’avais neuf ans. »

On part d’une multitude d’animaux de toutes races qui épouvantaient et faisaient fuir Don Bosco, lorsqu’une dame lui fit signe d’aller avec eux tandis qu’elle les précédait. Suivirent trois arrêts et, « à chacune de ces étapes, beaucoup de ces animaux se transformaient en agneaux dont le nombre allait sans cesse croissant. » Le premier passage est clair, fort semblable au premier songe : « Les quatre cinquièmes des animaux s’étaient métamorphosés en agneaux. » Voici ensuite un nouveau problème : plusieurs jeunes bergers accouraient, demeuraient peu de temps et s’en allaient bien vite :

« Mais, ô merveille, beaucoup d’agneaux se changeaient en pastoureaux qui, grandissant, s’occupaient des autres. Leur nombre allant toujours croissant, ils furent obligés de se séparer pour partir ailleurs accueillir des animaux étranges et les conduire en d’autres bergeries. »

Dans le rêve, suit la vision de l'église avec l'inscription Hic domus mea, inde gloria mea [Voici ma maison d’où rayonnera ma gloire] et la promesse de comprendre, au fil du temps, tout ce qui se passait dans le rêve. La conclusion du récit est profonde et importante : « Ce rêve avait occupé mon esprit toute la nuit. Beaucoup d’autres détails l’accompagnaient. À l’époque, j’en saisis médiocrement le sens car je lui donnai peu de créance. Mais je compris les événements au fur et à mesure de leur réalisation. Et même, plus tard, associé à un autre rêve, il me tint lieu de programme dans mes déterminations. »

Dans ce rêve se trouve la clé vocationnelle de l'engagement pastoral de Don Bosco ; il y a le début et l'essence de la Congrégation et de la Famille Salésienne : la vocation de Don Bosco devient pour nous une convocation renouvelée pour le bien de beaucoup de jeunes. De loups qu’ils étaient, les voici devenus agneaux puis bergers : tel est le cheminement vocationnel qui nous attend !

Il y a surtout, et encore une fois, un Don Bosco qui se met dans le sillage de l'obéissance à Marie qui, comme dans le rêve des neuf ans, est sans aucun doute la véritable Maîtresse du chemin. Comment pouvons-nous être Salésiens de Don Bosco sans une confiance renouvelée en Marie, sans revenir à son école avec humilité et simplicité, sans reconnaître que « sans Marie Auxiliatrice, nous, Salésiens, nous ne sommes rien », comme le déclarait fort bien le proto-martyr Salésien Louis Versiglia ?

Enfin, il y a Don Bosco qui se laisse guider par l'esprit, qui, dans son existence, s'est exprimé à maintes reprises à travers des rêves et des visions, dont nous avons toujours besoin de toute urgence aujourd'hui. Nous ne renonçons pas à rêver grand, surtout en temps de crise, nous ne renonçons pas à oser de nouveaux chemins, car dans un « changement d'époque » comme le nôtre, c'est ce que Dieu et son Église attendent de nous !

 

2.3. Le choix irrévocable : donner sa vie pour les jeunes, jusqu'à son dernier souffle

Un troisième et dernier épisode que je souhaite porter à votre attention est le dialogue dramatique et décisif entre le jeune Don Bosco et la marquise de Barolo, au service de qui il se trouvait à l'époque.

Tout d'abord, nous notons que cette sainte femme est sincèrement préoccupée pour la santé et la mission de Don Bosco auprès des jeunes, à tel point qu'elle se sent obligée de le pousser à faire un choix précis, car, lui dit-elle, « il ne vous est plus possible d’assurer la direction (spirituelle) de mes œuvres et celle des garçons abandonnés, d’autant plus qu’à présent leur nombre va démesurément croissant. » La proposition de la marquise est assez claire : elle demande à Don Bosco « de ne plus [se] préoccuper de [ses] enfants. » Je le répète, la préoccupation de la marquise et sincère quand elle lui dit :

