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Disciples et apôtres du Ressuscité

LETTRES DU RECTEUR MAJEUR - ACG 410


SPIRITUALITÉ ET MISSION

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Disciples et apôtres du Ressuscité


Rome, 24 Avril 2011

Solennité de la Pâque du Seigneur

Très chers confrères, 

         je vous salue, animé de l’immense joie du Seigneur Ressuscité, nouvel Adam, qui fait de nous des disciples et des apôtres pour réaliser Sa mission de rénover en profondeur l’humanité, en la libérant de toute sorte de mal et en la transformant avec la force de l’Amour. Ce fut dans une solennité de Pâques que Don Bosco put finalement trouver un ‘hangar’ pour commencer sa mission éducative et pastorale en faveur des jeunes pauvres et laissés à l’abandon. Ce fut dans une solennité de Pâques que notre fondateur et père fut canonisé : la sainteté confirmait son expérience spirituelle et pédagogique de Valdocco. C’est en cette solennité de Pâques que je vous invite à vivre avec un authentique esprit missionnaire en chaque partie du monde. 

   Après ma dernière lettre, dans laquelle je vous ai présenté le commentaire de l’Etrenne “Venez et vous verrez” et vous ai invités à favoriser une ‘culture de la vocation’, fruit d’un milieu caractérisé par un esprit de famille qui attire et fait trouver sa place, par une forte expérience spirituelle et par une dimension d’engagement apostolique, se sont produits des événements très significatifs qu’à présent je vous communique. 

   Sur le thème de l’Etrenne 2011, tout d’abord, se sont déroulées au “Salesianum” de Rome les Journées de Spiritualité, marquées par une grande participation des différents groupes de la Famille Salésienne. Il est réjouissant de constater comment ces moments font désormais office de puissant “coagulant” entre les diverses branches, en faisant croître l’identité, la communion et la mission de la Famille de Don Bosco tout entière. 

   Du 8 au 11 février, accompagné par le P. Francesco Cereda et le P. Juan José Bartolomé, j’ai pris part au Séminaire théologique, organisé par l’Union des Supérieurs Généraux (USG) et par l’Union Internationale des Supérieures Générales (UISG), sur le thème “Théologie de la vie consacrée. Identité et signification de la vie consacrée apostolique”. Y ont participé des théologiens et des théologiennes du monde entier, au nombre de 30, et des Supérieurs Généraux et des Supérieures Générales, au nombre de 20. Le thème avait été choisi par les deux Unions, celle des Supérieurs et celle des Supérieures, pour déterminer les questions qui émergent et sont vitales dans l’expérience actuellement vécue par la vie consacrée apostolique : cela demandait de favoriser une perspective de dialogue entre les demandes et les réponses, entre les attentes et les propositions, entre les défis et les voies faciles à parcourir. Dans la diversité des langages et des besoins, deux questions sont immédiatement apparues comme étant celles qui demandaient le plus à être approfondies et vécues ; ce sont les deux questions qui sont présentes dans le titre du Séminaire : la signification et l’identité. 

   La signification de la Vie Consacrée ne peut être recherchée que dans sa dimension évangélique et elle est donc à rechercher non pas tant en récupérant pour elle des espaces de visibilité et de prestige dans la société et/ou dans l’Eglise que dans son identité charismatique, évangélique et prophétique : être une mémoire vivante de la forme de vie du Christ, selon le charisme de fondation, enveloppée dans le Mystère de Dieu et chargée de la mission de le mettre en lumière au milieu du monde, qu’Il aime. D’autre part, l’identité de la Vie Consacrée doit être de plus en plus comprise de nos jours comme une identité “relationnelle” et “en chemin”. Cette identité se fonde sur la consécration baptismale commune ; en celle-ci on reconnaît une fraternité profonde entre toutes les vocations chrétiennes ; et d’elle aussi, par un don de Dieu, la Vie Consacrée tire la meilleure grâce, en tentant de proposer de nouveau et d’actualiser la forme elle-même de la vie de Jésus. C’est une identité “en chemin” précisément parce que la Vie Consacrée fonctionne selon une dialectique appliquée entre un élément de référence qui est toujours identique, à savoir la vie de Jésus, et un autre qui est sans cesse en changement, à savoir la situation historique concrète. 

   Ensuite se sont déroulées les trois premières “Visites d’Ensemble” : dans le Région Asie du Sud à Bangalore en Inde ; dans la Région Asie Est – Océanie à Hua Hin en Thaïlande ; et dans la Région Amérique latine – Cône Sud à Santiago au Chili. Il faut souligner les thèmes choisis par les deux Régions de l’Asie, qui concernaient l’insertion dans les cultures du charisme salésien et l’évangélisation dans les sociétés post-chrétiennes, chrétiennes et plurireligieuses. 

   Nous avons enfin vécu cette période en solidarité avec le peuple japonais, durement éprouvé par un séisme et un tsunami dévastateurs qui, surtout après les graves avaries dans quelques réacteurs d’une centrale nucléaire, ont jeté la terreur dans le monde et suscité la demande d’une nouvelle réflexion sur ce point.  

   Ma nouvelle lettre que voici est, toujours dans la ligne du CG26, en lien étroit avec les deux dernières Etrennes (2010 et 2011) et en parfait accord avec le prochain Synode des Evêques, qui a pour thème “La nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne”. Il s’agit d’une réflexion sur le caractère missionnaire de l’Eglise et de la Congrégation et, en particulier, de l’évangélisation en tant qu’horizon de l’activité ordinaire de l’Eglise, de l’annonce de l’Evangile “ad gentes”, et de l’œuvre d’évangélisation “intra gentes”. 

   La conviction a désormais mûri que le monde entier est devenu une terre de mission. L’article 6 des Constitutions dit à ce sujet que “la vocation salésienne nous situe au cœur de l’Eglise et nous met entièrement au service de sa mission”. Cela se traduit pour nous dans la mission d’être des évangélisateurs des jeunes, dans le souci à avoir et le soin à prendre pour les vocations apostoliques, dans l’éducation de la foi dans les milieux populaires, en particulier au moyen de la communication sociale, et dans l’annonce de l’Evangile aux peuples qui ne le connaissent pas. Je souhaite que la lecture de ce que je vous communique ici vous encourage à être des disciples et des apôtres de Jésus joyeux et convaincus. 

