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Béatification du coadjuteur Artémide Zatti : une nouveauté explosive

LETTRES DU RECTEUR MAJEUR P. JUAN VECCHI

 

BÉATIFICATION DU COADJUTEUR ARTÉMIDE ZATTI  :

UNE NOUVEAUTÉ EXPLOSIVE

1. Le cube qui manquait à la mosaïque. - 2. Les coadjuteurs de Don Bosco. - 3. Profil biographique de la vocation d’Artémide Zatti - 3.1. En Patagonie la rencontre avec Don Bosco - 3.2. La vocation salésienne - 3.3. L’épreuve de la maladie et son acceptation - 3.4. Toujours avec Don Bosco comme salésien coadjuteur - 3.5. Bon Samaritain à temps plein - 3.6. Vers la rencontre avec Dieu longuement préparée : reconnaissance populaire au « parent de tous les pauvres ». - 4. Le message d’Artémide Zatti : perspectives pour aujourd’hui. - 4.1. Témoignage original de sainteté salésienne – L’aimant de Don Bosco – Le dévouement absolu à la mission – Infirmier éducateur – Le « travail sanctifié » : synthèse entre spiritualité et professionnalisme – Reflet de Dieu dans l’engagement évangélique radical. - 4.2. Comme salésien coadjuteur – Le profil du salésien coadjuteur – Quelques points particuliers : - la forme institutionnelle des Instituts - le salésien coadjuteur et les collaborateurs laïcs ; - la formation du salésien coadjuteur - 5. Pastorale des vocations : invitation à un engagement vigoureux. – Intercession d’Artémide Zatti et fécondité de la vocation : un témoignage extraordinaire. – Conclusion : notre vocation à la sainteté.

Rome, 31 mai 2001

 

Fête de la Visitation de Marie

 

1. Le cube qui manquait à la mosaïque

 

Bien qu’assez riche et représentative – Fondateur, Cofondatrice, Recteurs majeurs, missionnaires, martyrs, prêtres et jeunes – la mosaïque de nos saints et bienheureux n’avait pas encore le petit cube précieux de la figure d’un coadjuteur. À présent, elle est en train de se compléter.

Le 11 mars de cette année, nous avons eu la joie d’honorer comme bienheureux les sept premiers coadjuteurs martyrs, parmi les 32 membres de la Famille salésienne martyrs béatifiés par le Pape Jean Paul II. Leur vie et leur mort ont proclamé avec clarté leur attachement inconditionnel au Christ et leur fidélité à la vocation.

Le 24 avril dernier a été lu le décret sur le miracle obtenu par l’intercession du coadjuteur Artémide Zatti. Dans l’itinéraire d’une Cause, cette étape prélude à la béatification. Il sera donc le premier coadjuteur non martyr à être proclamé bienheureux. Trois autres membres de notre Famille salésienne sont également promis aux honneurs des autels : Sœur Maria Romero, le P. Louis Variara, Sœur Eusebia Palomino. Nous prévoyons que la béatification de monsieur Artémide Zatti pourra avoir lieu pendant le CG25 : ce sera certainement un moment fort des assises capitulaires !

Je vous invite à remercier Dieu tant pour la récente béatification de nos martyrs espagnols que pour la prochaine d’Artémide Zatti. Cette lettre circulaire entend préparer nos communautés à cet événement, en réunissant les particularités du message qui dérive de la sainteté de notre confrère. En même temps, je désire mettre en lumière l’actualité du profil du salésien coadjuteur, sa valeur dans notre vie communautaire et dans notre mission et, surtout, la nécessité de proposer résolument ce type de vocation.