« Je ne puis tolérer que vous vous épuisiez ! Des activités si nombreuses et si diverses, que vous le vouliez ou non, se font au détriment de votre santé et de mes institutions. Par ailleurs, les bruits qui courent sur votre état mental, l’opposition des autorités locales, m’obligent à vous conseiller […] de laisser de côté ou vos garçons ou le Refuge. Pensez-y et donnez-moi une réponse. »

Toutes les raisons sont contre Don Bosco : sa santé, le manque de moyens, les rumeurs sur sa folie présumée, le manque de collaborateurs, l'opposition des autorités. Or, nous le savons, l'Évangile, dans les moments décisifs, n'est pas raisonnable mais plein d’amour ! En réalité, Don Bosco avait déjà prié et réfléchi, et sa réponse est claire comme de l'eau de roche et dure comme un diamant :

« Ma réponse est déjà toute réfléchie, Madame la Marquise. Vous avez de l’argent, vous trouverez aisément des prêtres, tant que vous en voudrez, pour s’occuper de vos institutions. Pour les enfants pauvres, ce n’est pas pareil. Si je les quitte maintenant, (pour eux) tout part en fumée. Je continuerai donc à faire ce que je peux pour le Refuge, comme avant ; je cesserai (cependant) mon emploi régulier et je m’occuperai sérieusement du soin des enfants abandonnés. »

La motivation vocationnelle est dictée par l'amour pour les jeunes : si Don Bosco ne s'occupe pas des enfants pauvres, personne d'autre ne le fera à sa place. Cela dit l'unicité et le caractère irremplaçable de la vocation qui doit être honorée à la première personne du singulier et à la première personne du pluriel, car toute vocation authentique deviendra toujours une convocation. La motivation vocationnelle de Don Bosco est claire : s'il ne prend pas cet engagement – qu'il a reconnu dans la prière comme une demande de Dieu pour sa vie – les jeunes seront vraiment abandonnés à eux-mêmes. C'est sa vocation et celle de personne d'autre. C'est son appel personnel et irremplaçable, qu'il a le devoir d'accepter pleinement, quel qu'en soit le prix !

Tout le reste du dialogue est une conséquence logique de cette position vocationnelle irrévocable. Don Bosco aura, comme le prévoit bien la Marquise de Barolo, des problèmes de survie matérielle, il aura la santé délabrée, il sera couvert de dettes, il aura des difficultés avec les autorités civiles et ecclésiastiques, etc. Les différentes menaces et propositions de cette dame n'y feront rien (« Je ne vous donnerai jamais un sou pour vos enfants. […] Je vous maintiens votre salaire, je l’augmente même si vous le désirez. »).

Don Bosco n'a rien d'autre à dire que de répéter ce qu'il a déjà dit : « J’y ai déjà pensé, Madame la Marquise. Ma vie est consacrée au bien de la jeunesse. Je vous remercie de vos offres, mais je ne puis abandonner la voie que la divine Providence m’a tracée. » Le résultat est un licenciement immédiat : « Donc, vous préférez ces vagabonds à mes institutions ? S’il en est ainsi, je vous congédie sur l’heure.» Après un bref dialogue, ils décident de tout conclure en trois mois : « J’acceptai ce congé, m’abandonnant à ce que Dieu disposerait pour moi. » Et l'épisode se termine, logiquement, avec Don Bosco considéré comme fou : il renonce à une vie confortable et sûre pour se retrouver dans la rue avec ses garçons !

Nous avons ici un Don Bosco qui choisit, à l'instar des deux disciples d'Emmaüs, de se tenir du côté du Seigneur, de risquer et d'oser être à la hauteur de la vocation reçue des mains du Seigneur Jésus qui a agi à travers la médiation de Marie. Comme ces deux disciples « anonymes », Don Bosco entre également dans la nuit pour rester aux côtés du Seigneur et des jeunes pauvres et abandonnés. Une nuit qui, nous le savons bien, se manifestera de plusieurs façons dans sa vie : malentendus à l'intérieur et à l'extérieur de l'Église, fatigue physique et difficultés économiques, abandons et malentendus, et bien plus encore.

