RM Ressources

« Voici ta Mère » (Jn 19,27) Marie Immaculée - Auxiliatrice

LETTRE DU RECTEUR MAJEUR - ACG 414


« Voici ta Mère » (Jn 19,27)

MARIE IMMACULÉE AUXILIATRICE


ACG 414 - DE

Mother and teacher of Don Bosco

Rome, 15 Août 2012

Solennité de l’Assomption de la Vierge Marie


Rome, 15 Août 2012

Solennité de l’Assomption de la Vierge Marie

   Très chers confrères, 

      je vous salue avec une affection encore plus forte que d’ordinaire, en exprimant ainsi ma reconnaissance envers vous qui filialement vous faites proches de moi, nourrissez de l’estime à l’égard du successeur de Don Bosco et m’accompagnez de votre inlassable prière en cette période d’épreuve et de souffrance.  

   Je peux vous dire que j’ai appris à me remettre totalement entre les mains du Seigneur, afin qu’Il accomplisse en moi ce qu’Il veut. La grande école de la maladie, surtout dans les moments plus critiques, est de nous aider à reconnaître nos fragilités et nos limites, et donc à donner à Dieu le contrôle de notre vie. 

   Au cours de ce temps de maladie j’ai senti se rapprocher autour de moi chacun de vous tous, ainsi que les membres de la Famille Salésienne, les collaborateurs, les amis, et j’ai vu, avec une grande émotion, comment le Seigneur écoute et accueille les nombreuses supplications pour les orienter vers moi dans une grâce merveilleuse. 

   La vie est sans cesse un don de Dieu et la maladie fait prendre conscience de la manière dont chaque jour et chaque instant sont un don particulier de sa part : c’est pourquoi on doit la vivre avec une immense gratitude et une responsabilité croissante. A Lui la gloire et l’honneur à jamais ! 

   Je vous écris, cette fois, en la Solennité de l’Assomption de la Vierge Marie, pour partager avec vous quelques-unes de mes réflexions salésiennes sur Marie. En tant que Congrégation, nous sommes en train de nous préparer, avec toute la Famille Salésienne, à célébrer le Bicentenaire de la naissance de notre Père et Fondateur, Saint Jean Bosco. Pendant cette première année nous avons voulu vivre la dimension historique de sa vie et de son œuvre. Dans cette perspective, et surtout en vue de l’approfondissement de sa pédagogie et de sa spiritualité, je veux vous inviter à contempler la personne de Marie Immaculée Auxiliatrice, en toutes choses et toujours Mère et Maîtresse de vie de Don Bosco, en raison de quoi il a pu dire, vers la fin de sa vie : “nous sommes redevables de tout à Marie”.[1]  

   De cette façon j’ai l’intention de continuer sur la ligne tracée par mes prédécesseurs, spécialement les derniers Recteurs majeurs ; et donc ainsi d’approfondir tout ce que nous présentent nos Constitutions au sujet de la Très sainte Vierge Marie.

   Il me semble très significatif que sa première Lettre écrite en tant que Recteur majeur, le cher Egidio Viganò ait choisi de l’employer à contempler Marie Immaculée Auxiliatrice, sous le titre “Marie renouvelle la Famille Salésienne de Don Bosco”.  

   En se reportant au texte évangélique de Jn 19,26-27, il commentait : “J’ai pensé tout naturellement à notre Congrégation et à toute la famille salésienne qui devrait, aujourd’hui, réapprofondir le réalisme de la maternité spirituelle de Marie, l’inspirer de l’attitude de ce disciple. Et je me disais à moi-même : « oui ! » nous devons nous convaincre mutuellement que notre programme de renouveau passe par l’attitude de saint Jean qui prit chez lui la Vierge Marie.”[2] 

1.   MARIE IMMACULÉE AUXILIATRICE, DANS LA VIE DE SAINT JEAN BOSCO 

   Parler de la présence de Marie dans l’histoire de notre Père signifie, en pratique, considérer toute sa vie ; ce qui serait impossible en quelques lignes. Une merveilleuse synthèse nous est offerte par nos Constitutions, là où, dans l’article 8, nous trouvons trois verbes d’une importance centrale qui mettent bien en relief la présence maternelle de Marie dans la vie du Fondateur : elle “a indiqué à Don Bosco son champ d’action parmi les jeunes ; elle l’a constamment guidé  et soutenu, spécialement dans la fondation de notre Société” [c’est moi qui souligne en caractères gras et en italique]. Du reste, précisément au début des Constitutions, nous trouvons cette même conviction : “l’Esprit Saint suscita, avec l’intervention maternelle de Marie, saint Jean Bosco”. (Const. 1 ; [c’est moi qui souligne en caractères gras]). 

1.1   L’intervention maternelle de Marie dans la vie de Don Bosco  

   Il nous est dit, avant tout, que Marie “a indiqué à Don Bosco son champ d’action parmi les jeunes”. – Cela constitue sans le moindre doute une évocation du rêve des 9 ans que, certainement, nous avons tous eu l’occasion de méditer, notamment cette année, en ayant entre les mains les Memorie dell’Oratorio [en français le livre : DON BOSCO, souvenirs autobiographiques], c’est-à-dire le texte qui constitue le “carnet de route” de cette première étape de préparation au Bicentenaire. 

   Un des aspects qui m’impressionnent le plus dans ce “récit de fondation” est le lien étroit qui unit le Seigneur Jésus à sa Mère, Marie. Quand le petit Jean fait une double demande, la première relative à l’identité du mystérieux Personnage et la seconde au nom qui l’identifie (impossible de ne pas évoquer le texte biblique d’Ex 3,13), dans les deux cas il est renvoyé vers Marie : 

     –  Mais, vous, qui êtes-vous pour me parler de la sorte ? 

     –  Je suis le fils de celle que ta mère t’a appris à saluer trois fois le jour. 

     –  Ma mère me dit de ne pas fréquenter sans sa permission des gens que je ne connais pas : dites-moi donc votre nom

     –  Mon nom, demande-le à ma mère

   Et voilà une “Dame d’aspect majestueux, vêtue d’un manteau qui resplendissait de toutes parts comme si chaque point eût été une étoile éclatante” ; elle se met à expliquer la vision et à indiquer la mission que Dieu lui confie : « Voilà ton champ d’action, […] voilà où tu dois travailler. Rends-toi humble, fort et robuste et tout ce que tu vois arriver en ce moment à ces animaux, tu devras le faire pour mes fils » [c’est moi qui souligne en caractères gras]. 

   Cette dernière expression est on ne peut plus significative : en recevant sa mission par l’intermédiaire de Marie, le petit Jean l’identifie comme Mère des jeunes les plus pauvres, laissés à l’abandon et en danger ; ceux qui, à la fin du rêve, se transforment, de bêtes féroces qu’ils apparaissaient, en autant de doux agneaux, qui “tous, gambadant de tous côtés et bêlant, semblaient vouloir faire fête à cet homme et à cette femme”.[3] 

   Non seulement il reçoit “l’indication du champ d’action et du but pour lequel il doit travailler”, mais aussi celle de la manière, à savoir cette “amorevolezza” [amour de tendresse] qui, conjuguée avec la raison et la religion, donnera vie à la méthode que, plus tard, Don Bosco appellera “préventive” : « Ce n’est pas avec des coups mais par la douceur et la charité que tu devras gagner leur amitié. Commence donc immédiatement à leur faire une instruction sur la laideur du péché et l’excellence de la vertu ».[4] « Guidé par Marie qui a été pour lui Maîtresse de vie, Don Bosco a vécu, dans la rencontre avec les jeunes de son premier oratoire, une expérience spirituelle et éducative qu’il appela “Système préventif” » (Const. 20).  

   Dans cette même perspective, bien que vingt années après (1844), nous trouvons un rêve semblable. Marie se présente à nouveau, sous l’aspect d’une jeune bergère qui, tout en indiquant le champ de la mission, suggère aussi au jeune prêtre la méthode pour réaliser, en compagnie d’autres collaborateurs, cette mission. 

   « Je m’aperçus alors que les quatre cinquièmes des animaux s’étaient métamorphosés en agneaux dont le nombre devint très grand. Quelques jeunes bergers accoururent alors pour les garder. Ils demeuraient peu de temps et s’en allaient bien vite. Mais, ô merveille, beaucoup d’agneaux se changeaient en pastoureaux qui, grandissant, s’occupaient des autres. Leur nombre allant toujours croissant, ils furent obligés de se séparer pour partir ailleurs accueillir des animaux étranges et les conduire en d’autres bergeries ».[5] 

   Je voudrais souligner, dans ce texte, ce qui constitue la “méthode typiquement salésienne” de promotion de la vocation, sans pour cela nier la validité d’autres propositions et de parcours différents ; mais, pour nous, l’indication provient de la Mère de Dieu elle-même : “convertir quelques-unes des jeunes brebis en bergers”.   

   Il suffit de rappeler ce que je signalais dans l’une de mes lettres précédentes, à l’occasion du 150ème anniversaire de la fondation de la Congrégation : presque tous les jeunes réunis autour du Fondateur correspondaient à ce “profil” que Marie avait indiqué à Don Bosco 15 ans auparavant. « C’est une certitude : la Congrégation salésienne a été fondée  et s’est développée en impliquant des jeunes qui se laissèrent convaincre par la passion apostolique de Don Bosco et par sa manière de rêver la vie. Nous devons raconter aux jeunes l’histoire des débuts de la Congrégation, dont les jeunes furent ‘co-fondateurs’ ».[6] Cela explique la ténacité (qui à certains paraissait de l’entêtement) avec laquelle Don Bosco appliquait cette méthode, inhabituelle en ces temps-là, à savoir celle de puiser les futurs collaborateurs parmi les jeunes eux-mêmes, en les formant avec un soin tout à fait particulier. 

