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“Passe en Macédoine, viens à notre secours !” (Ac 16,9) Présentation de la Région Europe Nord

LETTRES DU RECTEUR MAJEUR PASCUAL CHÁVEZ


Présentation de la Région Europe Nord

“PASSE EN MACÉDOINE, VIENS À NOTRE SECOURS !” (Ac 16,9)

Présentation de la Région Europe Nord


1. “Passe en Macédoine, viens à notre secours !” (Ac 16,9).2. Les débuts de la présence salésienne dans la Région Europe Nord. 2.1 Grande-Bretagne, Irlande-Malte, Hollande et Belgique Nord. 2.2 Autriche et Allemagne. 2.3 Pologne. 2.4 Pays de l’ex-Union Soviétique et Lituanie. 2.5 Hongrie, Slovaquie et République Tchèque, Slovénie, Croatie. 2.6 Deux facteurs qui contribuèrent au premier développement. 2.6.1 Le “Bulletin Salésien”. 2.6.2 Les Coopérateurs Salésiens. – 3. Le contexte actuel de notre mission. 3.1 La nouvelle Europe. 3.2 La situation des jeunes. 3.3 L’actuelle réalité salésienne de la Région. 3.4 La réalité des diverses Zones. 3.5 La collaboration inter-provinciale. –  4. Les secteurs de la vie et de la mission salésiennes. 4.1 Formation initiale. 4.2 Formation salésienne des laïcs. 4.3 Pastorale des Jeunes. 4.4 Pastorale des vocations. 4.5 Communication Sociale. 4.6 Missions. 4.7 Famille Salésienne. – 5. Perspectives d’avenir. 5.1 Pour toutes les Provinces de la Région. 5.2 Pour les diverses Zones de la Région. – Conclusion.

Roma 15 Mars 2005

Très chers confrères,

       Je vous écris, ayant désormais le regard tourné vers Pâques que nous sommes sur le point de célébrer. C’est pourquoi me vient spontanément le désir de vous présenter des souhaits pour une célébration joyeuse et féconde des mystères de notre salut dans la mort et la résurrection du Seigneur Jésus. La première vérité à croire, si nous voulons être chrétiens, est précisément la confession de foi : “C’est bien vrai ! le Seigneur est ressuscité et il est apparu à Simon !” (Lc 24,34). Et la dernière vérité à retenir, si nous voulons continuer à être chrétiens, est exactement la même : “Si, de ta bouche, tu confesses que Jésus est Seigneur et si, dans ton cœur, tu crois que Dieu l’a ressuscité des morts, tu seras sauvé” (Rm 10,9). Croire dans la Pâque du Seigneur et vivre déjà en ressuscités constituent le pivot de la vie chrétienne. “Car le Christ, notre pâque, a été immolé. Célébrons donc la fête, non pas avec du vieux levain, ni du levain de méchanceté et de perversité, mais avec des pains sans levain : dans la pureté et dans la vérité” (1Co 5,7b-8). Dans cette perspective pascale, je saisis l’occasion pour remercier des marques de sympathie, des condoléances et des expressions de prière témoignées au moment de la mort de mon père, qui vit à présent auprès du Seigneur Ressuscité.  

       Avant d’entrer dans le sujet de cette lettre, je désire vous communiquer, même si c’est brièvement, deux nouvelles de famille qui nous intéressent. Tout d’abord celle de la prochaine béatification, le 24 avril, du P. Bronislaw Markiewicz, fondateur de la Congrégation de Saint Michel Archange, dont les membres sont plus connus sous le nom de “Micaëlites” et qui, depuis l’an 2000, fait partie de la Famille Salésienne. Tandis que nous nous réjouissons avec le Supérieur Général et avec toute la Congrégation de la reconnaissance officielle de la part de l’Eglise de la sainteté du fondateur, nous ressentons en nous une nouvelle confirmation de la validité du charisme de Don Bosco et de la Famille Salésienne en tant que chemin et espace de sainteté.

