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Dans le 150ème anniversaire de la fondation de la congrégation salésienne

LETTRES DU RECTEUR MAJEUR - ACG 404


DANS LE 150ème ANNIVERSAIRE DE LA FONDATION DE LA CONGRÉGATION SALÉSIENNE

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DANS LE 150ème ANNIVERSAIRE DE LA FONDATION DE LA CONGRÉGATION SALÉSIENNE

« Il appela ceux qu’Il voulait. Ils vinrent auprès de Lui »(Mc 3,13)

1. “UN GESTE DE GRANDE PORTÉE”.

1.1 Tout commença tandis qu’on acclamait le nom de Notre-Dame.
1.2 Jours d’attente.
1.3 Les enfants de la ‘ceinture noire’.

2. POUR LES JEUNES ET AVEC LES JEUNES, DON BOSCO FONDATEUR.

2.1 L’événement.
2.2 Nos jeunes ‘pères fondateurs’.
2.3 Impliquer les jeunes d’aujourd’hui.
    a) Don Bosco eut l’intuition que pour sa Congrégation la route exacte était celle de la jeunesse.
    b) Don Bosco n’avait pas peur d’appeler ses jeunes à des entreprises courageuses et, humainement parlant, téméraires.
    c) La Compagnie de l’Immaculée, fondée par saint Dominique Savio, fut le petit champ où germèrent les premières graines de la floraison salésienne.

3. CONSÉCRATION À DIEU FONDAMENTALEMENT ACCROCHÉE AUX JEUNES.

3.1 Fils de Fondateurs CONSACRÉS.
3.2 L’enseignement de Don Bosco à ses Salésiens.

4. NOS CONSTITUTIONS, LA VOIE DE LA FIDÉLITÉ.

4.1 La première photographie voulue par Don Bosco.
4.2 Un chemin long et épineux.
4.3 Caractère sacré des Règles approuvées par l’Eglise.
4.4 Le refrain constant de Don Bosco et de don Rua.
4.5 Le renouvellement des Constitutions.
4.6 Les paroles du testament.

5. DON BOSCO, FONDATEUR D’ “UN VASTE MOUVEMENT DE PERSONNES QUI TRAVAILLENT, DE DIVERSES MANIÈRES, AU SALUT DE LA JEUNESSE”(Cost. 5).

5.1 “Les fils de l’Oratoire disséminés dans le monde entier”.
5.2 Le vaste réseau de la Famille Salésienne.
5.3 Ce que Don Bosco entendit et vit. 

CONCLUSION.

Rome, 25 mars 2009
Solennité de l’Annonciation du Seigneur


Très chers confrères, 

au cours de ces trois derniers mois, après la dernière lettre que je vous ai écrite, se sont produits des événements très significatifs pour la vie de la Congrégation. En plus des travaux du Conseil Général, lors de la session plénière de l’hiver 2008-2009, nous avons eu la tenue du Congrès International sur le thème “Système Préventif et Droits de l’homme”, ainsi que celle des Journées de Spiritualité de la Famille Salésienne et, dans un secteur plus restreint mais non moins important, eut lieu ma visite à trois des Provinces du Sud de l’Inde : Chennai, Tiruchy et Bangalore.

Par l’intermédiaire d’ANS, vous avez été amplement informés au moment voulu, et c’est pourquoi ici je ne fais aucun autre commentaire. Je suis sûr en outre que ceux des Provinces qui ont participé aux deux premiers événements ont rapporté aux confrères de leur Province l’expérience vécue, la réflexion effectuée, ainsi que les propositions et les orientations qui en sont sorties.

Je suis heureux de revenir en communication avec vous et de le faire en cette date de l’Annonciation du Seigneur, qui nous montre que notre vie est une vocation. Il est très éclairant de constater comment dans l’Ecriture l’être de la personne et les relations qui la constituent sont définis par sa condition de créature, qui révèle non pas une infériorité ou une dépendance, mais l’amour gratuit et créateur situé du côté de Dieu. Cela est dû au fait que l’homme n’a pas en lui-même la raison de sa propre existence, ni de sa propre réalisation. Il la doit à un don. 

Il est situé dans une relation avec Dieu qu’il faut payer de retour. Sa vie n’a pas de sens en dehors de cette relation. Ce qui est au-delà de lui, et qu’il perçoit et désire vaguement, est l’absolu, non pas un absolu étranger et abstrait, mais la source de sa vie qui l’appelle à elle-même. Toute l’histoire de l’élection du peuple de Dieu et des vocations individuelles est présentée avec cette clé de lecture : l’initiative de l’amour de Dieu, la position de l’homme devant Lui, le déroulement de l’existence comme un va-et-vient entre invitations et réponses, comme un appel accueilli. La catégorie de créature se rattache donc à celle d’interlocuteur qui concerne Dieu : « Voici la servante du Seigneur ; que tout se passe pour moi selon ta parole », répond Marie à l’Ange. Le don de la vie contient un projet ; ce projet se révèle dans le dialogue avec soi-même, avec l’histoire, avec Dieu, et exige une réponse personnelle. Cela définit la situation de l’homme par rapport au monde et à tous les êtres qui composent ce monde.

Ceux-ci ne peuvent combler ses désirs et donc l’homme ne leur est pas soumis. Le modèle secret de cette structure de la vie est l’alliance entre Dieu et le peuple. C’est une élection renouvelée et gratuite de la part de Dieu. L’homme doit en prendre conscience et l’assumer comme projet de vie : il est guidé par la Parole qui l’interpelle et le place dans la nécessité de choisir.

La vocation chrétienne n’est donc pas un ajout de luxe, un complément extrinsèque pour la réalisation de l’homme. C’est plutôt son accomplissement pur et simple, l’indispensable condition d’authenticité et de plénitude, la satisfaction des exigences les plus radicales, celles dont tire sa substance sa structure de créature elle-même. De la même manière s’insérer dans la dynamique du Royaume, auquel Jésus invite les disciples, est l’unique forme d’existence qui réponde au destin de l’homme en ce monde et au-delà. La vie se déroule ainsi entièrement comme un don, un appel et un projet. 

Chers confrères, j’ai voulu commencer cette communication avec vous en saisissant l’occasion de la fête de l’Annonciation du Seigneur, pour donner une sorte de commentaire du verset de l’Evangile selon saint Marc que j’ai placé dans le titre de cette lettre. Il s’agit d’un texte qui dans à peine un verset, dans une forme très schématique, raconte la décision mûrie par Jésus d’appeler un groupe d’hommes pour qu’ils restent avec Lui et qu’il leur fasse partager sa mission elle-même en faveur de l’humanité.

Dans l’épisode, central dans le récit de Marc parce qu’il donne la chronique de la fondation du groupe des Douze, Jésus est déjà missionnaire du Royaume de Dieu dans les villages de la Galilée ; à la différence du premier appel, qui fut une invitation pressante adressée à deux paires de frères (cf. Mc 1,17.20), celui-ci est un commandement direct, fruit d’une décision personnelle : Jésus appelle ceux qu’il veut et il les appelle pour qu’ils soient avec lui, sur la montagne ; pour aller chez lui “et être avec lui” (Mc 3,14) ils doivent laisser la foule qui le suivait. Le groupe naît avec des tâches bien précises : être avec lui pour devenir, ensuite, ses envoyés. Les douze sont, donc, parmi les premiers appelés ceux que Jésus veut sans cesse à côté de lui : vivre avec lui est leur première occupation, puis viendra l’envoi. Pour l’apôtre, la vie en commun précède la mission : il n’y aura que les compagnons de Jésus, ses intimes, à être ses représentants. Jésus n’a pas l’habitude de confier sa mission à quelqu’un qui n’a pas partagé sa vie (cf. Ac 1,21-22).

Il me semble que cette introduction est à même d’aider à bien comprendre le sens et les perspectives du 150ème anniversaire de la fondation de la Congrégation Salésienne.  “En effet, avant la fondation sanctionnée par l’autorité, il y eut la fondation réelle de sa Société qui porte la date de la période où il jeta les bases de son minuscule Oratoire Saint-François de Sales. Aussi bien lui-même que, d’ailleurs, ses premiers collaborateurs ne changèrent jamais d’idée sur ce point”.[1]

Ce que fit Don Bosco en appelant un groupe de ses garçons de l’Oratoire de Valdocco et la réponse qu’ils donnèrent, tout cela constitue, en réalité, une véritable expérience évangélique, ayant une forte valeur de symbole et de modèle : comme Jésus, Don Bosco appela quelques jeunes gens qui lui étaient proches pour partager avec eux la vie, les rêves et la mission ; comme Jésus, Don Bosco trouva ses collaborateurs parmi ceux qui étaient auprès de lui ; être avec lui, même s’ils étaient encore bien jeunes, fut la condition naturelle de base pour qu’ils fussent invités. 

 

1.   “UN GESTE DE GRANDE PORTÉE”[2] 

Je voudrais tant, chers confrères, que cette année jubilaire nous porte à louer et remercier le Seigneur qui a été très bon et généreux envers nous, et qu’elle nous pousse à renouveler en profondeur notre vie et notre mission en nous faisant revivre tout ce qui se produisit le 18 décembre 1859, le jour où Don Bosco fit naître, dans l’intimité de sa chambre, cette Société qui sera appelée la Société de Saint François de Sales, en réalisant un projet qu’il avait dans le cœur depuis tellement de temps,[3] depuis 1841 – l’année de son ordination et de son entrée au Convitto – comme lui-même l’écrira à plusieurs reprises.[4] La Congrégation ne fut pas fondée pour commencer une œuvre, mais pour la faire fonctionner et la développer ; et elle naquit parmi les jeunes auxquels Don Bosco si dévouait, et avec eux.

Nous avons une belle histoire à rappeler et, en la racontant, nous avons aussi une histoire significative à imiter.

1.1  Tout commença tandis qu’on acclamait le nom de Notre-Dame 

Le 8 décembre 1859, dans l’Oratoire de Don Bosco à Valdocco, on célébra avec solennité et joie la fête de Marie Immaculée. Les 184 jeunes qui vivaient comme internes dans la Maison de Don Bosco furent l’âme du groupe des mille jeunes de l’oratoire, qui remplissaient les cours et les prés des alentours. Ils avaient chanté, prié, reçu la Communion durant la Messe de Don Bosco. Puis, une fois absorbé l’abondant petit déjeuner ‘des jours de fête’, ils s’étaient dispersés dans de nombreux jeux, s’étaient réunis par groupes pour le catéchisme. Beaucoup avaient réussi à parler avec Don Bosco de leur travail, de la famille, des difficultés, de l’avenir.

Le soir, après les chants sonores et sereins de l’ ‘au revoir’, Don Bosco, fatigué mais radieux, remercia au cours de l’habituel ‘mot du soir’ Notre-Dame et chacun pour la splendide journée. Puis il fit aux jeunes internes de la maison et à leurs assistants-animateurs (qui revêtaient – c’était alors la coutume – la soutane des clercs) une brève annonce qui fit battre plus vite le cœur d’une vingtaine d’entre eux. “Et Don Bosco ce soir-là annonçait en public que le lendemain, vendredi, il tiendrait une conférence spéciale dans sa chambre, après que les jeunes se seraient retirés pour prendre leur repos. Ceux qui devaient y prendre part comprirent l’invitation. Les prêtres, les jeunes abbés, les laïcs qui coopéraient au travail de Don Bosco dans l’Oratoire et étaient mis au parfum des affaires secrètes, pressentaient que cette réunion devait être importante”.[5]

Et le soir du 9, après une habituelle journée laborieuse de prière-étude-travail-joie, dix-neuf jeunes personnes remplirent la petite chambre de Don Bosco. La chronique de don Lemoyne et le procès-verbal, transmis par le biographe A. Amadei, racontent que Don Bosco invoqua tout d’abord la lumière de l’Esprit Saint et l’assistance de la Très sainte Vierge Marie, puis il résuma ce qu’il avait exposé à tous lors de précédentes conférences.

Ensuite “avec une émotion visible il annonça qu’était venue l’heure de donner corps à cette Société, que depuis si longtemps il méditait de fonder et qui avait été l’objet principal de tous ses soins, que Pie IX avait encouragée et louée, qui existait déjà avec l’observance des règles traditionnelles et à laquelle, pour la plus grande partie, les personnes présentes appartenaient au moins en esprit, et certains même pour avoir fait une promesse temporaire. Etait donc arrivé le moment de déclarer s’ils voulaient s’inscrire à la Pieuse Société, qui prendrait, ou plutôt conserverait, le nom de Saint François de Sales”.[6]

Dans cette congrégation, qui serait le principal soutien de l’Oratoire, seraient inscrits seulement ceux qui, après mûre réflexion, auraient l’intention de se donner à Dieu dans une consécration, en émettant en temps voulu les vœux de chasteté, de pauvreté et d’obéissance, afin de vouer leur vie à la jeunesse laissée à l’abandon et en danger. “C’est pourquoi ne vinrent à la conférence suivante que ceux qui avaient l’intention d’en faire partie”.[7] L’initiative de Don Bosco, née de l’urgence d’avoir des collaborateurs fiables, ne partait pas de rien ; elle était un pas de plus effectué dans un processus éducatif qui avançait depuis au moins une dizaine d’années et qui comptait, depuis l’année précédente, sur un projet écrit, les premières Constitutions Salésiennes de 1858.[8] Malgré cela, ajoute don Lemoyne, Don Bosco “donnait à tous une semaine de temps pour réfléchir et traiter cette importante affaire avec Dieu”, et “l’assemblée se sépara dans un profond silence”.[9]

1.2  Jours d’attente 

Les jours qui suivirent furent extérieurement remplis de travail ordinaire, mais dans le cœur et dans l’esprit de ces vingt personnes ils furent aussi marqués par une tension qui n’était pas ordinaire.

Le premier à prier intensément et à attendre fut Don Bosco. Depuis plusieurs années il invitait discrètement à rester avec lui les meilleurs de ses jeunes, dans lesquels il voyait qu’était manifeste la vocation de Dieu. Beaucoup le lui promettaient ; mais ensuite ils changeaient d’avis. Don Lemoyne  écrit : “Personne, nous racontait D. Bosco, ne pourrait imaginer les répugnances intérieures, les antipathies, les découragements, les ressentiments, les déceptions, les amertumes, les ingratitudes qui affligèrent l’Oratoire pendant environ vingt ans. Si les candidats sélectionnés promettaient de rester pour aider D. Bosco, ce n’était qu’un prétexte pour continuer à leur aise leurs études, car, une fois celles-ci terminées, ils présentaient mille prétextes pour se dispenser de la promesse. Après différents essais ratés, en une seule fois, on parvint à faire prendre la soutane à huit jeunes, qui cependant bien vite s’en allèrent tous de l’Oratoire. Il y eut ensuite certains qui, précisément le jour de leur ordination sacerdotale ou le soir de leur première messe, déclarèrent franchement que n’était pas faite pour eux la vie de l’Oratoire ; et ils s’en allèrent”.[10]

Le chanoine et curé Giacinto Ballesio, élève de Don Bosco et dixième témoin à son procès de béatification, déposa sous serment : “Il croyait avoir très bien atteint son but s’il voyait ses élèves entrer au Séminaire ou accéder au ministère de curé […] Il faisait preuve d’une grande affection [envers eux] et d’une [grande] satisfaction pour leur état. Toutefois on ne peut taire que certaines déceptions lui valurent beaucoup d’amertume à cause des défections en grand nombre de ceux qu’il avait comblés de ses bienfaits, pour lesquels il s’était astreint à des dépenses spéciales pour les orienter vers l’obtention de diplômes universitaires [‘ Laurea ’] et de permis d’enseigner avec l’engagement au moins implicite qu’ils resteraient avec lui […] Mais ensuite pour son compte il ne s’en plaignait pas”.[11]

D’une manière différente, mais tout aussi intense, priaient et réfléchissaient les dix-neuf qui devaient répondre à l’invitation de Don Bosco. La ‘Société’ à laquelle Don Bosco les invitait à s’inscrire, tandis qu’ils lui promettraient une ‘généreuse obéissance’, était une famille religieuse, une ‘congrégation’, comme celles qui avaient été étouffées par la ‘loi Rattazzi’ seulement quatre années auparavant (29 mai 1855). Des couvents et des maisons religieuses avaient été éloignés les ‘moines’ que les journaux, avec une cruauté incessante, continuaient à définir des ‘moitiés d’hommes’, des ‘exploiteurs de la société moderne’, et qu’ils invitaient à ‘piétiner comme des poux’. Or, pour donner une âme à son Oratoire, Don Bosco demandait à ces jeunes de serrer les rangs dans une famille religieuse en lui obéissant, avec la perspective (avec le temps) de se donner à Dieu dans une consécration comportant les vœux de chasteté, de pauvreté, d’obéissance. Certains d’entre eux (secrètement et en accord avec Don Bosco) le faisaient déjà depuis quelques années.

