RM Ressources

Profil humain et spirituel du Bienheureux Michel Rua, Dans le centième anniversaire de sa mort.

LETTRES DU RECTEUR MAJEUR - ACG 405


FIGURA UMANA E SPIRITUALE DEL BEATO MICHELE RUA

Download texte entier >>

Successeur de Don Bosco : fils, disciple, apôtre

PROFIL HUMAIN ET SPIRITUEL DU BIENHEUREUX MICHEL RUA
Dans le centième anniversaire de sa mort


Rome, 16 août 2009


Très chers confrères,

Cela fait un certain temps que je ne vous ai pas écrit. Cela n’est pas dû à une négligence de ma part et encore moins à un manque de volonté ; tout au contraire, vous savez combien je vous aime et vous porte dans mon coeur. En visitant les Provinces, je me suis rendu compte, une fois encore, que les lettres circulaires, comme d’ailleurs les différents documents de la Congrégation, voyagent à des vitesses diverses ; cela est dû à de nombreuses causes, parmi lesquelles n’est pas la dernière celle des retards dans les traductions. Il arrive alors que les interventions s’accumulent et qu’à la fin elles courent le risque non imaginaire de n’être pas lues ; de cette façon l’occasion est perdue de renforcer notre identité charismatique et de partager la réflexion sur notre vie et notre mission. C’est pourquoi, en en parlant avec le Conseil Général, j’ai pris la décision de réduire à trois – au lieu des quatre actuelles – les lettres circulaires de chaque année ; une d’entre elles sera réservée à la présentation et au commentaire de l’Etrenne. Eux aussi, les Actes du Conseil Général auront de cette façon une cadence de quatre mois, avec une publication en janvier, en mai et en septembre. Je souhaite que ce choix aide à mieux valoriser notre littérature salésienne, à l’approfondir et à la faire passer dans la vie. C’est seulement ainsi qu’elle sera en mesure d’atteindre l’objectif fondamental d’établir une “culture salésienne” dans la Congrégation.

Ces temps derniers se sont déroulés des événements très significatifs et intéressants, qui ont impliqué d’une manière particulière le Recteur majeur et que vous avez pu suivre par l’intermédiaire d’ANS sur notre site sdb.org et, dans certains cas, au moyen de la transmission de télévision ou le reportage en direct. Je vous en rappelle quelques-uns : la prédication de la Retraite Spirituelle aux Directeurs des Provinces ICC, ICP, ILE, INE qui appartiennent à la Région Italie et Moyen-Orient, prédication qui est parmi les services d’animation rendus par le Recteur majeur l’un des plus attachés à sa charge, étant finalisé à promouvoir la croissance des vocations ; la participation à la ‘Fête des Jeunes’ de la Province INE à Jesolo, qui m’a donné l’occasion de voir et d’apprécier une des expériences de pastorale des jeunes les mieux réussies ; la rencontre avec les Provinciaux de la Pologne et de la Circonscription Europe de l’EST, au cours de laquelle nous avons réfléchi ensemble sur la relation de ces Provinces avec celles de la Région Europe Nord, avec le reste de l’Europe et avec le Recteur majeur et le Conseil Général, ainsi que sur le nouveau contexte, si différent de celui des années du nazisme et du communisme, dans lequel ces Provinces se trouvent aujourd’hui pour vivre le charisme salésien, comme aussi sur le rôle de ces Provinces dans le ‘Projet Europe’ ; la visite à la Circonscription Europe de l’EST qui a eu comme but de vérifier le parcours effectué depuis le moment de sa constitution, d’approfondir les défis et les propositions mis en avant par le Conseil Provincial et par la Délégation d’Ukraine comme aussi par les autres parties de la Circonscription, d’indiquer les lignes à suivre dans le moment présent.

Il y a eu ensuite d’autres événements auxquels j’ai participé : la célébration du 150ème anniversaire de la fondation de la Congrégation dans la Circonscription ICP à Turin, qui d’une certaine façon est le signe de ce que les Provinces sont en train de vivre et qui atteindra son sommet le 18 décembre, date à laquelle nous sommes invités à renouveler notre profession ; la participation au premier Forum du MSJ de la nouvelle Circonscription ICC, à l’occasion du 50ème anniversaire de l’inauguration de la Basilique Don Bosco à Cinecittà et du commencement du pèlerinage de la châsse de Don Bosco ; la clôture du Congrès National ADMA d’Espagne à Albacete ; la prédication de le Retraite Spirituelle dans la Province de Valence et la visite à la Province de Séville ; la participation aux différentes rencontres de l’Union des Supérieurs Généraux, en qualité de Président, et à l’Assemblée Semestrielle sur le thème “Changements géographiques et culturels dans l’Eglise et dans la vie consacrée : défis et perspectives” ; la session plénière du Conseil Général de juin et de juillet, y compris le pèlerinage sur les pas de Saint Paul ; l’accueil du Saint-Père dans notre maison au village appelé Les Combes ; enfin la première réunion de la Commission pour le ‘Projet Europe’.

Il me plaît de commencer cette nouvelle étape de notre communication par une lettre sur le premier Successeur de Don Bosco, en mettant ainsi en route l’Année dédiée à Don Rua dans le Centenaire de sa mort, survenue le 6 avril 1910. Pour approfondir sa physionomie, d’ici peu nous aurons à Turin la Cinquième Rencontre Internationale d’Histoire de l’OEuvre Salésienne, organisée par l’ACSSA et par l’ISS, en préparation au Congrès International de la Congrégation Salésienne que nous tiendrons à Rome en 2010. Je remercie dès à présent l’Association des Amateurs d’Histoire Salésienne [ACSSA], l’Institut Historique Salésien [ISS] et la Commission pour le Congrès International qui ont assumé avec dévouement, responsabilité et compétence cet engagement que je leur avais confié. [1].

“Dans le souvenir de Don Rua”, nous pourrons connaître une partie fondamentale de l’histoire de notre Congrégation et une personne qui en illustre l’identité. Ma lettre que voici n’entend pas être une courte biographie venant se substituer à l’oeuvre écrite par le P. F. Desramaut, que je vous invite à lire, mais une approche vers son profil humain et spirituel, au moyen d’une étude de tout ce qui a écrit jusqu’ici et en prenant surtout appui sur la “Positio" [2] préparée en vue de sa cause de béatification. Nous souhaitons que bien vite nous puissions voir la canonisation de Don Rua ; c’est pourquoi nous l’invoquerons en demandant à Dieu des secours et des grâces par son intercession.

 

1. DON RUA : “LE PLUS FIDÈLE DES FILS DE DON BOSCO”

« Don Rua a été le plus fidèle, et donc le plus humble et en même temps le plus valeureux des fils de Don Bosco » [3]. C’est avec ces mots prononcés sur un ton décidé que, le 29 octobre 1972, le Pape Paul VI grava pour toujours le profil humain et spirituel de Don Rua. Le Pape, dans cette homélie prononcée à voix forte et claire sous la Coupole de Saint-Pierre, présenta les traits du nouveau Bienheureux avec des mots qui pour ainsi dire martelèrent sa caractéristique fondamentale : la fidélité. « Successeur de Don Bosco, c’est-à-dire continuateur : fils, disciple, imitateur... Il a fait de l’exemple du Saint une école, de sa vie une histoire, de sa règle un esprit, de sa sainteté un type, un modèle ; il a fait de la source, une eau courante, un fleuve ». Les paroles de Paul VI élevaient à un niveau supérieur l’histoire terrestre de cette “silhouette mince et usée de prêtre”. Elles découvraient le diamant qui avait brillé dans la trame douce et humble de ses jours.

Cette histoire avait commencé un jour lointain par un geste étrange. Agé de huit ans, orphelin de père, portant un large bandeau noir fixé par sa maman sur sa veste, il avait tendu la main pour avoir une petite médaille donnée par Don Bosco. Mais à lui, au lieu de la médaille, Don Bosco avait placé sa main gauche, tandis qu’avec la droite il faisait le geste de la couper en deux. Et il lui répétait : “Prends-la, petit Michel, prends-la”. Et devant ces yeux écarquillés qui le fixaient émerveillés, il avait dit six mots qui seraient le secret de sa vie : “Nous ferons toujours part à deux”.

Et dans une lente progression commença ce formidable travail partagé entre le maître saint et le disciple qui faisait par moitié avec lui tout et toujours. Au début, dans les premières années, Don Bosco voulut que Michel restât avec lui, mais que chaque soir il retournât manger et dormir chez sa mère, madame Jeanne-Marie. Cependant lorsqu’il venait à l’Oratoire, Don Bosco, déjà dans ces premières années, voulait qu’il restât à côté de lui, même à table. [4]  Michel commençait à assimiler de cette façon la manière de penser et de se comporter de Don Bosco. “Observer Don Bosco, même dans ses actions les plus insignifiantes m’impressionnait davantage – dira-t-il plus tard – que de lire et de méditer n’importe quel livre de piété”. [5] En restant avec Don Bosco, il devait accumuler dans son corps minuscule une telle quantité de force sereine pour qu’il en ait suffisamment pendant toute la vie, pendant laquelle il devrait faire preuve d’une énergie continuelle.

Les six mots mystérieux qui reviennent comme un refrain

Le 3 octobre 1852, pendant la promenade que les meilleurs jeunes de l’Oratoire faisaient chaque année aux Becchi pour la fête de Notre-Dame du Rosaire, Don Bosco lui fit revêtir l’habit ecclésiastique. Michel avait 15 ans. Le soir, en revenant à Turin, Michel vainquit la timidité et demanda à Don Bosco : “Vous rappelez-vous nos premières rencontres ? Je vous ai demandé une médaille, et vous avez fait un geste étrange, comme si vous vouliez vous couper la main et me la donner, et vous m’avez dit : ‘Nous ferons toujours part à deux’. Que vouliez-vous dire ?”. Et lui de répondre : “Comment, mon petit Michel, tu n’as pas saisi maintenant ? Pourtant, c’est très clair. Plus tu avanceras, mieux tu comprendras, que je voulais te dire : « Dans la vie, toi et moi, nous ferons toujours part à deux. Douleurs, soucis, responsabilités, joies et le reste, tout le reste, seront en commun »”. Michel demeura en silence, rempli d’un bonheur silencieux : Don Bosco, avec des mots simples, avait fait de lui son héritier universel. [6]

Don Jules Barberis avait été choisi comme premier maître des novices salésiens, parce que Don Bosco avait découvert en lui un explorateur et un éducateur d’âmes très fin. Ayant dix ans de moins, il vécut à côté de Michel Rua pendant 49 ans comme disciple, confrère, confident, ami. Et dans le procès de béatification il photographia ainsi sa personnalité intime : “Son engagement fut toujours d’entrer dans les idées de Don Bosco, de renoncer à ses vues personnelles et à ses propres opinions, pour se conformer” à la manière de voir de Don Bosco. “Dès qu’il sut qu’il avait l’intention de fonder la Congrégation Salésienne, lui-même aussitôt, le premier, lui fit voeu d’obéissance”. C’était le 25 mars 1855, Michel avait 18 ans. “A partir de ce moment-là il ne pensa plus à autre chose qu’à mettre de côté sa volonté, pour faire la volonté du Seigneur exprimée par Don Bosco”. [7]

Don Bosco ne lui commandait rien ; il lui faisait seulement connaître ses désirs. Et, pour Michel, ils étaient des ordres, sans qu’il pensât à tout ce qu’ils lui coûteraient. Les désirs de Don Bosco, promptement concrétisés par Michel, furent l’enseignement de la religion aux jeunes internes, le soin apporté aux cholériques lors de la terrible épidémie de 1854, l’enseignement du très récent et compliqué système métrique décimal, l’assistance constante dans le très vaste réfectoire, dans la cour, à l’église, la direction de l’Oratoire dominical Saint-Louis lorsque don Leonardo Murialdo dut se retirer, la transcription, faite de nuit, dans son écriture nette et ordonnée des pages embrouillées de l’Histoire d’Italie de Don Bosco, et des pages tourmentées des premières Règles de la Société de Saint François de Sales.

Au début de 1858 Don Bosco doit descendre à Rome chez le Pape et il fait venir avec lui Michel Rua. Ce dernier a la mémoire fraîche et souple de ses 21 ans, qui enregistre tout détail. Il écoute le Pape qui parle avec Don Bosco. Les jours suivants il accompagne Don Bosco pour la visite à des Cardinaux et à de grandes personnalités, et il voit l’estime extraordinaire qu’ils ont tous envers lui.

Deux affaires urgentes : une pour Don Bosco et l’autre pour Michel

Lorsqu’en avril de cette année 1858 ils reviennent à Turin, il y a deux affaires urgentes à régler. Don Bosco en prend une pour lui et, l’autre, il la confie à Michel. En partant vers Rome, Don Bosco avait confié la direction de l’Oratoire à don Vittorio Alasonatti, un prêtre pieux mais plutôt sévère, qui avait trois ans de plus que lui et était venu l’aider. Don Bosco avait toujours voulu que l’Oratoire fût comme une grande famille. Don Alasonatti, pendant les mois d’absence de Don Bosco, l’avait transformé en une caserne disciplinée. Don Bosco dit à Michel : “Il faut reconstruire au plus vite la grande famille. Penses-y, toi”. Et lui, il y pense. Il se donne pour tâche de ‘reproduire Don Bosco’.