Point de départ 

   Je voudrais, dans cette Lettre sur “spiritualité et mission”, partir de Mt 28,16-20, le texte évangélique classique du mandat missionnaire, que le Seigneur Ressuscité confie à ses disciples et par lequel se termine l’évangile selon saint Matthieu. Il s’agit d’un passage que nous salésiens, envoyés vers les jeunes, nous portons certainement dans notre cœur comme une clef de lecture de notre existence et comme ce qui nous pousse intérieurement vers notre action. Dans les quelques paroles du texte évangélique la nature authentique de la mission chrétienne est exprimée dans une merveilleuse synthèse, dont la richesse doit être redécouverte, sans cesse et sous un nouveau jour, dans la prière constante, dans une réflexion appliquée et dans l’obéissance de la vie. C’est pourquoi je vous invite à écouter avec ouverture de cœur et fraîcheur d’esprit les paroles que le Ressuscité a adressées aux Onze, lors de sa dernière rencontre avec eux. Elles se présentent comme une synthèse et une clef de lecture du récit évangélique tout entier.  

Quant aux onze disciples, ils se rendirent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre. Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais quelques-uns eurent des doutes. Jésus s’approcha et leur adressa ces paroles : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc : de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps ».  

   Dans ce court récit on est vite frappé par un fait à propos de l’impératif utilisé par le Ressuscité pour assigner le mandat missionnaire aux apôtres, et en eux à l’Eglise de tous les temps. - “Allez donc : de toutes les nations faites des disciples” – : cet impératif est situé entre deux affirmations à l’indicatif, qui concernent Jésus en personne et expriment Son identité ; à savoir une déclaration sur son autorité universelle – “Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre” – et une parole voulant rassurer – “Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde”. Le mandat missionnaire est donc précédé de l’affirmation de Jésus qui proclame son autorité souveraine et universelle ; puis il est suivi de la promesse de rester toujours et partout avec Ses envoyés. 

   La structure littéraire du récit décrit d’une manière efficace l’essence christologique de la mission. Le mandat apostolique est encastré entre deux phrases aux allures de sentence qui se rapportent au Ressuscité, car c’est à partir de Lui que l’on comprend le caractère et le sens de la mission chrétienne. Ce que les apôtres et les missionnaires de toutes les époques doivent faire découle de ce qu’Il est, Lui, de ce qui naît de Lui et qui grandit avec Lui. Ce que Jésus, ressuscité des morts, est devenu a des conséquences, qu’on ne peut pas éluder, pour ce que ses disciples doivent faire ; dit avec d’autres mots : parce que le Ressuscité est Seigneur universel et qu’il est le compagnon permanent des disciples qui l’ont vu et adoré, Il peut les envoyer avec une tâche précise : convertir les nations en disciples, consacrés par Dieu au moyen du Baptême et formés par eux à accomplir la volonté du Seigneur Jésus. 

   Je vous offre, donc, quelques réflexions sur ce thème central, en développant quatre points que ce dense récit évangélique propose : l’origine pascale de la mission ; son dynamisme existentiel ; ses modalités d’actualisation ; sa mystique profonde. 

1.  ORIGINE PASCALE DE LA MISSION 

   Comme je l’ai déjà indiqué, la première affirmation du texte est une solennelle déclaration de la Seigneurie absolue du Ressuscité, mise dans la bouche de Jésus lui-même. Elle exprime d’une manière profonde l’efficacité de l’événement pascal : au moyen de la résurrection, Jésus a été établi dans le plein exercice de son pouvoir et il partage dans la plénitude du titre, même dans son humanité, la seigneurie salvatrice de Dieu sur le cosmos et sur l’histoire. 

   C’est pourquoi peut Lui être attribué le nom qui en Mt 11,25 est adressé au Père : “Seigneur du ciel et de la terre”. Nous entendons dans ce titre l’écho de la prophétie de Daniel au sujet du Fils de l’Homme (cf. Dn 7,14), que Jésus applique à lui-même devant le Sanhédrin : « Vous verrez le Fils de l’homme siégeant à la droite du Tout-Puissant et venant sur les nuées du ciel » (Mt 26,64). Nous comprenons ainsi que Jésus annonce solennellement aux disciples sa victoire personnelle sur les puissances du mal et de la mort et qu’il se présente à eux comme porteur de renouvellement pour la création. 

   Il y a un autre élément à ne pas sous-évaluer : la seigneurie universelle que Dieu a donnée au Ressuscité n’est pas affirmée comme un succès personnel, mais comme une réalité reçue. Dieu Lui a fait don d’une autorité souveraine qui appartient seulement à Lui-Même ; à son tour Jésus sait qu’il a reçu une souveraineté qui convient seulement à Dieu. Jésus a accepté librement et consciemment un pouvoir qui est le propre de Dieu. La conséquence immédiate du fait de se reconnaître Seigneur universel sera le mandat missionnaire. 

   La mission apostolique n’est donc pas un acte de bienveillance de Jésus qui envoie ; elle ne naît pas de la compassion que suscite le fait de voir son peuple en plein désarroi. La mission apostolique est, en premier lieu, une conséquence et une manifestation explicites de la seigneurie de Jésus. C’est parce qu’Il est conscient d’être Seigneur du ciel et de la terre qu’Il envoie ses disciples en les convertissant en apôtres. Il y a une mission universelle, parce qu’il y a un Seigneur universel. Il est très important pour un envoyé de Jésus, qui chaque jour est au contact des formes les plus variées et douloureuses de la pauvreté humaine, matérielle et spirituelle, d’avoir une contemplation intérieure assidue de ce mystère. S’estime être l’envoyé du Christ celui qui croit avoir en Lui l’unique Seigneur ; c’est justement parce qu’il est soumis à l’autorité du Seigneur Jésus que le croyant dans le Ressuscité est conscient d’être envoyé par Lui.  

   Le travail pastoral, surtout dans les zones les plus désolées et pauvres de la planète, fait toucher du doigt la puissance brutale de l’égoïsme et de la violence, d’où dérive la condition inhumaine dans laquelle sont contraints de vivre tant de frères et de sœurs. Etre chaque jour confronté à cette dure réalité peut conduire à la perte de confiance et à l’usure intérieure des forces ou à la tentation de chercher des voies de solution qui ne sont pas celles que suggère le Seigneur Jésus. Le regard de foi d’un apôtre doit donc à tout moment se diriger vers Celui qui a plein pouvoir au ciel et sur la terre, pour avoir la possibilité de s’affermir dans la conviction profonde que Jésus est la source eschatologique d’où jaillit le renouvellement du monde (cf. Jn 7,37-39 ; 19,34). En Lui et seulement en Lui est présent un pouvoir qui se révèle plus fort que n’importe quelle puissance de ce monde, car il est la force même de Dieu, à laquelle rien ne peut résister. L’envoyé de Jésus ne peut jamais oublier qu’il est né de l’exercice de l’autorité de son Seigneur, autrement il perdrait sa raison d’être. 