Ils étaient tous très jeunes, et il s’agissait de jouer leur vie tout entière en un seul coup : sur la confiance en Don Bosco ; jusqu’à ce moment-là ils étaient liés seulement par une promesse ou un vœu de rester avec Don Bosco pour l’aider dans l’œuvre des oratoires. Certains étaient interloqués. Don Lemoyne écrit : “Plus d’un dit à voix basse : - Don Bosco veut nous faire tous moines ! -”.[12]

Giuseppe Buzzetti (27 ans), l’aide-maçon de Caronno, un des tout premiers garçons de Don Bosco, avait dans l’Oratoire tout son monde et toute sa vie. Don Bosco pour lui était tout : sur son invitation il avait même porté pendant un an la soutane, et il ne lui aurait pas déplu de devenir prêtre. Mais ‘moine’, non. Il n’en avait pas vraiment envie. (Il ne deviendra salésien qu’en 1877).

Michele Rua (22 ans) n’avait pas de doutes. Don Bosco avait exprimé une invitation. Pour lui, comme toujours, c’était un commandement. Si bien que le lendemain il se rendit à la Maison de la Mission pour commencer la Retraite Spirituelle, en recevant les ordres mineurs (11 décembre) et le sous-diaconat (17 décembre).

Giovanni Cagliero (21 ans), de doutes il en avait au contraire beaucoup. Lemoyne écrit (et Cagliero était encore vivant en 1907, quand Lemoyne publia ces paroles) : “Il se promena pendant une bonne heure sous les arcades agité par diverses pensées : finalement il s’exclama en s’adressant à un ami : - Ou moine ou pas moine, en attendant c’est la même chose. Je suis décidé, comme je le fus sans cesse, de ne jamais me séparer de Don Bosco ! - Puis il écrivait un billet à Don Bosco par lequel il lui disait qu’il s’en remettait pleinement aux conseils et à la décision de son supérieur. Et Don Bosco en le rencontrant, le regarda avec un sourire et lui dit ensuite : - Viens, viens : c’est là ta voie !”.[13]

1.3  Les enfants de la ‘ceinture noire’ 

Mais Don Bosco ne les appelait pas à jouer leur vie seulement sur la confiance qu’ils avaient en lui. Ils les appelait à la décision de donner leur vie à Dieu dans une consécration au profit des ‘jeunes laissés à l’abandon et en danger’ qui sans aide étaient en train de se perdre là, sous leurs yeux, et en Dieu sait combien d’autres endroits du monde ;  “il discernait en eux les ouvriers qualifiés dont il avait rêvé pour l’œuvre de ses oratoires en développement croissant”.[14]  

La ville de Turin avait en ces années-là un développement tumultueux. Dans la zone nord de la ville était en train de s’épaissir une ‘ceinture noire’ faite de baraques remplies par les immigrés les plus pauvres. Des vagues de plus en plus considérables de familles paysannes très pauvres et de jeunes dépourvus de compagnie abandonnaient les campagnes et venaient dans la ville en quête de travail et pour chercher fortune, en se pressant dans les taudis qui surgissaient au milieu des terrains marécageux situés auprès de la Doire, dans laquelle se déversaient les eaux usées de la ville, dénuée d’égouts. Ces vagues étaient absorbées par les grands chantiers de la zone sud, par les manufactures, les filatures, les tanneries, les briqueteries, les usines. Cependant les jeunes ne supportaient pas tous les rythmes très élevés du travail (beaucoup d’entre eux mouraient à l’âge de 18-19 ans). Ils étaient chassés en raison de leur rendement insuffisant et finissaient dans les rues. Dans leur recherche pour survivre, fébrile et souvent désespérée, ils s’unissaient en bande de vagabonds, vivaient en volant dans les comptoirs des marchés, arrachaient leurs sacs aux ménagères, dérobaient aux commerçants leurs portefeuilles gonflés, en conflit constant avec les policiers qui leur donnaient la chasse et, dès qu’ils le pouvaient, les fourraient en prison.

Pour apporter une aide concrète à ces jeunes hommes (et aux jeunes filles, ainsi qu’aux personnes plus faibles) dans cette ‘ceinture noire’ s’étaient établis avec une répartition en éventail quatre grands personnages chrétiens : don Giovanni Cocchi, le chanoine Giuseppe Cottolengo, la marquise Juliette Barolo, Don Bosco.[15]

L’Oratoire du très pauvre Don Bosco, commencé treize ans auparavant à partir d’un hangar, avait fait naître des cours du soir, des ateliers, une maison pour jeunes travailleurs et pour jeunes étudiants. En cette année 1859 la maison hébergeait 184 jeunes très pauvres, l’année suivante elle en hébergerait 355.[16] Le dimanche, l’Oratoire donnait, à plus de mille jeunes, vie chrétienne, joie, instruction et amitié avec Don Bosco. C’était pour aider ces jeunes concrets, braillards, désorientés dans la vie, affamés de pain et de Dieu, que Don Bosco appelait à ‘faire naître la Société de Saint François de Sales’.

 

2.   POUR LES JEUNES ET AVEC LES JEUNES, DON BOSCO FONDATEUR 

“Don Bosco n’a pas pu ou n’a pas voulu, en vue d’une éventuelle société religieuse, agréger un noyau significatif de collaborateurs adultes, en les choisissant parmi ceux qui travaillaient déjà dans les trois oratoires”.[17] Il se rendit compte qu’au lieu d’avoir un groupe de volontaires qui aujourd’hui sont là et demain n’y sont plus, il était plus efficace de fonder une Société stable de personnes consacrées pour toujours à Dieu, afin de le servir dans ces jeunes qui vivaient dans de grandes difficultés. Et pour réussir il pensa, en dernier ressort, à ses jeunes, c’est-à-dire à ceux qui, “les uns davantage, les autres moins, avaient passé ces dernières années à l’Oratoire avec Don Bosco”.[18]

2.1  L’événement 

En 1859 le 18 décembre était un dimanche. Don Bosco termina la laborieuse journée dominicale vécue au milieu d’un millier de jeunes, comme lors de la fête de l’Immaculée et comme chaque dimanche. Puis il appela en conférence ceux qui avaient décidé de faire partie  de la Pieuse Société de Saint François de Sales.

Il était 21 heures, les prières du soir étaient finies. Le rendez-vous avait lieu dans la chambre de Don Bosco. En quelques minutes les présents furent au nombre de dix-huit, en comptant Don Bosco. Deux seulement n’étaient pas venus. Ceux qui étaient réunis autour de Don Bosco étaient au nombre de dix-sept : un prêtre (47 ans), un diacre (24 ans), un sous-diacre (22 ans), treize jeunes abbés (de 21 à 15 ans), un étudiant très jeune.

Le procès-verbal rigoureux, signé par don Alasonatti et portant la signature apposée par Don Bosco,[19] “est un document de simplicité ravissante, qui contient le premier acte officiel de la Société Salésienne”[20] ; on y lit :

“Tous (nous étions réunis) dans le but et avec en tête l’unique idée de promouvoir et de conserver l’esprit de vraie charité qui est demandée dans l’œuvre des Oratoires en faveur de la jeunesse laissée à l’abandon et en danger, laquelle en ces temps calamiteux est de mille manières séduite au détriment de la société et précipitée dans l’impiété et l’irréligion.

“C’est pourquoi il plut à ces mêmes Membres réunis de s’instituer en une Société ou Congrégation, qui ayant pour but l’aide réciproque pour la sanctification personnelle se proposerait de promouvoir la gloire de Dieu et le salut des âmes, spécialement de celles qui auraient le plus besoin d’instruction et d’éducation ; et ayant approuvé d’un commun accord le projet proposé, ayant fait une courte prière et invoqué les lumières de l’Esprit Saint, ils procédaient à l’élection des Membres qui devaient constituer la direction de la société pour les Réunions, celle-ci et de nouvelles, s’il plaît alors à Dieu d’en favoriser le développement.

“C’est pourquoi, unanimes, ils le prièrent, Lui (Don Bosco) l’initiateur et le promoteur, d’accepter la charge de Supérieur Majeur, comme étant tout à fait ce qui lui convenait : l’ayant acceptée avec la réserve d’avoir la faculté de nommer lui-même son préfet (Vicaire et Administrateur), ce à quoi personne ne s’opposa, il déclara qu’il lui semblait ne pas devoir enlever de la fonction de préfet le soussigné (Don Alasonatti), qui jusqu’ici remplissait cette charge dans la maison.

“Puis aussitôt on pensa au mode d’élection pour les autres Membres qui apportent leur concours à la Direction, et l’on convint d’adopter le vote à bulletins secrets, pour faire au plus court dans la constitution du Conseil, lequel devait être composé d’un Directeur Spirituel, de l’Econome et de trois Conseillers en compagnie des deux précédemment décrits dans leur charge officielle (le Supérieur Majeur et le Préfet).

“[…] dans l’élection du Directeur Spirituel [le résultat fut] le choix à l’unanimité du Jeune abbé Sous-diacre Rua Michele, qui ne se récusait pas. On répéta l’opération pour l’Econome : fut élu dans les mêmes conditions et admis le Diacre Angelo Savio, qui promit aussi d’en assumer l’engagement correspondant.

“Il restait encore à élire les trois conseillers ; pour le premier desquels, une fois effectué le vote de la façon habituelle, fut (élu) le jeune abbé Cagliero Giovanni. Comme deuxième conseiller fut désigné le jeune abbé Gio. Bonetti. Pour le troisième et dernier, comme les voix étaient égales en faveur des jeunes abbés Ghivarello Carlo et Provera Francesco, on fit un autre vote, et la majorité fut pour le jeune abbé Ghivarello, et de cette façon fut définitivement constituée l’équipe d’administration pour notre Société (qui reçut ensuite le nom de ‘Chapitre Supérieur’).

“Une fois rédigé le procès-verbal de ces opérations, telles qu’elles furent jusqu’ici globalement présentées, lecture en fut donnée alors qu’était au complet l’Assemblée de tous les membres susdits, parmi lesquels les responsables officiellement nommés à l’instant même : une fois reconnue l’exactitude de ce procès-verbal, ils décidèrent que l’on en conserverait l’original, qui […] porte les signatures du Supérieur Majeur et du rédacteur en tant que Secrétaire  

Pr. Bosco Gio.
Alasonatti Vittorio Pr. Préfet.”

2.2  Nos jeunes ‘pères fondateurs’ 

C’est ainsi que naquit la Congrégation Salésienne. C’est ainsi que nous sommes nés, nous. Ces dix-huit sont nos ‘pères fondateurs’, très jeunes pour la plupart ; excepté don Alasonatti, de 47 ans, et Don Bosco, de 44 ans ; don Rua, directeur spirituel, avait 22 ans ; don Savio, l’économe, 24 ; les conseillers, encore jeunes abbés, tous aussi âgés de vingt ans.

Il convient, me semble-t-il, d’en donner à grands traits une présentation afin de les garder dans notre esprit et dans notre cœur comme nos ‘co-fondateurs’ en union avec Don Bosco. Ils sont une part de la vie de Don Bosco et de l’histoire de la Congrégation, donc, de notre histoire. 

Vittorio Alasonatti, 47 ans.

Le seul à être plus âgé que Don Bosco. Prêtre à la fois aimable et rigide, il avait été pendant 19 ans maître d’école au milieu des gamins des classes primaires d’Avigliana, où il était né le 15 novembre 1812. En plaisantant et en le taquinant (ils avaient été compagnons au Convitto Ecclesiastico), Don Bosco le persuada de venir à l’Oratoire pour ‘l’aider à dire le Bréviaire’ au milieu des deux cents garçons de la Maison et les mille jeunes de l’Oratoire (‘Autre chose que ta petite école !’ plaisantait Don Bosco). Il arriva la veille de l’Assomption de 1854, en demandant à Don Bosco, là encore pour plaisanter : “Où dois-je me mettre pour dire le Bréviaire ?” Don Bosco déchargea sur ses épaules toute l’administration de son œuvre, dont jusqu’alors assuraient la marche Giuseppe Buzzetti et Maman Marguerite (désormais épuisée : elle mourra deux ans plus tard). En 1855, après Michele Rua, il fut le premier à faire les vœux religieux privés entre les mains de Don Bosco. Il fit profession comme salésien le 14 mai 1862. Il travailla incessamment et silencieusement pour Don Bosco et la Société Salésienne, en tant que son premier Préfet, jusqu’à sa mort, qui se produisit à Lanzo le 7 octobre 1865 : il avait alors 53 ans.  

Michele Rua, 22 ans.

Né à Turin le 9 juin 1837 dans une famille ouvrière, il resta orphelin de père à huit ans. Il fut fasciné par Don Bosco tandis qu’il vivait ses premières années scolaires chez les Frères des Ecoles Chrétiennes. Il déposa ceci sous serment : “Je m’en souviens, lorsque D. Bosco venait le dimanche nous dire la sainte Messe […], il semblait qu’un courant électrique mettait en mouvement tous ces nombreux enfants. D’un bond ils étaient debout, ils sortaient de leurs places, se serraient autour de lui […] Il fallait un bon bout de temps pour pouvoir parvenir à la sacristie. A ces moments-là les braves Frères des Ecoles Chrétiennes ne pouvaient empêcher ce désordre apparent et ils nous laissaient faire. A la venue d’autres prêtres, eux aussi pieux et influents, on ne voyait rien d’un pareil élan. […] Le mystère de l’attachement qu’ils avaient pour D. Bosco consistait dans l’affection active, spirituelle, qu’ils le sentaient porter à leurs âmes”.[21] Parfois Don Bosco donnait à tous une petite médaille. Arrivé le tour de Michele, Don Bosco fait un geste étrange : il lui tend la main droite, fait semblant de la couper avec la main gauche, et en même temps il lui dit : “Prends, Michelino, prends”. Michele ne comprend pas, mais Don Bosco lui explique : “Nous deux, nous ferons tout en partageant moitié-moitié”. Il entre à l’Oratoire le 25 septembre 1852 et revêt la soutane aux Becchi, le 3 octobre 1852 ; il devient vraiment le bras droit de Don Bosco : il participe le 26 janvier 1854 à la réunion où un groupe restreint de collaborateurs reçoit le nom de ‘Salésiens’. Le 25 mars 1855 (à l’âge de 18 ans) il devient le premier Salésien en émettant les vœux privés entre les mains de Don Bosco. Etudiant en théologie, il aide Don Bosco à l’Oratoire Saint-Louis ; en 1858 il l’accompagne à Rome pour rencontrer le Pape, auquel Don Bosco présente sa Congrégation. Encore sous-diacre, il est élu Directeur Spirituel de la Société qui vient de naître. Ordonné prêtre le 29 juillet 1860, il émet la profession perpétuelle le 15 novembre 1865. A 26 ans (1863), ayant obtenu le diplôme de professeur de collège, il est envoyé par Don Bosco à Mirabello Monferrato pour diriger la première maison salésienne située en dehors de Turin. Revenu à Turin en 1865 il est ‘le second Don Bosco’ dans l’Œuvre Salésienne qui est de plus en plus en extension. Don Bosco dira un jour : “Si Dieu m’avait dit : imagine un jeune paré de toutes les plus grandes vertus et [de toutes les plus grandes] capacités que tu pourrais désirer, demande-le-moi et je te le donnerai, je ne me serais jamais imaginé un Don Rua”.[22] Nommé par Léon XIII vicaire de Don Bosco en 1884, il en devient le premier Successeur à la mort du Fondateur, et passe alors sa vie à voyager pour maintenir dans l’unité et la fidélité la grande famille de Don Bosco, qui est littéralement en train d’exploser dans chaque partie du monde. Il reçut 64 maisons salésiennes à la mort de Don Bosco ; 22 ans plus tard, à sa mort, les fondations étaient montées à 341. En 1910, l’année de sa mort, parut sa première biographie, écrite par Eliseo Battaglia ; le titre, trouvé au mieux, le définit bien : “Un souverain de la bonté”. 

Angelo Savio, 24 ans.

Compatriote de Don Bosco, il arriva à l’Oratoire à 15 ans, le 4 novembre 1850. Il avait déjà connu le jeune saint Domenico Savio (de quelques années plus jeune que lui), car ils habitaient dans des villages très proches. Il en gardait le souvenir : “Pendant les vacances je me trouvais à la maison n’ayant pas trop de santé ; il venait me consoler avec ses belles manières et ses douces paroles. Parfois, les tenant par la main, il conduisait avec lui deux de ses petits frères. Avant son dernier départ de l’Oratoire (1857) il vint m’embrasser pour la dernière fois”. Elu pour la première fois en 1859 Econome Général (il n’était encore que diacre), il fut réélu en 1869, l’année de sa profession perpétuelle, et ensuite en 1873. A partir de ce moment-là Don Bosco lui confia la charge des maisons en construction sur la Côte de la Ligurie et sur la Côte d’Azur : Alassio, Vallecrosia, Marseille. Puis il l’envoya à Rome pour diriger les travaux de construction de la Basilique et de l’Œuvre du Sacré-Cœur. A 50 ans (1885) il demanda à Don Bosco d’en finir avec les murs et l’argent, et il partit comme missionnaire pour la Patagonie, qu’il parcourut lors de longs voyages apostoliques. Infatigable et plein de zèle, il fonda des œuvres salésiennes au Chili, au Pérou, au Paraguay et au Brésil. Il mourut le 17 mai 1893 tandis qu’il effectuait un voyage d’exploration en Equateur, où avait été confiée aux Salésiens une nouvelle mission. Dans le rêve de la roue (4 mai 1861) Don Bosco l’avait vu dans des régions lointaines. Ses collaborateurs gardaient de lui le souvenir d’une personne consacrée ayant une profonde prière. 

