RM Ressources

2015 - ACG 421 - les fruits mÛrs du Bicentenaire

LETTRE DU RECTEUR MAJEUR

epub   doc   pdf   zip  

« Pour qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient en abondance» (Jn 10,10)

CINQ FRUITS DU BICENTENAIRE

Rome, 25 juillet 2015

Fête de saint Jacques, Apôtre

1.   Une Année de grâce avec beaucoup de fruits.2. Parce que, presque sans sen rendre compte, on apprend à connaître la Congrégation de plus en plus en profondeur.3. Voici les fruits mÛrs du Bicentenaire.3.1. Je rêve dune Congrégation de Salésiens heureux. – 3.2. Je rêve dune Congrégation dHommes de Foi et remplis de Dieu.  3.2.1. Un chemin de foi et de recherche de Dieu. - 3.2.2. Demeurer, Aimer, Porter du fruit.3.3. Je rêve dune Congrégation de Salésiens passionnés par les jeunes, les plus pauvres.   3.3.1 Parce qu’au long des années, nous avons toujours dit et rappelé quel est le chemin de notre fidélité. - 3.3.2. Cherchant toujours le service, jamais le pouvoir ou largent.3.4.  Je rêve dune Congrégation de vrais Évangélisateurs et Éducateurs de la Foi.3.5. Je rêve dune Congrégation toujours missionnaire. 3.5.1. Parce que c’est quelque chose de constitutif qui nous caractérise. - 3.5.2. Parce que les temps que nous vivons le réclament fortement. -   4. Je termine avec la prière que fait le Pape.

 

1. UNE ANNÉE DE GRÂCE AVEC BEAUCOUP DE FRUITS

Mes chers confrères,

Il est possible que lorsque cette lettre vous parviendra, nous aurons déjà célébré au Colle Don Bosco, avec plusieurs milliers de jeunes, la clôture de cette année du Bicentenaire de la naissance Don Bosco, que nous avions ouverte officiellement, également au Colle Don Bosco, le 16 août 2014.

En ce qui reste de cette année 2015, on vivra sûrement encore des temps de célébration dans les lieux les plus divers de notre monde salésien.

Dans la Lettre du numéro 419 des ACG, j’avais écrit que l’année que nous avions inaugurée pour célébrer les 200 ans de la naissance Don Bosco allait avoir un double visage, un visage extérieur, plutôt public et officiel, et un visage intérieur, plus intime.

En phase avec ce qu’écrit le Pape François dans son message pour l’Ouverture de l’Année de la Vie Consacrée, un premier objectif est de « regarder le passé avec reconnaissance »[1], et l’on pourrait dire que nous avons appliqué textuellement la consigne à notre célébration du Bicentenaire car nous avons voulu le vivre comme « une occasion pour nous sentir reconnaissants envers le Seigneur parce que, deux cents ans après la naissance de Don Bosco, nous nous trouvons ici, comme don de Dieu pour les jeunes. »[2]. Et dans ce visage extérieur, officiel et public des centaines de célébrations de différents types qui ont eu lieu dans les pays où existe une maison salésienne, nous avons pu reconnaître ce don de Dieu que Don Bosco est pour l’Église et le monde, et remercier.

Mais je désire m’arrêter en ce moment plutôt à l’autre visage du Bicentenaire, plus intérieur, plus intime, qui me porte à penser, désirer et rêver quelle trace profonde aura laissée le fait d’avoir vécu cet événement unique, vraiment historique, dans notre vie, dans le cœur de chacun de mes frères SDB et dans mon propre cœur.

Voilà ce qui me porte à rêver. Je rêve à certains fruits de la célébration du Bicentenaire, comme je vais l’exposer.  

 

2. PARCE QUE, PRESQUE SANS S’EN RENDRE COMPTE,  ON APPREND À CONNAÎTRE LA CONGRÉGATION DE PLUS EN PLUS EN PROFONDEUR

Je me permets de rêver à quelques fruits du Bicentenaire que je considère générateurs de vie, parce que je me rends de plus en plus compte que, bien avant que je puisse visiter tous les pays et toutes les Provinces, j’apprends déjà connaître, presque raisonnablement, la réalité de notre Congrégation.

Depuis la fin du CG 27, le 12 avril 2014, et après la première session plénière du Conseil Général, j’ai pu visiter jusqu’à aujourd’hui vingt-sept pays – huit en 2014 et dix-neuf en cette période déjà bien entamée de l’année 2015 – ce qui fait un total de trente-deux pays en une année et demie, avec la grâce de Dieu. Cela n’a pas été un hasard, bien sûr, mais un programme délibérément arrêté, conscients que c’était presque trop mais que c’était nécessaire en raison de la particularité de cette année.

À la vision que me permet d’avoir chacune des visites aux Provinces s’ajoute la connaissance provenant des « radiographies » que sont, de fait, les consultations que l’on fait dans les Provinces pour les nominations des nouveaux Provinciaux, et toutes les informations et opinions que les confrères eux-mêmes expriment dans ces consultations concernant la Province. Les Provinciaux nommés en ces quinze derniers mois ont été vingt-et-un.

J’ai aussi eu l’opportunité, avec le Conseil Général, d’approfondir la connaissance de quelques Provinces après le sept Visites Extraordinaires qui ont été effectuées et l’étude approfondie que nous avons faite de deux Régions, celle de l’Asie Sud et celle de l’Asie Est et Océanie.

Dès lors, je puis vous dire, mes chers confrères, qu’avec tout ce que j’ai pu visiter, connaître, voir personnellement, lire et écouter les personnes qui me conseillent, je me sens capable de rêver d’une Congrégation – la nôtre – où le Seigneur et Don Bosco, toujours sous le regard maternel de l’Auxiliatrice notre Mère, nous offrent ces fruits du Bicentenaire de la naissance Don Bosco.

 

3. VOICI LES FRUITS MÛRS DU BICENTENAIRE

3.1. Je rêve d’une Congrégation de Salésiens heureux

Je vous invite dès cet instant à dépasser la tentation, par ailleurs tellement humaine, de penser négativement, de penser que je dis cela parce que nous autres, Salésiens, ne sommes pas heureux.

Bien au contraire ! Il ne s’agit pas de cela. Je suis convaincu que la majorité des SDB, nous sommes heureux, très heureux de vivre notre vocation. Moi y compris, parce que moi aussi, je suis très heureux. Mais je crois que nous devons arriver à un plus grand bonheur, tous tant que nous sommes, sans qu’aucun confrère ne reste au bord du chemin en sentant qu’il ne peut pas, ou que le but poursuivi n’est pas pour lui. Ce but est pour tous, vu qu’humainement, ce profond désir résonne dans le cœur de tout homme et de toute femme depuis le moment où nous avons été appelés à la vie.