   Ce premier aspect de l’intervention de Marie dans la vie de Don Bosco continue à être normatif dans la vie de notre Congrégation, si nous voulons vivre avec fidélité à Dieu et à notre mission. Ce n’est pas nous qui avons choisi le champ d’action et le but à atteindre : le sens le plus profond de la conscience de mission est d’être “envoyés” pour collaborer avec le Maître de la moisson des jeunes. Il ne s’agit pas seulement de “faire du bien”, puisqu’il y a tant à travailler pour le salut du monde ! Don Bosco, surtout comme jeune prêtre, avait un large éventail de possibilités apostoliques ; malgré cela, il fut conscient d’être envoyé pour une mission spécifique, au point qu’il parvint à affirmer que “n’est pas bonne toute occupation qui nous détournerait du souci de la jeunesse”.[7]  

   Ce trait est typiquement évangélique. En effet, lorsque les apôtres vont à la recherche de Jésus, qui se tient seul sur la montagne, pour vivre au maximum sa condition filiale dans la prière avec le Père, ils lui disent : « Tout le monde te cherche. » Et il leur répond : « Allons ailleurs dans les bourgs voisins, pour que j’y proclame aussi l’Evangile : car c’est pour cela que je suis sorti » (Mc 1,37-38). Le texte parallèle de Luc dit : « Il faut que j’aille aussi dans les autres villes pour leur annoncer la Bonne Nouvelle du Règne de Dieu, car c’est pour cela que j’ai été envoyé » (Lc, 4,43 ; [c’est moi qui souligne en italique dans la citation]). 

   Dans un rapport intime avec l’action mariale indiquée par le premier verbe, nous trouvons dans le texte des Constitutions les deux autres : elle l’a guidé et l’a soutenu. Cet hendiadys peut être compris en lien avec les deux dimensions fondamentales de la personne : l’intelligence et la volonté. Marie est la Mère et la Maîtresse de vie qui éclaire l’intelligence du petit Jean, afin qu’il puisse comprendre progressivement, et chaque fois à un niveau plus profond (intus-legere), en quoi consiste sa mission (« Tu comprendras tout en son temps »), jusqu’à arriver au moment émouvant où, en célébrant l’Eucharistie dans la Basilique du Sacré-Cœur à Rome, il avouera : “A présent, je comprends tout”. D’autre part Marie l’a soutenu durant toute sa vie, en fortifiant sa volonté pour qu’il pût devenir de plus en plus “fort et robuste” : autrement il n’aurait pas eu la possibilité de supporter le poids et la difficulté de cette mission.  

1.2   L’accueil de Marie de la part de Don Bosco 

   En plus de la perspective que nous offre la réflexion à partir de ces trois mots, nous pouvons méditer sur la présence de Marie dans la vie de Don Bosco en considérant les titres qu’il a voulu personnellement privilégier, et qui ne sont certainement pas fortuits : IMMACULÉE – AUXILIATRICE. A ce sujet, nous trouvons un petit “commentaire” dans notre Règle de Vie : “Marie Immaculée et Auxiliatrice nous éduque à la plénitude de la donation au Seigneur et nous remplit de courage au service de nos frères” (Const. 92). Dans le texte ‘ad experimentum’ de 1972, on distinguait ces deux aspects en les plaçant respectivement sous l’un ou l’autre des titres. Le texte actuel, au contraire, les unifie, étant donné que notre amour envers Dieu est inséparable de l’amour et du service de nos frères et sœurs, spécialement des jeunes auxquels le Seigneur nous envoie. 

Immaculée 

   Comme je l’ai écrit en une autre occasion, « au-dessus du dôme du sanctuaire Marie-Auxiliatrice [de Turin] se trouve une belle statue de l’Immaculée. L’Immaculée est à l’extérieur et l’Auxiliatrice est à l’intérieur. Ce sont les deux titres avec lesquels Don Bosco a voulu honorer Notre-Dame, parce que tous deux ont quelque chose à voir avec son charisme et sa mission : le salut des jeunes au moyen d’une éducation intégrale » .[8] 

   Il est bon de rappeler, même brièvement, la signification et l’importance qu’a pour Don Bosco le titre d’ “Immaculée”. Nous savons que le dogme fut proclamé durant sa vie, le 8 décembre 1854, mais il est certain que la référence à l’Immaculée était déjà présente dans la piété populaire, au point qu’elle était célébrée comme fête. Ce fut précisément quelques années avant la proclamation solennelle que l’Immaculée fit naître l’Œuvre Salésienne. Rappelons, au moins en partie, le récit de Don Bosco lui-même : “Le jour de la fête  de l’Immaculée-Conception (8 décembre 1841), à l’heure habituelle, je m’apprêtais à revêtir les ornements sacrés pour célébrer la sainte messe. Le sacristain, Joseph Comotti, aperçut, dans un coin, un jeune garçon et l’invita à venir me la servir. « Je ne sais pas, répondit-il tout penaud »”.[9] Aussitôt après nous trouvons l’importante rencontre entre Don Bosco et Barthélemy Garelli, et l’ “Ave Maria” avec lequel “tout a commencé”. 

   Il convient de rappeler, en outre, comment a été vécu, à l’Oratoire, l’extraordinaire événement de la déclaration du dogme de l’Immaculée Conception. « Il avait prié avec ferveur, il avait célébré des messes pour que vînt au plus vite la grâce de cette définition dogmatique, que depuis longtemps il désirait ; et il continua à prier et à remercier le Seigneur d’avoir ainsi glorifié sur la terre la Reine des Anges et des hommes. La fête de l’Immaculée devint celle qu’il préférait, bien qu’avec grande solennité il continuât à célébrer l’Assomption au ciel de Marie ».[10] 

   Don Egidio Viganò, dans la Lettre de présentation des Constitutions renouvelées, en parlant du 8 décembre, écrivait : “Cette date mariale, si éloquente pour tout salésien, était particulièrement chère à Don Bosco. Il l’a signalée comme celle de la naissance officielle de notre charisme dans l’Eglise. Il est intéressant de rapporter ici certains faits marquants liés à cette date : la rencontre avec Bartolomeo Garelli (1841) et l’Ave Maria de ce catéchisme prophétique ; l’ouverture de l’Oratoire Saint Louis à Porta Nuova ; l’annonce (en 1859) de la réunion qui donnerait naissance à la Congrégation ; la remise (en 1878) du livre des Règles aux Filles de Marie Auxiliatrice ; le début de la présence dans la Congrégation de salésiens évêques [Mgr Cagliero] et en 1885 l’importante communication de la désignation de Don Rua comme vicaire du Fondateur. C’est ce même 8 décembre 1885 que Don Bosco affirma : « nous sommes redevables de tout à Marie » ; « toutes nos plus grandes réalisations ont eu leur principe et leur couronnement au jour de l’Immaculée »”.[11] 

   Mais ce n’est pas seulement une coïncidence historique ou dogmatique qui permet de souligner le rapport entre le titre d’ “Immaculée” et Don Bosco. A la base nous trouvons un élément fondamental du “Système Préventif” qui, il convient de le rappeler une fois encore, n’est pas tant une géniale intuition pédagogique qu’un « amour qui se donne gratuitement, prenant sa source dans la charité de Dieu qui précède toute créature par sa Providence, l’accompagne par sa présence et la sauve en donnant sa vie ». C’est pourquoi « Don Bosco nous le transmet comme façon de vivre et de travailler […] C’est un esprit qui imprègne nos relations avec Dieu, nos rapports personnels et notre vie de communauté, dans la pratique d’une charité qui sait se faire aimer » (Const. 20 ; [c’est moi qui souligne en caractères gras]). A mon avis, nous ne correspondrons jamais suffisamment au défi que nous présente cette manière de comprendre le “Système Préventif”.  

   Si Dieu “précède toute créature” par son Amour providentiel, cela s’est réalisé, dans une forme pleine, en Marie, la “pleine de grâce”. Qui dit “Grâce”, nous le savons bien, dit avant tout “Dieu lui-même” ; mais cette expression peut aussi souligner la plénitude de la gratuité de l’Amour de Dieu en Marie. Le texte de la déclaration dogmatique du bienheureux Pie IX le dit expressément. Il s’agit, au fond, de tout ce qu’affirme saint Jean : « Ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est lui qui nous a aimés » (1 Jn 4,10). Cela, nous pouvons l’appliquer, avant tout et dans une forme unique, également à Marie. Dans ce sens, il est beau de pouvoir la contempler, Immaculée, comme “le fruit le plus parfait du système prévenant/préventif de Dieu”. 

   Evidemment cela n’exclut pas la réponse humaine : au contraire, cela rend possible cette réponse et même l’ “exige”, comme l’a très bien souligné le Pape Benoît XVI : « Le Tout-puissant attend le "oui" de ses créatures comme un jeune marié celui de sa promise […] Sur la Croix c'est Dieu lui-même qui mendie l'amour de sa créature : Il a soif de l'amour de chacun de nous ».[12] Cela, nous pouvons l’appliquer, en tout premier lieu, à Marie. A ce sujet est intéressante la remarque d’un théologien spécialiste, Alois Müller : « Du point de vue historique, on ne parla pas d’abord, à dire vrai, de la conception immaculée de Marie, mais de l’absence de péché pendant sa vie »[13] : cela signifie que depuis toujours l’Eglise a vu dans la “pleine de grâce”, non seulement le don gratuit de Dieu, mais aussi la réponse, pleine et totale, de Marie.    

