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“Seigneur, a qui irions-nous? Tu as des paroles de vie eternelle” (JN 6,69) - parole de dieu et vie salesienne aujourd`hui.

1. LETTRE DU RECTEUR MAJEUR

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"Seigneur, à qui irions-nous? Tu as des paroles de vie éternelle" (Jn 6,69)

Parole de Dieu et vie salésienne aujourd'hui

Sommaire:

1. Contempler le Christ, en écoutant la Parole de Dieu

2. Ecouter la Parole de Dieu en salésiens    

2.1 Don Bosco, “prêtre de la Parole”

         - Formation biblique et ministère pastoral

         - Utilisation pédagogique efficace

2.2 Les jeunes, lieu et raison de notre écoute de Dieu

3. "Il ne convient pas que nous délaissions la parole de Dieu" (Ac 6,2)

3.1 Ecouter la Parole pour faire une expérience de Dieu

- Adorer en silence

- Renoncer à se fabriquer des images de Dieu

3.2 Ecouter la Parole pour devenir communauté

- Réunis parce que sauvés

- Responsables des frères

3.3 Ecouter la Parole pour demeurer fidèles

- “Source de vie spirituelle” (Const. 87)

- "Aliment pour la prière" (Const. 87)

- “Lumière pour connaître la volonté de Dieu dans les événements” (Const. 87)

- “Force pour vivre notre vocation dans la fidélité” (Const. 87)

3.4 Ecouter la Parole pour devenir apôtres

- Réussir à créer des milieux de fort impact spirituel

- Offrir une pastorale de processus de maturation spirituelle

4. "Comme Marie nous accueillons la Parole et la méditons dans notre cœur" (Const. 87)

         Rome, 13 juin 2004

Solennité du Corps et du Sang du Christ

Très chers confrères,

   Je vous écris dans la solennité de la Fête-Dieu, "mémorial" du Seigneur, mystère de sa vie offerte sur la croix et signe de son amour inconditionnel pour nous. Elle nous rappelle que l'Eglise comme authentique communauté des croyants naît de l'Eucharistie. Nous tous nous restons étonnés devant l'imagination inouïe de Jésus, qui s'incarna pour devenir "chair" pour nous et nous communiquer ainsi sa vie divine.

   Même si les lectures du cycle C de cette fête font méditer sur le texte de Luc de la multiplication des pains, nous ne pouvons pas omettre de considérer le discours eucharistique de Jean, qui continue à être le plus pénétrant. Il nous fait comprendre que la Parole est devenue vraiment chair et que ses auditeurs sont donc invités à devenir ses commensaux, aujourd'hui comme hier.

   Je souhaite que nos célébrations eucharistiques dans lesquelles Jésus nous nourrit à sa table avec le pain de sa Parole et de son Corps puissent être source d'unité et de fraternité de nos communautés, source de passion salvatrice des jeunes; de telle manière que nous puissions donner nos vies pour eux, pour qu'ils aient la vie en abondance.

   Ce fut le secret de la force et de la sainteté de nos nouveaux bienheureux, Don Auguste Czartoryski, Sœur Eusebia Palomino, Alexandrina da Costa ; cette dernière vécut les treize dernières années de sa vie en particulier sans aucune autre nourriture que la sainte communion. L'Eucharistie a été la source de la robustesse spirituelle de nos saints jeunes, Dominique Savio et Laure Vicuña ; leur fidélité au Seigneur s'est nourrie de sa Parole et de son Corps et elle est arrivée au don parfait d’eux-mêmes, jusqu’à la mort au service des autres. Celui-ci est aussi notre chemin pour devenir des disciples authentiques de Jésus.

   Être ses disciples, en partageant sa vie et sa mission, ce n'est pas, en effet, une tâche facile aujourd'hui ; elle ne l'a jamais été, d’ailleurs. Les quatre évangélistes racontent de façon unanime qu’il fut facile à Jésus — même trop (cf. Mc 1,16-20 ; Jn 2,1-11) — d’appeler quelques-uns à le suivre, mais qu'il ne réussit pas si bien à les garder longtemps fidèles à ses côtés (Mc 14,50 ; Jn 18,15.27).

   Le quatrième évangile nous a laissé un souvenir, aussi mémorable que dramatique, de la difficulté que les disciples les plus proches de Jésus trouvèrent à rester avec Lui. Après la merveilleuse multiplication des pains sur la montagne devant des milliers d'hommes (Jn 6,3-14) et après la rencontre imprévue et rassurante sur la mer agitée, dans l'obscurité absolue (Jn 6,16-21),  à la synagogue de Capharnaüm,  Jésus s'offrit à la foule rassasiée et aux disciples étonnés, comme le vrai pain de vie descendu du ciel  (Jn 6,35.41). Il leur demandait de croire à sa Parole et de manger son corps. Pour la première fois,  note le narrateur,  "beaucoup de ses disciples",  ayant compris la dureté de ce discours et étant scandalisés,  "se retirèrent et cessèrent de faire route avec Lui" (Jn 6,66 ; cf. 6,60).

   Les Douze, interpellés par Jésus, exprimèrent à travers Pierre leur volonté de rester, non qu'ils eussent compris ce discours, mais parce qu'ils n'avaient personne d’autre vers qui aller, ayant comme Lui autorité ; non parce que les paroles de Jésus auraient été adoucies, mais parce qu'elles avaient été reconnues comme des paroles de vie éternelle (Jn 6,68). Aujourd'hui comme hier, les vrais disciples restent avec Jésus, malgré la dureté de son discours, parce qu'il n’y en a pas d’autre qui vraiment mérite leur foi et parce que seules ses paroles donnent espoir en face des attentes et assurent une vie sans fin.

   Chers confrères, je voudrais tant que tous nous pussions écouter Jésus comme les Douze, et que comme eux nous l'aidions à nourrir — et de pain et de Dieu — nos jeunes. J’aurais un grand désir, c’est de nous voir l’écouter même quand il vient à notre rencontre, alors que, comme des croyants dépaysés ou mis en difficulté, nous sommes plongés dans l’obscurité ou submergés par le mal. Je souhaiterais si ardemment nous voir dédier un peu plus de notre temps à accueillir Jésus et à entendre sa parole, "la seule chose nécessaire" (Lc 10,42), parce que nous avons enfin compris que personne d’autre que Lui n’a les paroles qui nous donnent l’espérance et nous font vivre aujourd'hui et à jamais. Je vous invite donc à repartir du Christ, Parole de Dieu.

1. Contempler le Christ, en écoutant la Parole de Dieu

   En présentant les documents capitulaires — et ensuite le projet d’engagement pour six ans — je vous écrivais que "l'avenir de notre vitalité se joue sur notre capacité de créer une communauté charismatique significative aujourd'hui" (Présentation, La Communauté Salésienne aujourd’hui. Documents capitulaires : ACG 378, p.20) ; et tout de suite j'ajoutais que "la condition de fond est l'engagement renouvelé de la sainteté." En effet, comme nous le rappelle Jean-Paul II, "tendre vers la sainteté : voilà en bref le programme de toute vie consacrée, également dans la perspective de son renouveau au seuil du troisième millénaire." [1]

   Je voudrais reprendre ici ma conversation avec vous sur le sujet de la sainteté et, en faisant un pas en avant, m'arrêter aujourd'hui sur la "place centrale de la Parole de Dieu dans la vie communautaire et personnelle." [2] La haute mesure de la vie chrétienne ordinaire, à laquelle nous sommes appelés, "n’est concevable qu’à partir d'une écoute renouvelée de la Parole de Dieu." [3] Si ensuite "Dieu doit être notre première occupation" et si "c’est lui qui nous envoie et qui nous confie les jeunes" [4], nous devrons avoir sa Parole "chaque jour entre nos mains" [5], pour qu’en apprenant "la science éminente de Jésus Christ (Ph 3,8)" [6] "nous cheminions avec les jeunes pour les conduire à la personne du Seigneur ressuscité" (Const. 34).

   Cette lettre de ma part est la continuation du chemin que je vous ai précédemment indiqué. [7] La sainteté qui est notre "tâche essentielle" [8] et "le don le plus précieux que nous puissions offrir aux jeunes" (Const. 25), a comme mission prioritaire de dire et de donner Dieu aux jeunes. En outre notre sainteté est une sainteté consacrée, c'est-à-dire "une mémoire vivante du mode d'existence et d'action de Jésus comme Verbe incarné par rapport à son Père et à ses frères" [9] ; "prolongement dans l'histoire d'une présence spéciale du Seigneur ressuscité" [10], une "sorte d'Evangile qui se déroule au cours des siècles." [11] Pour devenir ce que nous sommes appelés à être, mémoire vivante du Christ, sacrement de sa présence dans l'histoire, manifestation de l'évangile au monde, nous devons nous dédier, avec une ferme conviction et un emploi de ressources, à la contemplation du Christ.

   En effet, "toute vocation à la vie consacrée est née, dans la contemplation, de moments d’intense communion et d'une profonde relation d'amitié avec le Christ, de la beauté et de la lumière qui ont resplendi sur son visage. C’est de là qu’a mûri le désir de rester pour toujours avec le Seigneur — ‘Il est heureux que nous soyons ici’ (Mt 17, 4) — et de le suivre. Toute vocation doit constamment mûrir dans cette intimité avec le Christ." [12]

   Rencontrer aujourd'hui le Christ Ressuscité n'est ni un rêve irréalisable ni une entreprise folle ; c’est une grâce possible, un don à la portée de la main. Nous pouvons tous Le trouver, "parce que Jésus est présent, vit et oeuvre dans son Eglise : Il est dans l'Eglise et l'Eglise est en Lui (cf. Jn 15, 1ss ; Ga 3, 28 ; Ep 4, 15-16 ; Ac 9, 5). Il est présent dans l’Ecriture Sainte, qui en chacune de ses parties parle de Lui (cf. Lc 24, 27.44-47)" [13].

   Pour venir nous rencontrer, "quand vint la plénitude du temps" (Ga 4,4) Dieu s'est fait homme en Jésus de Nazareth; mais auparavant — au commencement — "il était le Verbe" (Jn 1,1). Comme Parole atemporelle et comme homme historique, Dieu s'est rencontré avec nous : Dans les Ecritures qui sont "incarnation" du Verbe de Dieu, et en Jésus, qui est incarnation du Fils de Dieu, nous rencontrons directement Dieu, en l’absence d’intermédiaires et personnellement. Bible et biographie de Jésus ne sont que deux faces de l’unique incarnation : Le Verbe de Dieu se fit chair dans le sein de Marie et devint livre dans l'Ecriture ;  "là couvert par le voile de la chair, ici par le voile de la lettre". [14]. L'Ecriture est donc "un livre unique, c'est-à-dire le Christ ; parce que toute l'Ecriture nous parle du Christ et toute l'Ecriture trouve son accomplissement dans le Christ" [15]. Avec audace Ignace d'Antioche écrit : "Je me réfugie dans l'évangile comme dans la chair du Christ" [16]. C’est justement pour cela que saint Jérôme affirme : “Qui ignore les Ecritures ne connaît pas le Christ" [17].

   Pour connaître le Christ nous ne pouvons rien faire d’autre que de nous approcher de la  Parole de Dieu. La contemplation du Christ passe nécessairement, même si ce n’est pas exclusivement, par la connaissance des Ecritures : une connaissance intime, personnelle, qui arrive dans le cœur, parce que "seul le cœur voit le Verbe" [18]. Quand c'est le cœur du croyant qui lit et que ce sont ses yeux qui scrutent [19], la Parole écrite devient Parole vivante, et de la rencontre avec elle jaillit l'identification avec le Christ. C’est justement notre premier engagement, comme le Pape l’a rappelé aux consacrés : "Chaque réalité de vie consacrée naît et chaque jour se régénère dans la contemplation incessante du visage du Christ. L'Église même puise son élan de la confrontation quotidienne avec la beauté inépuisable du visage de Christ son Époux. Si chaque chrétien est un croyant qui contemple le visage de Dieu en Jésus Christ, vous l’êtes de manière spéciale. Pour cela il est nécessaire que vous ne vous fatiguiez pas de méditer sur l’Ecriture Sainte et, surtout, sur les saints Evangiles, pour que s'impriment en vous les traits du Verbe incarné" [20].