C’est pour cela que je me permets de vous communiquer le grand rêve qui est le mien. Celui d’une Congrégation – la nôtre – où chaque Salésien puisse se dire à soi-même, au plus profond de son être, de son cœur, dans sa vérité la plus intime :  «  Je suis heureux et je me sens tout à fait vivant et comblé de joie en vivant comme Salésien de Don Bosco ».

Le Pape nous propose, comme religieux, ce programme : « Soyez joyeux! Montrez à tous que suivre le Christ et mettre en pratique son Évangile remplit votre cœur de joie! Contaminez ceux qui vous approchent par cette joie »[3].

Et je crois, mes chers confrères, qu’il s’agit de ceci : vivre plus intensément et plus joyeusement notre vie. Je peux le dire avec mes mots à moi mais nous l’avons déjà dit au cours de notre Chapitre Général où nous rendions grâce à Dieu « pour la fidélité de tant de confrères et pour la sainteté reconnue par l’Église à certains membres de la Famille Salésienne. Nous rencontrons chaque jour des adultes et des jeunes, des confrères – jeunes et anciens, en pleine activité ou malades – qui témoignent de la fascination pour la recherche de Dieu, de la radicalité évangélique vécue dans la joie et d’une vive passion pour Don Bosco. »[4]  C’est le don que nous avons dans notre Congrégation : des milliers de confrères qui, chaque jour, donnent vie et donnent leur vie avec une générosité admirable. J’éprouve de la peine pour la souffrance de confrères qui ne se sentent pas heureux. Il y a des confrères salésiens qui traînent dans leur vie et dans leur cœur des blessures, des confrères qui se sentent rejetés, qui éprouvent de la souffrance ! Comme il me plairait qu’avec la force venant du Seigneur et avec l’affection et la proximité d’autres confrères, ils puissent avoir confiance et espérer encore quelque chose de bon dans leur vie. Il y a des confrères qui traversent des situations difficiles ou qui ont perdu la passion du premier Amour que nous avons tous ressenti dans l’appel du Seigneur. Peut-être y a-t-il même des confrères qui marchent dans une direction qui ne les conduira à rien de bon comme Salésiens de Don Bosco ! Comme il me plairait que ces confrères se laissent toucher par Dieu pour « aller plus loin ». Comme il me plairait qu’ils se laissent surprendre par Dieu qui, sans aucun doute, nous conduit toujours à des situations de vie qui dépassent nos calculs !

Chers confrères, quelle que soit notre connaissance de Don Bosco – petite ou grande –, nous avons tous la certitude de l’importance qu’il accordait à la joie et au bonheur de ses Salésiens et de ses jeunes, malgré les sacrifices et, sûrement, avec ce point central et essentiel qu’est le fait de vivre en Dieu et de Dieu. Nous avons pris dans notre vie des décisions d’une importance capitale pour atteindre le sommet avec notre « Oui » au Seigneur ; et à partir de là, tout le reste doit nous aider à vivre « à pleins poumons », à vivre en plénitude, à vivre, davantage heureux, une vie pleine de sens.

Citant l’Exhortation Apostolique Evangelica Testificatio [Témoignage Évangélique sur le renouveau de la vie religieuse], le CGS 20, nous disait déjà, il y a plus de trente ans : « La joie de lui appartenir [à Dieu] pour toujours est un fruit incomparable de l’Esprit Saint, auquel vous avez déjà goûté (…) sachez envisager l’avenir avec confiance. »[5]

En vérité, chers confrères, ce que je suis en train de dire avec mon rêve de bonheur pour chacun de nous, c’est pour souhaiter que notre belle vocation et le don de nous-mêmes ne soient pas seulement un travail à accomplir, parfois très marqué par les excès, par une activité extrême qui frôle même ou devient de l’« activisme », et qui peut éteindre en nous la flamme vive et nous conduire à cette « grisaille pragmatique » dont parle le Pape François. Je rêve pour chacun de nous d’une vocation vécue comme l’a vécue Don Bosco, dans l’oubli de soi et passionné pour Dieu et pour les jeunes.

En effet, parmi ses traits de génie, Don Bosco eut la grande capacité d’offrir « aux jeunes marginalisés de son époque la possibilité d’expérimenter la vie comme une fête et la foi comme un bonheur. »[6]

Comme vous pouvez l’imaginer, mon rêve pour chacun de nous a beaucoup à voir avec celui que j’ai déjà pu vivre ces quinze derniers mois en tant que Recteur Majeur, en pensant à chacun de nos confrères. Je ne peux pas vous cacher, par exemple, la tristesse de mon cœur chaque fois qu’un confrère salésien prêtre m’écrit pour me demander de lancer les démarches en vue de son insertion dans un diocèse, alors qu’il a déjà trouvé l’Évêque pouvant répondre à ses attentes. Je me dis : que reste-t-il, dans ce cas, de l’amour pour Don Bosco et de l’enthousiasme avec lequel nous nous sommes faits salésiens ? Ce qui a été vécu jusqu’à présent a-t-il été seulement un travail pastoral que l’on peut facilement échanger contre un autre… ? Et me vient à l’esprit la scène du jeune Jean Cagliero luttant intérieurement avec force en marchant dans la cour du Valdocco, devant la proposition que lui avait faite Don Bosco peu auparavant. Cette proposition avait été, comme nous le savons, de former une société religieuse où ils se seraient appelés salésiens. Après son débat intérieur, Cagliero laisse éclater la phrase bien connue : « Frère ou pas frère, moi je reste avec Don Bosco ».

Je pense à ce 14 mai 1862, jour de la première profession salésienne émise par vingt-deux jeunes avec Don Bosco (MB VIII,161). C’étaient de simples garçons grandis aux côtés de Don Bosco. Et ils ont eu le courage de lancer une nouvelle Congrégation religieuse et faire leur profession avec un grand enthousiasme, confiants en ce que Don Bosco leur donnait à voir.

Penser à nos origines ne cesse de m’émouvoir et confirme ma forte conviction qu’en donnant à Dieu le primat dans notre vie, et gardant dans notre cœur les jeunes, spécialement les plus pauvres et ceux qui ont le plus besoin de nous, nous sommes entièrement saisis – je me permettrais presque de dire « d’une manière irrémédiable » – par le bonheur, comme Salésiens de Don Bosco. Je le crois vraiment car il est certain, comme le dit le document d’ «Aparecida », que « la vie se développe en la donnant et s’affaiblit dans l’isolement et les commodités. De fait, ceux qui jouissent le plus de la vie sont ceux qui abandonnent leur sécurité personnelle pour se passionner pour la mission de communiquer la vie aux autres »[7].