Don Bosco, qui suit avec satisfaction son travail, doit se livrer complètement à la deuxième affaire urgente : maintenant qu’il a l’encouragement du Pape, il doit fonder la Congrégation Salésienne. Beaucoup de braves jeunes, qui ont grandi chez lui et ont été aidés par lui, lui ont promis dans le passé de se dévouer à côté de lui aux jeunes les plus pauvres, en s’unissant dans une Société. Mais, parvenus au ‘moment crucial’, ils n’ont pas eu le courage d’aller plus avant et ils l’ont laissé seul. Maintenant Don Bosco, dans les mois qui suivent, doit aller plus vite, rencontrer en tête à tête la vingtaine de garçons très jeunes qui semblent décidés à former la première Société Salésienne. Il doit les réunir à part souvent, parler avec calme, expliquer, clarifier, dissiper des doutes, vaincre des perplexités. Parfois il y réussit, comme avec Jean Cagliero, parfois il n’y réussit pas, comme avec Joseph Buzzetti.

Avec Michel Rua, il ne doit même pas parler. Les jours de décembre 1859, très proches de la première réunion officielle des ‘inscrits’ à la Société Salésienne, Michel Rua les passe en faisant la Retraite Spirituelle en vue d’être ordonné Sous-diacre le 17 décembre. Pour lui, cela est évident : au plus vite il sera un prêtre de Don Bosco.

Le 18 décembre 1859 tombe un dimanche. Le soir, dix-huit personnes sont rassemblées dans le petit bureau de Don Bosco : en un tel moment cette salle est la Bethléem salésienne. Est en train d’être effectuée la réunion de fondation de la “Pieuse Société de Saint François de Sales”, c’est-à-dire des Salésiens. Les dix-huit personnes prient, déclarent qu’elles veulent se réunir en Société pour se sanctifier personnellement et pour donner leur vie aux jeunes laissés à l’abandon et en danger. Les premières élections ont lieu. Don Bosco, le fondateur, est appelé par tous à être le premier Supérieur général. Le sous-diacre Michel Rua, à 22 ans, est élu Directeur Spirituel de la Société. Il devra, avec Don Bosco, travailler à la formation spirituelle des premiers Salésiens. Michel ne prend pas cette nouvelle fonction comme une charge ‘ad honores’. Jules Barberis, qui est parmi les plus jeunes et qui suit ses cours de formation, témoigne : “Il était très diligent pour se préparer à donner les cours et pour nous inciter à l’étude”. [8]

Une lettre prophétique sur la petite table de nuit

Le 29 juillet 1860 Michel Rua est ordonné prêtre. Jean-B[aptiste] Francesia, qui est à côté de lui comme toujours, témoigne : “Sa préparation fut extraordinaire. Il passa la nuit précédente en prières et en pieuses méditations”. [9] Le soir de cette journée de fête et de très grande importance, don Rua monte dans la mansarde qui lui sert de chambre à coucher, et il trouve sur la petite table une lettre de Don Bosco. Il lit : “Tu verras mieux que moi l’OEuvre Salésienne franchir les frontières de l’Italie et s’établir dans de nombreuses parties du monde. Tu auras beaucoup à travailler et beaucoup à souffrir ; mais, tu le sais, c’est seulement à travers la Mer Rouge et le désert qu’on arrive à la Terre Promise. Souffre avec courage ; et, même ici-bas, ne te manqueront pas les consolations et les aides de la part du Seigneur”.

Devenu ‘don Rua’, il reprend avec ardeur toutes ses occupations. Jean-B[aptiste] Francesia, à qui la charge de travail de don Rua semble excessive, dit ces jours-là à Don Bosco : “Mais pourquoi lui faites-vous faire tant de choses ?”. Il s’entend répondre : “Parce que, de don Rua, je n’en ai qu’un seul”. [10] D’année en année l’Oratoire devient une immense maison. Chaque année le nombre des jeunes augmente d’une manière incroyable. Ils arriveront à 800, dont 360 apprentis. Les Salésiens, qui eux aussi se développent chaque année, sont engagés dans les écoles, dans les ateliers, dans les vastes cours de récréation. Pour travailler et coordonner le travail de tous, tandis que Don Bosco supervise, il y a don Rua.

Don Jules Barberis, devenu un habile maître des novices, témoignera des années plus tard : “Tant d’occupations pouvaient enlever à quelqu’un l’espace pour la prière et pour l’esprit religieux. En don Rua l’esprit de prière et de méditation était comme inné. L’obéissance à son Supérieur était d’un degré admirable. Il avait à cette époque-là commencé une vie de mortification et de renoncement à soi-même vraiment extraordinaire. Moi, qui étais entré depuis peu de temps dans la Maison de Don Bosco, j’étais émerveillé. Je me rappelle que, lors d’une conversation avec mes amis, nous étions tous persuadés qu’il était un Saint. Et même Don Bosco en était persuadé, et il nous le disait”. [11]

Etre Don Bosco à Mirabello Monferrato

En 1863 Don Bosco fit accomplir à son OEuvre un pas décisif. Elle fonctionnait bien à Valdocco, parce que, pour la diriger, il y avait la personnalité charismatique et paternelle de Don Bosco. Mais, transplantée ailleurs, sans Don Bosco, aurait-elle fonctionné ? Au printemps de cette année-là, Don Bosco eut avec don Rua, qui avait 26 ans, un entretien confidentiel et intense. “J’ai à te demander une grande faveur. En accord avec l’Evêque de Casale Monferrato, j’ai décidé d’ouvrir un ‘Petit Séminaire’ à Mirabello. Je pense t’envoyer pour le diriger. C’est la première oeuvre que les Salésiens ouvrent en dehors de Turin. Il y aura mille yeux à nous observer. J’ai une totale confiance en toi. Je te donne trois aides : cinq de nos Salésiens les plus solides, parmi lesquels don Bonetti qui sera ton ‘adjoint’ ; un groupe de garçons choisis parmi les meilleurs, qui viendront de Valdocco pour continuer leur formation scolaire là-bas, afin d’être le levain parmi les nouveaux garçons que tu recevras ; et avec toi viendra ta maman”.

Don Rua part en octobre. Don Bosco lui a écrit quatre pages de conseils précieux qui seront ensuite transcrits pour tout nouveau directeur salésien : ils sont considérés comme l’un des documents les plus clairs du système éducatif de Don Bosco. Entre autres conseils, il a écrit : “Chaque nuit tu dois dormir au moins six heures. Cherche à te faire aimer avant de te faire craindre. Cherche à passer au milieu des jeunes tout le temps de la récréation. Si des questions se lèvent à propos de choses matérielles, dépense tout qui est nécessaire, pourvu que la charité soit conservée”. Don Rua résume tous ces conseils, qui pour lui sont des commandements, en une seule phrase : “A Mirabello, je chercherai à être Don Bosco”.

Quelques mois après, la chronique de l’Oratoire, sous la plume de don Ruffino, enregistre : “Don Rua à Mirabello se comporte comme Don Bosco à Turin. Il est sans cesse entouré par les jeunes, attirés par son amabilité, et aussi parce qu’il leur raconte toujours des choses nouvelles. Au début de l’année scolaire, il recommanda aux maîtres de ne pas être pour le moment trop exigeants”. Deux ans après le ‘Petit Séminaire’ regorge de garçons qui donnent de bons espoirs de vocations sacerdotales, pour le Diocèse de Casale et pour la Congrégation Salésienne. Parmi eux il y a Louis Lasagna, un garçon très vif qui deviendrait le deuxième Evêque missionnaire salésien en Amérique du Sud.

Pendant l’été de 1865, dans l’OEuvre Salésienne de Valdocco, les choses ne vont pas bien. L’administrateur général, don Alasonatti, est en train de mourir ; il s’éteindra le 7 octobre. Quatre autres Salésiens, parmi les plus valables, ont été mis hors de combat par le travail stressant. Le nombre des jeunes a dépassé les 700. La construction du Sanctuaire de Marie Auxiliatrice progresse rapidement et exige des dépenses de plus en plus grandes. Don Bosco est submergé par la nécessité de quêter au moyen de voyages, de loteries, avec une masse énorme de correspondance. Il faut une personne qui prenne bien en main la situation : la discipline de vie chez les jeunes, la gestion matérielle des ateliers et des classes, la surveillance des travaux du Sanctuaire. Parmi les personnes de ce calibre Don Bosco n’en connaît qu’une seule : don Rua. Et il le fait appeler aussitôt.

Don Provera, un grand salésien à moitié invalide auquel Don Bosco confie les tâches les plus délicates et difficiles, arrive à Mirabello. Il entre dans le bureau du directeur du Petit Séminaire et trouve don Rua qui est en train d’écrire une lettre. “Don Bosco te demande de laisser la direction à don Bonetti et de venir tout de suite à Valdocco. Don Alasonatti est en train de mourir. Quand tu es prêt, nous partons”. Don Rua appelle don Bonetti et lui passe les consignes. Puis il va saluer les jeunes qui sont dans les classes. Il embrasse sa maman, en lui disant : “Don Bosco m’appelle. Pour le moment, toi, reste ici, la cuisine et la lingerie ont besoin de toi. Ensuite je te ferai savoir”. Il prend son Bréviaire et dit à don Provera: “Je suis prêt, allons”.

Le P. Wirth note avec finesse : “L’expérience de Mirabello servit à développer son esprit d’initiative, qui serait peut-être resté un peu trop voilé à l’ombre du maître” [12]

Dans l’action de don Rua à
Mirabello il y avait aussi cependant quelque chose de plus : elle était la preuve que l’OEuvre de Don Bosco pouvait être transplantée, pouvait vivre et prospérer même sans la présence physique de Don Bosco, pourvu qu’à la direction il y eût une personne valablement munie de qualités salésiennes : c’est pourquoi l’expérience réussie de don Rua ouvrit des horizons sans limites pour les Œuvres Salésiennes.

“Tu seras Don Bosco ici, à l’Oratoire”

Don Rua arrive à Valdocco sans bruit. Il a un long entretien avec Don Bosco qui lui dit en synthèse : “Tu as été Don Bosco à Mirabello. A présent tu le seras ici, à l’Oratoire”. Sur les frêles épaules du fils, le père met avec confiance toute responsabilité : écoles, ateliers, jeunes salésiens à former et à exhorter aux études et aux examens, la publication des Lectures Catholiques qui chaque mois doivent parvenir à des milliers d’abonnés, la construction imposante du Sanctuaire, la majeure partie de la correspondance qui lui est adressée, que don Rua doit lire, annoter et confier à un Salésien de confiance pour une réponse. “Je dois aller de nouveau à Rome pour l’approbation de nos Règles. Je serai absent pendant plus ou moins deux mois, et avec moi je prendrai don Francesia. Je te laisse tout. Autour de toi il y a d’excellents salésiens. Vois quelles sont leurs qualités, choisis et mets-les à travailler là où tu crois que c’est le mieux. En plus de travailler, tu devras coordonner le travail des autres”.

Don Rua se lève très tôt. Il dit la Messe, fait la méditation à genoux et prie comme un ange. Puis il se met au travail avec cette concentration que lui seul possède. Les Salésiens et les jeunes qui ne le voyaient plus depuis deux ans, s’aperçoivent que quelque chose de profond a changé en lui. Il n’est plus le ‘préfet de discipline’ Au milieu des quatre-vingts garçons de Mirabello et à présent au milieu des sept cents de Valdocco, il a appris à être comme Don Bosco le ‘directeur-père’. La main qui empoigne le commandement est ferme, mais la manière de faire est pleine de gentillesse et d’affection.

Les engagements sont vraiment nombreux. Ils deviennent éreintants dans les mois où l’on doit terminer la construction du Sanctuaire de Marie Auxiliatrice : automne 1866, pose de la dernière pierre de la coupole ; huit mois de travaux intenses pour les constructions et pour les finitions intérieures ; 9 juin 1867, inauguration solennelle suivie de huit jours de cérémonies de très haut niveau. “Tout ce mois de juin, – note avec attention le P. A. Auffray – il ne dormit pas plus de quatre heures par nuit, tellement il avait à prévoir, organiser, décider, surveiller, encourager!” [13], tandis que Don Bosco était submergé par une foule de personnes qui voulaient parler avec lui, avoir une bénédiction de sa main, obtenir de Notre-Dame une grâce, apporter une offrande.

 

2. DON RUA : “LA RÈGLE VIVANTE”

Tout le travail est fini. Est-ce aussi la fin de don Rua ?

