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«Chers salésiens, soyez saints!»

LETTRES DU RECTEUR MAJEUR PASCUAL CHÁVEZ


SOYEZ SAINTS!

«CHERS SALÉSIENS, SOYEZ SAINTS!»  [1]

Un ensemble d’heureuses coïncidences. – 1. La sainteté, patrimoine permanent de famille – 1.1. Dans le sillage de Don Bosco 1.2. Notre sanctification, don et défi – 2. Nous, éducateurs à la sainteté – 2.1. La sainteté, proposition de l'éducation salésienne 2.2. Un chemin éducatif à la lumière de la spiritualité salésienne – 3. La sainteté fleurit dans la communauté – 3.1. Echo du CG25 3.2. Stimulés par les trois récents bienheureux – 4. Invitation à la révision – Nos noms sont inscrits dans le ciel 4.1. Un hommage au concret 4.2. Une révision qui se fait prière

Rome, le 14 août 2002

Veille de l’Assomption de la B. Vierge Marie

Très chers confrères,

Quatre mois ont passé depuis la clôture du CG25, qui a été une forte expérience spirituelle salésienne. Vous avez en main les documents capitulaires «La communauté salésienne aujourd'hui», qui, au dire des confrères qui nous écrivent, ont été bien accueillis dans les Provinces et font l'objet d'études et d'assimilation, en vue du renouveau de nos communautés. Maintenant je me mets en contact avec vous par ma première lettre circulaire.

Ecrire des lettres a été la forme d’apostolat employée par saint Paul, pour surmonter la distance géographique et l'impossibilité d'être présent au milieu de ses communautés, pour donner un accompagnement à leur vie. Avec les différences qui s'imposent, les lettres du Recteur majeur, elles aussi, entendent créer la proximité avec les Provinces à travers la communication, pour partager événements de la Congrégation et éclairer la vie et la pratique éducative et pastorale des communautés. Je vous écris à la veille de l’Assomption de Marie et à deux jours de la date qui rappelle la naissance de notre cher père Don Bosco. Je ne vous cache pas que j’aimerais beaucoup être auprès de vous et partager vos travaux actuels et vos meilleurs rêves; de façon particulière, je sens profondément en moi le désir de prier pour chacun de vous. Que le Seigneur vous remplisse de son Don par excellence, l'Esprit Saint, pour qu'il vous renouvelle et vous sanctifie à l'image de notre Fondateur, qui nous a été donné comme modèle (cf. Const. 21). Que Marie, l'experte de l'Esprit Saint, vous enseigne à L'accueillir et à Lui laisser une place, pour qu'il vous rende féconds dans la mission apostolique et croyants heureux en Christ, Parole du Père.

C’est précisément de sainteté que je veux vous parler aujourd'hui, en continuité avec plusieurs de mes interventions à la fin du Chapitre, en particulier après l'audience avec le Saint-Père et la béatification de M. Artémide Zatti, de sœur Maria Romero, et du P. Louis. Variara. Mon objectif n'est pas de réécrire un petit traité sur la sainteté, mais plutôt de vous la présenter comme un don de Dieu et une urgence apostolique, vous offrir quelques motivations qui vous engagent dans sa pratique et indiquer la méthodologie qui vous la rende plus facile.

Un ensemble d’heureuses coïncidences

Avoir été élu dans un Chapitre général qui a eu comme thème la communauté salésienne, lieu de notre sanctification quotidienne, et qui s'est clôturé «par le don de la béatification de trois membres de la Famille salésienne»[2] – un salésien prêtre, un salésien coadjuteur et une Fille de Marie Auxiliatrice – m’impose le thème de la sainteté ou, comme je l'ai dit dans le discours de clôture du CG25, de la primauté de Dieu: «Dieu doit être notre première “occupation”»[3]. Avec son appel fait dans son discours aux capitulaires, le Saint-Père a confirmé de son autorité suprême l'objectif de la sainteté. Dans son message envoyé à l'ouverture du Chapitre, il nous avait déjà rappelé que «tendre vers la sainteté» est «la principale réponse aux défis du monde contemporain», et qu'«il s'agit en définitive moins d'entreprendre des activités et des initiatives nouvelles, que de vivre et de témoigner de l’Évangile, sans compromis, afin d’encourager les jeunes à la sainteté»[4]. À l'audience, ensuite, il a voulu résumer tout son message dans la forte invitation: «Chers salésien, soyez saints! La sainteté, vous le savez bien, est votre tâche essentielle»[5].