Giovanni Cagliero, 21 ans.

Né le 11 janvier 1838, il était compatriote de Don Bosco, dont il fit connaissance lors d’un service d’enfant de chœur dans l’église paroissiale de Castelnuovo d’Asti. Il était orphelin de père ; Don Bosco vit en lui un jeune pur comme le cristal, intelligent et rempli de génie. A sa mère qu’il rencontrait, Don Bosco demanda sous forme de plaisanterie si elle lui ‘vendait’ son fils. Il s’entendit répondre, sur un même ton de plaisanterie, qu’on ne vend pas les fils, mais qu’on ‘en fait cadeau’. Giovanni accompagna Don Bosco à pied de Castelnuovo à Turin en courant, en criant et en sautant, et en déversant sur Don Bosco la totalité de ses pensées, de ses souvenirs, de ses aspirations. “A partir de ce moment-là je n’eus plus aucun secret pour lui”. Lorsque Don Bosco le conduisit à Maman Marguerite, elle déplora le manque de place. “Mais lui il est si petit – dit en riant Don Bosco –. Nous le mettrons dans la corbeille des gressins et nous le ferons monter vers le plafond”. Ils rirent tous les trois. C’est ainsi que commença, en 1851, la formidable vie salésienne de Cagliero. Etant l’un des quatre premiers à adhérer à l’idée de Don Bosco de fonder une Société, il fait profession en 1862, l’année même où il est ordonné prêtre. Professeur diplômé de théologie, compositeur incomparable de musique, premier missionnaire de Don Bosco, il fut le premier Evêque et Cardinal salésien. Rua et Cagliero furent les deux colonnes sur lesquelles Don Bosco fit reposer sa grande œuvre. Don Bosco avait ‘vu’ l’avenir lumineux de son élève quand celui-ci était sur le point de mourir durant le choléra de 1854. Il était sur le point de lui donner la communion en Viatique, quand il vit la pièce être inondée de lumière, une colombe descendre sur lui et un groupe d’indiens former une couronne autour de son lit. Alors il remporta avec décision le Saint Sacrement en lui disant : “Tu ne mourras pas, et tu iras loin loin…”. Il mourut à Rome le 28 février 1926 ; il fut inhumé au Cimetière du Campo Verano ; puis en 1964 sa dépouille mortelle fut transférée en Argentine : elle se trouve dans la cathédrale de Viedma. 

Giovanni Bonetti, 21 ans.

Il arriva à l’Oratoire en 1855 de Caramagna, petit village dans la province de Cuneo. Il avait 17 ans. Il fut aussitôt un ami de Domenico Savio : il était quatre ans plus âgé que ce dernier. Don Bosco l’envoya suivre, avec Rua, Cagliero, Savio et d’autres, les cours chez le prof. Bonzanino. Il fallait emprunter chaque matin la rue Garibaldi. Il gardait le souvenir de l’avoir empruntée en compagnie de Domenico au cours d’un hiver très rude, alors que la neige tourbillonnait. Il émit la première profession le 14 mai 1862 et trois ans plus tard la profession perpétuelle. Il obtint des diplômes à l’Université Royale de Turin. Il devint prêtre à 26 ans. En voyant ses qualités et sa brillante capacité de journaliste, Don Bosco en fit le premier directeur du Bollettino Salesiano, commencé en 1877. Dans les pages du Bollettino don Bonetti publia en feuilletons et pour la première fois l’ ‘Histoire de l’Oratoire de Don Bosco’, en puisant dans le manuscrit (alors secret) des Memorie de Don Bosco. Ces feuilletons (unis aux lettres venues ‘du front d’action’ des missionnaires) rendirent très populaire le Bollettino. Cependant en 1875-76 Don Bosco avait laissé incomplètes les Memorie. Don Bonetti le relança avec insistance. Nous devons à cette insistance de sa part si Don Bosco (malgré les engagements gigantesques qui l’absorbaient) reprit la plume et continua à écrire. Les ‘feuilletons’ du Bollettino furent ensuite recueillis et complétés par lui. Il en sortit le livre intitulé Cinque lustri di storia dell’Oratorio di S. Francesco di Sales : première biographie documentée de Don Bosco, très recherchée. Cagliero devint Evêque : alors, en 1886, don Bonetti fut élu pour lui succéder en tant que ‘Directeur Spirituel’ des Salésiens et ‘Directeur général’ des FMA. Il mourut le 5 juin 1891 : il n’avait que 53 ans. Don Rua écrivit à son sujet : “Travailleur apostolique infatigable, vaillant champion pour promouvoir la gloire de Dieu et le salut des âmes, conseiller affectueux pour donner du réconfort et de bons avis”. 

Carlo Ghivarello, 24 ans.

Il avait 20 ans quand à Pino Torinese il rencontra Don Bosco et décida d’entrer dans son Oratoire (1855). Il connut Domenico Savio et en fut un ami pendant une année entière. Il fit la première profession en 1862. Le jour de son ordination sacerdotale, en 1864, Don Bosco, lui dit : “Tu auras à confesser beaucoup pendant ta vie”. En effet, même s’il fut admiré par tous comme travailleur, constructeur, cultivateur, ce fut dans le sacrement de la pénitence (auquel il accordait des heures chaque jour) qu’il trouva le champ où répandre, en même temps que la grâce divine, toute sa foi et toute sa bonté paternelle. Secrétaire et Conseiller Général, il fut nommé en 1876 Econome Général. Ce fut lui qui construisit la petite galerie et la petite chapelle à côté de la chambre de Don Bosco. Quatre ans plus tard, en 1880, Don Bosco l’envoya diriger l’orphelinat de Saint-Cyr-sur-Mer en France. De là il passa à Mathi, où il fit construire les premiers bâtiments de la papeterie. Il passa ses 25 dernières années à San Benigno Canavese, où il fit naître le grand atelier de mécanique. A San Benigno (comme partout où il avait été) il apporta l’enthousiasme pour l’agriculture et l’arboriculture fruitière ; il mourut le 28 février 1913. Don Albera, deuxième successeur de Don Bosco, écrivit à son sujet : “Son extraordinaire activité trouva un aliment et un soutien dans son esprit de foi”. 

Giovanni Battista Francesia, 21 ans.

Né à San Giorgio Canavese le 3 octobre 1838, il émigra à Turin avec ses parents à la recherche de travail. Tandis qu’à 12 ans il travaillait déjà dans une usine en d’horribles conditions, il rencontra Don Bosco dans son Oratoire des dimanches et des jours de fête. Deux ans plus tard, en 1852, Don Bosco l’accueillit dans sa Maison, et Battistìn, comme tout le monde l’appelait, commença à étudier pour devenir prêtre. Uni pour toujours et sans l’ombre de doutes à Don Bosco, il fut le premier salésien diplômé en lettres (“Alors que beaucoup, une fois obtenu le diplôme, quittaient Don Bosco, moi je restai !”). Il fut, très jeune, professeur de Domenico Savio, dans une classe remplie par 70 élèves (le nombre habituel de cette époque). Il eut de la facilité pour écrire en prose et en poésie. Il fit la première profession en 1862 et fut ordonné prêtre l’année suivante. De 1878 à 1902 il fut Provincial. Don Bosco lui confia la révision des Lectures Catholiques et les Collections des Classiques latins et italiens. Après avoir revu et publié l’œuvre de don Bonetti (qui était décédé à l’improviste) Cinque lustri di storia dell’Oratorio di S. Francesco di Sales (1892), il écrivit lui-même la Vita popolare di Don Bosco (1902), comptant bien 414 pages, qui eut de très nombreuses éditions et traductions. Sont également précieuses pour l’histoire de la Congrégation les nombreuses courtes biographies des premiers Salésiens défunts. Il vécut à côté de Don Bosco pendant 38 ans. Ses paroles et ses très nombreux écrits furent un récit continuel de souvenirs, petits et grands, de Don Bosco. Il vécut jusqu’à 92 ans ; mourut à Turin le 17 janvier 1930. Maintes fois dans ses rêves Don Bosco le vit se présenter comme un vieillard aux cheveux blancs, dernier survivant de la première génération. 

Francesco Provera, 23 ans.

Né à Mirabello Monferrato le 4 décembre 1836, il connut Don Bosco sur le tard. A 22 ans (après avoir été commerçant avec son père) il se présenta à Don Bosco parce que ‘depuis toujours il voulait devenir prêtre’. Don Bosco lui répondit à brûle-pourpoint : “Ceux qui veulent venir chez moi doivent se laisser cuire”. Francesco s’effraya un peu. Et Don Bosco ajouta : “Cela signifie que tu dois me laisser maître absolu de ton cœur”. “Mais, moi, je ne cherche pas autre chose. Je suis venu précisément pour cela”. Tandis qu’il faisait ses études de jeune abbé, il exerça à l’Oratoire des dimanches et des jours de fête un apostolat si intelligent que Don Bosco disait à ses jeunes abbés : “Apprenez de lui. C’est un grand chasseur d’âmes”. Tandis qu’il faisait ses études en seconde ‘philosophie’, il fut désigné par Don Bosco pour enseigner les cours de première année de collège, avec cent cinquante élèves ! Il émit les vœux religieux en 1862. L’année suivante, étant encore jeune abbé, il alla avec don Rua à Mirabello Monferrato, son village natal, pour fonder la première maison salésienne située en dehors de Turin. Il fut préfet (c’est-à-dire responsable de l’administration) montrant tant de compétence, que l’année suivante Don Bosco l’envoya au collège de Lanzo, où il fallait un responsable de l’administration très habile. Cette année-là, le 25 décembre 1864, il devint prêtre. Au cours des années qui suivirent Don Bosco le considéra comme ‘préfet perpétuel’, en l’envoyant dans chaque maison nouvellement fondée qui demandait un économe expert pour bien démarrer. Puis Don Bosco le rappela à Turin, désormais centre d’initiatives de plus en plus onéreuses. Don Provera associa son activité de responsable de l’administration à un intense apostolat sacerdotal : il devint enseignant de philosophie des jeunes abbés, dont il s’efforça de former les esprits. Il était très apprécié pour la grande clarté des idées et la facilité de parole. Peu de personnes savaient qu’il assurait à la fois la fonction d’économe et celle de professeur tout en offrant à Dieu pour ses jeunes abbés un silencieux et très douloureux calvaire : à partir de 1866 un ulcère incurable à un pied le consumait. Il mourut en 1874 n’ayant que 38 ans. Don Bosco s’exprima ainsi : “Notre Société perd l’un de ses meilleurs membres”. 

Giuseppe Lazzero, 22 ans.

Il arriva à l’Oratoire à l’âge de vingt ans venant de Pino Torinese en compagnie de son compatriote Carlo Ghivarello (1857). Il voulait devenir prêtre, et Don Bosco, ayant constaté la bonne étoffe, le mit à étudier le latin à côté d’un garçon très vif de Carmagnola, Michele Magone. Michele avait huit ans de moins que lui, mais ils devinrent aussitôt amis. Il décida de rester pour toujours avec Don Bosco, et à 28 ans il fut ordonné prêtre le 10 juin 1865. Quand mourut don Provera, Don Bosco l’appela pour le remplacer comme Conseiller dans le Chapitre Supérieur, charge qu’il conserva jusqu’à 1898. Quand don Rua devint à Valdocco ‘le second Don Bosco’, don Lazzero fut nommé Directeur de la Maison de l’Oratoire. Quand ensuite les jeunes internes atteignirent le nombre de 800, et qu’un seul directeur ne suffisait pas, Don Bosco confia à don Francesia la direction des étudiants, et à don Lazzero celle des apprentis. Et même dans le Chapitre Supérieur il devint le ‘Conseiller Professionnel’. En 1885 Don Bosco lui confia la tâche très délicate ‘des relations et de la correspondance’ avec les missionnaires, qui multipliaient les œuvres dans les Amériques. En 1897 (à l’âge de 60 ans), épuisé par l’immense travail, il eut une secousse dont il ne se remit plus. Il vécut ses 13 dernières années (retiré à la maison de Mathi) dans la patience, dans la prière et dans la résignation à la volonté de Dieu. Il mourut le 7 mars 1910. 

Francesco Cerruti, 15 ans.

Orphelin de père, rempli d’une très grande affection pour sa mère, il fut accueilli par Don Bosco en 1856. A son arrivée en novembre venant de Saluggia (Province de Verceil), il se sentit perdu et rongé par la nostalgie. Mais il rencontra Domenico Savio, qui avait deux ans de plus que lui ; il le prit en affection et la vie lui sourit de nouveau. Domenico mourut à peine cinq mois plus tard, en le laissant en larmes. Francesco (duquel Don Bosco mettait la sainteté sur le même plan que celle de Domenico) fut parmi les quatre premiers salésiens envoyés par Don Bosco fréquenter l’Université de Turin, où il fit preuve d’une intelligence vive et profonde. Lorsqu’en 1865 une pneumonie mal soignée semblait être à même de le faire mourir, (comme il le témoigna sous serment) Don Bosco lui garantit qu’il vivrait et qu’il travaillerait encore longtemps. Sur l’ordre de Don Bosco, très jeune, il composa un Dizionario Italiano qui eut beaucoup de succès dans les écoles, puis une Storia della letteratura italiana et une Storia della pedagogia. A 26 ans il fut envoyé par Don Bosco ouvrir et diriger la grande œuvre d’Alassio (Province de Savone). Quand il eut 41 ans, en 1885, Don Bosco le voulut à côté de lui et le nomma Directeur général des écoles salésiennes et de l’imprimerie salésienne. D’une main ferme et sûre il aida Don Bosco à organiser la très jeune Congrégation. Il travailla efficacement pour conserver l’unité sur le plan didactique et moral des écoles salésiennes, en donnant chaque année des règles pour l’éducation et l’enseignement. Il agissait et, dans le même temps, il écrivait. Dans des livres qui furent rapidement diffusés il présenta la pédagogie de Don Bosco : depuis Elementi di pedagogia (1897) à Il problema morale dell’educazione (1916). A son sujet Don Bosco s’exprima ainsi : “De don Cerruti, Dieu nous en a donné un seul, malheureusement”. Il mourut à Alassio le 25 mars 1917. 

Celestino Durando, 19 ans.

Il arriva à l’Oratoire venant de Farigliano di Mondovì (Province de Cuneo) en 1856 : il avait seize ans. Dès le premier soir il rencontra Domenico Savio qui, comme les autres membres de la Compagnie de l’Immaculée, s’approchait des nouveaux arrivés pour les aider à surmonter la première désorientation. Les deux s’entendirent aussitôt. Ce fut une véritable grâce de Dieu, dont Celestino ne finit jamais d’être reconnaissant envers le Seigneur. Un an après il reçut la soutane des mains de Don Bosco, et entra aussitôt dans la vie active de la Maison. Il fit profession en 1862, fut ordonné prêtre deux ans plus tard. Il faisait ses propres études et il enseignait. Don Bosco, à qui il s’était entièrement donné, lui confia aussitôt (1858) les cours de première année de collège avec 96 élèves, et l’encouragea à écrire les livres nécessaires pour ses collégiens. Et Durando écrivit des manuels très simples, mais très adaptés aux capacités de ses élèves qui venaient de la campagne ou des usines. Sa Grammatica Latina et ses Precetti elementari di letteratura eurent une très grande diffusion. L’ouvrage pour lequel son travail a été le plus absorbant fut le Vocabolario latino-italiano e italiano-latino de 936 pages, qu’il termina (toujours en continuant à enseigner et à mener son ministère sacerdotal) quand il avait 35 ans. Don Bosco fut si content de cet ouvrage qu’en 1876 (Durando avait 36 ans) il voulut amener l’auteur à en faire hommage au Pape Pie IX. Conseiller dans le Chapitre Supérieur depuis 1865, don Durando eut la charge permanente des démarches pour l’ouverture de nouvelles Maisons salésiennes. Les demandes fréquentes de fondation qui parvenaient à Don Bosco et ensuite à don Rua, lui étaient remises pour la première réponse, les pourparlers, les démarches nécessaires. Entre livres de latin et démarches arides, don Durando fut toujours prêtre. Il rendait un service d’aumônier à la Generala, la maison de correction où étaient enfermés les jeunes délinquants, pour lesquels il avait beaucoup d’affection. Et il passait de longues heures au confessionnal, dans la Basilique Marie-Auxiliatrice et dans d’autres institutions de la ville de Turin. A sa mort, le 27 mars 1907, don Rua s’exprima ainsi à son sujet : “Sans faire de bruit, il mena une vie remplie de bonnes œuvres. Il laissa, partout où il passa, les traces de son esprit vraiment sacerdotal et salésien”. 