       L’autre concerne au contraire directement la Congrégation. Arrivés au milieu de la période des six ans, nous avons commencé les Visites d’Ensemble, une forme de présence du Conseil Général dans les différentes parties de la Congrégation qui est devenue une pratique obligée des Instituts religieux dans le contexte actuel d’unité au sein de la décentralisation et vice versa. Aux Régions elle permet d’avoir une vision universelle de notre Congrégation. Au Recteur majeur et à son Conseil elle offre la possibilité de tâter le pouls de l’état de la vie et de la présence salésiennes dans les différentes Régions. A cette occasion nous avons décidé de prendre en considération deux thèmes en particulier : comment le CG25 a été communiqué, assimilé et mis en pratique d’une part et, d’autre part, examiner les réalisations les plus importantes, les défis les plus brûlants, les ressources disponibles et les perspectives d’avenir de chacune des Régions et des Provinces qui composent ces dernières. Tandis que je vous écris, nous terminons les deux premières, celle de l’Asie du sud et celle d’Asie Est – Océanie. Comme il est facile d’imaginer, quand nous aurons accompli le passage à travers toutes les Régions, nous serons en mesure de définir les objectifs du prochain Chapitre Général et de mettre à exécution sa préparation. 

       Certes, l’étude des Régions est menée en une autre instance, celle du Conseil Général, qui continue dans son programme à les étudier une à une. Moi aussi, je persévère dans mon intention de vous les présenter dans mes lettres. Cette fois, c’est le tour de la Région Europe Nord, avec laquelle je conclurai la présentation de l’Europe salésienne. 

1.   “Passe en Macédoine, viens à notre secours !” (Ac 16,9) 

       J’ai voulu mettre comme titre de la lettre cette phrase de la vision, connue et importante, qu’a eue Saint Paul à Troas, lors de son deuxième grand voyage missionnaire (Ac 15,41-18,22). Après avoir brièvement fait mention de l’activité apostolique menée pour affermir les communautés, ordinairement au moyen de l’évangélisation, du baptême, de l’Eucharistie et du ministère (cf. Ac 15,41 ; 16,5), l’auteur des Actes met en évidence le véritable protagoniste de l’Eglise : l’Esprit Saint. C’est lui, en effet, qui est le guide dans les choix à effectuer, les pas à accomplir, vers les frontières à franchir, les portes à ouvrir. A deux bonnes reprises le texte raconte comment l’Esprit Saint intervient en interdisant à Paul et à ses compagnons de faire avancer leur propre projet missionnaire et en les dirigeant au contraire vers la Grèce, vers l’Europe : “Pendant la nuit, Paul eut une vision : un Macédonien était là, debout, qui lui adressait cette prière : « Passe en Macédoine, viens à notre secours ! » ” (Ac 16,9).

       Il s’agit d’un texte très éloquent, avant tout parce que – comme je l’ai dit précédemment – il fait voir que l’Esprit Saint est le guide de l’Eglise et celui qui ouvre le monde à l’Evangile ; mais aussi parce qu’il exprime l’ouverture de l’Europe à Jésus et à son Eglise, qui a eu une influence très considérable dans la physionomie culturelle de l’Europe d’aujourd’hui après deux mille ans de christianisme ; remarquons que ce macédonien, de quelque manière symbole des européens, adresse une demande d’aide, qui est la demande de l’évangélisation. Nous lisons, en effet, dans le verset suivant : “Aussitôt après cette vision, nous cherchâmes à partir pour la Macédoine, persuadés que Dieu nous appelait à l’évangéliser” (Ac 16,10).

       Le texte, tout à la fois mémorable et prophétique, rappelle le passé et dessine l’avenir. Le passé et l’avenir de l’Europe, c’est l’Evangile. Avec plus d’un siècle d’histoire, nous Salésiens, nous aurons un avenir dans cette Europe si nous consentons que ce soit l’Esprit qui guide notre mission ; si nous sommes capables de rêver le jour, comme Don Bosco, en contemplant la situation de pauvreté, d’abandon, de désarroi des jeunes ; si nous écoutons leur cri d’appel à l’aide : “Passez en Macédoine, venez à notre secours ! ” et découvrons comme Paul, derrière une telle invocation, qu’ils ont besoin du Christ et de son Evangile qui est à même de venir assouvir leurs désirs les plus profonds, tandis que nous cherchons en même temps à former en eux, au moyen de l’éducation dans chacune de nos œuvres, l’homme, le citoyen, le professionnel.  