 

Le titre donné à cette lettre peut à bon droit provoquer des questions. Et il faut les accueillir sans crainte ! Qu’il y ait parmi nos confrères coadjuteurs des salésiens exemplaires, providentiels et même saints, ce n’était pas douteux. Nous les avons vus, avons vécu avec eux dans les communautés ordinaires de travail et en terre de mission. Nous avons fait l’expérience de leur apport précieux à la mission salésienne, exercé avec compétence et fidélité. Certains remplissaient peut-être des charges qui pouvaient sembler secondaires (portiers, sacristains, infirmiers, cuisiniers, hommes à tout faire …) ; mais partout ils ont été des éducateurs de premier ordre, confirmant les paroles de Don Bosco rapportées dans les Memorie Biografiche : « Un bon portier est un trésor pour une maison d’éducation » [1]. Et cela sans diminuer en rien les rôles hautement qualifiés (chefs d’atelier, professeurs et présidents, catéchistes et animateurs pastoraux etc.) exercés par de très nombreux coadjuteurs, connus de tous.

D’un bon nombre nous avons lu et entendu répéter l’histoire. On nous a offert des médaillons montrant clairement ce qu’a signifié pour ces hommes de vivre leur responsabilité historique, plongés dans l’amour du Christ, en travaillant dans l’orbite de Don Bosco : réaliser leur désir de sainteté dans la charité pastorale, en vivant leur consécration totale au service des jeunes. Les aspects fondamentaux qui ont caractérisé l’expérience de leur vocation sont, aujourd’hui encore, déterminants dans notre histoire. La vie consacrée s’est toujours développée et manifestée à travers la sainteté, qui ne connaît pas de contrefaçons.

J’ai connu personnellement bon nombre de ces coadjuteurs : beaucoup d’entre eux ont fait l’objet d’une biographie, qui nous permet de pénétrer le cheminement de leur vocation. Ils se présentent comme des « hommes de Don Bosco », fascinés par lui, identifiés à son esprit et à sa mission. Ils auraient bien dit comme le jeune Cagliero : « Frère ou pas frère, c’est la même chose. Je suis décidé comme depuis toujours, à ne jamais me séparer de Don Bosco ! » [2]. L’essentiel donc ! Ce qui veut dire : rapport profond avec le Père, enthousiasme pour Jésus Christ, désir de sainteté et charité parfaite, conviction d’être appelé par Dieu à vivre tout cela dans la mission et la fraternité salésiennes.

La nouveauté d’aujourd’hui à laquelle fait réfèrence le titre de la lettre, consiste précisément à inclure un coadjuteur parmi ceux que l’Eglise a considérés dignes d’être proposés, dans un acte public, comme modèles de vie spirituelle et de charité à ses frères religieux et, plus largement, à tous les chrétiens. Et cela sur la base du témoignage d’un grand nombre de personnes, confirmé par Dieu par un fait « miraculeux » attribué à son intercession.

Artémide Zatti est le premier coadjuteur salésien non martyr à être béatifié, et ce fait confère, comme je l’ai dit plus haut, une sorte d’achèvement à le série de modèles de spiritualité salésienne que l’Eglise déclare officiellement tels.

J’ai dit que cette nouveauté était « explosive », dans le sens qu’elle nous secoue et nous interpelle dans notre fidélité à notre charisme et dans notre capacité de proposer aujourd’hui des modèles de vocation salésienne laïque vraiment significatifs et attirants.

Si je m’intéresse dans cette lettre au salésien coadjuteur, ce n’est pas pour aborder des questions déjà creusées dans des réflexions précédentes, comme le caractère indispensable de cette figure [3] ou le rapport entre le service de l’autorité salésienne et le ministère sacerdotal [4]. Je veux encore moins mettre sur le tapis la question de la nature de notre Congrégation, sur laquelle cependant je dirai un mot plus loin. Il y a d’autres endroits prévus pour réfléchir sur des questions de ce genre, ainsi que des moments opportuns et des personnes qualifiées pour les traiter.

Mais j’entends adresser une invitation pressante à méditer sur la figure de Zatti, dans le but de susciter une orientation et un engagement pratique, au niveau des Provinces et des Régions, en faveur de la vocation du salésien coadjuteur. Là où l’on n’arrive pas à communiquer et à « contaminer » à ce niveau, notre travail devient peu incisif et nos rêves de réformes globales deviennent stériles. Pour pouvoir être vraiment efficaces, il est indispensable de penser au niveau de l’ensemble et d’agir avec décision au niveau local.

