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Étrenne 2013 - AGC 415

LETTRE DU RECTEUR MAJEUR - ACG 415


« Comme Don Bosco éducateur,

offrons aux jeunes l’Évangile de la joie

à travers la pédagogie de la bonté »

Deuxième année de préparation au Bicentenaire de sa naissance

Étrenne 2013

25 Décembre 2012

Solennité de la Nativité du Seigneur

Préliminaires

Bien chers confrères,                                    

Je vous écris en la solennité de la Nativité du Seigneur, où nous célébrons avec l'Église la grande joie qui nous a été annoncée : «Aujourd'hui vous est né un Sauveur, dans la ville de David. Il est le Messie, le Seigneur. Et voilà le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire » (Lc 2,11-12). En vous présentant mes meilleurs vœux de profonde expérience de Dieu dans le nouveau-né de Marie, je vous invite à vous mettre en route et, comme les bergers, comme les mages, à aller à Bethléem pour voir « ce qui est arrivé, et que le Seigneur nous a fait connaître » (Lc 2,15).

Voilà la meilleure façon de vivre ce temps de grâce spécial qu’est l'Année de la Foi, parce que – comme dit Benoît XVI – à son origine, il y a « la rencontre avec un événement, avec une Personne qui donne à la vie un nouvel horizon et, par là, son orientation décisive ».[1] « De nos jours aussi, la foi est un don à redécouvrir, à cultiver et dont il faut témoigner, afin que le Seigneur accorde à chacun de nous de vivre la beauté et la joie d'être chrétiens ».[2]

Chers confrères, il n'y a pas de doute qu'aujourd'hui un engagement plus convaincu au niveau de l'Église et de la Congrégation soit nécessaire en faveur d'une « nouvelle évangélisation » pour redécouvrir la joie de croire et retrouver l'enthousiasme de communiquer la foi.[3]  En effet, la foi augmente quand elle est vécue comme l'expérience d'un amour reçu et quand elle est communiquée comme une expérience de grâce et de joie.                   

C’est ce que moi-même j'essaie de vivre, fortement stimulé par ma participation au récent Synode des Évêques sur la nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi, durant lequel le Saint-Père a lancé l'Année de la Foi, coïncidant  avec le 50ème anniversaire du début du Concile Vatican II.

Dans la chronique du Recteur Majeur, vous trouverez des nouvelles sur mon activité durant ces derniers mois, de juillet à novembre. Comme vous pourrez le lire, en dehors du voyage au Japon pour le 75ème anniversaire de cette Province, je suis resté principalement à la maison pour continuer à me soigner. Grâce à Dieu, ma santé s'est améliorée, accompagné que je suis avec une grande compétence, responsabilité et affection par les médecins soignants, fortement soutenu par vos prières et celles de toute la Famille Salésienne ; c'est pourquoi je sens le devoir de vous exprimer ma profonde reconnaissance et vous assurer que ma vie, consacrée à Dieu, je l'offre à vous et pour vous, sans réserves, tant qu'Il le voudra.

L'événement le plus significatif auquel j'ai participé a certainement été le Synode, du 8 au 20 octobre. Peut-être avez-vous pu suivre son déroulement, de la célébration d'ouverture jusqu'à sa clôture, avec deux moments intermédiaires très importants : le 50ème anniversaire du début du Concile Vatican II et l'inauguration de l'Année de la Foi, ainsi que la canonisation, le dimanche 21 octobre 2012, de sept nouveaux saints (Jacques Berthieu, Pedro Calungsod, Giovanni Battista Piamarta, Maria del Monte Carmelo, Maria Anna Cope, Caterina Tekakwitha, e Anna Schäffer).

Le thème du Synode voulait répondre, en soulignant l'urgence d'une nouvelle évangélisation, aux profonds changements dans la société, à la perte de fraîcheur de la foi chez les croyants, à l'incohérence dans la vie chrétienne, à la méfiance envers l'Église et à l'influence grandissante du sécularisme.

Je dois dire que la réflexion sur la nouvelle évangélisation a déjà une histoire. Même si l'expression telle quelle a été forgée par Jean-Paul II, on peut en trouver des références et des fondements dans les messages de Pie XII, dans le discours de Jean XXIII à l'ouverture du Concile Vatican II, dans les principaux documents conciliaires et dans la doctrine de Paul VI sur l'évangélisation et, plus récemment, dans les interventions de Jean Paul Ier et Benoît XVI.

Dans l'introduction de l’Instrumentum Laboris, on indiquait le but principal : « On espère que la prochaine Assemblée synodale constituera un événement capable d'insuffler énergie aux communautés chrétiennes et qu'elle puisse en même temps aussi fournir des réponses concrètes aux nombreuses questions qui émergent aujourd'hui dans l'Église quant à sa capacité d'évangéliser. […] Ce qui est attendu de la célébration du Synode, c'est donc que l'Église multiplie le courage et les énergies en faveur d'une nouvelle évangélisation conduisant à redécouvrir la joie de croire et aide à retrouver l'enthousiasme de communiquer la foi. Il ne s'agit pas d'imaginer seulement quelque chose de nouveau, ou de lancer des initiatives inédites pour la diffusion de l'Évangile, mais de vivre la foi dans une dimension d'annonce de Dieu » .[4]

Même si aucune définition de la « nouvelle évangélisation » n'a été donnée, certains éléments peuvent bien la caractériser comme l'action de l'Église, animée par l'Esprit Saint, qui ressent l'urgence du mandat missionnaire reçu de Jésus et s'engage à le réaliser en interprétant les signes des temps actuels, à trouver des modalités nouvelles pour actualiser dans le temps le projet de Dieu sur l'homme et sur l'histoire.

Dans les interventions des Pères Synodaux, de nombreux signes de nouvelle évangélisation sont apparus.

Comme dans tous les Synodes, l'expérience la plus belle est celle de la catholicité de l'Église dans la diversité des continents, des contextes, des cultures, des sensibilités, des défis, des expériences réalisées et des opportunités pour le déroulement de sa mission évangélisatrice. Et tout cela, vécu autour de la figure paternelle, intelligente, sereine, ouverte et rassurante du Saint-Père, dans un climat de prière, d'écoute respectueuse, de dialogue enrichissant, vécu dans un esprit de fraternité, de communion et de collégialité.