2.   Les débuts de la présence salésienne dans la Région Europe Nord

       La Région Europe Nord possède à un degré extraordinaire une diversité historique, culturelle, religieuse, économique et linguistique, qui représente de quelque façon la richesse et la complexité de la nouvelle Europe. Essayons, dans le cadre restreint de cette lettre, de donner quelques aperçus significatifs de notre présence et de notre action dans les différentes Zones de la Région. 

2.1       Grande-Bretagne, Irlande-Malte, Hollande et Belgique Nord.  

       En 1887 les Salésiens ont abordé en Grande-Bretagne, un territoire de culture protestante, fier de sa suprématie en tant que première puissance industrielle, ayant une petite minorité catholique, constituée dans sa plus grande partie d’immigrés venus d’Irlande, pays agricole. Quand les Salésiens arrivèrent en Irlande, en 1919, elle était à peine parvenue à être une nation indépendante, tourmentée par une guerre civile et économiquement en difficulté en raison de la perte de ses traditionnels acheteurs britanniques. Une situation différente fut celle de la Belgique, où les Salésiens firent leur entrée en 1890. Ils y trouvèrent une nation à peine industrialisée, avec de très grandes inégalités sociales, dirigée par une classe moyenne libérale (parfois anticléricale), mais où une région, la Flamande, était fortement enracinée dans la culture catholique. L’arrivée en Hollande eut lieu en 1928, quand le pays, majoritairement protestant, s’était converti en un centre commercial très développé, ayant un empire d’outre-mer et de vastes domaines de terres agricoles, où les catholiques constituaient une minorité isolée et socialement comme politiquement marginalisée. 

       Devant cette diversité de contextes il n’est pas surprenant que le développement de l’œuvre salésienne ait eu une histoire et un résultat marqués de différences dans les diverses régions où elle fut implantée.

2.1.1       Grande-Bretagne 

       Il y a sans doute peu de personnes à savoir qu’en 1855, avec ses paroles pleines de tristesse, Dominique Savio a été celui qui a provoqué la décision officielle de l’entrée de l’Angleterre dans l’histoire salésienne :  “Combien sont nombreuses les âmes qui attendent de l’aide en Angleterre ; si seulement j’avais des forces suffisantes, j’irais aussitôt et je porterais les gens à Dieu”. Grâce à l’influence de l’Archevêque Tobie Kirby, des étudiants du Collège Irlandais  fréquentèrent l’Oratoire, reçus à la maison d’accueil, et c’est précisément de là que Don Bosco sut extraire son premier groupe de jeunes irlandais, qui seront tous des pionniers de l’œuvre salésienne non seulement à Londres, mais aussi dans les Iles Falkland, à Malte, dans l’Irlande elle-même et jusqu’à San Francisco. 

       Une autre connaissance romaine, la Comtesse Georgiana de Stacpoole, offrit aux Salésiens la Mission et l’école primaire à Battersea (Londres), fondée en 1874 : c’est là qu’arrivèrent en 1887 le P. McKiernan et ses premiers compagnons, en débouchant dans le brouillard.  

       La présence salésienne se développa fortement, en comprenant les maisons d’Angleterre, Le Cap (1897) et Malte (1903), de sorte qu’en 1902 elle fut formellement érigée en Province Anglaise.  

       Aussitôt après la guerre 1914-1918, le P. Francesco Scaloni vit la nécessité de revitaliser la Province Anglaise et en 1920 il ouvrit le nouvel ensemble du noviciat et de la maison d’études à Cowley (Oxford).   