Quand tous les travaux du Sanctuaire furent finis, il sembla que c’était aussi la fin de don Rua. Un matin de juillet, dans la chaleur torride du juillet turinois, au moment de passer la grande porte de l’Oratoire pour sortir, il tomba dans les bras d’un ami qui se trouvait à ses côtés. ‘Péritonite foudroyante’ déclara le médecin qu’on avait appelé aussitôt. ‘Plus rien à faire. Donnez-lui l’Extrême Onction’. La pénicilline était encore à inventer, la chirurgie en était encore à ses débuts. Don Rua, ayant une température élevée et souffrant beaucoup, réclamait Don Bosco ; mais ce dernier était en ville. On alla le chercher. Quand il arriva et qu’on lui eut dit que don Rua était à sa fin, il fit des gestes incompréhensibles. Il y avait les jeunes dans l’église pour la récollection mensuelle et il alla tout droit pour les confesser. ‘Soyez tranquilles, don Rua ne part pas sans ma permission’, dit-il en entrant dans l’église. Il en sortit très tard et, au lieu de se rendre à l’infirmerie, il alla prendre le modeste repas du soir mis de côté. Puis il monta dans sa chambre pour poser son sac avec les documents, et finalement, tandis que tous étaient sur des charbons ardents, il alla au chevet de don Rua. Il voit le petit vase des Saintes Huiles et se met presque en colère : “Quel est le brave garçon qui a pensé à cela ?”. Puis il s’assied à côté de don Rua et lui dit : “Je ne veux pas, tu entends bien, je ne veux pas que tu meures. Tu as trop à faire encore. [...] Don Rua doit guérir : il a trop à faire à côté de moi [...] Ecoute bien ; même si on te jetait tel quel par la fenêtre, je t’assure que tu ne mourrais pas”. [14] Francesia et Cagliero avaient tout vu et entendu, et en eux mûrit la conviction que Don Bosco, qui parlait dans ses rêves avec Notre- Dame et lui arrachait des faveurs impossibles, avait eu la garantie que ‘ce garçon’, le seul à survivre à tous ses frères, Notre-Dame le laisserait à côté de lui pendant toute sa vie.

Le 14 août 1876, “à la fin du souper, un salésien lui demanda à brûle-pourpoint : « Est-ce vrai, Don Bosco, que plusieurs de vos fils sont morts victimes du travail ? »”. Don Bosco répondit : “Si c’était vrai [...] la Congrégation ne s’en porterait pas plus mal, au contraire. Mais ce n’est pas vrai. [...] Un seul d’entre vous pourrait mériter, voyez-vous, ce titre de victime du travail, et c’est don Rua, mais, Dieu merci, le bon Dieu nous le conserve encore assez vigoureux”. [15]

Don Bosco lui transmet son esprit et son coeur

Après trois semaines de convalescence, don Rua redevient, délicat et fort comme avant, le fils de Don Bosco le plus fidèle, et Don Bosco lui confie d’année en année les charges les plus importantes : le choix et la formation de ceux qui demandent à entrer chez les Salésiens, la désignation des confrères aux différentes Œuvres qui sont en train d’être ouvertes dans le nord de l’Italie, la première visite à ces Œuvres en 1872 pour les orienter et les maintenir sur la voie de l’authentique réalité salésienne. En 1875, il partage avec lui la préparation de la première expédition missionnaire en Amérique du Sud. En 1876, il lui confie la Direction générale des Filles de Marie Auxiliatrice, fondées quatre ans auparavant, en remplacement de don Cagliero parti pour les missions. Il le veut avec lui dans les grands et très fatigants voyages qu’il accomplit, en quêtant en France et en Espagne. Jour après jour, Don Bosco ‘fait’ de don Rua son successeur à la tête de la Congrégation Salésienne. Plus avec les attitudes qu’avec les mots, il lui transmet ses pensées, ses orientations, sa manière d’aborder les choses, sa confiance totale et sereine en Dieu et en Marie Auxiliatrice. Spécialement dans les derniers voyages, Don Bosco s’entretient en toute intimité avec lui, lui parle du présent et de l’avenir, de la Congrégation Salésienne qui est l’oeuvre de Notre-Dame. Eux deux ne doivent pas la considérer comme leur oeuvre, mais seulement l’aimer et la préserver du mal et de la déchéance, en approchant les confrères, en les encourageant à observer les Règles comme une voie qui conduit au salut et à la sainteté. En un mot : Don Bosco lui transmet son esprit et son coeur. “Don Rua trouva sa voie spirituelle dans la contemplation de Don Bosco”. [16]

Devenir Don Bosco jour après jour

Au milieu du cumul de ses fonctions, pendant toutes ces années, don Rua est sans cesse le Directeur des très nombreux jeunes qui remplissent Valdocco : étudiants, apprentis, candidats salésiens, très jeunes salésiens. Don Rua s’efforce de ‘devenir Don Bosco’ en tout, même dans le comportement extérieur. Certes, l’aspect physique et le tempérament sont différents. “Ses manières, sa voix, ses traits, son sourire ne dégageront jamais cette mystérieuse fascination qui attirait et enchaînait la jeunesse à Don Bosco ; mais [...] il demeurera [...] le père attentif et bon, dont le soin quotidien est de comprendre, d’encourager, de soutenir, de pardonner, d’éclairer, d’aimer”, comme il avait commencé à l’être à Mirabello [17] Et les jeunes de Valdocco, capables de deviner infailliblement comme le sont tous les jeunes du monde lorsqu’il s’agit de comprendre qui les aime et qui au contraire ‘fait seulement semblant’, démontrèrent par les faits qu’ils reconnaissaient en lui un ami rempli de sentiments paternels.

A côté du confessionnal de Don Bosco, dans la sacristie du Sanctuaire de Marie Auxiliatrice, il y avait celui de don Rua. Et, chaque matin pendant trente ans, des jeunes cherchèrent à le rencontrer, en s’entassant devant son confessionnal : presque comme cela se produisait devant celui de Don Bosco. Et quand il guérit miraculeusement de sa grave maladie et qu’il recommença à apparaître timidement sous les arcades, il fut entouré par la joie émue de groupes successifs de jeunes. A l’heure des récréations, comme il le faisait régulièrement à Mirabello, il recommença à être présent au milieu des jeunes, en se montrant le plus gai et le plus enjoué des Salésiens. Au début il n’osa pas encore se lancer dans les courses tumultueuses du ‘jeu de barres’, mais il s’accroupissait parmi les plus petits, occupé à effectuer avec un pouce nerveux des tirs sur des quilles de terre cuite, et, dans les belles soirées de cet été-là, sous le ciel parsemé d’étoiles, mêlé au milieu des choeurs de voix jeunes, il chantait de toute son âme et avec un immense délice.

Animer une foule semblable de jeunes en faisant d’eux une grande famille, comme le voulait sans cesse Don Bosco, parce que c’était son système éducatif, n’était pas toujours une chose facile. Il fallait donner de l’élan aux meilleurs, les encourager à se réunir en des groupes d’apostolat, comme la Compagnie de l’Immaculée, comme celles du Très Saint Sacrement, de Saint Joseph, de Saint Louis, comme le Petit Clergé, les signaler au moyen de votes secrets généraux qui permettaient d’indiquer les plus braves en conduite comme étant dignes de petites récompenses, les présenter discrètement comme des exemples à suivre. Ce sont ces élites qui entraînent la masse ! Don Rua et les Salésiens connaissaient et employaient très bien ces instruments d’éducation, que Don Bosco avait employés avec eux quand ils étaient des jeunes gens.

Il fallait aussi pousser les enfants médiocres, et diriger avec rigueur les plus mauvais, qu’il y a toujours dans une masse. Pour mener cette action don Rua présidait chaque semaine une réunion des assistants et des enseignants. Sur un registre on notait les corrections à faire, les désordres à prévenir, les encouragements à suggérer. De la plus grande partie de ces interventions don Rua s’occupait les jours suivants. “Don Rua, disait un de ses élèves d’alors, était estimé et aimé comme un père. La raison en était qu’il nous traitait tous avec bonté. Quand il devait faire une correction, adresser un reproche, imposer une punition, il savait mêler le doux à l’amer, l’éloge au blâme, reportant, par exemple, les yeux du coupable sur son passé sans tache, ou évoquant devant lui un avenir réparateur. Aussi, la plupart du temps, celui-ci témoignait-il immédiatement de son repentir et de son ferme propos, même avant la punition. Elle devenait alors pleinement inutile, souvent même on n’en parlait plus, pour la plus grande joie du délinquant, qui partait de cette chambre le coeur conquis, et plein d’admiration pour la bonté de son supérieur”. [18]

Mais ce serait une grave erreur de considérer l’Oratoire comme un lieu où l’on devait recourir aux châtiments pour tenir en ordre les jeunes. Parmi ces garçons croissaient les grands Salésiens, qui d’année en année portaient et porteraient la lumière de la foi dans toute l’Amérique méridionale jusqu’au seuil du Pôle Sud. La deuxième génération de Salésiens, qui se répandrait bien vite dans une douzaine de nations d’Europe, d’Amérique et d’Asie, était en train de grandir dans cette masse de garçons qui remplissaient les salles et faisaient nombre dans les groupes apostoliques, qui criaient joyeux dans les parties tumultueuses du ‘jeu de barres’, qui, à l’église, priaient comme des anges et, au moment du goûter, vidaient les grandes corbeilles de pain fleurant bon sorti des fours installés sous le Sanctuaire et qui, le soir, chantaient gaiement sous les étoiles. C’était une constellation de noms prestigieux : depuis les ‘jeunes gens’ Unia, Milanesio, Balzola, Gamba, Paseri, Rota, Galbusera, Rabagliati, Fassio, Caprioglio, Vacchina, Forghino ... jusqu’aux ‘jeunes garçons’ Versiglia et Variara, que nous vénérons aujourd’hui parmi les saints et les bienheureux. Il y avait parmi eux des garçons qui n’avaient rien à envier à saint Dominique Savio.

En 1876 – raconte don Vespignani dans une page mémorable de son ouvrage “Un anno alla scuola di Don Bosco” [Un an à l’école de Don Bosco] – vint depuis le Brésil rendre visite à Don Bosco l’Evêque de Rio de Janeiro, Pierre Lacerda. Il avait fait une lecture à propos de Dominique Savio et il avait été frappé par les dons extraordinaires que Dieu lui avait donnés. Il fit à Don Bosco une demande hallucinante : celle de pouvoir parler avec quelques garçons qui fussent bons comme Dominique, “parce que, disait-il, j’ai besoin qu’ils dissipent en moi certaines craintes que j’ai sur mes responsabilités devant Dieu. Don Bosco fit venir devant lui cinq garçons au visage serein, tous respectueux envers l’Evêque, et ouverts et francs”. [19] L’Evêque de Rio exposa à chacun d’eux “sa situation : une ville immense, presque un million d’âmes à sauver, très peu de prêtres, beaucoup d’ennemis de Dieu réunis en sectes ; tandis qu’il prêchait, il avait été lapidé ... Lui, Evêque, avait-il des responsabilités, des fautes ? ... Ils furent presque abasourdis à entendre cette horrible description. Mais tous m’innocentèrent de toute faute – me raconta l’Evêque – et m’enlevèrent le grand poids de la responsabilité, en me promettant qu’ils prieraient”. [20] C’étaient là les garçons qui vivaient à Valdocco sous la direction affectueuse de Don Bosco et de don Rua. De toute façon Don Bosco comprit que la fonction de ‘correcteur’ pouvait nuire au personnage de don Rua, en qui devait briller seulement la paternité douce et aimable, en vue de devenir bientôt le ‘deuxième Père’ de la Congrégation. Et cette charge fut confiée à d’autres.

Les ‘Règles’ approuvées par Rome deviennent la voie de la sainteté

Le 3 avril 1874 Valdocco s’est rempli de fête : un télégramme de Don Bosco envoyé de Rome annonçait que le Saint-Siège avait approuvé définitivement les ‘Règles’ de la ‘Pieuse Société de Saint François de Sales’. Les Salésiens naissaient officiellement dans l’Eglise et se trouvaient à côté des grandes familles religieuses nées au cours des siècles : les Bénédictins, les Franciscains, les Dominicains, les Jésuites ... Ce mince livret de 47 pages, divisé en 15 chapitres courts, constituait la voie que le Seigneur, par l’intermédiaire du Pape, assignait aux Salésiens comme ‘voie de la sainteté’. Parmi les 15 chapitres courts se distinguaient les trois d’importance centrale, qui fixaient les lignes de la consécration au Seigneur au moyen des voeux d’obéissance, de pauvreté et de chasteté. Dans la lettre par laquelle il présentait les Règles à ses fils, Don Bosco écrivait : “Dans l’observance de nos Règles, nous reposons sur des bases solides, inébranlables et pour ainsi dire infaillibles, puisqu’il est infaillible le jugement du Chef suprême de l’Eglise qui les a sanctionnées”.

A partir de ce moment-là – déposent les témoins – don Rua fut très fidèle dans l’observance. Chaque disposition fut par lui traduite dans la pratique avec une extraordinaire exactitude. Il fut même appelé d’un nouveau nom : ‘la Règle vivante’. Pour lui, il n’y avait pas de distinctions entre les règles, celles plus importantes et celles moins importantes. Il affirmait : “Aucune chose ne peut être dite petite dès lors qu’elle est contenue dans la Règle”.