Dans le traitement du thème, composé de deux parties – la « nouvelle évangélisation » pour « la transmission de la foi » –, c'est peut-être sur la deuxième partie que l'on a le moins réfléchi. Certes, durant le Synode, on a donné un grand relief à l'importance d'une initiation chrétienne de type kérygmatique, qui mène à une conversion sincère et à un désir profond de rencontrer le Seigneur et de le suivre. Outre la conversion personnelle qui fasse du témoignage de vie la première et la plus convaincante et attrayante annonce de l'Évangile, tout cela requiert la conversion pastorale, c'est-à-dire un coeur ouvert, une attitude d'immense sympathie et de joyeux accueil envers le monde, pour en écouter les instances et s'en approcher de manière à faire grandir le Royaume de Dieu. Pour pouvoir saisir cet esprit, je vous invite à lire le Message final au Peuple de Dieu qui s'ouvre sur l'image de la cruche vide attendant d'être remplie d'une eau pure qui donne la vie. Une image qui rappelle la soif et la nostalgie de Dieu contenues dans le coeur de l'homme contemporain, mais aussi la mission évangélisatrice de l'Église et son devoir d'aller à la rencontre de l'humanité, tout comme le Christ a fait dans le passage de l'Évangile où on le voit rencontrer la Samaritaine au bord du puits. Dans le rapport, toujours en devenir, entre l'Église et le Monde, les Pères Synodaux demandent le retour à une Église « humble », ce qui ne signifie pas se confiner dans les sacristies, mais avoir conscience que c'est la Croix du Christ que l'Église apporte au monde et, par elle, le salut.

Il est évident que dans tout ce projet historique de la nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi, la Vie Consacrée est appelée aujourd'hui à se renouveler, en se laissant évangéliser, et à se convertir au plan pastoral pour pouvoir apporter, joyeuse et convaincue, crédible et efficace, la Bonne Nouvelle.

La Vie Consacrée, et en elle notre Congrégation, s’est toujours distinguée par son engagement en faveur de la première évangélisation ; dans la « missio ad gentes » de l'Église, son apport a été et continue d'être déterminant. Elle a démontré le même engagement, et elle continue de le faire, pour l'évangélisation ordinaire, favorisant l'accueil de l'Évangile et la construction de la communauté chrétienne, contribuant au renouvellement de la pastorale et se dépensant dans différents domaines spécialisés tels l'éducation, la santé, l'assistance, la communication sociale, la charité envers les pauvres et les marginaux, le dialogue culturel, œcuménique et interreligieux.

La Vie Consacrée, née pour représenter la forme de vie de Jésus et témoigner de la beauté de l'Évangile vécu dans sa radicalité, est appelée à se dépenser aussi pour la nouvelle évangélisation, c'est-à-dire à proposer de nouveau l'Évangile à ceux à qui il a déjà été annoncé mais qui vivent éloignés de la foi et indifférents à son égard.

Je reste convaincu que sa contribution fondamentale dans ce domaine, c'est le témoignage joyeux de la vie transformée par l'Évangile ; sans un témoignage radical, heureux, courageux, on ne pourra pas susciter un nouvel attrait pour l'Évangile ; seul le témoignage passionné, beau et prophétique, devient crédible, visible et fécond. La Vie Consacrée sert l'Évangile en se mettant avant tout à la suite du Seigneur Jésus ; son témoignage aide à susciter le besoin de spiritualité, la question sur Dieu, l'interrogation sur le sens de la vie ; elle montre la prophétie de la fraternité ; elle exprime la charité de Dieu, qui est amour, dans le dévouement envers les pauvres. Voilà tout ce que les jeunes attendent de nous.

Que cette présentation personnelle du Synode soit la porte d'entrée au commentaire de l’Étrenne 2013 que je vous offre.

« Soyez toujours dans la joie du Seigneur ;

laissez-moi vous le redire : soyez dans la joie. » (Ph 4,4)

La deuxième année de ce triennium de préparation au Bicentenaire de la naissance de Don Bosco sera centrée sur sa pédagogie. En 2012, nous avons centré notre attention sur son histoire et cherché à mieux comprendre l’ensemble de sa vie, marquée par sa prédilection pour les jeunes. Pour y parvenir, il y a consacré toutes ses énergies, précisément parce qu’il a perçu que c’était la mission que Dieu lui confiait.

En 2013, notre objectif sera d’approfondir sa proposition éducative : ce que Don Bosco a entendu offrir aux jeunes et la méthode qu’il a utilisée pour ouvrir les portes de leur cœur , conquérir leur confiance, former de fortes personnalités du point de vue humain et chrétien. Concrètement, nous voulons nous rapprocher de Don Bosco éducateur. Il s’agit donc d’approfondir et d’adapter le Système Préventif. C’est le thème de l’Étrenne 2013.

Cette fois-ci encore, notre approche n’est pas seulement intellectuelle. D’une part, une étude approfondie de la Pédagogie Salésienne est sûrement nécessaire pour l’adapter à la sensibilité et aux exigences de notre temps. Aujourd’hui, en effet, les contextes sociaux, économiques, culturels, politiques, religieux, où nous avons à vivre notre vocation et à exercer la mission salésienne, ont profondément changé. D’autre part, pour être fidèles au charisme de notre Père, il est également nécessaire de faire nôtres le contenu et la méthode de sa proposition éducative et pastorale. Dans le contexte de la société actuelle, nous sommes appelés à être de saints éducateurs comme lui, en donnant comme lui notre vie, en travaillant avec et pour les jeunes.

À LA REDÉCOUVERTE DU SYSTÈME PRÉVENTIF

En repensant à l’expérience éducative de Don Bosco, nous sommes appelés à la revivre aujourd’hui avec fidélité. Certes, nous sommes tous convaincus que, par certaines expressions et interprétations particulières, son Système Préventif apparaît décidément « daté » car lié à un monde qui n’existe plus. En effet, nombreuses ont été les « révolutions » qui se sont succédé, tout au long du XXème siècle, aux niveaux pédagogique, psychologique, religieux, politique, culturel, philosophique, technologique, démographique. Le monde est désormais devenu un « village global ». Il est imprégné de continuelles innovations médiatiques, globalisantes qui influencent toutes les cultures de la planète. La façon de penser apparaît marquée par des critères culturels inédits de productivité, d’efficacité, de calcul, de rationalité scientifique. Dans ce cadre de lecture des phénomènes sociaux, beaucoup de catégories anciennes d’interprétation apparaissent donc aujourd’hui dépassées.