3.2. Je rêve d’une Congrégation d’Hommes de Foi et remplis de Dieu

Pourquoi ce rêve ? Est-ce parce que nous ne sommes pas ainsi, pourriez-vous me demander ?

Je veux vous redire que je suis convaincu de la foi profonde et du sens de Dieu de milliers de nos confrères salésiens. Et alors, pourquoi ce rêve ? Voici la réponse : en pensant à l’ensemble de notre Congrégation répandue dans le monde, nous devons sans nul doute faire attention à un point délicat. En effet, dans beaucoup d’endroits, dans de nombreux pays où nous travaillons avec beaucoup de dévouement et de générosité, on nous connaît grâce au travail que nous accomplissons, mais l’on ignore ou l’on méconnaît pourquoi nous faisons ce que nous faisons et où est la motivation profonde de notre vie. On nous admire pour le travail avec les jeunes, on apprécie immensément nos réseaux d’écoles, et parmi celles-ci la formation professionnelle et la formation au travail en entreprises. On regarde avec un grand respect et l’on approuve énormément notre engagement avec les jeunes de la rue, on loue le dévouement et la créativité de beaucoup de nos oratoires-centres de jeunes, on regarde avec beaucoup d’attention nos foyers d’accueil, nos maisons et nos résidences pour jeunes pauvres, etc.

Bien souvent, cependant, on ne sait pas dire qui nous sommes et encore moins pourquoi nous faisons ce que nous faisons et pourquoi nous vivons comme nous vivons. Et voilà mon rêve : que quiconque rencontre un religieux salésien ou entre en relation avec l’une de nos communautés puisse se sentir touché par la présence d’hommes de foi, d’une foi profonde et éprouvée qui, dans leur manière de vivre simple et d’agir, presque sans le vouloir, laissent transparaître leur condition de religieux, d’hommes consacrés par et pour Dieu, et consacrés par Lui aux jeunes.

3.2.1. Un chemin de foi et de recherche de Dieu

Je crois, mes frères, que cette préoccupation et cette sensibilité ne sont pas nouvelles. Dans les documents de notre Congrégation, nous pouvons voir comment la « grande bataille » du CGS 20 fut précisément la tension entre consécration et mission. Et l’on est arrivé à un travail magnifique, à la lumière de Vatican II, pour voir d’une manière nouvelle et en profondeur l’identité de notre charisme et le découvrir dans la richesse de nos nouvelles Constitutions. Ce furent de nombreuses années de discernement, en trois Chapitres Généraux. Le CGS 20 et le CG 21 qui, avec sagesse, considère insuffisant le temps d’expérimentation de six années pour les nouvelles Constitutions et le prolonge pour six ans encore ; et le CG 22 où l’on avait déjà acquis une maturation profonde du concept de consécration comme « Action de Dieu ».

Je pense que dans notre Congrégation, nous n’avons aucun problème quant à notre identité charismatique et à l’harmonie entre tous les éléments qui la composent. De nos Constitutions à tant d’autres écrits, nous trouvons un éventail abondant d’éléments qui nous éclairent et nous enrichissent.

La clé réside dans le fait de vivre de manière harmonieuse notre identité. Nous avons de nombreuses fois dit et rappelé que nous ne sommes pas des travailleurs sociaux et que nos œuvres ne sont pas des lieux de services sociaux, pour grand que soit le bien que nous y faisons et que nous faisons à travers elles. Nous sommes avant tout des croyants, consacrés par Dieu dans notre condition de religieux, et « quel bien cela nous fait qu’Il vienne toucher notre existence et nous pousse à communiquer sa vie nouvelle ! Par conséquent, ce qui arrive, en définitive, c’est que "ce que nous avons vu et entendu, nous l’annonçons"(1 Jn 1, 3). »[8]

Je suis grandement convaincu, mes frères, que le chemin dont nous avons le plus besoin aujourd’hui est celui-ci : soigner, alimenter et approfondir notre foi (être des hommes de foi) ; être conscients que tout ce que nous faisons, nous le faisons parce que nous nous y sommes sentis attirés et fascinés par Jésus, et que nous avons ressenti la joie de dire librement « oui » à Dieu Père qui nous consacre aussi dans la profession religieuse (hommes remplis de Dieu)[9].

En lisant certaines pages sur la vie religieuse, il y a quelque temps, j’ai été profondément impressionné par le récit d’une religieuse qui racontait qu’en une certaine occasion, à Vienne, un supérieur avait parlé d’un athéisme de la vieillesse chez certains religieux et religieuses ; et cette sœur affirmait craindre fort que nous ne connaissions tous quelque religieuse (et même quelque religieux, devons-nous dire pour être justes[10]), qui exprime son mécontentement dès qu’elle ouvre la bouche… Et l’on pourrait dire que  cela représente la secrète déception vis-à-vis de Dieu… Et la religieuse de se demander : « Nos façons de penser, de juger et d’agir ne sont-elles pas souvent provoquées par une foi endormie, une relation sans amour pour Dieu ? » [11]

Face à ce témoignage, la question du psaume résonne en moi : « Où est-il ton Dieu ? » (Ps 41/42,4) ; ou encore la question que nous pouvons poser nous-mêmes : où est-ce que je te trouve, mon Dieu ? Cette question et cette situation vitale, me semble-t-il, sont celles auxquelles nous devons prêter une grande attention, soit personnellement soit communautairement car même le travail parmi les enfants et les jeunes ne nous met pas à l’abri d’une vie sans amour pour Dieu ou de la « secrète déception vis-à-vis de Dieu ».

3.2.2. Demeurer, Aimer, Porter du fruit

Ces trois verbes, dans le contexte de l’Icône de la Vigne et des Sarments (Jn 15,1-11) qui a été très présente dans notre dernier Chapitre Général, nous invitent à prendre conscience de la nécessité d’être profondément enracinés en Jésus afin de demeurer fortement en Lui pour vivre dans un esprit fraternel qui soit vraiment attrayant et nous porte à servir les jeunes.

Pour cela, rêver que nous sommes vraiment une Congrégation d’hommes vivant de la Foi et remplis de Dieu, c’est penser que nous avons, enraciné en nous, le désir de rendre réel le Primat de Dieu dans nos vies sans jamais oublier que nous devons être, par-dessus tout, des « chercheurs de Dieu »[12] et des témoins de Son Amour au milieu des jeunes et des plus pauvres parmi eux.

Nos Constitutions, précieuses de ce point de vue, en tant qu’Évangile lu en clé salésienne, sont traversées de ce sens de Dieu et de cet appel à la foi, comme cela a été le cas, d’une manière totalisante, dans la vie et la mission de Don Bosco.