   Demeurer à l'écoute de la Parole est donc une condition pour la contemplation du Christ, qui mène naturellement à l'amour, qui joint à son tour librement et nécessairement à ce dévouement total qui ouvre à l'accueil exclusif. Marthe apprit de Jésus même "la seule chose nécessaire" : se consacrer à l'écoute de la Parole. Voilà la meilleure forme d’accueillir Dieu (cf. Lc 10,42). "Si quelqu'un m'aime — a dit Jésus aux disciples réunis dans l'intimité du Dernier Repas — il observera ma Parole et mon Père l'aimera et nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure " (Jn 14,23). La familiarité, qui naît de la rencontre personnelle avec le Christ, se nourrit avec l'écoute et la pratique de sa Parole (cf. Lc 8,19-21) et puis s'achemine vers l'identification avec sa personne et sa mission. "Les religieux — demandait déjà le Concile Vatican II — suivent le Christ comme l’unique nécessaire, écoutant ses paroles, occupés de ce qui le concerne" [21].

   Avec raison le CG25, en affirmant que, "aujourd'hui plus que jamais, nos communautés sont appelées à rendre visible aux jeunes, en particulier aux plus pauvres et aux plus nécessiteux, la primauté de Dieu qui est entré dans notre vie, nous a conquis et nous a mis au service de son Royaume" [22], nous a orientés à "prendre Dieu comme centre unificateur" de notre vie commune et puis à favoriser "la place centrale de la Parole de Dieu dans la vie communautaire et personnelle" [23]. C’est la principale orientation  des  trois  aspects  fondamentaux  sur  lesquels  le  CG25  a  concentré  l'attention [24] ; il a voulu solliciter ainsi la Congrégation à répondre à l'invitation de l'Eglise, tant de fois répétée, d'un retour à l'écoute de la Parole, pour qu’elle se familiarise avec les exigences du Christ et devienne famille de Dieu (cf. Mc 3,31-35).

   Si, donc, "la vie spirituelle doit être en première place" dans notre vie consacrée, si "de cette option prioritaire... dépendent la fécondité apostolique, la générosité dans l'amour pour les pauvres, ainsi que la capacité de faire naître des vocations dans les nouvelles générations" [25], il n’y a pas de doute que la première source est la Parole de Dieu. "Elle nourrit une relation personnelle avec le Dieu vivant et avec sa volonté... La méditation de la Parole de Dieu et des mystères du Christ en particulier... est à l’origine de l'intensité de la contemplation et de l'ardeur de l'action apostolique" [26]

2. Ecouter la Parole de Dieu en salésiens

   Chez nous salésiens existe la ferme conviction que, même si "l'Evangile est unique et le même pour tous", "il existe une ‘lecture salésienne de l'Evangile’ de laquelle découle une manière salésienne de le vivre" [27]. Les fondateurs se sont constamment référés à l'évangile pour accueillir la vocation, discerner le charisme et déterminer la mission propre de leurs Instituts [28]. Don Bosco, lui aussi, "a tourné son regard vers le Christ pour chercher à lui ressembler dans les traits de son visage qui correspondaient le plus à sa mission providentielle et à l'esprit qui devait l'animer" [29]; dans l'art. 11 des Constitutions sont énumérés, précisément, les traits du visage du Seigneur auxquels, "dans notre lecture de l'Evangile, nous sommes particulièrement sensibles".

   Nous nous sentons reconnaissants envers Dieu, parce que nous savons que constitue un "don de l'Esprit Saint" le fait d’avoir découvert "les perceptions évangéliques" — à savoir cette "certaine ‘manière salésienne’ de saisir le visage et la mission du Christ" [30] — qu’avait Don Bosco. En son temps "il a fait sa lecture salésienne ; après lui, entraînés dans son courant, à sa lumière, en esprit filial, nous devons aujourd'hui faire, pour notre vie actuelle, notre lecture salésienne de l'Évangile" [31]. Cette approche de la Parole de Dieu, spécifiquement salésienne, appartient à cette "sensibilité charismatique" dont nous, comme je vous l’ai déjà écrit, "sommes conscients et fiers" [32]. Je me hasarderais à dire plus, et pour le faire je prends les mots du CGS : "notre patrimoine spirituel est avant tout dans cette lecture de l'Evangile" [33].

   Connaître plus profondément le Christ de l'Evangile, de la manière avec laquelle Don Bosco l'a compris, donnera une garantie de salésianité à notre contemplation du Christ ; c’est précisément ce que j’ai cherché à faire récemment, en vous invitant à vivre en salésiens "contemplant le Christ avec les yeux de Don Bosco" [34]. L'expérience personnelle du Christ, que Don Bosco a vécue, est la clé pour l'interprétation salésienne de la Parole de Dieu ; ce qui signifie que la vie et l’œuvre de Don Bosco sont pour nous "une Parole de Dieu incarnée" [35], une lecture de la Parole de Dieu vécue et porteuse à travers ses charismes d’une norme de vie.

     2.1 Don Bosco, “prêtre de la Parole”

   A l’époque où Don Bosco vécut, la Bible n'avait pas une forte présence dans le contexte ecclésial et culturel ; l'Ecriture n'était pas considérée comme le premier entre les livres de la foi.

   N'étant pas tout à fait absente du vécu chrétien, elle était accessible indirectement à travers la médiation ecclésiale, presque exclusivement liturgique ou catéchétique ; puis dans son interprétation on privilégiait l'application édifiante et le sens accommodé. [36]

       - Formation biblique et ministère personnel

   L'enseignement religieux que Maman Marguerite donna, ou mieux fit respirer, au Petit Jean, même si sans doute il n'avait pas de références explicites à la Bible, était imprégné de sensibilité biblique et de rappels bibliques, qui exprimaient "le sentiment de la présence de Dieu, la candide admiration de ses oeuvres dans la création, la reconnaissance pour ses bienfaits, la conformité à ses volontés, la crainte de l’offenser" [37]. Le Dieu de Don Bosco est, comme celui de la Bible, un Dieu personnel, qui se cache au-delà de la réalité dont il est l'origine et le but ; c'est un Dieu auquel on arrive dans les événements, dont on parle en racontant des faits, que l’on sert dans le quotidien [38].                                                                                           

   De la formation biblique de Don Bosco pendant les années de Séminaire on peut tirer de maigres éléments et peu significatifs ; l'étude de l’Ecriture Sainte devait avoir une importance plutôt marginale. Dans les Mémoires de l'Oratoire Don Bosco énumère une série de lectures bibliques auxquelles il s'était appliqué et où il montre son amour pour les langues grecque et hébraïque [39] ; les Mémoires Biographiques offrent plusieurs témoignages des fruits de cette étude, peut-être avec quelque pointe d'exagération. [40] Dans les écrits de Don Bosco nous trouvons de nombreuses citations de l'Ecriture ; il s’en sert le plus souvent d’une manière édifiante : "Quand l'Ecriture n’est pas incorporée en tant que page narrative, mais comme sentence extrêmement bienfaisante, elle est généralement prise dans un sens moral, souvent même dans un sens large (...) ou hardiment accommodé" [41].

   Recherché comme prédicateur pour avoir "beaucoup de facilité à exposer la Parole de Dieu", Don Bosco affirme en outre que "sa manière de prêcher commençait par un texte des Ecritures" ; l'efficacité de sa parole était due, plus qu'à la doctrine et à l’accentuation spirituelle, à l'habitude de "s'appuyer sur la Sainte Ecriture et sur les Saints Pères" [42]. Nous devons nous rappeler, parce que c’est significatif, que la grâce "ardemment" demandée lors de sa première messe fut l'efficacité de la parole; "il me semble — écrivit-il vers la fin de sa vie — que le Seigneur a écouté mon humble prière". [43]

   Même s'il n'exclue pas que la Bible soit "la Parole de Dieu" par excellence, Don Bosco, comme ses contemporains d'ailleurs, utilise d'habitude l'expression pour indiquer tout l'enseignement de l'Eglise [44]. Chrétien, écrit-il, est celui qui a "la Parole Divine pour guide" [45]. "La Parole de Dieu est dite lumière, parce qu’elle éclaire l'homme et le dirige pour croire, pour agir et pour aimer. Elle est lumière parce que, donnée par bribes et bien enseignée, elle montre à l'homme quelle voie il devra suivre pour parvenir à la vie éternelle et heureuse. Elle est lumière parce qu'elle calme les passions des hommes, qui sont les vrais ténèbres, ténèbres si épaisses et dangereuses qu’elles ne peuvent être dissipées si ce n’est par la Parole de Dieu. Elle est lumière parce que, prêchée comme il se doit, elle donne l’illumination de la grâce divine aux cœurs des auditeurs et leur fait connaître la vérité de la foi." [46].

       - Utilisation pédagogique efficace

   L'importance relative de l'étude de la Sainte Ecriture pendant les années de séminaire rend encore plus impressionnante — et très suggestive — la manière avec laquelle Don Bosco sut valoriser le donné biblique dans son activité éducative. La référence à la "Parole de Dieu" dans sa pédagogie fut constante ; Don Bosco construisit la sainteté de ses jeunes sur une évangélisation solide, fondée dans la "Parole de Dieu" et éclairée par elle.

   Dans la vie de Dominique Savio, quand Don Bosco en décrit la croissance spirituelle, il note à un moment : "Il portait enraciné dans son cœur que la Parole de Dieu est le guide de l’homme pour le chemin du ciel". En parlant de la hâte de Dominique de se faire expliquer ce que dans la Sainte Ecriture il ne comprenait pas, il ajoute : "C’est de là que commença l’exemplaire train de vie, le progrès continuel dans la vertu, l’exactitude dans l'accomplissement de ses devoirs, au-delà desquels on ne peut pas aller" [47]. Et, en effet, dans le règlement de la Compagnie de l'Immaculée, rédigé par Savio, au 12ème point on lit ceci : "Nous garderons avec le plus grand soin la Sainte Parole de Dieu, et nous garderons en mémoire les vérités que nous y avons entendues" [48].

   L’œuvre dans laquelle Don Bosco montre le plus sa sensibilité biblique dans une perspective éducative est certainement l'Histoire Sainte. Dans la Préface il donne le motif de l'édition d'une nouvelle Histoire Sainte en mettant avant tout en évidence les défauts des autres qui étaient en circulation : trop volumineuses ou trop brèves, manquant de références chronologiques et de sensibilité pédagogique. Il expose en outre de façon positive les qualités de son texte : présentation soignée de toutes les informations les plus importantes des livres sacrés ; attention à ne pas susciter chez les jeunes les idées les moins opportunes ; accessibilité du texte à n’importe quel jeune, au point de pouvoir lui dire : Prends et lis. Don Bosco ajoute qu’il est arrivé à ce résultat après une longue et concrète expérimentation au contact avec les jeunes, en étudiant avec attention les réactions que sa présentation pouvait éveiller en eux. [49]

   Un autre texte, qui révèle l'importance attribuée par Don Bosco à la Bible, c'est La Jeunesse Instruite, un texte sur lequel il a été dit que "pour l'ascétique il a la valeur que les pages du Système Préventif ont en pédagogie", qu’il est "le programme et la proclamation de la spiritualité proposée par Don Bosco aux jeunes, auxquels le Saint se maintint fidèle jusqu’au dernier de ses jours" [50]. Don Bosco lui-même le présente comme un "livre de dévotion adapté aux temps" ; "j'ai essayé, écrit-il, de rédiger un livre indiqué pour la jeunesse, convenant à leurs idées religieuses, appuyé sur la Bible, qui exposât les fondements de la religion catholique avec la plus grande brièveté et la plus grande clarté" [51]. En effet, en analysant les indications que Don Bosco donne aux jeunes, on constate qu'elles sont "appuyées" sur plus que 40 citations bibliques, même si elles ne sont pas toutes explicites.

   Une particulière "coloration biblique" de fond a été repérée par un historien un peu critique, dans la manière même de raconter de Don Bosco. [52] En bon éducateur et en communicateur éloquent, Don Bosco a su se servir avec imagination des moyens de communication qu'il avait à sa disposition : jeux, musique, théâtre, promenades, liturgie, fêtes... Un d'eux était les inscriptions, tirées de la Bible, qu’il voulut faire mettre sous les arcades de Valdocco. "Il voulait — commente le biographe — que même les murs de sa maison fussent capables de parler de la nécessité de sauver l'âme". [53]

   La raison théologique a été déterminante, nous le croyons, pour le recours de Don Bosco à la Bible dans son oeuvre éducative : La Bible est le livre saint par excellence. En outre ont pesé aussi d’autres motifs : l'éducation reçue en famille, saturée de religiosité naturelle et donc substantiellement biblique ; ses expériences mystérieuses du surnaturel, qui se manifestent par exemple dans les rêves et qui sont fortement bibliques ; son tempérament et son inclinaison pour les études positives soit historiques soit exégétiques ; un peu moins, peut-être, la position culturelle et l'expérience formatrice du Séminaire. En lui, le recours à la Bible a un but moral et éducatif ; il sert à adresser la réponse de l'homme à l'action de Dieu.