Mais rien n'a jamais vraiment pu détourner Don Bosco de la vocation qu'il a accueillie : « J’ai promis à Dieu que ma vie, jusqu’à son dernier souffle, serait pour mes pauvres garçons. » (Constitutions Salésiennes 1) C'est ce que Don Bosco a promis et fait ; cela devrait aussi être le cas pour chaque fils digne d'un père aussi grand ; cette promesse devra être renouvelée devant Dieu et reprise dans les faits également par notre 28ème Chapitre Général.

[1] Pour la traduction française, les citations bibliques sont celles de la Bible de la liturgie, dernière édition

[2] Pour les références aux Mémoires de l’Oratoire, nous nous citons Don Bosco - Souvenirs Autobiographiques, traduction du P. André Barucq, sdb, Apostolat des Éditions (Paris), Éditions Paulines (Montréal), 1978

 

La prioritÉ de la mission salÉsienne parmi les jeunes d’aujourd’hui

 

Textes pour la prière et la méditation

 

1. les critÈres inspirateurs de l’action de jÉsus

Les textes sont tirés de la Bible de la liturgie, dernière édition

 

La rÉsurrection du fils de la veuve de Naïm (Lc 7,11-17)

11 Par la suite, Jésus se rendit dans une ville appelée Naïm. Ses disciples faisaient route avec lui, ainsi qu’une grande foule. 12 Il arriva près de la porte de la ville au moment où l’on emportait un mort pour l’enterrer ; c’était un fils unique, et sa mère était veuve. Une foule importante de la ville accompagnait cette femme. 13 Voyant celle-ci, le Seigneur fut saisi de compassion pour elle et lui dit : « Ne pleure pas. » 14 Il s’approcha et toucha le cercueil ; les porteurs s’arrêtèrent, et Jésus dit : « Jeune homme, je te l’ordonne, lève-toi. » 15 Alors le mort se redressa et se mit à parler. Et Jésus le rendit à sa mère. 16 La crainte s’empara de tous, et ils rendaient gloire à Dieu en disant : « Un grand prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a visité son peuple. » 17 Et cette parole sur Jésus se répandit dans la Judée entière et dans toute la région.

 

DÉlivrance d’un enfant possÉdÉ (Mc 9,14-29)

14 En rejoignant les autres disciples, ils virent une grande foule qui les entourait, et des scribes qui discutaient avec eux. 15 Aussitôt qu’elle vit Jésus, toute la foule fut stupéfaite, et les gens accouraient pour le saluer. 16 Il leur demanda : « De quoi discutez-vous avec eux ? » 17 Quelqu’un dans la foule lui répondit : « Maître, je t’ai amené mon fils, il est possédé par un esprit qui le rend muet ; 18 cet esprit s’empare de lui n’importe où, il le jette par terre, l’enfant écume, grince des dents et devient tout raide. J’ai demandé à tes disciples d’expulser cet esprit, mais ils n’en ont pas été capables. » 19 Prenant la parole, Jésus leur dit : « Génération incroyante, combien de temps resterai-je auprès de vous ? Combien de temps devrai-je vous supporter ? Amenez-le-moi. » 20 On le lui amena. Dès qu’il vit Jésus, l’esprit fit entrer l’enfant en convulsions ; l’enfant tomba et se roulait par terre en écumant. 21 Jésus interrogea le père : « Depuis combien de temps cela lui arrive-t-il ? » Il répondit : « Depuis sa petite enfance. 22 Et souvent il l’a même jeté dans le feu ou dans l’eau pour le faire périr. Mais si tu peux quelque chose, viens à notre secours, par compassion envers nous ! » 23 Jésus lui déclara : « Pourquoi dire : “Si tu peux”… ? Tout est possible pour celui qui croit. » 24 Aussitôt le père de l’enfant s’écria : « Je crois ! Viens au secours de mon manque de foi ! » 25 Jésus vit que la foule s’attroupait ; il menaça l’esprit impur, en lui disant : « Esprit qui rends muet et sourd, je te l’ordonne, sors de cet enfant et n’y rentre plus jamais ! » 26 Ayant poussé des cris et provoqué des convulsions, l’esprit sortit. L’enfant devint comme un cadavre, de sorte que tout le monde disait : « Il est mort. » 27 Mais Jésus, lui saisissant la main, le releva, et il se mit debout. 28 Quand Jésus fut rentré à la maison, ses disciples l’interrogèrent en particulier : « Pourquoi est-ce que nous, nous n’avons pas réussi à l’expulser ? » 29 Jésus leur répondit : « Cette espèce-là, rien ne peut la faire sortir, sauf la prière. »