Don Jules Barberis apporta pendant le procès de béatification de don Rua ce témoignage : “Quand les Règles furent approuvées par le Saint-Siège, il opta pour considérer que le Seigneur luimême les avait rédigées, et il se serait retenu gravement coupable s’il en avait transgressé même une seule ... Ni moi ni ses compagnons avec lesquels il eut à traiter, nous ne pouvons affirmer l’avoir vu accomplir une désobéissance ... C’est sans cesse que fut à admirer la promptitude qu’il eut pour obéir, même dans les petites règles, par exemple dans le silence ... Il ne pensa pas à autre chose qu’à détruire en lui-même la volonté propre, pour faire en tout la volonté du Seigneur”. [21] “Il insistait en nous disant que le Seigneur ne prétend pas de nous des choses extraordinaires, mais la perfection dans les petites choses, qu’il veut l’exécution de chaque règle, en accordant à chaque règle une importance très grande, et que c’était le moyen pour construire le grand édifice de la sainteté”. [22]

Don Jean-B[aptiste] Francesia, son compagnon depuis les premiers jours de l’Oratoire et son ami intime, témoigna : « Il fut très exemplaire dans l’observance des Règles de notre Pieuse Société ... L’obéissance aux Règles était pour lui supérieure à toute considération. L’amour qu’il portait aux Règles lui faisait sortir du coeur un langage très tendre : ‘Dieu nous a donné un code qui nous sert de guide sur les chemins du Paradis. Aimons beaucoup ce code, consultons-le souvent et, quand nous arrêtons de le lire, portons-lui un baiser avec une expression d’amour et de reconnaissance envers Dieu’ ». [23]

“Don Rua m’étudiait et, moi, j’étudiais don Rua”

Don Joseph Vespignani, qui sera un très grand salésien et un très grand missionnaire en Amérique du Sud, arriva à Valdocco en 1876. Jeune prêtre de 23 ans, il était venu de Faenza pour rester avec Don Bosco. Dans son ouvrage simple “Un anno alla scuola di Don Bosco” [Un an à l’école de Don Bosco], il nous a donné un tableau très vivant de l’activité de don Rua, dont il fut dans les premiers temps l’un des secrétaires. Avec la sensibilité qu’en général n’a pas quelqu’un qui vit la banalité de la vie de tous les jours, il photographia l’atmosphère et l’ambiance de Valdocco, animées par la présence de deux saints, Don Bosco et don Rua.

“Dès le premier jour – écrit-il – je m’appliquai de tout mon coeur aux ordres de mon cher supérieur don Rua. Que de choses j’ai apprises à son école de piété, de charité, d’activité salésienne ! Son école était une chaire de doctrine et de sainteté ; mais elle était surtout une salle d’exercices de formation salésienne. Jour après jour, j’admirais de plus en plus en don Rua la ponctualité, la constance inlassable, la perfection religieuse, l’abnégation jointe à la douceur la plus suave. Que de charité, que de belles manières pour orienter l’un de ses subordonnés dans la charge qu’il voulait lui confier ! Quelle étude délicate, quelle acuité pour en connaître et en expérimenter les aptitudes afin de les éduquer de manière à les rendre utiles à l’OEuvre de Don Bosco ! ...

Le bureau de don Rua était un lieu de piété et de prière. Dès qu’on y entrait, il récitait dévotement l’Ave Maria et lisait ensuite une courte pensée de saint François de Sales ; il terminait de la même manière, par la lecture d’une maxime de notre Saint et l’Ave Maria. Le matin il nous préparait un bon nombre de lettres qu’il avait annotées. Souvent il y en avait que Don Bosco avait annotées lui-même : ce dernier remettait au jugement de don Rua de faire aboutir les commissions, les acceptations gratuites de jeunes gens, le remerciement pour des offrandes, les demandes de candidats. Je répondais selon les indications marginales, en me considérant heureux de pouvoir interpréter la pensée et les sentiments des Supérieurs et aussi d’en imiter le style bref, doux et allant à l’essentiel, qui, je le voyais, est propre aux Salésiens. Ainsi don Rua m’étudiait pour me rendre habile aux devoirs de ma vocation ; mais, moi aussi, je l’étudiais et en lui j’étudiais Don Bosco, dont il apparaissait être un fidèle interprète et un vivant portrait en chaque partie de sa conduite ... Le travail lui-même alternait et était assaisonné avec des sentiments de piété, parce que toutes ces brèves annotations de Don Bosco et de don Rua, que je devais développer dans les lettres de réponse, s’inspiraient de la foi et de la confiance dans le Seigneur et dans la Très Sainte Vierge Marie : elles étaient de véritables invitations à prier, à se résigner, à tout recevoir de la main de Dieu, à se reposer sur la divine Bonté ; on consolait, on encourageait, on conseillait ; on promettait des prières, on donnait l’assurance des prières des jeunes gens et de la bénédiction de Don Bosco. Souvent on donnait des avis et des suggestions pour des vocations, on indiquait les conditions pour être accepté comme candidat ou comme fils de Marie ... On y exerçait donc un véritable apostolat de piété et de charité, tandis qu’on y apportait une aide au commandement suprême, c’est-à-dire à la direction générale de toute l’OEuvre de Don Bosco.

En outre, cette pièce recevait la visite de Prêtres et de Directeurs, de Coopérateurs de toute condition, ainsi que celle de jeunes gens. S’il ne s’agissait pas de questions réservées, le secrétaire écoutait lui aussi les visiteurs, en complétant de plus en plus ses notions sur le mouvement, intérieur comme extérieur, de l’Oratoire et en apprenant comment on fait pour chercher en toute chose la gloire de Dieu et le bien des âmes ... La chambre-bureau de don Rua fut pour moi un haut lieu d’observation, d’où je découvrais tout le mouvement caractéristique de la Société Salésienne ; elle fut comme le pont d’un grand bateau, où se tient le capitaine, qui étudie la route pour éviter les écueils et viser de façon sûre vers le port, et qui en même temps donne les ordres pour le gouvernement de tous ces gens ... Auprès de don Rua se formait pour moi une idée grandiose et belle de tout ce qu’était la Congrégation et de l’OEuvre de Don Bosco tout entière”. [24]

De là-haut Vespignani put observer les cours remplies de garçons, qui, en union avec leurs assistants, vaquaient à divers jeux ou à de joyeuses conversations. Il continue : « Il me fut expliqué comment ces prêtres et ces jeunes abbés suivaient, dans les classes et dans l’étude, un système particulier ou une méthode spéciale pour amener leurs disciples à l’accomplissement de leurs devoirs. De même dans les ateliers. Don Rua prenait beaucoup à coeur la formation des jeunes abbés, dont les cours de philosophie et de théologie étaient l’objet de ses sollicitudes. ‘Voilà, pensais-je, comment est accompli le travail par tous ces Salésiens, prêtres, jeunes abbés et coadjuteurs, avec un même but et tous étant d’accord dans l’unique intention de sauver les âmes’ ». [25] Il apprit aussi la manière dont on vivait chez les Salésiens. Quand don Rua l’envoya chez don Bologna, qui était le Préfet des externes, pour que ses coordonnées personnelles fussent portées dans le registre général, don Bologna, en entendant l’âge, 23 ans, le regarda fixement ; et, sur un ton de gaieté, “il me dit : ‘Et comment donc Vous comportez-vous avec tant de sérieux ?’ (à l’époque, dans les Séminaires, on enseignait que les prêtres devaient garder la ‘gravité sacerdotale’). Ces mots me firent réfléchir sur l’air que je devrais prendre sur mon visage, dans mes paroles et dans mes manières de faire pour me donner un aspect salésien et de vrai fils de Don Bosco. Autour de moi tous souriaient, y compris Don Bosco : tous me regardaient et venaient à ma rencontre en amis et en frères ; ils semblaient des connaissances et des amis de vieille date”. [26]

“J’avais lu dans les Règles que de temps en temps il convenait que les Salésiens aient un entretien avec leur Supérieur et Père au sujet de choses spirituelles”. Mais Don Bosco était très occupé et il demanda à don Rua, qui était Directeur, que cet entretien pût se faire avec lui. Ce dernier devait aller à Valsalice pour confesser les garçons. Il lui dit : “Prends ton chapeau et allons-y. Chemin faisant, nous nous parlerons”. “C’est ainsi que se produisit mon premier rendement de comptes”. Don Rua lui demanda ce qui lui avait fait bonne impression, lors des premiers jours, et ce qui au contraire l’avait mal impressionné. “Ce qui a provoqué en moi le plus d’admiration a été non seulement de voir la sainteté de Don Bosco, mais aussi de trouver partout des supérieurs si unis à lui, ou plutôt, disons- le même, si semblables à lui dans le comportement, dans la manière de faire et de traiter, de sorte précisément qu’en tout et pour tout on reconnaisse l’esprit du fondateur et du Père”. “Tu as raison, mon cher ; cette unité de pensée, d’affection et de méthode vient de l’éducation sur un style de famille que Don Bosco a donné aux siens, en gagnant nos coeurs et en y imprimant tout son idéal. Et de désagréable ?” “Pour moi, tout fut édifiant. Le petit clergé, le groupe de musiciens, et surtout les Compagnies de saint Louis, de Saint Joseph, du Très Saint Sacrement ... Leurs membres exercent une influence salutaire sur leurs camarades”. [27]

La main de Don Bosco dans celle de don Rua

De 1875 à 1885, ce fut pour Don Bosco la décennie la plus intense qu’il vécut, mais il consume aussi inexorablement sa vie. A côté de lui, de plus en plus son bras droit, don Rua travaille avec intensité et silence, en recevant des responsabilités de plus en plus grandes. Jour après jour, il devient aux yeux de tous ‘le second Don Bosco’. En 1875 part vers l’Amérique du Sud la première expédition missionnaire salésienne. Au cours des années suivantes Don Bosco fonde les Coopérateurs Salésiens et commence le ‘Bulletin Salésien’ ; partent pour les missions les premières Filles de Marie Auxiliatrice, desquelles don Rua est le Directeur général ; don Jean Cagliero devient le premier Evêque salésien ; et don Rua est élu par le Pape ‘Vicaire’ de Don Bosco, prêt à lui succéder. C’est lui qui, dans la nuit entre le 30 et le 31 janvier 1888, prend la main de Don Bosco mourant et la guide dans la dernière bénédiction donnée à la Famille salésienne. La main que Don Bosco tendait à un jeune garçon en lui disant : “Prends, mon petit Michel, prends”, est là, à présent serrée pour la dernière fois, dans la main du petit Michel devenu son vicaire ; et il lui remet tout, tout ce qu’il a réalisé sur la terre pour le Royaume de Dieu.

 

3. DON RUA : LA FIDÉLITÉ À LA VIE CONSACRÉE “PENDANT TOUTE LA VIE”

Dans la lettre envoyée le 30 décembre 1887 à tous les Salésiens pour donner les dernières nouvelles sur la santé de Don Bosco, don Rua écrivait : “Hier soir, dans un moment où il pouvait parler avec le moins de difficulté, tandis que nous étions autour de son lit, Mgr Cagliero, don Bonetti et moi-même, il dit entre autres choses : Je recommande aux salésiens la dévotion à Marie Auxiliatrice et la Communion fréquente. J’ajoutai alors : Cela pourrait servir comme étrenne du nouvel an à envoyer à toutes nos Maisons. Il reprit : Que cela soit pendant toute la vie”. [28] Toute suggestion de Don Bosco était pour don Rua un ordre. Ces paroles, qui étaient la suite cohérente de toute une vie, don Rua les grava dans son coeur : elles constituaient la route sur laquelle Don Bosco lui ordonnait de faire cheminer la Congrégation ‘pendant toute la vie’. Don Rua fut comme toujours très fidèle à la consigne : Jésus Eucharistie, Marie Auxiliatrice, en même temps que les trois voeux et que la fidélité totale à Don Bosco. Par son exemple héroïque, et pas seulement par sa parole il attesterait sans cesse que telle était la route salésienne vers la sainteté.

Fidélité féconde à Don Bosco

Plus d’un Cardinal à Rome, à la mort de Don Bosco, survenue le 31 janvier 1888, était persuadé que la Congrégation salésienne s’étiolerait rapidement ; don Rua n’avait que 50 ans. Il valait mieux envoyer à Turin un Commissaire pontifical pour préparer l’union des Salésiens avec une autre Congrégation de tradition éprouvée. “En grande hâte – témoigna sous serment don Barberis – Mgr Cagliero réunit le Chapitre (ou plutôt le Conseil Supérieur de la Congrégation) avec quelques-uns des plus anciens et une lettre fut rédigée au Saint-Père dans laquelle tous les Supérieurs et tous les anciens déclarèrent que tous d’accord ils accepteraient comme Supérieur don Rua, et non seulement ils se soumettraient, mais ils l’accepteraient avec une grande joie. J’étais au nombre des signataires ... Le 11 février, le Saint-Père confirmait et déclarait que don Rua serait en charge pendant douze ans selon les Constitutions”. [29]

Le Pape Léon XIII avait connu personnellement don Rua et il savait que les Salésiens sous sa direction continueraient leur mission. Et il en fut ainsi. Les Salésiens et les oeuvres salésiennes se multiplièrent comme les pains et les poissons entre les mains de Jésus. Don Bosco pendant sa vie avait fondé 64 oeuvres ; don Rua les porta à 341. Les Salésiens, à la mort de Don Bosco, étaient au nombre de 700 ; don Rua, en 22 ans de direction générale, les porta au nombre de 4 000. Les missions salésiennes, que Don Bosco avait tenacement voulues et commencées, s’étaient étendues pendant sa vie à la Patagonie et à la Terre de Feu ; don Rua multiplia l’élan missionnaire, et les Salésiens missionnaires atteignirent les forêts du Brésil, l’Equateur, le Mexique,la Chine, l’Inde, l’Egypte et le Mozambique.