C'est un ensemble de coïncidences que j’aime lire non comme fortuites – pour un chrétien rien n'est fortuit – mais comme inscrites dans le plan de Dieu, et donc à interpréter en esprit de foi: pourquoi donc ne pas faire de la sainteté un programme de vie et de gouvernement? C’était précisément mon intention quand, dans le discours final du Chapitre, j’ai dit que « la sainteté est aussi la consigne de ce Chapitre qui se termine avec le don de trois nouveaux bienheureux»[6].

Une aube de mon service éclairée d’une telle lumière est pour moi une invitation plus éloquente que n’importe quel souhait verbal. Elle rappelle le but par excellence. C'est un message certainement exigeant, parce qu'il indique «le but le plus élevé» dans l’absolu, mais qui ouvre à l’espérance et à l'optimisme, en nous indiquant un grand nombre de nos frères et sœurs qui ont rejoint la colline des béatitudes. En nous référant à eux, nos consanguins dans l'esprit, nous pouvons dire, en paraphrasant la liturgie: «Père, ne regarde pas nos péchés, mais la sainteté de notre famille».

C'est pour ces circonstances qui convergent toutes vers la même signification, que j'ai pensé consacrer ma première lettre à ce thème.

1. La sainteté, patrimoine permanent de famille

Nous ne rendrons jamais assez grâce à Dieu pour le don des saints dans notre Famille charismatique. Notre histoire, comme nous l’a écrit le Pape, «est riche en saints, dont un grand nombre sont des jeunes»[7]. Et à l'audience, il nous a de nouveau parlé de «nombreux saints et bienheureux qui constituent l'assemblée céleste de vos protecteurs»[8]. Cela montre bien que le charisme salésien est non seulement capable d'indiquer le chemin de la sainteté, mais aussi, s’il est vécu, de rejoindre le but, comme c'est déjà réalisé en fait pour beaucoup de nos frères et de nos sœurs.

Mes prédécesseurs ont aimé s’attarder plusieurs fois devant un tel panorama[9]. Je désire moi aussi contempler nos «nombreux saints et bienheureux salésiens»[10], et vous faire participer, en vous le rappelant, à ce à quoi je tiens le plus.

1.1. Dans le sillage de Don Bosco

Nos saints sont certainement «les témoins» les plus qualifiés de notre spiritualité parce qu'ils l’ont vécue et l'ont vécue héroïquement. Ce qui m’intéresse en particulier, c'est le fait qu’en chacun d’eux s'incarne un aspect spécifique de notre charisme. En l’accentuant, ils l’ont rendu plus visible, plus lumineux, plus explicite. Ils s’en sont emparés et l’ont approfondi, au point qu’il s’agit là, pour ainsi dire, d’autant d’«approfondissements monographiques» du Fondateur.

Plusieurs d'entre eux ont même donné origine à de nouvelles congrégations religieuses dans l’Eglise, comme autant de rameaux issus du même tronc. Ils ont ainsi explicité des potentialités latentes, mais insérées dans la semence originelle. Chacun d’eux accentue donc un message particulier.

L'ensemble peut donner une vision plus authentique et plus complète de notre expérience spirituelle. Ce sont des notes diverses qui contribuent à former une unique harmonie. Des notes les plus variées: depuis les plus connues à celles qui sont moins soulignées, prononcées presque en sourdine; depuis celles, dirions-nous bien, qui sont plus sûres à celles qui pourraient sembler plus insolites, comme si elles étaient étrangères à notre spiritualité. Ces différentes rééditions de Don Bosco, reconnues officiellement par l’Eglise, ont toutes droit de cité parmi nous. Elles le proposent une nouvelle fois vivant à notre attention et à notre garde. Et nous, ses fils, héritiers d'un patrimoine aussi riche, nous aimons saisir en eux tel ou tel donné que nous reconnaissons d’emblée comme un trait de la physionomie de notre Père.

Je voudrais citer, à titre d'exemple, quelques-uns de ces traits qui reproduisent de façon originale l'héritage familial commun, la sainteté salésienne:

Une spiritualité qui sait faire la synthèse entre le travail et la tempérance. Nous songeons alors à don Rua, modèle de rare abnégation, dont l'éloge le meilleur a été fait par Paul VI: «Si vraiment don Rua se qualifie comme le premier continuateur de l'exemple et de l'œuvre de Don Bosco, nous aimerons toujours le repenser et le vénérer sous cet aspect ascétique d'humilité et de dépendance»[11].

Une spiritualité et qui naît de la charité pastorale, qui réussit à se faire aimer et manifeste la paternité de Dieu[12]. Et le souvenir s'oriente vers le P. Rinaldi: «Celui qui l’approchait, lisons-nous dans les actes du procès, avait l'impression de s'approcher d'un papa»[13].