 

 

2. Les coadjuteurs « de Don Bosco »

 

Partons de Don Bosco et de la première expérience de notre style particulier de sainteté. Dès les premières années nous tombons sur des figures de coadjuteurs qui, formés directement par notre Fondateur, ont marqué fortement le visage de la Congrégation. Il suffit de penser, par exemple, à Pietro Enria, pour comprendre combien le Valdocco se serait appauvri sans sa présence. Ils ont contribué de façon déterminante à la grandeur de la Congrégation, en particulier sur le terrain des écoles professionnelles et du service aux plus pauvres.

Chaque Province, chaque pays, chaque continent a sa galerie de portraits. Nombreuses ont été les publications judicieuses qui ont fait la lumière sur les visages les plus significatifs, et transmis à l’histoire leur apport à la sainteté de notre Famille.

C’est le cas, par exemple, des coadjuteurs qui ont vécu en Terre Sainte, qui ont fait honneur à la sainteté dans la patrie de Jésus. Ils ont leur représentant le plus qualifié dans le vénérable Simon Srugi, uni à Zatti par un rôle identique, infirmier au service de leurs frères malades. Nous espérons le voir bientôt avec lui sur les autels.

 

Parmi les premiers coadjuteurs de Don Bosco, plusieurs étaient des jeunes ayant grandi à l’Oratoire, d’autres étaient entrés déjà adultes, après s’être développés comme laïcs dans le monde et dans l’Eglise. Au contact de Don Bosco, ils comprenaient qu’ils pouvaient mettre en œuvre leurs qualités et leur compétence en s’engageant dans son œuvre éducative et pastorale. Ainsi s’éveillait en eux l’enthousiasme que le jeune Cagliero exprima par sa résolution : « Moi, je reste avec Don Bosco ! » C’est l’étincelle de la vraie vocation, comme nous l’indique l’article 21 de nos Constitutions : la fascination envers la mission et le Fondateur, le désir de prolonger son charisme et de faire vivre son esprit.

Un professionnalisme en germe, doublé d’une bonne intelligence, d’un tempérament mûr et de qualités humaines travaillées, les portait à prêter aux communautés et aux œuvres d’éducation un service précieux. C’est ainsi qu’il y a eu, non seulement à Turin, mais aussi tout au sud de la Patagonie, des concierges cordiaux et fiables, des missionnaires de première ligne, des administrateurs de chantiers de construction, des chefs d’ateliers.

La vocation salésienne a offert dès le début bien des possibilités de se réaliser, stimulés davantage par la charité et l’appel de la mission que par l’importance du service ou du rôle à jouer dans la communauté. Pour l’identité et la place du confrère coadjuteur, il n’y avait pas de normes rigides, mais un discernement qui évaluait la générosité, la disponibilité, l’esprit communautaire et la joie de la vocation.

Don Bosco regardait à la qualité. Il ne semble pas qu’il se soit posé le problème, par exemple, de la proportion entre les clercs et les laïcs. Il accueillait ceux que Dieu lui envoyait, prêtres ou laïcs, et il les unissait dans la consécration religieuse, dans la mission et dans la charité.

 

Nous pouvons présenter quelques profils, parmi un grand nombre, pour confirmer ce que je viens de dire.

Giuseppe Buzzetti fut un des premiers « garçons de Don Bosco ». Il ne fit profession comme coadjuteur que très tard, parce qu’il « ne se sentait pas digne », mais en fait, il vécut et collabora avec Don Bosco toute sa vie. Venu à l’Oratoire avec son frère Charles, qui deviendra entrepreneur de construction de plusieurs maisons salésiennes, il voulait d’abord être prêtre, mais ensuite, frappé par un projectile lors d’une tentative d’assassinat sur Don Bosco, il dut déposer la soutane et passa des moments difficiles, au point qu’il faillit abandonner l’Oratoire. À la suite d’une conversation avec Don Bosco, il décida de ne plus le quitter. Il fut assistant, enseignant de catéchisme, responsable de la librairie, maître de chant, organisateur de loteries : un véritable bras droit de Don Bosco, témoin fidèle de toute l’épopée de notre Fondateur.

