CG28

Ravivez le don que vous avez reçu

Aux membres du Chapitre Général des Salésiens Valdocco

16 février – 4 avril 2020

 

Chers frères,

Je vous salue avec affection et remercie Dieu de pouvoir, même à distance, partager avec vous un moment du chemin que vous êtes en train de parcourir.

Il est significatif qu'après quelques décennies, la Providence vous ait amenés à célébrer le Chapitre Général au Valdocco – le lieu de la mémoire – où le rêve fondateur s'est concrétisé et a fait les premiers pas. Je suis sûr que le bruit et les cris des oratoires seront la meilleure musique, la plus efficace pour que l'Esprit ravive le don charismatique de votre Fondateur. Ne fermez pas les fenêtres à ce bruit de fond ... Qu’il vous accompagne et vous garde sans repos et intrépides dans le discernement ! Et permettez à ces voix et à ces chants d'évoquer, à leur tour, en vous, le visage de nombreux autres jeunes qui, pour diverses raisons, se trouvent comme des brebis sans berger (cf. Mc 6, 34). Ces cris et ce souci vous garderont attentifs et éveillés face à tout type d'anesthésie auto-imposée et vous aideront à rester dans une fidélité créative à votre identité salésienne. 

Ravivez le don que vous avez reçu

Penser à la figure du Salésien pour les jeunes d'aujourd'hui implique d'accepter que nous sommes plongés dans un temps de changements, avec toute l'incertitude qui en découle. Personne ne peut dire avec certitude et précision (si tant est que cela ait été jamais possible) ce qui se passera dans un avenir proche sur le plan social, économique, éducatif et culturel. L'inconsistance et la « fluidité » des événements, mais surtout la rapidité avec laquelle les choses se suivent et se communiquent, font de chaque type de prévision une lecture condamnée à être reformulée au plus vite.[1] Cette perspective est encore plus accentuée par le fait que vos œuvres sont orientées d'une manière particulière vers le monde de la jeunesse qui est en soi un monde en mouvement et en transformation continue. Cela requiert une double docilité : docilité aux jeunes et à leurs besoins, et docilité à l'Esprit et à tout ce qu'Il veut transformer.

Assumer de manière responsable cette situation – à la fois au niveau personnel et au niveau communautaire – implique de sortir d'une rhétorique

qui nous fait dire sans cesse « tout change » et qui, à force de le dire et de le répéter, finit par nous fixer dans une inertie paralysante qui prive votre mission de la parrhésie propre aux disciples du Seigneur. Cette inertie peut aussi se manifester dans un regard et une attitude pessimistes face à tout ce qui nous entoure et non seulement par rapport aux transformations qui s'opèrent dans la société mais aussi par rapport à sa propre Congrégation, aux frères et à la vie de l'Église. Cette attitude finit par « boycotter » et empêcher toute réponse ou tout processus alternatif, ou par faire ressortir la position opposée : un optimisme aveugle, capable de dissoudre la force et la nouveauté de l'Évangile, nous empêchant d'accepter concrètement la complexité que les situations exigent et la prophétie que le Seigneur nous invite à poursuivre. Ni le pessimisme ni l'optimisme ne sont des dons de l'Esprit, car tous deux proviennent d'une vision autoréférentielle capable seulement de se mesurer avec ses propres forces, capacités ou aptitudes, nous empêchant de regarder ce que le Seigneur met en œuvre et veut accomplir parmi nous.[2]  Ni s'adapter à la culture à la mode, ni se réfugier dans un passé héroïque mais déjà désincarné [ne sont des dons de l’Esprit]. En période de changements, il est bon de s'en tenir aux paroles de saint Paul à Timothée : « Voilà pourquoi, je te le rappelle, ravive le don gratuit de Dieu, ce don qui est en toi depuis que je t’ai imposé les mains. Car ce n’est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d’amour et de pondération. » (2Tm 1,6-7). 

Ces paroles nous invitent à cultiver une attitude contemplative, capable d'identifier et de discerner les points clés. Cela aidera à s'engager dans le chemin avec l'esprit et la contribution propres des fils de Don Bosco et, comme lui, à développer « une révolution culturelle courageuse ».[3]  Cette attitude contemplative vous permettra de dépasser et de dépasser vos propres attentes et programmes. Nous sommes des hommes et des femmes de foi, ce qui suppose d'être passionnés par Jésus-Christ ; et nous savons que notre présent et notre avenir sont imprégnés de cette force apostolique et charismatique appelée à continuer à imprégner la vie de nombreux jeunes abandonnés et en danger, pauvres et désavantagés, exclus et rejetés, privés de droits, de maison ... Ces jeunes attendent un regard d'espérance capable de contredire tout type de fatalisme ou de déterminisme. Ils attendent de croiser le regard de Jésus qui leur dit « qu’il y a une issue à toutes les situations difficiles ou douloureuses ».[4]  C'est là qu'habite notre joie. 