   Comme prêtre et pédagogue, Don Bosco mit la Parole de Dieu au centre de son travail apostolique, au point d’avoir été appelé "prêtre de la parole". "L’ouvrier de la parole —écrivait Don Ceria — est celui qui fait son œuvre au moyen de la parole, et cela selon son goût et sa volonté. Au contraire, le prêtre de la parole est celui qui, par la parole, exerce un ministère, le "ministère de la parole"…, l’usage sacré de la parole, fait au nom de Dieu et pour le service spirituel du prochain, par devoir de vocation" [54].

     2.2 Les jeunes, lieu et raison de notre écoute de Dieu

   Servir la Parole par devoir de vocation ! Voilà une description bien trouvée et opportune du but, et du motif, de l'évangélisation salésienne qui exige évidemment au préalable une lecture salésienne de l'évangile. Nous salésiens, "évangélisateurs" des jeunes, a écrit le CG21, "nous poursuivons cette œuvre en acceptant d’abord notre propre évangélisation. Plongés dans le monde, nous sommes souvent tentés par les idoles et nous savons que nous constamment besoin d'écouter la Parole de Dieu, de nous y convertir" [55]

   Comment lire l'évangile et pourquoi le faire en salésiens ? Pour lire aujourd'hui l'évangile comme Don Bosco et accorder aux besoins actuels les choix, nous devons l'entendre à l'intérieur de la tradition salésienne qui trouve son origine en lui ; en elle se sont maintenues et développées, approfondies et réalisées ses intuitions évangéliques.       "La fidélité vivante et dynamique de la Congrégation à (la) mission (de Don Bosco) dans l'histoire" [56] est le premier et le meilleur aval pour garantir la salésianité de notre écoute de la Parole de Dieu.

   La lecture salésienne de l'Ecriture ne dépendra pas seulement d'une exégèse scientifique soignée, pour fondée et ajournée qu’elle soit, mais avant tout de la fidélité renouvelée à notre mission : les jeunes (Const. 3). Leurs besoins provoquent et orientent notre action pastorale (Const. 7) ; et nous, "avec Don Bosco, nous réaffirmons notre préférence pour ‘la jeunesse, pauvre, abandonnée, en péril’, qui a le plus besoin d'être aimée et évangélisée" (Const. 26). Le salésien qui en lisant la Bible veut écouter Dieu, se met à entendre la voix des jeunes, leurs besoins et leurs aspirations, leurs silences et leurs espoirs, leurs manques et leurs rêves ; les jeunes sont, en effet, "l'autre source de notre inspiration évangélisatrice" [57].

   "Envoyé aux jeunes par Dieu" (Const. 15), le salésien se fait présent parmi eux avec "une attitude de fond : la sympathie et la volonté de contact" (Const. 39). La mission le poussera à "les rejoindre là où ils sont et à les rencontrer dans leur manière de vivre" (Const. 41) ; il les accueillera "au point où ils en sont de leur liberté" (Const. 38). Cette présence inévitable ouvre le salésien "à la connaissance vitale du monde des jeunes" (Const. 39) ; ainsi le salésien, "plongé dans le monde et les soucis de la vie pastorale",  apprend à "rencontrer Dieu à travers ceux auxquels il est envoyé" (Const. 95) et à "reconnaître l'action de la grâce dans la vie des jeunes" (Const. 86), comme fit Don Bosco.

   C’est pourquoi nous ne pouvons jamais rayer de nos cœurs ou perdre de vue dans nos œuvres les jeunes. Ils sont la "patrie de notre mission" [58]. Ils font partie du notre "credo" salésien : "Nous croyons que Dieu nous attend dans les jeunes pour nous offrir la grâce de Le rencontrer et nous disposer à Le servir en eux, en reconnaissant leur dignité et en les éduquant à la plénitude de la vie. L’éducation devient ainsi le lieu privilégié de notre rencontre avec Lui". [59] Si nous voulons vivre en contemplant Dieu, si nous sommes disposés à entendre sa voix et à écouter sa Parole, nous devons rester avec les jeunes, être au milieu d'eux. Alors Dieu nous parlera clair. En effet, "nous sommes parmi les jeunes parce que Dieu nous y a envoyés, et nous scrutons leur condition juvénile dans toute sa problématique parce que, à travers elle, c’est le Christ qui nous interpelle" [60].

   Pour se trouver avec Dieu et écouter sa Parole, il n'est donc pas nécessaire de quitter les jeunes, affectivement et/ou effectivement, et d'abandonner la mission salésienne ;  réalisée en représentation du Christ et sous son mandat, elle est le meilleur motif pour aller chez Lui et rester avec Lui. "Jamais, même dans ses moments les plus contempla-tifs, ne peut disparaître de (l')horizon (de la communauté salésienne) la vision des jeunes à sauver !" [61] Quand Jésus accueillit ses disciples, qui revenaient enthousiastes de leur première mission apostolique, avant de les inviter à l'écart pour se reposer, il se laissa raconter "tout ce qu'ils avaient fait et tout ce qu'ils avaient enseigné" (Mc 6,30). Être avec les jeunes, entendre leurs urgences et consentir à leurs demandes, cela ne peut devenir un obstacle ni une véritable excuse dans la recherche de Dieu et l’accueil de sa Parole. De qui apprendrons-nous la compassion pour les jeunes pauvres, laissés à l’abandon et en péril, si nous ne contemplons pas la passion du Christ pour eux et n'entendons pas "les nombreuses choses" qu'Il a à nous dire (cf. Mc 6,34) ?

   Eh bien, imiter Don Bosco, ministre de la Parole, et se savoir "missionnaires des jeunes" [62], ce sont les conditions préalables et nécessaires pour écouter Dieu en salésiens et contempler le Christ. Le CGS le disait déjà en d’autres mots : "Comprendre plus à fond le Christ de l'Evangile et la façon dont l'a compris et imité Don Bosco... " nous rend "capables de réactualiser ces intuitions évangéliques de l'esprit salésien et de les intensifier à la mesure des possibilités nouvelles et des besoins du monde d'aujourd'hui" [63]

3. "Il ne convient pas que nous délaissions la parole de Dieu" (Ac 6,2)

   Il m’est toujours apparu suggestif et clairvoyant le récit du livre des Actes, dans lequel on raconte les difficultés soulevées à l'intérieur des premières communautés chrétiennes et la réaction apostolique immédiate qui peut servir d’exemple : "Il ne convient pas que nous délaissions la parole de Dieu pour le service des tables. Cherchez plutôt parmi vous, frères, sept hommes de bonne réputation, pleins d’Esprit et de sagesse, et nous les chargerons de cette fonction. Quant à nous, nous continuerons à assurer la prière et le service de la Parole" (Ac 6,2-4).

   L'Eglise  de  Jérusalem,  en  raison  du  succès  connu  dans  l’œuvre  d'évangélisation (Ac 2,14-41 ; 3,12-26; 5,12-16),  dut  vite  affronter  l'hostilité  de  l'autorité  (Ac 4,1-22 ; 5,7-33), et souffrir de graves problèmes internes, qui mirent à l'épreuve sa vie fraternelle (Ac 2,41-47 ; 4,32-35) et jusqu’à sa survivance elle-même. La crise interne à la communauté fut en réalité plus dangereuse que les persécutions : Le conflit qui mettait en péril le "vivre ensemble" des deux groupes ethniques de croyants — "grecs" et "juifs" — était surtout d'origine sociale (Act 6,1). Devant la menace de division dans la communauté, les apôtres décidèrent de créer quelque chose de nouveau, le diaconat — la première institution ecclésiale — un service à la table communautaire, qui rétablît la fraternité et soudât l'unité. Dorénavant n'ayant plus à s’occuper de la distribution quotidienne des biens, ils décidèrent de se vouer exclusivement au ministère apostolique. D'une crise communautaire non seulement prit naissance un nouveau ministère ecclésial en faveur de la charité, mais surtout se réalisa une véritable "conversion" chez les apôtres, qui revinrent à leurs attributions plus spécifiques : la pratique de la prière et le ministère de la Parole.

   Au-delà d’être exemplaire, cette réaction apostolique constitue aujourd'hui encore une règle. Nous rappelons ce fait vécu justement parce qu'il est parole de Dieu. Celui qui dans la communauté chrétienne se dédie à la distribution de biens, met en sécurité l'unité de la foi en rétablissant la charité ; mais ensuite il est nécessaire qu’il revienne aux activités qui le distinguent mieux : prier et servir la Parole. Les apôtres, à la vue de la menace pour leurs efforts d'évangélisation, sont obligés de revenir à l'essentiel ; quelques fonctions peuvent être déléguées à d’autres, jamais la prière et la prédication. Pas même le souci de la vie commune ne peut porter un apôtre à négliger la prière et la parole de Dieu : n'importe quel autre engagement assumé, même urgent, doit passer en d’autres mains. Pour les Douze il devient clair qu’ils avaient le devoir de garder et de garantir la vie commune des croyants, mais sans négliger la prière et la Parole, autrement ils auraient trahi le ministère apostolique qui leur était confié.

   L’un de vous pourrait mentionner le fait suivant — qui, s’il est perçu, n’est pas toujours bien compris — et qui semblerait contredire tout ce que je suis en train de vous écrire : dans nos Constitutions, en effet, le chapitre VII, qui traite "de la prière salésienne, entendue dans sa signification plus profonde de dialogue avec le Seigneur", a été placé à la fin de la seconde partie, en tant qu’il "conclut et résume toute la description du projet salésien" [64].

   Eh bien, "ce serait une erreur d’interpréter cette place comme une diminution de l'importance donnée à la prière, sous le prétexte qu’elle est traitée ‘après’ les thèmes de la mission (chap. IV), de la communauté (chap. V) et des conseils évangéliques (chap. VI). Au contraire ! En donnant cette place conclusive à la prière, le CG22 a voulu faire comprendre que la vie consacrée apostolique du salésien... a un caractère tellement surnaturel, et dépasse tellement notre simple bonne volonté qu’elle serait impossible et impraticable sans l'Esprit Saint, sans la grâce de Dieu... Il est en outre suggéré que tous les engagements concrets de la vie et de l'action du salésien sont destinés à  ‘s’épanouir’ dans la prière et à ‘devenir’ eux aussi communion profonde avec Dieu" [65].

   "La prière est l'âme de l'apostolat, mais… l'apostolat vivifie et stimule la prière" [66]. Il y n'a donc pas contradiction entre mission et contemplation, vie apostolique et vie de prière ; au contraire, celle-là jaillit de celle-ci et se nourrit d'elle ; en effet, notre projet de vie et notre mission apostolique sont nés de Dieu (cf. Const. 1) et renaissent toujours en Dieu. C’est ainsi que la vie de prière, qui pour nous est un don de Dieu et notre réponse à Lui (cf. Const. 85), maintient le lien intime avec chaque élément de notre vocation et reste son stimulant permanent : qui omet d'être à l’écoute de Dieu, qui n'a plus de temps pour Lui, tôt ou tard délaissera les jeunes (action pastorale), négligera la vie commune (communion fraternelle) et cessera d’être à la suite du Christ (conseils évangéliques). Chers confrères, revenons à Dieu, "ayant en mains chaque jour la Sainte Ecriture", (Const. 87) et la mission salésienne deviendra pour nous joie et raison de notre vie consacrée.

 

     3.1 Ecouter la Parole pour faire une expérience de Dieu

   Pour tous ceux qui croient, écouter Dieu n'est ni une occupation anormale, ni un passe-temps agréable, mais une nécessité inéluctable. Le trait qui définit le mieux le vrai Dieu, c'est sa volonté de se révéler, son engagement de venir à la rencontre des hommes par sa Parole, d’abord et maintes fois à travers les prophètes, puis et de manière définitive dans le Fils  (He 1,2).  "Dans  cette  révélation  le  Dieu  invisible  (cf.  Col 1,15 ; 1 Tm 1,17)  s’adresse  aux  hommes  en  son  immense  amour  ainsi  qu’à  des  amis  (cf. Ex 33,11 ; Jn 15,14-15), il s'entretient avec eux (cf. Ba 3,38) pour les inviter et les admettre à partager sa propre vie" [67].