Une spiritualité qui s'exprime à travers l'humilité active et qui se fait «signe non équivoque de la logique de Dieu, qui s'oppose à celle du monde»[14]. Ce fut l’exemple lumineux de Marie-Dominique Mazarello.

Une spiritualité du quotidien et du travail[15]. Dans ce panorama se note l'identité laïque, tant consacrée que non consacrée. Dans le premier groupe, nous pouvons penser immédiatement aux deux figures de «bon Samaritain», Simon Strugi et Artémide Zatti. Pour l'identité laïque non consacrée, nous pensons à la première de toutes les coopératrices, Maman Marguerite, dont la figure suscite toujours plus de sympathie qui fleurit en dévotion et en grâces.

Une spiritualité qui harmonise la contemplation et l'action[16]. Et il nous semble voir le portrait de la récente béatifiée sœur Maria Romero Meneses, animatrice de 36 patronages et d'une série d’institutions pastorales qui naissaient à l’improviste au bon moment et devenaient des traditions. Ou bien Attilio Giordani, magnifique modèle de coopérateur salésien, volcan d'activités parmi ses patronnés.

Une spiritualité des relations et de l'esprit de famille qui le revêt tout entier de joie[17]. Et nous pensons au P. Cimatti: «Lorsqu'il apparaissait, a affirmé avec force un témoin, les murs aussi souriaient».

Une spiritualité de l’équilibre. Et nous songeons au P. Quadrio, aimant irrésistible pour ses abbés, merveilleux tressage de dons de nature et de grâce.

Une spiritualité qui assume la dimension oblative. Il suffit de lire les biographies des Pères Beltrami, Czartoryski et Variara pour voir comment ils ont fait de la souffrance la voie royale de leur sanctification et en ont tiré aussi, comme dans le cas du P. Variara, un nouveau charisme de congrégation. En regardant Don Bosco souffrant, ils sont arrivés à «désirer» la croix et à en tirer une joie intérieure.

– Il nous faut enfin souligner le groupe désormais très nombreux de nos martyrs, confrères, consœurs et jeunes! Leurs béatifications ont marqué la fin et le début des deux siècles. Fière d'avoir plus de cent ans, la Famille salésienne est heureuse de compter plus de cent martyrs, (ils sont aujourd'hui 111)[18], et elle s’en sent responsable: le martyre, l’effusion du sang ainsi que le don de sa vie dans le sacrifice quotidien, sont naturels à l'esprit salésien. Comprendrons-nous le message de ce don? En assumerons-nous les conséquences? Dans son homélie du dimanche 11 mars 2001, quand il a béatifié 233 martyrs espagnols, dont 32 salésiens, le Saint-Père a dit: « Au début du troisième millénaire, l’Eglise qui marche en Espagne est appelée à vivre un nouveau printemps du christianisme»[19]. Pourquoi ne pas compter aussi sur l’aide inégalable de nos martyrs pour «remplir d'espérance nos initiatives apostoliques et nos efforts pastoraux dans la tâche, pas toujours facile, de notre de la nouvelle évangélisation»[20]? Pour nous aussi, salésiens, il doit être vrai que Sanguis martyrum, semen christianorum. Le sang des martyrs est une semence de nouveaux chrétiens![21] Ne nous décourageons donc pas devant les difficultés: nous affrontons l'avenir en bonne compagnie!

Ce sont les pétales de la fleur de notre sainteté qui, grâce à eux, se révèle stimulante et convaincante dans la polychromie des âges, des formes de vie et de service, des temps, des messages, des ethnies et des cultures. «Sous cette diversité d’origines, de provenances géographiques, d'états de vie, de fonctions et de niveaux d'instruction se retrouve une inspiration unique: la spiritualité salésienne. […] Celle-ci peut se proposer sous forme doctrinale; mais elle peut aussi se raconter avantageusement par les biographies qui rapprochent bien davantage ses traits des circonstances quotidiennes de la vie»[22].

1.2. Notre sanctification, don et défi

Les frères et les sœurs que nous avons rappelés représentent la sainteté déjà réalisée et désormais fixée pour toujours dans le degré de croissance rejoint. Notre sainteté, elle, est encore en devenir. Ils ont parcouru un chemin et sont arrivés au but. En connaissant leur vie et en parcourant leur route, nous apprenons, nous aussi, comment répondre à la grâce de Dieu et au don de la sainteté. Chacun d’eux est un exemple des divers parcours de vie salésienne et de leur succès assuré. Je me demande si, et à quel point, ils influent sur notre pèlerinage terrestre.