Ni pessimiste ni optimiste, le Salésien du XXIème siècle est un homme plein d'espoir car il sait que son centre se situe dans le Seigneur capable de faire toutes choses nouvelles (cf. Ap 21,5). Cela seul nous sauvera de vivre dans une attitude de résignation et de survie défensive. Cela seul rendra notre vie fructueuse,[5] car elle permettra au don reçu de continuer à être vécu et exprimé comme une bonne nouvelle pour et avec les jeunes d'aujourd'hui. Cette attitude d'espérance est capable d'établir et d'inaugurer des processus éducatifs alternatifs à la culture dominante qui, dans de nombreuses situations – à la fois en raison de l'extrême pauvreté ou de l'abondance aussi extrême dans certains cas – finissent par asphyxier et tuer les rêves de nos jeunes en les condamnant à un conformisme assourdissant, rampant et souvent anesthésié. Ni triomphalistes ni alarmistes, hommes et femmes joyeux et pleins d'espérance, non automatisés mais artisans actifs, capables d’« afficher d’autres rêves que ce monde n’offre pas, témoigner de la beauté de la générosité, du service, de la pureté, du courage, du pardon, de la fidélité à sa vocation, de la prière, de la lutte pour la justice et le bien commun, de l’amour des pauvres, de l’amitié sociale.»[6] 

L’ « option Valdocco » pour votre CG28 est une bonne occasion pour vous confronter avec vos sources et demander au Seigneur : « Da mihi animas, cætera tolle ». « Tolle » surtout ce qui a été incorporé et perpétué en cours de route et qui, bien qu'à un autre moment aurait pu être une réponse adéquate, vous empêche aujourd'hui de configurer et de façonner la présence salésienne de manière évangéliquement significative dans les différentes situations de la mission. Cela nécessite, de votre part, de surmonter les peurs et les appréhensions qui peuvent découler du fait d'avoir cru que le charisme se réduisît ou s'identifiât avec certaines œuvres ou structures bien déterminées. Vivre fidèlement le charisme est quelque chose de plus riche et de plus stimulant que le simple abandon, retrait ou réajustement des maisons ou des activités ; cela implique un changement de mentalité face à la mission à accomplir.

 

L’ « option Valdocco” et le don des jeunes

 

L'Oratoire salésien et tout ce qui en a découlé, ainsi que le racontent les Mémoires de l'Oratoire, est né comme une réponse à la vie de jeunes avec un visage et une histoire, qui ont mis en mouvement ce jeune prêtre incapable de rester neutre ou inactif devant ce qui se produisait. Ce fut bien plus qu'un geste de bonne volonté ou de gentillesse, et même bien plus que le résultat d'un projet d'étude sur la « faisabilité numérique et charismatique ». Je crois plutôt à un acte de conversion permanente et à une réponse au Seigneur qui, « fatigué de frapper » à nos portes, attend que nous allions le chercher et le rencontrer ... Ou que nous le laissions sortir quand il frappe de l'intérieur. Une conversion qui a impliqué (et compliqué) toute la vie de Don Bosco et celle de son entourage. Don Bosco, non seulement ne choisit pas de se séparer du monde pour rechercher la sainteté, mais se laisse interpeller et choisit comment et dans quel monde vivre.