   Il faut ensuite ajouter, comme l’enseigne la Lettre aux Hébreux, que ce pouvoir a été acquis par le Christ précisément en parcourant le chemin qui l’a porté à entrer intimement en solidarité avec l’homme et avec sa condition de fragilité. Dans la perspective sacerdotale typique de cet écrit du Nouveau Testament, il est affirmé que Jésus a été “rendu parfait” dans son identité de médiateur entre Dieu et l’homme précisément à travers la souffrance (cf. He 2,10 ; 5,9). Le Grand Prêtre qui a traversé les cieux et a été intronisé par le Père à sa droite, est celui qui a voulu “en tous points se faire semblable à ses frères ” (He 2,17) et “a été mis à l’épreuve en toutes choses comme nous” (He 4,15). 

   Pour ce motif l’auteur de cette splendide homélie peut encourager les chrétiens persécutés, en leur rappelant que Jésus, “justement parce qu’il a été mis à l’épreuve et a souffert personnellement, […] est en mesure de porter secours à ceux qui sont éprouvés” (He 2,18). Il s’agit d’un message bouleversant, de force comme de consolation : la puissance victorieuse du Ressuscité est celle de Celui qui s’est fait le frère de tout homme, solidaire avec le niveau extrême de la misère humaine et c’est précisément pour cela qu’il est devenu vainqueur. “La gloire du Christ”, affirme dans l’un de ses commentaires le Card. Vanhoye, “n’est pas la gloire d’un être ambitieux, satisfait de ses propres exploits, ni la gloire d’un guerrier qui a vaincu ses ennemis par la force des armes, mais elle est la gloire de l’amour, la gloire d’avoir aimé jusqu'au bout, d’avoir rétabli la communion entre nous pécheurs et son Père”.[1] 

   Donc quand Jésus annonce aux Onze que Lui a été donné tout pouvoir, Il ne le fait certes pas pour les informer de l’un de Ses succès, mais pour leur transmettre, et par leur intermédiaire à tout homme, la plus belle nouvelle de l’histoire : Il a vaincu pour nous ; Il est Seigneur de tout pour que tout soit à nous et que nous puissions être de Dieu (cf. 1 Co 15,28). C’est pourquoi nous sommes appelés à abandonner le monde vieux, le monde de la corruption et du péché, du mensonge et du non-sens, pour entrer dans la création nouvelle, dans ce que nous pourrions appeler un nouvel habitat, dont Jésus est Seigneur. C’est l’habitat du Royaume de Dieu, Royaume de justice, d’amour et de paix, dans lequel on entre en se revêtant de l’homme nouveau. Le témoignage des missionnaires dérive précisément du fait d’avoir découvert dans leur propre vie cette appartenance au Royaume, d’avoir fait l’expérience, dans leur propre personne, de la puissante solidarité du Christ ainsi que de sa seigneurie d’amour qui renouvelle et transforme tout au moyen de Sa puissance. 

   Cette seigneurie d’amour présente le caractère d’être attachée à viser la totalité, caractère fortement mis en relief par le fait que dans ces versets [Mt 28,18-20) revient à quatre bonnes reprises l’adjectif “tout” : “tout pouvoir”, “toutes les nations”, “tout ce que je vous ai prescrit”, “tous les jours”. Avec l’insistance sur cet adjectif, l’évangéliste veut certainement montrer que dans l’espace et dans le temps il n’y a pas une dimension qui puisse se soustraire à l’influence du Seigneur Jésus, qui puisse rester en dehors du renouvellement qu’Il a introduit dans l’histoire, qui ne soit pas destinataire de son action. 

   Parmi les différentes considérations que cette donnée pourrait suggérer, il nous intéresse de mettre en rapport la seigneurie salvatrice de Jésus avec l’universalité de la mission. Le texte de Matthieu est on ne peut plus explicite : l’évangélisation doit être adressée à “toutes les nations”. Déjà, lors de la dernière Cène, Jésus avait clairement exprimé la dimension universelle de son action salvatrice, en affirmant que son sang, dans lequel se réalisait la nouvelle et définitive alliance, était répandu “pour la multitude” (Mt 26,28). Il était donc clair pour la communauté naissante qu’à la suite de la mort et de la résurrection de Jésus, il était nécessaire de dépasser toute forme d’exclusivisme du salut ; mais, à coup sûr, le mal éprouvé pour traduire dans les attitudes et les choix concrets cette certitude ne fut pas petit. Se trouvait demandé un véritable retournement de mentalité, dans lequel eut précisément un rôle considérable l’action du grand Apôtre des gentils, qui est le modèle de tout missionnaire, Paul de Tarse. A la “pensée qu’un seul est mort pour tous” (2 Co 5,14), il se sent possédé et poussé par l’amour du Christ : caritas Christi urget nos [l’amour du Christ nous étreint]. Tout en étant né et ayant grandi dans la mentalité hébraïque marquée du plus rigide exclusivisme à propos du salut, Paul apprit à regarder les hommes d’autres lieux et d’autres cultures avec des yeux totalement nouveaux, parce que  Dieu “veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité” (1 Tm 2,4). 

   Même pour nous aujourd’hui, chers frères, l’horizon universel de la mission continue à être un défi ouvert et un objectif tout autre qu’atteint. Il ne s’agit pas évidemment d’une colonisation ecclésiale de la planète, mais du service de l’amour et de la vérité attendu par des millions, des milliards d’hommes qui ne connaissent pas encore la nouveauté du Christ et l’expérience très douce de son amour et de sa compagnie. Jean-Paul II, dans la grande encyclique Redemptoris missio, en se référant à la bonne nouvelle qu’est l’Evangile, écrivait : “Tous la recherchent effectivement même si c'est parfois de manière confuse, et tous ont le droit de connaître la valeur de ce don et d'y accéder. L'Eglise, et en elle tout chrétien, ne peut cacher ni garder pour elle cette nouveauté et cette richesse, reçues de la bonté divine pour être communiquées à tous les hommes”.[2] 

   Dans le contexte d’un monde de plus en plus caractérisé par la mondialisation, avec les phénomènes, qui en dérivent, de rencontre de cultures et de traditions diverses, de migration, d’hégémonie du marché, le défi de l’universalité de la mission se présente à nouveau avec une extrême urgence. L’indifférentisme religieux et le relativisme culturel qui marquent en particulier l’Occident, tendent à étouffer la perception de l’absoluité de Jésus Christ et à favoriser un recul de la foi vers le domaine privé et même vers le subjectivisme d’une religion “bricolage-maison”, de laquelle, c’est l’évidence, ne peut venir aucun élan missionnaire. Même pour nos communautés chrétiennes, et pour nous salésiens également, il y a le risque d’une contamination par eux au point de ne plus percevoir l’urgence de se mettre à évangéliser, à s’ouvrir vers l’extérieur, à rencontrer le frère qui se présente différent, à oser risquer l’engagement d’un témoignage donné à la première personne. Le danger d’être de plus en plus indisponible pour l’évangélisation se répand parmi nous et menace notre vocation apostolique, précisément parce que de cette menace on n’a pas toujours une claire conscience. Et l’on s’en rend inconscient quand on ne vit pas en étant placé sous la souveraineté du Ressuscité. 