Pietro Enria, devenu officiellement coadjuteur également très tard. Il était un petit prodige qui savait tout faire : maître de musique, régisseur de théâtre, peintre, cuisinier, infirmier. C’est surtout dans cette dernière activité qu’il manifesta ses dons de sensibilité et de délicatesse. Il les prodigua en diverses occasions pour Don Bosco lui-même, en particulier dans la dernière maladie qui conduisit notre Père à la mort.

Giuseppe Rossi fut le premier coadjuteur non issu directement des rangs de l’Oratoire. À 24 ans il avait eu en mains La Jeunesse instruite écrite par Don Bosco. Il s’était aussitôt enthousiasmé : il quitta son petit village dans la province de Pavie et vint au Valdocco. Il fit la profession en 1864. Il fut linger, assistant d’ateliers, coursier en ville, administrateur : bref, un homme de confiance, avec la responsabilité de tous les biens matériels de la Congrégation. Cette tâche l’amena à entreprendre bien des voyages en Italie et à l’étranger. Don Bosco l’aimait beaucoup et blaguait volontiers avec lui.

Marcello Rossi dut attendre sa majorité pour pouvoir disposer librement de lui-même et aller vivre avec Don Bosco. Celui-ci lui confia la charge « provisoire » de concierge, charge qu’il exerça « provisoirement » pendant 48 ans avec ponctualité, fidélité et honnêteté. Il fut appelé la sentinelle de l’Oratoire et le cardinal Cagliero dit un jour de lui qu’il était « le vrai monument de Don Bosco ».

 

Nous pourrions continuer avec bien d’autres figures de coadjuteurs de la première heure. À cause de sa ressemblance avec Zatti dans l’expérience de l’émigration et de sa « capture » dans l’orbite fascinante de Don Bosco, je cite encore brièvement le coadjuteur Silvestro Chiappini. Il était fils d’immigrés italiens en Argentine. Il n’a rien fait de mémorable, mais il fut le premier fils de Don Bosco dans le nouveau monde [5]. Il était cuisinier dans un restaurant de Buenos Aires. À dix-huit ans il rencontra les salésiens dans l’église qui leur était confiée et où il se rendait souvent pour prier. Il entra dans la communauté et y exerça l’activité de cuisinier. Ensuite il demanda à devenir salésien. Il fut accepté, devint coadjuteur et pendant quarante ans exerça l’activité de cuisinier, d’infirmier et de chargé d’une foule de petits services dont la communauté avait besoin.

 

La communauté salésienne, visible et active, à partir de celle de Don Bosco, attirait par le témoignage de ses membres généreux. Cette fascination ne se limitait pas aux tout jeunes, mais séduisait aussi les « bons chrétiens » adultes. L’institution devenait une maison et une famille, grâce aussi à la présence et à la sensibilité des coadjuteurs, et leur apport créatif enrichissait la mission de nouvelles formes.

 

 

3. Profil biographique de la vocation d’Artémide Zatti [6]

  

Prêtons à présent une attention plus spéciale à Artémide Zatti et à son expérience de la sainteté salésienne. Celui qui le rencontre pour la première fois, du moins avec une certaine profondeur, se pose spontanément des questions. Qui fut Artémide Zatti ? Que représente-t-il pour notre Famille ? Quelles paroles et quels messages nous a-t-il transmis par sa vie ? Quels défis lance-t-il aujourd’hui ? C’est ce que nous tâcherons de découvrir en relisant le tissu de sa vie et en appelant par leur nom les messages qu’il recouvre.

 

3.1. En Patagonie la rencontre avec Don Bosco.

 

L’appel d’Artémide Zatti à s’unir à l’équipe missionnaire de Don Bosco reproduit divers traits de la vocation des premiers coadjuteurs. Mais chaque personne porte évidemment aussi son originalité personnelle.