 

JÉsus sur le chemin d’EmmaÜs (Lc 24,13-35)

13 Le même jour, deux disciples faisaient route vers un village appelé Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem, 14 et ils parlaient entre eux de tout ce qui s’était passé. 15 Or, tandis qu’ils s’entretenaient et s’interrogeaient, Jésus lui-même s’approcha, et il marchait avec eux. 16 Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. 17 Jésus leur dit : « De quoi discutez-vous en marchant ? » Alors, ils s’arrêtèrent, tout tristes. 18 L’un des deux, nommé Cléophas, lui répondit : « Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem qui ignore les événements de ces jours-ci. » 19 Il leur dit : « Quels événements ? » Ils lui répondirent : « Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth, cet homme qui était un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple : 20 comment les grands prêtres et nos chefs l’ont livré, ils l’ont fait condamner à mort et ils l’ont crucifié. 21 Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. Mais avec tout cela, voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé. 22 À vrai dire, des femmes de notre groupe nous ont remplis de stupeur. Quand, dès l’aurore, elles sont allées au tombeau, 23 elles n’ont pas trouvé son corps ; elles sont venues nous dire qu’elles avaient même eu une vision : des anges, qui disaient qu’il est vivant. 24 Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu. » 25 Il leur dit alors : « Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce que les prophètes ont dit ! 26 Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? » 27 Et, partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait.

28 Quand ils approchèrent du village où ils se rendaient, Jésus fit semblant d’aller plus loin. 29 Mais ils s’efforcèrent de le retenir : « Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse. » Il entra donc pour rester avec eux. 30 Quand il fut à table avec eux, ayant pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna. 31 Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards. 32 Ils se dirent l’un à l’autre : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? »

33 À l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem. Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons, qui leur dirent : 34 « Le Seigneur est réellement ressuscité : il est apparu à Simon-Pierre. » 35 À leur tour, ils racontaient ce qui s’était passé sur la route, et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain.

 

Richesses et dÉtachement : le jeune homme riche (version de Matthieu : Mt 19,16-22)

16 Et voici que quelqu’un s’approcha de Jésus et lui dit : « Maître, que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ? » 17 Jésus lui dit : « Pourquoi m’interroges-tu sur ce qui est bon ? Celui qui est bon, c’est Dieu, et lui seul ! Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements. » 18 Il lui dit : « Lesquels ? » Jésus reprit : « Tu ne commettras pas de meurtre. Tu ne commettras pas d’adultère. Tu ne commettras pas de vol. Tu ne porteras pas de faux témoignage. 19 Honore ton père et ta mère. Et aussi : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » 20 Le jeune homme lui dit : « Tout cela, je l’ai observé : que me manque-t-il encore ? » 21 Jésus lui répondit : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis viens, suis-moi. » 22 À ces mots, le jeune homme s’en alla tout triste, car il avait de grands biens.

 

L’homme riche (version de Marc : Mc 10,17-22)

17 Jésus se mettait en route quand un homme accourut et, tombant à ses genoux, lui demanda : « Bon Maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle en héritage ? » 18 Jésus lui dit : « Pourquoi dire que je suis bon ? Personne n’est bon, sinon Dieu seul.  19 Tu connais les commandements : Ne commets pas de meurtre, ne commets pas d’adultère, ne commets pas de vol, ne porte pas de faux témoignage, ne fais de tort à personne, honore ton père et ta mère. » 20 L’homme répondit : « Maître, tout cela, je l’ai observé depuis ma jeunesse. » 21 Jésus posa son regard sur lui, et il l’aima. Il lui dit : « Une seule chose te manque : va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres ; alors tu auras un trésor au ciel. Puis viens, suis-moi. » 22 Mais lui, à ces mots, devint sombre et s’en alla tout triste, car il avait de grands biens.