   Nous aussi, nous pourrions nous ressentir de ce climat et nous laisser envoûter par des occupations non directement centrées sur le témoignage à rendre à Jésus, pour nous contenter de quelque chose qui dans l’immédiat semble être plus efficace que l’ensemencement évangélique de la Parole de Dieu. Ou bien nous pourrions être tentés de rester sur des positions de stagnation, loin du front d’action de la première annonce. Cette parole, qui naît du cœur du Christ Seigneur et nous commande de conduire vers Lui toutes les nations, doit inquiéter nos consciences, nous secouer pour nous faire sortir de toute inertie et de toute paresse et nous redonner le courage de la témérité. Comme cela se produisit pour les premiers apôtres, qui prêchèrent le Christ, en mettant leurs existences en danger. 

2.  DYNAMISME EXISTENTIEL DE LA MISSION 

   De l’affirmation de la seigneurie du Christ découle, et on ne peut pas l’éluder, l’impératif de la mission. La manière dont le texte évangélique s’exprime est significative. Ayant affirmé la seigneurie de Jésus, il continue : « Allez donc : […] faites des disciples… ». Ce “donc” exprime l’idée qu’il existe une conséquence entre la première affirmation et la deuxième. L’instauration de la seigneurie du Christ, qui traduit d’autre part le mouvement par lequel l’amour de Dieu vient à la rencontre de l’homme, suscite le mouvement de la mission. 

   L’action des disciples d’aller dans le monde entier découle précisément de l’éternelle action de Dieu d’aller à la rencontre de tout homme dans le Christ Seigneur, et c’est justement pourquoi cette action-là doit refléter celle-ci en profondeur et ne peut, donc, pas être décidée sur la base de calculs humains, mais doit se laisser continuellement modeler par la docilité à la volonté du Seigneur Jésus. Et, en effet, l’envoi n’est pas né dans le cœur de disciples bien intentionnés, mais de la volonté souveraine de leur Seigneur ; il ne dépend donc pas de la bonne volonté des envoyés, puisqu’il est un mandat précis du Seigneur Jésus, qui est pleinement conscient de son pouvoir. 

   C’est, je pense, l’enseignement que nous transmettent ces événements rapportés dans les Actes des Apôtres, dans lesquels le Seigneur semble indiquer d’une manière très directe les lieux où le missionnaire doit se rendre. Au diacre Philippe, par exemple, un ange dit : “Lève-toi et va vers le midi, sur la route qui descend de Jérusalem à Gaza” (Ac 8,26) ; là, il rencontrera le fonctionnaire de la reine Candace. Paul et ses compagnons voulaient passer de la Mysie en Bithynie, “l’Esprit de Jésus ne le leur permit pas” (Ac 16,7) et une nuit, tandis qu’ils se trouvaient à Troas, une vision dit à l’Apôtre de se diriger vers la Macédoine. L’événement n’est pas un simple fait isolé ; tout au long de l’histoire du christianisme les saints ont fait, de diverses manières, l’expérience que le Seigneur leur indiquait un territoire particulier vers lequel ils auraient à orienter leurs énergies. Don Bosco, nous le savons bien, n’est pas une exception ; dès l’enfance il eut le sentiment d’être envoyé à une mission spécifique et vécut toute sa vie en réalisant ce mandat. 

   Et, à ce sujet, je ne peux pas ne pas parler des rêves missionnaires de Don Bosco. Il vit en rêve avec beaucoup de précision certains peuples auxquels il devrait envoyer ses premiers missionnaires. C’est le signe que la mise en route du disciple est déclenchée par une venue de Dieu. Naturellement ces expériences extraordinaires d’illumination divine ne peuvent pas constituer la forme normale du discernement. Ordinairement, en effet, la lumière pour les choix pastoraux est à chercher dans l’écoute, nourrie de prière, de la Parole, dans l’accueil des indications et des demandes de l’Eglise, dans l’attention aux signes des temps ; mais leur présence dans l’histoire de l’Eglise, et en particulier dans les moments de fondation des Instituts, demeure le signe éloquent que l’action apostolique requiert une docilité absolue aux volontés de Dieu et au souffle de l’Esprit. 

   Si, d’un point de vue “géographique”, la mission n’a pas de frontières, puisque l’annonce de la seigneurie du Christ doit être effectuée pour toutes les nations, nous pourrions nous demander : d’un point de vue personnel, jusqu’où doit arriver le chemin de l’envoyé ? La réponse ne peut qu’être identique : jusqu’au don de soi sans limites, sans frontières, sans retard. En effet, le Seigneur dit également à l’apôtre, comme à Pierre : “Duc in altum, avance en eau profonde” (Lc 5,4). L’ “eau profonde” n’est pas un point précis vers lequel il faut se diriger, mais est une situation dans laquelle on a laissé derrière soi les sécurités du rivage et la stabilité d’une terre sous ses pieds, pour braver la mer dans les eaux du large. C’est l’endroit dans lequel l’unique sécurité provient de la compagnie du Seigneur et de l’obéissance à sa volonté ; c’est l’endroit dans lequel on n’irait jamais sur la base de prudences mondaines consolidées ; c’est le lieu vers lequel s’est dirigé le chemin des grands personnages bibliques, indépendamment des routes de la terre qu’ils ont parcourues. 

   En disant “Allez”, le Seigneur demande à nous aussi, en tant qu’individus et en tant que communautés, de rejoindre avant tout ce ‘lieu’, auquel on arrive seulement au moyen d’un acte profond de foi et de disponibilité, qui s’intensifie là et quand grandit le danger certain ou méconnu. L’expérience de la vie missionnaire doit effectuer ce chemin, car c’est seulement en allant là où Dieu nous conduit que nous le retrouverons et que nous deviendrons capables aussi de comprendre les lieux et les situations dans lesquels Dieu nous a envoyés. 