Nous y lisons qu’en travaillant pour le salut des jeunes, nous faisons l’expérience de la paternité de Dieu (cf. C 12), en restant en « dialogue simple et cordial avec le Christ vivant et avec le Père, que [nous sentons] tout proche ». Et ainsi chacun de nous, conscient de l’appel de Dieu à faire partie de la Société Salésienne (cf. C 22) et vivant le « signe de la rencontre d’amour entre le Seigneur qui appelle le disciple qui répond », réalise « un des choix les plus hauts pour une conscience croyante » (cf. C 23). En même temps, « plongé dans le monde et les soucis de la vie pastorale, le Salésien apprend à rencontrer Dieu à travers ceux à qui il est envoyé » (cf. C 95).

Mes frères, à la lumière de nos Constitutions, je ne crois pas nécessaire d’ajouter autre chose à propos de ce rêve. Je répète seulement l’invitation que je vous faisais à la clôture du Chapitre Général. Avec une profonde conviction, dans ma première intervention – appelée Discours de Clôture, avec une claire intention programmatique néanmoins –, je vous disais que je ne me résigne pas à croire que « la fragilité que nous constatons en vivant le primat de Dieu dans notre vie soit un élément propre de notre ADN salésien ». À ce moment-là je vous disais que non, et je vous le répète aujourd’hui : «  Il n’en est pas ainsi ! Cela n’a pas été le cas chez Don Bosco » qui, au contraire, a vécu toute sa vie dans une foi profonde, rempli de Dieu ; et pour cette raison, il a donné sa vie jusqu’à son dernier souffle, toujours en faveur des jeunes, « radicalement impliqué dans la trame de Dieu. »[13]. Voilà mon rêve aujourd’hui pour notre Congrégation et pour chacun de nous, Salésiens de Don Bosco.  

3.3. Je rêve d’une Congrégation de Salésiens passionnés par les jeunes, les plus pauvres

Voici un autre rêve, fruit évident de ce Bicentenaire.

   Je suis convaincu de la valeur profonde du témoignage de nombre de confrères qui donnent leur vie chaque jour, avec une véritable passion éducative et évangélisatrice, en faveur des jeunes ; je suis convaincu que nombreuses sont les présences salésiennes qui se tournent avec prédilection vers les plus pauvres.

J’en rends grâce au Seigneur et je vous le répète : mes frères, nous devons « aller plus loin ». Tous les Salésiens doivent être de ceux qui, avec le cœur même de Don Bosco, avec le cœur même du Bon Pasteur, donnent le meilleur d’eux-mêmes en faveur des jeunes. Et ce doit être une souffrance pour nous lorsque des maisons salésiennes, directement ou indirectement, ne sont pas au service des plus pauvres. Nous devons être créatifs afin que tout ce que nous faisons, pensons et décidons, bénéficie d’une manière ou d’une autre à ceux qui sont davantage dans le besoin.

Le Pape François dit, dans le message déjà cité : « Réveillez le monde, illuminez-le par votre témoignage prophétique et à contre-courant ! »[14]

Je pense vraiment que notre manière salésienne d’éclairer le monde de façon prophétique et à contre-courant est contenue dans cette radicalité présente en nous tous et en toutes nos présences. N’ayez pas le moindre doute qu’en vivant et en travaillant ainsi, sans même qu’il y ait besoin de parler, le message est interpellant et d’une grande force de témoignage ; et ne doutez pas que ne manqueront pas les moyens pour arriver aux plus pauvres. Souvenons-nous de la solide confiance de Don Bosco en la Divine Providence quand, bien sûr, nous prenons les moyens pour que cela devienne réalité.

3.3.1. Parce qu’ au long des années, nous avons toujours dit et rappelé quel est le chemin de notre fidélité

Avec ce titre, je veux souligner qu’il y a toujours eu dans la Congrégation un Magistère qui nous a orientés vers l’option préférentielle pour les jeunes les plus pauvres. Ensuite, chaque confrère, chaque communauté locale ou provinciale et au Centre même de la Congrégation, nous avons à le faire devenir réalité. Le Pape François nous rappelle que l’espérance à laquelle il nous invite « ne se fonde pas sur des chiffres ni sur des œuvres, mais sur Celui en qui nous avons mis notre confiance (cf. 2 Tm 1,12) » ; et il nous invite à ne pas céder «  à la tentation du nombre et de l’efficacité, moins encore à celle de se fier à ses propres forces. »[15]

Dans nos Constitutions, il n’y a pas moins de sept articles qui se rapportent aux jeunes les plus pauvres comme nos destinataires préférentiels, et cinq autres qui portent notre regard sur la nécessité d’être solidaires avec les pauvres. Dans nos Chapitres Généraux, nous trouvons, au long des années, une succession de rappels à cette « option fondamentale » (ainsi nommée à l’Assemblée des Évêques de l’Amérique Latine à Puebla). Le CGS 20 nous a demandé de canaliser nos forces en direction des jeunes les plus pauvres et les adultes les plus défavorisés, c’est-à-dire ceux qui ont moins de possibilités de vivre leur vie selon les desseins de Dieu[16]. Le CG 21 invite à lancer de nouvelles présences dans des milieux de marginalisation[17], et le CG 22 « demande à tous les Salésiens de "revenir" aux jeunes, à leur monde, à leurs besoins, à leurs pauvretés. Qu’ils leur donnent une vraie priorité à travers une présence éducative, spirituelle et affective renouvelée. Qu’ils cherchent à faire le choix courageux d’aller vers les plus pauvres, resituant éventuellement nos présences dans des zones de plus grande pauvreté »[18]. De même, le CG 23, centré sur l’éducation des jeunes à la foi, demande à chaque Province de déterminer des fronts nouveaux et urgents, avec quelque présence comme « signe » de notre volonté d’aller vers les jeunes les plus éloignés [19].

Il est beau de constater que des avancées se sont réalisées dans beaucoup de Provinces en intégrant et en incorporant sur ce chemin des confrères de sensibilités nombreuses et variées. S’il en est ainsi, que nous reste-t-il encore à faire ? La réponse est de continuer ce chemin d’ascèse jusqu’à… jusqu’à ce que chaque Salésien regrette qu’un garçon pauvre, une fille pauvre ne trouvent leur place dans une maison salésienne, dans les maisons de Don Bosco ! Jusqu’à ce que chaque Salésien regrette au plus profond de lui-même de ne pas pouvoir prendre soin de tout garçon ou de toute fille pauvres qui ont besoin de nous. Si notre cœur ressent cela, ne doutons pas que nous trouverons toujours des solutions et que nous serons toujours absolument fidèles à ce choix pour les jeunes les plus pauvres.