 

2. Les raisons profondes des choix vocationnels de don Bosco

 

En italien, les textes sont tirés de : Memorie dell’Oratorio di S. Francesco di Sales dal 1815 al 1855, in Istituto Storico Salesiano, Fonti salesiane 1. Don Bosco e la sua opera, Roma, LAS 2014, 1170-1308.

En français, on adopte les textes de : Don Bosco. Souvenirs autobiographiques, avec traduction du P. André BARUCQ, SDB, Éditions Paulines, Paris, 1978.

 

Souvenirs autobiographiques, Deuxième décennie, 11 (pp. 126-130)

Le «Convitto» ecclésiastique de Saint François d’Assise

Vers la fin des vacances, on m’offrit de choisir entre trois emplois : l’Office de précepteur dans la maison d’un riche génois avec des honoraires de mille francs par an ; celui de chapelain de Morialdo, où, très désireux de m’avoir, les bons paroissiens doublaient les honoraires des chapelains précédents ; et celui de vicaire de mon pays natal. Avant de prendre une décision ferme, je tins à faire un voyage à Turin pour demander conseil à Don Cafasso qui, depuis plusieurs années, était devenu mon guide en matière spirituelle et temporelle. Ce saint prêtre écouta tout : les propositions de bons honoraires, les insistances de mes parents et amis, et mon désir de travailler. Sans hésiter un instant, il m’adressa ces paroles : « Vous avez besoin d’étudier la morale et la prédication. Renoncez pour l’instant à toute proposition et venez au Convitto. » Je suivis volontiers ce sage conseil et, le 3 novembre 1841, j’entrai au dit Convitto.

Il est permis de dire de ce Convitto ecclésiastique qu’il fournit un complément aux études théologiques. Dans nos séminaires, on n’étudie que la dogmatique, la spéculative, et en morale on ne s’occupe que des propositions controversées. Ici on apprend à être prêtre. Méditation, lecture (spirituelle), deux conférences par jour, des leçons de prédication, une vie retirée, toute facilité pour étudier et lire de bons auteurs, tel était le programme auquel chacun devait s’appliquer avec sollicitude.

En ce temps-là, deux célébrités étaient à la tête de ce très utile institut : le théologien Louis Guala et Don Joseph Cafasso. Le théologien Guala était le fondateur de l’Œuvre. Désintéressé, riche de science, de prudence et de courage, il s’était fait tout à tous au temps du gouvernement de Napoléon Ier. Afin que les jeunes lévites, au terme de leurs études de séminaire, puissent s’initier à la vie pratique du saint ministère, il [avait] fondé cette merveilleuse pépinière, d’où tant de bien est venu à l’Église, surtout quand il s’est agi d’extirper certaines racines du jansénisme qui subsistait encore parmi nous.

La question du probabilisme et du probabiliorisme était encore très agitée. À la tête des premiers, se trouvaient Alasia, Antoine avec d’autres auteurs dont la rigidité (mise) en pratique peut conduire au jansénisme. Les probabilistes suivaient la doctrine de saint Alphonse qui, depuis, a été proclamé docteur de la sainte Église et dont l’autorité fait pour ainsi dire (de sa théologie) la théologie du Pape, l’Église ayant déclaré que ses œuvres peuvent être enseignées, prêchées et (leur doctrine) pratiquée et qu’elles ne contiennent rien de censurable. Le théologien Guala se tint fermement entre les deux partis et, mettant comme fondement de toutes les opinions la charité de Notre Seigneur Jésus-Christ, réussit à rapprocher les extrêmes. Les choses se transformèrent à tel point que, grâce au théologien Guala, saint Alphonse devint le maître de nos écoles avec les bienfaits longtemps attendus dont on éprouve aujourd’hui les conséquences salutaires. Don Cafasso était le bras droit de Guala. Par sa vertu à toute épreuve, son calme prodigieux, sa finesse et sa prudence, il réussit à éliminer l’acrimonie qui subsistait encore en certains des probabilioristes à l’égard des liguoriens.