Mais, pour une actualisation correcte du Système Préventif, plutôt que de penser immédiatement à des programmes, à des formules ou répéter des « slogans » vagues et valables pour toutes les époques, notre effort, aujourd’hui, se portera avant tout sur une compréhension historique de la méthode de Don Bosco. Et ce, tout en sachant qu’il a pris en compte certaines situations particulières, et que cette prise en compte a été à l’origine des formulations de principe, des élaborations théologiques, anthropologiques, pastorales, pédagogiques qu’il a jugées opportunes pour les jeunes de son temps. Cette compréhension historique nous aidera à ne pas isoler son expérience et à l’appliquer, avec ses principes, à travers des modalités nouvelles. Il s’agit concrètement d’analyser comment Don Bosco a diversifié sa manière de travailler selon qu’il s’agissait des jeunes, du peuple, de l’Église, de la société, de la vie religieuse ; et analyser aussi combien diversifiée a été sa manière d’éduquer les jeunes de son premier Oratoire festif, ceux du petit séminaire du Valdocco, les séminaristes salésiens (les « abbés ») et non salésiens, les missionnaires. Cela n’empêche pas que, déjà dans son premier Oratoire de la maison Pinardi, se fussent trouvées en germe certaines intuitions importantes qui seraient intégrées par la suite, comme de très grandes valeurs, dans sa synthèse éducative humano-chrétienne :

  1. une structure flexible (c’est ainsi que Don Bosco conçoit l’Oratoire) comme une œuvre de médiation entre Église, société civile et couches populaires de jeunes ;
  2. le respect et la valorisation du milieu populaire ;
  3. la religion comme fondement de l’éducation, selon l’enseignement de la pédagogie catholique qui lui a été transmise dans l’ambiance du Convitto ;
  4. l’imbrication dynamique entre formation religieuse et développement humain, entre catéchisme et éducation. En d’autres termes, la convergence entre éducation et éducation à la foi (intégration foi-vie) ;
  5. la conviction que l’instruction constitue l’instrument essentiel pour éclairer l’esprit ;

f.     l’éducation, ainsi que la catéchèse, qui se développe dans toutes les expressions compatibles avec les limites du contexte de l’époque et des ressources disponibles : l’alphabétisation de ceux qui n’ont jamais pu bénéficier d’une quelconque forme d’instruction scolaire, le placement professionnel, la présence-assistance tout au long de la semaine, le développement d’activités associatives et mutualistes, etc.

g.    la pleine occupation et la pleine valorisation du temps libre ;

  1. la bonté affectueuse ("amorevolezza") comme style d’éducation et, plus généralement, comme style de vie chrétienne.

À partir de la dynamique de son expérience particulière, cette méthode, précisément appelée « Système Préventif », à partir d’un certain moment, devient un « système » rendu public et présenté comme méthode universelle. Don Bosco le proposa et voulut qu’il fût adopté pour l’éducation et la « rééducation » des jeunes provenant des groupes les plus variés.

Comme on le sait, et comme on le trouve écrit dans la Charte de l’Identité Charismatique de la Famille Salésienne, le Système Préventif « représente le condensé de la sagesse pédagogique de Don Bosco et constitue le message prophétique qu’il a laissé à ses héritiers et à toute l’Église. C’est une expérience spirituelle et éducative qui se fonde sur la raison, la religion et l’affection (« amorevolezza »).  

La raison souligne les valeurs de l’humanisme chrétien, telles que la recherche de sens, le travail, l’étude, l’amitié, la joie, la piété, la liberté non séparée de la responsabilité, l’harmonie entre la sagesse humaine et la sagesse chrétienne. 

La religion signifie accorder une place à la Grâce qui sauve, cultiver le désir de Dieu, favoriser la rencontre avec le Christ Seigneur en tant qu’il offre un sens plein à la vie et une réponse à la soif de bonheur, s’insérer progressivement dans la vie et dans la mission de l’Église. 

L’affection (« amorevolezza ») exprime la nécessité que, pour mettre en route une relation éducative efficace, le jeune non seulement soit aimé, mais qu’il sache qu’il est aimé ; elle traduit un style particulier de rapports et une manière d’aimer qui réveille les énergies du cœur du jeune et les fait mûrir jusqu’à l’oblativité (faisant passer les besoins d’autrui avant les siens propres).  

La raison, la religion et l’affection sont de nos jours, plus qu’hier, des éléments indispensables pour l’action éducative et des ferments précieux pour faire éclore une société plus humaine, en réponse aux attentes des nouvelles générations » . [5]

Une fois correctement connu le passé historique, il est nécessaire de traduire dans le contexte actuel les grandes intuitions et les grands virtualités du Système Préventif. Il faut en moderniser les principes, les concepts, les orientations originelles, en réinterprétant aux plans théorique et pratique soit les grandes idées de fond, que nous connaissons tous (la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes ; foi vivante, espérance ferme, charité théologico-pastorale ; le bon chrétien et l’honnête citoyen ; joie, étude et piété ; santé, étude et sainteté ; piété et moralité, culture, civisme ; évangélisation et civilisation…), soit les grandes orientations de la méthode ( se faire aimer avant de se faire craindre ; raison, religion, affection [amorevolezza] ; père, frère, ami, familiarité, surtout en récréation ; gagner le cœur ; l’éducateur « consacré » au bien de ses élèves ; ample liberté de sauter, courir, chahuter à volonté…). Et tout cela à l’avantage de la formation des jeunes « nouveaux » du XXIème siècle, appelés à vivre et à affronter une gamme, très vaste et absolument inédite, de situations et de problèmes, en des temps décidément changés, sur lesquels les sciences humaines elles-mêmes sont en phase de réflexion critique.

Je désire suggérer en particulier trois perspectives, en analysant plus profondément la première d’entre elles.

1. La relance de l’« honnête citoyen » et du « bon chrétien »

Dans un monde profondément changé par rapport à celui du dix-neuvième siècle, pratiquer la charité selon des critères étroits, locaux, pragmatiques (et ici nous devons reconnaître que Don Bosco n’était sûrement pas en mesure de faire plus que ce qu’il a fait), en oubliant les dimensions les plus amples du bien commun, aux niveaux national et mondial, serait une grave lacune d’ordre sociologique et même théologique. La maturation éthique de la conscience contemporaine s’est heurtée en fait aux limites d’un assistanat qui, oubliant la dimension politique du sous-développement, ne réussit pas à influer positivement sur les causes de la misère, sur les structures de péché qui génèrent un contexte social toujours dénoncé par tous. Concevoir la charité seulement comme une aumône, une aide d’urgence, signifie risquer d’évoluer dans un climat de « faux samaritanisme » qui, au-delà des bonnes intentions, finit parfois par devenir une expression de piètre solidarité parce que fonctionnant sur des modèles de développement qui visent au bien-être de quelques-uns, en dorant la pilule amère pour les autres.