3.3.2. Cherchant toujours le service, jamais le pouvoir ou l’argent

J’imagine, mes frères, que la majeure partie d’entre vous aura lu et médité l’Exhortation Apostolique Evangelii Gaudium. Si vous n’avez pas encore pu le faire, je vous encourage à la lire et à la méditer. Je ne doute pas que vous n’en tiriez beaucoup de fruits. J’en ai récemment médité le second chapitre qui se rapporte à la recherche du pouvoir et à l’idolâtrie de l’argent.

De façon magnifique, nos Constitutions disent à quels jeunes nous sommes envoyés : « Le Seigneur a  indiqué à Don Bosco les jeunes, spécialement les plus pauvres, comme premiers et principaux destinataires de sa mission (…). Avec Don Bosco nous réaffirmons notre préférence pour la " jeunesse pauvre, abandonnée, en péril ", qui a le plus besoin d’être aimée et évangélisée, et nous travaillons spécialement dans les lieux de plus grande pauvreté. » (C 26)

À la lumière de cette déclaration aussi fondamentale et essentielle de notre charisme, je vous dis, mes frères, que lorsque nous parcourons cette route, nous n’avons pas besoin de nous préoccuper de l’identité de notre mission ni de notre fidélité. Nous sommes sur la bonne voie. Si, au contraire, nous n’avons pas le souci d’être avec les jeunes pauvres, ceux qui ont le plus besoin de nous, et si nous nous accommodons du pouvoir et des moyens économiques, alors nous devrons prendre peur. Et je dois vous dire que moi aussi, je suis préoccupé face à des cas de confrères qui vivent l’autorité non pas comme un service mais comme un pouvoir ; non pas comme un service mais comme une force qui permet d’avoir et de faire des choses, d’autant plus s’ils disposent comme ils l’entendent de ressources économiques ou s’ils font en sorte qu’il en soit ainsi. Je reviendrai sur ce sujet pour expliquer ce que je veux dire.

Dans Evangelii Gaudium, le Pape cite avec beaucoup d’insistance un texte classique. C’est un Père de l’Église, saint Jean Chrysostome, qui dit : «Ne pas faire participer les pauvres à ses propres biens, c’est les voler et leur enlever la vie. Ce ne sont pas nos biens que nous détenons, mais les leurs »[20]. Le Pape nous rappelle la globalisation de l’indifférence qui rend incapable « d’éprouver de la compassion devant le cri de douleur des autres », lorsque l’on vit dans une « culture du bien-être [qui] nous anesthésie » (EG 54). Avec force, il attire notre attention sur la culture de l’« exclusion » que nous avons commencée au plan social, et dans laquelle « les exclus ne sont pas des "exploités", mais des déchets, des "restes" » (EG 53). Et le Pape de nous mettre en garde contre la nouvelle idolâtrie de l’argent – qui est une version nouvelle et impitoyable de l’antique veau d’or (cf. Ex 32,1-35) – jusqu’à affirmer que « l’appétit du pouvoir et de l’avoir ne connaît pas de limites » (EG 56). En clair, il dit que « l’argent doit servir et non pas gouverner ! » (EG 58).

Le Pape pense à l’Église et au monde. Moi, je porte mon regard sur quelque chose de beaucoup plus petit, notre Congrégation ; et je reste convaincu que c’est dans le service et dans la recherche du bien de nos garçons et filles, spécialement les plus pauvres, que se trouve notre force. Il est humain de succomber à la tentation de fonder son espérance sur les chiffres, les œuvres, l’efficacité, mais ce n’est pas là, notre voie. « Ne vous repliez pas sur vous-mêmes, dit le Pape, ne vous laissez pas asphyxier par les petites disputes de maison, ne restez pas prisonniers de vos problèmes … C’est une humanité entière qui attend : personnes qui ont perdu toute espérance, familles en difficulté, enfants abandonnés, jeunes auxquels tout avenir est fermé par avance, malades et personnes âgées abandonnées, riches rassasiés de biens et qui ont le cœur vide, hommes et femmes en recherche de sens de la vie, assoiffés de divin »[21].

Quel grand défi bien précis pour nous ! C’est pour ce défi que je rêve notre Congrégation,  après le Bicentenaire de Don Bosco, comme cette portion d’Église qui se voit elle-même fidèle dans le service, l’humilité, la pauvreté et les moyens économiques uniquement au service de sa mission éducative et évangélisatrice. Voilà pourquoi je demande seulement que nous nous aidions mutuellement. Que nous nous aidions quand parfois l’autorité est vécue plus comme un pouvoir que comme un service. Que nous nous aidions lorsque l’on cherche à obtenir des charges, à être des dirigeants ; nous aider quand on court le risque de chercher, presque comme une finalité qui donne sens à sa vie, à faire le « manager », à réaliser des œuvres (même si nous disons que c’est pour le bien des autres). Nous devons nous aider quand l’argent sert pour avoir la force, le pouvoir de décision sur les choses et les personnes ; nous devons nous aider quand l’utilisation et le maniement de l’argent et des moyens économiques de la communauté et de l’œuvre ne sont ni clairs ni transparents … Aidons-nous, mes frères, aidons-nous toujours, dans la vérité et la liberté de l’Évangile, car ces dangers existent même chez nous.

3.4. Je rêve d’une Congrégation de vrais Évangélisateurs et Éducateurs de la Foi

  Voilà encore une préoccupation, mes frères, et un vrai rêve qui n’est pas seulement le mien –  je le sais – et qui, de plus, traverse toute l’histoire de notre Congrégation ;  nous en avons des centaines de pages de documents, déjà dans nos Constitutions, mais aussi les Chapitres généraux et de nombreuses interventions des Recteurs Majeurs qui nous ont fortement recommandé d’avoir soin de notre dimension évangélisatrice et d’éducateurs de la foi.

Pourquoi ce rêve ? Parce que vraiment je ne voudrais pas que les paroles du P. Vecchi deviennent prophétiques, quand il disait en parlant du primat de l’évangélisation : « Il peut arriver que, pris par une multitude d’activités, soucieux des structures et occupés par l’organisation, nous courions le risque de perdre de vue l’horizon de notre action et d’apparaître comme des activistes ou des « agités » pastoraux, gestionnaires d’œuvres ou de structures, admirables bienfaiteurs, mais peu comme témoins explicites du Christ, médiateurs de son action salvifique, formateurs d’âmes, guides de la vie de grâce. »[22]

En lisant ce texte, je sentais que je retrouvais là, absolument, la même conviction que je mûrissais au fil de ma vie salésienne ; et j’étais en même temps agréablement surpris de me retrouver en harmonie avec de nombreuses réflexions du P. Pascual Chávez qui affirmait sa conviction et son engagement quand il nous animait dans cette direction [23], ainsi que l’avaient fait auparavant le P. Egidio Viganò [24]  et même le P. Juan E. Vecchi [25].