Une mine d’or se cachait dans le théologien Felice Golzio, prêtre turinois, lui aussi du Convitto. Il fit peu de bruit au cours de sa vie modeste, mais, par son travail persévérant, son humilité et sa science, c’était un véritable soutien ou, mieux, un bras solide de Guala et de Cafasso.

Les prisons, les hôpitaux, les chaires, les instituts de bienfaisance, les malades à domicile, les villes, les campagnes, et – nous pouvons le dire – les palais des grands et les chaumières des pauvres ont ressenti les effets salutaires du zèle de ces trois flambeaux du clergé turinois.

Tels étaient les trois modèles que la divine Providence me proposait, et il ne dépendait que de moi d’en suivre les traces, la doctrine et les vertus. Don Cafasso qui, depuis six ans, était mon guide, fut aussi mon directeur spirituel, et, si j’ai fait quelque chose de bien, je le dois à ce digne ecclésiastique, dans les mains de qui j’ai déposé toutes les décisions, toutes les préoccupations et toutes les actions de ma vie.

Il invita d’abord à l’accompagner dans les prisons ; ainsi j’appris très tôt à savoir quel degré la malice et la misère de l’homme peuvent atteindre. La vue de cette foule de jeunes gens de douze à dix-huit ans, tous sains, robustes, à l’esprit éveillé, mais réduits au désœuvrement, mangés par la vermine, privés du pain spirituel et temporel, fut pour moi quelque chose d’horrible. L’opprobre de la nation, le déshonneur des familles, leur propre flétrissure semblaient personnifiés en ces malheureux. Ce qui me stupéfia et me surprit le plus, ce fut de m’apercevoir que beaucoup, sortis de prison en excellentes dispositions, décidés à mener une vie meilleure, ne tardaient pas à revenir à ce pénitencier d’où, quelques jours avant, ils avaient été libérés.

Je me rendis compte de ce qui faisait que plusieurs étaient ramenés là : c’est qu’ils se trouvaient de nouveau livrés à eux-mêmes. « Qui sait, pensais-je, si ces jeunes avaient hors d’ici un ami qui s’intéressât à eux, les assistât, les instruisît de la religion aux jours fériés, qui sait s’ils ne se seraient pas tenus à l’écart de la ruine et si le nombre des récidivistes ne diminuerait pas ? »

Je fis part de ces réflexions à Don Cafasso et, sur son conseil, je me mis en devoir de chercher comment amener (ces intuitions) à réalisation, en abandonnant totalement la réussite à la grâce de Dieu, sans laquelle les efforts des hommes restent vains.

 

Souvenirs autobiographiques, Deuxième décennie, 15 (pp. 141-143)

Un nouveau rêve

Le deuxième dimanche d’octobre de cette année (1844), je devais faire savoir à mes jeunes que l’Oratoire allait être transféré au Valdocco. Mais l’incertitude qui planait sur l’endroit, les moyens et les personnes, me laissait vraiment pensif. Le soir précédent, j’allai me coucher plein d’inquiétude. Durant cette nuit, je fis un nouveau rêve que je considérai comme un appendice de celui que j’avais fait aux Becchi, quand j’avais neuf ans. Je crois bon de vous le raconter littéralement.

Je rêvais me trouver tout à coup au milieu d’une bande de loups, de chèvres, de chevreaux, d’agneaux, de brebis, de moutons, de chiens et d’oiseaux. Tous ensemble faisaient un bruit assourdissant, un tintamarre ou, mieux, un sabbat, de quoi épouvanter les plus courageux. Je voulais fuir quand une dame, élégamment vêtue d’un costume de pastourelle, me fit signe de suivre et d’accompagner cet étrange troupeau qu’elle-même précédait. Nous allâmes ainsi, pacageant de-ci de-là. Trois fois nous nous arrêtâmes pour une halte. À chacune de ces étapes, beaucoup de ces animaux se transformaient en agneaux dont le nombre allait sans cesse croissant. Après de longues pérégrinations, je me trouvai dans une prairie où ces animaux gambadaient et broutaient, sans qu’aucun cherchât à faire du mal aux autres.