 

Auxiliatrice 

   Quant au titre d’ “Auxiliatrice” (il convient de le rappeler), lors du Concile Vatican II, il apparaît dans la Lumen Gentium avec d’autres titres qui honorent la Vierge Marie : vint ensuite s’ajouter à ces titres celui de “Mère de l’Eglise” que le Pape Paul VI attribua solennellement à Marie lors de la promulgation de cette Constitution dogmatique sur l’Eglise. Nous savons l’importance que le titre d’Auxiliatrice avait pour Don Bosco. Dans la Lettre déjà citée, don Egidio Viganò écrivait : “Il y a par ailleurs une raison tirée d’un aspect caractéristique de la dévotion même à la Vierge Auxiliatrice : il s’agit d’une dimension mariale qui est, par nature, envisagée précisément pour les temps difficiles. Don Bosco, s’adressant un jour à Don Cagliero, fit cette affirmation, devenue fameuse : « Marie veut que nous l’honorions sous le titre Auxilium Christianorum [SECOURS DES CHRÉTIENS] : les temps que nous vivons sont si tristes que nous avons vraiment besoin que la Très Sainte Vierge nous aide à conserver et à défendre la foi chrétienne »”.[14]  

   En continuant ses considérations, don Viganò envisageait les difficultés rencontrées à son époque, très différentes de celles que dut affronter notre Père ; mais différentes, sous de nombreux aspects, également de celles qui s’imposent à nous aujourd’hui : les temps changent à un rythme vertigineux, et déjà, tout autant, la culture vécue par les jeunes à laquelle, chaque jour, nous devons faire face. Il faut cependant souligner une chose : en invoquant Marie sous ce titre nous ne prétendons pas qu’elle nous aide et nous défende ‘contre’ quiconque. Si nous croyons que l’Incarnation du Fils de Dieu est le principe qui permet d’affirmer son union avec tout homme et toute femme du monde (cf. GS 22), quelle que soit leur situation, nous pouvons dire quelque chose de semblable au sujet de la Maternité universelle de Marie. 

   Cela, toutefois, ne nous conduit pas à ignorer tant de situations négatives  et tant de problèmes inquiétants ; pour faire face à cela, nous demandons son aide et sa protection, spécialement lorsque nous nous opposons au mal, au péché, à la “culture de mort” si contraire à la vie dont Marie, en tant que femme et en tant que mère, est symbole transparent et puissante protectrice. Avec la joie de pouvoir constater dans les différentes régions du monde la vitalité de notre charisme et ses effets bienfaisants, se fait jour la tristesse lorsque sont pris en considération les ravages provoqués par ces puissances négatives qui, au moyen d’actions, de personnes, de structures et d’institutions – toutes autant d’expressions du “mysterium iniquitatis” – attentent au bonheur et compromettent le salut de nos jeunes, spécialement de ceux qui sont les moins protégés. C’est surtout en leur faveur que nous demandons à Marie d’être Mère et Secours, “visage maternel de l’Amour de Dieu”. 

   Je pense que nous pouvons approfondir ce titre en cherchant une analogie avec celui de l’Immaculée précédemment pris en considération. Si la définition de l’Immaculée Conception réaffirme, au niveau dogmatique, tout ce que signifie pour Don Bosco le Système Préventif, serait-il exagéré de découvrir, dans le dogme de l’Assomption de Marie que proclama le Pape Pie XII en 1950, un rapport étroit avec le titre d’ “Auxiliatrice” ? Il convient de rappeler que l’Ascension de Jésus ne signifie pas son “détachement” d’avec le monde ou la négligence vis-à-vis de l’Eglise et de l’humanité ; bien contraire, elle signifie ce qui est souligné par les textes liturgiques :      

“il ne s’évade pas de notre condition humaine :  

 mais, en entrant le premier dans le Royaume, 

    il donne aux membres de son corps 

    l’espérance de le rejoindre un jour”.[15]  

   Ne pouvons-nous pas alors, d’une manière analogue, estimer que l’Assomption de Marie marque le commencement de sa protection et de son secours maternel en faveur de tous les chrétiens, et même de tous les hommes et de toutes les femmes du monde ? Cette manière de l’envisager, en plus de mettre notre dévotion à Marie au moyen des titres d’Immaculée-Auxiliatrice en relation avec le Magistère de l’Eglise, nous permet de comprendre pourquoi, aux yeux de Don Bosco, la solennité de l’Assomption était l’une de ses fêtes préférées, comme l’indiquait le texte des ‘Mémoires Biographiques de Don Bosco’, cité précédemment [voir note 10], et cela non seulement en raison de la coïncidence (plus symbolique que chronologiquement exacte) avec sa naissance, mais en raison de son rapport avec le titre d’ “Auxiliatrice” et du sens de sa dévotion. 

2.   MARIE IMMACULÉE AUXILIATRICE, DANS LA C0NGRÉGATION SALÉSIENNE, AUJOURD’HUI 

   Incontestablement l’intervention de Marie à l’origine et lors du premier développement de notre Congrégation continue, au long de l’histoire. Don Rua écrivait, en 1903 : « Je ne doute pas qu’avec l’augmentation parmi les Salésiens de la dévotion à Marie Auxiliatrice, iront aussi en croissant l’estime et l’affection à l’égard de Don Bosco, et tout autant l’ardeur pour en conserver l’esprit et en imiter les vertus ».[16] 

   Et de cela, je crois que nous sommes tous convaincus. Mais si c’est vrai, alors nous devons reconnaître qu’est nécessaire la réponse généreuse de fidélité dans la réalisation de notre mission. Nous pouvons nous demander : nous aussi, sommes-nous disposés, aujourd’hui, à faire en sorte que Marie Immaculée Auxiliatrice nous indique le champ de notre mission et continue à nous guider et à nous soutenir dans l’accomplissement de cette mission ? De cette façon nous réaliserions la réponse à son invitation : « Faites tout ce qu’Il vous dira » (Jn 2,5) et nous deviendrions des serviteurs des jeunes pour assurer la joie et la plénitude de vie en Dieu. 

   On ne peut pas le nier, et j’ai pu le constater avec une grande joie, partout où se trouvent les Salésiens la dévotion à Marie Auxiliatrice est encouragée. En aucune Province, il ne manque d’églises et de sanctuaires qui lui soient dédiés ; et c’est ainsi que le peuple chrétien nous identifie à ce titre marial, tout comme déjà, à l’époque de notre Père, on l’appelait : “la Vierge de Don Bosco”. Nous ne pouvons pas, cependant, nous contenter de ce qu’ont fait les confrères qui nous ont précédés, et nous ne pouvons pas non plus nous limiter à encourager d’une manière purement extérieure la dévotion mariale. En d’autres termes : notre œuvre d’évangélisation et d’éducation, surtout en faveur des jeunes les plus pauvres, laissés à l’abandon ou en danger, doit constituer une expérience concrète de l’Amour gratuit, prévenant et efficace que nous contemplons en Marie Immaculée Auxiliatrice, pour faire d’eux ses fils, comme elle eut à le demander au petit Jean dans le rêve. 

2.1   “Marie est présente parmi nous” (Const. 8) 

   En reconnaissant qu’il est impossible de donner en peu de pages une synthèse de ce que représente aujourd’hui, pour nous, la présence maternelle de Marie Auxiliatrice, ou les différentes expressions et manifestations de notre dévotion envers Elle, je me limite à exposer ce que sur Elle nous trouvons dans nos Constitutions, en cherchant à l’enrichir par la référence à la Parole de Dieu. 

   Sans aucun doute la fidélité à notre charisme, ou mieux à la volonté de Dieu dans la réalisation de la mission, passe par l’observance des Constitutions. A la demande : “Comment agirait Don Bosco, aujourd’hui ?” nous ne pouvons pas donner de réponses subjectives ou sentimentales, et moins encore, individualistes. Le problème est, plutôt, de mettre en pratique notre Règle de vie : “Si vous m’avez aimé dans le passé […] continuez à m’aimer à l’avenir par l’exacte observance de nos Constitutions” (Constitutions et Règlements SDB, Préambule). Il n’est pas superflu de rappeler ce que dit l’Exhortation apostolique post-synodale Vita Consecrata : « Quand l’Eglise reconnaît une forme de vie consacrée ou un Institut, elle confirme que dans le charisme spirituel et apostolique se trouvent toutes les conditions objectives pour atteindre la perfection évangélique personnelle et communautaire » (VC 93 ; c’est moi qui souligne en caractères gras). 

   Eh bien, dans nos Constitutions nous rencontrons de nombreuses références à Marie. En premier lieu, deux articles réservés entièrement à Elle (art. 8 et art. 92) auxquels j’ai déjà fait allusion plusieurs fois. L’article 92 correspond, dans les grandes lignes, au texte “ad experimentum” de 1972 ; par contre, quant à lui, l’article 8 est totalement nouveau, et correspond au but retenu pour la première partie des Constitutions. Cette section, qui comprend les articles allant du numéro 1 au numéro 25 (“Les salésiens de Don Bosco dans l’Église”), présente notre identité charismatique : avant de parler de ce que nous “faisons”, est défini qui nous sommes, dans l’Eglise et dans le monde, en faveur surtout des jeunes. 

   Et c’est justement dans le premier chapitre, dans lequel est présentée comme telle notre identité, que volontairement fut placé un article sur Marie Immaculée Auxiliatrice afin de souligner qu’Elle “fait partie”, pour ainsi dire, du patrimoine charismatique salésien. « Nous croyons que Marie est présente parmi nous et qu’elle continue sa “mission de Mère de l’Eglise et d’Auxiliatrice des chrétiens” [c’est Don Bosco lui-même que cite ici l’article 8] ». Dans notre dévotion filiale envers Elle, caractérisée par la ‘remise confiante entre ses mains’  (“Nous nous confions à elle”), nous contemplons en particulier son caractère d’ “humble servante en qui le Seigneur a fait de grandes choses”, et nous faisons une référence directe et immédiate au noyau et au cœur de notre mission : « pour devenir, parmi les jeunes, témoins de l’amour inépuisable de son Fils » (Const. 8 ; [c’est moi qui souligne en caractères gras]).    