   La Parole non seulement révèle l'existence de Dieu, mais elle est avant tout son essence elle-même : Dieu est Verbe (Jn 1,1-4) ; tout différemment des faux dieux "qui ont une bouche et ne parlent pas... pas un son ne sort de leur gosier" (Ps 115,5.7), le Dieu unique a une voix vigoureuse,  majestueuse,  qui bouleverse,  qui secoue  (cf. Ps 29,3-9) ; à la différence des idoles muettes  (1 Co 12,2)  qui rendent muets  leurs  serviteurs  (cf. Ps 115,8), Dieu fait parler celui qui l'écoute : ses auditeurs deviennent des prophètes ! (Am 3,8 ; cf. Jr 1,6.9 ; Is 6,5-7 ; Ez 3,1). Et tandis qu'arrive le jour où nous verrons Dieu  "face à face" (1 Co 13,12), nous sommes encouragés par la certitude que nous n’avons pas à chercher en vain, comme s’Il parlait en secret (Is 45,19) ; nous atteignons par contre Dieu dans sa Parole et nous le rencontrons dans son Fils : "Personne n’a jamais vu Dieu ; le Fils Unique, qui est dans le sein du Père, lui, l’a fait connaître" (Jn 1,18).

   Pour approcher de la Parole et la rencontrer, il faut des attitudes spirituelles particulières : il ne suffit pas "de rendre présente la Parole dans son objectivité nue, pour que se rende présente la puissance même de Dieu" [68] ; au Dieu qui parle "est due l'obéissance de la foi" [69]. Pour rencontrer Dieu nous avons donc besoin de nous soumettre à la discipline de l'écoute, qui impose deux attitudes de foi pas tellement appréciées de nos jours, mais qui assurent immanquablement la rencontre avec le Dieu Parole : l'adoration silencieuse comme condition préalable et le renoncement à se fabriquer des images de Dieu.

       - Adorer en silence

   "Fais silence et écoute, Israël" (Dt 27,9). Le ton impérieux du mandat biblique ne laisse pas de place au doute : Qui veut écouter Dieu, doit aimer le silence. Saint Jean de la Croix explique ainsi cette règle de vie spirituelle : "le Père prononça une Parole, qui fut son Fils, et il la répète toujours dans un éternel silence ; c’est pourquoi c’est en silence qu’elle doit être écoutée par l'âme" [70]. La suprématie de Dieu est reconnue et acceptée par le croyant, avant tout, "à travers l'adoration silencieuse et à travers la prière prolongée" [71].

   Le commentaire à l'article 87 de notre Projet de Vie est très explicite: "La première attitude de la communauté en prière n'est pas celle de parler : comme pour chaque croyant, elle est avant tout celle de se taire pour écouter" [72]. Rester en silence devant Dieu n'est pas du temps perdu, vide de travail et de sens, mais l’expression de l’émerveillement qu’Il provoque en nous et le signe de l'adoration et du respect qu’Il mérite. Sans silence extérieur, absence de voix, sons et bruits, et surtout sans ce silence intérieur, qui fait taire nos désirs et l'envie de vivre par et pour nous-mêmes, la Parole de Dieu ne trouve pas en nous de place, ni d’accueil cordial : le Maître, disait saint Augustin, parle à l’intérieur du cœur, enseigne dans l'intimité, rendant inutiles les voix qui viennent de l’extérieur. [73]

   Si, du côté de Dieu, au commencement il y avait la Parole et dans cette Parole nous ont été données grâce et vérité (Jn 1,1.14), de notre côté le silence respectueux et accueillant doit se trouver au début. C'est un silence actif, qui se tient dans l'attente de la Parole désirée et qui se détache de toutes les autres voix ; c'est un silence plein, qui donne conscience d’être en présence d'un Dieu adorable et fait rester, comme le serviteur, les yeux tournés vers son maître (cf. Ps 123,2). "Ce que Dieu peut dire à l'homme, avec quelle intensité, avec quelle force communicative, tout cela ne peut être anticipé, déterminé, décidé par l'homme. L’unique anticipation, l’unique décision, qui relève de la compétence de l'homme, est celle du silence rempli d'attente, de respect, d'obéissance" [74]. Pour vivre aujourd'hui en croyants, on doit pouvoir vivre avec le silence ; remplir sa vie de mots et de vacarme, c’est prendre le chemin de l'incrédulité : "chacun est invité à redécouvrir, dans le silence et dans l'adoration, son appel à être un ‘Je’ personnel devant un ‘Tu’ personnel qui l'interpelle de sa Parole" [75].  

       - Renoncer à se fabriquer des images de Dieu

   "D’après qui pourriez-vous imaginer Dieu ? Et quelle image pourriez-vous en offrir ?" demande Isaïe (40,18). Car Dieu est Parole (Jn 1,1), et l'écoute est la seule manière de le trouver, la conversation la seule façon de s’entretenir avec Lui. Le vrai Dieu ne se laisse pas voir, pas même par ses amis les plus proches (cf. Ex 33,18-20), ceux qui, comme Moïse, ont réussi à parler avec lui "face à face" (Ex 33,11 ; Dt 34,10). Le vrai Dieu va même jusqu’à défendre formellement qu’on fasse des images de Lui (Ex 20,4 ; 2 R 11,18).

   Il est interdit au croyant de se procurer des images de Dieu, qu’elles soient fabriquées de ses propres mains ou qu’elles soient conçues par l’imagination (Dt 4,16-18 ; 1 R 14,9 ; Os 13,2), ou par les désirs du cœur (cf. Ex 32,1) ; rien de tout ce qui est oeuvre de mains humaines (Ps 115,4) ne peut refléter la gloire du Dieu vivant. Se fabriquer une image de Dieu, c’est le convertir en une idole sans vie (Ps 115,2-4). Forger une représentation de Dieu à la mesure de ses propres besoins ne libère pas et ne donne pas de soulagement (Ex 32,1-8), au contraire augmente la fatigue. Israël, qui veut un dieu "qui aille devant" lui (Ex 32,2), est ensuite obligé de transporter ce qui a des pieds mais ne peut marcher (cf. Am 5,26). Voilà la tragique conséquence lorsqu’on n’accueille pas le Dieu Parole : on finit par se créer des images de Dieu et par devenir comme l’œuvre de son esprit et de ses mains : muet, aveugle, sans haleine ni vie (Ps 115,8).

   Qui veut entendre Dieu doit l'écouter, c'est-à-dire, doit "voir la Parole" (cf. Dt 4,9), "en regardant les Ecritures comme le visage de Dieu", "en apprenant à reconnaître en elles le cœur de Dieu" [76]. La rencontre avec Dieu dans la Bible est un événement sensible mais non visuel ; ce ne sont pas ceux qui voient, mais ce sont ceux qui écoutent la Parole et la gardent, qui réussissent à trouver Dieu et à devenir ses intimes. Saint Augustin affirme que seuls les yeux du cœur réussissent à voir le cœur de la Parole. [77] Pour nous guider avec sa Parole, pour nous nourrir de ses promesses, Dieu ne permet pas que nous nous fabriquions des images de lui.

     3.2 Ecouter la Parole pour devenir communauté

   "Dieu rassemble notre communauté et il la tient unie par son appel, sa Parole et son amour" (Const. 85). Cette affirmation constitutionnelle reflète fidèlement une conviction fondamentale de la foi biblique, celle que redit plus explicitement l'article 87 : "Le peuple de Dieu est rassemblé d’abord par la Parole du Dieu vivant".

   En effet, quand Dieu parle, il réunit ceux qui l'écoutent ; son Peuple naît convoqué par la Parole et il reste réuni dans son écoute. Avant de s'introduire dans la terre promise, Moïse avertit tout Israël : "Aujourd'hui tu es devenu un peuple par le Seigneur ton Dieu. Tu écouteras la voix du Seigneur ton Dieu" (Dt 27,9-10). Et Jésus déclara membres de sa famille non pas ceux qui, restant dehors, le faisaient appeler, mais ceux qui, en cercle autour de lui, l'écoutaient et faisaient ce qu'il disait (Mc 3,31-35). Rester à entendre Dieu est l'origine et la cause du ‘vivre ensemble’. On devient croyant en accueillant la Parole de Dieu et on reste croyant en vivant la foi en commun.

       - Réunis parce que sauvés

   La vie en commun est pour le peuple de Dieu la façon de vivre le salut de Dieu ; (pour ses membres) ‘vivre réunis’ signifie ‘être sauvés des maux et libérés d’eux-mêmes’. Israël apprit ceci à travers un long et amer apprentissage dans le désert (Es 15,22-17,15) : dans une terre n’appartenant à personne,  seul  Dieu  pouvait le maintenir uni et libre (Dt 7,4 ; 8,14 ; 11,2-28) ; seulement nourri de sa Parole il réussit à survivre (Dt 8,3) ; et quand les prophètes rêveront d’un nouveau salut, ils annonceront un regroupement nouveau et définitif des dispersés (Is 43,5 ; Jr 23,3 ; 29,14 ; 32,27 ; Ez 11,17 ; 34,14 ; 36,24), qui sera  accompli lorsque l’un d’eux devra mourir pour la nation entière, "pour rassembler dans l'unité tous les enfants de Dieu dispersés" (Jn 11,52).

   Si de l'écoute de la Parole naît le peuple de Dieu, personne ne peut croire entendre Dieu sans se sentir membre de la communauté de ses auditeurs. Puisque la Parole de Dieu écoutée fait surgir la communauté, la meilleure façon de répondre à Dieu est de se rendre responsable de la vie commune. Ce critère nous invite à fortifier le sens d'appartenance à la communauté, qui est rassemblée "par la Parole de Dieu" (Const. 87), à aller à Sa rencontre accompagnés par les confrères, à L’écouter ensemble. C’est seulement dans la communauté, née et maintenue par la Parole de Dieu, que l’on peut accéder à elle : en effet c’est seulement en assemblée que, nous croyants, nous reconnaissons que la lecture de l'Ecriture est Parole du Dieu vivant.

   Fuir le dialogue entre frères, échapper au ‘vivre ensemble’, éviter la vie quotidienne en commun et la prière commune, tout cela fait que non seulement les confrères nous semblent lointains, mais qu'aussi Dieu nous devient étranger, quelqu’un qui en fin de compte n’est pas perçu avec beaucoup de signification. Différente est l'expérience de celui qui entend Dieu, parce qu’il se sent frère et trouve de la joie dans l'engagement de vivre ensemble et d’écouter Dieu. La Genèse nous rappelle que la prétention d'Adam de se cacher de Dieu, son refus de le rencontrer et de lui répondre (Gn 3,8-9), lui fit expérimenter le fruit amer de la mort des siens et la rupture de l'unité de sa famille. Dieu et sa Parole rendent possible la vie ensemble, parce qu'ils nous font découvrir que nous sommes frères. La vie fraternelle dépend certes de la bonne volonté et collaboration de tous les membres de la communauté, mais surtout de la commune écoute de Dieu : "la fraternité n'est pas le fruit du seul effort humain, mais aussi et surtout un don de Dieu. Ce don est reçu dans l'obéissance à la Parole de Dieu" [78]

       - Responsables des frères

   La communauté, lieu de l’écoute de Dieu, est donc aussi espace de fraternité ; vers elle nous avons été envoyés, en elle nous sont confiés des frères à aimer (cf. Const. 50). Il n’y a donc pas à s’étonner si, lorsque Dieu vient pour nous rencontrer, il nous demande de  rendre des comptes au sujet de nos frères. Telle a été l’expérience de Caïn (Gn 4,9) qui, en n’acceptant pas la mission d’être le gardien de son frère Abel, refusa la compagnie de Dieu (Gn 4,10), même si cela ne le libéra pas de Dieu et de ses demandes. 

   En nous donnant des "frères à aimer", Dieu nous a confiés leur garde comme devoir. Notre obéissance à Dieu trouve son banc d'essai dans notre responsabilité envers les confrères qui nous sont confiés. D'une part il est très beau que Dieu prenne soin de nous, en nous mettant sur le chemin de l'amour considéré comme voie de croissance, la voie infiniment supérieure selon saint Paul (1 Co 12,31). Et d'autre part, tout ce qui est arrivé à Caïn constitue un avertissement : qui ne sait pas répondre de son frère se transforme en étranger dans sa terre et dans sa propre maison (Gn 4,14).