Souvenons-nous que dans la période de l’après-Concile, les expressions « pauvreté de l’Église » et « Église des pauvres » prirent beaucoup de visages, même contradictoires. Et cependant, nous devons nous rappeler aussi que ce n’est pas nous qui avons inventé l’Évangile, comme nous n’avons pas inventé son tragique impact sur la politique et l’économie. La foi touche l’histoire tout en ne se réduisant pas à elle. Si l’amour du prochain n’est pas tout le message chrétien, peut-on nier qu’il soit central et essentiel ?

On a dit et écrit que, face à l’État moderne qui a pris en charge la protection et l’assistance sociale des citoyens, l’Église n’avait plus l’espace d’intervention au plan de la charité et de l’assistance qu’elle avait dans le passé. La réalité que nous vivons aujourd’hui dément cette hypothèse qui avait nourri les idéologies laïcistes et étatistes. L’Église revient très souvent comme point de référence même dans le Welfare state (l’État providence). Pendant de longues années, on a entendu dire que la charité et l’assistance étaient des instruments vieux et inutilisables, qui n’étaient plus valables dans une société moderne et un État démocratique. Aujourd’hui, même dans des milieux laïcs, on reconnaît la fonction sociale du volontariat chrétien, de ce que l’on appelle le troisième secteur – sans aucun profit –, des initiatives qui partent des paroisses, des associations, des institutions, des Églises locales…

Or le fait que des milliards de personnes vivent aujourd’hui dans des conditions bien éloignées de cette « civilisation de l’amour » souhaitée par le pape Paul VI et confirmée par ses successeurs, peut-il trouver en nous « une réponse spécifique » en recourant à la formule de Don Bosco : « honnête citoyen et bon chrétien » ?

Par rapport à la formule « honnête citoyen », s’impose à nous une réflexion profonde, avant tout au niveau spéculatif, qui doit s’étendre à tous les contenus relatifs au thème de la promotion humaine, de la promotion des jeunes, du peuple ; parallèlement, il nous faut être attentifs aux différents aspects philosophico-anthropologiques, théologiques, scientifiques, historiques et méthodologiques pertinents. On doit ensuite concrétiser cette réflexion au plan de l’expérience et de la réflexion opérationnelle des individus et des communautés.

Je voudrais rappeler ici que, pour les Salésiens de Don Bosco, un Chapitre Général d’une grande importance, le CG 23, avait indiqué comme des lieux et objectifs importants pour l’éducation la « dimension sociale de la charité » et « l’éducation des jeunes à l’engagement et à la participation à la vie politique », « un secteur un peu négligé et méconnu de notre part » (Cf. CG 23, 203-210-212-214).

Si, d’un côté, nous comprenons le choix de Don Bosco de ne pas faire de politique autre que « la politique du Notre Père », de l’autre, nous devons aussi nous demander si son choix initial d’une éducation entendue au sens strict, et la pratique successive de ses éducateurs d’exclure de leur propre vie la « politique », n’ont pas conditionné et limité l’importante dimension sociopolitique dans la formation des jeunes à éduquer. Outre les difficultés objectives créées par différents régimes politiques sous lesquels Don Bosco a dû vivre, des éducateurs tournés vers le conformisme, l'isolationnisme, avec une culture insuffisante et une connaissance pauvre du contexte historico-social n’y ont-ils pas aussi contribué ?

Nous devrons donc nous orienter vers une réaffirmation adaptée du « choix socio-politico-éducatif » de Don Bosco. Cela ne signifie pas promouvoir un activisme idéologique lié à des choix politiques partisans particuliers, mais former à une sensibilité sociale et politique qui porte, de quelque manière, à engager sa vie comme une mission, pour le bien de la communauté sociale, en référence constante aux valeurs humaines et chrétiennes inaliénables. En d’autres termes, reconsidérer la qualité sociale de l’éducation – déjà présente, même si imparfaitement réalisée, dans l'option fondamentale pour les jeunes, même au point de vue des théories et des formules – devrait stimuler la création d’expériences explicites d’engagement social dans le sens le plus large. Mais cela suppose aussi un engagement théorique et vital spécifique, inspiré d'une vision plus ample de l'éducation elle-même, avec réalisme et sens du concret. Les proclamations et les affiches ne suffisent pas. Il faut aussi des concepts théoriques et des projets opérationnels complets à traduire dans des programmes bien définis et articulés.

Ceux qui se soucient vraiment de la dimension éducative doivent chercher à influencer à travers les instruments politiques, pour que cette dimension soit prise en considération dans tous les secteurs : de l'urbanisation et du tourisme jusqu'aux sports et au système radiotélévisé, réalité dans laquelle on privilégie souvent les critères de marché.

Posons-nous la question : la Congrégation Salésienne, la Famille Salésienne, nos Provinces, nos groupes et nos maisons font-ils actuellement tout leur possible dans cette direction ? Leur solidarité avec la jeunesse est-elle seulement un acte d’affection, un geste de disponibilité, ou également une contribution compétente, une réponse rationnelle, appropriée et pertinente aux besoins des jeunes et des classes sociales les plus faibles ?

Et on devrait en dire autant de la relance du « bon chrétien ». Don Bosco, « consumé » par le zèle des âmes, a compris l’ambiguïté et la dangerosité de la situation, en a contesté les fondements, a trouvé des manières nouvelles de s’opposer au mal, même avec les faibles ressources (culturelles, économiques…) dont il disposait.

Il s’agit de révéler et d’aider à vivre consciemment sa vocation d’homme, la vérité de sa personne. Et c’est vraiment en cela que les croyants peuvent apporter leur contribution la plus précieuse.

Ils savent, en effet, que l’être et les relations de la personne sont définis par sa condition de créature, condition qui ne signifie pas infériorité ou dépendance, mais amour gratuit et créateur de la part de Dieu. L'homme doit sa propre existence à un don. Il se situe dans une relation à Dieu, dans la réciprocité. Sa vie n'a pas de sens en dehors de ce rapport. L’« autre chose » qu'il perçoit et désire vaguement, c'est l'Absolu, non pas un absolu étranger et abstrait, mais la source de sa vie qui l’appelle à elle.