En choisissant et en accueillant le monde des enfants et des jeunes abandonnés, sans travail ni formation, il leur a permis d'expérimenter d'une manière tangible la paternité de Dieu et leur a fourni des outils pour raconter leur vie et leur histoire à la lumière d'un amour inconditionnel. Et eux, à leur tour, ont aidé l'Église à renouer avec sa mission : « La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d'angle » (Ps 117/118,22). Loin d'être des agents passifs ou des spectateurs de l'œuvre missionnaire, ils sont devenus, à partir de leur condition même – dans bien des cas « analphabètes religieux » et «analphabètes sociaux » – les principaux protagonistes de tout le processus de fondation.9 La salésianité naît précisément de cette rencontre capable de susciter des prophéties et des visions : accueillir, intégrer et faire grandir les meilleures qualités comme don pour les autres, surtout pour les marginalisés et les abandonnés de qui on n’attend rien. C’est Paul VI qui l'a dit : « Évangélisatrice, l’Église commence par s’évangéliser elle-même.… Cela veut dire, en un mot, qu’elle a toujours besoin d’être évangélisée, si elle veut garder fraîcheur, élan et force pour annoncer l’Évangile.» Tout charisme doit être renouvelé et évangélisé, et, dans votre cas, surtout par les jeunes les plus pauvres. 

9 Grâce à l'aide du sage Cafasso, Don Bosco a découvert qui il était aux yeux des jeunes détenus ; et ces jeunes détenus ont découvert un visage nouveau dans le regard de Don Bosco. Ensemble, ils ont ainsi découvert le rêve de Dieu qui a besoin de ces rencontres pour se manifester. Don Bosco n'a pas découvert sa mission devant un miroir, mais dans la douleur de voir des jeunes sans avenir. Le Salésien du XXIème siècle ne découvrira pas son identité s'il n'est pas capable de souffrir avec « la quantité de jeunes, sains et robustes, éveillés qui étaient en prison tourmentés et totalement dépourvus de nourriture spirituelle et matérielle… Ils représentaient l'opprobre de la nation, le déshonneur de la famille. » (Mémoires de l'Oratoire de Saint François de Sales, 48) ; et nous pourrions ajouter : de notre Église même.

11 Exhortation Apostolique Evangelii nuntiandi, 15.

Les interlocuteurs de Don Bosco hier et du Salésien aujourd'hui ne sont pas de simples destinataires d'une stratégie planifiée à l'avance, mais des protagonistes vivants de l'Oratoire à mettre en œuvre. Par eux et avec eux, le Seigneur nous montre sa volonté et ses rêves. Nous pourrions les appeler co-fondateurs de vos maisons, où le Salésien sera expert dans la convocation et la génération de ce type de dynamiques sans s'en croire le propriétaire. Cette union nous rappelle que nous sommes « Église en sortie » et nous mobilise pour cela : Église capable d'abandonner des positions confortables, sûres et parfois privilégiées, afin de retrouver dans les derniers la fécondité typique du Royaume de Dieu. Il ne s'agit pas d'un choix stratégique mais charismatique, d’une fécondité durable basée sur la croix du Christ, qui est toujours une scandaleuse injustice pour ceux qui ont bloqué la sensibilité devant la souffrance ou qui ont accepté l'injustice envers l'innocent. « Ne soyons pas une Église insensible à ces drames de ses enfants jeunes. Ne nous y habituons jamais, car qui ne sait pas pleurer n’est pas mère. Nous voulons pleurer pour que la société aussi soit davantage mère ». 

 
L’ « option Valdocco » et le charisme de la présence

 

Il est important de faire valoir que nous ne sommes pas formés pour la mission, mais que nous sommes formés dans la mission, à partir de laquelle tourne toute notre vie, avec ses choix et ses priorités. La formation initiale et la formation permanente ne peuvent pas être une instance préalable, parallèle ou séparée de l'identité et de la sensibilité du disciple. La mission inter gentes est notre meilleure école : à partir d'elle, nous prions, nous réfléchissons, nous étudions, nous nous reposons. Lorsque nous nous isolons ou nous nous éloignons des gens que nous sommes appelés à servir, notre identité de personnes consacrées commence à se défigurer et à devenir une caricature.

En ce sens, l'un des obstacles que nous pouvons identifier n'a pas grandchose à voir avec une situation extérieure à nos communautés, mais c'est plutôt ce qui nous affecte directement par une expérience déformée du ministère ..., et qui nous fait tant de mal : le cléricalisme. C'est la recherche

Aujourd'hui, nous voyons comment, dans de nombreuses régions, les jeunes sont les premiers à s'élever, à s'organiser et à promouvoir des causes justes. Loin d'empêcher ce réveil, vos maisons salésiennes sont appelées à devenir des espaces susceptibles de stimuler cette prise de conscience de chrétiens et de citoyens. 