Giuseppe Bongiovanni, 23 ans.

Né à Turin le 15 décembre 1836. Quand Don Bosco publia la 5ème édition de la Vita di Domenico Savio (1878), il ajouta une page qui présentait un portrait rapide de Giuseppe Bongiovanni. Voici ce qu’écrit Don Bosco :

“Un parmi ceux qui aidèrent le plus efficacement Savio Domenico à instituer la Compagnie de l’Immaculée Conception et à en rédiger le règlement fut Bongiovanni Giuseppe. Ce dernier, resté orphelin de père et de mère, avait été recommandé par une tante au Directeur de l’Oratoire (Don Bosco), qui charitablement l’accueillit en Novembre 1854. Il se trouvait alors à l’âge de 17 ans, et à contrecœur forcé par les circonstances il vint, mais ayant encore la tête remplie des vanités du monde et encore imbu de plusieurs préjugés en matière de religion […] En peu de temps il se prit d’une grande affection pour la maison et pour les supérieurs ; il rectifia insensiblement ses idées et s’appliqua avec toute son ardeur à l’acquisition de la vertu et aux pratiques de piété. Doué comme il l’était d’une intelligence très perspicace et d’une grande facilité pour apprendre, il fut orienté vers les études […] Pourvu d’une imagination bouillonnante il déploya une grande habileté pour écrire des poèmes soit dans la langue italienne, soit en dialecte ; et tandis que dans les conversations familières il était source de divertissement pour ses amis en improvisant sur des sujets frisant la plaisanterie, à son bureau il écrivait de très belles poésies dont beaucoup furent publiées […] S’étant dirigé vers la carrière ecclésiastique, il se signala sans cesse pendant sa formation de jeune abbé par sa piété et sa constante observance des règles et par son zèle pour le bien de ses compagnons. Devenu prêtre en 1863, il n’y a pas lieu de dire avec quelle ardeur il s’est appliqué à l’exercice du ministère sacré […] Après avoir aidé Savio Domenico, avec lequel il était uni par une sainte amitié, à instituer la Compagnie de l’Immaculée, n’étant alors que jeune abbé, il fonda avec la permission du Supérieur une autre compagnie en l’honneur du Très Saint Sacrement, qui avait pour but d’en développer le culte parmi la jeunesse et de rendre aptes les élèves plus connus pour leur vertu au service des fonctions sacrées, en formant ainsi un petit clergé à en accroître la majesté et la grâce. Et l’on peut bien dire que si la Congrégation de S[ain]t François de Sales put autrefois donner à l’Eglise un beau nombre de ministres des autels, on le doit pour une bonne part à la sainte activité empressée du Pr[être] Bongiovanni autour du Petit Clergé. En 1868, comme approchait le moment de la consécration de l’Eglise construite à Valdocco en l’honneur de Marie Auxiliatrice, Don Bongiovanni travailla avec tout l’engagement voulu à mettre en place les choses nécessaires à cette cérémonie et spécialement à préparer le Petit Clergé […] Il n’épargna rien en soucis, en fatigues et en sueurs, notamment la veille qui tomba le 8 Juin de cette année […] Il s’était tellement dépensé pour la bonne réussite des festivités, le 9 Juin, jour de la consécration, qu’il tomba malade, au point de ne pas pouvoir se lever de son lit. Dans le désir de pouvoir célébrer au moins une fois les mystères divins dans la nouvelle église, il supplia la Très Sainte Vierge avec d’instantes prières de lui en obtenir la grâce. Il fut exaucé. Le dimanche qui suivit pendant l’octave […] il put célébrer la sainte Messe pour l’immense consolation de son cœur. Après la messe il dit à l’un de ses amis qu’il était si content qu’il pouvait bien entonner le Nunc dimittis. Et il en fut ainsi”.[23] Il retourna au lit, et le mercredi suivant, le 17 juin 1868, entouré d’amis qui faisaient une couronne autour de lui, il mourut en acclamant le nom du Seigneur. Il n’avait que 32 ans.

Cinq changent d’avis  

Dans le groupe du 18 décembre 1859 il y a cinq autres noms : Giovanni Anfossi, Luigi Marcellino, Secondo Pettiva, Antonio Rovetto, Luigi Chiapale. Eux aussi, “s’inscrivirent à la Pieuse Société après mûre réflexion”. Mais les vicissitudes de la vie et les changements successifs d’avis finirent par les éloigner, les uns d’abord les autres plus tard, de la Pieuse Société Salésienne. Je donne également quelques éléments de présentation de ces cinq personnes, parce qu’elles aussi furent au nombre de ceux qui les premiers crurent dans le rêve de  Don Bosco.

Giovanni Battista Anfossi, 19 ans.

Né à Vigone (Province de Turin), il avait à peu près l’âge de Domenico Savio, et fut son compagnon et ami intime pendant tout le temps que Domenico passa à l’Oratoire. Il faisait route chaque matin avec lui et avec Rua, Cagliero, Bonetti vers les cours donnés par le prof. Bonzanino. Après avoir été ‘inscrit’ à la Pieuse Société Salésienne, il fit le noviciat et émit les vœux triennaux réguliers. Mais ensuite il préféra continuer les études au Séminaire ; il quitta la Congrégation en 1864, deux ans après avoir fait la première profession temporaire. Il fut un prêtre excellent, avec les titres de chanoine, de professeur et de monseigneur. Il fréquentait très souvent l’Oratoire, et était un ami fraternel pour don Rua, don Cagliero et don Cerruti. Il fut le 20ème témoin juré au procès de béatification de Don Bosco, et le 7ème dans celui de Domenico Savio. Ses témoignages (conservés manuscrits) sont copieux et très beaux. Il mourut à Turin le 15 février 1913. 

Luigi Marcellino, 22 ans.

Né en 1837, il fut à l’Oratoire compagnon et ami de Domenico Savio. Il fut parmi les premiers jeunes qui firent partie de la Compagnie de l’Immaculée. Son nom n’apparaît pas parmi ceux des premiers profès. Il décida de continuer ses études sacerdotales au Séminaire, et devint, à Turin, Curé de la Paroisse des Très Saints Martyrs. 

Secondo Pettiva (ou Petiva), 23 ans.

Lors de la fête de l’inauguration de l’église Saint-François de Sales (1852) un garçon nommé Secondo Pettiva – né à Turin en 1836 – exécuta en solo le chant d’un rôle, en obtenant de très nombreux applaudissements. Il devint talentueux dans l’art musical, et sur ses 20 ans il devint avec Giovanni Cagliero l’âme de la musique à l’Oratoire. Pendant plusieurs années il fut un animateur des fêtes et de la joie collective à l’Oratoire. A 27 ans il décida que rester avec Don Bosco n’était pas sa vocation. L’année suivante (1864) il demanda à son compagnon et ami don Rua de lui donner l’hospitalité dans la nouvelle maison de Mirabello. De là il revint à Turin, mais fut frappé par une forme grave de tuberculose. Don Bosco alla le trouver plusieurs fois à l’Hôpital Saint-Louis, et le prépara à la rencontre avec le Seigneur. Il s’éteignit en 1868 n’ayant que 32 ans.

Antonio Rovetto, 17 ans.

Né à Castelnuovo d’Asti en 1842, il entra à l’Oratoire en 1855. Compagnon de Domenico Savio, il fut dans le groupe fondateur de la Pieuse Société, et l’année suivante il signa avec Don Bosco et tous les inscrits la lettre qui fut envoyée à l’Archevêque Luigi Fransoni pour avoir l’approbation des premières Règles. Dans les procès-verbaux du Chapitre Supérieur il est écrit qu’Antonio Rovetto fit les vœux triennaux entre les mains de Don Bosco le 18 janvier 1863. Il quitta l’Oratoire en 1865. A son sujet malheureusement il n’y a pas d’autres informations. 

Luigi Chiapale, 16 ans.

Né à Costigliole d’Asti le 13 janvier 1843, il entra à l’Oratoire en 1857. Il fut l’un des garçons qui accompagnaient Don Bosco aux Becchi pour la fête de Notre-Dame du Rosaire. Compagnon et ami de Domenico Savio, Michele Rua, Giovanni Cagliero… il fit partie du groupe des ‘inscrits’ qui commença la Pieuse Société, mais un billet confidentiel de Don Bosco le mettait en garde : “Tu ne sais pas encore ce qu’est l’obéissance”.[24] Il fit la première profession en 1862, qu’il renouvela cinq ans plus tard. S’étant retiré dans le Diocèse de Saluzzo, il fut ordonné prêtre, devint un prédicateur de valeur et eut la charge de la Chapelle de l’Ordre des saints Maurice et Lazare située à Fornaca Saluzzo (Province de Cuneo).  

Le chanoine Anfossi, un de ceux qui quittèrent l’Oratoire pour entrer dans le clergé du Diocèse, affirmait que Don Bosco “ne s’offensait pas de ces abandons, […] et même il donnait sa bénédiction à ceux qui prenaient congé de lui, en vue de leur continuation dans la voie de la vertu et de leur réussite dans le bien à faire aux  âmes. Et le Chan. Ballesio ajoutait : « En raison des liens que j’ai eus avec D. Bosco, même après ma sortie de l’Oratoire, je peux assurer qu’il […] ne cessait pas d’aimer les ingrats, de les inviter à lui rendre visite à l’Oratoire et, au besoin, de continuer à être leur bienfaiteur » ”.[25]

2.3  Impliquer les jeunes d’aujourd’hui

C’est une certitude : la Congrégation salésienne a été fondée et s’est développée en impliquant des jeunes qui se laissèrent convaincre par la passion apostolique de Don Bosco et par sa manière de rêver la vie. Nous devons raconter aux jeunes l’histoire des débuts de la Congrégation, dont les jeunes furent ‘co-fondateurs’. La plupart (Rua, Cagliero, Bonetti, Durando, Marcellino, Bongiovanni, Francesia, Lazzero, Savio) furent compagnons de Domenico Savio et membres de la Compagnie de l’Immaculée ; et douze furent fidèles à Don Bosco jusqu’à la mort.  

C’est un fait ‘fondationnel’ [au sens de ‘qui a été vécu au temps de la fondation et qui en a marqué la genèse’] : il est souhaitable qu’il nous aide à impliquer de plus en plus les jeunes d’aujourd’hui dans l’engagement apostolique pour le salut d’autres jeunes. Etre impliqué signifie devenir un terrain dans lequel croît naturellement la vocation consacrée salésienne. Ayons le courage de proposer à nos jeunes la vocation consacrée salésienne !   

Pour vous aider dans cette grande tâche, je vous présente sans façons mes trois convictions qui vous aideront (avec ce que je vous ai rapporté jusqu’à présent) à ‘raconter’ l’histoire des débuts. 

a)  Don Bosco eut l’intuition que pour sa Congrégation la route exacte était celle de la jeunesse.  

Notre-Dame la lui indiqua dans deux rêves prophétiques, et il n’eut pas peur de confier les plus grandes responsabilités à de jeunes garçons, et à de très jeunes garçons, qui avaient grandi dans le climat de son Oratoire. 

Le premier des deux rêves est rappelé dans la tradition salésienne comme ‘le rêve des trois stations’. Il est écrit par Don Bosco lui-même dans les pages 94-95 de ses ‘Memorie dell’Oratorio’ avec sa graphie bien particulière.

“Le deuxième Dimanche d’octobre de cette année (1844) je devais annoncer à mes jeunes que l’Oratoire serait transféré à Valdocco. Mais l’incertitude sur le lieu, sur les moyens, sur les personnes me laissait vraiment songeur. Le soir précédent j’allai au lit le cœur inquiet. Cette nuit-là je fis un nouveau rêve, qui semble constituer un supplément de celui que je fis la première fois aux Becchi quand j’avais environ neuf ans. […]

Je vis en rêve au milieu d’une multitude de loups, de chèvres et de chevreaux, d’agneaux, de brebis, de moutons, de chiens et d’oiseaux. Tous ensemble ils faisaient un bruit, un vacarme, ou mieux un fracas d’enfer à inspirer de l’épouvante aux plus courageux. Je voulais m’enfuir, lorsqu’une Dame, très bien mise ayant l’aspect d’une pastourelle, me fit signe de suivre et d’accompagner cet étrange troupeau, tandis qu’Elle précédait. Nous allâmes vagabonds à travers divers lieux ; nous fîmes trois stations ou arrêts : à chaque arrêt beaucoup de ces animaux se changeaient en agneaux dont le nombre grossissait toujours davantage. Après avoir beaucoup marché, je me trouvai dans un pré, où ces animaux sautillaient et mangeaient ensemble, sans qu’il y eût chez les uns la tentative de mordre les autres.

Accablé par la fatigue, je voulais m’asseoir au bord d’une route proche, mais la pastourelle m’invita à continuer le chemin. Ayant marché encore un peu, je me suis trouvé dans une vaste cour munie tout autour d’une galerie couverte, à l’extrémité de laquelle il y avait une Eglise. Là je m’aperçus que les quatre cinquièmes de ces animaux étaient devenus des agneaux. Leur nombre devint ensuite très grand. A ce moment survinrent plusieurs pastoureaux pour les garder ; mais ils restaient peu de temps, et partaient tout de suite. Alors se produisit une chose merveilleuse. Beaucoup d’agneaux se changeaient en pastoureaux qui, étant en augmentation, prenaient soin des autres. Le nombre des pastoureaux s’accroissant grandement, ils se divisèrent, et ils s’en allaient ailleurs pour recueillir d’autres animaux étranges et les guider dans d’autres bergeries. […]

Je voulus demander à la bergère […] ce qu’elle voulait indiquer avec ce cheminement, avec les arrêts, […] - Tu comprendras tout, me répondit-elle, lorsque de tes yeux de chair tu verras dans la réalité ce qu’à présent tu vois avec tes yeux de l’esprit”.[26]

“Au moyen du langage figuré du rêve”, commente le P. Stella, “Don Bosco sentait qu’il était destiné à avoir sous ses ordres beaucoup de jeunes, dont plusieurs se transformeraient en pastoureaux et l’aideraient dans l’œuvre de l’éducation”.[27] 

Le second rêve, rappelé dans la tradition salésienne comme ‘le rêve de la pergola de roses’, Don Bosco le raconta en 1864. Relaté par don Lemoyne, il fut publié en 1903, du vivant de don Rua, de Mgr Cagliero et de don Barberis.  

“En 1864 un soir après les prières il réunissait pour une conférence dans son antichambre, comme il avait l’habitude de faire de temps en temps, ceux qui appartenaient déjà à sa Congrégation : parmi lesquels […] D. Michele Rua, D. Cagliero Giovanni […] et D. Barberis Giulio […] :

« Je vous ai déjà raconté différentes choses sous la forme de rêves à partir desquelles nous pouvons déduire combien Notre-Dame nous aime et nous aide ; mais, étant donné qu’ici nous sommes seuls, pour que chacun de nous ait la certitude que c’est la Vierge Marie qui veut notre Congrégation et afin que nous nous encouragions de plus en plus à travailler pour la plus grande gloire de Dieu, je vous raconterai non pas la description d’un rêve, mais ce que la Bienheureuse Vierge elle-même daigna me faire voir. Elle veut que nous mettions en elle toute notre confiance […]

Un jour de l’année 1847, alors que j’avais beaucoup médité sur la manière de faire du bien, spécialement à l’avantage de la jeunesse, m’apparut la Reine du ciel et elle me conduisit dans un jardin ravissant. Il y avait comme une rustique, mais très belle et vaste galerie, construite en forme de couloir. Des plantes grimpantes en ornaient et entouraient les piliers […] de leurs branches très garnies de feuilles et de fleurs. […] Cette galerie débouchait sur […] une pergola ravissante à voir, qui était bordée et couverte de merveilleux rosiers en pleine floraison. Le sol était lui aussi tout couvert de roses. La Bienheureuse Vierge me dit : ‘Enlève tes chaussures !’ […] ‘Voici le chemin que tu dois parcourir’.

Je fus content d’avoir ôté mes souliers, car j’aurais regretté de marcher sur ces roses […] Et je commençai à marcher ; mais aussitôt je sentis que ces roses cachaient des épines très aiguës […] Je fus obligé de m’arrêter et ensuite de faire demi-tour.

-  Ici il faut les chaussures, ai-je dit à ma guide.
- Certainement, me répondit-elle : il faut de bonnes chaussures. - Je me chaussai et me remis sur le chemin avec un certain nombre de compagnons, qui étaient apparus à ce moment-là, en demandant à marcher avec moi.