   Si nous portons à nos frères l'attention qu'ils méritent, spécialement à ceux qui sont ou  se sentent lointains, au-delà du fait de nous découvrir comme de vrais bons pasteurs, nous trouverons la place et les mots pour converser avec Dieu. Dans le Discours sur la Montagne Jésus nous rappelle que la rencontre avec Dieu exige, comment condition préalable, une fraternité non brisée ou, si brisée, restaurée (cf. Mt 5,20-24).

   Comme l’affirme la première lettre de Jean, "celui qui n'aime pas son frère, qu’il voit, ne peut pas aimer Dieu qu'il ne voit pas" (4,20). Accepter celui qui vit à côté de nous comme "quelqu'un qui fait partie de nous", un sujet auquel s’adressent nos attentions, nous dispose favorablement à entendre Dieu et à recevoir ses attentions. Si nous voulons faire de notre vie commune un lieu de l'écoute de Dieu, elle doit être, d’abord et toujours, une maison où le confrère est accueilli avec un cœur ouvert, accepté comme il est, pourvu de ce qui lui est nécessaire, soutenu dans les moments de difficulté (cf. Const. 52).

     3.3 Ecouter la Parole pour demeurer fidèles

   "La foi naît de l’écoute", écrivait saint Paul aux Romains (Rm 10,17). L'approche de la Parole de Dieu dans la prière constitue "la racine de la spiritualité de l'Eglise, la racine de la spiritualité chrétienne, et elle n'est pas exclusive de telle ou telle autre spiritualité. Une spiritualité chrétienne non basée sur l'Ecriture pourra difficilement survivre dans un monde complexe comme (notre monde) moderne, dans un monde difficile, brisé, désorienté" [79]. Même nous salésiens, nous réussirons à peine à nous maintenir croyants aujourd'hui, si nous ne faisons pas de l'écoute de la Parole de Dieu la première occupation de notre vie, la source de notre mission. Le CGS le reconnut déjà avec une sincérité audacieuse quand il avertissait que le salésien, dans la multiplicité de ses occupations, peut rencontrer des obstacles à l'écoute. "Tenté par l’agitation fébrile et superficielle, il trouvera le secret de son renouvellement avant tout dans l’approfondissement sérieux de la Parole [80] de Dieu.

   Pour réveiller et alimenter la foi "il est nécessaire que l'écoute de la Parole devienne une rencontre vitale", celle justement qui permet "de puiser dans le texte biblique la parole vivante qui interpelle, qui oriente, qui façonne l'existence" [81]. "C’est là, en effet, que le Maître se révèle, éduque le cœur et l'esprit. C’est là que mûrit la vision de foi, en apprenant à regarder la réalité et les événements avec le regard même de Dieu, jusqu’à avoir ‘la pensée du Christ’ (1 Co 2,16)" [82]. La foi est-elle autre chose que de se contempler soi-même et scruter la réalité avec le regard de Dieu ? Et pour voir la réalité comme Dieu la voit, il faut aussi entendre l'avis de Dieu, accueillir sa Parole. Une fois la Parole accueillie, "vivante et efficace" telle qu’elle est (He 4,12), elle devient notre vie et les promesses de Dieu se réalisent en nous et à travers nous dans le monde.

   Je vous commente maintenant brièvement "les bienfaits de la Parole écoutée dans la foi" [83], comme ils sont présentés dans notre Règle de Vie (cf. Const. 87).

       - “Source de vie spirituelle” (Const. 87)

   "La Parole de Dieu est la première source de toute spiritualité chrétienne. Elle nourrit une  relation  personnelle  avec le Dieu vivant  et  avec sa volonté salvifique et sanctifian-te" [84]. De l'écoute de la Parole jaillit la vie dans l'Esprit ; sous son action "les temps d’oraison, de silence et de solitude doivent être préservés avec persévérance, en demandant avec insistance au Très-Haut le don de la sagesse dans le labeur de chaque jour (cf. Sg 9, 10)" [85] ; et c’est ainsi que "la personne consacrée retrouve son identité et une sérénité profonde, [et] elle accroît son attention aux appels quotidiens de la Parole de Dieu" [86].

   Instrument d'exception pour la croissance dans l'écoute de la Parole est la lectio divi- na ; c’est une méthode de lecture dans la foi de l'Ecriture, utilisée dès les débuts de la vie religieuse, qui en celle-ci a toujours joui de "la plus haute estime. Grâce à elle, la Parole de Dieu entre dans la vie, sur laquelle elle projette la lumière de la sagesse qui est le don de l'Esprit" [87]. Avec raison le CG25, dans la première orientation pour l’action à propos du témoignage évangélique, exhorte la communauté salésienne à "prendre Dieu comme  centre unificateur de son être et à développer la dimension communautaire de la vie spirituelle, (par les méthodes suivantes) : favoriser la place centrale de la Parole de Dieu dans la vie communautaire et personnelle par la 'lectio divina' " [88].

   J'espère qu’aucun d’entre vous ne pense qu'avec cette orientation le CG25 a introduit un élément étranger à notre spiritualité ; "l'antique et toujours actuelle tradition de la lectio divina" [89] a trouvé sa place dans la vie religieuse depuis les débuts et actuellement elle est, on ne peut plus, nécessaire : "aujourd'hui un chrétien ne peut pas devenir adulte dans la foi, capable de répondre aux exigences du monde contemporain, s'il n'a pas appris à faire de quelque façon la lectio divina " [90].

   Ce n’est pas maintenant, me semble-t-il, le moment de faire une présentation ample de cette manière de prier la Parole de Dieu, désormais si connue [91] et utilisée avec fruit même chez nous. Je voudrais cependant vous rappeler son but fondamental et mentionner brièvement sa méthode en guise d’invitation pressante à chacun de vous à en devenir des connaisseurs expérimentés et des maîtres compétents.

   Je dirais que l'objectif de la lectio divina est d’écouter Dieu en priant sa Parole, pour nous voir nous-mêmes comme Il nous voit et nous aimer nous-mêmes comme Il nous aime. On arrive à cet objectif par une approche, marquée de sagesse et de science, de la Parole écrite, qui met à profit l’expérience de tous ceux qui ont consacré leur vie à entendre Dieu, pour comprendre et la réalité et eux-mêmes comme paroles de Dieu. Dans la lectio la Parole de Dieu devient la clé de la compréhension de soi ; on cherche à permettre que Dieu nous dise qui nous sommes, nous, pour Lui et ce qu’Il veut, Lui, de nous.

   Pour devenir familière, la lectio divina, comme n’importe quelle méthode de prière, requiert de l’exercice, mais demande surtout une volonté d'écoute et une disponibilité d'obéissance. Dans la plus solide tradition elle présente quatre étapes ou "degrés spirituels" : la lecture (lectio), la méditation (meditatio), la prière (oratio), la contemplation (contemplatio). Plus récemment, selon l’esprit des temps modernes, s'est ajoutée une autre étape : l’action (actio) ; on indique aussi fréquemment d’autres éléments (discretio, deliberatio, collatio, consolatio, etc.), mais en réalité ils ne sont pas autre chose que des aspects qui accompagnent d'habitude les étapes fondamentales.

   - Lecture. Pour commencer la lectio divina nous lisons avec attention, il vaudrait mieux dire nous relisons à plusieurs reprises, le texte dans lequel nous cherchons à écouter Dieu. Le texte choisi peut nous sembler facile à comprendre, ou très connu ; cela n'importe pas ; nous devons le relire jusqu’à ce qu’il devienne familier, presque au point de l'apprendre par cœur,  "en mettant en relief les éléments porteurs" [92].  On ne va pas au-delà de ce premier pas tant qu'on ne peut pas répondre à la question : que signifie en réalité ce que j'ai lu ?

   - Méditation. Après avoir découvert le sens du texte biblique, le lecteur attentif cherche à s’impliquer personnellement, en appliquant le sens saisi à sa propre vie : que me dit le texte ?  "Méditer ce qu'on lit conduit à se l’approprier en le confrontant avec soi-même. Ici un autre livre est ouvert : celui de la vie. On passe des pensées à la réalité. À la mesure de l'humilité et de la foi, on y découvre les mouvements qui agitent le cœur et on peut les discerner" [93]. La Parole entendue demande un consentement, elle n’est pas accueillie si elle n'arrive pas au cœur et n’opère pas de conversion. Comprendre le texte conduit à se comprendre à sa lumière ; ainsi le texte lu et compris devient règle de vie : que faire pour le réaliser, comment faire pour donner ce sens à sa propre existence ?

   - Prière. Connaître, deviner, même seulement imaginer ce que Dieu veut, conduit naturellement à la prière ; ainsi devient un désir ardent ce qui doit devenir la vie quotidienne. Celui qui prie ne demande pas tellement ce qui lui manque, mais plutôt ce que Dieu lui a fait voir et comprendre. Nous commençons à désirer ce que Dieu nous demande : nous faisons de la volonté de Dieu sur nous l'objet de notre prière.

   - Contemplation. Du désir de faire la volonté de Dieu on passe un peu à la fois, presque sans s'en apercevoir, à l'adoration, au silence, à la louange, "à la remise humble et pauvre à la volonté aimante  du  Père  en  union  de plus en plus profonde  à son Fils bien-aimé" [94]. De nous contempler nous-mêmes et notre monde à nous à la lumière de Dieu, de nous voir comme Dieu nous voit, nous passons à nous contempler vus par Dieu, à nous savoir devant celui qui est l'objet de notre désir, l’interlocuteur unique de notre prière. A la différence des étapes précédentes, qui sont des exercices qui requièrent une force de volonté, la prière contemplative  "est un don, une grâce" [95], ni normale ni due ; on peut l’attendre et la désirer, la demander et l’accueillir, jamais on ne la reçoit automatiquement.

   Je peux vous révéler que personnellement je me sens obligé, en union avec le choix du CG25, de "raviver sans cesse et d’exprimer la primauté de Dieu dans les communautés", en conduisant la Congrégation à centrer la vie personnelle et la vie communautaire sur la Parole de Dieu, en premier lieu par la "lectio divina" (CG25, 30.31). C’est très important pour moi — je vous le dis avec les mots du Card. Martini —, parce que "je ne me fatiguerai jamais de répéter que la lectio est un de principaux moyens avec lesquels Dieu veut sauver notre monde occidental de la ruine morale qui le menace en raison de l'indifférence et de la peur de croire. La lectio divina est l'antidote que Dieu propose ces derniers temps pour favoriser la croissance de cette intériorité sans laquelle le christianisme... risque de ne pas surmonter le défi du troisième millénaire"[96].

   Une forme privilégiée et concrète de la lectio divina est la méditation quotidienne (Const. 93).[97] Don Bosco la recommandait avec insistance à ses fils, jusqu'à l’écrire dans les souvenirs confidentiels aux directeurs : "Ne jamais omettre chaque matin la méditation"[98]. En recueillant sa pensée, les Constitutions attestent que "cette forme indispensable de prière... renforce notre intimité avec Dieu, nous préserve de la routine, sauvegarde la liberté de notre cœur et nourrit notre dévouement au prochain". Et l'article conclut en affirmant que la méditation fidèlement pratiquée nous fait aussi marcher dans la joie et qu’elle est donc une garantie de notre persévérance. Je souhaite que soit arrivé le moment de remettre en valeur la méditation, qui n’est pas toujours et partout suffisamment considérée par tous.

       -" Aliment pour la prière" (Const. 87)

   "L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu" (Mt 4,4 ; cf. Dt 8,3). Dans la vie chrétienne, la Parole de Dieu "nourrit la vie, la prière et le marche quotidienne" ; "la prière et la contemplation sont le lieu d'accueil de la Parole de Dieu et, en même temps, elles naissent de l'écoute de la Parole" [99]. Ce n’est pas par hasard que le CG25 a mentionné qu'un certain affaiblissement de la foi, présent dans nos communautés, se manifeste en premier lieu "dans l'affaiblissement de la vie de prière" [100]; en effet, "une vie spirituelle authentique demande que tous, quelle que soit la diversité des vocations, consacrent régulièrement, chaque jour, des moments appropriés pour un colloque silencieux et profond avec Celui dont ils se savent aimés, afin de partager avec Lui ce qu’ils ont vécu et recevoir la lumière pour poursuivre leur chemin quotidien. Il s’agit d’un exercice auquel ils doivent être fidèles, car nous sommes constamment menacés par l’aliénation et la dissipation provenant de la société actuelle, en particulier des moyens de communication. La fidélité à la prière personnelle et liturgique demandera parfois un effort authentique pour ne pas se laisser dévorer par un activisme effréné" [101].