Pour que, malgré ces énormes distances, la fidélité à Don Bosco ne diminuât pas, don Rua n’eut pas peur de voyager en long et en large sur les trains inconfortables de l’époque, toujours en classe populaire. Toute sa vie fut constellée de voyages. Don Barberis témoigne : “Dans ses diverses pérégrinations il me prit comme compagnon de route. Don Rua rejoignait ses Salésiens partout où ils étaient, il leur parlait de Don Bosco, ravivait en eux son esprit, s’informait paternellement, mais soigneusement, de la vie des confrères et des Œuvres, et laissait par écrit des directives et des avertissements pour que fleurît la fidélité à Don Bosco”. “Et non seulement il s’occupait du bien de la Congrégation à l’extérieur – continue à témoigner don Barberis – mais sa principale pensée était de consolider de mieux en mieux la Congrégation à l’intérieur. Dans ce but, en 1893, il se fit accompagner par moi-même et par deux autres supérieurs, et il nous conduisit à Rivalta Torinese, afin que fussent établis par nous tous ensemble différents moyens pour pouvoir faire progresser de plus en plus la Congrégation, grâce à des retouches apportées aux règlements et à des ajouts qui étaient jugés nécessaires”. [30]

Jésus : nourriture dans l’Eucharistie et amour miséricordieux dans son Coeur

Dans la lettre-testament qu’il écrivit pour tous les Salésiens avant de mourir, Don Bosco affirmait : “Votre premier supérieur est mort. Mais notre vrai supérieur, Jésus-Christ, ne mourra pas. Il sera toujours notre maître, notre guide, notre modèle. Mais souvenez- vous aussi qu’un jour il sera notre juge et le rémunérateur de notre fidélité à son service”. [31]

Cela fut, depuis son enfance, une conviction de Michel Rua. Dans la lettre circulaire qu’il envoya le 21 novembre 1900, il évoque et développe ces paroles en disant à tous les Salésiens : “Qu’y a-t-il donc de plus sublime au monde que d’exalter en nous et de faire connaître et exalter par les autres l’immense amour de Jésus dans la rédemption ; que d’exalter en nous et de faire connaître et exalter par les autres l’amour de Jésus dans sa naissance, dans sa vie, dans ses enseignements, dans ses exemples, dans ses souffrances ..., dans l’institution de la Très sainte Eucharistie, dans le fait de supporter sa très douloureuse passion, dans son geste de nous laisser Marie pour mère, dans sa mort pour nous..., et, je dirais, plus encore dans sa volonté de rester avec nous jusqu’à la fin des temps dans l’adorable Sacrement de l’Autel”. [32]

Sur son amour envers Jésus dans l’Eucharistie, les témoins intervenant au procès de béatification sont très explicites. Don Jean- B[aptiste] Francesia et Don Barberis affirment qu’à son arrivée dans une maison salésienne, sa première demande était : “Conduisez- moi à l’endroit où je pourrai saluer le Maître de maison”. Et par là il entendait l’église, où il s’agenouillait un long moment devant le tabernacle. Don Francesia ajoute que souvent il passait une ‘grande partie de la nuit’ pour tenir compagnie – comme il disait – au Solitaire du Tabernacle. Il témoigne encore : « Il voulait que le Très saint Sacrement fût au centre de tous nos coeurs. Il répétait : ‘Formons-nous un tabernacle dans notre coeur et tenons-nous sans cesse unis au Très saint Sacrement’ ». [33]

La fête du Sacré-Coeur de Jésus, instituée en 1856, répandit de plus en plus dans le monde chrétien le culte envers ce symbole de l’amour miséricordieux de Jésus. Le Pape Léon XIII donna une impulsion particulière à ce culte et, spécialement dans les jours qui marquaient le passage du XIXème siècle au XXème, il exhorta tous les chrétiens à exprimer leur consécration au Coeur de Jésus au moyen d’une ample formule de consécration qu’il avait lui-même composée. Don Rua voulut que dans la nuit entre le 31 décembre 1899 et le 1er janvier 1900 les Salésiens, les Filles de Marie Auxiliatrice, les Coopérateurs et tous les jeunes des oeuvres salésiennes accomplissent ce geste de consécration. Dans le Sanctuaire de Marie Auxiliatrice, lui-même avec les Supérieurs majeurs, les Salésiens et les jeunes, passa cette nuit en prière, et vers minuit sa voix unie à celles de tous les présents, prononça lentement et solennellement l’acte de Consécration.

“Tout ce que nous avons, nous le devons à la Très Sainte Vierge Marie Auxiliatrice”

Michel Rua devint le premier Salésien en un jour de l’Annonce de l’Ange à Marie. Il le rappelle lui-même lors de sa déposition au Procès de béatification de Don Bosco : “En 1855, le jour de l’Annonce de l’Ange à la Très Sainte Vierge Marie, moi, le premier, tandis que j’effectuais la deuxième année de philosophie, j’émis les voeux pour un an”. En vivant à côté de Don Bosco pendant 36 ans, il se pénétra de son esprit, dont une composante essentielle était la dévotion à Marie Auxiliatrice. Le témoin Lorenzo Saluzzo affirme : « Je me rappelle d’une manière spéciale avoir entendu le Serviteur de Dieu prononcer ces paroles : ‘On ne peut pas être un bon Salésien, si l’on n’est pas un dévot de Marie Auxiliatrice’ ». [34]

Don Bosco construisit le Sanctuaire de Marie Auxiliatrice, don Rua le fit restaurer, embellir, décorer. Le solennel ‘couronnement’ de la statue de Marie Auxiliatrice qui eut lieu dans le Sanctuaire de Valdocco en 1903, fut obtenu du Pape par ses soins, et accompli par la main du Cardinal Richelmy, Légat Pontifical. Le 17 février, il annonçait aux Salésiens le grand événement en disant : “Cherchons à nous rendre moins indignes de notre céleste Mère et Reine, et prêchons-en avec un zèle de plus en plus grand les gloires et la maternelle tendresse. Elle inspira et guida prodigieusement notre Don Bosco dans toutes ses grandes entreprises ; Elle continua et continue sans cesse cette maternelle assistance dans toutes nos oeuvres, et c’est pourquoi nous pouvons répéter avec Don Bosco que tout ce que nous avons, nous le devons à la Très Sainte Vierge Marie Auxiliatrice”. [35] Le jour du couronnement, 17 mai, fut très solennel, au milieu d’une foule qui se déversait comme un véritable flot. Don Melchior Marocco témoigne : “Don Ubaldi et moi-même étions les prêtres d’honneur du Légat Pontifical, et donc nous pûmes observer l’attitude vraiment extatique de don Rua, qui, au moment où il vit la main de Son Eminence poser sur la tête de l’Enfant et sur celle de Notre-Dame les couronnes sacrées, éclata en chaudes larmes, ce qui nous émerveilla beaucoup, car nous connaissions la maîtrise absolue qu’il avait de lui-même”. [36]

Le 19 juin, en rendant compte des événements à tous les Salésiens du monde, Don Rua écrivait : “Il m’est doux de penser que le couronnement de la Statue de Marie Auxiliatrice, statue par le canal de laquelle peuvent s’accomplir des miracles, produira parmi les Salésiens répandus dans le monde de très riches fruits. Il augmentera notre amour, notre dévotion et notre reconnaissance envers notre Patronne céleste, à qui nous sommes redevables de tout ce bien qui a pu être accompli ... En ces solennités mémorables que nous avons vécues, le nom de Marie Auxiliatrice fut sans cesse uni à celui de Don Bosco, qui au prix de sacrifices inouïs éleva ce Sanctuaire, au moyen de la parole et de la plume se fit l’apôtre de la dévotion envers Elle, et dans sa toute-puissante intercession avait mis une totale confiance. Quel doux spectacle ce fut de voir tant de pèlerins épancher leur piété dans l’église et ensuite, tous en file, aller visiter avec une profonde vénération les appartements de Don Bosco ! Je ne doute point qu’avec l’augmentation chez les Salésiens de la dévotion à Marie Auxiliatrice, iront aussi en croissant l’estime et l’affection envers Don Bosco, et tout autant l’engagement d’en conserver l’esprit et d’en imiter les vertus”. [37]

A don Rua, nous les Salésiens, nous devons la récitation quotidienne de la prière de consécration à Marie Auxiliatrice après la méditation, comme également la procession de la statue de Marie Auxiliatrice à travers les rues de Turin, voulue par lui pour la première fois en 1901, et devenue rapidement une tradition belle et vénérable pour la ville et pour tout le Piémont.

Dans les notes servant à préparer ses sermons adressés aux fidèles, on lit : “Dans toutes les nécessités nous trouvons notre avocate en la Très Sainte Vierge Marie ; et il est encore à trouver celui qui aurait eu recours à Elle en vain. Donc comme nous avons de la chance d’être les fils d’une telle mère ... Honorons-la, aimonsla nous-mêmes et faisons-la aimer par les autres, employons-nous à la faire connaître comme soutien des chrétiens, recourons à Elle comme à une protection sûre dans les maladies, dans les revers de fortune, dans les familles qui sont en désaccord, pour empêcher certains scandales graves, dans les villages, dans les villes. Mais si nous voulons lui rendre un hommage vraiment agréable, faisons en sorte de prendre un soin très spécial de la jeunesse ... Et d’une manière spéciale prenons soin de la jeunesse pauvre”. [38]

Les Filles de Marie Auxiliatrice, appelées par les braves gens ‘les soeurs de Don Bosco’, furent fondées par le Saint en 1872, et furent appelées par lui “le monument vivant de sa gratitude envers la Vierge sainte”. [39] Elles se multiplièrent d’une manière très rapide, et firent un bien incalculable à la jeunesse pauvre et marginalisée. Don Rua, qui avait une très grande dévotion envers Marie Auxiliatrice, en lia étroitement le nom à ses ‘Filles’. A la mort de Don Bosco, la Supérieure générale, Mère Daghero, écrivit à don Rua en remettant entre ses mains avec une totale confiance l’Institut des FMA. Lui qui l’avait vu naître et l’avait suivi dans son développement progressif, en prit soin comme d’un héritage sacré que Don Bosco lui laissait, et il lui prodigua avec un engagement assidu la richesse de sa propre pensée et de son coeur.

Sa personnalité se rencontre à chaque page d’histoire des FMA pendant plus d’une vingtaine d’années. C’est une période très riche d’expansion et d’activité. Sont ouvertes des maisons dans de nombreuses nations d’Europe, en Palestine, en Afrique et dans plusieurs républiques de l’Amérique. Se lèvent des oeuvres nouvelles demandées par les exigences des temps, spécialement pour l’assistance des jeunes ouvrières ; sont ouvertes de nouvelles terres de mission en première ligne ; est donnée une meilleure organisation aux écoles.

Au cours de ses nombreux voyages, don Rua étend ses visites également aux maisons des FMA : partout il laisse sa parole de Saint, il illumine, il soutient, il guide. Partout il s’intéresse à chaque chose, jamais fatigué ni pressé. Il donne des suggestions et des conseils orientés, seulement et toujours, à la recherche du bien. Ses lettres, rédigées avec une écriture claire et fine, voire sur des chutes de papier, ont le don de la simplicité et le parfum de l’intériorité.

Obéissance

La consécration à Dieu de tout religieux s’articule dans l’offrande de soi-même à Lui au moyen des conseils évangéliques d’obéissance, de pauvreté et de chasteté. Le premier de ces conseils, selon la tradition salésienne, est l’obéissance.

A la fin de 1909, don Rua avait désormais 72 ans et sa santé était gravement compromise. Le 1er janvier de cette année, il écrivit son avant-dernière lettre à tous les Salésiens. Il y disait : “Les Constitutions sorties du coeur paternel de Don Bosco, approuvées par l’Eglise, infaillible dans ses enseignements, seront votre guide, votre défense dans tous les dangers, dans tous les doutes et toutes les difficultés. Avec saint François d’Assise je vous dirai : Que soit béni le religieux qui observe ses saintes Règles. Elles sont le livre de la vie, l’espérance du salut, la moelle de l’Evangile, le chemin de la perfection, la clé du Paradis, le pacte de notre alliance avec Dieu”. [40]

Pendant toute la vie don Rua avait manifesté une obéissance absolue, si ‘absolue’ que Don Bosco quelquefois en plaisantait. Dans la déposition pour le procès de béatification, le Recteur majeur don Philippe Rinaldi témoigna : “Don Bosco eut l’occasion de dire : ‘A don Rua on ne donne pas d’ordres, pas même pour plaisanter’, tant était grande sa promptitude à exécuter tout ce qui lui était dit par le Supérieur ... A don Rua l’obéissance était très facile, parce qu’il était profondément humble. Humble dans son comportement, humble dans ses paroles, humble avec les grands et avec les petits”. [41] Et pourtant aussi l’humble obéissance de don Rua fut soumise à deux très dures épreuves. Du Saint-Siège il reçut deux ordres qui blessèrent au vif sa sensibilité.