Beaucoup de branches descendaient depuis le haut comme des festons […] Je ne voyais que des roses sur les côtés, des roses au-dessus, des roses devant mes pas. […] Mes jambes s’empêtraient dans les branches étendues par terre et en restaient blessées ; j’enlevais une branche transversale […] je me piquais et non seulement mes mains saignaient, mais toute ma personne saignait. […] Les roses […] cachaient une très grande quantité d’épines […] Néanmoins, encouragé par la Bienheureuse Vierge, je continuai mon chemin. […] Tous ceux, et ils étaient très nombreux, qui me voyaient marcher sous cette pergola disaient : ‘Oh ! cette façon de Don Bosco de marcher sans cesse sur les roses : il avance très tranquillement ; tout va bien pour lui’. Mais ils ne voyaient pas les épines qui tailladaient mes pauvres membres.

Beaucoup de jeunes abbés, de prêtres et de laïcs, invités par moi, s’étaient mis à me suivre joyeux, attirés par la beauté de ces fleurs ; mais, quand ils s’aperçurent qu’il fallait marcher sur les épines […], ils commencèrent à crier en disant : ‘Nous avons été trompés !’. […]

Beaucoup firent demi-tour […] Moi aussi je fis demi-tour pour les rappeler, mais inutilement. […] Alors je commençai à pleurer […] en disant : - ‘Est-il possible que je doive être seul pour parcourir tout ce chemin si pénible ?’.

Mais bien vite je fus consolé. Je vois s’avancer vers moi une foule de prêtres, de jeunes abbés, de laïcs, qui me dirent : ‘Nous voici ; nous sommes tous à vous, prêts à vous suivre’. En les précédant, je me remis en route. Ils ne furent que quelques-uns à se décourager et s’arrêtèrent, mais une grande partie d’entre eux parvint avec moi au but.

Après avoir parcouru dans toute sa longueur la pergola, je me trouvai dans un autre jardin très agréable, où m’entourèrent ceux qui peu nombreux m’avaient suivi, tous amaigris, échevelés, couverts de sang. Alors se leva une brise fraîche et grâce à ce souffle tous guérirent. Souffla un autre vent et comme par enchantement je me trouvai entouré par un nombre immense de jeunes gens et de jeunes abbés, de laïcs coadjuteurs et aussi de prêtres, qui se mirent à travailler avec moi, en guidant cette jeunesse. De plusieurs, je reconnus la physionomie ; beaucoup, je ne les connaissais pas encore. […] Alors la Très Saint Vierge, qui m’avait guidé, m’interrogea :

- ‘Connais-tu le sens de ce que tu vois à présent, et celui de ce que tu as vu auparavant ?’.

- ‘Non’. […]

- ‘Sache que le chemin que tu as parcouru parmi les roses et les épines signifie  le soin que tu devras prendre de la jeunesse : tu dois y marcher avec les chaussures de la mortification. Les épines […] signifient les obstacles, les souffrances, les peines qui se présenteront à vous. Mais ne perdez pas courage. Avec la charité et avec la mortification, vous surmonterez tout et vous parviendrez aux roses sans épines’.

Dès que la Mère de Dieu cessa de parler, je revins à moi et je me retrouvai dans ma chambre »”.[28] 

Comme on peut le lire entre les lignes de ces deux rêves et d’après ce que nous apprenons par l’histoire du premier Oratoire, Don Bosco ne trouva pas une aide permanente auprès d’autres prêtres de son pays, et il ne la chercha même pas parmi eux, comme normalement la cherchaient d’autres institutions de bienfaisance (les Rosminiens, les Prêtres du Cottolengo) qui se développaient à côté de lui. Il s’aperçut vite que les ‘pasteurs’, il devait les trouver dans ‘son troupeau’ : ils s’appelaient Rua, Cagliero, Francesia, Cerruti, Bonetti… Et à eux, qui étaient très jeunes, il confia les plus grandes responsabilités de sa Congrégation naissante.

Un jour il exposa ainsi sa pensée : « Un grand avantage nous est donné lorsque nous recevons à un âge encore très jeune la majeure partie de ceux qui deviennent Salésiens. Ils grandissent en s’habituant, sans s’en apercevoir, à une vie laborieuse, ils connaissent tout le mécanisme de la Congrégation et acquerront facilement la pratique de n’importe quelle affaire ; ils sont aussitôt de bons assistants et de bons maîtres, œuvrant en unité d’esprit et de méthode, sans avoir besoin que quelqu’un leur apprenne notre méthode, parce qu’ils l’apprirent tandis qu’ils étaient élèves. […] Je crois que jusqu’à notre époque on n’a pas encore vu naître une Congrégation ou un Ordre religieux pour qui le choix des personnes les mieux préparées pour y entrer ait été aussi facile… […] Ceux qui ont vécu longtemps chez nous communiqueront aux autres notre esprit ».[29] 

b)  Don Bosco n’avait pas peur d’appeler ses jeunes à des entreprises courageuses et, humainement parlant, téméraires. 

Le premier exemple que je vous rappelle se situe à l’époque du choléra qui a éclaté au début de l’été 1854. Ce fut un moment épouvantable pour la ville de Turin : à la fin de l’été on aurait compté 1248 morts (la ville avait 117 mille habitants) ; la Faubourg de la Doire fut particulièrement touché : “la paroisse Saints-Simon-et-Jude, la paroisse de l’Oratoire, eut 53 % du total des décès”.[30] La peur provoquait “la fermeture des boutiques, la fuite que de très nombreuses personnes faisaient aussitôt pour s’éloigner du secteur infecté. Qui plus est. Dans certains endroits, dès que quelqu’un était atteint, les voisins et parfois les parents eux-mêmes prenaient tellement peur qu’ils l’abandonnaient sans secours et sans assistance”.[31] Un lazaret fut improvisé à l’ouest de Valdocco. Mais peu nombreux étaient les courageux qui s’offraient pour soigner les malades. Don Bosco s’adressa aux plus grands d’entre ses jeunes.  

Parmi eux il y avait la fine fleur de ses futurs Salésiens. A quatre d’entre eux (parmi lesquels Rua et Cagliero) il avait, le 26 janvier de cette même année 1854, présenté la première proposition de “faire avec l’aide du Seigneur et de St François de Sales un essai d’exercice pratique de la charité envers le prochain, pour venir ensuite à une promesse ; et plus tard encore, si la chose se révèle possible et convenable, d’en faire un vœu au Seigneur. A partir de ce soir-là on donna le nom de Salésiens à ceux qui se proposèrent et se proposeront un tel exercice”.[32] Et pourtant il n’eut pas peur que sa première floraison fût détruite par un geste téméraire de charité. Il leur dit que le Maire faisait appel aux meilleurs habitants de la ville en leur demandant de se transformer en infirmiers et en assistants des cholériques. Si quelqu’un voulait se joindre à lui dans cette œuvre de charité, il le remerciait au nom de Dieu. Ils furent quatorze à s’offrir, puis vinrent trente autres, qui se dévouèrent avec tant de zèle, d’abnégation et de courage qu’ils recueillirent l’admiration publique”.[33] Le 5 août, fête de Notre-Dame des Neiges, Don Bosco, qui parlait aux pensionnaires, leur dit : “Je veux ensuite également que nous nous mettions corps et âme entre les mains de Marie […] Si vous vous mettez tous dans la grâce de Dieu et ne commettez aucun péché mortel, je vous assure que personne d’entre vous ne sera touché par le choléra”.[34]

Ce furent des journées d’une chaleur torride, d’une grande fatigue, d’énormes dangers, d’une puanteur nauséabonde. Michele Rua (17 ans) fut reçu à coups de pierres par des gens en furie tandis qu’il entrait dans le lazaret ; les petites gens croyaient qu’à l’intérieur on tuait les malades. Giovanni B. Francesia (16 ans) rappelait : “Combien de fois, j’étais moi-même un adolescent, ai-je dû encourager les personnes âgées à se rendre au lazaret. - Mais ils me tueront. - Qu’est-ce que vous dites là ? Au contraire, vous vous trouverez mieux. Et puis j’y suis. - Oui ? Eh bien, portez-moi où vous voulez”. Giovanni Cagliero (16 ans) était en train de servir les malades au lazaret en compagnie de Don Bosco. Un médecin le vit et cria : “Ce jeune ne peut pas et ne doit pas rester ici ! Cela ne vous semble-t-il pas une grande imprudence ? - Non, non, monsieur le docteur, répondit D. Bosco ; ni lui ni moi n’avons peur du choléra et il ne se passera rien”.[35] Giovanni B. Anfossi au procès de béatification de Don Bosco déposa: “J’eus la chance d’accompagner D. Bosco lors de nombreuses visites qu’il faisait aux cholériques. Alors je n’avais, moi, que 14 ans, et je me rappelle que, prêtant mon concours comme garde-malade, j’éprouvais une grande tranquillité, me reposant sur l’espérance d’être sauf, espérance que D. Bosco avait su insuffler à ses élèves”.[36]

Avec les pluies d’automne l’épidémie prit fin. Parmi les très jeunes volontaires de Don Bosco aucun n’avait été touché par le choléra. 

Le deuxième exemple que je veux vous rappeler vient de la première expédition missionnaire, qui eut lieu le 11 novembre 1875. A la fin de janvier, Don Bosco avait communiqué aux Salésiens et aux jeunes que les premiers missionnaires partiraient bientôt pour les missions de l’Argentine du Sud ; et le 5 février, par une circulaire, il l’annonça officiellement, en demandant aux Salésiens d’indiquer lesquels étaient disponibles.[37] Il suscita un enthousiasme sans bornes.[38] 

Mais parmi les Salésiens moins jeunes il suscita des craintes et des perplexités devant une entreprise qui semblait téméraire. “Nous devons nous reporter à cette époque – écrit don Ceria – quand l’Oratoire n’était pas encore un milieu, si je peux dire, international et la Congrégation avait encore l’air d’une famille étroitement centralisée autour de son Chef”.[39] Le jour de l’annonce solennelle “quelques-uns des supérieurs hésitèrent beaucoup à prendre place sur l’estrade, par crainte que, dans la pratique, un manque de personnes et une insuffisance de moyens annuleraient l’expédition”.[40] Les œuvres ouvertes en Italie étaient déjà nombreuses, le personnel était au niveau du minimum indispensable. Avec le départ de dix missionnaires (et Don Bosco ne voulait pas envoyer les ‘réformés’, mais le meilleur de la Congrégation) les œuvres principales subissaient une hémorragie.

Il était difficile d’imaginer l’œuvre colossale de Valdocco (700 jeunes, une soixantaine de Salésiens) sans Giovanni Cagliero. A 37 ans il était devenu l’une des jeunes colonnes de la Congrégation : Rua, ombre silencieuse et fidèle de Don Bosco ; Cagliero, esprit enthousiaste et bras fort de Don Bosco. Diplômé en théologie, il était le professeur des jeunes abbés, l’incomparable maître et compositeur de musique, Directeur Spirituel de l’Institut des Filles de Marie Auxiliatrice, fondé depuis à peine deux ans. Il était également difficile d’arracher à la frêle structure salésienne de l’œuvre de Varazze le prêtre diplômé Giuseppe Fagnano. De même pour tous les autres qui, en partant pour les missions, amenuisaient les forces salésiennes dans diverses œuvres. Pourtant Don Bosco envoya ce groupe de Salésiens au-delà de l’océan. “Qui sait – disait-il – si ce départ qui représente peu de choses n’est pas comme une graine de laquelle doit sortir une grande plante ? Qui sait s’il n’est pas comme un petit grain de millet ou de sénevé, qui peu à peu s’étend et s’il n’est pas destiné à faire un grand bien ?”[41] Ils partirent vers une terre inconnue, en puisant leur certitude uniquement dans la parole de Don Bosco. Et ces dix, avec un geste de confiance absolue en lui, firent commencer les très grandes Missions Salésiennes.

Mon cœur est rempli de bonheur lorsque je regarde le monde salésien et que je vois qu’aujourd’hui encore nous n’avons pas peur de nous engager dans des entreprises courageuses et, humainement parlant, téméraires. Dans de nombreuses périphéries très pauvres de grandes villes, où l’on risque de perdre la santé et même la vie, au milieu des enfants plongés dans la misère, il y a les fils de Don Bosco. Dans des zones perdues et lointaines, oubliées de tous, dans les villages des Andes, dans les forêts qui abritent les tribus aborigènes soumises à des traquenards, dans la brousse africaine illimitée, il y a la joie éclatante des patronages salésiens. Au cas où nous aurions oublié ce courage et cette témérité, au cas où, dans un pays, nous nous serions embourgeoisés ou laissés prendre par la paresse, Don Bosco nous appelle de nouveau à “rejoindre (les jeunes) là où ils sont et à les rencontrer dans leur manière de vivre, grâce à des types de service adéquats” (Const. 41) : “sur son exemple, nous voulons aller à leur rencontre, convaincus que la façon la plus efficace pour répondre à leurs pauvretés est justement l’action préventive”.[42] 

c)  La Compagnie de l’Immaculée, fondée par saint Dominique Savio, fut le petit champ où germèrent les premières graines de la floraison salésienne.  

Domenico arriva à l’Oratoire à l’automne de 1854, à la fin de l’épidémie meurtrière qui avait décimé la ville de Turin. Il devint aussitôt un ami de Michele Rua, de Giovanni Cagliero, de Giovanni Bonetti, de Giuseppe Bongiovanni avec lesquels il faisait route pour aller aux cours en ville. Selon toute probabilité il ne sut rien au sujet de la ‘Société salésienne’ de laquelle Don Bosco avait commencé à parler à certains de ses jeunes en janvier de cette année. Mais au printemps suivant son arrivée, il eut une idée qu’il confia à Giuseppe Bongiovanni. A l’Oratoire il y avait des garçons d’une qualité exceptionnelle, mais il y avait aussi des demi-canailles qui se comportaient mal, et il y avait des garçons qui étaient malades, qui avaient des difficultés dans les études ou qui étaient pris par la nostalgie de leur maison. Chacun de son côté cherchait à les aider. Pourquoi les jeunes qui avaient le plus de bonne volonté ne pouvaient-ils pas s’unir, dans une ‘société secrète’, pour devenir un groupe compact de petits apôtres dans la masse des autres ? Giuseppe dit qu’il était d’accord. Ils en parlèrent avec quelques-uns. L’idée plut. On décida d’appeler le groupe “Compagnie de l’Immaculée”. Don Bosco donna son consentement : ils essayèrent, rédigèrent un petit règlement. Lui-même écrivit : “L’un de ceux qui aidèrent le plus efficacement Domenico Savio dans la fondation et dans la rédaction du règlement, fut Giuseppe Bongiovanni”.[43] 

Par les procès-verbaux de la Compagnie, conservés dans les Archives Salésiennes, nous savons que les membres qui se réunissaient une fois par semaine étaient une douzaine : Michele Rua (qui fut élu président), Domenico Savio, Giuseppe Bongiovanni (élu secrétaire), Celestino Durando, Giovanni B. Francesia, Giovanni Bonetti, le jeune abbé Angelo Savio, Giuseppe Rocchietti, Giovanni Turchi, Luigi Marcellino, Giuseppe Reano, Francesco Vaschetti. Il manquait Giovanni Cagliero, parce qu’il était convalescent après une grave maladie et qu’il vivait chez sa mère.

Le dernier article du règlement, qui fut approuvé par tous, y compris par Don Bosco, disait : “Une confiance sincère, filiale, illimitée en Marie, une tendresse particulière envers Elle, une dévotion constante nous feront surmonter tous les obstacles, être tenaces dans les résolutions, stricts envers nous-mêmes, remplis d’affection pour le prochain, ponctuels en toute chose”.

Les membres de la Compagnie choisirent de ‘veiller sur’ deux catégories de garçons, qui dans le langage secret des procès-verbaux furent appelés ‘clients’. La première catégorie était constituée des garçons indisciplinés, ceux qui avaient le gros mot facile et donnaient des coups de poings. Chaque membre en prenait un en charge et lui servait d’ ‘ange gardien’ pendant tout le temps nécessaire (Michele Magone eut un ‘ange gardien’ persévérant !).

La deuxième catégorie était celle des nouveaux, accueillis à leur arrivée. Ils étaient aidés à passer dans la joie les premiers jours, quand encore ils ne connaissaient personne, ne savaient pas jouer, parlaient seulement le dialecte de leur village, éprouvaient de la nostalgie. (Francesco Cerruti eut comme ‘ange gardien’ Domenico Savio, et raconta avec enchantement et d’une manière simple leurs premières rencontres).

Dans les procès-verbaux on voit le déroulement de chacune des réunions : un moment de prière, quelques minutes de lecture spirituelle, une exhortation réciproque à faire souvent la Confession et la Communion ; “on parle ensuite des clients qui ont été confiés. On recommande la patience et la confiance en Dieu au sujet de ceux qui semblaient être entièrement sourds et insensibles ; la prudence et la douceur envers ceux pour lesquels on pourrait penser qu’ils sont d’une persuasion facile”.[44]

En comparant les noms de ceux qui participaient à la Compagnie de l’Immaculée avec les noms des premiers ‘inscrits’ à la Pieuse Société, on a l’émouvante impression que la ‘Compagnie’ était la ‘répétition générale’ de la Congrégation que Don Bosco s’apprêtait à fonder. Elle était le petit champ où germèrent les premières graines de la floraison salésienne.