Rappelons-nous le titre de l'Étrenne 2020 du Recteur Majeur : « Bons chrétiens et honnêtes citoyens ».  Je vous invite à toujours garder à l'esprit tous ceux qui ne participent pas à ces instances mais que nous ne pouvons ignorer si nous ne voulons pas devenir un groupe fermé.  Christus vivit, 75.

personnelle de vouloir occuper, concentrer et déterminer les espaces en minimisant et en annulant l'onction du Peuple de Dieu. Le cléricalisme, en vivant l'appel de manière élitiste, confond élection et privilège, service et servilité, unité et uniformité, divergence et opposition, formation et endoctrinement. Le cléricalisme est une perversion qui favorise les liens fonctionnels, paternalistes, possessifs et même manipulateurs avec le reste des vocations dans l'Église.

Un autre obstacle que nous rencontrons – répandu, et même justifié, surtout en cette période de précarité et de fragilité – est la tendance au rigorisme. En confondant l'autorité avec l'autoritarisme, il prétend gouverner et contrôler les processus humains avec une attitude scrupuleuse, sévère et même mesquine, face à ses propres limites et ses propres faiblesses ou celles des autres (surtout celles des autres). Le rigoriste oublie que le blé et l'ivraie poussent ensemble (cf. Mt 13,24-30) et « que tous ne peuvent pas tout, et qu’en cette vie les fragilités humaines ne sont pas complètement et définitivement guéries par la grâce. De toute manière, comme l’enseignait saint Augustin, Dieu t’invite à faire ce que tu peux et à demander ce que tu ne peux pas. »[7]  Saint Thomas d'Aquin, avec une grande finesse et une grande subtilité spirituelles, nous rappelle que « le diable en trompe beaucoup. Certains, en les attirant à commettre des péchés ; d'autres, au contraire, à une rigidité excessive envers ceux qui pèchent, de sorte que s'il ne peut pas les avoir avec un comportement vicieux, il conduit à la perdition ceux qu'il possède déjà, en utilisant la rigueur des prélats qui, sans les corriger avec miséricorde, les mènent au désespoir, et c'est ainsi qu'ils se perdent et tombent dans le filet du diable. Et c'est ce qui nous arrive si nous ne pardonnons pas aux pécheurs. »

Ceux qui accompagnent les autres à grandir doivent être des gens à larges vues, capables de mettre ensemble limites et espérance, aidant ainsi à toujours regarder en perspective, dans une perspective salvatrice. Un éducateur « qui n'a pas peur de fixer des limites et, en même temps, s'abandonne à la dynamique de l'espérance exprimée dans sa confiance en l'action du Seigneur des processus, est l'image d'un homme fort, qui guide ce qui ne lui appartient pas, mais qui appartient à son Seigneur. »17 Nous n'avons pas le droit d'étouffer et d'empêcher la force et la grâce du possible, dont la réalisation cache toujours une graine de Vie nouvelle et bonne.

Apprenons à travailler et à faire confiance aux temps de Dieu, qui sont toujours plus grands et plus sages que nos mesures à courte vue. Il ne veut détruire personne, il veut sauver tout le monde. 

Il est donc urgent de trouver un style de formation capable d'assumer structurellement le fait que l'évangélisation implique la pleine participation, et avec pleine citoyenneté, de chaque baptisé – avec tout son potentiel et ses limites – et pas seulement des soi-disant « acteurs qualifiés » ;[8] la participation où le service, et le service des plus pauvres, est la pierre angulaire qui aide à manifester et à mieux témoigner de notre Seigneur qui « n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude» (Mt 20,28). Je vous encourage à poursuivre vos efforts pour faire de vos maisons un « laboratoire d'Église » capable de reconnaître, d'apprécier, de stimuler et d'encourager les différents appels et missions dans l'Église.19

En ce sens, je pense concrètement à deux présences de votre communauté salésienne, qui peuvent aider, comme éléments de comparaison, à comprendre la place occupée par les différentes vocations chez vous ; deux présences qui constituent un « antidote » contre toute tendance cléricaliste et rigoriste : le Frère Coadjuteur et les femmes. 

Les Frères Coadjuteurs sont une expression vivante de la gratuité que le charisme nous invite à garder. Votre consécration est, avant tout, le signe d'un amour gratuit du Seigneur et pour le Seigneur chez ses jeunes, qui ne se définit pas principalement par un ministère, une fonction ou un service particulier, mais par une présence. Avant même des choses à faire, le Salésien est un rappel vivant d'une présence où disponibilité, écoute, joie et dévouement sont les notes essentielles pour susciter des processus. La gratuité de la présence sauve la Congrégation de toute obsession militante et de tout réductionnisme technico-fonctionnel. Le premier appel est d'être une présence joyeuse et gratuite parmi les jeunes.