Emigrant en quête de meilleures conditions de vie, Artémide Zatti arrive à Bahía Blanca à 17 ans. Il venait d’Italie, avec sa famille. Les parents d’Artémide, Louis Zatti e Albine Vecchi, eurent huit enfants, quatre filles et quatre garçons. Les Zatti, qui habitaient à Boretto dans la province de Reggio Emilia non loin du Pô, ne possédaient pas de terrains propres, mais travaillaient comme fermiers chez d’autres familles.

Artémide, le troisième enfant, naquit le 12 octobre 1880. Il fut baptisé le jour même avec les noms d’Artémide Joachin Désiré. Si la famille n’avait pas de ressources matérielles, elle n’en menait pas moins une vie chrétienne intense qui devint évidente quand elle émigra en Argentine. Dans le milieu familial, Artémide apprit bien vite à affronter les fatigues et les responsabilités du travail.

« En janvier 1897, lisons-nous dans la Positio, nous ne savons pas si c’est sur une décision improvisée ou après une mûre réflexion ou à cause d’un événement particulier touchant la famille, que Louis Zatti, chef de famille, résolut de quitter l’Italie et d’émigrer en Argentine avec sa femme et ses enfants. À la fin du siècle dernier, l’émigration des Italiens vers l’Amérique avait pris de grandes proportions et beaucoup de raisons justifiaient ce courant … Ce qui a pu influencer la décision est peut-être l’invitation d’un oncle, Giovanni Zatti, qui était déjà en Argentine dans la ville naissante de Bahia Blanca et y avait trouvé un assez bon travail » [7].

« L’abandon de sa patrie ouvrit au serviteur de Dieu la possibilité d’exploiter dans un monde nouveau, non seulement le travail de ses bras, mais plus encore les énergies spirituelles d’une solide éducation chrétienne. Il semblait qu’il allait à la rencontre de l’inconnu, mais il suivait en fait le chemin que Dieu lui assignait » [8], qui devait le conduire à rencontrer DonBosco.

La famille Zatti débarqua à Buenos Aires le 9 février 1897. Le 13, elle arriva en train à Bahía Blanca, et entra dans un milieu où il y avait déjà de nombreux émigrés italiens.

Il faut dire qu’à côté de valeurs très appréciées comme le fort engagement au travail, l’amour de la famille et d’autres, le milieu de l’émigration présentait aussi des divergences culturelles considérables.

Parmi les émigrés italiens il y avait un groupe important qui avait exporté l’orientation anticléricale et l’opposition à la Papauté et à l’Eglise qui s’étaient développées en Italie dans le deuxième moitié du xixe siècle. Ce groupe avait chaque année l’occasion de se manifester bruyamment à quelques dates spéciales en prenant pour cible la paroisse et la communauté salésienne [9].

À Bahía Blanca, les salésiens étaient responsables de la paroisse de Notre-Dame de la Merci, sur le territoire de laquelle était allée habiter la famille Zatti. Ils avaient deux écoles : un lycée et un centre professionnel. Dans l’œuvre salésienne, les chrétiens et les gens de bonne volonté, qui ne manquaient pas, même parmi les manifestants fanatiques, voyaient des signes et trouvaient un point de rassemblement. Bon nombre commencèrent à se regrouper autour de la paroisse. Parmi ceux qui firent ce choix et entrèrent dans l’orbite de Don Bosco, il y eut Artémide Zatti. Sa famille se lia d’amitié avec curé, le P. Carlo Cavalli, missionnaire bon et zélé, soucieux surtout des pauvres et des malades.

Artémide trouva dans le P. Carlo un ami sincère, un confesseur sage et un directeur spirituel expérimenté, qui le forma au rythme quotidien de la prière et à la vie sacramentelle hebdomadaire. Il établit avec le prêtre une relation spirituelle et de collaboration [10].

À l’exemple et avec l’encouragement du P. Cavalli, Artémide joignait peu à peu au souci de sa formation la volonté de faire du bien. Nous lisons en effet qu’il passait son temps libre dans la paroisse, où il se sentait comme chez lui, et accompagnait le curé dans ses visites aux malades et dans les enterrements, servait la messe et faisait office de sacristain [11].