Ce que je cite démontre que la dimension d’évangélisation et d’éducation à la foi est, à coup sûr, une préoccupation qui traverse toute l’histoire de notre Congrégation, comme je l’ai déjà dit.

De nombreux autres rappels, essentiels et motivants, nous viennent de nos Constitutions. Nous y trouvons des textes qui nous disent que « fidèles aux tâches que Don Bosco nous a transmises, nous sommes évangélisateurs des jeunes, spécialement des plus pauvres » (C 6) ; et de même que Don Bosco nous a fait savoir que la Congrégation a commencé par un simple catéchisme, « pour nous aussi, l’évangélisation et la catéchèse sont la dimension fondamentale de notre mission » (C 34), mission que nous accomplissons de cette manière : « nous éduquons et nous évangélisons selon un projet de promotion intégrale de l’homme, orienté vers le Christ, homme parfait » (C 31). Et ce, parce que nous croyons réellement que « Dieu nous attend dans les jeunes pour nous offrir la grâce de Le rencontrer et nous disposer à Le servir en eux, en reconnaissant leur dignité et en les éduquant à la plénitude de la vie. »[26]

Je me hasarderais à dire que nous tous, Salésiens, avons reçu cette formation et cette information, d’une manière ou d’une autre. Je crois réellement que si nous rencontrons des difficultés dans l’accomplissement de notre mission évangélisatrice, ce n’est généralement pas parce que nous ignorerions ce qui constitue notre être Salésiens, missionnaires des jeunes. Je pense que nous croyons vraiment qu’« il est nécessaire d’annoncer le Christ. Le connaître est un droit pour tous »[27] ; et que, comme évangélisateurs et éducateurs de la foi, « nous désirons que les jeunes sentent Dieu [comme] Père, qu’ils connaissent Jésus-Christ. Nous sommes convaincus que la proposition de l’Évangile apporte des énergies insoupçonnées à la construction de la personnalité et au développement intégral que chaque jeune mérite. » [28]

Je crois que les défis sont autres et autres les difficultés. Un grand défi est de nous efforcer d’assumer cette tâche et cette mission, bien que ce soit souvent difficile, lorsque les jeunes ne nous attendent pas vraiment ni ne se sentent motivés par cette mission. Il y a des continents – et l’Europe me semble la plus marquée – où l’annonce explicite de l’Évangile, même faite avec les méthodes et les pédagogies adéquates, ne rencontre pas toujours un champ à cultiver adapté. Et la réaction de nous retirer est très humaine et encore plus humaine celle de nous arrêter à mi-chemin et de passer un temps infini en préambules continuels pour une simple  initiation à la foi. C’est pour cela que le premier grand défi est d’être convaincu de la plus haute importance de notre mission, et de trouver les énergies suffisantes pour nous y mettre pleinement, tout en sachant que nous ne serons pas reçus avec des applaudissements ni qu’on nous prêtera une attention particulière. Nous devons être conscients, d’autre part, que ces situations de difficulté, d’indifférence et parfois de refus ont accompagné l’action des évangélisateurs depuis les premiers temps. La diversité des contextes religieux aussi freine souvent notre élan dans l’annonce de Jésus-Christ ; et nous pouvons en rester à exercer une action sociale et humanitaire, bonne en elle-même, mais s’il y manque l’évangélisation et l’éducation à la foi, nous restons à mi-chemin.

Et à ce défi de la froideur, de l’indifférence, y compris le refus du besoin de Dieu, dans les différents contextes où nous nous trouvons, s’ajoutent d’autres difficultés que j’ose appeler le prix élevé que nous payons à cause de certaines actions ou décisions : la préoccupation pour les structures, les charges administratives que nous croyons devoir assumer, la gestion, le développement et la superposition d’activités, et de nombreuses autres choses encore, nous limitent en certaines occasions. Tout cela use nos énergies, diminue ou éteint la joie de notre vocation et de notre bonheur de Salésiens et, surtout, peut nous détacher de notre présence au milieu des jeunes ; or si nous ne restons pas avec eux, au milieu d’eux et toujours à leur service, l’évangélisation n’est pas possible.

Mes chers confrères, je souhaiterais vraiment, de tout mon cœur, qu’aucun d’entre vous ne puisse interpréter mes paroles comme du pessimisme. Je ne suis pas pessimiste. Bien au contraire, je continue à affirmer, comme je le fais depuis longtemps, que nous avons une très belle Congrégation où, malgré les difficultés que l’on peut rencontrer, nous faisons beaucoup de bien et nous devons hautement rendre grâce au Seigneur pour tout cela. Mais ce que j’ai présenté comme des risques, des craintes, des difficultés ou des limites, tout cela n’est pas une nouveauté pour vous. Nous connaissons tout cela et l’avons tant de fois entendu. La question décisive sera de savoir comment agir après une analyse et un diagnostic appropriés.

En ce sens, je désire vous dire qu’en lisant les lettres de Don Rua, Don Albera et Don Rinaldi, adressées à la Congrégation dans les premières décennies de son existence, le sens qu’ils donnaient à leurs lettres m’a beaucoup plu. Ce sont des lettres simples, très familières, qui essayent de prendre le pouls de la croissance, du développement et de la mise en place de la Congrégation, avec ses ombres et ses lumières, avec les grands défis qui commençaient à poindre et, parmi ceux-ci, la Première Guerre Mondiale. Ce sont des lettres qui mettent en garde contre le risque de « négliger » ce qui avait été le point central pour Don Bosco : en définitive, le « Da mihi animas, cetera tolle », notre action évangélisatrice et éducatrice aujourd’hui, action appartenant entièrement aux jeunes et exercée totalement pour eux. Et face à ces défis, [ces Recteurs Majeurs] ne doutaient pas de la nécessité de faire de simples mais très vifs rappels, à l’attention de tous, à ne pas négliger la raison fondamentale pour laquelle Don Bosco a donné naissance à la Société Salésienne.