Les frères et les sœurs qui ont rejoint la sainteté nous assurent qu’elle est possible; mais surtout ils nous montrent des voies différentes, et en même temps fascinantes, pour la conquérir. Et nous, ne trouverons-nous pas la voie la plus adaptée à nos possibilités, la plus conforme à notre situation personnelle, celle qui convient le mieux à notre état de vie? Je souhaite que se réalise ce qu'affirme notre Règle de vie: «Les confrères qui ont vécu ou qui vivent en plénitude le projet évangélique des Constitutions nous aident et nous entraînent sur le chemin de la sanctification»[23].

De la vie de nos saints nous apprenons trois vérités importantes que devons adopter:

– Notre sanctification est «la tâche essentielle» de notre vie, selon l'expression du Pape. Lorsqu’elle est rejointe, tout est rejoint; lorsque est manquée, tout est perdu, comme c’est affirmé de la charité (cf. 1 Co 13, 1-8), essence même de la sainteté.

Contre la tendance à la médiocrité spirituelle, nous avons besoin de répéter chaque jour la priorité de ce but: notre sanctification, qui n'est autre que «ce haut degré de la vie chrétienne ordinaire» indiqué par Jean-Paul II dans la lettre apostolique Novo millennio ineunte[24]. «Dieu doit être notre première préoccupation, ai-je rappelé aux capitulaires en partance. C'est lui qui nous envoie et nous confie les jeunes […]. Dieu nous attend dans les jeunes pour nous donner la grâce de Le rencontrer»[25]. Si notre vie est éclairée par ce désir, elle a tout, malgré ses carences; mais si cet élan s'atténue, notre marche devient incolore, et inutile notre fatigue, malgré l'apparence d'une certaine efficience.

– La sanctification est un don de Dieu. L'initiative a été et reste toujours de Dieu: la certitude de pouvoir changer notre vie s’enracine dans la certitude d'avoir déjà été objectivement transformés en Lui, si bien que la sainteté, pour utiliser le mot du cardinal Suenens, est une assomption avant d'être une ascension»[26].

«Il y a une tentation qui depuis toujours tend un piège à tout chemin spirituel et à l'action pastorale elle-même: celle de penser que les résultats dépendent de notre capacité de faire et de programmer. Certes, Dieu nous demande une réelle collaboration à sa grâce, et il nous invite donc à investir toutes nos ressources d'intelligence et d'action dans notre service de la cause du Royaume. Mais prenons garde d'oublier que “sans le Christ nous ne pouvons rien faire” (cf. Jn 15, 5)»[27].

Dans la sainteté recherchée resplendit sans discussion la primauté de Dieu: la sainteté n’est jamais un projet personnel, à programmer et à exécuter selon des temps, des méthodes et des options que nous fixons; plus qu'un désir générique de Dieu, c'est sa volonté expresse sur chacun de nous (1 Th 4, 3); pure grâce, don toujours, nous ne pouvons pas la conquérir à nous seuls, mais nous ne pouvons pas non plus la refuser sans de sérieuses conséquences. Dieu nous a créés bons, même très bons (cf. Gn 1, 26-31), et il nous a pensés saints «avant la création du monde»(Ep 1, 4); mais reste notre part: nous pouvons aider Dieu à compléter en nous son œuvre créatrice si nous le laissons réaliser son dessein merveilleux, le plus originel, sur nous. Il ne nous demande rien de plus; mais il n'en attend pas moins.

– Pour nous salésiens, la sainteté se bâtit dans la réponse quotidienne, comme expression et fruit de la mystique et de l’ascèse du «Da mihi animas cetera tolle». Une fois garantie la part de Dieu, source de toute sainteté, c’est notre réponse qu’il faut chaque jour stimuler pour que, comme dit notre saint François de Sales: «Pour abondante que soit la fontaine, ses eaux n’entreront pas en un jardin selon leur affluence, mais selon la petitesse ou grandeur du canal par où elles y sont conduites»[28].

D’où l'indispensable recours à la mortification, c'est-à-dire à la mort de tout ce qui ferme notre être au don; tout ce qui met Dieu à la deuxième place ne mérite pas notre attention. Notre existence est une existence pascale; le chemin vers la Pâque, nous le savons bien, passe nécessairement par le calvaire (cf. Mt 16, 21-23): celui qui fut ressuscité avait d'abord été crucifié. Pour le chrétien, la mortification n'est donc pas l'objectif, mais le moyen; elle n'est pas le but, mais la route; il ne faut pas la chercher, mais il n'est pas possible de l'éviter.

Nos saints sont un témoignage vivant de ce désir de la sainteté et de cette route vers la vie et la résurrection. Il me vient à l'esprit, à ce sujet, quelques phrases de la bienheureuse Maria Romero: «