       Une note a caractérisé l’œuvre salésienne en Angleterre dès le début : ce fut, d’une part, le fait que les agents pastoraux se sont engagés directement dans les paroisses des zones les plus pauvres, et, d’autre part, le fait d’avoir développé des écoles aussi bien primaires que secondaires avec une forte impulsion pour découvrir des vocations sacerdotales.   

2.1.2       Irlande 

       Dans la même période, les salésiens s’établirent en Irlande (1919), sous l’impulsion du P. Louis Sutherland et grâce à l’invitation de Mgr Thomas Hallinan, Evêque de Limerick, qui avait déjà été impliqué dans le premier projet de Don Bosco de 1874. Ils remirent en état une propriété abandonnée à Pallaskenry et la transformèrent en maison de vocations et en école agricole. Des années plus tard (1922), à Warrenstown dans le Comté de Meath, une très grande propriété laissée en héritage aux Salésiens, dans la région la plus riche d’Irlande, donna un lieu pour un florissant collège d’agriculture et d’horticulture. Sous la pression de la seconde guerre mondiale, furent ouverts un noviciat irlandais distinct et ensuite la maison de vocations à Ballinakill en 1941. 

       Après Vatican II, grâce à la décision d’éclater la Province Irlande/Afrique du Sud en 1968 et d’ouvrir le séminaire national de Maynooth aux religieux pour leur permettre d’aller à l’Université, de nouveaux horizons s’ouvrir pour l’Irlande salésienne. 

2.1.3       Hollande 

       En Hollande, jusqu’à 1928, si de jeunes hollandais voulaient devenir salésiens, ils devaient aller en Belgique, en Allemagne ou en Italie. Mgr Poels, aumônier des ouvriers de la mine, fut la personne qui fit en sorte que les Salésiens passèrent de Belgique en Hollande, pour commencer une œuvre (oratoire et paroisse) dans la ville de Lauradorp, située dans le sud.  En 1937, à Leusden, au voisinage d’Amersfoort, on ouvrit une maison de vocations confiée à la Province d’Allemagne.  

       Dès la fin de la guerre, la Hollande devenait une Province distincte, le P. Annibale Bortoluzzi ayant été choisi comme premier Provincial. Pendant seize ans, cet aimable italien conduisit la croissance de la Province. Des écoles équipées d’un foyer pour jeunes, des oratoires, des œuvres pour jeunes furent organisés et établis depuis Lauradorp ; les Salésiens s’engagèrent dans plusieurs paroisses et, en un nombre très considérable, ils partirent pour les Missions dans diverses parties de la Congrégation. 

2.1.4       Belgique Nord  

       L’érection de la Province Belgique Nord date seulement de 1959, mais Mgr Doutreloux, fameux réformateur social, avait déjà invité les Salésiens de Liège (1890) en Belgique Sud, de langue française, à explorer la région flamande de Belgique Nord, riche en vocations. C’est ainsi qu’en 1896 fut fondé un noviciat à Hechtel dans les Flandres ; à cela fit suite l’ouverture, en 1904, de l’un des premiers centres d’études théologiques établis hors d’Italie, à Groot-Bijgaarden : depuis 1902, existait la première Province belge, sous la conduite inspirée du P. Francesco Scaloni. En plus de leur engagement spécifique de fournir une formation, secondaire ou technique, aux jeunes des classes laborieuses dans la Belgique elle-même, les confrères flamands s’offrirent comme pionniers pour instaurer une mission salésienne en Afrique Centrale, appelée alors Congo Belge (à présent Congo, Burundi et Rwanda). Cette Province a été, elle aussi, très généreuse dans l’envoi de missionnaires ; il suffit de dire qu’il y a encore 75 confrères belges éparpillés dans le monde.  

       Après la subdivision de la Province de Belgique en 1959, la Province flamande, malgré la diminution des vocations, a développé ses œuvres en faveur des jeunes en difficulté, soit au moyen d’installations avec logements, soit avec l’aide professionnelle apportée aux jeunes anciens drogués.  

2.2       Autriche et Allemagne  

       La Zone de langue allemande de la Région, comprenant les nations d’Autriche et d’Allemagne, a une présence salésienne significative.  