Accablé de fatigue, je voulus m’asseoir au bord d’un chemin tout proche. Mais la pastourelle m’invita à poursuivre ma route. Un peu plus loin, je me trouvai au milieu d’une cour immense entourée de portiques : à l’extrémité, une église. Je m’aperçus alors que les quatre cinquièmes des animaux s’étaient métamorphosés en agneaux dont le nombre devint très grand. Quelques jeunes bergers accoururent alors pour les garder. Ils demeuraient peu de temps et s’en allaient bien vite. Mais, ô merveille, beaucoup d’agneaux se changeaient en pastoureaux qui, grandissant, s’occupaient des autres. Leur nombre allant toujours croissant, ils furent obligés de se séparer pour partir ailleurs accueillir des animaux étranges et les conduire en d’autres bergeries.

Je voulais m’en aller parce qu’il me semblait que c’était l’heure d’aller célébrer la messe. Mais la bergère me fit signe de regarder au sud. Je vis un champ planté de maïs, de pommes de terre, de choux, de betteraves, de laitues et autres légumes. « Regarde encore une fois », me dit-elle. Je regardai à nouveau. Je vis alors une église imposante. Un orchestre, un chœur d’instruments et de voix, m’incitaient à chanter la messe. À l’intérieur de l’église, une banderole blanche était tendue, avec cette inscription en gros caractères : Hic domus mea, inde gloria mea [Là est ma demeure, de là rayonnera ma gloire]. Toujours en rêve, je voulus demander à cette bergère où je me trouvais, que signifiaient ce voyage, ces arrêts, cette maison, une église et puis une autre église. « Tu comprendras tout, quand, de tes yeux de chair, tu contempleras ce que tu aperçois maintenant avec les yeux de ton esprit. » Sûr d’être éveillé, je lui dis : « Mais je vois tout clairement et avec mes yeux de chair ; je sais où je vais et ce que je fais. » À ce moment, la cloche de l’église Saint-François sonna l’Angélus et je m’éveillai.

Ce rêve avait occupé mon esprit toute la nuit. Beaucoup d’autres détails l’accompagnaient. À l’époque, j’en saisis médiocrement le sens, car je lui donnai peu de créance. Mais je compris les événements au fur et à mesure de leur réalisation. Et même, plus tard, associé à un autre rêve, il me tint lieu de programme dans mes déterminations.

 

Souvenirs autobiographiques, Deuxième décennie, 22 (pp. 163-166)

Renvoi du Refuge – Autre accusation de folie

Et tous les bruits qui se colportaient sur le compte de Don Bosco commencèrent à inquiéter la Marquise Barolo, d’autant plus que l’autorité municipale se montrait contraire à mes projets. Un jour, elle vint me trouver dans ma chambre et se mit à me dire : « Je suis très satisfaite du soin que vous prenez de mes instituts. Je vous remercie d’avoir tant travaillé à y introduire le chant des cantiques, le plain-chant, la musique, l’arithmétique, et même le système métrique.

– Pas besoin de remerciements, lui répondis-je. Les prêtres doivent travailler selon leur devoir. Dieu les paiera de tout. Ne parlons plus de cela.

– Je voulais dire que je regrette vivement que l’abondance de vos occupations ait altéré votre santé. Il ne vous est plus possible d’assurer la direction (spirituelle) de mes œuvres et celle des garçons abandonnés, d’autant plus qu’à présent leur nombre va démesurément croissant. Je viens vous proposer de ne faire que ce à quoi vous êtes tenu, c’est-à-dire la direction (spirituelle) du pensionnat ; de ne plus mettre les pieds aux prisons ni à Cottolengo et surtout de ne plus vous préoccuper de (vos) enfants. Qu’en pensez-vous ?

– Madame la Marquise, Dieu m’a aidé jusqu’à maintenant et il ne manquera pas de m’aider (encore). Ne vous inquiétez donc pas pour ce qu’il y a à faire. Entre moi, Don Pacchiotti, et le théologien Borel, nous viendrons à bout de tout.

– Mais je ne puis tolérer que vous vous épuisiez ! Des activités si nombreuses et si diverses, que vous le vouliez ou non, se font au détriment de votre santé et de mes institutions. Par ailleurs, les bruits qui courent sur votre état mental, l’opposition des autorités locales, m’obligent à vous conseiller…

– Quoi ? Madame la Marquise.