         C'est dans le Christ que la vérité de la personne, que la raison saisit dès le départ, trouve son illumination totale. Jésus-Christ, avec ses paroles mais surtout en vertu de son existence divine, où se manifeste sa conscience de Fils de Dieu, ouvre la personne à la pleine compréhension de soi et de son propre destin.

En lui nous sommes constitués fils et appelés à vivre comme tels dans l'histoire. C'est une réalité et un don, et l'homme en doit pénétrer progressivement le sens. Notre vocation de fils de Dieu n'est pas un ajout de luxe, un complément extrinsèque pour la réalisation de l'homme. C'est, au contraire, son accomplissement total, l'indispensable condition d'authenticité et de plénitude, la satisfaction des exigences les plus radicales, celles qui constituent sa structure de créature elle-même.

Mais comment traduire en actes le « bon chrétien » de Don Bosco ? Comment sauvegarder aujourd’hui la totalité humano-chrétienne du projet en initiatives formellement ou essentiellement religieuses et pastorales contre les dangers des anciens et nouveaux intégrismes et exclusivismes ? Comment transformer l’éducation traditionnelle, dont le contexte était « une société mono religieuse », en une éducation ouverte et, en même temps, critique, face au pluralisme contemporain ? Comment éduquer à vivre de façon autonome et, en même temps, participer à un monde multi religieux, multiculturel, multiethnique ? Par rapport au déclin actuel de la traditionnelle pédagogie de l’obéissance, conforme à un certain type d’ecclésiologie, comment promouvoir une pédagogie de la liberté et de la responsabilité orientée vers la construction de personnes responsables, capables de décisions mûres et libres, ouvertes à la communication interpersonnelle, insérées activement dans les structures sociales, dans une attitude non conformiste mais de critique constructive ?

2. Le retour aux jeunes avec une plus grande qualification

C’est parmi les jeunes que Don Bosco a élaboré son style de vie, son patrimoine pastoral et pédagogique, son système, sa spiritualité. Chez Don Bosco, l'unicité de la mission pour les jeunes a toujours été de quelque manière réelle, même quand, pour des motifs particuliers, il n'était pas matériellement en contact avec les jeunes, même quand son action n'était pas directement au service des jeunes, et qu’il défendit de manière tenace son charisme de fondateur pour tous les jeunes du monde, face à la pression d’ecclésiastiques pas toujours bien éclairés. La mission salésienne est consécration, elle est « prédilection » pour les jeunes et une telle prédilection en son stade initial, nous le savons, est un don de Dieu, mais il revient à notre intelligence et à notre cœur de la développer et de la perfectionner.

Le vrai Salésien ne déserte pas le terrain de la jeunesse. Est Salésien celui qui a des jeunes une connaissance vitale : son cœur bat là où bat celui des jeunes. Le Salésien vit et travaille pour eux, il s'engage à répondre à leurs nécessités et à leurs problèmes ; les jeunes donnent un sens à sa vie : travail, école, affectivité, temps libre. Est Salésien celui qui a aussi des jeunes une connaissance théorique et existentielle lui permettant de découvrir leurs besoins, de créer une pastorale des jeunes adaptée aux nécessités du temps.

La fidélité à notre mission, pour être incisive, doit être mise en contact avec les « nœuds » de la culture d’aujourd’hui, avec les matrices de la mentalité et des comportements actuels. Nous nous trouvons face à des défis vraiment grands qui exigent une analyse sérieuse, des remarques critiques pertinentes, un examen culturel approfondi, une capacité de réfléchir ensemble, psychologiquement et existentiellement, sur la situation. Et donc, pour nous limiter à quelques questions :

a-   Qui sont exactement les jeunes à qui nous « consacrons » personnellement et communautairement notre vie ? Que veulent-ils, que désirent-ils et que voulons-nous (ainsi que Dieu) pour eux ? Les connaissons-nous, les jeunes d'aujourd'hui ? Sommes-nous convaincus que la problématique des jeunes d'aujourd'hui, en termes de quantité et de qualité, est différente de celle qu’a affrontée Don Bosco, il y a 150 ans ?

b-   Quel est notre professionnalisme pastoral, au niveau de la réflexion théorique sur les itinéraires éducatifs et au niveau de la pratique pastorale ? Il trouve son banc d'essai dans la créativité, la souplesse, la flexibilité, l’anti fatalisme. Ce qui est sûr, c'est que pour pouvoir nous « inculturer », nous ne pouvons pas nous baser seulement sur les documents des Chapitres Généraux de nos Congrégations, sur les délibérations les plus importantes des différents groupes ou sur les lettres du Recteur Majeur.

c-    La responsabilité éducative aujourd’hui ne peut être que collective, unanime, partagée. Quel est, alors, notre « point d’accrochage » avec le « réseau de relations » sur le territoire et même au-delà du territoire où vivent les jeunes ? Quelle est la part précise de notre participation et de notre collaboration au sein de ce réseau éducatif globalisé ? Avons-nous pris en considération les solutions possibles, en nous concertant même avec des tiers?

d-   Si parfois l’Église se trouve désarmée face aux jeunes, est-ce que les Salésiens ou la Famille Salésienne d’aujourd’hui ne le sont pas aussi, par hasard ?

3. Une éducation cordiale

Ces dernières décennies, les nouvelles générations salésiennes se trouvent-elles sans doute désemparées face aux anciennes formulations du Système Préventif : soit parce qu'elles ne savent pas comment l'appliquer aujourd'hui, soit parce qu'inconsciemment elles l’imaginent en termes de « rapport paternaliste » avec les jeunes. Au contraire, quand nous observons Don Bosco, dans le contexte de la réalité qu'il a vécue, nous découvrons en lui un dépassement instinctif et génial du paternalisme éducatif inculqué par de nombreux aspects de la pédagogie des siècles qui l'ont précédé (1500-1700) : à cette époque-là, le discours pédagogique reflétait, en effet, la société européenne qui, même au niveau politique, était structurée de manière paternaliste.

La vie de Don Bosco révèle, au contraire, tout un tissu de rapports interpersonnels avec les jeunes et les adultes, qui l’enrichissent même personnellement. Mille épisodes et expressions – comme « Laissez-moi vous le dire sans offenser personne : vous êtes tous des voleurs ; je le dis et le répète, vous m'avez tout pris […]. Il me restait encore ce pauvre cœur dont vous m'aviez déjà volé entièrement les affections […]; et voici que votre lettre […] s’est emparée entièrement de ce cœur dont il n'est plus rien resté sinon un vif désir de vous aimer dans le Seigneur » [6] – toute cette manière de s’exprimer laisse apparaître la symbiose, la modernité, l'actualité de son système, au-delà des étiquettes bien connues : préventif, affection, charité. Chez Don Bosco, prendre possession du coeur est une expression analogique et symbolique. Les jeunes pénétraient le coeur de Don Bosco, ils s'y retrouvaient, s’y enrichissaient et en jouissaient. Aujourd'hui, les modalités du rapport interpersonnel sont sûrement différentes : société pluraliste, globalité des formes de connaissance, Internet, voyages, etc.