   Il est possible que les difficultés et les défis qu’affronte aujourd'hui notre vie commune — et le CG25 en a fait une large liste [102] — proviennent en partie de l'incapacité de vivre la foi liturgiquement et de vivre comme une communauté qui prie. Il s’avère symptomatique que d’habitude nous ne réussissons pas à discerner les "signes des temps", à identifier ce que Dieu veut de nous, quand nous ne vivons pas en tant que communauté convoquée par Lui. Le manque du sens d'appartenance à une communauté qui prie, la prétention d'aller vers Dieu tout seul, ne nous permettent ni de rencontrer Dieu, ni d'entendre sa Parole. Vatican II nous le rappelait : "La prière doit aller de pair avec la lecture de la Sainte Ecriture, pour que s'établisse le dialogue entre Dieu et l'homme" [103].

   La négligence de la prière communautaire, qui peut arriver dans quelques communautés ou chez quelques confrères, rend plus difficile l’insertion cordiale et joyeuse dans la vie commune et met aussi en sourdine la Parole que Dieu veut nous adresser. Pour le croyant biblique il y a ordinairement un canal privilégié de transmission de la Parole de Dieu : la communauté liturgique. Une recherche sincère de la volonté de Dieu nous conduit à faire de la liturgie communautaire le temps habituel et le lieu privilégié de l'écoute de Dieu. Dans la prière des psaumes, cela est significatif, il est fréquent d’entendre Dieu lui-même qui demande à être écouté : "Écoute, ô mon peuple, je t’adjure ; Israël, si tu pouvais m’écouter ! " (Ps 81,9 ; cf. 78,1). Dans la Bible la prière n'est pas seulement l'occasion qu’a le croyant pour faire connaître à Dieu ses inquiétudes et les besoins personnels, mais c’est surtout la circonstance favorable qu’il accorde à Dieu pour qu’Il lui parle et lui fasse connaître sa volonté. Qui désire ardemment écouter Dieu devra s’entretenir avec Lui dans la prière, surtout la prière communautaire.

   Je voudrais seulement mentionner ici deux moments de notre vie de prière communautaire, qui en mettant "chaque jour la Sainte Ecriture entre nos mains" [104], sont pour nous d’excellentes occasions pour nous exercer à écouter la Parole de Dieu tandis que nous prions ensemble.

   Le premier, évidemment, c’est la célébration de l'Eucharistie, "l'acte central et quotidien de chaque communauté salésienne" ; en elle "l'écoute de la Parole trouve son lieu privilégié" (Const. 88). Cette affirmation de notre Règle de Vie reflète une ferme conviction de la tradition patristique, qui d’ailleurs se fonde sur l'enseignement de Jésus : celui-ci dit qu’il est le pain de la vie transmise par sa parole et son corps pour ceux qui croient en Lui  (Jn 6,47.54) : dans la Parole accueillie nous recevons le Christ, comme nous le recevons dans l'Eucharistie. [105] "L'Eglise a toujours vénéré les divines Écritures, comme elle l’a toujours fait pour le Corps même du Seigneur, elle qui ne cesse pas, surtout dans la Sainte Liturgie, de prendre le pain de vie sur la table de la Parole de Dieu et sur celle du Corps du Christ" [106].

   Dans l'Eucharistie, que nous célébrons tous les jours, nous est précisément préparée cette double table, avec ce seul pain de vie. Il s'agit d'une grâce, semblable à celle qui entra dans la vie des disciples d'Emmaüs, qui nous permet d'ouvrir les yeux, de voir le Christ Ressuscité tandis qu'il rompt le pain et de le reconnaître (Lc 24,30-31). Mais pour que  cela  arrive,  il  est  nécessaire  de  marcher  avec  Lui  et  de  L'écouter  tandis  qu'il nous explique les Ecritures. C’est seulement ainsi que nous sentirons brûler notre cœur (Lc 24,32). En définitive, d’abord on l’écoute et ensuite on le voit.

   Je suis convaincu que, si nous nous familiarisons avec sa parole et ses exigences, il sera plus facile de reconnaître son visage et de le découvrir au milieu de nous. Certes, pour l’écouter nous avons besoin d’une application attentive et aussi d'une étude constante, comme nous le rappelait le Père Vecchi: "L'Eucharistie tout entière est imprégnée de la parole de Dieu (…). Il n'est pas pensable que cette richesse puisse être perçue dans la célébration eucharistique, si elle n'a pas été préparée par une véritable initiation à la Bible" [107].

   Le second moment de prière communautaire, où la Parole de Dieu a une présence massive, est la liturgie des heures, "le cœur battant de la journée du croyant". [108] La liturgie des heures "étend aux différents moments de la journée la grâce du mystère eucharistique" [109] ; au cours de son déroulement "la communauté... adresse au Père louange et supplication, nourrit son union avec Lui et reste attentive à sa divine volonté" (Const. 89. C’est moi qui ai mis en italique).

   Sans aucun doute "la redécouverte de la prière liturgique par les familles religieuses" a été "une des acquisitions les plus précieuses" de l’époque post-conciliaire. "La célébration en commun de la Liturgie des Heures, ou au moins de certaines de ses parties, a revitalisé la prière de nombreuses communautés, qui ont été amenées à un contact plus vivant avec la Parole de Dieu et avec la prière de l'Eglise" [110]. Et nous sommes engagés à la célébrer "avec la dignité et la ferveur que Don Bosco recommandait" (Const. 89).

   Prier avec l'Eglise et comme Eglise constitue déjà un beau motif pour apporter de plus en plus de soin à la célébration quotidienne de la Liturgie des Heures, source et champ de formation spirituelle.[111] Mais je voudrais vous mentionner deux autres motifs qu’il me semble important de ne pas oublier. Dans les psaumes nous trouvons la Parole que Dieu nous adresse, parce qu’ils sont Ecriture Sainte ; dans le même temps nous trouvons les paroles que nous pouvons adresser à Dieu, parce qu’ils portent notre prière : les mêmes paroles servent à Dieu et à nous pour nous exprimer à tour de rôle. Avec les psaumes nous prions tout ce que Dieu nous dit de lui, de nous, des autres, de ses plans, mais nous prions aussi tout ce que nous voulons Lui dire. En outre les laudes et les vêpres, stratégiquement scandées tout au long de la journée de travail, nous aident à retrouver Dieu après l'avoir cherché et servi, et peut-être même oublié, pendant les mille occupations quotidiennes.

       - “Lumière pour connaître la volonté de Dieu dans les événements” (Const. 87)

   "Ne vous conformez pas au monde présent, mais soyez transformés par le renouvelle-ment de votre intelligence, pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait" (Rm 12,2). Aujourd'hui on parle beaucoup de discernement, et cela me semble juste. C’est le fruit, surtout, de l'écoute de la Parole, docile et patiente. En elle nous pouvons trouver ce que Dieu veut aujourd'hui de nous et comment Il le veut. Pour interpréter "les signes des temps dans une réalité comme la nôtre, dans laquelle abondent les zones d'ombre et de mystère, il faut que le Seigneur lui-même — comme avec les disciples en marche vers Emmaüs — devienne notre compagnon de voyage et qu’Il nous donne son Esprit. Lui seul, présent parmi nous, peut pleinement nous faire comprendre sa Parole et la rendre actuelle, éclairer les esprits et réchauffer les cœurs" [112].

   En effet, "ce sont toujours des hommes et des femmes de prière qui ont réalisé de grandes oeuvres, en étant des interprètes authentiques de la volonté de Dieu et en la mettant en pratique. De la fréquentation de la Parole de Dieu ils ont reçu la lumière pour le discernement individuel et communautaire qui les a aidés à chercher les voies du Seigneur dans les signes des temps. Ils ont ainsi acquis une sorte d’instinct surnaturel" [113], c'est-à-dire ce regard de foi, sans lequel "la vie perd progressivement son sens, le visage des frères devient terne et il est impossible d’y découvrir le visage du Christ, les événements de l'histoire demeurent ambigus, voire privés d’espérance, la mission apostolique et caritative se transforme en activités qui n’aboutissent à rien" [114].

   Conscient des difficultés que trouve la vie communautaire chez nous pour devenir "don et prophétie de communion" [115], le CG25 a demandé aux communautés locales qu’elles valorisent "la pratique du discernement communautaire à la lumière de la Parole de Dieu et des Constitutions" [116] et qu’elles assurent les "conditions suffisantes pour que chaque confrère  puisse  donner  à  son  être  et  à  son  agir  un  sens  d'unité  profonde",  en pratiquant "le discernement évangélique dans une disposition de recherche de la volonté de Dieu" [117].

   Je vous avoue que je n'imagine pas possible un vrai discernement, tant personnel que communautaire, sans la pratique quotidienne de l'examen de conscience. [118] Et je m'ex-plique. La vie est vocation; nous existons parce que nous avons personnellement été créés par Dieu, "faits et pétris par ses mains" (Ps 118,73 ; cf. Gn 2,7) ; nous ne vivons pas parce que nous l'avons voulu, mais parce que nous avons été désirés, appelés du néant (Gn 1,26) ; et, précisément parce que la vie est l’effet de la volonté de Dieu, on ne peut pas la vivre au-delà ou au-dehors de la volonté divine ; puisque notre existence n’est pas le fruit d’un choix de notre part, nous ne devrions pas exister comme il nous semble : la vie, gratuitement accordée, a des limites à respecter (Gn 2,6-17) et des devoirs à développer (Gn 1,28-31).

   Il ne servirait à rien de reconnaître Dieu et de nous reconnaître obligés envers Lui, si ensuite  nous  ne  nous  donnions  pas  du  mal  pour  Le  chercher  dans  notre  vie  et organiser  celle-ci — l'ordonner,  dirait  saint  Ignace de Loyola — en  conséquence [119]. Nous devons nous maintenir attentifs à l'écoute de la voix de Dieu pour comprendre ce qu’il nous demande aujourd'hui,  pour deviner quelle pourrait être son "annonciation" (cf. Lc 1,26-38) dans les événements qui se produisent pour nous. Il devient donc nécessaire de discerner, c'est-à-dire d’avoir "la capacité de distinguer ce qui dans mes actions est selon l'Esprit de Christ et ce qui lui est contraire", "de ne pas agir selon une impulsion", et quand on agit "de comprendre d'où vient cette impulsion" [120], ce qu'elle produit et jusqu’où elle me conduit.

   Comment faire pour discerner ? Au moyen de l’examen de conscience. Celui-ci, plus qu'un élément formel de la prière du soir, est un véritable chemin de croissance spirituelle ; celui qui le parcourt apprend à regarder la réalité, personnelle et celle d'autrui, avec le regard de Dieu et dans son cœur. L'examen est une prière, dont l'objet est la propre existence et dont l’objectif consiste à reconnaître avec lucidité le projet de Dieu sur elle et à l'assumer avec responsabilité. Retrouver les traces de Dieu dans le quotidien, se rendre compte de sa présence et de son action en tout ce qui arrive dans la journée, c'est le but de l'examen et son meilleur fruit.  "Un tel examen de conscience nous conduit à découvrir les significations et le sens du vécu. Pour ce motif il part de l'écoute de Dieu qui nous parle à travers les personnes, les rencontres, les événements, l'histoire" [121].

   De nous salésiens, en tant qu’apôtres consacrés, on attend la capacité de faire des projets de vie qui nous aident à grandir vraiment dans le chemin spirituel ; de nous, en tant qu’éducateurs par vocation, on attend le courage de proposer l'examen de conscience comme une modalité de prière à partager aussi avec les jeunes et avec les laïques qui collaborent avec nous. Et penser qu'il nous faudrait seulement dix minutes — tous les jours cependant ! — pour faire cet exercice qui, lorsqu’il se déroule fidèlement, nous conduit à trouver Dieu dans l'ordinaire de la vie quotidienne, en reconnaissant celui qui a agi en nous et pour nous (Rm 8,28) !

   Je vous propose, à peine ébauché, un parcours facile pour relire la vie personnelle sous le regard de Dieu :

   - En présence de Dieu : Avant de commencer l'examen, on ravive de manière la plus nette possible la conscience d'être devant Dieu, regardé par Lui et aimé de Lui. Avant de se contempler lui-même, le croyant sait qu’il est et veut être contemplé par Dieu et il s'habitue à se voir et se vouloir comme Dieu le voit et le veut.