   D’autre part, est-ce que par hasard cette expérience n’a pas été celle de Paul en tant qu’apôtre ? Bien avant ses voyages missionnaires, il a dû faire un voyage beaucoup plus contraignant : celui qu’il accomplissait vers les profondeurs de son cœur, en acceptant un renversement de sa vision antérieure du monde et de la vie. Un tel voyage, commencé sur la route de Damas, l’a vu arriver au but d’une façon complètement différente de celle qu’il avait imaginée : non plus avec la hardiesse de l’homme sûr de lui et de sa propre droiture, qui se déplace pour mettre ses projets à exécution dans la conviction d’agir au nom de Dieu, mais avec l’humilité de quelqu’un qui a capitulé et s’est livré devant un Mystère plus grand, dans l’anxiété éprouvée pour comprendre ce que le Seigneur attend de lui.  

   Sans ce premier et fondamental voyage, nous n’aurions pas le grand apôtre des gentils, le voyageur infatigable qui a parcouru les routes du monde, jusqu’au centre de l’Empire, pour annoncer la stupidité et la faiblesse de la croix comme sagesse et force de Dieu. Nous n’aurions pas celui qui vécut en instituant des communautés, dont il eut toujours le sentiment d’être le père et le maître. Nous n’aurions pas celui qui, à la fin, annonça le Christ surtout par le martyre, en portant la livraison de sa vie jusqu’aux extrêmes conséquences.  

   Nous ne pouvons pas nous passer de nous demander jusqu’à quel point, nous-mêmes, nous l’avons vraiment fait ce premier voyage de la foi, et jusqu’à quel point nous sommes convaincus que c’est la condition fondamentale pour qu’il soit réellement possible, lorsque de nombreuses fois nous allons de par le monde, d’employer un mot, chrétiennement si élevé, comme l’est celui de “mission”. C’est le mot par lequel Jésus se définit et se présente Lui-même et par lequel Il indique ce que le Père a fait de Lui : l’Envoyé, le Mandaté, l’Apôtre. 

   L’ “action d’aller” des disciples et des missionnaires, mise en mouvement par l’ “action d’aller” de Dieu lui-même, n’est pas cependant le seul mouvement qui est mis en relief dans ces paroles. Dans l’affirmation “faites des disciples” est, en effet, inclus le mouvement de ceux qui, en devenant justement des disciples, s’ouvriront au Christ et iront à Sa rencontre. Etre disciple est une manière de vivre sa propre existence, dans laquelle on entre en acceptant une ‘discipline’, c’est-à-dire une manière d’agir, que l’on apprend en restant près de Jésus et en L’accompagnant pendant la vie. Les premiers envoyés du Ressuscité furent avant tout ses disciples et furent envoyés pour ‘donner des disciples’ à son Seigneur. Avant d’aller en son nom, on doit donc rester auprès de Lui ; avant d’avoir comme destination le monde et comme tâche de ‘faire des disciples’, on doit avoir appris en partageant sa vie ce que signifie être envoyé par l’Envoyé : seul l’Apôtre du Père est le maître de ses apôtres. 

   Il est connu que le contenu de la mission est explicité avec des nuances différentes par les quatre évangélistes, comme le reconnaît aussi Redemptoris missio (n. 23), et que  chez Matthieu l’accent est mis sur la fondation de l’Eglise ; mais il n’y a pas lieu d’en discuter ici. Il est plutôt intéressant de remarquer ceci : puisque la situation de disciple chrétien ne peut avoir en aucune façon la forme d’une appartenance imposée par la force, l’expression “faites des disciples”, tandis qu’elle confie la charge d’un enseignement autorisé, ouvre l’horizon d’un clair chemin de liberté.  

   Devenir disciple de Jésus, en effet, signifie devenir disciple de la vraie Sagesse, et donc être atteint au plus profond de son esprit par la splendeur de la lumière divine. Cela comporte d’exercer sa propre liberté pour prendre une personne, Jésus Christ, comme modèle de vie. Cela signifie, en même temps, entrer dans la grande famille des disciples qu’est l’Eglise, en découvrant la compagnie de tant d’autres frères et sœurs non seulement dans la communion, vécue à une époque donnée, d’une communauté qui s’étend dans tous les continents, mais aussi dans la communion, vécue à travers les époques, avec tous les chrétiens qui nous ont précédés  et qui sont déjà auprès de Dieu, à commencer par la Très Sainte Vierge Marie et par tous les Saints du ciel. 

   Quel merveilleux mouvement est celui d’une liberté qui permet d’entrer dans la situation de disciple chrétien et de respirer l’air frais de l’Evangile, en se laissant oxygéner par l’Esprit du Christ ! C’est comme une danse, une fête de la liberté, qui entraîne non seulement les individus, mais d’entières communautés et cultures. Celles-ci, en s’ouvrant au Christ, ne perdent rien des valeurs authentiques qu’elles portent en elles, mais les retrouvent à un niveau plus élevé, dans la situation du disciple chrétien, purifiées de ce qu’elles avaient d’ambigu et de caduc. Nous comprenons combien est délicat et exigeant le rôle des missionnaires dans ce service apporté à l’authentique liberté de ceux qu’ils rencontrent, combien doit être intime l’accord avec le Seigneur exigé pour ce rôle, combien de préparation théologique et culturelle est demandée, quelle capacité d’écoute et de dialogue est supposée. Vraiment la superficialité et l’improvisation dans ce domaine pourraient ne produire que des dégâts, parce que nous risquons toujours de “faire des disciples” de nos idées et de nos habitudes, de nos stratégies et de nos projets, de notre mentalité et de nos schémas culturels, plus que des disciples du Christ et de sa Parole. Et alors au lieu de favoriser le mouvement des peuples vers la joie de la fête, nous pourrions risquer de le contrarier ou de le ralentir. 

3.  MODALITÉS D’ACTUALISATION DE LA MISSION 

   En confiant la mission, Jésus indique aussi aux apôtres les “outils de travail” qui d’une certaine façon seront les leurs : la parole et les sacrements. Il dit, en effet, qu’ils devront enseigner “à garder tout ce q’il a prescrit” et qu’ils devront “baptiser au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit”. Cette association binaire entre parole et geste sacramentel, entre enseignement et action salvatrice, caractérise depuis toujours le mandat donné par Jésus. Déjà les récits évangéliques de vocation rapportent qu’Il envoya les Douze “prêcher, avec pouvoir de chasser les démons” (Mc 3,14-15) et, dans l’entière tradition évangélique, l’annonce du Royaume est toujours accompagnée, quand ce n’est pas précédée (cf. Mc 1,21ss), par les gestes de libération et de salut qui en attestent la venue effective. 