2.2   “Nous contemplons et imitons…” (Const. 92) 

   L’article 92, au contraire, se trouve dans le contexte de la vie de prière, caractérisée par une expression qui renvoie immédiatement à son identité chrétienne : “en dialogue avec le Seigneur”. Dans ce contexte sont présentés les traits fondamentaux de la dévotion salésienne à Marie Immaculée Auxiliatrice.  

   Je voudrais, en premier lieu, m’arrêter à considérer les deux verbes par lesquels est définie cette dévotion : nous contemplons et imitons. Il me semble intéressant de comparer cette double caractéristique avec l’expérience d’une des plus grandes saintes des temps modernes, sainte Thérèse de Lisieux. Derrière un langage qui parfois peut s’avérer sentimental et même doucereux, nous trouvons une profondeur de vie chrétienne extraordinaire et, en particulier, ce que Hans Urs von Balthasar a situé comme attitude fondamentale de la petite sainte carmélite : sa passion pour la vérité, pour l’authenticité, son refus instinctif de toute fausseté[17], même (et surtout) dans le domaine religieux. En parlant de la dévotion à Marie, la petite sainte Thérèse, désormais à la fin de sa vie, affirmait : 

« Que les prêtres nous montrent donc [en Marie] des vertus praticables ! C’est bien de parler de ses prérogatives, mais il faut surtout qu’on puisse l’imiter. Elle aime mieux l’imitation que l’admiration, et sa vie a été si simple ! […] Que j’aurais donc voulu être prêtre pour prêcher sur la Sainte Vierge ! Une seule fois m’aurait suffi pour dire tout ce que je pense à ce sujet […] Il ne faudrait pas dire [sur elle] des choses invraisemblables ou qu’on ne sait pas […] Pour qu’un sermon sur la Ste Vierge me plaise et me fasse du bien, il faut que je voie sa vie réelle, pas sa vie supposée ; et je suis sûre que sa vie réelle devait être toute simple. On la montre inabordable, il faudrait la montrer imitable, faire ressortir ses vertus, dire qu’elle vivait de foi comme nous, en donner des preuves par l’Evangile […] On sait bien que la Sainte Vierge est la Reine du Ciel et de la terre, mais elle est plus Mère que reine »[18] [c’est moi qui souligne en caractères gras]. 

   Je crois pour nous salésiens, “hommes de synthèse”, plus que “d’exclusion”, il s’agit de ne pas opposer les deux attitudes (comme sans doute c’était nécessaire à l’époque et dans le milieu de la petite Sainte Thérèse), mais d’intégrer ensemble ces deux attitudes : de manière que la contemplation nous permette d’admirer en Marie “les merveilles de la grâce de Dieu” et en même temps nous pousse à l’imiter. En effet, en nous Dieu n’opère certainement pas de la “même” manière qu’en Marie ; ce qui, toutefois, ne signifie pas d’une manière différente : il s’agit plutôt d’une manière semblable

   En réalité, en contemplant dans les deux grands dogmes mariaux de l’Immaculée Conception et de l’Assomption ce que Dieu, dans l’infinie gratuité de son Amour, a réalisé en Marie, nous comprenons, dans la foi, ce que Dieu veut réaliser également en nous, si nous revivons les attitudes de la Mère de Dieu. Qu’il suffise de penser qu’« en Lui [Jésus], il nous a choisis avant la création du monde, pour que nous soyons, dans l’amour, saints et irréprochables sous son regard » (Ep 1,4) ; et que l’Assomption de Marie constitue “une garantie de consolation et d’espérance assurée pour le peuple de Dieu, encore en pèlerinage sur la terre” (cf. LG 68) : en Elle a été réalisé pleinement ce que Dieu veut réaliser également en nous, d’une façon semblable

   Il convient de nous arrêter un instant sur le concept d’ “imitation”. Pour plus d’un chrétien ce terme peut provoquer un certain malaise et même un certain rejet, parce qu’il semblerait se réduire à une répétition automatique d’actions et de paroles. Il ne s’agit pas de cela. L’authentique imitation est totalement différente : elle signifie accueillir les attitudes et les motivations essentielles, les assimiler personnellement et les mettre en pratique avec créativité. A propos de notre imitation du Christ, rappelons quelques textes pauliniens : il s’agit de penser comme le Christ (cf. 1 Co 2,16), d’avoir des sentiments comme ceux du Christ (cf. Ph 2,5), pour agir comme le Christ. C’est quelque chose de semblable que nous pouvons dire au sujet de notre contemplation et imitation de Marie Immaculée Auxiliatrice. 

   En prolongeant ces réflexions, nous trouvons dans le texte constitutionnel une autre expression-hendiadys pour caractériser notre dévotion mariale : « Nous avons pour elle une dévotion filiale et forte » (Const. 92 ; [c’est moi qui souligne les adjectifs en italique]). Cela nous invite à dépasser une certaine forme de dévotion purement sentimentale et donc faible, mais sans tomber dans une abondance de concepts aride et stérile. Le guide de lecture des Constitutions dit à leur sujet : “deux adjectifs qui indiquent en même temps la tendresse envers Celle qui est la « Mère aimable » et le courage de l’imiter dans son don total à la volonté de Dieu”.[19] 

   Enfin, dans cette même illustration de notre dévotion, l’article 92 termine : « nous célébrons ses fêtes pour nous inciter à l’imiter avec plus de conviction personnelle » [c’est moi qui souligne en caractères gras]. Il me semble que dans notre texte constitutionnel se tiennent dans un équilibre parfait la contemplation chargée d’admiration de ce que Dieu a réalisé en Marie et la stimulation à l’imiter filialement dans ses grandes vertus, surtout dans la triple attitude théologique et fondamentale : foi-espérance-charité

2.3   “Nous récitons chaque jour le chapelet”[20] (Const. 92) 

   Avant de parler plus spécifiquement de Marie considérée comme modèle de notre vie de foi-espérance-charité, je voudrais dire un mot sur notre prière mariale, en particulier sur le saint Rosaire. Au cours de ma vie salésienne, et plus encore en tant que Recteur majeur, j’ai pu constater, avec une grande joie et beaucoup d’admiration, la pratique du saint Rosaire de la part de nombreux confrères, surtout avancés en âge, “taxés d’une sainte exagération”, qui avec beaucoup de simplicité et de constance expriment de cette façon leur union à Dieu et leur amour envers la Très sainte Vierge Marie au long de la journée. Je voudrais inviter tous les confrères à continuer cette extraordinaire pratique de piété, non par torpeur spirituelle ou par “obligation”, mais en cherchant à en approfondir le sens et les motivations. 

   Avant tout, je crois qu’il s’agit d’une pratique qui harmonise dans un arrangement parfait la prière vocale avec la contemplation des mystères de la vie de Jésus, en compagnie et à l’imitation de Marie, qui « retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur » (Lc 2,19 ; cf. 2,51b).  

   Dans son Exhortation apostolique Marialis Cultus, Paul VI écrivait : « On a également ressenti comme un besoin plus impérieux la nécessité de redire, outre la valeur de l’élément de louange et d’imploration, l’importance d’un autre élément essentiel du Rosaire : la contemplation. Sans elle, le Rosaire est un corps sans âme, et sa récitation court le danger de devenir une répétition mécanique de formules […] Par nature, la récitation du Rosaire exige que le rythme soit calme et que l’on prenne son temps, afin que la personne qui s’y livre puisse mieux méditer les mystères de la vie du Seigneur vus à travers le Cœur de Celle qui fut la plus proche du Seigneur, et qu’ainsi s’en dégagent les insondables richesses (MC 47 ; [c’est moi qui souligne en caractères gras]).   

   Il est intéressant de faire remarquer qu’un secteur très important de la théologie actuelle, surtout dans le domaine de la Christologie et de la Mariologie, cherche à renouveler ce qui se tient à la base du saint Rosaire, à savoir : la “théologie des Mystères”. L’un de ses principaux représentants affirme : « Précisément, à l’époque moderne, a été exigée la reprise d’un ‘lieu’ de la théologie systématique des premiers temps, c’est-à-dire l’insertion des mysteria Christi, et donc de la christologie concrète, dans le traité christologique devenu de plus en plus abstrait ».[21] Et un peu plus loin, il insiste : « Le mouvement liturgique, le renouveau de la théologie dans l’esprit de la patristique (H. de Lubac, J. Daniélou, H. U. von Balthasar), la redécouverte de l’ecclésiologie dogmatique et sa synthèse lors du Concile Vatican II, de l’ ‘histoire du salut’ et d’une christologie dans le cadre de l’histoire du salut (O. Cullmann ; Constitution Dei Verbum de Vatican II) ; tout cela signifie que commence également une nouvelle manière de se tourner vers les ‘mystères’ du Christ. Toutefois, il semble qu’une barrière empêche au chrétien d’aujourd’hui la rencontre avec la personne du Christ dans ses mystères […] Nous devons reconquérir le mystère du Christ et chacun de ses mystères, à partir de l’héritage du passé, sur la base de fondements de nouveau structurés ».[22] 

   Nous espérons que cette petite motivation nous aidera à vivre, avec une fidélité créative, notre dévotion à Marie au moyen du saint Rosaire, et aussi à initier nos jeunes à cette forme si simple et si concrète de prière et de méditation. 

3.   MARIE, MODÈLE DE FOI, D’ESPÉRANCE ET D’AMOUR  

   Etant donné la richesse et la diversité des attitudes de Marie présentées à notre contemplation et offertes à notre imitation (tant dans l’article 92 des Constitutions que dans quelques autres qui mentionnent la Mère de Dieu), il est opportun de les rassembler autour des trois vertus théologales, pour les mettre après en rapport avec les trois valeurs évangéliques : l’obéissance, la pauvreté et la chasteté ; c’est pourquoi nous avons recours à la réflexion biblique, puisque – Paul VI le rappelait dans l’Exhortation apostolique déjà citée Marialis Cultus : « La nécessité d’une empreinte biblique dans toute forme de culte est comprise aujourd’hui comme un postulat général de la piété chrétienne […] Le culte rendu à la Vierge ne peut être soustrait à ce courant général de la piété chrétienne, bien plus, il doit s’en inspirer tout particulièrement pour acquérir une vigueur nouvelle et un profit assuré » (MC 30). 