Posons-nous la question : les jeunes et les adultes entrent-ils ou peuvent-ils entrer aujourd’hui dans le cœur de l’éducateur salésien ? Qu’y découvrent-ils ? Un technocrate, un communicateur habile mais insignifiant, ou bien une humanité riche, complétée et animée par la Grâce de Jésus Christ, dans le Corps Mystique, etc. ? S'ils n'y découvrent pas tout cela, Don Bosco ne pourrait-il pas redire à peu près ces mêmes paroles : « Lorsque dans le coeur du Salésien on ne trouve pas la richesse et la profondeur de la grâce du Christ, la Congrégation et la Famille Salésienne ont fini d'exister » ?

ENGAGEMENTS CONCRETS POUR LA FAMILLE SALÉSIENNE

À partir de notre connaissance de la pédagogie de Don Bosco, et à la lumière des réflexions que nous venons de développer, les principaux points de référence et les engagements de l’Étrenne 2013 pour la Famille Salésienne sont les suivants :

1.   L’« Évangile de la joie », qui caractérise toute l’histoire de Don Bosco et s’avère l’âme de ses multiples activités. « En Jésus de Nazareth, Dieu s'est révélé comme le " Dieu de la joie " [7] ; et l'Évangile est une " heureuse nouvelle " qui commence avec les " Béatitudes " : elles sont la participation des hommes à la béatitude même de Dieu. Il s'agit d’un don non superficiel mais d’un don profond, car la joie est, bien plus qu'un sentiment éphémère, une énergie intérieure qui résiste même aux difficultés de la vie. Saint Paul nous le rappelle : " Je me sens pleinement réconforté, je déborde de joie au milieu de toutes nos détresses " (2 Co 7,4). Dans ce sens, la joie que nous éprouvons ici-bas est un don pascal, anticipation de la joie pleine dont nous jouirons dans l'éternité.

Don Bosco a su comprendre le désir de bonheur présent chez les jeunes et il a traduit leur joie de vivre dans les termes de la gaieté, de la cour de récréation et de la fête ; mais il n’a jamais cessé d’indiquer Dieu comme source de la vraie joie. Quelques-uns de ses écrits, tels que La Jeunesse Instruite, la biographie de Dominique Savio, l’apologue contenu dans l’histoire de Valentino [et de sa vocation étouffée], sont la démonstration de la correspondance qu’il établissait entre la grâce et le bonheur. Et son insistance sur la "récompense du paradis" projetait les joies d’ici-bas dans la perspective de ce qui s’accomplirait dans la plénitude.

À l’école de Don Bosco, le membre de la Famille Salésienne cultive en lui-même quelques attitudes qui favorisent la joie et la communiquent aux autres :  

a. La confiance dans la victoire du bien : " En tout jeune, même le plus misérable, écrit Don Bosco, il y a un point  accessible au bien, et le premier devoir de l'éducateur est de chercher ce point, cette corde sensible du coeur, et d'en tirer profit ". [8]

b. L'estime des valeurs humaines : les disciples, hommes et femmes, de Don Bosco perçoivent les valeurs du monde et refusent de gémir sur leur temps ; ils prennent en considération tout ce qui est bon, surtout si cela plaît aux jeunes et aux gens (cf. Constitutions SDB, 17).

c. L'éducation aux joies quotidiennes : il faut un effort patient d'éducation pour apprendre ou réapprendre à goûter, avec beaucoup de simplicité, les multiples joies humaines que le Créateur met chaque jour sur notre route.

Parce qu’ils se confient totalement au " Dieu de la joie " et que, par leurs actions et leurs paroles, ils témoignent de l’"Évangile de la joie ", les disciples, hommes et femmes, de Don Bosco sont toujours joyeux. Ils répandent cette joie et savent éduquer à la joie de la vie chrétienne et au sens de la fête, eux qui se souviennent de l’appel de saint Paul : Soyez toujours dans la joie du Seigneur ; laissez-moi vous le redire : soyez dans la joie " (Ph 4,4) ». [9]

2.   La pédagogie de la bonté. « L'amorevolezza ["bonté affectueuse"] de Don Bosco est, sans l’ombre d’un doute, un trait caractéristique de sa méthode pédagogique qui, encore aujourd’hui, est considéré comme valable, aussi bien dans les contextes demeurés chrétiens que dans ceux où vivent des jeunes qui appartiennent à d’autres religions.  

Cette affection ne peut cependant pas être ramenée à la seule dimension d’un principe pédagogique, mais il faut la reconnaître comme un élément essentiel de notre spiritualité.

L’amorevolezza est, en effet, un amour authentique car sa source est Dieu ; elle est un amour qui se manifeste dans les langages de la simplicité, de la cordialité et de la fidélité ; elle est un amour qui génère le désir de lui donner une réponse identique ; elle est un amour qui suscite la confiance, en ouvrant la voie à une saine familiarité et à une communication profonde ("l’éducation est une affaire de cœur") ; elle est un amour qui se répand en établissant un climat de famille, dans lequel il est beau et enrichissant d’être ensemble.

Pour l’éducateur, elle est un amour qui demande de fortes énergies spirituelles : la volonté d’y être et d’y rester, l’abnégation de soi-même et le sacrifice, la pureté dans les sentiments d’affection et la chasteté, la maîtrise de soi dans les attitudes, l’écoute accomplie avec le sens du partage et l’attente patiente pour déterminer les moments et les moyens les plus opportuns, la capacité de pardonner et de reprendre les contacts, la mansuétude de celui qui, parfois, sait même perdre mais continue à croire avec une espérance illimitée. Il n’y a pas d’amour vrai sans ascèse et il n’y a pas d’ascèse sans la rencontre avec Dieu dans la prière.