2.2.1       Autriche  

       Au mois d’août 1886, un groupe d’autrichiens, guidé par un journaliste, monsieur Joseph M. Schmidinger, rencontra Don Bosco à San Benigno Canavese, en demandant la fondation sur le sol autrichien d’une œuvre salésienne au bénéfice des jeunes. Don Bosco ne dit pas non, mais il indiqua comme l’un des obstacles le manque d’un personnel salésien germanique préparé, et il assura que tôt ou tard on parviendrait à réaliser ce projet. 

       Même si les Salésiens étaient déjà entrés en 1887 dans ce qui formait alors l’empire autrichien des Habsbourg (à Trente), leur venue dans le territoire ethnique autrichien n’eut lieu qu’en 1903, par volonté de Don Rua, auquel il tenait beaucoup à cœur de pouvoir entrer dans la capitale de l’empire danubien. Don Luigi Terrone (1875-1968), d’origine italienne, fut envoyé comme organisateur et supérieur religieux. La maison de Vienne, dédiée à Marie Auxiliatrice, était née comme fruit d’une convention entre les Salésiens et l’association “Kinderschutzstationen Charitativer Verein für arme Kinder”, mais elle ne dura pas longtemps ; après trois années de collaboration la Société Salésienne décida de faire cesser le contrat. A la base du conflit se trouvait la forte conviction pour les Salésiens de ne pas pouvoir renoncer au système préventif qui leur est propre et qui constitue une garantie du succès en éducation. [1] Les Salésiens entreprirent la fondation d’une œuvre autonome à Erdberg, l’un des quartiers les plus peuplés et délaissés de la capitale autrichienne, habité en grande partie par une population ouvrière déjà imprégnée des idées marxistes. Pendant l’été de 1909 fut nommé, comme directeur de la nouvelle présence viennoise, le P. August Hlond, qui connaissait bien la langue et la culture allemandes. Un an après fut accordé le permis officiel d’ouverture. Avec la première section de l’oratoire, le “Knabenheim - Salesianum”, mise en service en octobre 1910, la Société salésienne était allée au-devant d’une urgence très ressentie par la population du quartier et, en général, dans toute la capitale : celle d’offrir une proposition valable d’éducation au plus grand nombre d’enfants, privés de toute proposition de valeur de divertissement et d’occupation pendant le temps après l’école.  

       Même s’il ne fut accompli que de 1916 à 1918, il faut rappeler un travail en faveur des jeunes étudiants “réfugiés” de diverses nationalités : italiens, polonais, slovènes, croates, juifs, roumains. [2] Ces jeunes furent conduits dans la capitale par les autorités civiles et placés dans la maison, installée en foyer pour jeunes, et ils furent confiés aux Salésiens. Initialement ils étaient 171 jeunes qui fréquentaient des écoles publiques en ville. 

2.2.2       Allemagne  

       Les Salésiens essayèrent à plusieurs reprises d’entrer en Allemagne avant la Grande Guerre, toutefois la permission fut refusée pour des raisons politiques et parce qu’on présumait que n’existait pas le besoin d’une telle institution d’éducation.  

       Le 29 novembre 1916, trois salésiens, que conduisait le P. F. Niedermayer en tant que directeur, arrivèrent à Würzbourg : ils commençaient la première maison en Allemagne. Le fait attira même l’attention de la presse locale. Les Salésiens, dans un premier temps, prirent soin d’environ 75 apprentis et de 10 étudiants d’enseignement secondaire de premier cycle. Plus tard, en étendant leur champ d’action, ils s’occupèrent d’environ 160 apprentis externes, organisés en groupes. Vu les circonstances sociopolitiques, ce type de travail fut considéré comme prioritaire. Le premier directeur écrivait au Recteur majeur, don Paolo Albera : “ C’est un travail vraiment salésien qui rappelle beaucoup les premiers temps de Don Bosco. En raison des conditions actuelles en Bavière et dans toute l’Allemagne, c’est le travail en faveur de la jeunesse ouvrière le plus nécessaire et celui que les Evêques attendent de nous. Les oratoires, eux aussi, constitueront une partie très importante de notre champ de travail. Au contraire il sera difficile, si ce n’est tout à fait impossible, d’ouvrir des institutions ayant leurs écoles primaires ou secondaires de premier degré, parce que les nouvelles lois interdisent à des particuliers l’ouverture de telles écoles et celles qui existent doivent peu à peu disparaître. En général les Salésiens et l’œuvre de Don Bosco sont très estimés en Bavière et l’on attend d’eux le salut de la jeunesse ouvrière”. [3]  