La ‘Compagnie’ devint le levain de l’Oratoire. Elle transforma des garçons ordinaires en petits apôtres au moyen d’une formule très simple : une réunion hebdomadaire avec une prière, l’écoute d’une page d’un bon texte, une exhortation réciproque à fréquenter les Sacrements, un programme concret pour déterminer comment et qui aider dans le milieu où l’on vivait, une conversation sans façons pour effectuer un échange sur les succès et les échecs des journées qui venaient de s’écouler.

Don Bosco en fut très content. Et il voulut qu’elle fût transplantée dans chaque œuvre salésienne qui naissait, pour que là aussi elle fût un centre de garçons engagés et de futures vocations salésiennes et sacerdotales.

Dans les quatre pages de conseils que Don Bosco donna à Michele Rua qui s’en allait fonder la première maison salésienne en dehors de Turin, à Mirabello (elles portent l’une des meilleures synthèses de son système d’éducation, et seront remises à chaque nouveau directeur salésien) on lit ces deux lignes : “Fais en sorte de commencer la Société de l’Immaculée Conception, mais tu n’en seras que le promoteur et non le directeur ; considère cette affaire comme l’œuvre des jeunes”.[45]

Dans chaque œuvre salésienne un groupe de garçons engagés, qui pourra porter le nom que nous jugeons le plus opportun, mais qui soit une photocopie de l’ancienne ‘Compagnie de l’Immaculée’ ! Est-ce qu’en cela ne résidera pas le secret que Don Bosco nous confie pour faire de nouveau germer des vocations salésiennes et sacerdotales ? 

 

3. CONSÉCRATION À DIEU fONDAMENTALEMENT ACCROCHÉE AUX jEUNES 

Que “le choix des jeunes, effectué par Don Bosco qui n’avait qu’un peu plus de trente ans (1844-1846), avait besoin, pour devenir la ‘mission’ des Salésiens, du nécessaire humus de la consécration”[46] a été sa conviction après un apprentissage long et enduré. Dès le début il chercha à rassembler autour de lui un groupe de collaborateurs, ecclésiastiques et laïques ; aucun cependant de ces premiers aides n’entrera en Congrégation. Devant la pénurie de collaborateurs, il essaya de puiser dans son propre vivier ; en juillet 1849 il se mit à orienter vers l’état ecclésiastique un groupe de quatre jeunes, qui collaboraient avec lui à l’Oratoire ; les quatre jeunes abbés (Giuseppe Buzzetti, Carlo Gastini, Giacomo Bellia, Felice Reviglio) “restèrent toujours attachés à Don Bosco et à son œuvre pendant toute leur vie, mais ne furent jamais prêtres salésiens”[47] ; seul Buzzetti deviendra ensuite coadjuteur et mourra salésien.

Qui sait si ce n’est pas justement en raison de cette expérience qu’il avait acquise que Don Bosco a compris et défendu l’entrelacement indestructible qui unit la consécration et la mission dans la vie salésienne. Le prêtre diocésain devenait ainsi “graduellement […] religieux, maître et formateur d’une communauté de personnes consacrées”.[48] Il s’avère évident, déjà dans le premier article des Constitutions, et continuellement précisé à plusieurs reprises, que Don Bosco situait la mission en faveur des jeunes comme but de la Congrégation.[49] Il était convaincu, et c’est un trait caractéristique de sa spiritualité, que “le progrès dans la « sainteté » serait obtenu par l’action, spécialement au service des jeunes les plus besogneux”[50] ; se donner à Dieu était pour lui une condition nécessaire pour se donner aux jeunes. “Nous avons fait le don total de nous-mêmes à Dieu”, écrivait Don Bosco aux salésiens en 1884, “non pour nous attacher aux créatures, mais pour pratiquer la charité envers le prochain, mus seulement par l’amour de Dieu”.[51]

3.1  Fils de Fondateurs Consacrés 

Le groupe qui constitua la ‘Société de Saint François de Sales’  le soir du 18 décembre 1859, était formé de dix-huit personnes, y compris Don Bosco ; ils s’appelèrent ‘inscrits’.[52] Deux d’entre eux (Cagliero et Rua) étaient parmi ceux qui cinq ans auparavant, le 26 janvier 1854,[53] s’étaient engagés à faire “avec l’aide du Seigneur et de St François de Sales un essai d’exercice pratique de la charité envers le prochain, pour venir ensuite  à une promesse ; et plus tard encore, si la chose se révèle possible et convenable, d’en faire un vœu au Seigneur”.[54] Trois ans environ après ce 18 décembre, le 14 mai 1862, désormais au nombre de vingt-deux, devinrent des personnes consacrées les premiers ‘Salésiens’, en prononçant les premiers vœux officiels,[55] tandis que Don Bosco lui-même s’offrait “en sacrifice au Seigneur, prêt à tout, afin de procurer sa plus grande gloire et le salut des âmes”.[56]  

Dans les procès-verbaux du ‘Chapitre Supérieur’, à la date du 14 mai 1862, on lit :

“Les confrères de la Société de Saint François de Sales furent convoqués par le Recteur et, pour la majeure partie d’entre eux, (qui avaient achevé l’année de noviciat) ils confirmèrent leur adhésion à la Société naissante en émettant formellement les vœux triennaux. Cela se fit de la manière suivante :

D. Bosco, Recteur, revêtu d’un surplis, invita chacun à s’agenouiller et, s’étant agenouillé lui aussi, commença la récitation du Veni Creator […], on récita les Litanies de la Bienheureuse Vierge Marie […] Une fois terminées ces prières, les confrères in sacris (= qui étaient entrés dans les ordres sacrés) D. Alasonatti Vittorio. D. Rua Michele, D. Savio Angelo, D. Rocchietti Giuseppe, D. Cagliero Giovanni, D. Francesia Giov. Batt., Don Ruffino Domenico ; les jeunes abbés Durando Celestino, Anfossi Giov. Batt., Boggero Giovanni, Bonetti Giovanni, Ghivarello Carlo, Cerruti Francesco, Chiapale Luigi, Bongiovanni Giuseppe, Lazzero Giuseppe, Provera Francesco, Garino Giovanni, Jarac Luigi, Albera Paolo ; les laïcs Chev. Oreglia Federico de S. Stefano, Gaia Giuseppe prononcèrent à haute voix et clairement tous ensemble la formule des vœux […] Cela fait, chacun signa dans un livre spécial”.[57]

Don Bonetti, dans sa chronique, continue : “Nous fîmes donc les vœux au nombre de 22, non compris D. Bosco, qui au milieu de nous se tenait à genoux auprès de la petite table sur laquelle était le crucifix. Comme nous formions un groupe nombreux, nous répétâmes tous en groupe la formule, au fur et à mesure que D. Rua la lisait. Après cela D. Bosco, qui s’était mis debout, se tourna vers nous qui étions encore agenouillés et il nous adressa quelques mots […] Entre autres choses il nous dit : […] Quelqu’un me dira : - D. Bosco a-t-il fait, lui aussi, ces vœux ? - Voilà : tandis que vous faisiez devant moi ces vœux, je les faisais également devant ce Crucifix pour toute ma vie ; en m’offrant en sacrifice au Seigneur, prêt à tout, afin de procurer sa plus grande gloire et le salut des âmes, spécialement pour le bien de la jeunesse. Que le Seigneur nous aide à maintenir fidèlement nos promesses […]. Mes chers [fils], nous vivons en des temps troublés […] J’ai des arguments non seulement vraisemblables, mais sûrs pour penser que la volonté de Dieu est que notre Société commence et continue. […] Tout nous fait déduire que nous avons Dieu avec nous […] Qui sait si le Seigneur ne veut pas se servir de cette Société qui est la nôtre pour faire beaucoup de bien dans son Eglise ! D’ici vingt ou trente ans, si le Seigneur continue à nous aider, comme il l’a fait jusqu’à présent, notre Société répandue à travers différentes parties du monde pourra même s’élever au nombre de mille membres”.[58]

Dans la liste des 22 noms cités par le procès-verbal apparaissent huit nouveaux, tous jeunes ou très jeunes, depuis Domenico Ruffino, âgé de vingt-deux ans jusqu’à Paolo Albera et Giovanni Garino, âgés  de dix-sept ans.

Les premiers vœux perpétuels, par lesquels on se donne totalement à Dieu pour toute la vie, Don Bosco permit à ses fils de les faire seulement après avoir achevé les vœux triennaux. Les procès-verbaux racontent : “Le 10 novembre 1865, une fois réunis tous les confrères de la Pieuse Société de Saint François de Sales, le Prêtre Lemoyne Giovanni Battista (26 ans, depuis trois ans Prêtre dans le diocèse de Gênes, venu ‘aider Don Bosco’) […] émit devant le Pr[être] Bosco Giovanni, Recteur, les vœux perpétuels de chasteté, de pauvreté et d’obéissance, ayant à ses côtés les deux témoins, le Pr[être] Cagliero Giovanni et le Pr[être] Ghivarello Carlo”.

“Le 15 novembre – ce sont toujours les procès-verbaux qui relatent – […] émirent les vœux perpétuels devant le Pr[être] Bosco Giovanni, Recteur : Rua Michele, Pr[être], Cagliero Giovanni, Pr[être], Francesia Giovanni, Pr[être], Ghivarello Carlo, Pr[être], Bonetti Giovanni, Pr[être], Bonetti Enrico, Jeune abbé, Racca Pietro, jeune abbé, Gaia Giuseppe laïc, Rossi Domenico, laïc”.[59]

Le 6 décembre s’ajoutent à la liste des confrères ‘consacrés perpétuels’ Durando Celestino, Prêtre ; Oreglia Federico, laïc ; Jarach Luigi, Jeune abbé ; Mazzarello Giuseppe, Jeune abbé ; Berto Gioachino, Jeune abbé.[60] ‘Personne consacrée’, avait expliqué bien des fois Don Bosco dans les conférences préparatoires aux vœux, veut dire ‘quelqu’un qui appartient à Dieu’, ‘voué à Dieu’. Quand Don Bosco s’exprime, ‘consécration’, ‘profession’, ‘saints vœux’ deviennent synonymes. 

Giovanni Bosco avait toujours eu le sentiment d’être ‘consacré’ 

Giovanni Bosco avait toujours eu le sentiment d’être ‘de Dieu’. Quand la nuit d’été était belle, Maman Marguerite et ses bambins sortaient de la maisonnette et s’asseyaient pour prendre le frais serrés sur le seuil (qui est encore là, usé par le temps mais témoin silencieux). Ils regardaient en l’air vers l’unique ‘télé’ qui existait alors : le ciel rempli d’étoiles. Et la maman disait à voix basse : “C’est Dieu qui a tout créé, et a mis tant d’étoiles là-haut”. Et Giovanni avait le sentiment d’être enveloppé par la mystérieuse présence de cette Personne grande, invisible, qui avait donné la vie à tout, même à lui. Et que sa mère lui apprenait à découvrir partout : dans le ciel, dans les campagnes très belles, dans le visage des pauvres, dans la conscience qui parlait avec sa voix, et lui disait : “Tu as bien fait, tu as mal fait”. Il avait le sentiment d’être ‘plongé en Dieu’ et d’être ‘de Dieu’.

C’est le plus grand don que lui fit sa sainte maman. Le ‘don total de lui-même à Dieu’, Giovanni Bosco le fit inconsciemment quand il était petit garçon, en tenant sa mère par la main.

Giovanni Bosco n’eut jamais besoin d’un agenouilloir pour prier. Il priait de bonne heure le matin, quand la maman le réveillait, à genoux sur le sol de la cuisine à côté des frères et de la mère. Et ensuite ‘il parlait avec Dieu’, priait, partout : sur l’herbe, sur le foin, en courant derrière une vache qui s’était échappée, en regardant fixement vers le ciel ; à la ferme Moglia maman Dorotea et son beau-frère Giovanni le trouvèrent un jour à genoux “qui tenait un livre entre ses mains levées : il avait les yeux fermés : il gardait son visage tourné vers le ciel”[61], et ils durent le secouer, tant il était absorbé dans sa réflexion. Les années pendant lesquelles il fut un très jeune paysan furent des années “au cours desquelles s’enracina plus profondément en lui le sens de Dieu et de la contemplation, à laquelle il put s’initier dans la solitude et dans l’entretien avec Dieu pendant le travail des champs”.[62]

Un peu à la fois la prière devint pour Giovanni Bosco (paysan, étudiant, séminariste, prêtre) une atmosphère, qui environnait chaque action sans rompre le rythme de l’activité. Le Pape Pie XI l’avait découverte, alors que, jeune prêtre, il avait vécu seulement deux jours avec Don Bosco, âgé de soixante-huit ans : c’était une atmosphère qui pénétrait chaque action de Don Bosco. Et il la décrivit en cinq mots : “Don Bosco était avec Dieu”.  

Le Pape demande la consécration accompagnée des vœux 

En 1857 Don Bosco confia à don Cafasso, son directeur spirituel, les difficultés qu’il rencontrait pour rendre stable et solide son Œuvre. Il avait pensé qu’une promesse sérieuse de la part des meilleurs de ses collaborateurs de rester pour travailler avec lui était suffisante. Mais les faits ne lui donnaient pas raison ; il ne réussissait pas à retenir les jeunes gens et les jeunes abbés pour l’aider dans l’œuvre qu’il avait entreprise. Don Cafasso n’y réfléchit pas pendant longtemps, et il lui répondit : « Pour vos œuvres une Congrégation religieuse est indispensable […] Que cette association ait les liens des vœux, et soit approuvée par l’autorité suprême de l’Eglise. Et alors elle pourra librement disposer de ses membres ».[63] 

Don Bosco, non convaincu, consulta encore Mgr Losana, Evêque de Biella. Puis il s’adressa par lettre à Mgr Fransoni, son Archevêque exilé à Lyon. La réponse de ce dernier fut “de se rendre à Rome, afin de demander à l’immortel Pontife Pie IX et un conseil et des règles à suivre opportunes”.[64]

Don Bosco obéit à son Archevêque et, dans la partie introductive des Règles de la Société de Saint François de Sales, Edition 1877,[65] il écrivait : “La première fois que le Souverain Pontife daigna parler de la Société salésienne, il prononça ces paroles : « Dans une congrégation ou société religieuse, les vœux sont nécessaires, afin que tous les membres soient unis à leur supérieur par un lien de conscience, et que le supérieur reste, avec ses religieux, uni au chef de l’Eglise et par conséquent à Dieu lui-même »”.[66]

Pratiquement tous lui disaient que “la graine ne peut germer vers le haut (mission) sans que dans le même temps ses racines s’étendent vers le bas” (consécration).

Don Bosco n’hésita plus. Il se pénétra de la conviction que ses aides, eux aussi, en plus de rester avec lui et de faire comme lui,  devaient ‘être de Dieu’ pour pouvoir offrir toute leur vie pour le salut des jeunes : “chez des jeunes qu’attire le fait de rester avec Don Bosco, le don total de soi à Dieu, accompli de bonne heure, débouche graduellement sur un attrait vers l’état ecclésiastique ou religieux”.[67]

3.2  L’enseignement de Don Bosco à ses Salésiens     

Aux Salésiens, “Don Bosco parle de la Société Salésienne en prophète et en vaticinateur […] Le fait de se trouver avec Don Bosco rentre dans un plan divin. Chaque salésien est choisi et prédestiné à être, comme Don Bosco, un instrument de la gloire de Dieu et du salut des âmes”.[68]  
   Au début du livre des Règles, Don Bosco écrit une longue lettre ‘Aux Confrères Salésiens’, quarante petites pages que les novices salésiens lurent et étudièrent pendant une centaine d’années. Don Bosco présente amplement les principes évangéliques et sa pensée sur la vie religieuse, la consécration, les vœux, la vie salésienne. A la fin il écrit : “Recevez les pensées qui précèdent comme des souvenirs que je vous laisse avant mon départ pour l’éternité, de laquelle, je m’en aperçois, je m’approche à grands pas”.[69]

Voici le ‘noyau dur’ et, à la fois, la fine fleur de ces pages sur notre consécration et nos vœux. Ecoutons avec vénération cet ‘héritage’ de notre Fondateur. 