   Dans le rapprochement de ces deux éléments fondamentaux de la mission chrétienne, apparaît avec clarté le fait que la Parole de Dieu, que le missionnaire doit transmettre aux hommes, n’est jamais simplement une doctrine conceptuelle, un ensemble de vérités abstraites, un code de comportement moral, mais qu’elle est l’expression de Dieu pour se communiquer vivant et actuel. La Parole de Dieu est vivante et efficace, elle agit avec force, au point que le Seigneur peut se présenter devant l’humanité en affirmant solennellement : “J’ai parlé et je fais” (Ez 37,14). Et, en effet, toute l’histoire du monde, à partir de la création, est mise en mouvement par cette Parole créatrice de Dieu (Jn 1,1-3), qui dans l’incarnation prend le visage humain de Jésus (Jn 1,14). La Parole de Dieu est Dieu lui-même, manifesté en Jésus Christ. 

   Quand donc le missionnaire annonce le Christ aux hommes, il n’introduit pas dans leur vie quelque chose d’étranger et d’adventice, mais plutôt il rend accessible cette Parole qui depuis toujours fonde leur existence et en révèle d’une manière définitive le sens et la valeur. L’Eglise, comme l’a rappelé avec autorité le récent Synode des Evêques, a été constituée maison de la Parole non pour la garder, mais plutôt pour la répandre dans le monde entier. Une parole qui ne dit plus rien, une parole laissée sous silence, est une parole morte ; l’apôtre, en annonçant la Parole, en plus de la répandre, la protège contre l’oubli ; elle donne la vie au monde. 

   Il vaut la peine de réécouter à ce sujet quelques passages du Message au Peuple de Dieu de la XIIème  Assemblée du Synode des Evêques sur “La Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Eglise”. 

« De Sion vient la Loi et de Jérusalem la parole du Seigneur » (Is 2,3). La parole de Dieu personnifiée «sort» de sa maison, le temple, et chemine le long des routes du monde afin de rencontrer le grand pèlerinage que les peuples de la terre ont entrepris à la recherche de la vérité, de la justice et de la paix. Et de fait, dans la ville moderne sécularisée, sur ses places et dans ses rues – où semblent dominer l’incrédulité et l’indifférence, où le mal semble prévaloir sur le bien, laissant croire en la victoire de Babylone sur Jérusalem – il y a comme un souffle caché, une espérance en germe, un frémissement d’attente. Comme nous lisons dans le livre du prophète Amos : « Voici venir des jours où j’enverrai la faim dans le pays, non pas une faim de pain, non pas une soif d’eau, mais d’entendre la parole du Seigneur » (8,11). C’est à cette faim que veut répondre la mission évangélisatrice de l’Eglise. Le Christ ressuscité, aux Apôtres encore hésitants, lance l’appel à sortir des confins protégés de leur horizon : « Allez de toutes les nations faites donc des disciples… leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit » (Mt 28,19-20). Toute la Bible est traversée d’appels à « ne pas se taire », à « crier avec force », à « annoncer la parole à temps et à contretemps », à être des sentinelles déchirant le silence de l’indifférence.[3]  

   Et, après avoir rappelé les défis qui découlent des nouveaux moyens de communication, dans lesquels doit aussi résonner la voix de la parole divine, le Message continue efficacement : 

En un temps dominé par l’image, véhiculée par ce moyen prédominant de communication qu’est la télévision, le modèle privilégié par le Christ est encore aujourd’hui significatif et suggestif : il avait recours au symbole, à la narration, à l’exemple, à l’expérience quotidienne, à la parabole. « Il leur parla de beaucoup de choses en paraboles… et il ne disait rien aux foules sans parabole » (Mt 13,3.34). Dans l’annonce du royaume de Dieu, les mots de Jésus ne passaient jamais au-dessus des têtes de ses interlocuteurs par l’utilisation d’un langage vague, abstrait et éthéré ; au contraire, il conquerrait son auditoire en partant précisément du sol sur lequel leurs pieds étaient plantés pour les conduire de leur quotidien à la révélation du royaume des cieux. Significative, en l’occurrence, cette scène qu’évoque saint Jean : « Certains d’entre eux voulaient le saisir, mais personne ne porta sur lui les mains. Les gardes revinrent donc trouver les prêtres et les Pharisiens. Ceux-ci leur dirent : « Pourquoi ne l’avez-vous pas amené ? » Les gardes répondirent : « Jamais homme n’a parlé comme cela ! » (7,44-46).[4] 

   S’ouvrent ici des horizons spirituels vraiment fascinants de communication de l’Evangile, dans lesquels l’apôtre, en faisant siens les sentiments et les pensées du Christ, apprend à devenir son porte-parole, selon la splendide image utilisée par Paul : “au nom du Christ nous sommes en ambassade et, par nous, c’est Dieu lui-même qui adresse un appel” (2 Co 5,20). Comme Jésus, Fils préféré par Dieu, avant de se mettre à évangéliser le monde, l’évangélisateur doit de nos jours se reconnaître et se vouloir comme Dieu l’a proclamé et voulu : un fils aimé. L’apôtre, avant d’avoir l’Evangile comme tâche, le trouve et le conserve comme un trésor dans son cœur. Quand il le proclame, comme Jésus, il sera un témoin digne de foi, qui sait susciter la réponse et donc “faire des disciples”. 

   Et, si parfois nous pouvons avoir l’impression que la Parole que nous annonçons reste de la part d’un grand nombre non comprise et non accueillie ou qu’est trop petit le résultat de nos fatigues, rappelons-nous la parabole du semeur. Jésus l’a racontée précisément pour faire face au découragement des disciples qui, après les premiers enthousiasmes suscités par Lui, voyaient graduellement diminuer le nombre de ceux qui Le suivaient. Ils commençaient même à se demander comment le salut d’Israël pourrait naître d’une action aussi humble, comme l’était la prédication adressée à des gens simples et sans prestige dans la société. Jésus, au moyen précisément de la parabole, voulait donner de l’optimisme et de la confiance : celui qui a la patience du paysan peut constater que la fatigue ingrate d’un ensemencement généreux, même s’il est exposé au risque de terrains stériles, est récompensée avec abondance. 