   - Rendement de grâces ("confessio laudis"). On commence ordinairement l'examen "en louant et en remerciant Dieu pour ses dons, pour son dessein d'amour, pour la bonté qu’Il exprime dans la vie de chacun de nous. À la lumière des dons de Dieu, mes réponses à son dessein peuvent être exprimées avec plus de relief et avec plus de vérité personnelle" [122], sans auto-complaisance, mais aussi sans auto-commisération.

   La mémoire "eucharistique" est le point de départ obligé pour arriver à la connaissance du bien reçu ; le croyant se reconnaît comblé de grâce avant même d’être jugé, aimé plus qu'accusé, à condition qu’il sache comprendre l’œuvre de Dieu en lui (1 Th 5,18), avant d'accepter ses propres limites. Le premier inventaire que l’on doit faire en présence de Dieu, c’est celui des dons reçus ou à recevoir (cf. Jn 4,10) ; lorsqu’on prend ainsi conscience de ses dons, on ressent comme plus imposante la présence de la Personne qui donne, s’offrant Elle-même dans ses dons.

   - Reconnaissance des dettes ("confessio vitae"). Les dons accordés et reconnus mettent à découvert la dette contractée : plus grande est la grâce reçue, plus on a de responsabilité. Connaître sa dette et l’accepter est même une grâce que l'on demande, parce que c'est le commencement du retour à Dieu, un don du ‘par-don’. Pour reconnaître un péché, ou un défaut, il n’est pas nécessaire de savoir l’expliquer ou le justifier, ni non plus de vivre en paix avec lui. La grâce de se reconnaître pécheur devant Dieu est, en réalité, le don de se savoir aimé d’abord et sans limites par Lui. C’est pourquoi admettre notre péché nous rend humbles, nous fait revenir à nos origines, à l’humus, terre sur laquelle l’Esprit n’a pas encore soufflé, sans nous condamner à vivre humiliés. Qui demande le pardon venu de Dieu ne fait pas autre chose que de demander le don de son amour.

   "La surprise de se découvrir aimé est la décision la plus forte et la plus radicale de renoncer au mal et de s'engager dans une vie de vertu. Se découvrir aimé émeut, conduit au repentir, à reconnaître le péché, à l'avouer et à demander pardon. Et l'amour avec lequel le Seigneur me rejoint constitue la force avec laquelle je me défendrai à l’avenir du péché. La volonté d'améliorer, de ne plus pécher, la décision de renoncer au péché seront efficaces d’une manière saine seulement si elles sont fondées sur l'amour dans lequel je me surprends, certaines fois même en larmes. Découvrir son péché devant le visage du Seigneur, ou encore avoir la grâce de le voir en Lui qui l'assume, conduit au repentir... Le repentir reconduit à la maison" [123].

   - Engagement de conversion ("confessio fidei"). Qui revient à Dieu tâche de rester avec Lui ; le don du pardon produit le désir de se laisser conduire par Dieu. Me proposer une amélioration n'est donc pas un effort à l’intérieur de mes possibilités, et pas davantage m'engager à lutter pour combler mes insuffisances. La conversion désirée naît de la contemplation de la grâce à laquelle on n’a pas répondu ; ce n'est pas le croyant qui fixe l’objectif de sa conversion, au plus il établit les termes et l'itinéraire. C’est Dieu qui nous veut tant de bien et nous révèle quel bien il veut de nous. De sa grâce, et en raison de sa volonté, naît en nous le désir de revenir chez Lui et de rester avec Lui. Ainsi la grâce demandée de la conversion à Dieu ferme un processus qui avait commencé en rappelant les grâces déjà accordées et expérimentées.

   Le but de l'examen de conscience n'est pas tant d'analyser sa propre intimité, que de découvrir "Dieu en toutes les choses et toutes les choses en Dieu", comme le dirait un grand expert du discernement. "Grâce à la familiarité avec le Seigneur favorisée par l'exercice de l'examen, on réussit à prendre conscience du comment le Seigneur se manifeste en nous et du comment nous vivons avec Lui, qui fait vraiment mûrir la foi. L'examen favorise une conscience du regard de Dieu sur nous et du comment nous évoluons dans cette relation. Cette conscience du regard de Dieu sur nous est la maturité de la foi" [124].

       - “Force pour vivre notre vocation dans la fidélité” (Const. 87)

   "Ta Parole est la lumière de mes pas, la lampe de ma route" (Ps 119,105). Les temps dans lesquels nous vivons nous font entendre "la nécessité d'une constante transformation de mentalité des styles de vie, des critères et des méthodes éducatives et pastorales, ainsi que des structures, en constante fidélité à notre charisme originel" [125]. Cette exigence provient pour nous non seulement du fait que nous sommes insérés dans un monde qui aujourd'hui change avec un rythme effréné, mais du fait, déjà antérieur, que la vie salésienne exige de nous une fidélité au monde, c'est-à-dire une disponibilité constante à répondre à ses défis, et une fidélité à notre mission dans l'Eglise au service des jeunes. Eh bien, comme personnes consacrées, nous réussirons à être fidèles, si nous sommes "capables de (nous) examinercontinuellement à la lumière de la Parole de Dieu" [126].

   Vivre sous la Parole de Dieu signifie rester devant Dieu, comme nous sommes, sans possibilité de nous cacher de sa présence (Gn 3,8-9; Ps 139,7-10). "Vraie Lumière qui éclaire tout homme" (Jn 1,9), sa Parole fait émerger en nous-mêmes notre vérité, pas toujours affrontée et parfois même reniée. Les zones souvent obscures de notre cœur deviennent illuminées et prennent un sens, parce qu’elles nous laissent voir et  reconnaître  tout  ce  qui  en  nous  s’oppose  à  la  Parole,  les  racines  souvent inavouées de certains attraits moins évangéliques, ces très subtiles tendances motivantes qui risquent de ne jamais être découvertes et qui minent à la racine — précisément parce qu’elles sont incontrôlées — toute option de vie évangélique. "C’est pourquoi éluder la rencontre avec la Parole du Père, c’est se fermer d’avance la possibilité d’accéder à soi-même, de se déchiffrer, de se comprendre, de se pardonner, de s’accueillir, de se posséder, de se projeter, de jouer son rôle. De s'aimer" [127]. L'écoute de la Parole porte comme fruit celui de se sentir aimé par Dieu et ensuite celui de rester fidèle !

   Vivre sous la Parole de Dieu signifie, en outre, assister émerveillé devant la révélation  que Dieu donne de lui-même, être présent avec stupeur à son épiphanie quotidienne et progressive dans le monde et dans le propre cœur. Quand Dieu nous parle il se révèle, et en se montrant  il  nous cherche parce qu’il nous aime,  il nous manifeste une fidélité, qui  "ne connaît pas de fin et qui se renouvelle chaque matin"  (Lm 3,23),  il nous scrute et nous dévoile  (cf. Ps 139,11-12)  et,  devant notre incrédulité,  il réaffirme sa loyauté (Rm 3,3). C’est dans cette fidélité inébranlable, que ne peuvent même pas briser nos abandons, que nous pouvons penser revenir vers l'alliance et arriver à connaître sa fidélité  (cf. Os 2,21-22).  L'écoute  de  la  Parole  nous  permet  d'expérimenter  la  fidélité de Dieu et nous communique l'énergie et le courage pour Lui rester fidèles. Personnellement je trouve qu’il est difficile d’imaginer une vie de fidélité à Dieu, si elle n'est pas faite d'attention, d’empressements, de docilité et d’accueil à l’égard de sa Parole.

     3.4 Ecouter la Parole pour devenir apôtres

   "Ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons à vous aussi" (1 Jn 1,3). La Parole entendue doit être transmise ; ce n'est pas un don à retenir jalousement pour nous ; l'obéissance à Dieu devient mission dans le monde, parce que nous sommes  apôtres. "Nourris par la Parole, devenus des femmes et des hommes nouveaux, libres, évangéliques, les consacrés pourront être d’authentiques serviteurs de la Parole dans l'engagement de l'évangélisation. Ils accomplissent ainsi une priorité pour l'Église au début du nouveau millénaire" [128].

   Dans un monde, où les traces de Dieu semblent souvent perdues — et comme salésiens nous contemplons avec préoccupation le monde des jeunes —, on attend de nous un témoignage persuasif pour sa cohérence entre l'annonce et la vie, et prophétique pour son affirmation de la primauté de Dieu et des biens futurs. Eh bien, "la véritable prophétie naît de Dieu, de l'amitié avec Lui, de l'écoute attentive de sa Parole dans les diverses étapes de l'histoire. Le prophète sent brûler dans son cœur la passion pour la sainteté de Dieu et, après avoir accueilli sa parole dans le dialogue de la prière, il la proclame par sa vie, ses lèvres et ses gestes, se faisant le héraut de Dieu contre le mal et le péché. Le témoignage prophétique exige une recherche permanente et passionnée de la volonté de Dieu, une communion ecclésiale indispensable et généreuse, l'exercice du discernement spirituel, l'amour de la vérité. Il s'exprime aussi par la dénonciation de ce qui est contraire à la volonté divine et par l'exploration de voies nouvelles pour mettre en pratique l'Evangile dans l'histoire, en vue du Royaume de Dieu" [129].

   Educateurs  et  évangélisateurs  des  jeunes  du  troisième  millénaire,  nous  avons comme  responsabilité  apostolique  d'écouter  Dieu  pour  les  jeunes,  mais  aussi  avec les  jeunes.  Cela  nous  indique  deux  tâches  à  ne  pas  négliger  dans  la  Pastorale des  Jeunes :

                                     

       - Réussir à créer des milieux de fort impact spirituel

   L'appel pressant à revenir aux jeunes, que j’ai adressé dès ma première intervention comme Recteur Majeur [130] et que je répète souvent partout où je vais, n'est pas seule-ment motivé par le fait que je suis convaincu que "Dieu nous attend dans les jeunes pour nous offrir la grâce de Le rencontrer" [131], mais aussi par le fait que les jeunes aujourd'hui ont un énorme besoin de Dieu, même s’ils ne savent pas toujours l’exprimer.

   "Appelés, tous et en toute occasion, à être des éducateurs de la foi", nous salésiens "nous cheminons avec les jeunes, pour les conduire à la personne du Seigneur ressuscité" et pour les aider à découvrir "en Lui et dans son Evangile, le sens suprême de leur existence" (Const. 34). Construire la vie en ayant le Christ comme référence fondamentale est le but de notre pastorale ; si nous voulons vraiment aider les jeunes à "voir l'histoire comme le Christ, à juger la vie comme Lui, à choisir et à aimer comme Lui, à  espérer  comme  Il l'enseigne,  à  vivre  en Lui  la communion  avec le Père et l'Esprit Saint" [132], nous devons les acheminer à la rencontre personnelle avec le Christ qui vient nous rencontrer dans sa Parole et dans les sacrements (cf. Const. 36).

   Le Pape a dit : "il faut un christianisme qui se distingue avant tout dans l'art de la prière". Et "le fait que l’on enregistre aujourd’hui, dans le monde, malgré les vastes processus de sécularisation, une exigence diffuse de spiritualité, qui s’exprime justement en  grande  partie  dans  un  besoin  renouvelé  de  prière,  n’est-il  pas  un  ‘signe  des temps’ ?" [133] Ou bien n’est-ce pas aussi l'expérience de nous tous, comme a été celle de Jean Paul II, qu'il y a des jeunes "désireux de prière, de ‘sens’, d'amitié" [134]? Il est urgent que "l'éducation à la prière devienne en quelque sorte un point déterminant de tout programme pastoral" [135]. Nos communautés, comme toute communauté chrétienne, doivent devenir "d’authentiques ‘écoles’ de prière, où la rencontre avec le Christ ne s'exprime pas seulement en demande d'aide, mais aussi en action de grâce, louange, adoration, contemplation, écoute, affection ardente, jusqu’à une vraie ‘folie’ du cœur. Il s’agit donc d’une prière intense, qui toutefois ne détourne pas de l'engagement dans l'histoire : en ouvrant le cœur à l'amour de Dieu, elle l'ouvre aussi à l'amour des frères, et  rend capable de construire l'histoire selon le dessein de Dieu" [136].