       Parmi les différentes fondations salésiennes nouvelles de cette période on doit citer la maison de Benediktbeuern : il s’agissait d’un ancien monastère bénédictin, distant d’une soixante de kilomètres de la capitale de la Bavière, acquis en 1930. L’œuvre prit dans l’histoire des Salésiens allemands une place éminente, car elle devint un important centre de formation du personnel salésien d’Allemagne et d’Autriche ; de nos jours, elle est une institution ouverte également aux besoins de l’Eglise locale, en offrant aussi, outre la possibilité d’étudier la philosophie et la théologie, l’étude des sciences pédagogiques et sociales ; il y a en plus : un centre d’où rayonne la spiritualité salésienne, un centre de jeunes efficace et, enfin, un centre pour l’écologie et la culture, une auberge de la jeunesse et une paroisse. 

       En 1935 la Société Salésienne avait 17 présences en Allemagne, sans compter la présence à Stockholm (Suède), fondée en 1930 : un progrès qui s’était accompli en moins de 20 ans ! Vu les circonstances, les supérieurs salésiens érigèrent en 1935 la Province allemande Saint-Boniface, ayant son siège à Munich. [4]

       Avec le déclenchement de la seconde guerre mondiale quelques maisons furent fermées, et confisquées. Toutefois le plus grand coup fut le fait du départ à l’armée de nombreux Salésiens, dont environ 140 tombèrent à la guerre sur différents fronts. Certains furent même mis en camp de concentration, comme Theodor Hartz (1887‑1942), mort à Dachau, et Karl Schmidt (1904‑1968). [5]  

       Dans les années qui ont suivi 1970 on a senti le besoin de nouvelles formes de proposition de l’apostolat salésien : c’est ainsi qu’apparurent les centres de formation spirituelle pour jeunes à Benediktbeuern, à Ensdorf, à Jünkerath et à Calhorn (Oldenbourg). On doit aussi rappeler une œuvre d’une valeur extraordinaire : la Procure Missionnaire de Bonn. Grâce à elle furent et sont encore financés tant de projets, aussi bien en Europe que dans les missions salésiennes.  

       En octobre 1990 se produisit la réunification des deux Etats allemands : un fait qui constitua un défi pour les Salésiens, eux aussi. Bien que le personnel salésien allemand fût en train de diminuer, on décida, en 1992, d’ouvrir de nouvelles présences dans l’ex-République Démocratique Allemande, précisément à Heiligenstadt (Thuringe) avec un oratoire quotidien (Offene Tür), un centre d’assistance sociale et pastorale, un autre comportant l’assistance aux jeunes marginaux et le centre de jeunes, et à Chemnitz (Saxe) avec un centre de jeunes, un centre d’orientation professionnelle et, naturellement, avec un oratoire ;  ce travail est effectué avec une participation importante des Coopérateurs. On ne peut omettre une autre initiative, à savoir que la même année (1992) la Province de Cologne a pris la responsabilité d’une mission au Ghana, dans le cadre du Projet Afrique.  

       De nos jours, à la demande des Provinces d’Allemagne elles-mêmes, on est en train de procéder à leur unification, en vue d’une présence plus significative.