Jusqu’à 1901 “les supérieurs et les directeurs salésiens, fidèles à l’exemple de don Bosco, avaient toute latitude pour confesser leurs confrères aussi bien que leurs élèves. Don Rua ne s’en privait pas à l’Oratoire et ailleurs, d’autant qu’il estimait que cette tradition formait un des pivots de la méthode salésienne. Aussi quelle pénible surprise quand un décret du 5 juillet 1899 interdit aux directeurs des maisons de Rome de confesser leurs élèves. Dans l’esprit du Saint-Office, cette mesure visait à préserver la liberté des pénitents et à écarter d’éventuels soupçons sur le gouvernement du supérieur. Craignant à juste titre une extension de cette mesure, don Rua chercha à temporiser. Mais un second décret, daté du 24 avril 1901, interdisait explicitement à tout supérieur d’entendre en confession toute personne sous sa dépendance. Pris entre deux fidélités, il tenta quelques démarches, ce qui lui valut d’être convoqué à Rome, d’y essuyer en personne un blâme du Saint-Office et de s’entendre intimer l’ordre de quitter la ville éternelle sur-le-champ. Il s’inclina sans hésiter, mais profondément déchiré”. [42]

Don Barberis, qui vécut à côté de don Rua ces journées douloureuses et tendues, témoigna : “Je suis peut-être le seul qui connaisse les affaires dans tous leurs détails ... Don Bosco introduisit l’usage dans nos Maisons que le Directeur fût aussi Confesseur : il n’en fit pas une sorte d’obligation ; ce n’est indiqué dans aucun article des Constitutions, ni des Règlements, mais cela fut introduit tout seul et il n’en sortit aucun inconvénient ... Il s’agissait d’une coutume introduite par Don Bosco, une coutume n’ayant été troublée pendant environ 70 [sic] ans, et dans le Décret il était indiqué que ‘Les Supérieurs devaient faire le nécessaire dans l’année ...’ : alors don Rua se crut autorisé à temporiser quelque peu ... pour avoir le temps de prendre conseil ... auprès de personnages très importants, parmi lesquels je rappelle le Card. Svampa, Archevêque de Bologne ... Mais dès qu’il perçut dans toute son extension la portée du Décret, il se disposa immédiatement à le communiquer à toute la Congrégation, en date du 6 juillet 1901”. [43]

En 1906 une autre décision du Saint-Siège contraignit son obéissance à une nouvelle épreuve bien dure, en acceptant que fût de nouveau entaillé l’héritage reçu de Don Bosco. Depuis sa fondation, l’Institut des Filles de Marie Auxiliatrice était agrégé aux Salésiens. L’union des deux Congrégations était assurée par une direction commune. “L’Institut des Filles de Marie-Auxiliatrice, disaient leurs Constitutions, était sous la haute et immédiate dépendance du Supérieur général de la Société de Saint- François-de-Sales. Habituellement, celui-ci déléguait ses pouvoirs à un confrère salésien, qui portait le titre de directeur général de l’Institut. Sur le plan local, il se faisait représenter par les provinciaux salésiens. Pour ce qui regardait le gouvernement dit « interne » de l’Institut, il était normalement aux mains de la Supérieure générale et de son Conseil. Don Bosco [...] tenait à ce régime”. [44]

Pour mettre de l’ordre dans les familles religieuses qui proliféraient dans les dernières décennies, le Saint-Siège promulgua un Décret qui ordonnait : une Congrégation féminine à voeux simples ne devait dépendre en aucune manière d’une Congrégation masculine de même nature. Le cinquième Chapitre général des FMA, réuni en 1905, manifesta de la crainte et de l’anxiété devant cette décision. Tout en déclarant l’obéissance qui se devait à tout ce qui était établi par l’Eglise, les FMA déclaraient dans un vote unanime que leur volonté était de dépendre du Successeur de Don Bosco : sous cette dépendance l’Institut avait eu son développement rapide et inattendu, elles avaient eu recours aux Salésiens chaque fois qu’avaient surgi des difficultés avec les autorités civiles et religieuses, en cela elles ressentaient leur sécurité pour l’avenir, dans l’esprit du Fondateur commun. Mais Rome répondit en rappelant à l’obéissance. Quant le Chapitre général en fut informé, écrit don Ceria, ce fut comme un coup de tonnerre. Le Pape Pie X, en accueillant la Mère Générale et les Conseillères, avec un sentiment d’une compréhension grande et presque affligée, dit : “Soyez tranquilles : il s’agit seulement d’une séparation matérielle et de rien d’autre”.

En 1906 le Saint-Siège transmit à don Rua le texte modifié des Constitutions des FMA. En 1907 le texte fut remis au Chapitre extraordinaire des FMA. “La disposition fondamentale [concernait] l’indépendance totale des deux Congrégations, aussi bien dans le gouvernement que dans l’administration et la comptabilité. Désormais les Salésiens n’auraient plus à faire avec l’Institut que dans le cas où les évêques leur en feraient la demande, et en se limitant strictement au domaine spirituel”. [45]

Le bienheureux don Philippe Rinaldi, Recteur majeur des Salésiens, déposa sous serment au sujet de don Rua : “Je me rappelle sa soumission sans réserve au Décret pour la séparation des Soeurs de Marie Auxiliatrice d’avec l’Institut Salésien. Après ce Décret il se tint sur une si grande réserve qu’il n’osait plus intervenir d’une quelconque façon dans leurs affaires, à moins d’y être invité par les Supérieures ou d’être consulté dans les affaires d’une certaine importance. Cette réserve, il la maintint jusqu’au moment où Pie X lui dit que les Soeurs avaient encore et sans cesse besoin de la direction des Salésiens, en particulier dans la gestion des affaires matérielles, dans l’orientation donnée à l’enseignement et pour conserver l’esprit de Don Bosco. Alors il reprit courage et revint à être non seulement père, mais aussi directeur”. [46]

Pauvreté

Don Francesia raconte qu’un jour le jeune abbé Rua, ayant trouvé un vieux morceau de tapis rouge, pensa l’étendre sur sa table de travail. Don Bosco le vit et lui dit en souriant : “Ah don Rua ! Serait-ce que l’élégance te plaît, eh ?”. Rua, confus, dit qu’il s’agissait d’un vieux morceau, mais Don Bosco fit remarquer : “Le luxe et l’élégance s’introduisent facilement, si nous ne sommes pas attentifs”. Don Rua n’oublia jamais ces mots, et il en fit un trésor pour toute la vie. [47]

La pauvreté fut l’uniforme de don Rua. Il s’habillait pauvrement, ne chercha jamais ses aises, économisait dans la moindre chose. Et il veillait à conduire tous les Salésiens à aimer et à pratiquer la pauvreté, avec esprit de foi, comme Don Bosco voulait. Ses habits étaient remplis de pièces. Une paire de chaussures lui durait des années ; pourtant il marchait beaucoup à pied, pour ne pas prendre le tram et donner en aumône les dix centimes du billet. A la maison, jusqu’à sa mort il mit un vieux manteau déjà employé par Don Bosco, et il le portait avec dévotion.

Une Fille de Marie Auxiliatrice, qui pendant de nombreuses années fut chargée de raccommoder les habits des Salésiens à l’Oratoire, déclarait que très rarement lui était confiée quelque pièce des affaires de don Rua; et quand on lui apportait sa soutane noire, on lui disait de la raccommoder d’urgence, car don Rua restait à travailler dans son bureau en mettant le manteau, puisqu’il n’avait jamais voulu avoir une soutane de rechange.

Pendant le voyage à Constantinople, en 1908, après de nombreuses visites en ville, il revint avec les jambes gonflées et les pieds tout trempés. Il demanda au directeur des Salésiens de lui prêter, par charité, une paire de chaussettes de laine pour se changer. Dans toute la maison on ne trouva pas une paire de chaussettes de laine. Alors don Rua sourit et dit : “Je suis content ! C’est la vraie pauvreté salésienne” [48]

Pendant les 23 ans où il fut Recteur majeur, don Rua envoya aux Salésiens 56 lettres circulaires. En elles, il condensa tout son amour pour Don Bosco et tout l’esprit salésien. Parmi ces lettres, c’est la circulaire intitulée “La pauvreté” qui est considérée comme son ‘chef-d’oeuvre’. Elle occupe vingt pages, et porte comme en-tête : “Turin, 31 janvier 1907, anniversaire de la mort de Don Bosco”. Je cite quelques passages de cette lettre écrite par lui qui est tout à fait d’actualité [49], afin de raviver en nous le véritable esprit de pauvreté salésienne.

“Il est naturel de considérer la pauvreté comme un malheur”

La pauvreté, en elle-même, n’est pas une vertu ; elle est une conséquence légitime de la faute originelle, destinée par Dieu à l’expiation de nos péchés et à la sanctification de nos âmes. Il est donc naturel que l’homme en ait horreur, qu’il la considère comme un malheur, et qu’il fasse tout ce qui est en lui pour l’éviter. La pauvreté ne devient une vertu que lorsqu’elle est volontairement embrassée par amour de Dieu, comme font ceux qui se donnent à la vie religieuse. Toutefois même alors la pauvreté ne cesse pas d’être amère ; aux religieux également la pratique de la pauvreté impose de lourds sacrifices, comme nous-mêmes en avons fait mille fois l’expérience.

Il n’y a donc pas à s’étonner si la pauvreté est toujours le point le plus délicat de la vie religieuse, si elle est comme la pierre de touche pour distinguer une communauté florissante d’une communauté relâchée, un religieux zélé d’un religieux négligent. Elle sera malheureusement l’écueil contre lequel iront se briser tant de magnanimes résolutions, tant de vocations qui avaient quelque chose de merveilleux dans leur apparition et dans leur essor. D’où la nécessité du côté des Supérieurs d’en parler souvent et du côté de tous les membres de la famille salésienne d’en maintenir vivant l’amour et totale la pratique.

“Le premier conseil évangélique”

La pauvreté est le premier des Conseils évangéliques. Dès le commencement de sa vie publique, Jésus Christ lance les plus terribles menaces contre les riches qui trouvent sur terre leurs consolations. D’autre part les souffrances des pauvres émeuvent son Coeur très doux jusqu’à la pitié, il les console et les appelle bienheureux, en assurant que le royaume des cieux est à eux. A quelqu’un qui lui demande comment il doit faire pour être parfait, il répond : “Va, vends ce que tu as et viens à ma suite”. A ses Apôtres qui s’offrent à le suivre il impose comme première condition qu’ils abandonnent leurs filets, le bureau de douane et tout ce qu’ils possèdent. Et ce dépouillement volontaire de tous les biens de la terre fut pratiqué par tous les disciples de Jésus Christ, par tous les saints qui en tant de siècles illustrèrent l’Eglise.

“La pauvreté de Don Bosco”

Notre vénéré Père vécut pauvre jusqu’à la fin de sa vie. Il avait eu entre les mains des sommes immenses d’argent, mais on ne vit jamais en lui le moindre empressement pour se procurer quelque satisfaction temporelle. Il avait l’habitude de dire : “La pauvreté, il faut l’avoir dans le coeur pour la pratiquer”. Et Dieu le récompensa largement de sa confiance et de sa pauvreté, si bien qu’il réussit à entreprendre des oeuvres que les princes eux-mêmes n’auraient pas osées. En parlant du voeu de pauvreté, Don Bosco écrivait : “Rappelons-nous que de cette observance dépendent en très grande part le bien-être de notre Pieuse Société et l’avantage de notre âme”.

“Non seulement les pauvres sont évangélisés, mais ce sont les pauvres qui évangélisent”

L’Histoire de l’Eglise nous enseigne que ce sont ceux qui furent le plus détachés du monde qui se signalèrent pour leur foi, leur espérance et leur charité et dont la vie fut un tissu de bonnes oeuvres et une série de prodiges pour la gloire de Dieu et le salut du prochain.

Nous travaillerions inutilement si le monde ne voyait pas et ne se convainquait pas que nous ne cherchons pas les richesses et les aises. Que soit bien fixé dans l’esprit ce qu’écrivit saint François de Sales : à savoir que non seulement les pauvres sont évangélisés, mais que ce sont les pauvres eux-mêmes qui évangélisent.

Même chez nous, ce ne sont certainement pas les salésiens poussés par le désir d’une vie commode qui entreprendront des oeuvres vraiment fructueuses, qui iront au milieu des indigènes du Mato Grosso ou dans la Terre de Feu, ou qui se mettront au service des lépreux. Ce sera toujours le mérite de ceux qui observeront généreusement la pauvreté.

“Les oeuvres de Don Bosco sont le fruit de la charité”

Il faut ensuite tenir compte du fait que les oeuvres de Don Bosco sont le fruit de la charité. Il est nécessaire qu’on sache que beaucoup parmi nos bienfaiteurs, eux-mêmes pauvres ou à peine modestement aisés, s’imposent de très lourds sacrifices pour pouvoir nous aider. Avec quel coeur emploierions-nous cet argent à nous procurer des aises non adaptées à notre condition ? Gaspiller le fruit de tant de sacrifices, même seulement le dépenser inconsidérément, c’est une véritable ingratitude à l’égard de Dieu et à l’égard de nos bienfaiteurs.