Le vaste milieu social des ouvriers catholiques fut un des terrains où les missionnaires s’engagèrent. Artémide Zatti assistait avec assiduité aux cercles d’ouvriers qui se réunissaient le dimanche, pour passer l’après-midi avec eux : il se liait d’amitié, s’intéressait aux différentes situations, encourageait et poussait les volontés vers le bien.

Il faisait tout cela spontanément, sans rétribution, pour servir Dieu et le prochain avec affection et générosité. « D’un jeune émigré, dans le monde matérialiste et affairiste de Bahía Blanca, on ne pouvait attendre davantage. Cette vie et cette disposition intérieure durèrent environ trois ans, depuis son arrivée à Bahía Blanca en 1897 jusqu’à 1900, lorsque se dessina nettement sa vocation » [12].

 

3.2. La vocation salésienne.

 

« La vocation salésienne, lisons-nous dans la Positio, devait éclore spontanément, comme un fait presque naturel, dans la vie du serviteur de Dieu. Le sérieux de son engagement spirituel et la volonté de servir Dieu et le prochain le portaient à cela. D’autre part, en vivant au contact quotidien du P. Cavalli et d’autres confrères de l’active communauté salésienne, il avait sous les yeux un témoignage qui devait l’encourager fortement à consacrer sa vie de façon plus radicale » [13]. La générosité apostolique du P. Cavalli, l’ambiance salésienne et le développement de l’œuvre de Don Bosco en Patagonie exerçaient une fascination quotidienne et constituaient un idéal plus attirant que n’importe quelle autre perspective pour un émigré perdu, mais bon garçon, en provenance d’Italie [14].

Dans la bibliothèque du curé il eut la possibilité de lire la biographie de Don Bosco. Elle le passionna. Ce fut le véritable début de sa vocation salésienne. À l’origine de notre vocation il y a toujours une rencontre inspiratrice avec le Fondateur et avec ses disciples [15].

Quand le P. Carlo Cavalli lui proposa de s’engager vers le sacerdoce dans la Congrégation de Don Bosco, Zatti avait déjà fait preuve d’une maturité sans fantaisies, de sens du surnaturel, de foi inébranlable, de zèle et de capacité à orienter vers Dieu petits et grands.

Ainsi, avec le consentement de sa famille, le 19 avril 1900, à vingt ans, poussé par le désir sincère de suivre sa vocation, Zatti entra avec une disponibilité totale dans le rythme de vie de l’aspirandat de Bernal, où résidaient aussi les novices et les postnovices. Il accepta sans complexes de s’asseoir sur les bancs des enfants de 11 à 14 ans ; il se prêta à toutes les occupations que les supérieurs, vu sa maturité et sa générosité, lui confièrent ; il se mit à l’étude pour rattraper le temps perdu, sans se plaindre des travaux matériels qui dérangeaient sa concentration. Sa pensée dominante était de suivre sa vocation et, sans se laisser troubler par les difficultés, il cherchait à exploiter les ressources que Dieu avait mises à sa disposition [16].

« Les lettres écrites à sa famille à cette époque donnent un témoignage très significatif de la disposition intérieure du serviteur de Dieu. Optimisme, adhésion joyeuse à la vie de la communauté, soumission cordiale et fidèle aux supérieurs, esprit profondément religieux et en même temps pratique en tout, abandon humble à la volonté de Dieu, sérénité devant chaque épreuve : telles sont les caractéristiques qui ressortent de ces lettres » [17].

Artémide Zatti passa presque deux ans à l’aspirandat de Bernal, à se former et à étudier avec détermination.

 

3.3. L’épreuve de la maladie et son acceptation.

 

Une circonstance imprévue changea sa vie. Vu son sens des responsabilités, les supérieurs lui confièrent l’assistance d’un jeune homme malade de tuberculose. Zatti exerça la charge avec générosité, mais peu après, il présenta les symptômes de la maladie [18].