2.3       Pologne  

       Vraisemblablement déjà autour de l’année 1889, on commença à étudier le projet d’une première expédition salésienne en terre polonaise.  Le Recteur majeur, Don Rua, aurait pensé mettre comme chef de l’expédition Auguste Czartoryski, accompagné du P. Bronisław Markiewicz et d’autres, polonais et italiens. La santé fragile d’A. Czartoryski ne permit pas à ce moment-là de réaliser un tel projet. Entre-temps les Supérieurs préparèrent le départ pour la Galicie (Pologne) du P. Markiewicz, à la fin de mars 1892, pour prendre la charge pastorale d’une petite paroisse dans la localité appelée Miejsce, peu distante de la ville épiscopale de Przemyśl. Le  P. Markiewicz s’occupa de l’ouverture d’une maison pour l’éducation de la jeunesse pauvre, qu’il appela “Maison Don Bosco”. Ce faisant, il commença la première présence salésienne en terre polonaise. 

       Le P. Markiewicz décida en 1897 de se séparer des Salésiens de Turin, tandis que les Salésiens polonais qui restèrent dans la Congrégation acceptèrent aussitôt une proposition du Cardinal Jan Puzyna, Evêque prince de Cracovie, de fonder une institution dans la modeste ville d’Oświęcim [Auschwitz], un centre religieux capable de riposter, de l’avis de l’Evêque, à la vulgarisation destructrice du socialisme parmi les jeunes des milieux populaires. En août 1898, don Rua y envoya, à peine ordonné prêtre, le P. Franciszek Trawiński, auquel furent à l’automne associés deux jeunes abbés. 

       En décembre 1899 les Supérieurs décidèrent d’y envoyer le P. Emanuele Manassero en qualité de directeur. Ce fut lui le véritable pionnier et l’organisateur de la maison salésienne à Oświęcim, appelée ensuite la "Maison Mère" des salésiens polonais. En un temps très court, il regagna et renforça à l’égard de la Société salésienne la confiance qui chancelait. 

       En 1904 on assista à la fondation de la deuxième œuvre salésienne dans un petit village du Sud de la Pologne, Daszawa, dans le district de Stryj de la province de Lvov, qui aujourd’hui fait partie de l’Ukraine. Avec l’ouverture de cette présence on voulut aller au-devant du besoin de plus en plus pressant d’avoir une maison de formation. Fut choisi comme directeur et maître des novices le P. Pietro Tirone, futur catéchiste général de la Congrégation.

       Au début du XXème siècle la question sociale était de plus en plus ressentie, et quelques Evêques cherchaient à y porter remède au moyen de la fondation d’institutions d’éducation. L’un d’eux fut Mgr Józef Sebastian Pelczar, Evêque de rite latin de Przemyśl, canonisé le 18 mai 2003. Il voulut avoir les Salésiens dans un quartier populaire de sa ville épiscopale, où, de fait, ils commencèrent leur apostolat en 1907. Fut choisi comme directeur le P. Auguste Hlond, futur Cardinal Primat de Pologne. Comme il n’existait pas pour l’école de musique, tant voulue par les Evêques polonais, de bâtiment adéquat, les Salésiens offrirent leur institution. L’école supérieure spéciale pour organistes, fondée le 1er novembre 1916 et mise sous la direction d’un jeune compositeur, le P. Antoni Hlond, constitua un cas unique dans l’histoire de la Société Salésienne. Pendant les 47 années de son activité elle prépara 570 organistes diplômés : ce fut de la part des Salésiens une contribution et un service particuliers à l’avantage de l’Eglise en Pologne, outre celui de la société civile.      

       Dans la période entre les deux guerres on assista à une autre floraison de l’œuvre salésienne. En 1933 on comptait déjà 32 maisons en activité et le nombre des confrères dépassait les 500 ; c’est pourquoi le Recteur majeur, don Pietro Ricaldone, décida de détacher la moitié des maisons de la Province Saint-Stanislas Kostka pour constituer la nouvelle Province Saint-Hyacinthe, ayant son siège à Cracovie.   

       Le déclenchement de la seconde guerre mondiale constitua un coup douloureux pour les Salésiens en Pologne. Toutes les écoles furent fermées, et presque toutes les maisons. La lutte pour survivre et la précarité de la vie de ses membres, et, en lien à cela, les pérégrinations et l’émigration des confrères qui durèrent quelques années, laissèrent en eux des traces profondes. 