Qu’il me soit permis de vous faire une confidence. Beaucoup peut-être, en voyant que nos oeuvres s’étendent de plus en plus, pensent que la Pieuse Société dispose de nombreuses ressources, et que pour cette raison sont inopportunes mes exhortations, répétées et insistantes, à faire des économies, à observer la pauvreté. Comme ils sont loin de la vérité ! On pourrait leur faire voir la quantité de jeunes qui, pour la nourriture, le vêtement, les livres, etc., sont entièrement ou en grande partie à la charge de la Congrégation. Qui suit par la pensée notre développement, peut se rendre compte du nombre de maisons et d’églises en construction, des dommages subis qu’il faut réparer, des voyages qu’il faut payer pour les missionnaires, des aides que l’on envoie aux Missions, des dépenses immenses qu’il faut supporter pour la formation du personnel.

Quiconque ne vivrait pas selon le voeu de pauvreté, celui qui dans la nourriture, dans la vêtement, dans le logement, dans les voyages, dans les aises de la vie franchirait les limites que nous impose notre état devrait ressentir le remords d’avoir soustrait à la Congrégation l’argent qui avait été destiné à donner du pain aux orphelins, à favoriser quelques vocations, à étendre le royaume de Jésus Christ. Qu’il pense qu’il devra en rendre compte au tribunal de Dieu.

“Les temps héroïques de la Congrégation”

Le bon salésien arrivera à posséder l’esprit de pauvreté, c’està-dire sera vraiment pauvre dans les pensées et les désirs, apparaîtra tel dans ses paroles, se comportera vraiment en pauvre. Il acceptera volontiers les privations et les désagréments qui sont inévitables dans la vie commune, et généreusement il choisira de lui-même ce qu’il y a de moins beau et de moins commode.

Je termine en rappelant le souvenir des temps que, nous, nous appelons ‘les temps héroïques’ de notre Pieuse Société. De nombreuses années s’écoulèrent, pendant lesquelles il nous fallait avoir une vertu extraordinaire pour rester fidèles à Don Bosco et pour résister aux invitations pressantes qui nous étaient faites de l’abandonner, et cela en raison de l’extrême pauvreté dans laquelle on vivait. Mais nous soutenait l’amour intense que nous portions à Don Bosco, nous donnaient la force et le courage ses exhortations à demeurer fidèles dans notre vocation malgré les dures privations, les lourds sacrifices. C’est pourquoi je suis certain que, si se fait plus vif notre amour pour Don Bosco, se fait plus ardent le désir de nous maintenir ses dignes fils et de correspondre à la grâce de la vocation religieuse, l’esprit de pauvreté sera pratiqué dans toute sa pureté.

Chasteté

Jean-B[aptiste] Francesia, petit apprenti, entra à l’Oratoire de Don Bosco à 12 ans. Il y rencontra l’étudiant Michel Rua, qui avait 13 ans. C’était en 1850. A partir de ce moment ils furent des compagnons et des amis inséparables, pendant soixante ans, jusqu’au 6 avril 1910. Le matin de ce jour Jean-B[aptiste] Francesia était assis à côté de Michel Rua qui était sur le point de mourir, et il lui suggéra la première invocation qu’ensemble, jeunes garçons, ils avaient apprise de Don Bosco: “Chère Mère,Vierge Marie,faites que je sauve mon âme”. Et Michel lui répondit : “Oui, sauver son âme est tout !”.

Lorsqu’en 1922, année de ses 84 ans, don Jean-B[aptiste] Francesia fut appelé à déposer sous serment ce qu’il pensait de la sainteté de don Rua, devant le mot ‘chasteté’ il fut ému, et, à voix basse, il fit sortir de sa bouche un témoignage qui encore aujourd’hui, tandis qu’on le lit, émeut et laisse dans l’enchantement : “La splendeur de la vertu angélique émanait de toute la personne de don Michel Rua. Il suffisait de le regarder pour comprendre la pureté de son âme. Il semblait qu’il avait les yeux continuellement fixés sur les choses célestes plus que sur les choses de ce monde. Don Rua était le vrai portrait de saint Louis, et je peux attester que pendant tout le temps où j’ai eu à l’approcher, je n’ai jamais trouvé chez lui un mot, un geste, un regard qui ne furent marqués de cette vertu. Sa manière de faire et de se comporter à tout moment, et en tout lieu, était toujours conforme à la délicatesse et à la modestie les plus raffinées. C’est pourquoi il était sans cesse édifiant, tant en public qu’en privé, sur la cour et en chemin, à l’Eglise ou dans son bureau. Au cours de ses longues audiences, quelle que fût la personne avec laquelle il parlait, il gardait un maintien si recueilli et en même temps si paternel qu’il édifiait et ravissait les coeurs. [...] Il était si rempli de délicatesse et d’égards pour la vertu angélique que, pour l’inculquer, sa parole avait une efficacité spéciale. Ce sont des conseils affectueux et pleins de sagesse qu’il avait l’habitude de donner aux Salésiens comme règle de conduite au milieu des jeunes : ‘Aimez-les beaucoup, les jeunes gens qui sont confiés à vos soins, mais n’attachez pas à eux votre coeur’. [...] D’autres fois il disait [...] que l’on doit avoir soin de toutes les âmes, mais de ne nous laisser voler le coeur par aucune. [...] Quand il prêchait, s’écoulaient de son coeur les mots les plus doux, et les belles et chères images gagnaient les jeunes à la belle vertu angélique, si bien qu’il semblait un véritable Ange du Seigneur [...] Cette vertu, et je peux en donner le témoignage en raison de ma propre expérience, il la cultiva d’une manière parfaite depuis son enfance jusqu’à la mort”. [50]

Les jours de l’agonie

Pourtant précisément dans le domaine de la moralité, qu’il considérait à juste titre comme la valeur la plus précieuse pour un institut d’éducation tel que la Congrégation Salésienne, don Rua dut subir l’attaque la plus ignominieuse, qui littéralement bouleversa sa vie. Ces moments très sombres sont rappelés sous le titre de ‘l’affaire de Varazze’. L’école salésienne de cette ville était dirigée par don Charles Viglietti, le dernier secrétaire personnel de Don Bosco. Le matin du 29 juillet 1907 la police fait irruption dans la maison. Les Salésiens sont arrêtés, les enfants – peu nombreux, car les autres étaient déjà partis pour les vacances – sont conduits à la caserne. Don Viglietti doit écouter une accusation infamante:
un garçon, Charles Marlario, 15 ans, orphelin adopté par la veuve Besson, hébergé gratuitement dans l’école, a écrit un ‘journal’ qui alors est dans les mains de la police. La maison salésienne y est décrite comme un centre répugnant de pédophilie. Ne servent à rien les démentis vigoureux de don Viglietti et des Salésiens, et même pas les réponses négatives unanimes des élèves soumis à de pressants interrogatoires.

La nouvelle se répand. Toute la presse anticléricale fait commencer une campagne de dénigrement menée à coups martelés contre les Salésiens et les écoles des prêtres. Des groupes compacts de voyous se laissent aller à des actes de violence à Savone, à La Spezia et à Sampierdarena. D’autres mouvements violents contre les prêtres et les cercles catholiques se produisent à Livourne et à Mantoue. On donne la chasse au prêtre. On demande la fermeture de toutes les écoles tenues par les religieux en Italie.

“Des témoins ont raconté que durant toute cette période il était prostré, méconnaissable”. [51]Pendant ces mois il avait été frappé par une grave forme d’infection, il était très affaibli, et on le vit pleurer comme un petit enfant. Mais le coup monté perdit de son importance. Des avocats parmi le plus fameux d’Italie offrirent leur assistance judiciaire gratuite aux Salésiens. Des députés, anciens élèves des Salésiens, prirent au Parlement la défense des écoles salésiennes. Le 3 août, cinq jours à peine après le début du dénigrement, don Rua, aidé par les autres Supérieurs pour réagir contre le découragement, porta plainte pour diffamation et calomnie, assisté par trois illustres avocats. La Cour d’Appel de Gênes, quand le procès se termina, déclara que le journal était un tissu d’inventions imaginaires, écrit pour répondre à “d’incessantes instigations de personnes étrangères intéressées à susciter un scandale anticlérical”. [52]

Le 31 janvier 1908, une fois calmée toute tempête, don Rua envoyait à tous les Salésiens une lettre circulaire dans laquelle le titre disait déjà tout : “Vigilance”. En elle il résumait brièvement les événements, invitait à remercier Dieu et Marie Auxiliatrice, et demandait à tous de réfléchir sur deux passages des paroles de Don Bosco, prononcées le 20 septembre 1874, et sur un article des Constitutions: “La rumeur publique exprime parfois des plaintes sur des faits immoraux qui se sont produits avec la ruine des moeurs et d’horribles scandales. C’est un grand mal, c’est un désastre ; et je prie le Seigneur de faire en sorte que nos maisons soient toutes fermées, avant qu’en elles ne se produisent de semblables malheurs”. [53] Et encore : “On peut établir comme principe invariable que la moralité des élèves dépend de ceux qui les éduquent, les assistent et les dirigent. Qui n’a pas, ne peut pas donner, dit un proverbe. Un sac vide ne peut pas donner de blé, ni une bouteille remplie de lie fournir du bon vin. C’est pourquoi avant de nous proposer comme maîtres pour les autres, il est indispensable que, nous, nous possédions ce que nous voulons enseigner aux autres”. [54]Puis il commente l’article 28 [28 dans l’édition de 1907] des Constitutions, en disant : “Malgré son [de Don Bosco] vif désir d’avoir de nombreux collaborateurs de son oeuvre, il ne voudrait pas cependant que celui qui n’a pas l’espoir fondé de pouvoir conserver, avec l’aide divine, la vertu de la chasteté, tant par les paroles que dans les oeuvres ou même dans les pensées, fasse profession dans cette Société”. [55]

 

4. DON RUA : “L’ÉVANGÉLISATEUR DES JEUNES”

Dans l’homélie de la béatification, le Pape Paul VI – comme déjà je le mentionnais en partie – affirma à un moment : « Méditons, un instant, sur l’aspect caractéristique de Don Rua, l’aspect qui [...] nous le fait comprendre [...] Fils, disciple, imitateur [de Don Bosco] [...] il a fait [...] de l’exemple du Saint une école, de son oeuvre personnelle une institution étendue, peut-on dire, sur toute la terre ; [...] il a fait de la source, un courant, un fleuve [...] La prodigieuse fécondité de la famille salésienne [...] a eu en Don Bosco l’origine, en Don Rua la continuité. [...] Ce disciple [de Don Bosco] a servi l’oeuvre Salésienne dans sa capacité à s’étendre, [...] il l’a développée dans une conformité à la lettre, mais avec une nouveauté toujours géniale [...] Que nous enseigne Don Rua ? [...] A être des continuateurs [...] L’imitation chez le disciple n’est plus passivité, ni servilité [...] [L’éducation est] un art qui guide l’expansion logique, mais libre et originale des qualités virtuelles de l’élève [...] Don Rua se qualifie comme le premier continuateur de l’exemple et de l’oeuvre de Don Bosco [...] Nous nous rendons compte que nous sommes en présence d’un athlète en activité apostolique, qui [opère] toujours suivant le modèle de Don Bosco, mais avec des dimensions propres et croissantes [...] Nous rendons gloire au Seigneur, qui a voulu [...] offrir à son labeur apostolique de nouveaux terrains de travail pastoral, que le développement social, impétueux et désordonné, a ouvert devant la civilisation chrétienne ». [56]

Nouveaux terrains de travail pastoral

A lire, ne fût-ce même que rapidement la quantité impressionnante des lettres de don Rua, de ses circulaires, les volumes qui résument son oeuvre de Successeur de Don Bosco pendant 22 ans, on découvre de façon imposante que ce qu’affirme le Pape est vrai : sa fidélité à Don Bosco n’est pas statique, mais dynamique. Il perçoit vraiment le cours du temps et l’évolution des nécessités de la jeunesse, et sans peur il développe l’oeuvre salésienne sur de nouveaux terrains de travail pastoral.

Parmi les ouvriers et les enfants des ouvriers

Dans les dernières décennies du 19ème siècle et dans les premières du 20ème les luttes sociales des travailleurs des usines se multiplient partout. Les conditions des ouvriers sont misérables : horaires meurtriers, conditions d’hygiène très mauvaises, mutuelles et retraites inexistantes. Sous l’impulsion de don Rua les Salésiens et les FMA font naître une floraison d’oeuvres sociales : orphelinats, écoles professionnelles, écoles agricoles, paroisses de banlieue avec des patronages pour les enfants des familles ouvrières : patronages qui voient jouer sur l’herbe verte et prier dans les chapelles, trois cents, cinq cents, mille jeunes. Don Rua en est heureux, et il exhorte les Provinciaux à avoir un oeil rempli d’estime pour ces ‘oeuvres fondamentales de Don Bosco’.