   Pour cela le CG25 a demandé aux communautés salésiennes de créer des "milieux de fort impact spirituel" pour nos jeunes, qui pour un grand nombre sont "dans un monde sécularisé..., qui cherche de nouvelles expériences spirituelles et vit l'insignifiance de la foi" [137]. À ces "milieux de fort impact (spirituel) pour faire l’expérience des valeurs évangéliques" on demande surtout qu'ils proposent et vivent "des moments d'intense expérience spirituelle avec les jeunes" [138], "en promouvant d’une manière adaptée à leurs charismes des écoles de prière, de spiritualité et de lecture priante de l'Ecriture" [139], qui forment les jeunes à une attitude constante de prière personnelle, des contacts avec la Parole de Dieu et avec l'Eucharistie.

   Nous deviendrons dans notre conversion "des maîtres et des guides passionnés, des saints et des formateurs de saints, comme le fut saint Jean Bosco" [140], à condition que nos communautés cherchent à "être des lieux pour l’écoute et le partage de la parole, la célébration liturgique, la pédagogie de la prière, l'accompagnement et la direction spirituelle" [141]. Si comme communauté nous ouvrons le cœur à la grâce et nous permettons à la Parole de Dieu de passer à travers nous avec toute sa puissance et si dans un climat d'accueil cordial nous offrons aux jeunes "de bonnes initiatives d’ordre spirituel, telles que des écoles d’oraison, des exercices et des retraites spirituels, des journées de solitude, l’écoute et la direction spirituelle", nous serons aptes à les acheminer à "un meilleur discernement de la volonté de Dieu sur" eux et à "faire les choix courageux, parfois héroïques, que demande la foi" [142]. Je vous assure que je ne pourrais pas vous souhaiter mieux et je ne pourrais imaginer un meilleur service apostolique.

       - Offrir une pastorale de processus de maturation spirituelle

   "Dans la culture actuelle complexe et morcelée — se demande le CG25 — comment la communauté peut-elle réaliser des processus de discernement et de conversion pastorale et passer d'une pastorale d'activité et d'urgences à une pastorale de processus ?" [143].

   Une réponse valide, même si elle n’est qu’ébauchée, avait déjà été donnée par le CG23, quand il reconnaissait que la Congrégation avait accompli un cheminement de rénovation qui l'avait conduite à retrouver la mission spécifique salésienne (CG20), assumée par la communauté avec un projet (CG21) et vécue comme passion pour Dieu au milieu des jeunes (CG22), jusqu'à susciter le désir de faire un cheminement de foi avec eux et à leur mesure. [144] Engagés à donner forme à ce cheminement, qui est "la substance de la spiritualité salésienne des jeunes", les capitulaires se proposèrent de faire "tout cela pour suivre l'exemple du Seigneur et la méthode de sa charité de bon Pasteur sur la route d'Emmaüs" [145].

   L’heureuse proposition de relire le récit d'Emmaüs (Lc 24,13-35) reste encore aujourd'hui clairvoyante, ou mieux normative pour tous ceux qui sentent le besoin de se référer à la Parole de Dieu pour offrir un modèle de processus de pastorale salésienne des jeunes, dans lequel se présentent non seulement les objectifs à atteindre, mais aussi la méthodologie à utiliser, les expériences à vivre ; il s'agit de refaire avec les jeunes le cheminement de foi et de "les conduire à la personne du Seigneur ressuscité" (Const. 34). 

   "Nous prenons l'initiative de la rencontre et nous nous mettons aux côtés des jeunes" (CG23, 93), comme fit Jésus avec les deux disciples d'Emmaüs, et en le représentant nous allons les rencontrer, là où ils se trouvent, en valorisant tout ce que nous y découvrons de bon ;  nous les approchons et nous nous mettons à cheminer ensemble (cf. Lc 24,15), nous les accueillons avec désintéressement dans nos lieux d’activité et avec empressement dans nos cœurs. Nous ne faisons pas attention à leur état de confusion et de désorientation ; nous les acceptons comme ils sont, sans préjugés ni accusations, et nous les accompagnons sur le chemin de leur vie. Notre présence, proche et amicale, leur fera découvrir que Jésus vit et se préoccupe de leur existence.

   "Nous parcourons la route avec eux, nous les écoutons, nous partageons leurs angoisses et leurs aspirations" (CG23, 93). Il ne suffit pas de se tenir côte à côte dans l'accompagnement personnel, fût-il cordial ; il faut le dialogue, la conversation sur ce qui occupe et préoccupe les jeunes, apprendre d'eux-mêmes, et non par ouï-dire, leurs besoins et leurs rêves, comprendre leurs points de vue et connaître leurs valeurs. Pour être accueillis, nous devons accueillir leur monde, connaître leurs motifs pour les partager et, si possible, pour nous y adapter ; ils "portent en eux, cachées dans leurs attentes, les semences du Royaume" [146]. "Aller à la rencontre des jeunes…et nous mettre attentivement à l’écoute de leurs questions et de leurs aspirations, ce sont pour nous des options fondamentales préalables à toute autre démarche d’éducation à la foi" [147]

   "Nous leur expliquons avec patience le message exigeant de l'Évangile” (CG23, 93). Après avoir entendu leur conversation et tout ce qui les intéresse, après avoir connu leur tristesse et leur sentiment d’égarement, il  nous appartient de les convaincre que Jésus est vivant  (cf. Lc 24,23-24)  et que ce qui arrive fait partie d'un grand projet de Dieu.  De la vie dont on fait l’annonce,  on  passe  à  la  vie  expliquée  à  la  lumière  des  Ecritures (Lc 24,27) : les expériences subies ou encore actuelles sont remplies de sens et d'espoir ; les illusions fausses ou les projets non réalistes sont redimensionnés ; "toujours et dans tous les cas, nous les aidons à s'ouvrir à la vérité et à se construire une liberté responsable" (Const. 32). 

   "Et nous nous arrêtons avec eux, pour répéter le geste de la fraction du pain et allumer en eux la flamme de la foi qui en fait des témoins et des messagers crédibles" (CG23, 93). Il ne nous suffira pas de leur parler du Christ ; nous nous attarderons avec eux et nous ne les quitterons pas tant qu'ils ne se trouvent pas, face à face, avec Lui. "Nous célébrons avec eux la rencontre du Christ dans l'écoute de la Parole, dans la prière et dans les sacrements" (Const. 36) ; "nous vivons en même temps que les jeunes la relation personnelle avec le Christ qui réconcilie et pardonne, qui se donne et crée une communion, qui appelle et invite, et pousse à devenir les artisans d'une nouvelle  société" [148].

   Après avoir découvert Jésus, vivant dans sa Parole, qui remplit de sens la vie, et dans son Corps rompu pour tous, les jeunes retrouveront le chemin de retour à la communauté croyante (Lc 24,33), où ils rendront témoignage de l'avoir trouvé et ils se rappelleront toujours que leur cœur brûlait "tandis qu’Il leur parlait en chemin et leur expliquait les Ecritures" (Lc 24,32). Ainsi ils deviendront eux-mêmes des évangélisateurs des jeunes, apôtres de ceux qui ont leur âge, témoins du Ressuscité.

4. «Comme Marie nous accueillons la Parole et la méditons dans notre cœur»

    (Const. 87)

   Chers confrères je ne voudrais pas conclure sans vous adresser le pressant appel lancé par le Pape à l'Europe chrétienne, pour qu’elle entre dans le troisième millénaire avec l'évangile à la main : "Dans l'étude attentive de la Parole nous trouverons nourriture et force pour accomplir chaque jour notre mission. Prenons entre nos mains ce Livre ! Recevons-le du Seigneur qui nous l'offre continuellement par l’intermédiaire de son Église (cf. Ap 10, 8). Dévorons-le (cf. Ap 10, 9), pour qu’il devienne vie de notre vie. Goûtons-le jusqu’au bout : il nous réservera des fatigues, mais il nous donnera la joie parce qu'il est doux comme le miel  (cf. Ap 10, 9-10). Nous serons comblés d'espérance et capables de la communiquer à tout homme et à toute femme que nous  rencontrerons  sur  notre chemin" [149].

   Moi-même, quand je vous présentais les documents du dernier Chapitre Général, je vous suggérais d’apprendre à vous "appuyer toujours sur la Parole. Cela implique l'effort  de faire vraiment nôtres les dispositions de la Sainte Vierge en face d’elle : l'écouter, lui  obéir, nous faire ses disciples, devenir croyants" [150]. Avec cette invitation je ne faisais pas autre chose que de vous rappeler le texte constitutionnel, qui nous exhorte à avoir tous les jours en mains l’Ecriture Sainte sur l'exemple de la Vierge: "Comme Marie nous accueillons la Parole et la méditons dans notre cœur, pour la faire fructifier et l'annoncer avec zèle" (Const. 87).

   Aucune école n'est meilleure que celle de Marie, [151] pour nous laisser introduire dans la contemplation et dans l'accueil, dans la garde et dans l'annonce de la Parole de Dieu. "Ayant donné son assentiment à la Parole divine, qui s'est faite chair en elle, Marie se situe comme le modèle de l'accueil de la grâce par la créature humaine" [152]. En effet, aucun croyant n’a réussi comme Elle à La recevoir aussi bien, au point de la faire devenir créature dans son sein : Marie nous enseigne que celui qui croit à la Parole la fait devenir sa propre chair, que celui qui la sert au moyen de sa vie la fait devenir sa propre vie, que celui qui obéit à Dieu (Lc 1,38) le convertit en son fils (Lc 1,43). "Oserons-nous peut-être nous appeler mères du Christ ?", se demandait saint Augustin avec solennité ; et, sûr, il répondait : "Mais oui, osons nous appeler mères de Christ... Les membres du Christ donnent donc naissance avec l'esprit, comme la Vierge Marie donna naissance au Christ avec le ventre : ainsi vous serez mères du Christ" [153].

   Ce n'est donc pas une vaine illusion de penser que le bonheur de Marie se trouve à portée de main. Le Dieu de Marie continue aujourd'hui à maintenir des projets de salut; continue donc à chercher des croyants attentifs à sa Parole et disposés à l'accueillir à tout prix dans leur existence ; il nous a réservé une aventure et des grâces semblables à celles qu’Il accorda à Sa Mère. Pour arriver à être heureux comme Marie (Lc 1,45), et vivre avec une plénitude de grâce (Lc 1,28), il nous suffit d’être croyants comme Elle : se fier totalement à Dieu et se comporter comme d’humbles serviteurs. Si nous sommes capables de nous remettre à Dieu, comme Elle se remit, nous finirons comme Elle par proclamer que le Seigneur a été merveilleux avec nous aussi.

   Nous ne devons pas oublier que la relation de Marie avec Dieu et avec le Christ ne resta pas indifférenciée et toujours égale : elle fut logiquement plus intime et constante au début, avant et après la naissance de son fils (Lc 1-2) ; elle resta cachée pendant le ministère public de Jésus (Jn 2,1-22 ; Lc 8,19-21 ; 11,27-28), eut un contact nouveau et intense pendant la semaine de la passion (Jn 19,25-27). Justement parce que dans le rapport avec Dieu, c’est toujours Lui qui prend l'initiative et fixe le temps et les buts, la relation ne s’avère jamais identique à elle-même. Marie l'apprit bientôt : au moment de donner le jour à son fils, ce qu’on disait de lui lui était incompréhensible (Lc 2,18-19) ; plus on lui annonçait l’avenir de son fils (Lc 2,34-35), et moins cela coïncidait avec ce qui lui avait été dit lors de l’annonciation (Lc 1,30-33.35). La perte de Jésus, jeune garçon,  dans le temple est un signe prémonitoire d'une voie encore plus douloureuse : Elle devra vivre chez elle avec un fils qui sait qu’il est Dieu, mais qui lui est pendant un temps encore soumis (Lc 2,49-51). Il y n'a pas lieu de s'étonner si Marie, n'étant pas capable de comprendre, "retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur" (Lc 2,19.51).

   Chers confrères, je vous confie de tout cœur à Marie, que nous croyons "présente parmi nous" (Const. 8) et je Lui demande, à Elle qui est "modèle de prière et de charité pastorale, maîtresse de sagesse et guide de notre Famille" (Const. 92), de nous enseigner à accueillir la Parole et à l'avoir dans nos cœurs "pour la faire fructifier et l'annoncer avec zèle" (Const. 87). A son école, en partant toujours de la Parole, qui est Jésus Christ, il nous deviendra possible, et même heureux, de vivre passionnés de Dieu et des jeunes, précisément comme Don Bosco.

 

Père Pascual Chávez V.

Recteur majeur