L’amorevolezza est un fruit de la charité pastorale. Don Bosco disait : " Cette affection réciproque entre nous, sur quoi est-elle fondée ? […] sur le désir que j’ai de sauver vos âmes qui furent rachetées par le sang précieux de Jésus Christ et, vous, vous m’aimez parce que je cherche à vous conduire vers la route du salut éternel. Donc le bien de nos âmes est le fondement de notre affection ". [10]

L’amorevolezza est alors un signe de l’amour de Dieu et un instrument pour réveiller sa présence dans le cœur de tous ceux qui sont rejoints par la bonté de Don Bosco ; elle constitue une voie qui conduit à l’évangélisation. 

D’où la conviction que la spiritualité apostolique de la Famille Salésienne se caractérise par le fait qu’elle est fondée non sur un amour entendu dans un sens général et vague, mais sur la capacité de ses membres d’aimer et de se faire aimer ».[11]

3. L’éducation est une affaire de coeur. Pour comprendre la fameuse expression « l'éducation est une affaire de coeur et Dieu seul en est le patron » (MB XVI, 447) [12] et pour comprendre donc la Pédagogie de la bonté dans le Système Préventif, il me semble important d'entendre l'un des experts les plus reconnus du Saint éducateur : «La pédagogie de Don Bosco s’identifie avec toute son action ; et toute son action avec sa personnalité ; et tout Don Bosco est contenu, en définitive, dans son cœur ». [13] Voilà sa grandeur et le secret de son succès comme éducateur : Don Bosco a su harmoniser autorité et douceur, amour de Dieu et amour des jeunes.

« L'amour de Don Bosco pour ces jeunes était fait de gestes concrets et opportuns. Il s'intéressait à toute leur vie ; il en reconnaissait les besoins les plus urgents et avait l'intuition de leurs besoins les plus cachés. Affirmer que son cœur était entièrement donné aux jeunes veut dire que toute sa personne, son intelligence, son cœur, sa volonté, sa force physique, tout son être était orienté à leur faire du bien, à promouvoir leur croissance intégrale, à désirer leur salut éternel. Être un homme de coeur, pour Don Bosco, signifiait donc être entièrement consacré au bien de ses jeunes et dépenser pour eux toutes ses énergies, jusqu'à son dernier souffle ! » [14]

4.   La formation de l’honnête citoyen et du bon chrétien. « Former " de bons chrétiens et d’honnêtes citoyens " est plusieurs fois exprimé par Don Bosco dans ses intentions pour indiquer tout ce dont les jeunes ont besoin pour vivre en plénitude leur existence humaine et chrétienne : le vêtement, la nourriture, le logement, le travail, l’étude et le temps libre ; la  joie, l’amitié ; une foi active, la grâce de Dieu, un chemin de sanctification ; de la participation, du dynamisme, une insertion sociale et ecclésiale. L’expérience éducative lui suggéra un projet ainsi qu’un style d’intervention particulier, que lui-même exprima sous forme condensée en l’appelant Système Préventif : cette méthode "s’appuie tout entière sur la raison, la religion et l’affection " ».[15]

La présence éducative dans le social comprend donc ces réalités : la sensibilité éducative, les politiques éducatives, la qualité éducative de la vie en société, la culture.

5.   Humanisme salésien. « Pour Don Bosco, cela signifiait : mettre en valeur tout le positif enraciné dans la vie des personnes, dans les réalités créées, dans les événements de l’histoire. Cela le portait à percevoir les valeurs authentiques présentes dans le monde, spécialement si elles plaisaient aux jeunes ; à s’insérer dans le courant culturel et l’évolution du développement humain de son époque, en favorisant le bien et en refusant de gémir sur toutes les formes de mal ; à rechercher avec sagesse la coopération d’un grand nombre, dans la conviction que chacun a des dons qu’il faut découvrir, reconnaître et mettre en valeur ; à croire dans la force de l’éducation qui soutient la croissance du jeune et l’encourage à devenir un honnête citoyen et un bon chrétien ; à s’en remettre toujours et de toutes les manières à la providence de Dieu, perçu et aimé comme Père ». [16]

6.   Système Préventif et Droits Humains. La Congrégation n'a pas d'autre raison d'exister que le salut intégral des jeunes. Comme Don Bosco en son temps, nous ne pouvons pas rester spectateurs ; nous devons être les protagonistes de leur salut. La Lettre de Rome de 1884 nous demande aujourd'hui encore de mettre « l'enfant au centre » comme engagement quotidien de chacun de nos gestes et comme choix permanent de vie de chaque communauté. Pour cela, pour le salut intégral des jeunes, l’Évangile et notre charisme nous demandent aujourd’hui d’emprunter aussi la route des droits humains ; il s’agit d’une voie et d’un langage nouveaux que nous ne pouvons pas négliger. Nous devons tout essayer pour sauver les jeunes ; nous ne pourrions pas aujourd'hui regarder un enfant dans les yeux si nous ne nous engagions pas aussi pour ses droits.

Le Système Préventif et les Droits Humains interagissent, s’enrichissant mutuellement. Le Système Préventif offre aux Droits Humains une approche éducative unique et novatrice par rapport au mouvement de promotion et de protection des Droits Humains, caractérisé jusqu'ici par la seule dénonciation « ex post », à savoir la dénonciation, après les faits, de violations déjà commises. Le Système Préventif offre aux droits humains l'éducation préventive, c'est-à-dire l'action et la proposition « ex ante », à savoir avant que les faits ne se produisent.

Comme croyants, nous pouvons dire que le Système Préventif offre aux Droits Humains une anthropologie qui se laisse inspirer par la spiritualité évangélique, et voit comme fondement des Droits Humains les données ontologiques de la dignité de chaque personne « sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion politique ou de toute autre opinion, d'origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation ». [17]

De la même manière, les Droits Humains offrent au Système Préventif de nouvelles frontières et de nouvelles occasions de dialogue et de collaboration en réseau avec d'autres sujets afin de cibler et supprimer les causes d'injustice, d'iniquité et de violence. En outre, les Droits Humains offrent au Système Préventif de nouvelles frontières et de nouvelles occasions d’impact social et culturel comme réponse efficace au « drame de l’humanité moderne, de la fracture entre éducation et société, du clivage entre école et citoyenneté ».[18]

Dans le nouveau contexte de globalisation, les Droits Humains deviennent un moyen apte à dépasser les frontières nationales étroites pour poser des frontières et des objectifs communs, créer des alliances et des stratégies, et mobiliser des ressources humaines et économiques.