Qu'en serait-il du Valdocco sans la présence de Maman Marguerite ? Vos maisons auraient-elles été possibles sans cette femme de foi ? Dans certaines régions et certains endroits « il y a des communautés qui se sont longtemps maintenues et ont transmis la foi sans qu’un prêtre ne passe les voir ; durant même des décennies. Cela s’est fait grâce à la présence de femmes fortes et généreuses. Les femmes baptisent, sont catéchistes, prient, elles sont missionnaires, certainement appelées et animées par l’Esprit Saint. Pendant des siècles, elles ont maintenu l’Église debout dans ces régions avec un dévouement admirable et une foi ardente. »[9] Sans une présence réelle, effective et affective des femmes, vos œuvres n'auraient pas le courage et la capacité de décliner la présence comme hospitalité, comme maison. Face à la rigueur qui exclut, nous devons apprendre à générer la nouvelle vie de l'Évangile. Je vous invite à poursuivre une dynamique dans laquelle la voix de la femme, son regard et son action – appréciés dans leur singularité –  trouvent un écho dans la prise de décision, en tant qu'acteur non auxiliaire mais constitutif de vos présences.

 

L’ « option Valdocco » dans la pluralité des langues

 

Comme autrefois, le mythe de Babel tente de s'imposer au nom de la globalité. Des systèmes entiers créent un réseau de communication mondial et numérique capable d'interconnecter les différents coins de la planète, avec le grand danger d'uniformisation monolithique des cultures, les privant de leurs caractéristiques et de leurs ressources essentielles. La présence universelle de votre Famille Salésienne est un stimulant et une invitation à conserver et à préserver la richesse de nombreuses cultures dans lesquelles vous êtes plongés sans chercher à les « standardiser ». D'un autre côté, faites des efforts pour que le christianisme puisse assumer la langue et la culture de la population locale. Il est triste de voir que, dans de nombreuses régions, la présence chrétienne est toujours vécue comme une présence étrangère (en particulier européenne) ; une situation que l'on retrouve également dans les itinéraires de formation et les modes de vie (cf. ibid., 90). Au contraire, nous agirons comme nous l'inspire cette anecdote de Don Bosco qui, interrogé sur la langue qu'il aimerait parler, a répondu : « Celle que ma mère m'a apprise : c'est celle avec laquelle je peux communiquer plus facilement. » Selon cette certitude, le Salésien est appelé à parler dans la langue maternelle de chacune des cultures dans lesquelles il se trouve. L'unité et la communion de votre Famille sont capables d'assumer et d'accueillir toutes ces différences, qui peuvent enrichir tout le corps en une synergie de communication et d'interaction où chacun peut offrir le meilleur de lui-même pour le bien du corps entier. De cette façon, la salésianité, loin de se perdre dans l'uniformité des tonalités, acquerra une expression plus belle et plus attrayante ... et pourra s'exprimer « en dialecte » (cf. 2Mac 7,26-27).  

Dans le même temps, l'irruption de la réalité virtuelle en tant que langue dominante dans de nombreux pays où vous accomplissez votre mission nécessite, en premier lieu, de reconnaître toutes les possibilités et les choses bonnes qu'elle produit, sans sous-estimer ou ignorer l'impact qu'elle possède dans la création de liens, en particulier sur le plan affectif. Même nous, adultes consacrés, ne sommes pas à l'abri de cela. La «pastorale de l'écran», si répandue (et nécessaire), nous demande d'habiter le web de manière intelligente, en le reconnaissant comme un espace missionnaire, ce qui nécessite, à son tour, de mettre toutes les médiations nécessaires afin de ne pas rester prisonnier de sa circularité et de sa logique particulière (et dichotomique). Ce piège – même au nom de la mission – peut nous renfermer sur nous-mêmes et nous isoler dans une virtualité confortable, superflue et peu ou pas du tout engagée avec la vie des jeunes, des frères de la communauté ou des tâches apostoliques. Le réseau n'est pas neutre et le pouvoir qu'il a de créer une culture est très élevé. Sous l'avatar de la proximité virtuelle, nous pouvons nous retrouver aveugles ou éloignés de la vie concrète des gens, aplatissant et appauvrissant la vigueur missionnaire. Le repliement sur soi, si répandu et socialement proposé dans cette culture largement numérisée, requiert une attention particulière non seulement en ce qui concerne nos modèles pédagogiques mais aussi en ce qui concerne l'utilisation personnelle et communautaire du temps, de nos activités et de nos biens.