       Dans les camps de concentration furent massacrés par les nazis 67 salésiens, parmi lesquels le P. Józef Kowalski, proclamé bienheureux le 13 juin 1999 en même temps que les cinq jeunes martyrs de l’Oratoire de Poznań. Au cours de l’année 1945 les Salésiens réussirent à remettre en activité tous les centres d’éducation et d’instruction. C’est pourquoi, en 1948, fonctionnaient 8 écoles professionnelles, 4 instituts techniques, 6 écoles secondaires (collèges et lycées) et 4 petits séminaires. 

       Pendant l’année scolaire 1947-48 le gouvernement communiste changea d’attitude à l’égard des écoles qui n’appartenaient pas à l’Etat. Avec une fermeté inébranlable on commença par la fermeture progressive des écoles tenues par les religieux. L’école professionnelle d’Oświęcim resta après 1963 l’unique école privée salésienne reconnue par l’Etat, l’unique école professionnelle salésienne dans tout le territoire dominé par les Soviétiques ! 

       Passer au travail pastoral dans les paroisses était devenu inévitable et cela eut une influence considérable sur le changement du visage de l’apostolat des Salésiens. Toutefois les Salésiens polonais cherchèrent à conserver leur physionomie, en déterminant nettement les champs d’action pour leur mission spécifique.  

       Vient donner, de façon parlante et évidente, une confirmation du progrès des Salésiens en Pologne le fait qu’en 1979, malgré la régime communiste, on a assisté à l’érection des deux nouvelles Provinces : la Province Saint-Adalbert de Piła, formée de maisons détachées au Nord-Ouest de la Pologne de la Province Saint-Stanislas Kostka de Varsovie, et la Province Saint-Jean Bosco de Wrocław, dans laquelle s’unirent les maisons séparées au Sud-Ouest de la Pologne de la Province Saint-Hyacinthe. 

2.4  Pays de l’ex-Union Soviétique et Lituanie 

       Dans ce qu’on appelle actuellement Circonscription Spéciale Europe de l’Est se trouvent plusieurs pays qui appartenaient à l’ex-Union Soviétique, y compris la Lituanie, qui mérite toutefois un exposé spécifique. Il est utile de connaître l’histoire de ces présences salésiennes. 

2.4.1 Pays de l’ex-Union Soviétique  

       Il s’agit d’une situation toute particulière, puisqu’en réalité dans ces pays il ne pouvait exister officiellement aucune activité d’une Congrégation religieuse, quelle qu’elle fût, pendant le régime communiste. Après 1940, malgré tout, quelques Salésiens décidèrent de se maintenir dans les territoires annexés à l’Union Soviétique, afin de pouvoir exercer leur service sacerdotal en faveur des catholiques qui y étaient restés.

       Ce n’est que justice de faire, en particulier, mémoire du courage de plusieurs Salésiens polonais restés dans les territoires annexés à l’Union Soviétique, en courant le risque de perdre la vie. En effet, au moins onze d’entre eux furent massacrés dans les différentes républiques de l’ex-Union Soviétique. Quelques-uns, bien peu, qui survécurent à la persécution sanglante rentrèrent en Pologne, mais d’autres restèrent sur place exerçant jusqu’à la mort leur charge pastorale dans des circonstances très délicates. Une personne fait figure de symbole entre toutes : c’est le Père salésien polonais Tadeusz Hoppe (1913-2003), qui réussit à mener son activité pastorale dans diverses zones du territoire dominé par les Soviétiques, spécialement à Odessa (Ukraine), de 1943 jusqu’à sa mort, survenue en 2003. 

       Avant la désagrégation définitive de l’URSS, les salésiens purent entrer dans les ex-républiques soviétiques, remettre en activité les anciennes présences salésiennes en Ukraine et en Biélorussie et, même, en ouvrir de nouvelles dans les pays où les Salésiens n’étaient pas encore présents : la Russie, la Géorgie, la République de Iakoutie. Cela permit au P. Egidio Vigan