  1. On lira avec profit : Le Système Préventif dans l’éducation de la jeunesse, la Lettre de Rome, les Biographies de Dominique Savio, Michel Magon, François Besucco, tous écrits de Don Bosco qui illustrent bien tant son expérience éducative que ses choix pédagogiques. Ces ouvrages ont été écrits, en fait, pour que nous puissions connaître la sensibilité pédagogique et éducative de notre cher Fondateur et Père, ce qui lui tenait à coeur quant à la place centrale à accorder aux jeunes, à leur participation active dans leur propre formation, au climat à créer pour garantir le succès éducatif. Dans cette optique, les biographies se présentent comme trois itinéraires différents selon le point de départ de chacun de ces garçons de l'Oratoire du Valdocco, et avec des propositions à leur mesure. Pour Don Bosco, on devait partir de la réalité de chacun des garçons, sans devoir attendre de se trouver devant des situations idéales, en s’appuyant sur les valeurs et les attitudes qu'ils portaient en eux et en leur montrant les sommets à atteindre.

CONCLUSION

Je conclus le commentaire de l’Étrenne 2013 avec un petit poème envoyé par un confrère salésien de l’Inde. Le texte résume très bien ce qu’est l’éducation véritable, surtout parce que c’est vu et exprimé avec les mots d’un enfant qui dit à sa mère ce qui lui venait à l’esprit et demeurait dans son cœur en regardant sa manière d’agir. La lecture du poème m’a rappelé le propre témoignage du jeune Jean Bosco sur Maman Marguerite.

En effet, le style éducatif pratiqué au Valdocco, et répandu aujourd'hui dans le monde entier, plonge ses racines dans l'enfance de Don Bosco, caractérisée par le milieu paysan austère et fort des Becchi et, surtout, par les personnes qui l'entouraient. Don Bosco a pu dire : « On me demande comment j’éduque les enfants. Moi, je les éduque comme ma mère nous éduquait en famille. Je ne sais pas faire autrement ».

C'est maman Marguerite qui fut la première et grande éducatrice de Don Bosco. Demeurée veuve, elle sut donner à ses enfants à la fois l'amour exigeant d'un père et l'amour tendre et gratuit d'une mère. C’est d’elle que Don Bosco a appris les valeurs et les comportements qu'il pratiqua avec ses jeunes et qu’au fil des ans, il laissa aux Salésiens comme base de sa pédagogie :

·         Une présence active. L'assistance salésienne n'est pas de la simple surveillance ; c'est une présence qui fait sentir au jeune qu'il est aimé ; une présence qui partage avec lui le goût de travailler et de grandir en le rendant acteur de sa formation.

·         Le travail quotidien. Ayant l'expérience du travail paysan dans les champs des Becchi et des Moglia, Don Bosco aimait dire à ses garçons : « Un garçon paresseux sera toujours un âne », «Celui qui ne prend pas l’habitude de travailler dès sa jeunesse, tout au plus sera-t-il un paresseux jusqu'à sa vieillesse ». Au Valdocco, la paresse était stigmatisée et le travail alternait avec la prière, le jeu et l'apprentissage.

·         Le sens de Dieu. Maman Marguerite fut aussi pour le petit Jean une catéchiste : elle le prépara au sacrement de la confession et à la première communion et, surtout, elle lui enseigna à savoir lire la présence de Dieu dans le quotidien, dans la création, dans les événements heureux et tristes de la vie. En regardant sa générosité envers les plus pauvres et les plus nécessiteux, le futur prêtre mûrit une piété religieuse à même de se transformer, le moment venu, en charité concrète, simple et spontanée.

 

·         La raison comme synonyme de dialogue. La sagesse paysanne donnait plusieurs significations au mot « raisonnons » ; il était employé pour dialoguer, pour s'expliquer, pour arriver à une décision commune, prise sans que quelqu’un voulût imposer son propre point de vue. Par la suite, Don Bosco fit du mot « raison » un des piliers de sa méthode éducative. En ce sens, le dialogue entre Dominique Savio et Don Bosco est tout à fait un contrat éducatif qui amena le jeune saint à un engagement : « Je suis donc l’étoffe ; vous serez le tailleur ; alors, prenez-moi avec vous et vous ferez un bel habit pour le Seigneur ».

 

À la lumière de ce souvenir, le poème que je vous propose devient un message pour tout adulte éducateur conscient, car les enfants et les jeunes regardent et font ce que nous faisons et non pas ce que nous disons.

QUAND TU CROYAIS QUE JE NE REGARDAIS PAS

Quand tu croyais que je ne regardais pas,

je t'ai vue placarder mon premier dessin sur le frigo,

et j'ai vite voulu en faire un autre.

Quand tu croyais que je ne regardais pas,

je t'ai vue donner à manger à un chat errant,

et j'ai appris que c'est bien d'être bon envers les animaux.

Quand tu croyais que je ne regardais pas,

je t'ai vue préparer pour moi mon gâteau préféré,

et j'ai appris que les petites choses peuvent être importantes dans la vie.

Quand tu croyais que je ne regardais pas,

je t'ai vue préparer un repas et le porter à un ami malade,

et j'ai appris que nous devons nous soucier les uns des autres.

Quand tu croyais que je ne regardais pas,

je t'ai vue prendre soin de notre maison et de ceux qui y vivent,

et j'ai appris qu'il faut prendre soin de ce que l’on a reçu.

Quand tu croyais que je ne regardais pas,

je t'ai vue faire face à tes responsabilités même si tu ne te sentais pas bien,

et j'ai appris qu’en devenant grand, je devrai être responsable.

Quand tu croyais que je ne regardais pas,

j'ai vu couler des larmes de tes yeux,

et j'ai appris que certaines choses font parfois souffrir,

et qu'il est bon de pleurer.

Quand tu croyais que je ne regardais pas,

j'ai vu que tu étais préoccupée,

et j'ai voulu être tout ce que je pouvais être.

Quand tu croyais que je ne regardais pas,

j'ai appris le plus grand nombre de leçons de vie qu'il me faudra savoir

pour être une personne bonne et utile lorsque je serai devenu grand.

Quand tu croyais que je ne regardais pas,

je t'ai regardée et j'ai eu envie de dire : « Merci pour tout ce que j'ai vu

quand tu croyais que je ne regardais pas ».

Chacun de nous (parents, grands-parents, oncles, tantes, maîtres, amis) influence la vie d'un enfant.

Et la chose importante est de savoir de quelle manière nous toucherons aujourd'hui la vie d'une personne.

Vivons simplement. Aimons généreusement. Soyons vigilants sérieusement. Parlons gentiment.

Rome, 31 décembre 2012 – 1er Janvier 2013

Don Pascual Chávez V., SDB

Recteur Majeur