Dans les dernières années du 19ème siècle, Turin devient le berceau douloureux du prolétariat italien. En mai 1891, Léon XIII publie l’encyclique Rerum Novarum. Le Pape y dénonce la situation dans laquelle se trouve “un petit nombre d’hommes opulents et de ploutocrates qui imposent ainsi un joug presque servile à l’infinie multitude des prolétaires” (RN, fin du sixième paragraphe de l’Introduction). L’encyclique a aussitôt un fort impact sur le monde chrétien, et don Rua sent que pour les Salésiens est arrivée l’heure d’élargir et d’intensifier leur action sociale.

En 1892 se tient à Turin – Valsalice le 6ème Chapitre Général de la Congrégation. Parmi les questions à traiter, don Rua met l’application pratique des enseignements du Pape sur la question ouvrière. Les Salésiens assument l’engagement d’introduire dans les programmes scolaires des jeunes élèves l’instruction sur les points suivants : capital et travail, droit de propriété et droit de grève, salaire, repos, épargne. On suggère d’inciter les anciens élèves à s’inscrire aux Sociétés Ouvrières Catholiques.

Auprès des constructeurs de tunnel en Suisse

En 1898, on commence le percement du Simplon entre la Suisse et l’Italie : c’est l’un des tunnels les plus longs du monde (19 823 mètres) ; il comprend deux galeries situées côte à côte, contenant chacune une voix. Sur le versant suisse s’établit une colonie de plus de deux mille travailleurs italiens originaires du Piémont, de la Lombardie, de la Vénétie, et surtout des Abruzzes et de la Sicile, avec les femmes et les enfants. Don Rua n’hésite pas à envoyer auprès de ces travailleurs les Salésiens et les Filles de Marie Auxiliatrice. Ils y restèrent sept ans, c’est-à-dire jusqu’à la fin des travaux. Les informations sur leur façon de répondre aux besoins de ces pauvres familles sont maigres : ils faisaient du bien et personne n’avait le temps de tenir la chronique. Un député socialiste, Gustave Chiesi, alla un jour observer la situation. Il vit ce qu’accomplissaient les Salésiens et les Soeurs, le Cercle ouvrier qu’ils avaient fondé et qui était le lieu le plus fréquenté par les italiens pour se retrouver ; il envoya une lettre publiée par le journal Tempo de Milan. On y lit : “Nous avons beaucoup élevé la voix au sujet des conditions dans lesquelles se trouvent nos ouvriers au Simplon, nous avons beaucoup écrit et protesté. Mais aucune action pratique n’a été menée jusqu’à présent à leur avantage. Le peu qui a été accompli jusqu’à présent, ce sont les prêtres qui l’ont fait [...] En toute occasion, ils sont toujours les premiers à agir, à aider, à soulager les peines d’autrui. Et au Simplon, comme partout”.

Emigrants parmi les émigrants

D’autres vagues bien plus nombreuses d’émigrants partaient pour échapper à la misère des terres du Sud de l’Italie. Selon les statistiques de l’économiste Clough, pendant la décennie 1880-1890, émigraient en moyenne chaque année vers l’Amérique du Nord et vers l’Amérique du Sud 165 mille personnes. Rien que vers l’Argentine, émigraient chaque année 40 mille italiens. Au cours de la décennie suivante, la foule des émigrants augmenta : on atteignait et on dépassait le demi-million chaque année. Le député Joseph Toscano qui, lors d’une séance à la Chambre, fit allusion à l’extrême pauvreté du Sud de l’Italie, avait déclaré en 1878 : “Que voulezvous qu’il fasse, le prolétariat, quand il est poussé au désespoir ? Il ne lui reste que deux voies : la voie du délit et du brigandage ou celle de l’émigration”. Douze ans après, la situation n’était pas changée, et le député Victor E. Orlando, de Palerme, cria dans le même Parlement que pour ses compatriotes le dilemme se résumait en deux mots : “O émigrants, ou brigands !”.

Don Rua, tout en couvrant, à la façon d’une toile d’araignée, l’Italie d’oeuvres pour les jeunes des familles les plus modestes, envoya des missionnaires salésiens dans l’Amérique du Nord en 1897 et en 1898. A New York, à Paterson, à Los Angeles, à Troy nos confrères se donnaient du mal pour accueillir les émigrants qui ne connaissaient pas la langue, ne savaient pas où loger et trouver du travail. Tout à côté des soeurs héroïques de Mère Cabrini et au voisinage de tant d’autres missionnaires (hommes et femmes), ils cherchaient à les aider à s’installer, à s’inscrire aux syndicats du peuple. Ils accueillaient leurs enfants dans les écoles, assuraient une assistance religieuse. Dans le même temps, il renforça et multiplia les présences salésiennes dans l’Amérique du Sud, qui prospéraient sous la conduite de Mgr Cagliero et de Mgr Louis Lasagna, nouvel évêque salésien.

Les Salésiens se présentaient sur de nouveaux continents. Des oeuvres sociales, des orphelinats, des écoles professionnelles, des paroisses et des patronages de banlieue étaient ouverts dans des terres très lointaines : Le Cap, Tunis, Smyrne, Constantinople. De nouvelles oeuvres réparties en grappe furent ouvertes dans l’Europe du Nord et l’Europe de l’Ouest. Une des conséquences bénéfiques fut que les missions salésiennes purent compter bientôt sur des confrères de diverses nationalités. Les polonais émigrants à Buenos Aires pouvaient trouver un salésien polonais à la tête d’un secrétariat prévu pour eux ; à Londres la colonie polonaise disposait d’une église où célébrait un salésien polonais ; les allemands émigrés dans la Pampa centrale ou au Chili y trouvèrent des salésiens allemands. A Oakland, en Californie, un quartier entier de portugais recevait l’aide d’un salésien portugais.

Risquer tout ce qui pouvait être risqué, comme le faisait Don Bosco

L’audace apostolique poussa don Rua à appuyer les entreprises les plus difficiles. Avec le même courage que celui de Don Bosco il risqua tout ce qui pouvait être risqué pour porter partout le Royaume de Dieu et l’amour de Marie Auxiliatrice.

En Palestine il n’eut pas d’hésitation pour accepter parmi les Salésiens la Famille religieuse bien enracinée de don Antoine Belloni, qui se dédiait aux enfants les plus malheureux. En Pologne il ne s’opposa pas à la personnalité, source de difficultés et de problèmes, de don Bronisław Markiewicz, qui semblait vouloir se rebeller contre l’autorité des Supérieurs, mais qui aujourd’hui est vénéré comme bienheureux et comme fondateur d’une Congrégation qui fait partie de la Famille salésienne. En Colombie il soutint l’apostolat nouveau, et embarrassant pour diverses personnes, parmi les lépreux vivant à Agua de Dios : apostolat commencé par don Unia et développé par don Rabagliati et don Variara. Il soutint don Balzola et don Malan qui cherchèrent à pénétrer parmi les indigènes Bororo du Mato Grosso au Brésil. Il encouragea les tentatives très difficiles d’implanter une mission parmi les indigènes Shuar de l’Equateur. A Oran, en Algérie, où de nombreux enfants traînaient dans les rues, il envoya sept salésiens pour ouvrit un patronage et des écoles.

En 1906 il bénit les premiers salésiens qui partaient fonder des missions en Inde et en Chine. Ceux qui partaient dans ce dernier pays avaient à leur tête le très jeune don Versiglia, qu’aujourd’hui nous vénérons comme martyr et comme saint. Les débuts étaient très timides, presque téméraires, mais à présent l’oeuvre de Don Bosco en Inde, en Chine et dans toute l’Asie suscite l’admiration de tous.

A la veille de son ‘Jubilé d’or sacerdotal’, qu’avait annoncé le Bollettino Salesiano et dont tous les Salésiens se réjouissaient à l’avance, une grave infection qui le tourmentait depuis des années et l’avait recouvert de plaies douloureuses, mit fin brusquement à sa vie. Dieu vint à sa rencontre le matin du 6 avril 1910.

“Cette simplicité avec laquelle il cherchait à accompagner ses oeuvres”

Même s’il se limite aux vingt dernières années, celui qui explore la vie de ce prêtre au corps mince a l’impression insurmontable d’une activité inlassable et gigantesque. Vraiment, comme l’affirma Paul VI dans l’homélie de béatification, “nous ne pourrons jamais oublier le côté actif de cet homme à la fois petit et grand, d’autant plus que, nous qui ne sommes pas étrangers à la mentalité de notre époque, portée à mesurer la stature d’un homme d’après sa capacité d’action, nous nous rendons compte que nous sommes en présence d’un athlète en activité apostolique”.

Pourtant toute cette activité humaine et spirituelle, don Rua l’a accomplie dans le silence et dans l’humilité. Tellement que son très cher don Francesia, s’apprêtant à composer sa biographie, en utilisant le ‘pluriel de majesté ou de modestie’ qui alors était d’usage chez les auteurs, écrivit : “Nous qui avions l’habitude de vivre avec lui, qui presque chaque heure l’entendions parler, qui traitions avec lui comme c’est l’habitude avec une personne intime et confidente, nous trouvions tout naturel et ne faisions pas de manières. ‘C’est ainsi, disait-on, que je ferais, moi ! c’est ainsi qu’aurait fait don Bosco. Qu’y a-t-il d’extraordinaire ? Il n’y a rien, me semble-t-il !’. Pourtant, à y réfléchir, on aurait dû dire que cette simplicité, avec laquelle il cherchait à accompagner ses oeuvres, ce fait de dire continuellement ‘tout pour le Seigneur et uniquement pour le Seigneur’, tout cela provoquait déjà en nous de l’étonnement, comme cela constituera toujours l’éloge le plus beau de la vie, laborieuse et humble, de Don Michel Rua”. [57]

 

Conclusion

Comme conclusion, je voudrais reprendre ce que je vous ai écrit dans la lettre du 24 juin 2009, sous le titre “Dans le souvenir de Don Rua”. Je vous disais que nous voulons vivre l’année 2010 spécialement comme on vit un chemin spirituel et pastoral. Afin de faire fructifier cette année dédiée au premier Successeur de Don Bosco, je signalais dans la lettre “ quelques points qui demandent une attention de notre part et dont il faut tenir compte pour vos projets de l’an prochain, dans les parcours personnels, communautaires et provinciaux”.

Le premier est de renforcer notre être de disciples fidèles de Jésus, modèle de Don Bosco, en redécouvrant les voies pour conserver la fidélité à la vocation consacrée, avec une invitation concrète à puiser aux sources de la vie du disciple et de l’apôtre aux fontaines quotidiennes de la fidélité à la vocation : l’Ecriture Sainte au moyen de la “lectio divina”, et l’Eucharistie dans la célébration, dans l’adoration et dans les visites fréquentes.

La deuxième attention à avoir est d’assumer l’attitude de don Rua qui, envoyé à Mirabello, résuma les conseils reçus de Don Bosco en une seule expression : “A Mirabello je chercherai à être Don Bosco”. Et tout Don Bosco se trouve dans nos Constitutions. Devenir Don Bosco, jour après jour, c’est exactement ce que nous indiquent concrètement les Constitutions. Poussé par le témoignage particulier du premier successeur de Don Bosco, je vous invite en cette année, surtout à l’occasion de la Retraite Spirituelle, à redécouvrir l’importance et l’esprit de nos Constitutions salésiennes et à repenser votre projet personnel de vie, en faisant une référence particulière au chapitre quatre : celui qui concerne notre mission et qui est intitulé “envoyés aux jeunes”.

En troisième lieu, en rappelant comment don Rua, sous la poussée de la passion du Da mihi animas, donna une grande impulsion à la mission salésienne, je vous invitais à l’imiter dans son don de lui-même à répondre aux besoins des jeunes et à trouver les chemins pastoraux adaptés pour les rejoindre au moyen de l’annonce de l’Evangile. L’élan apostolique de don Rua nous demande, par conséquent, de concrétiser pendant cette année l’engagement d’évangélisation des jeunes. Nous le demande le deuxième pôle thématique du CG26 ; nous le propose l’Etrenne de 2010, qui nous invite à nous laisser associer activement à l’engagement d’évangélisation en tant que Famille salésienne : don Rua en a été un promoteur convaincu.

Et aussi, en cette Année Sacerdotale, regardons tous vers don Rua comme vers un modèle pour le salésien prêtre. Redécouvrons et approfondissons son identité, faite de ferveur spirituelle et de zèle pastoral dans l’exercice du ministère et marquée par l’expérience de la vie consacrée apostolique.

Que l’Esprit du Christ nous anime sur notre chemin de renouvellement pastoral et que Marie Auxiliatrice nous soutienne dans l’engagement apostolique. Que, sans cesse, Don Bosco soit notre modèle et notre guide.

Cordialement dans le Seigneur

P. Pascual Chávez Villanueva

Prière pour demander la canonisation du Bienheureux Michel Rua

Dieu tout-puissant et miséricordieux,
tu as mis sur les pas de Saint Jean Bosco
le Bienheureux Michel Rua, qui imita ses exemples,
hérita de son esprit et propagea ses oeuvres ;
maintenant qu’avec la béatification tu l’as élevé à la gloire des autels,
daigne multiplier sa protection envers tous ceux qui l’invoquent
et hâter sa canonisation.
Nous Te le demandons par l’intercession de Marie Auxiliatrice,
qu’il aima et honora d’un coeur de fils,
et par la médiation de Jésus Christ notre Seigneur.

Amen.