La personne consacrée 

Au moyen de nos vœux “nous nous consacrons au Seigneur, et remettons au pouvoir du supérieur notre volonté, nos biens, nos forces physiques et morales, afin de former tous ensemble un seul cœur et une seule âme, pour travailler à la plus grande gloire de Dieu, selon nos Constitutions […] Les vœux sont une offrande héroïque […] Les docteurs de l’Eglise ont coutume de comparer les vœux religieux au martyre ; […] en effet, ajoutent-ils, ce qui dans les vœux manque à l’intensité est remplacé par la durée”.[70] 

“L’homme qui se consacre à Dieu en religion […] vit avec une plus grande pureté de cœur, de volonté et d’actions, et par conséquent chacune de ses actions, chaque parole sont spontanément offertes à Dieu avec pureté de corps et netteté de cœur”.[71]

“Au moyen de l’observance des vœux religieux, étant occupée dans ce qui tourne à la plus grande gloire de Dieu […] (la personne consacrée) peut librement s’occuper du service du Seigneur, en remettant chaque pensée du présent et de l’avenir entre les mains de Dieu et de ses supérieurs, qui le remplacent”.[72]

“Qui donne un verre d’eau fraîche par amour du Père céleste, aura sa récompense. Celui, ensuite, qui abandonne le monde, renonce à toute satisfaction terrestre, donne sa vie et ses biens pour suivre le divin Maître, quelle récompense n’aura-t-il pas dans le ciel ?”.[73]

“Dans nos emplois et nos travaux, dans nos peines et nos ennuis, n’oublions jamais qu’étant consacrés à Dieu, c’est pour lui seul que nous devons nous fatiguer et de lui seul aussi attendre notre récompense. Il veut bien tenir compte des plus petites choses faites pour son saint Nom ; et il est de foi, qu’au jour marqué, il nous récompensera dans la plus large mesure. A la fin de notre vie, quand nous nous présenterons à son divin tribunal, nous regardant avec amour, il nous dira : « Courage, bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en de petites choses, je t’établirai sur de grandes : entre dans la joie de ton Seigneur »”.[74] 

Les saints vœux 

Obéissance

“La véritable obéissance, qui nous rend chers à Dieu et aux hommes, consiste à faire de bon cœur tout ce qui est prescrit par nos Constitutions ou par nos supérieurs, qui sont les garants de nos actions devant Dieu […] ; consiste à nous montrer dociles, même dans ce qui est difficile ou qui contrarie notre amour-propre, et à l’accomplir au prix de n’importe quelle peine et de n’importe quel sacrifice. Dans ces circonstances l’obéissance coûte davantage, mais aussi elle est bien plus méritoire, et, comme nous l’assure Jésus Christ, elle nous conduit à la possession du royaume des cieux”. La personne consacrée “reprendra avec une totale confiance le mot de saint Augustin : « Seigneur, donne-moi ce que tu commandes ; et commande-moi ce que tu veux »”.[75] 

Pauvreté

Le salésien consacré est “considéré comme ne possédant absolument rien, parce qu’il s’est fait pauvre pour devenir riche avec Jésus-Christ. Il suit l’exemple du Sauveur qui naquit pauvre, vécut dans la privation de tout et mourut dépouillé sur la croix […]

“Il est vrai que nous aurons à endurer quelques privations dans les voyages ou dans nos occupations, bien portants ou malades. Plus d’une fois, la nourriture ou le vêtement ne seront pas de notre goût. Mais c’est précisément alors que nous devrons nous souvenir que nous avons fait profession de pauvreté, et que si nous voulons en avoir le mérite et la récompense, nous devons en supporter les conséquences. Tenons-nous en garde contre un genre de pauvreté hautement blâmé par saint Bernard. Il y en a, dit-il, qui se glorifient d’être appelés pauvres, mais qui n’acceptent pas les compagnons de la pauvreté. D’autres acceptent d’être pauvres, pourvu que rien ne leur manque”.[76] 

Chasteté

La chasteté est “la vertu éminemment nécessaire, vertu grande, vertu angélique, qui resplendit au-dessus de toutes les autres […] Le Sauveur assure que tous ceux qui possèdent ce trésor inestimable deviennent, même dès cette vie mortelle, « semblables aux anges »”.

“N’entrez pas dans la Société Salésienne sans avoir demandé conseil à une personne prudente, qui vous juge capable de ne point faillir à cette vertu”.

Et presque à la fin de la longue lettre, Don Bosco conclut : “Celui qui se donne totalement au Seigneur avec les saints vœux fait une offrande des plus précieuses et des plus agréables à la divine Majesté”.[77] 
        
Le rêve de la Société Salésienne consacrée 

A la fin de l’année 1881 Don Bosco (66 ans) prend la plume et communique à tous les Salésiens un rêve qu’il a fait dans la nuit entre le 10 et le 11 septembre. C’est le fameux ‘rêve des diamants’. Il lui semblait être en train de se promener avec les directeurs des maisons salésiennes, quand 

“apparut au milieu de nous un homme d’aspect si majestueux que nous ne pouvions pas supporter de le regarder […] Un riche manteau […] couvrait sa personne. […] Sur le ruban se trouvait une inscription avec des caractères lumineux : Pieuse Société des Salésiens en l’an 1881 et sur le liseré de cette bande étaient écrits ces mots : Telle qu’elle doit être. Dix diamants d’une grosseur et d’une splendeur extraordinaires étaient ce qui nous empêchait de fixer notre regard, si ce n’était qu’avec beaucoup de peine, sur cet Auguste Personnage. […]

Cinq diamants ornaient la partie postérieure du manteau […] Un plus gros et plus resplendissant se trouvait au milieu […] sur lui était écrit le mot : Obéissance. Sur le  premier, à droite, on lisait : Vœu de Pauvreté […] A gauche, sur le plus élevé, était écrit : Vœu de Chasteté […] Ces brillants émettaient des rayons qui s’élevaient à la manière de petites flammes et sur lesquels étaient écrites différentes sentences […]

Sur les rayons de l’Obéissance : Fondement de tout l’édifice, et résumé de la sainteté. Sur les rayons de la Pauvreté : Le royaume des cieux est à eux. Les richesses sont des épines. La pauvreté ne se construit pas avec des paroles, mais avec le cœur et l’action. C’est elle-même qui ouvrira la porte du ciel et entrera. Sur les rayons de la Chasteté : Toutes les vertus viennent avec elle. Ceux qui ont le cœur pur voient les secrets de Dieu, et verront Dieu lui-même […] 

Réapparut une lumière, qui entourait une pancarte sur laquelle on lisait : « Telle que risque d’être la Pieuse Société des Salésiens en l’an de salut 1900 » […] Le Personnage du début apparut une deuxième fois […] Son manteau était devenu décoloré, mité, déchiré. L’endroit où auparavant étaient attachés les diamants était au contraire profondément abîmé […] A la place de l’Obéissance il n’y avait rien d’autre qu’un espace abîmé large et profond sans inscription. A Chasteté : Convoitise des yeux et orgueil de la vie. A Pauvreté avait succédé : Lit, vêtement, boisson, argent […]  

A cette vue nous fûmes tous épouvantés”.

Don Bosco continue le récit en disant qu’alors la douce voix d’un garçon les avertit solennellement :

“Serviteurs et instruments du Dieu Tout-Puissant, écoutez et comprenez. Prenez courage et soyez forts. Ce que vous avez vu et entendu est un avertissement solennel que le ciel vous donne aujourd’hui, à vous-mêmes et à vos frères ; soyez sur le qui-vive et comprenez bien le message […]

Prêchez sans relâche, à temps et à contretemps. Mais ce que vous prêchez, faites-le vous-mêmes constamment, de sorte que vos actions soient une sorte de lumière, qui se transmette, comme une tradition sûre, à vos frères et à vos fils de génération en génération […]  

Ecoutez et comprenez. Que, matin et soir, votre méditation soit sans relâche sur l’observance des Constitutions.

Si vous agissez ainsi, jamais l’aide du Tout-Puissant ne vous manquera. Vous attirerez sur vous les regards du monde et des Anges, et alors votre gloire sera la gloire de Dieu”.

Don Bosco termine son manuscrit par ces mots : “Ce rêve dura toute la nuit et, le matin, je me trouvai complètement épuisé […] Notre Société est bénie par le Ciel, mais Il veut que nous prêtions notre concours. Les maux dont nous sommes menacés seront prévenus, si nous prêchons sur la vertu et sur les vices signalés plus haut ; si ce que nous prêchons, nous le pratiquons, nous le ferons parvenir à nos frères en leur transmettant d’une manière pratique tout ce qui a été fait et tout ce que nous ferons […] Marie Secours des Chrétiens, priez pour nous”.[78]

Un historien salésien a dit que dans ce rêve il y a peu de rêve et beaucoup d’exhortation paternelle de la part de notre Saint Fondateur. Même s’il en est ainsi. Cela n’enlève rien à la force des affirmations (tirées en grande partie de la Bible) que Don Bosco, uni au Seigneur, présente à tous ses fils. Elles doivent constituer des lignes porteuses pour notre vie et un sujet pour notre méditation, afin de cheminer dans l’esprit de ‘personnes consacrées salésiennes’.

 

4. NOS CONSTITUTIONS, LA VOIE DE LA FIDÉLITÉ  

4.1  La première photographie voulue par Don Bosco  

Novembre 1875. Don Bosco est sur le point de mettre à exécution le rêve d’envoyer les premiers missionnaires en Amérique du Sud, vers la Patagonie. Et, pour la première fois dans sa vie, il veut une photographie. Il doit immortaliser l’événement, pour le faire connaître sur une grande échelle, et pour qu’il serve d’encouragement pour les Salésiens et pour leurs jeunes. C’est pourquoi il s’adresse au photographe le plus qualifié de Turin, Michele Schemboche.[79] Dans le studio du photographe il pose avec les dix missionnaires en ‘tenue officielle’. La photographie montre dans les détails toute l’importance que Don Bosco désire donner à l’événement : les partants sont habillés à l’espagnole avec le manteau caractéristique et sur eux apparaît nettement le Crucifix des Missionnaires, le consul d’Argentine est en grand uniforme, Don Bosco endosse le ‘ferraiolo’ [manteau de cérémonie avec col et sans manches, porté par le clergé] et porte la calotte comme dans les grandes occasions qu’il a de se présenter au Pape, et il pose dans le geste de remettre au chef de l’expédition, don Cagliero un livre ; ce sont les Règles de la Société Salésienne. Il désire donner du relief à ce geste, qui pour lui revêt une profonde signification.

Don Rua, son Successeur, écrira : “Quand le Vénérable Don Bosco envoya ses premiers fils en Amérique, il voulut que la photographie le représentât au milieu d’eux en train de remettre à don Giovanni Cagliero, chef de l’expédition, le livre de nos Constitutions. Que de choses exprimait Don Bosco au moyen de cette attitude ! C’était comme s’il disait : « Vous traverserez les mers, vous vous rendrez dans des pays inconnus, vous aurez à traiter avec des gens de langues et de coutumes différentes, vous serez peut-être exposés à de grands risques. Je voudrais vous accompagner moi-même, vous réconforter, vous consoler, vous protéger. Mais ce que je ne peux pas faire moi-même, ce petit livre le fera. Gardez-le comme un précieux trésor »”.[80]

4.2  Un chemin long et épineux 

Très chers, je vous invite à parcourir de nouveau avec moi le chemin long et épineux que coûta à notre Saint Fondateur ce ‘livret’ de nos Règles.

Après avoir fondé notre Société, Don Bosco devait en écrire les Règles (ou Constitutions) et en avoir l’approbation de l’autorité ecclésiastique. Il était requis par l’usage d’obtenir d’abord l’approbation diocésaine, et ensuite éventuellement l’approbation pontificale. Mais puisque l’Archevêque de Turin était ces années-là exilé à Lyon, et que les relations avec lui par l’intermédiaire de tierces personnes (pas très favorables à Don Bosco) s’avéraient difficiles, notre Fondateur eut l’idée de s’adresser directement au Pape.

Il croyait qu’il s’agissait d’une affaire simple et rapide. En effet, la première rédaction (1858) était le point d’arrivée de plus de dix années d’expérience éducative effectuée par lui à l’Oratoire. Il y avait 58 articles, répartis sur neuf courts chapitres. Il était dit simplement que la Société serait composée d’ecclésiastiques et de laïcs, unis par des vœux, désireux de se dévouer au bien de la jeunesse pauvre, et de ‘soutenir la religion catholique’ dans les milieux populaires ‘au moyen de la voix et des écrits’.

Les pages reflètent un climat de sereine familiarité, le Supérieur était le papa d’une grande famille. La spiritualité qui se dégageait était simple et enracinée dans l’Evangile. Les membres se donnaient à Dieu en se proposant d’imiter le Christ, le ‘divin Sauveur’ qui ‘commença à faire et à enseigner’. Et leur mission consistait dans la pratique de la charité envers les jeunes, spécialement les plus pauvres, et envers le ‘bas peuple’. Tel était le charisme très simple que la nouvelle Société religieuse voulait porter dans l’Eglise.

Quatre années auparavant une loi signée par le ministre Rattazzi avait supprimé les ‘corporations religieuses’, c’est-à-dire les ordres et les congrégations, et avait ‘confisqué’ leurs maisons et leurs biens. Cette loi, appliquée en un premier temps seulement au Piémont, était sur le point d’être étendue à toute l’Italie. Afin que cela ne tombât pas sur sa Société, Don Bosco (sur le conseil du Ministre lui-même, qui avait de l’estime pour lui) inséra un article dans lequel il était affirmé que les Salésiens seraient totalement des religieux pour ce qui concerne l’Eglise, mais des citoyens qui conservent leurs droits civils pour ce qui concerne l’Etat. Cette formulation (qui avait tout à fait plu au Pape Pie IX) était une nouveauté absolue, qui ouvrait en grand de nouvelles perspectives à l’Eglise : en l’adoptant, les Religieux ne subiraient plus d’abus de pouvoir de la part de l’Etat.

A propos de ‘l’affaire simple et rapide’ Don Bosco se trompait. Depuis une première ébauche (en 1855) jusqu’à l’approbation définitive s’écoulèrent presque vingt ans.[81] Don Bosco en souffrit beaucoup. Voici comment il résuma tout ce chemin tourmenté : “On prenait nos pauvres règles et à chaque mot on trouvait une difficulté insurmontable. Ceux qui auraient pu agir le plus en faveur de moi, étaient ceux qui le plus résolument se révélaient comme étant d’un avis contraire”.[82] Chez Don Bosco ce ne fut pas une plainte immotivée : en sont la preuve “les corrections, les ajouts, les modifications, les retouches, les recompositions qui se succédèrent pendant les presque vingt années de la gestation du texte […] ces pauvres cahiers, ces fiches simples et martyrisées sont là pour témoigner combien a coûté à Don Bosco la rédaction de certains articles ou chapitres”.[83]

Il y avait deux points vers lesquels se dirigeaient les principales critiques et sur lesquels Don Bosco ne capitula jamais : la distinction en chaque Salésien entre le ‘religieux’ soumis à l’Eglise et le ‘citoyen qui conserve les droits civils’ (la référence aux ‘lois civiles’ importunait, parce qu’elle pouvait sembler être une reconnaissance de l’Etat qui persécutait l’Eglise) ; et la faculté du Supérieur de la Congrégation de faire admettre aux ordres sacrés les Salésiens que lui-même jugeait dignes.

Le 3 avril 1874 le texte des Règles, retouché sur quelques points, fut finalement approuvé. Mais pour le dernier pas il fallut la voix personnelle du Pape Pie IX. Le Proemium historique et spirituel fut supprimé et la ‘normalisation’ du noviciat et des études fut formellement reconnue ; en outre la formule ‘droits civils’ avait été changée en ‘possession radicale des biens propres’, et la ‘faculté d’admettre aux ordres’ fut accordée seulement comme ‘privilège’ pour dix ans.[84]

Don Bosco, avec un télégramme venu de Rome, déclencha la grande fête de Valdocco, où l’on attendait dans la prière l’approbation impatiemment désirée. Mais il avoua aussi que ‘s’il avait su auparavant ce que cela lui aurait coûté, le courage lui aurait sans doute manqué’.

4.3  Caractère sacré des Règles approuvées par l’Eglise 

Aussitôt après commença de la part de Don Bosco lui-même le sentiment de respect éprouvé devant le nouveau caractère sacré acquis par les Règles Salésiennes. Ce livret n’était plus le champ de bataille où l’on avait fait et refait des corrections, des ajouts, des retouches. Il était l’exposé (demeuré substantiellement intact dans la longue bataille) du très simple charisme que la nouvelle Société religieuse apportait humblement dans l’Eglise, et que l’Eglise approuvait.