– De laisser de côté ou vos garçons ou le Refuge. Pensez-y et donnez-moi une réponse.

– Ma réponse est déjà toute réfléchie, Madame la Marquise. Vous avez de l’argent, vous trouverez aisément des prêtres tant que vous en voudrez pour s’occuper de vos institutions. Pour les enfants pauvres, ce n’est pas pareil. Si je les quittais maintenant (pour eux) tout part en fumée. Je continuerai donc à faire ce que je peux pour le Refuge, comme avant ; je cesserai (cependant) mon emploi régulier et je m’occuperai sérieusement du soin des enfants abandonnés.

– Comment ferez-vous pour vivre ?

– Dieu m’a toujours aidé et il m’aidera encore à l’avenir.

– Mais votre santé est toute délabrée, votre tête ne vous sert plus. Vous vous enfoncerez dans les dettes. Vous viendrez chez moi, mais, je vous en avertis dès à présent, je ne vous donnerai jamais un sou pour vos enfants. Écoutez mon conseil de mère. Je vous maintiens votre salaire, je l’augmente même si vous le désirez. Allez en quelque endroit pendant un, trois, cinq ans. Reposez-vous. Quand vous serez bien rétabli, revenez au Refuge, vous y serez toujours le bienvenu. Autrement vous me mettez dans la triste obligation de vous congédier de mes institutions. Pensez-y sérieusement.

– J’y ai déjà pensé, Madame la Marquise. Ma vie est consacrée au bien de la jeunesse. Je vous remercie de vos offres, mais je ne puis abandonner la voie que la divine Providence m’a tracée.

– Donc, vous préférez ces vagabonds à mes institutions ? S’il en est ainsi, je vous congédie sur l’heure. Aujourd’hui même je vous trouverai un remplaçant. »

Je lui fis alors observer qu’une mise en congé si précipité allait faire supposer des motivations peu honorables pour moi, et pour elle ; qu’il valait mieux agir avec calme et conserver entre nous cette charité dont nous aurions tous deux à rendre compte au tribunal du Seigneur.

« Eh bien ! conclut-elle, je vous accorde trois mois, après quoi vous laisserez à d’autres la direction (spirituelle) de mon pensionnat. »

J’acceptai ce congé, m’abandonnant à ce que Dieu disposerait pour moi.

En attendant, les bruits se répandaient de plus en plus que Don Bosco était devenu fou. Mes amis s’en montraient peinés, d’autres riaient, tous s’éloignaient de moi. L’Archevêque laissait faire.  Don Cafasso conseillait de temporiser. Le théologien Borel ne soufflait mot. Alors tous mes collaborateurs me laissèrent seul au milieu de quatre cents jeunes gens.

En cette occasion, quelques respectables personnes voulurent prendre soin de ma santé. « Ce Don Bosco, dit l’un d’eux, a des idées fixes qui le conduiront inexorablement à la folie. Peut-être qu’une cure lui fera du bien. Conduisons-le dans une maison de santé et là, avec les égards convenables, on fera ce que la prudence suggérera. »

Deux de ces messieurs furent donc chargés de venir me prendre en voiture pour me conduire dans cette maison de santé. Les deux messagers me saluèrent poliment. Ils me demandèrent des nouvelles de ma santé, de mon Oratoire-patronage, du futur édifice, de l’église. Poussant un profond soupir, ils laissèrent échapper ces (seuls) mots : « C’est vrai ! ».

Ils m’invitèrent alors à faire une petite promenade avec eux. « Un peu d’air vous fera du bien. Venez, nous avons justement une voiture. Nous ferons route ensemble et nous aurons tout le temps de causer. » Je m’aperçus alors du petit tour qu’ils voulaient me jouer et, sans avoir l’air de soupçonner (quoi que ce soit), je les accompagnai à la voiture et insistai pour qu’ils entrent y prendre place les premiers. Au lieu de monter moi-même, je claquai brusquement la portière et criai au cocher : « Allez au plus vite à l’asile où ces ecclésiastiques sont attendus ! »