En plein accord avec ce qu’ont ressenti les premiers et derniers Recteurs Majeurs, je vous expose dans ces pages ce que je porte profondément dans mon cœur. Je crois fermement que dans ce que j’ai voulu appeler « Mon Rêve – en ses cinq parties », je projette beaucoup d’éléments de la vie et de la richesse de notre Congrégation . Et j’ai bon espoir que nous continuerons sur ce chemin, en croissant, en avançant en ce qui est fondamental, en ce qui nous fait être réellement ce que nous sommes. M’étant trouvé avec des Provinciaux, à différents moments, je leur ai dit qu’ils ne doivent jamais permettre que les problèmes qu’ils peuvent rencontrer obscurcissent leur regard sur tout ce qu’il y a de meilleur et de plus beau dans chacune de leurs Provinces. Il faudra affronter les difficultés, certes ; mais il est beaucoup plus beau d’animer chaque Salésien et l’aider à poursuivre sa tâche en donnant le meilleur de lui-même, le meilleur de ce que nous sommes tous et chacun, c’est-à-dire vivre en montrant que nous sommes, en tant qu’éducateurs et évangélisateurs, des hommes passionnés des jeunes, impliqués dans la « trame de Dieu ». Et montrer qu’avec nos frères Salésiens, dans nos communautés, et tant d’éducateurs, d’éducatrices, d’amis, de laïcs engagés, nous voulons continuer à réaliser ce rêve de Don Bosco, avec le même enthousiasme qui lui permit de le transmettre à ses premiers Salésiens et à ses premiers collaborateurs laïcs, pour mériter le qualificatif que nous a donné Paul VI quand il nous a appelés « missionnaires des jeunes ».

3.5. Je rêve d’une Congrégation toujours missionnaire

3.5.1. Parce que c’est quelque chose de constitutif qui nous caractérise.

Dans nos Constitutions, nous lisons : « Les peuples non encore évangélisés ont été l’objet particulier de la sollicitude de Don Bosco et de son ardeur apostolique. Ils continuent à provoquer notre zèle et à le maintenir vivant : nous reconnaissons dans le travail missionnaire un trait essentiel de notre Congrégation.[29] Notre action missionnaire est une œuvre de patiente évangélisation et de fondation de l’Église dans les groupes humains. » (C 30)

Je me permets de rappeler ici ce que nous connaissons bien : depuis sa jeunesse, Don Bosco a caressé le désir d’être missionnaire. Don Cafasso, en l’accompagnant dans son discernement vocationnel, lui « barra » le chemin en lui disant qu’il ne devait pas partir pour les missions (cf. MB II, 203-204). Cependant Jean Bosco a toujours eu cette pensée dans son cœur et l’a réalisée à travers ses fils, depuis ce fameux 11 novembre 1875, en choisissant dans le groupe de ses premiers Salésiens ceux qu’il enverrait en Amérique répondre aux besoins spirituels des émigrés et apporter l’Évangile aux populations qui ne le connaissaient pas encore. Depuis cette première Expédition à celle du 27 septembre 2015, cent quarante-six Expéditions se seront succédé. Peu après le premier envoi de Salésiens, les Filles de Marie Auxiliatrice, année après année, sont allées aussi dans les terres de mission. Actuellement, cet envoi [de missionnaires] compte aussi, fréquemment, la présence de missionnaires laïcs, hommes et femmes.

Nous ne devons pas négliger une donnée qui parle d’elle-même et que j’ai déjà rappelée dans une précédente Lettre (ACG 419). À la mort de Don Bosco, les Salésiens étaient 153 en Amérique, c’est-à-dire 20 % des Salésiens d’alors, ainsi qu’il apparaît dans l’annuaire de la Congrégation de cette année-là.

Et le P. Paul Albera écrit dans une de ses lettres de 1912, en parlant de Don Bosco : « Les missions étaient le thème favori de ses discours et conversations, et il savait infuser dans les cœurs un vif désir de devenir missionnaire, d’une manière qui semblait la chose plus naturelle du monde. »[30]

J’ai toujours été convaincu que la dimension missionnaire est un trait essentiel et constitutif de notre identité de Congrégation. Plus je me suis penché sur nos documents et plus cette conviction s’est affermie et sert de démonstration à ce qui suit. Le CG 19 demandait à la Congrégation de revivre « l’idéal de Don Bosco qui voulut que l’œuvre des missions fût le souci permanent de la Congrégation, de manière à faire partie de sa nature et du but qu’elle poursuit »[31]. Et le P. Vecchi écrit en son temps : « Puisque la dimension missionnaire n’est pas un trait optionnel mais appartient à l’identité de l’esprit salésien à chaque époque et à chaque situation, dans la programmation du Recteur Majeur et de son Conseil, nous l’avons proposée à toutes les Provinces comme un point d’attention. »[32]

Nous savons bien que Don Bosco, qui n’est jamais allé dans aucune terre lointaine, a travaillé avec ses jeunes au Valdocco en allumant en eux et chez ses jeunes Salésiens cette passion missionnaire, ce zèle pour la diffusion de l’Évangile. Les différentes lectures, le Bulletin Salésien et tout ce qui semblait utile et opportun étaient utilisés à répandre ce rêve missionnaire.

3.5.2. Parce que les temps que nous vivons le réclament fortement

Je ne prétends pas dans ces lignes illustrer rien de nouveau à ce sujet. Nous avons une documentation très abondante et précieuse ; mais je désire souligner des choses que je porte dans mon cœur, dans ce que j’ai appelé mon rêve :

a - Que la dimension missionnaire doit être quelque chose de caractéristique de chacun d’entre nous parce qu’elle fait partie de l’esprit salésien en lui-même. Cela signifie que ce n’est pas un élément qui s’ajoute à certains d’entre nous. C’est une partie essentielle de notre cœur pastoral. Ensuite, bien sûr, beaucoup de nos confrères sentent cette invitation spéciale et personnelle du Seigneur à être missionnaires « ad gentes ».

b - Que notre Congrégation, plus que jamais et par fidélité à l’Évangile, à l’Église et à Don Bosco, doit continuer à être missionnaire. J’ai énuméré, d’autres fois, certains défis missionnaires que nous avons à affronter et des domaines où nous devons renforcer la mission.

c - Je renouvelle ici mon invitation à tous ceux qui se sentent appelés pour la « missio ad gentes et ad vitam » pour qu’ils accueillent l’appel et que nous puissions réaliser, en temps voulu, le discernement approprié. J’ai reçu des lettres de confrères, généralement jeunes, qui me disaient leur désir d’être missionnaires mais que leur Supérieur (soit le Directeur, soit le Provincial) les en dissuadait, ou simplement le leur interdisait ou ne leur en donnait pas l’autorisation.

Réfléchissant avec le cœur de Don Bosco, je crois pouvoir dire que personne ne devrait empêcher ces appels vocationnels que lance le Seigneur ; et les difficultés locales ou provinciales ne doivent en aucun cas venir contrecarrer ces désirs généreux. N’oublions jamais, mes frères, que le Seigneur est beaucoup plus généreux que nous ne pouvons l’être nous-mêmes.