“Nos Constitutions – écrivit-il dans la lettre ‘Aux Confrères Salésiens’ par laquelle s’ouvrait le livre des Règles – ont été définitivement approuvées par le Saint-Siège le 3 avril 1874. […] cet événement [… nous assure que dans l’observance de nos Règles, nous reposons sur des bases solides, inébranlables et pour ainsi dire infaillibles, puisqu’il est infaillible le jugement du Chef suprême de l’Eglise qui les a sanctionnées”.[85] Avec son sens pratique Don Bosco continue aussitôt : “Mais quelle que soit la valeur de cette approbation, elle servirait de peu si ces Règles n’étaient pas connues et fidèlement observées”.[86]

4.4  Le refrain constant de Don Bosco et de don Rua 

A partir de ce moment-là l’observance des Règles (c’est-à-dire de la consécration et de la mission) devient le refrain constant de Don Bosco. Dans la Lettre circulaire du 6 janvier 1884 il dit et redit, il insiste en renouvelant cette invitation : 

“Observer nos Règles, ces Règles que la Sainte Mère Eglise daigna approuver pour qu’elles nous servent de guide et pour le bien de notre âme et pour l’avantage spirituel et temporelle de nos chers élèves. Ces Règles, nous les avons lues, étudiées, et à présent elles constituent l’objet de nos promesses, et des vœux par lesquels nous avons fait le don total de nous-mêmes au Seigneur. C’est pourquoi je vous recommande de toute mon âme que personne ne laisse échapper des paroles de regret, pire encore de repentir, de s’être donné au Seigneur d’une semblable façon […]

“L’un de vous pourrait dire : mais l’observance de nos Règles coûte de la fatigue ; l’observance des Règles coûte de la fatigue à celui qui les observe à contrecœur, à celui qui est négligent à leur égard. Mais pour ceux qui sont diligents, pour celui qui aime le bien de l’âme, cette observance devient, comme dit le Divin Sauveur, un joug suave, un poids léger […]

“Et puis, mes chers [fils], nous voulons peut-être aller au Paradis en carrosse ? […] Nous avons fait le don total de nous-mêmes à Dieu non pour commander, mais pour obéir ; non pour nous attacher aux créatures, mais pour pratiquer la charité envers le prochain, mus seulement par l’amour de Dieu ;  non pour faire une vie facile, mais pour être pauvres avec Jésus Christ, souffrir avec Jésus Christ sur la terre, pour nous rendre dignes de sa gloire dans le Ciel”.[87]

Don Rua, premier successeur de Don Bosco, appelé ‘la Règle vivante’ et aujourd’hui bienheureux, disait de la Règle : “Livre de la vie, moelle de l’Evangile, espérance de notre salut, mesure de notre perfection, clé du Paradis. Vénérez-la comme le plus beau souvenir et la plus précieuse relique de notre très aimé Don Bosco !”.[88]

4.5  Le renouvellement des Constitutions 

Après le Concile Vatican II, un Chapitre Général Spécial (1971-1972) fut appelé à refondre entièrement les Constitutions, en tenant compte des deux exigences indiquées par le Concile : revenir au charisme primitif de la Congrégation et adapter les Constitutions aux besoins des temps.  

Il y eut environ sept mois de travail intense, “dans un climat animé et parfois tendu entre les tenants de la tradition et ceux du changement, entre les exigences de l’unité et celles de la décentralisation, entre celles de l’autorité centrale et celles de la coresponsabilité”.[89]

Dans leur contenu et dans leur style, les Constitutions rénovées apparurent comme “une Règle de vie, de nature moins juridique que spirituelle, ne se contentant pas d’édicter des prescriptions, mais cherchant à en donner les motivations évangéliques, théologiques et salésiennes”.[90] Les Règles rénovées furent approuvées ‘ad experimentum’ [à titre d’essai] pour six ans et ensuite encore pour six ans.

En 1984 le XXIIème Chapitre Général, après un autre travail astreignant, approuva le texte définitif de nos Règles rénovées. Ce texte, enfin, fut approuvé par le Siège Apostolique le 25 novembre 1984. Le P. Egidio Viganò, Recteur majeur, septième Successeur de Don Bosco, put déclarer dans le discours de clôture du Chapitre Général : “C’est un texte organique, profond, amélioré, imprégné d’évangile, riche de l’authenticité des origines, ouvert à l’universalité et tendu vers l’avenir, sobre et digne, dense de réalisme équilibré et d’assimilation des principes conciliaires. C’est un texte communautairement repensé dans la fidélité à don Bosco et en réponse aux défis des temps”.[91]

4.6  Les paroles du testament 

Don Bosco, dans les dernières années de sa vie, écrivit par moments sur un carnet son ‘testament spirituel’. La graphie irrégulière et déformée révèle l’insuffisance de sa vue et la fatigue physique. Le style est sévère, substantiel, efficace. Celui qui en a préparé l’édition critique écrit : “On pourrait ainsi lire, comme dans un miroir, un autoportrait de Don Bosco […] Devant certains passages, il est difficile d’échapper à la suggestion d’être en présence d’un texte ‘sacré’, tant il est baigné de paroles qui ne sont ni creuses ni éphémères”.[92] Dans ce ‘testament’, Don Bosco réserve cinq petites pages pour saluer ses Salésiens. Je reporte ici les paroles essentielles : 

         “Mes chers et bien-aimés fils en Jésus Christ. 
         Avant de partir pour mon éternité, je dois m’acquitter envers vous d’un certain nombre de devoirs […] 
         Avant tout, je vous remercie avec la plus vive affection de mon âme, de l’obéissance que vous avez eue envers moi et de tout le travail que vous avez accompli pour soutenir et développer notre Congrégation […] 
         Je vous recommande de ne pas pleurer ma mort […] Au lieu de pleurer, prenez la ferme et efficace résolution de demeurer inébranlables dans votre vocation jusqu’à la mort […] 
         Si vous m’avez aimé dans le passé, continuez à m’aimer dans l’avenir, par l’exacte observance de nos Constitutions […]  
         Adieu, ô mes chers fils, adieu ! Je vous attends au ciel. Là nous parlerons de Dieu, de Marie mère et soutien de notre Congrégation ; là nous bénirons éternellement cette Congrégation dans laquelle l’obéissance aux règles aura contribué puissamment et efficacement à nous sauver”.[93]

Ce testament contient des paroles précieuses et exigeantes pour nous tous. Je le crois, après l’Evangile, le livre des Règles doit devenir le second livre de notre méditation quotidienne. Grâce à lui sera constamment alimentée notre identité de salésien, sera exécuté l’avertissement contenu dans le ‘rêve des diamants’ : “que, matin et soir, votre méditation soit sans relâche sur l’observance des Constitutions”.

 

5. DON BOSCO, FONDATEUR D’ “UN VASTE MOUVEMENT DE PERSONNES QUI TRAVAILLENT, DE DIVERSES MANIÈRES, AU SALUT DE LA JEUNESSE” (Const. 5)

Nés il y a 150 ans en tant que Société, nous sommes devenus plus conscients de ceci : notre Père n’a pas pensé à nous uniquement, mais depuis toujours il a voulu fonder “un vaste mouvement de personnes qui travaillent, de diverses manières, au salut de la jeunesse” (Const. 5). Nous avons été pensés comme évangélisateurs et comme animateurs d’une Famille charismatique. C’est ainsi, en effet, que s’exprimait le CGS : “C’est par une inspiration surnaturelle que Don Bosco a créé une communauté de religieux qui, à l’intérieur de la grande « Famille salésienne », assume la fonction spécifique d’en être le ferment animateur, pour une unique et même mission. Il réalisa son dessein par étapes : d’abord il noua des liens d’amitié avec les meilleurs de ses jeunes, puis il les engagea dans des activités de dévouement envers le prochain, enfin il leur proposa la consécration religieuse avec vœux. C’est ainsi que naquit la première communauté salésienne”.[94]

5.1  “Les fils de l’Oratoire disséminés dans le monde entier” 

Le professeur de pédagogie Giuseppe Rayneri, dans l’une de ses courtes publications en hommage à D. Bosco écrivit : « L’après-midi d’un dimanche de 1851 (Don Bosco avait 36 ans, et il manquait encore 8 bonnes années pour arriver au moment de la fondation de la Société Salésienne), on avait fait une loterie ; les gagnants étaient nombreux, et à cause de cela ceux qui étaient contents étaient nombreux. Pour finir depuis le balcon D. Bosco jeta des bonbons à droite et à gauche, et ils étaient également nombreux ceux qui avaient la bouche toute sucrée. Il était facile que fussent redoublés par nous les hourras. D. Bosco, descendu du balcon, fut pris et levé comme en triomphe, ce qui était un signe de la plus grande joie, lorsqu’un jeune étudiant […] dit : [-] O Don Bosco, si Vous pouviez voir toutes les parties du monde et en chacune d’elles beaucoup d’Oratoires ! - D. Bosco (il me semble le voir) tourna tout autour son regard plein de majesté, de douceur, et répondit : - Qui sait si ne doit pas venir le jour où les fils de l’Oratoire seront répandus à travers le monde entier !”.[95]

Aujourd’hui qui regarde le monde  voit que Don Bosco fut prophète.

5.2  Le vaste réseau de la Famille Salésienne 

Don Bosco n’a pas été un homme à susciter des espoirs lumineux mais fallacieux, n’a pas été un distributeur de paroles joyeuses, mais évanescentes. Don Bosco a été un arbre grand et robuste. Il avait en lui la vie divine et il la donnait. Nous Salésiens, nous sommes le fruit le plus beau et le plus fécond de sa consécration totale à Dieu et de sa passion de voir les jeunes, spécialement ceux qui sont dans la pauvreté et à risque, atteindre la plénitude de la vie humaine et chrétienne.   

Mais nous ne sommes pas l’unique fruit de cet arbre robuste et grand. “Les Salésiens – déclara le CGS – ne peuvent repenser en toute vérité leur vocation dans l’Eglise sans se référer à ceux qui sont avec eux les porteurs de la volonté du Fondateur. Ils ont donc à rechercher comment réaliser mieux l’unité de tous, dans le respect de l’authentique diversité de chacun”[96] ; le demande la vocation salésienne, qui est identique et commune puisqu’il s’agit d’un unique appel divin “en vue de la réalisation, dans une complexité organique, du salut des jeunes selon l’esprit de Don Bosco”.[97]

Et Don Bosco vit ‘les fils de l’Oratoire disséminés dans le monde entier’, un vaste réseau de personnes qui vouent leur vie aux jeunes qui sont dans la pauvreté et à risque, comme lui avec la même passion pour Dieu et pour les jeunes fils de Dieu. Ce vaste réseau, à l’origine constitué des groupes fondés par Don Bosco lui-même – d’abord la ‘Société de Saint François de Sales’, puis l’Institut des Filles de Marie Auxiliatrice, l’Association des Coopérateurs Salésiens et l’Association des Dévots de Marie Auxiliatrice – s’étendit de plus en plus et forme la grande Famille Salésienne, qui comprend aujourd’hui 26 groupes.

Sont nés aussi d’autres groupes, qui attendent que mûrissent les conditions pour être formellement reconnus comme membres de la Famille Salésienne ; en attendant se prépare le terrain dans lequel d’autres groupes pourraient encore apparaître.

Nous Salésiens, noyau premier-né qui a germé dans la chaleur de la passion de Don Bosco, nous sommes appelés par lui à avoir un cœur grand, qui accueille et reconnaît comme frères et sœurs tous ceux qui composent la Famille Salésienne ; un accueil agréable et joyeux des diversités, vues comme des manifestations de l’Esprit qui parle en de nombreuses langues ; la volonté de cheminer ensemble vers un but partagé : le Royaume de Dieu à porter aux jeunes et aux pauvres.

5.3  Ce que Don Bosco entendit et vit 

Don Giulio Barberis, élu par Don Bosco en 1874 ‘maître des novices’ de toute la Société Salésienne, déposa sous serment au ‘procès de béatification’ de Don Bosco qu’en 1876 – jusque-là Don Bosco n’avait ouvert que trois Maisons – il raconta qu’en rêve il avait vu la Congrégation s’étendre dans toutes les parties de la terre. “Des hommes de toutes les couleurs, de toutes sortes de vêtement, de toutes les nations y étaient rassemblés […] Il y avait de nombreux Salésiens qui conduisaient comme par la main des groupes de garçons et de filles. Puis il en venait d’autres, avec d’autres groupes ; puis encore d’autres et d’autres que je ne connaissais plus et que je ne pouvais plus distinguer, mais leur nombre était indescriptible”.[98]

Quelques mois après, le 6 février 1877, pendant la conférence générale tenue comme chaque année au voisinage de la fête de Saint François de Sales, en s’adressant “à tous les profès, novices et candidats de l’Oratoire”, il parla à un moment d’une graine qu’il fallait semer, à savoir l’Œuvre des Coopérateurs Salésiens : “Elle est à peine commencée et déjà beaucoup s’y sont inscrits […] Il ne faudra pas attendre longtemps avant de voir des populations et des villes entières s’unir dans le Seigneur par un lien spirituel à la Congrégation Salésienne […] Il ne s’écoulera pas beaucoup d’années avant que les villes et les populations entières ne soient différenciées d’avec les Salésiens que par les habitations. Si à présent il y a cent Coopérateurs, leur nombre s’élèvera à des milliers et des milliers, et si à présent nous sommes mille, nous serons alors des millions, en nous efforçant d’accepter et d’inscrire ceux qui sont mieux aptes. J’espère que ce sera la volonté du Seigneur”.[99]

Nous aujourd’hui, nous avons sous les yeux la réalisation, non statique mais dynamique, non arrêtée à ce qu’elle est aujourd’hui mais tendue vers ce qu’elle sera demain, de ce que Don Bosco entendit et vit au cours des rêves dans lesquels mystérieusement Dieu lui ouvrait tout grand l’avenir. “Aux salésiens, commente le P. Stella, Don Bosco faisait resplendir des projets qui étaient grandioses, peut-être même vraiment utopiques”[100] : la Famille Salésienne est un de ces grands projets grandioses ; qu’il ne demeure pas utopique, cela dépendra de nous tous, nous qui sommes les membres de cette Famille de Don Bosco.  

 

CONCLUSION 

Très chers confrères, je vous avais invités à raconter l’histoire des origines de notre Congrégation. Eh bien, moi-même j’ai effectué une première tentative. Cependant je l’ai effectuée non pas en me contentant de rappeler le souvenir de tout ce qui s’est produit, mais en cherchant à tirer quelque enseignement sur l’histoire du passé ; nos origines sont le meilleur guide pour continuer à écrire l’histoire salésienne avec vitalité et fécondité. J’ai voulu mettre en lumière ces éléments qui, à mon avis, ont été déterminants pour la bonne réussite de ce merveilleux projet de Dieu : les jeunes, notre identité de personnes consacrées apôtres, la fidélité à Don Bosco au moyen des Constitutions, la conscience d’être une partie intégrante de la Famille Salésienne et d’avoir un rôle d’animation irremplaçable à l’intérieur de cette Famille.

Il ne me semble pas être exagéré d’affirmer qu’aux origines de la Congrégation les jeunes ont été de véritables “cofondateurs” en union avec Don Bosco ; quelques jeunes, en effet, formaient le premier noyau qui s’engagea à s’instituer en une Société ou Congrégation. Je souhaite que cet anniversaire renouvelle en chaque salésien le courage de proposer aux jeunes la vocation consacrée salésienne et se transforme vraiment en une période de grande fécondité en vocations.

La célébration du 150ème anniversaire de la naissance de notre Congrégation doit nous aider à prendre conscience de notre identité de personnes consacrées, vouées à la primauté de Dieu, à la ‘sequela’ du Christ, obéissant, pauvre et chaste, totalement engagées à se donner aux jeunes. Cette identité, qui est la nôtre, nous devons la vivre avec joie et la manifester dans l’ardeur mise pour l’évangélisation et dans l’élan déployé pour la pastorale : une ardeur et un élan que suggère le programme de vie de Don Bosco et qu’exprime la devise “da mihi animas, caetera tolle”.

La conscience du fait que Don Bosco se trouve tout entier dans les Constitutions et que notre fidélité à lui-même passe par la fidélité à notre Projet de Vie devient un appel à approfondir, à méditer et à porter dans la prière les Constitutions, qui nous indiquent la voie de la fidélité au charisme de Don Bosco et à notre vocation ; je dirais, même, que seul le salésien qui fait des Constitutions son projet de vie devient une incarnation, une image vivante, de Don Bosco aujourd’hui. Ce chemin de conversion vers une réalisation de plus en plus totale des engagements de sanctification tracés par la Règle de vie portera chacun de nous à renouveler sa profession religieuse, précisément le 18 décembre, jour de l’anniversaire, comme point de départ d’une offrande renouvelée de notre vie à Dieu pour les jeunes. Comme Don Bosco.

Enfin, avoir une conscience croissante du fait que Don Bosco n’a pas pensé seulement à une Congrégation, mais que depuis toujours il a voulu instituer un “vaste mouvement de personnes qui travaillent, de diverses manières, au salut de la jeunesse” (Const. 5), doit nous rappeler que, comme Congrégation, nous avons dans la Famille Salésienne une responsabilité particulière d’unité d’esprit et de collaboration fraternelle. Nous ne pouvons pas vivre en dehors d’elle, qui est notre famille ; elle ne peut pas grandir et se multiplier sans nous, qui sommes pour elle le cœur qui l’anime.

Je confie à la Très sainte Vierge Marie, Mère de Dieu et Secours des Chrétiens, tous et chacun de vous, tandis que nous célébrons l’Annonciation du Seigneur et que nous rappelons dans la joie et la reconnaissance le 75ème anniversaire de la Canonisation de notre aimé Fondateur et Père Don Bosco. Marie Auxiliatrice et Don Bosco nous aideront à vivre joyeusement, généreusement et fidèlement notre vocation salésienne et à trouver en elle la voie de notre sanctification. 

Avec mon affection et mon estime, 

P. Pascual Chávez Villanueva
Recteur majeur