   Commençons par une remarque de caractère général : il est intéressant de vérifier l’importance que revêt la personne de Marie, dans le développement diachronique du Nouveau Testament. Le parcours débute par les textes venus en premier, à savoir les lettres de Saint Paul et l’évangile selon saint Marc, qui ne font à propos de Marie que quelques références marginales, en passant ensuite par Matthieu et Luc qui, à partir de positions indépendantes (sur cette question plus encore qu’en d’autres !) réfléchissent tous deux sur les origines humaines de Jésus en rapport étroit avec sa mère, Marie ; jusqu’à arriver à la personne de la Femme, nouvelle Eve, dans l’œuvre de Jean : le quatrième évangile et l’Apocalypse. Nous pourrions affirmer que, dans la mesure où la communauté chrétienne, éclairée par l’Esprit Saint, réfléchit plus en profondeur sur le mystère du Christ, elle découvre aussi, progressivement, l’importance de Marie.  

3.1   « Bienheureuse celle qui a cru » (Lc 1,45) 

   « Nous contemplons et imitons sa foi », dit l’article des Constitutions que nous sommes en train de prendre en considération. Et dans le contexte de l’éducation de nos jeunes à la foi, nous lisons dans l’article 34 : «  La Vierge Marie est maternellement présente sur ce chemin. Nous la faisons connaître et aimer comme Celle qui a cru » (Const. 34). Il est une demande que ce texte nous pose immédiatement : suscitons-nous chez nos jeunes, garçons et filles, une dévotion à Marie qui mette au premier plan sa foi ?  

   La foi, nous le savons, est l’attitude fondamentale du croyant, puisque, ainsi que le dit la lettre aux Hébreux, « sans la foi, il est impossible d’être agréable à Dieu » (He 11,6). Elisabeth appelle Marie “la croyante” par excellence, en se félicitant à ce sujet, et en la proclamant “bienheureuse”. Cet éloge renvoie au moment de la vie de Marie que nous pouvons appeler un ‘élément discriminant’ [le mot utilisé en italien est ‘spartiacque’, à savoir, un sommet, une ligne de partage des eaux] : le moment sous-entendu est ici l’Annonciation. C’est dans cette circonstance que Marie, tandis qu’elle se rend compte que Dieu a un projet merveilleux sur elle, la “pleine de grâce” (aucune traduction n’épuise la richesse du mot grec utilisé par Luc [1,28], kekharitôménè ![participe passé d’un verbe signifiant : favorisée, comblée de grâce, ‘qui a reçu la faveur de’, ‘pleine de grâce’ ]), est invitée à collaborer librement avec Lui. La demande qu’elle adresse à l’ange Gabriel : « Comment cela va-t-il se faire, puisque je suis vierge ? » n’est en rien une objection ou l’indice d’un doute, mais plutôt l’expression du désir de répondre le plus consciemment et librement qu’il soit possible à cette invitation divine, en y apportant un plein assentiment. Exprimé d’une manière paradoxale, Marie accepte librement et joyeusement (le subjonctif [Lc 1,38] est le mode du souhait pour un verbe !) de devenir la “servante” du Seigneur : « Que tout se passe pour moi selon ta parole ». 

   Je voudrais souligner quelques aspects que nous découvrons dans ce texte évangélique, placé précisément au moment de l’accomplissement du temps (cf. Ga 4,4 ; [Mc 1,15]) : 

     –  La foi de Marie est, avant tout, confiance en Dieu. Comme je l’ai dit dans une autre occasion : “Marie ne met pas sa confiance dans le plan de Dieu, mais plutôt dans le Dieu du plan”. La foi n’est pas, en premier lieu, l’acceptation de contenus objectifs que Dieu nous révèle, mais une adhésion inconditionnée, typique de l’amour, à Lui et à ce qu’Il veut de nous. “Demande-moi n’importe quoi et, moi, je l’exécuterai” est une des expressions typiques de l’amour, même au niveau humain ; à plus forte raison dans la relation de la personne avec Dieu. Quelque chose de semblable se produit dans notre vie : nous ne mettons pas notre confiance en Dieu parce que nous connaissons déjà au préalable son projet sur nous, mais pour le fait que c’est Lui qui nous invite à nous remettre entre ses mains, comme un enfant dans les bras de sa mère.     

     –  La foi de Marie s’exprime et se réalise concrètement dans son obéissance. Dans l’histoire du salut, les grands croyants sont d’authentiques personnes obéissantes : à commencer par notre “père dans la foi”, Abraham, jusqu’à atteindre un sommet dans Marie. Saint Paul présente sa vocation apostolique de la façon suivante : « Par lui [Jésus] nous avons reçu la grâce d’être apôtre pour conduire à l’obéissance de la foi » (Rm 1,5 ; [c’est moi qui souligne en italique dans la citation]). Une foi qui ne conduit pas à rechercher la volonté de Dieu pour ensuite la mettre en pratique dans la vie, n’est pas authentiquement chrétienne, car elle tombe dans un intellectualisme stérile ou dans une attitude velléitaire sans conclusion utile.  

     –  En latin il y a une convergence significative entre trois mots : fides [foi] – fiducia [confiance] – fidelitas [fidélité]. La foi entendue comme confiance qui porte à obéir à Dieu débouche, avec le cours du temps, et se vérifie dans la fidélité : surtout dans les moments du choix à opérer : ou bien “on vit de foi” ou bien tout s’écroule et se brise. Dans ce sens, le même article des Constitutions [92] nous invite à contempler en Marie “sa fidélité à l’heure de la croix”.     

   C’est justement cette foi-confiance qui, ayant été traduite en obéissance, constitue le chemin que Marie parcourt de l’Annonciation à Nazareth, jusqu’à Jérusalem, sur le Golgotha, au pied de la Croix. Un chemin sans nul doute difficile et douloureux. Car nous devons le reconnaître : accepter inconditionnellement Dieu dans sa vie personnelle n’a absolument pas facilité les affaires pour Marie, humainement parlant ; au contraire, cela les a terriblement compliquées. Je souligne deux aspects typiques de l’expérience de foi de Marie : 

     1)  Toutes les attentes humaines (à commencer par son projet de vie avec Joseph !) semblent échouer : la naissance du Fils dans un lieu où vivent les animaux « parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans la salle d’hôtes » (Lc 2,7) ; la douloureuse prophétie de Syméon 40 jours à peine après la naissance du Fils ; la scène des douze ans, à Jérusalem, dont l’Evangile dit : « Mais eux ne comprirent pas ce qu’il leur disait » (Lc 2,50). Ainsi, dans une Lettre, j’écrivais il y a quelques années : « Justement parce que dans le rapport avec Dieu, c’est toujours Lui qui prend l’initiative et fixe le temps et les buts, la relation ne s’avère jamais identique à elle-même. Marie l’apprit bientôt : au moment de donner le jour à son fils, ce qu’on disait de lui lui était incompréhensible (Lc 2,18-19) ; plus on lui annonçait l’avenir de son fils (Lc 2,34-35), et moins cela coïncidait avec ce qui lui avait été dit lors de l’annonciation (Lc 1,30-33.35). La perte de Jésus, jeune garçon, dans le temple est un signe prémonitoire d’une voie encore plus douloureuse : Elle devra vivre chez elle avec un fils qui sait qu’il est Dieu, mais qui lui est pendant un temps encore soumis (Lc 2,49-51). Il n’y a pas lieu de s’étonner si Marie, n’étant pas capable de comprendre, “retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur” (Lc 2,19.51) ».[23]  

     2)  Mais, surtout, la relation elle-même de Jésus avec sa Mère manifeste le chemin de foi de Marie : il semble que le Fils s’éloigne de plus en plus d’elle, pendant la vie publique ; et nous rencontrons même des textes qui donnent l’impression que Jésus “relativise” cette maternité humaine : qu’il suffise de rappeler Mc 3,31-35 (progressivement “atténué” par Mt 12,46ss et Lc 8,19-21) et Lc 11,27-28 : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui l’observent ». Il ne s’agit pas en termes absolus d’un mépris vis-à-vis de la Mère, mais plutôt d’en montrer la vraie grandeur, en tant que modèle de quelqu’un qui “écoute la parole de Dieu et la met en pratique” ; mais ne peut pas être mis en doute le prix qu’elle a dû payer dans ce processus de croissance dans la foi. Et c’est précisément parce que personne n’a été, comme elle, si “proche” du Fils de Dieu fait Homme, qu’il a été si douloureux de vivre ce fait d’être progressivement éloignée de son “fils”, pour pouvoir grandir de plus en plus dans la foi mise dans le “Fils” avec la majuscule, dans le Fils de Dieu.      