 

L’ « option Valdocco » et la capacité de rêver

 

L'un des « genres littéraires » de Don Bosco étaient les rêves. Avec eux, le Seigneur a fait son chemin dans la vie de Don Bosco et dans la vie de toute votre Congrégation, élargissant l'imaginaire du possible. Les rêves, loin de le garder endormi, l'ont aidé, comme cela est arrivé à saint Joseph, à prendre une autre profondeur et une autre mesure de la vie, celles qui naissent des entrailles de la compassion de Dieu. Il était possible de vivre l'Évangile concrètement ... Don Bosco l'a rêvé et lui a donné forme dans l'Oratoire.

Je souhaite vous offrir ses paroles comme les « mots du soir » dans toute bonne maison salésienne au terme de la journée, en vous invitant à rêver et à rêver grand. Sachez que le reste vous sera donné par surcroît. Rêvez de maisons ouvertes, fructueuses et évangélisatrices, capables de permettre au Seigneur de montrer à de nombreux jeunes son amour inconditionnel et de vous permettre, à vous, de profiter de la beauté à laquelle vous avez été 

Aujourd’hui, en fait, « une évangélisation qui éclaire les nouvelles manières de se mettre en relation avec Dieu, avec les autres et avec l’environnement, et qui suscite les valeurs fondamentales devient nécessaire. Il est indispensable d’arriver là où se forment les nouveaux récits et paradigmes » (Evangelii gaudium 74).

appelés. Rêvez… Et non seulement pour vous et pour le bien de votre Congrégation mais encore pour tous les jeunes privés de la force, de la lumière et de la consolation de l’amitié avec Jésus-Christ, sans une communauté de foi qui les accueille, sans un horizon de sens et de vie (cf. Evangelii gaudium, 49). Rêvez … Et faites rêver !

Rome, Saint Jean de Latran 

4 mars 2020

+ FRANÇOIS

 


[1] cf. Constitution Apostolique Veritatis gaudium [la joie de la vérité] nn. 3-4.

[2] Cf. Exhortation Apostolique postsynodale Christus vivit, 35.

[3] Laudato si’, 114.

[4] Christus vivit, 104.

[5] Cf. Homélie du 2 février 2017.

[6] Christus vivit, 36. Devise imprimée en lettres de feu chez les premiers missionnaires. Je me souviens de la lettre de Don Giacomo Costamagna à Don Bosco où, après lui avoir parlé des difficultés du voyage et des différents échecs auxquels il a dû faire face, il conclut en disant : « Nous demandons à l'unanimité une seule chose : pouvoir aller très vite en Patagonie pour sauver d'innombrables âmes. » La conscience d'être envoyé à la recherche d'âmes dans les périphéries et à rester en surmontant tout échec apparent est une marque d'identité à partir de laquelle confronter et mesurer le charisme : « Da mihi animas, cætera tolle ». Souvenons-nous de l'avertissement du Seigneur : « Vous aussi, vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes. » (Mc 7,8)

[7] Exhortation Apostolique Gaudete et exsultate, 49.  16 Super II Cor., cap. 2, lect. 2 (in fine). Le passage commenté par saint Thomas est 2Co 2, 6-7 où, à l'égard de celui qui l'a attristé, saint Paul écrit :  « vous devez, au contraire, plutôt lui faire grâce et le réconforter, pour éviter qu’il ne sombre dans une tristesse excessive. ».  J. M. BERGOGLIO, Meditazioni per religiosi, 105.

[8] Cf. Evangelii gaudium, 120. Avant d'être un acte qui différencie ou rend complémentaire, une vocation ecclésiale est une invitation à offrir un don particulier en fonction de la croissance des autres.

[9] Exhortation Apostolique postsynodale Querida Amazonia, 99.

[10] Cf. Evangelii gaudium, 116 : « … comme nous pouvons le voir dans l’histoire de l’Église, le christianisme n’a pas un modèle culturel unique, mais tout en restant pleinement lui-même, dans l’absolue fidélité à l’annonce évangélique et à la tradition ecclésiale, il revêtira aussi le visage des innombrables cultures et des innombrables peuples où il est accueilli et enraciné. »