   En commentant cette parabole, dans l’une de ses méditations sur la spiritualité sacerdotale, J. Ratzinger, alors cardinal et théologien, affirmait : “Il faut aussi penser à la situation souvent sans espoir, ou presque, d’un paysan israélite, qui doit arracher sa récolte à une terre qui risque à chaque instant de redevenir un désert. Et pourtant, quelle que soit la somme d’efforts faits en vain, il y a toujours aussi des grains de blé qui mûrissent, donnent des épis après avoir surmonté tous les dangers, et récompensent abondamment de toutes les peines. Par cette allusion, Jésus veut indiquer que les réalités véritablement fécondes commencent toujours, en ce monde, par des choses cachées. […] ce qui commence ici, tout petit, dans mon sermon, continuera à croître quand ce qui occupe aujourd’hui la scène se sera évanoui depuis longtemps”.[5]  

   Dans l’annonce de la Parole, donc, il y a une logique de petitesse et d’humilité que tout missionnaire doit apprendre. Pour celui-ci, bien souvent, on peut dire : “Il s’en va, il s’en va en pleurant, il jette la semence”, mais lui, ou un autre qui le suivra plus tard, aura la joie de “revenir dans l’allégresse, en rapportant ses gerbes” (cf. Ps 126 [125],6). Ce qui lui est demandé, après tout, ce n’est pas le succès, mais la fidélité à son Seigneur, même lorsque cela comporte des incompréhensions et des rançons à payer. C’est seulement cette fidélité à la Parole qui, pour finir, ne conduit pas au désappointement. Et donc, faisons nôtres les paroles par lesquelles Paul, en prenant ses distances avec les faux missionnaires qui troublaient l’église naissante de Corinthe, a exprimé sa propre ligne de conduite dans l’annonce de l’Evangile : “nous avons répudié les dissimulations de la honte, ne nous conduisant pas avec astuce et ne falsifiant pas la parole de Dieu. Au contraire, par la manifestation de la vérité, nous nous recommandons à toute conscience humaine devant Dieu” (2 Co 4,2). 

   C’est sur cette ligne que se placent aussi la célébration des sacrements et, plus largement, la liturgie de l’Eglise, auquel le texte de Matthieu fait référence en introduisant le thème du baptême par la formule trinitaire. A la mentalité de l’homme moderne, qui cherche l’efficacité à tout prix, il n’y a rien qui puisse s’avérer autant scandaleux que la logique de la liturgie. Avec tous les problèmes urgents qu’il y a dans le monde – c’est ainsi qu’il lui est spontané de raisonner –  n’est-ce pas une perte de temps que d’affecter des moments de sa vie à célébrer ? Et pourtant vraiment la célébration liturgique et, d’une façon spéciale, la célébration des sacrements portent en elles-mêmes la force de la Pâque du Christ, le dynamisme puissant de la vie de Dieu. 

   Baptiser “au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit” signifie non seulement, selon le sens profane d’ “agir au nom de”, faire appel à une autorité juridique qui nous a confié de la représenter ; cela veut dire également, selon le sens biblique d’ “agir au nom de”, faire référence à la présence vivante et à la puissance agissante du Dieu trinitaire. Ici plus que jamais la mission atteint son propre but, parce qu’elle conduit les hommes à rencontrer non seulement le témoignage sur Dieu, mais Dieu lui-même dans sa totalité. 

   Et précisément les hommes doivent être baptisés, c’est-à-dire plongés au moyen de la foi, dans le sein de la Trinité qui est leur maison ; ils doivent être introduits dans la puissance d’amour, qui s’est révélée dans la seigneurie pascale du Christ. C’est la véritable “efficacité” qui régénère le monde, celle sans laquelle nous nous lèverions en vain de bon matin et nous irions tard nous reposer, pour manger seulement un pain gagné dans la sueur, tandis que le Seigneur nourrira ses amis dans leur sommeil (cf. Ps 127 [126],2). De là naît la vie de l’Eglise, cette humanité rénovée par la grâce pascale que le Seigneur fait grandir dans l’histoire, à travers nous aussi. 

4.  MYSTIQUE PROFONDE DE LA MISSION 

   La dernière parole que Jésus dit aux Onze, après leur avoir confié le mandat missionnaire, est une parole capable de rassurer : “Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps”. C’est une grande promesse, qui a la valeur d’une garantie d’encouragement et d’un motif de confiance. En elle, résonne l’écho du soutien que Dieu a toujours garanti dans l’Ancien Testament à ceux qu’il avait appelés pour une vocation spéciale : “Ne crains pas, je suis avec toi”. En elle, s’accomplit surtout l’identité de Jésus, qui depuis le début de l’Evangile selon saint Matthieu, dans les récits de l’enfance, est présenté comme l’Emmanuel, le “Dieu avec nous”. Les événements de la passion, de la mort et de la résurrection de Jésus n’ont donc pas effacé de l’histoire sa présence, ni effacé sa volonté de rester auprès de ceux qui, peu de temps auparavant, n’étaient pas restés auprès de lui ; l’engagement du Ressuscité d’être avec eux a été rendu définitif et permanent, dans le temps et dans l’espace, jusqu’à la fin du monde. 

   Nous percevons certainement combien de consolation et combien de force apportent ces mots. Pour celui qui se sait être et veut être son envoyé, chaque journée de la vie s’ouvre et se ferme dans la lumière d’une présence rassurante, plus forte que toute solitude et que toute peur. La joie d’une vie de chasteté qu’il vit dans l’attente du meilleur Amoureux, la richesse de celui qui renonce aux biens terrestres afin de ne pas cesser de chercher “les âmes”, la liberté de notre obéissance qui nous fait ressembler à notre Seigneur, trouvent ici leur plus authentique fondement et veulent, précisément de ce mystère, être un signe visible et éloquent. Le Christ est avec nous et remplit notre vie d’une manière débordante. La plénitude intérieure qui en découle est au fond le vrai trésor du missionnaire et le don le plus grand qu’il peut transmettre à ceux auxquels il est envoyé. Il n’est rien de plus persuasif et convaincant que celui qui, en représentant le Seigneur Jésus sur le plan existentiel, se révèle habité par Sa présence lumineuse, au point de Le laisser transparaître dans la sérénité de son visage, dans la profondeur de son regard, dans l’humilité de ses manières, dans la vérité de ses gestes et de ses paroles. De même que Jésus a été pour les disciples l’image du Père et qu’il le leur faisait connaître à travers lui, ainsi le vrai missionnaire est appelé à être une reproduction transparente du Ressuscité. Et il peut l’être parce que le Christ est vraiment avec lui, en une compagnie si intime qu’elle devient une véritable “inhabitation” [une présence vraie qui habite] ; l’apôtre, comme Paul, peut s’écrier : “je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi” (Ga 2,20). 