Cette maladie, qui mettait sa vie en danger, et l’abandon de Bernal qui en résulta, mirent fortement en question sa marche vers le sacerdoce et constituèrent un fait décisif dans la vie de Zatti.

« Il est facile d’imaginer son état d’âme. Mais nous devons constater qu’il n’exprima jamais de plainte sur ce qui lui arrivait : ni pour sa maladie, ni envers ses supérieurs, ni pour les circonstances où il se trouvait » [19]. Au contraire, cette expérience, qui se prolongea des années durant, et l’incertitude qu’elle entraînait, révélèrent sa vigueur spirituelle, qui se manifestait par l’acceptation consciente et généreuse du mal, ce qui n’était pas facile pour un jeune de cet âge [20].

Le 4 septembre 1902, il écrit de Viedma à ses parents pour les réconforter : « Il me semble, très chers parents, que vous avez été impressionnés par la lettre que je vous ai écrite à propos de ma santé, parce que, même si elle vous dit que je vais de mieux en mieux, j’ai appris qu’elle vous cause du déplaisir par ce qui suit, quand je vous dis que la toux ne veut pas me quitter. Chers parents, je crois que vous n’oublierez pas ce proverbe : « Aucune feuille ne bouge sans que Dieu le veuille », et que, par conséquent, si je suis ici à Viedma, et avec la toux, c’est parce que cela a plu à Dieu, tant pour sa plus grande gloire, en me conformant à son vouloir divin, que pour le bien de mon âme également, en me donnant ainsi une occasion de faire un peu pénitence pour mes péchés … Faites donc, si possible, une bonne œuvre pour que j’obtienne de Dieu la grâce de la persévérance et de me conformer à sa volonté, vu que les œuvres faites par amour sont très agréables à Dieu. Soyez tranquilles et que soit faite en tout la volonté de Dieu » [21].

Après avoir consulté un médecin, les supérieurs avaient envoyé Zatti à Viedma, qui deviendra le lieu définitif de sa mission. Ce qui avait déterminé ce choix, c’était le fait de la présence salésienne florissante d’où rayonnait le mouvement missionnaire en Patagonie et où résidait le vicaire apostolique, la douceur du climat et la présence d’un salésien médecin, le P. Evasio Garrone.

L’arrivée d’Artémide Zatti à Viedma coïncide avec celle de Zéphirin Namuncurà, qui arrivait de Buenos Aires et souffrait du même mal. Ils vécurent tous les deux en amitié cordiale, jusqu’au départ de Zéphirin pour l’Italie, en 1904, avec Mgr Cagliero.

Quand Artémide Zatti y arriva en 1902, Viedma comptait un peu plus de 5 000 habitants, de provenances et de nationalités diverses. Les gens étaient en grande majorité pauvres.

La présence salésienne était significative. Deux collèges, celui des FMA et celui des salésiens, exerçaient une grande influence pour l’amélioration des conditions morales et matérielles de la vie des citoyens. Les salésiens tenaient un grand complexe, qui comprenait un internat et un externat pour école primaire, une école professionnelle, qui fournit les premiers ouvriers qualifiés à la Patagonie, et une école agricole en périphérie. Au centre de l’œuvre salésienne, l’église cathédrale, faisant office de paroisse. À côté de l’église, l’hôpital et la pharmacie.

Avec l’audace des pionniers, l’hôpital St-Joseph avait été fondé en 1889 par Mgr Cagliero et par le directeur de l’œuvre salésienne, le P. Bernardo Vacchina, pour répondre aux besoins des pauvres. Le P. Evasio Garrone, qui avait étudié et pratiqué la médecine en Italie, devenu ensuite salésien et missionnaire, reçut la charge d’organiser et de diriger l’hôpital le 15 juin 1889, quelques heures après son ordination sacerdotale [22] .

L’hôpital et la pharmacie devinrent le terrain d’action de Zatti.