   Toutefois, en rappelant les paroles d’Elisabeth, la foi, dont Marie est un modèle qui ne peut être égalé, est source de félicité. Nous trouvons ici une charmante possibilité d’inclure la première “béatitude” de l’Evangile (exprimée certainement avant celles que présentent les évangiles dans le sermon sur la montagne !) dans la dernière, qui apparaît en Jn 20,29 : « Bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru ». En réalité, la béatitude de la foi rend possibles toutes les autres : sans elle il serait absurde de proclamer que sont heureux les pauvres, ceux qui souffrent, ceux qui sont méprisés… Il y a une étroite continuité entre la première béatitude, au singulier, et la dernière, au pluriel ; presque comme pour dire : “bienheureux ceux qui ressemblent à Marie…” 

   Il y a une petite nuance que je tiens à faire observer. La traduction des paroles d’Elisabeth [soulignées dès le texte italien en italique, puis dans le texte français en caractères gras] oscille entre deux sens, apparemment semblables, mais en réalité très différents : “Bienheureuse celle qui a cru qu’il y aura l’accomplissement de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur” ou “Bienheureuse celle qui a cru, parce qu’il y aura l’accomplissement de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur”. [Ou, plus clairement et fortement exprimé : “Celle qui a cru est bienheureuse, parce qu’il y aura l’accomplissement de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur”. La deuxième version va plus loin que la première : “Bienheureuse parce que Marie a cru à l’accomplissement de tout ce qui lui a été dit, certes ; mais, davantage encore, l’accomplissement lui-même {à la venue duquel elle a cru} est, dans son fait et dans son contenu, ce qui peut la rendre bienheureuse : elle a eu raison d’avoir cru en s’appuyant sur sa foi]. La version qui, sans aucun doute, correspond mieux à la réalité, dans la vie de Marie et aussi dans la nôtre, est la deuxième : nous sommes heureux parce que nous croyons que s’accomplira ce en quoi nous croyons en raison de la foi. Mais également ici nous devons ajouter : pas selon nos attentes, mais selon le projet de Dieu, accueilli pleinement dans l’ “obéissance de la foi”, fondement de notre obéissance consacrée. 

3.2   “Celle qui a cru, qui vient en aide et qui infuse l’espérance” (Const. 34)  

   D’une manière significative, dans le texte des Constitutions sont intimement unies, en Marie comme dans la vie de tout chrétien, la foi et l’espérance, bien qu’elles soient par elles-mêmes distinctes, en tant que la foi est basée sur la réalité historique de Jésus de Nazareth, le Fils de Dieu fait Homme, tandis que l’espérance regarde vers l’avenir : « Car nous avons été sauvés, mais c’est en espérance. Or voir ce qu’on espère, ce n’est plus espérer » (Rm 8,24).  

   Cette différence peut conduire à séparer les deux attitudes, en produisant la nostalgie du passé, qui paralyse vis-à-vis de l’avenir. Dans la Lettre de convocation du CG26, j’écrivais : « Un défi, ressenti souvent comme une menace, concerne l’incertitude de l‘avenir de la vie consacrée, surtout en raison des points d’interrogation qui sont posés sur sa survivance dans certaines zones géographiques. La diminution en nombre, l’absence de vocations, le vieillissement créent dans les Congrégations un manque de perspectives, une nécessité de lourdes réorganisations, une recherche de nouveaux équilibres culturels. A cela s’ajoutent parfois une faible vitalité, des fragilités dans la vocation, de douloureux abandons. Tout cela favorise une absence de motivation, du découragement et de la paralysie. Dans ces conditions il est malaisé de trouver une stratégie d’espérance, qui puisse ouvrir des horizons, offrir des chemins et assurer le gouvernement ».[24] [c’est moi qui souligne ‘gouvernement’ en italique]. 

   Comme l’indiquait le programme du CG26, “réveiller le cœur de chaque salésien”, il s’agit de “vivre de notre foi” (cf. Ha 2,4 ; Rm 1,17 ; Ga 3,11 ; He 10,38) pour alimenter ainsi l’espérance, de manière à rendre possible la charité pastorale. Le grand danger de notre époque n’est pas tant la perte de la foi que plutôt l’affaiblissement de l’espérance, l’incapacité de ‘rêver’ un avenir prometteur dans la réalisation de notre mission avec les jeunes. Il peut nous arriver ce qui se produisit pour Gédéon ; il croyait sans le moindre doute en tout ce qui constituait la foi du peuple dans le passé, mais ce passé ne lui infusait en aucune manière le courage pour l’avenir, c’était plutôt le contraire : 

   “L’ange du Seigneur lui apparut et lui dit : « Le Seigneur est avec toi, vaillant guerrier ! » Gédéon lui dit : « Pardon, mon seigneur ! Si le Seigneur est avec nous, pourquoi tout cela nous est-il arrivé ? Où sont donc toutes les merveilles que nous racontaient nos pères en concluant : ‘N’est-il pas vrai que le Seigneur nous a fait monter d’Egypte ?’ Or maintenant, le Seigneur nous a délaissés en nous livrant à Madiân ». (Jg 6,12-13).

   C’est justement lorsque nous vivons des moments difficiles que Marie Auxiliatrice, “Notre-Dame des temps difficiles”, se montre une Mère qui “infuse l’espérance”. Quand nous parcourons à nouveau le chemin de foi de Marie, nous découvrons qu’en réalité en jeu est précisément l’espérance. Elle pouvait ressentir la tentation de penser : “Est-ce que tout cela n’aura pas été un rêve, un beau rêve certes, mais qui s’est évanoui devant la dureté de la réalité présente ?”. Benoît XVI écrit dans son Encyclique sur l’espérance, en s’adressant à Marie : 

« Quand ensuite commença l'activité publique de Jésus, tu as dû te mettre à l'écart, afin que puisse grandir la nouvelle famille, pour la constitution de laquelle Il était venu et qui devait se développer avec l'apport de ceux qui écouteraient et observeraient sa parole (cf. Lc 11,27s.) […] Ainsi tu as vu le pouvoir grandissant de l'hostilité et du refus qui progressivement allait s'affirmant autour de Jésus jusqu'à l'heure de la croix, où tu devais voir le Sauveur du monde, l'héritier de David, le Fils de Dieu mourir comme quelqu'un qui a échoué, exposé à la risée, parmi les délinquants […] L'épée de douleur transperça ton cœur. L'espérance était-elle morte? […] Dans cette foi, qui était aussi, dans l'obscurité du Samedi Saint, certitude de l'espérance, tu es allée à la rencontre du matin de Pâques […] Ainsi tu demeures au milieu des disciples comme leur Mère, comme Mère de l'espérance. Sainte Marie, Mère de Dieu, notre Mère, enseigne-nous à croire, à espérer et à aimer avec toi ».[25] 

   Si précédemment on parlait de “béatitude de la foi”, à présent nous pouvons parler d’une “béatitude de l’espérance”, que Marie, elle aussi, fait sienne : “Heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi !” (Mt 11,6). La caractérisation que saint Paul fait d’Abraham, en affirmant qu’ “espérant contre toute espérance, il crut” (Rm 4,18), peut être appliquée, à plus forte raison, à Marie : d’une part, parce tout le texte parle de la foi en Jésus Ressuscité (cf. Rm 4,24-25) et, d’autre part, parce que, encore plus que dans le cas d’Abraham, Marie affronte une réalité devant laquelle – humainement parlant – il n’y a pas de place pour l’espérance, à savoir la mort. 

   Il y a un texte très beau, sous forme de prière, que le Cardinal Carlo Maria Martini a offert à son Archidiocèse à l’occasion de l’an 2000. Il vaut la peine de le lire et de le méditer ; je cite ici quelques paragraphes plus significatifs. 

« O toi, Marie, tu as appris à attendre et à espérer. Tu as attendu avec confiance la naissance de ton Fils annoncée par l’ange, tu as persévéré à croire à la parole de Gabriel même dans les temps bien longs qui ont suivi où il ne se produisait rien, tu as espéré contre toute espérance sous la croix et jusqu’au sépulcre, tu as vécu le Samedi saint en infusant l’espérance aux disciples éperdus et désappointés. Tu obtiens pour eux et pour nous la consolation de l’espérance, celle que l’on pourrait appeler ‘consolation du cœur’ […] O toi, Mère de l’espérance, tu as patienté avec paix pendant le Samedi saint et tu nous enseignes à faire attention avec patience et persévérance à ce que nous vivons en ce samedi de l’histoire, quand beaucoup, même chrétiens, sont tentés de ne plus espérer dans la vie éternelle et pas davantage dans le retour du Seigneur […] Notre peu de foi pour lire les Signes de la présence de Dieu dans l’histoire se traduit en impatience et en fuite, exactement comme il se produisit pour les deux hommes d’Emmaüs qui, tout en étant mis en présence de quelques éléments leur indiquant le Ressuscité, n’eurent pas la force d’attendre le développement des événements et s’en allèrent de Jérusalem (cf. Lc 24,13ss]. Nous te prions, ô Mère de l’espérance et de la patience : demande à ton Fils d’avoir miséricorde de nous et de venir nous chercher sur la route de nos fuites et impatiences, comme il a fait avec les disciples d’Emmaüs. Demande qu’une fois encore sa parole réchauffe notre cœur (cf. Lc 24,32) ».[26] 

    Si la foi a un rapport intime avec l’obéissance et s’exprime en elle, est-ce que nous ne trouvons pas également un rapport étroit entre espérance et pauvreté ? En réalité, peut “espérer” seulement celui qui ne se sent pas satisfait ; et espère vraiment seulement celui qui sait que “ce qui est plus important doit encore venir”. 

   D’une manière significative, toutes les béatitudes nous projettent vers l’avenir des promesses ; en même temps elles deviennent de sérieux avertissements (et pas seulement des menaces) pour celui qui, ayant tout, se ferme à l’avenir indiqué par l’espérance (cf. Lc 6,24-26). En d’autres termes, peut nourrir de l’espérance seulement celui qui reconnaît sa pauvreté et cultive en lui-même un cœur de pauvre ! Mais cette attitude intérieure ne provient pas de la conscience du manque des biens personnels, mais de la grandeur de ceux qui vivent une attente. C’est Dieu, attendu comme Bien Suprême, qui nous rend pauvres et, donc, comblés d’espérance. 