   C’est ainsi que la mission atteint vraiment la profondeur mystique qui lui revient. En effet, dès le début, en appelant les Douze, Jésus les a institués “pour qu’ils soient avec lui, et pour les envoyer prêcher” (Mc 3,14). Nous savons tous par expérience personnelle combien il est facile de ressentir dans le concret de notre existence une certaine tension entre ces deux éléments et comment on peut osciller dans une sorte de cassure intérieure entre la prière et les œuvres, la contemplation et l’action, entre faire le don de soi à Dieu et se livrer au service des autres. Or dès le début de l’appel des Douze, les deux dimensions sont au contraire présentées ensemble et étroitement reliées entre elles : c’est seulement en entrant dans une profonde intimité avec Jésus que l’on peut faire rayonner sur les autres sa présence et leur porter vraiment sa Parole. 

   Porte la Parole au monde celui qui l’a entendue d’abord, comme fit Marie chez Elisabeth. Devient un frère de Jésus celui qui se tient à côté de lui, occupé à écouter Sa Parole. Rester avec Jésus ne peut en aucune façon être entendu comme quelque chose qui se réalise de temps en temps, lors des pauses de l’activité. L’Evangile selon saint Jean est très clair à ce sujet, quand il parle de la nécessité absolue de demeurer en Lui, car en dehors de Lui on ne peut rien. Et, en effet, précisément en vertu de la nouveauté de la résurrection, par laquelle la présence du Christ imprègne tout temps et tout lieu, l’intime unité entre la prière et l’annonce devient à un nouveau titre expérimentable. Contemplation et témoignage viennent ainsi profondément s’imbriquer, en s’appelant tour à tour en un mouvement semblable à celui de systole et de diastole de notre cœur. 

   Naturellement dans le parcours personnel de chaque missionnaire, cette intime imbrication de la prière et de l’annonce n’est jamais le point de départ, mais plutôt l’objectif à atteindre. Elle demande un parcours de formation approprié et une vigilance intérieure constante. C’est seulement ainsi que l’on peut éviter un faux spiritualisme, qui détourne du travail apostolique et fait croire que l’on est proche de Dieu, ce qui est ensuite démenti par les faits ; en même temps on peut surmonter un activisme stérile, qui obtient l’unique résultat de rendre vaine la vie d’un disciple, voire de mener jusqu’à l’abandon. L’urgence fondamentale et le cœur même de la mission consistent donc à apprendre l’art suprême, celui de vivre en Jésus, dans Sa Seigneurie, en s’étant profondément identifié avec Lui, avec Ses pensées, en faisant de Sa Parole son aliment personnel. 

   Au terme de la célébration du Grand Jubilé de l’an 2000, Jean-Paul II, qui s’interrogeait sur les horizons qu’aurait l’Eglise pendant le Troisième Millénaire, écrivait dans la Lettre Apostolique Novo Millennio Ineunte : 

Nous nous interrogeons avec un optimisme confiant, sans pour autant sous-estimer les problèmes. Nous ne sommes certes pas séduits par la perspective naïve qu'il pourrait exister pour nous, face aux grands défis de notre temps, une formule magique. Non, ce n'est pas une formule qui nous sauvera, mais une Personne, et la certitude qu'elle nous inspire : Je suis avec vous ! Il ne s'agit pas alors d'inventer un « nouveau programme ». Le programme existe déjà : c'est celui de toujours, tiré de l'Évangile et de la Tradition vivante. Il est centré, en dernière analyse, sur le Christ lui-même, qu'il faut connaître, aimer, imiter, pour vivre en lui la vie trinitaire et pour transformer avec lui l'histoire jusqu'à son achèvement dans la Jérusalem céleste. C'est un programme qui ne change pas avec la variation des temps et des cultures, même s'il tient compte du temps et de la culture pour un dialogue vrai et une communication efficace. Ce programme de toujours est notre programme pour le troisième millénaire.[6] 

   Et ensuite il continuait en désignant comme véritable urgence pour l’Eglise les lignes d’une pédagogie de la sainteté, sainteté proposée en tant que “« haut degré » de la vie chrétienne ordinaire”[7] : il faut se baser sur la conviction que “la volonté de Dieu, c’est que vous viviez dans le sainteté” (1 Th 4,3). Lui-même, il entendait résonner l’objection qu’une telle perspective semblait trop vague et trop élevée pour inspirer les idées d’une programmation pastorale, mais avec une extrême clarté il répondait que c’est seulement en assumant avec sérieux et cohérence cette perspective que les différents organes de la vie pastorale concrète pouvaient trouver la solution. La sainteté ne peut pas s’ajouter en un second temps à une programmation apostolique établie sur d’autres bases, mais elle doit être la première source d’inspiration qui pousse le discernement pastoral tout entier ; autrement le risque de se perdre en discussions stériles et en vains projets, qui ne reflètent pas la pensée de Dieu, devient malheureusement réel. 

Conclusion 

   Très chers confrères, à la vie consacrée de notre époque est parfois adressé le reproche de fournir de nombreux services, mais d’offrir peu de sainteté. C’est peut-être justement sur ce point qu’il est nécessaire de discuter, afin que notre Famille Salésienne, nos communautés apostoliques puissent être de vraies écoles dans lesquelles on apprend concrètement l’art de la sainteté, c’est-à-dire l’art de la vie chrétienne authentique, comme notre Saint Fondateur Don Bosco l’a pratiqué et comme il nous l’a transmis. 

   Dans les lieux où nous nous trouvons pour vivre, en tant que disciples et apôtres nous sommes appelés à être saints. La mission partout assume de nouvelles tâches ; elle demande des personnes et des communautés enflammées de l’amour de Jésus et pour Jésus et courageuses dans le témoignage et dans le service. Partout, mais spécialement en Europe, la Congrégation dirige, à présent, son attention et envoie ses meilleures énergies. C’est le temps de la mission ! Puissent continuer à se lever parmi nous d’authentiques vocations missionnaires, saintes et généreuses ; puissions-nous susciter parmi les jeunes et les laïcs volontaires des missionnaires, des disciples et des apôtres. 

   Avec vous je confie cet engagement missionnaire de la Congrégation à Marie Auxiliatrice, Mère de l’Eglise. Elle a été sans cesse présente dans notre histoire : elle ne permettra pas que nous manquent sa présence et son aide en cette heure. Comme au Cénacle, Marie, l’experte de l’Esprit, nous enseignera à nous laisser guider par Lui « pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait » (Rm 12,2b). 

   Avec beaucoup d’affection, d’estime et de gratitude. 

Père Pascual Chávez Villanueva, SDB

Recteur majeur