J’ajoute enfin que les temps sont mûrs, je pense – et les besoins de la mission le conseillent –  pour que d’une manière coordonnée et en informant le Recteur Majeur via le Conseiller Régional et le Conseiller pour les Missions, nous puissions offrir l’aide de confrères des Provinces qui ont le plus de vocations, temporairement, pour un temps déterminé, à d’autres lieux et Provinces de la Congrégation. Chers confrères Provinciaux, soyez généreux. Don Bosco l’a été d’une manière exceptionnelle.

Je termine cette lettre que j’ai voulu partager avec vous avec une vive affection et une grande conviction, en rappelant à mes frères Salésiens de penser toujours à notre Congrégation, à notre consécration et à notre mission, remerciant continuellement le Seigneur pour la vie de chacun.

Nombreuses ont été mes visites au Valdocco, cette année. Dans quelques jours j’y serai encore. Je vous promets de prier le Seigneur pour vous par l’intercession de Don Bosco et de l’Auxiliatrice, notre Mère. Elle n’est pas seulement Celle qui a tout fait avec Don Bosco mais aussi Celle qui nous accompagne comme Évangélisateurs et Éducateurs de la foi de nos jeunes, comme Mère de l’Église et Auxiliatrice du Peuple de Dieu, en ce moment historique spécial que nous avons à vivre.

C’est à Elle que nous adressons notre prière, la même prière que fait le Pape François dans son Encyclique «Lumen Fidei » :

Ô notre Mère, viens au secours de notre foi !
Rends-nous disponibles pour l’écoute de la Parole,
pour que nous reconnaissions la voix de Dieu et son appel.
Éveille en nous le désir de suivre ses pas,
en sortant de notre terre et en accueillant sa promesse.
Aide-nous à nous laisser toucher par son amour,
pour que nous puissions le toucher par la foi.
Aide-nous à nous confier pleinement à Lui,
à croire en son amour, surtout dans les moments de tribulations et de souffrance,
quand notre foi est appelée à mûrir.
Sème dans notre foi la joie du Ressuscité.
Rappelle-nous que celui qui croit n’est jamais seul.
Enseigne-nous à regarder avec les yeux de Jésus,
pour qu’Il soit lumière sur notre chemin.
Et que cette lumière de la foi grandisse toujours en nous
jusqu’à ce qu’arrive ce jour sans couchant,
qui est le Christ lui-même, ton Fils, notre Seigneur !  

Avec mes sentiments les plus cordiaux, mes frères, je souhaite à tous et à chacun les meilleures choses, avec la Bénédiction du Seigneur.

Bien affectueusement,

  Ángel Fernández Artime, sdb

Recteur Majeur

 

[1]  Pape FranÇois, Lettre Apostolique à toutes les personnes consacrées à l’occasion de l’Année de la Vie Consacrée, 21 novembre 2014, I,1

[2]  ACG 419, 27

[3]  Pape FranÇois, Message pour l’Ouverture de l’Année de la Vie Consacrée, 30 novembre 2014, §4

[4]  CG 27, n° 4

[5]  PAUL VI, Evangelica Testificatio, 29 juin 1971, n° 55, citée in CGS 20,  n° 22

[6]  CG 23, n° 165

[7]  Vème Conférence Générale de l’Épiscopat Latino-américain et des Caraïbes.  Document d’Aparecida (29 juin 2007), n°360

[8]  Pape FranÇois, Evangelii Gaudium, 264

[9] Le P. Vecchi parle de cette expérience de vie consacrée en des termes très beaux : « L’expérience personnelle de qui s’est senti  appelé à ce mode de vie : la singulière luminosité avec laquelle le Christ se rend présent à nous et l’attrait qu’il a exercé sur nous, la richesse des perspectives qui s’ouvrent à l’existence quand elle se concentre sur Dieu, la paix que l’on expérimente à aimer Dieu avec un cœur  sans partage, la joie du don de soi à la mission, le privilège de jouir de l’intimité du Christ et participer à la Vie Trinitaire », in J.E. Vecchi, Educatori appassionati esperti e consacrati per i giovani [Éducateurs passionnés, experts et consacrés pour les jeunes], Rome, LAS 2013, 112  

[10]   C’est moi qui l’ajoute.

[11]   M. Beatrix Mayrhofer, ssnd: Paradigma innovador en la Vida Consagrada. Revista Vida Religiosa -Monográfico-. Madrid, 5/2014/Vol 116, p. 65/(513)

[12]   CG 27, n° 32

[13]   Cf. CG 27. Discours de clôture du RM, 2.2.1 [p. 127 dans l’édition en français]

[14]   Pape FranÇois, Message pour l’Ouverture de l’Année de la Vie Consacrée, 30 novembre 2014, §2

[15]   Pape FranÇois, Lettre Apostolique à toutes les personnes consacrées…, I,3

[16]   Cf. CGS 20, n° 181, et aussi nn° 70,71,76,181,596,603 et 612

[17]   Cf. CG 21, n° 158,159 et rappelle le CGS 20 nn° 39-44, 181,515 et 619

[18]   Cf. CG 22, n° 6

[19]   Cf. CG 23, n° 230

[20]   Saint Jean Chrysostome, cité en EG 57

[21]  Pape FranÇois, Lettre Apostolique à toutes les personnes consacrées…, II,4

[22]   J.E. VECCHI, ACG 373, 35

[23]   P. CHÁVEZ, ACG 379, « Chers Salésiens, soyez saints » 14,15sv, 19sv; ACG 383, 70 sv; ACG 384, 19-20 e 26-28; ACG 386, 16-19 e 44sv; 

[24]   E. VIGANÒ, cf. Lettres circulaires : Projet éducatif salésien (ACG 290) ; Nouvelle éducation (ACG 337) ; Éduquer à la foi à l’école (ACG 344) ; Lettre Nous sommes des prophètes-éducateurs (ACG 346) 4sv. (3504sv)

[25]   J.E.VECCHI, ACG 357, 19sv; ACG 362, 12-15;

[26]   CG 23, n° 95, cité aussi  in DICASTÈRE POUR LA PASTORALESALÉSIENNE DES JEUNES, La Pastorale Salésienne des Jeunes. Cadre de Référence.  Rome, 2014, 52

[27]   J. E. VECCHI, ACG 364, 17

[28]   DICASTÈRE PJ., Ibid, 56

[29]   C’est moi qui souligne en lettres italiques

[30]   Lettere circolari di Don Paolo Albera ai salesiani. Direzione Generale Opere Don Bosco, Torino, 1965, 133

[31] ACG n.. 244, 209

[32]   J.E. VECCHI, ACG 362, 7