   Je pense qu’ici se trouve un très riche filon à exploiter en contemplant notre Père Don Bosco, dont la foi inébranlable dans la providence de Dieu et dans la protection maternelle de Marie se manifeste dans une extraordinaire capacité d’espérance : non pas au sens passif d’ “attendre” que les choses se produisent, mais au sens de se mettre à l’œuvre pour que “les choses arrivent”, preuve sans équivoque de son amour pastoral (dont nous parlerons par la suite). En Don Bosco nous trouvons une extraordinaire capacité de transformer les difficultés et les obstacles en défis et en motivations pour continuer à aller de l’avant. En authentique fils de Don Bosco, le salésien « ne se laisse pas décourager par les difficultés […] refuse de gémir sur son temps » (Const. 17) et, en tant qu’éducateur et apôtre, il « annonce aux jeunes “des cieux nouveaux et une terre nouvelle”, en stimulant en eux les engagements et la joie de l’espérance » (Const. 63). 

3.3   “Marie, “modèle de charité pastorale” (Const. 92)  

   Si des trois vertus théologales « la plus grande d’entre elles, c’est la charité » (1 Co 13,13), il n’y a aucun doute : c’est à elle que conduisent la foi et l’espérance, et sûrement Marie est de façon éminente un exemple et un modèle d’amour. En reprenant les mots employés par Hans Urs von Balthazar dans le titre de son fameux livre, “L’amour seul est digne de foi”, nous pouvons les appliquer en premier lieu à la Très sainte Vierge : ce n’est que l’Amour de Dieu qui donne du sens à sa foi et alimente son espérance. 

   Les expressions de nos Constitutions à ce sujet sont, même si elles sont brèves, particulièrement significatives. Avant tout, en rapport à Dieu : « Marie Immaculée et Auxiliatrice nous éduque à la plénitude de la donation au Seigneur » (Const. 92). Cette attitude théologale est, toutefois, inséparable de l’amour du prochain : « nous contemplons et imitons […] sa sollicitude pour les démunis », elle « nous remplit de courage au service de nos frères », « elle est modèle de prière et de charité pastorale » (Const. 92). 

   Les références évangéliques sont connues : en premier lieu le rapport intime (et pas seulement parce que dans le texte de Luc les deux scènes se suivent) entre l’expérience de Dieu vécue lors de l’Annonciation et le voyage qu’ “en hâte” Marie accomplit pour rendre visite et porter ses services à sa parente Elisabeth. Bien plus : le “signe” que l’ange Gabriel donne à la Vierge n’est pas tant une confirmation théorique capable de convaincre, au point d’atténuer sa confiance en Dieu, que plutôt une invitation à la mission, “à se mettre en route”, pour apporter à Elisabeth et à sa famille (y compris le bébé, pas encore né, Jean-Baptiste) Celui qui est Porteur de Joie, Jésus.[27]  

   En contemplant “la sollicitude pour les démunis” vécue par Marie, nous pensons spontanément au récit des noces de Cana, dans l’évangile selon saint Jean. Sans rien enlever à la valeur symbolique et théologique du premier “signe” accompli par Jésus d’après le quatrième évangile (valeur soulignée déjà par les premiers Pères de l’Eglise et jusqu’aux derniers exégètes et spécialistes d’étude) nous ne devons pas ignorer sa signification plus simple et immédiate. En lui nous découvrons non seulement la sollicitude et l’empressement à propos des nécessités d’autrui, mais aussi la délicatesse de Marie, aussi bien vis-à-vis des responsables de la situation, qu’à l’égard de Jésus lui-même. Et il n’est pas superflu de souligner l’aspect “salésien” de ce miracle : le premier “signe” de Jésus est dédié à la joie de la fête.  

   Mais, surtout, sur cet aspect central de la vie de Marie et de tout chrétien, nous ne pouvons pas nous limiter à des citations isolées ou à des aspects fragmentaires. « Car elle s’est manifestée, la grâce de Dieu, source de salut pour tous les hommes » (Tt 2,11) ; « Apparurent la bonté de Dieu notre Sauveur et son amour pour les hommes (philántrôpía, dans le texte grec) » (Tt 3,4). Si nous prenons au sérieux le fait que le plan de Dieu n’est pas autre chose que la manifestation pleine et définitive de son Amour, et si Marie a collaboré d’une manière singulière à notre salut, il faut approfondir cette collaboration dans la perspective de l’Amour. 

   A raison la théologie actuelle insiste, en partant du témoignage unanime du Nouveau Testament, pour placer l’origine de notre salut dans la Volonté amoureuse du Père, qui par l’œuvre de l’Esprit Saint nous a envoyé son Fils, né de Marie ; et elle met beaucoup en relief le caractère trinitaire du Mystère Pascal. Avec émerveillement et joie l’Annonce Pascale [Chant de l’Exultet], en s’adressant au Père, proclame (dans une évocation de Rm 8,32) : 

   Merveilleuse condescendance de ta grâce ! 

   Imprévisible choix de ton amour : 

   Pour racheter l’esclave, tu livres le Fils. 

   Sous cet aspect, à la “kénose” [anéantissement] du Fils, qui se “dépouille” de sa condition divine, en prenant la condition humaine, en devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix (cf. Ph 2,5-8) correspond la “kénose ”du Père, qui nous donne tout en Lui (cf. Rm 8,32).  

   Au moment “crucial” de la vie de Jésus, lorsque, « ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, [il] les aima jusqu’au bout » (Jn 13,1), vu que « Nul n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime » (Jn 15,13), nous trouvons Marie au pied de la croix : il s’agit de trois versets d’une densité surprenante (Jn 19,25-27). 

   Nous sommes habitués – avec raison – à considérer ce texte comme le “testament” de Jésus, qui confie sa Mère au disciple bien-aimé, symbole de tous ceux (hommes et femmes) qui croient en Lui : « Voici ta mère » ; et cela nous remplit d’une joie extraordinaire. Mais ce dont on ne tient pas toujours compte, c’est ce que cela suppose : en disant à sa Mère : « Femme, voici ton fils », il est en train de l’inviter à partager pleinement son propre renoncement (“kénose”), son dépouillement total. En effet, le plus dur sacrifice que l’on puisse demander à une mère, est qu’elle accepte un autre en échange de son propre fils. Ici se présente à son point le plus radical l’ensemble ‘foi, espérance (contre toute espérance) et amour’ de la très sainte Vierge Marie. J’ose reporter sur la Mère du Seigneur l’expression de l’évangile selon saint Jean (Jn 3,16) : “Marie a tant aimé le monde qu’elle a donné son Fils”. 

   De même que pour les deux autres vertus théologales, nous trouvons ici la signification la plus profonde et enrichissante de notre chasteté consacrée. Parler de chasteté ne signifie pas, avant tout, parler de “renoncement” ; mais plutôt – comme dit l’article 63 de nos Constitutions – d’ “amour devenu don”, en suivant l’exemple de notre Père : « Don Bosco a vécu la chasteté comme un amour sans limites pour Dieu et pour les jeunes » (Const. 81). Je voudrais conclure cette section avec l’une des expressions les plus belles de notre Règle de Vie : le salésien « recourt avec une confiance filiale à Marie Immaculée et Auxiliatrice, qui l’aide à aimer comme aimait Don Bosco ». (Const. 84 ; [c’est moi qui souligne en caractères gras]). 

4.   “L’ESPRIT SAINT SUSCITA, AVEC L’INTERCESSION MATERNELLE DE MARIE, SAINT JEAN BOSCO” (Const. 1) 

   Dans le “Credo” salésien, qui reflète nos plus profondes convictions, la relation entre l’Esprit Saint et Marie est insécable. Cela répond pleinement à la Révélation biblique du Nouveau Testament, dans lequel nos trouvons, en premier lieu, une “inclusion pneumatologique” [union de deux scènes pour former un tout à propos de l’Esprit] significative. En effet, le premier et le dernier textes dans lesquels Marie apparaît (Lc 1,35 ; Ac 1,14) ont, d’une certaine manière, pour “protagoniste” l’Esprit Saint. Dans le premier il est affirmé que l’Esprit est celui qui rend possible l’incarnation du Fils de Dieu : « L’Esprit Saint viendra sur toi et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre » ; c’est pourquoi, dans la profession de foi de l’Eglise, nous proclamons : “Par l’Esprit Saint, il a pris chair de la Vierge Marie, et s’est fait homme”. Dans le dernier – au livre des Actes – il est indiqué qu’après la mort et la résurrection du Seigneur Jésus, la communauté apostolique et les “frères de Jésus” (Ac 1,14 ; cf. Ap 12,17) étaient en attente du Paraclet, rassemblés autour de Marie. 

   L’un des insignes maîtres fondateurs de notre Université de Rome, le P. Domenico Bertetto a écrit au sujet de Marie :

« Dans sa vie nous pouvons remarquer trois épiphanies de l’Esprit, accompagnées d’une particulière efficacité de sanctification : l’Immaculée Conception, qui, dès le premier instant de sa vie terrestre, fait de la Personne de la future Mère de Dieu un Temple de l’Esprit Saint ; celui-ci demeure en Elle pour la préparer à sa future mission ; l’Annonciation, dans laquelle la Très sainte Vierge Marie est prise, telle une nouvelle Arche de l’Alliance, sous l’ombre de l’Esprit Saint en vue de la conception humaine du Fils de Dieu ; la Pentecôte, dans laquelle Marie implore, et elle en bénéficiera effectivement, l’effusion visible de l’Esprit Saint, âme du Corps Mystique ».[28]  

   Il est une interprétation qui remonte aux Pères de l’Eglise, en référence au texte de Jn 19, selon laquelle “l’Eglise naît au pied de la croix”. Jésus, en mourant, “transmit l’Esprit” (parédôken tò pneũma), en unissant, de cette façon, Pâques et Pentecôte ; nous trouvons ici, de nouveau, Marie, Mère de Jésus et Mère de l’Eglise, cette dernière étant représentée par le “disciple bien-aimé”. 

   Il me plaît de prendre en considération cette relation entre l’Esprit Saint et Marie à la lumière d’un autre texte de nos Constitutions, l’article 98. C’est l’unique mention de la Très sainte Vierge Marie dans le contexte de la formation ; cette dernière, il convient de le rappeler une fois encore, ne se rapporte pas à une étape de la vie (la “formation initiale”) et il ne s’agit pas d’une “dimension” parallèle à d’autres, mais elle les englobe toutes : il s’agit de comprendre la vie entière du salésien, dans toutes ses dimensions, sous l’angle de la formation, ce qui veut dire de la configuration au Christ Pasteur et Educateur, à la manière de notre Père (tout salésien est “éclairé par la personne du Christ et par son Evangile vécu selon l’esprit de Don Bosco” [Const. 98]). 

   Il est important de remarquer que le texte de l’article 98 présente les deux principales caractéristiques de notre charisme : éducateur pasteur des jeunes, avant de mentionner les deux façons de vivre la même vocation consacrée salésienne à savoir la façon laïque et la façon sacerdotale. Parfois il peut y avoir un malentendu néfaste à ce sujet, comme si, seul, le salésien prêtre était pasteur et que le salésien coadjuteur au contraire était seulement éducateur : cela attente directement à l’identité elle-même de l’ “être salésien” ! 

   Dans ce contexte, la mention de Marie, précisément en tant que Mère et Maîtresse de vie, non seulement évoque le rêve des neuf ans et sa présence dans la vie de Don Bosco, mais va beaucoup plus loin : elle se rapporte à la mission fondamentale de Marie, en tant que Mère et Maîtresse de vie de Jésus, le Fils de Dieu fait Homme. Le texte semble faire allusion à la “gestation” du salésien (“il s’efforce de devenir”) en tant que tel : ainsi que Marie, par l’action de l’Esprit Saint, mit au monde le Sauveur, elle mettrait au monde chacun de nous, par l’action de l’Esprit Saint, comme éducateurs pasteurs des jeunes. 

5.   CONCLUSION 

   Je désire conclure cette lettre en invitant la Congrégation, et chaque confrère en particulier, à méditer, et à “incarner” dans sa vie, la prière que chaque jour nous adressons à la Très sainte Vierge Marie. Elle constitue un texte précieux, un vrai programme de vie, qui nous aide à renouveler quotidiennement le sens de notre vie salésienne sous un “angle marial”. C’est une prière à la fois simple et profonde dans laquelle, tandis que nous professons notre amour “filial et fort” pour Elle, nous nous engageons à mettre en pratique le “programme” de notre vocation : la mission salésienne. 

   En partageant l’insistance (théologiquement fondée) du P. Egidio Viganò, mon cher prédécesseur, sur le sens de la consécration comme œuvre exclusive de Dieu et non comme action humaine, pas même dans la relation avec Lui (cf. Const. 24 : “Tu m’as consacré à Toi [……] moi, […], je m’offre totalement à Toi”) je rappelle qu’ici il ne s’agit pas d’une prière de consécration à Marie, mais d’une remise affectueuse entre ses mains, comme un petit enfant qui s’abandonne entre les tendres bras de sa Mère.  

   Dans cette invocation quotidienne adressée à Marie Immaculée et Auxiliatrice (cf. Const. 92), nous rappelons le titre que le Pape Paul VI attribua solennellement à Marie lors du Concile Vatican II : “Mère de l’Eglise”. Dans l’Eglise, l’Esprit Saint a suscité, “avec l’intervention maternelle de Marie” (Const. 1), Don Bosco et, par l’intermédiaire de ce dernier, la Congrégation Salésienne et la Famille Salésienne. Comme elle le fut pour notre Père, Marie continue à être pour nous “une inspiratrice et un soutien” (dans l’art 8 des Constitutions nous lisons : elle a indiqué à Don Bosco son champ d’action – elle l’a constamment guidé et soutenu). Il ne s’agit donc pas uniquement d’une attitude de dévotion personnelle – sans aucun doute louable et recommandable – mais de la contemplation de Marie dans le plan de salut de Dieu et, en particulier, de la mise en pratique de notre mission. Puis [dans la formulation italienne] nous promettons à Marie de “vouloir toujours travailler, fidèles à la vocation salésienne, à la plus grande gloire de Dieu et au salut du monde” [dans la formulation française : “nous te promettons de travailler toujours à la plus grande gloire de Dieu et au salut du monde”]. 

   La mission ne consiste pas à “faire des choses”, ne se réduit pas au fait de se prodiguer d’une manière générale, vague et imprécise pour la promotion des jeunes, surtout des plus pauvres ; il s’agit, réellement, de porter le souci et de prendre soin de l’authentique “promotion intégrale”, dans la perspective de la mission apostolique, qui se fixe comme but ultime leur salut (cf. Const. 12). “La plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes” : c’est ce que je rappelais dans la lettre de convocation au CG26 comme “le secret [de Don Bosco] au sujet des finalités de son action : « Lorsque je me suis donné à cette part du Ministère Sacré, j’entendis affecter chacune de mes fatigues à la plus grande gloire de Dieu et en faveur des âmes, j’entendis m’employer à faire de bons citoyens sur cette terre, pour qu’ensuite ils fussent un jour de dignes habitants du ciel »”.[29] Evidemment, “promettre” cela à Marie et, par son intercession, au Maître de la moisson, constitue en même temps une humble demande : « sans Moi, vous ne pouvez rien faire », nous dit le Seigneur Jésus. En jouant un peu sur les mots, ce n’est pas une “promesse prométhéenne” [uniquement basée sur une décision personnelle de l’homme], parce qu’en vérité nous reconnaissons – comme nous disons à la fin de la prière – qu’en servant le Seigneur (“notre service du Seigneur”), nous nous révélons des gens qui Lui sont utiles, et pas seulement des serviteurs : Lui-même l’a voulu (cf. Jn 15,15-16). 

   Puisque la mission salésienne est un processus qui naît de la foi et de l’obéissance à Dieu, elle s’exprime dans la prière, et comme prière. En recourant à l’intercession maternelle de Marie, nous la supplions pour tout ce que “nous portons dans le cœur”, à partir de notre sensibilité charismatique particulière (cf. Const. 11) : l’Eglise, la Congrégation et la Famille Salésienne, en particulier les jeunes et, parmi eux, d’une manière spéciale les plus pauvres, destinataires prioritaires de la mission salésienne. Finalement nous l’invoquons pour toute l’humanité. Cette “priorité de la prière” nous rappelle l’exemple de Jésus : avant de donner sa vie pour tous, il supplie le Père pour tous et demande tout ce qui de l’amour d’un Cœur, à la fois divin et humain, peut sortir de plus simple et de plus profond : « Père, je veux que là où je suis, ceux que tu m’as donnés soient eux aussi avec moi » (Jn 17,24). Nul n’est exclu du salut du Christ…, ni de sa prière. Et donc, pas davantage même de notre prière apostolique. 

   En continuant notre prière, voici que nous invoquons Marie comme Mère et Maîtresse de vie (cf. Const. 98) : comme elle l’a été de Don Bosco [qu’elle a “guidé”], nous Lui demandons qu’elle le soit de chacun de nous. Je crois que, cette partie de la prière, nous pouvons la contempler à la lumière du rêve des dix diamants, qui constitue une « image » du prochain Chapitre Général 27 : la partie de devant du manteau (“la bonté et le don de soi aux frères illimité” [{formulation italienne} ; “sa bonté et sa disponibilité sans réserve” {formulation française}]) est soutenue par sa contrepartie [présentée dans le dos du manteau], ce que probablement l’on ne perçoit pas à première vue : “son union à Dieu, sa vie chaste, humble et pauvre”. Cela rend possible la mise en pratique de notre mission, comprise précisément comme “amorevolezza” [amour de tendresse] et “don de soi illimité”, et pas simplement comme une stratégie ou une tactique éducative et pastorale en fonction des buts. 

   Les deux parties du manteau sont unies par les deux diamants du travail et de la tempérance : et ils nous rappellent immédiatement le prochain Chapitre Général, centré sur la radicalité évangélique salésienne

   En terminant ces attitudes fondamentales dans lesquelles Don Bosco est notre modèle, nous ne pouvons pas oublier la dimension ecclésiale : la fidélité au Pape et aux pasteurs de l’Eglise”, de nos jours plus que jamais nécessaire. 

   Le commencement et la conclusion de notre prière se rejoignent, on le voit clairement, pour présenter un thème complet. Si la mission a pour but la plus grande gloire de Dieu, et le salut des âmes, et si notre travail constitue un service “fidèle et généreux” du Seigneur jusqu’à la mort, le sommet de ce service ne peut se limiter à une satisfaction humaine ou terrestre : nous ne pourrons le trouver pleinement que “dans la maison du Père”. Ici également est présente notre sensibilité salésienne, exprimée par deux mots-clefs : la joie et la communion, qui seulement en Dieu et dans la vie éternelle trouvent leur plénitude. 

   Très chers confrères, je vous remets cette lettre, que depuis longtemps je portais dans mon cœur, avec la confiance qu’elle constituera une forte incitation au renouveau spirituel et profond, personnel, communautaire et institutionnel, auquel nous appelle le Seigneur à l’occasion de la célébration du Bicentenaire de la naissance de notre très cher Don Bosco et au moyen du Chapitre Général 27. Comme le disciple bien-aimé, prenons Marie, don du Seigneur depuis la croix, et portons-la chez nous. Qu’Elle soit pour nous, comme elle le fut pour Don Bosco, une mère et une maîtresse de vie. 

   A Vous, Marie Immaculée Auxiliatrice, à votre soin et à votre conduite maternelle, je confie tous et chacun d’entre vous. 

P. Pascual Chávez Villanueva, SDB

                        Recteur Majeur