 

3.4. Toujours avec Don Bosco, comme salésien coadjuteur

 

Quand Artémide Zatti quitta Bernal, il n’était pas encore salésien. Malgré sa maladie, les supérieurs l’avaient envoyé à Viedma comme aspirant, tant pour les qualités qu’ils avaient perçues en lui, que pour la volonté de devenir salésien qu’il manifestait sans aucune hésitation. C’était là un geste de confiance réciproque entre la Congrégation et le serviteur de Dieu.

Artémide n’avait pas abandonné son choix initial. Il continuait à penser à la vocation sacerdotale dans la Congrégation salésienne, d’autant plus qu’à un certain moment, sa santé avait commencé à s’améliorer et qu’il avait pu entreprendre un travail continu et exigeant dans la pharmacie du P. Garrone.

Il est émouvant de constater son attachement indéfectible à sa vocation, exprimé même à un moment où la maladie semblait exclure absolument ce choix. Nous lisons par exemple ce qu’il écrivit à sa famille le 7 août 1902 : « Je vous fais savoir que c’était non seulement mon désir, mais aussi celui de mes supérieurs, que de revêtir le saint habit. Mais il y a un article de la sainte Règle qui dit qu’on ne peut recevoir l’habit si on a le moindre problème de santé. C’est ainsi que, si Dieu ne m’a pas trouvé digne de l’habit jusqu’à présent, j’ai confiance dans vos prières pour guérir au plus vite et ainsi réaliser mes désirs” [23].

À un certain moment, pourtant, pour ne pas laisser traîner une situation incertaine, une décision claire s’imposait. Tout en constatant l’amélioration de sa santé, les supérieurs, ne devaient pas être pleinement convaincus à propos de ses possibilités futures. La tuberculose, à l’époque, ne donnait jamais de garantie de guérison définitive ; le curriculum d’études que le serviteur de Dieu aurait dû affronter, à son âge (22-24 ans), était encore long et sûrement pas adapté à un tuberculeux. Ce dernier, d’autre part, avait déjà commencé à travailler et, tout porte à le croire, avec succès et à la satisfaction réciproque, à la pharmacie dans une tâche qui convenait très bien à un laïc. Il se peut que le P. Garrone lui-même faisait un peu pression pour le garder avec lui dans son travail.

En raison de toutes ces circonstances, les supérieurs durent proposer à Zatti, qui persévérait dans son intention de se consacrer à Dieu, de faire la profession de salésien coadjuteur : au-delà des problèmes d’une santé incertaine – pour laquelle cette solution semblait prudente – c’était au don total à Dieu dans la vie salésienne qu’Artémide aspirait en premier lieu. La proposition des supérieurs et l’acceptation par le serviteur de Dieu ont dû avoir lieu entre 1904 et 1906, sans pouvoir préciser davantage.

Ceci n’implique pas que la décision ait été prise à la suite d’un jugement négatif sur ses capacités intellectuelles ; au contraire, on a toujours reconnu unanimement les capacités intellectuelles du confrère, sa préparation culturelle ainsi que son équilibre [24] .

Cela n’implique pas non plus que les supérieurs, à ce moment, étaient au courant de la promesse qu’il avait faite à la Vierge Marie, à la suggestion du P. Garrone, de se consacrer au bien de son prochain en cas de guérison : il semble que la chose ne soit devenue notoire que lorsque Zatti lui-même en fit la déclaration en 1915 [25].

Cette année-là en effet, à l’occasion de l’inauguration d’un monument funéraire sur la tombe du P. Garrone, fut publié un numéro unique de la revue Flores de Campo, où l’on trouve le témoignage suivant du serviteur de Dieu : « Si je suis bien et en bonne santé, en état de pouvoir faire du bien à mon prochain malade, je le dois au P. Docteur Garrone (P. Garrone Doctor, comme l’appelait habituellement Zatti, NDLR). Voyant que ma santé se dégradait de jour en jour, puisque j’étais atteint de tuberculose avec des hémoptysies fréquentes, il me dit de façon catégorique que, si je ne voulais pas finir comme tant d’autres, je devais faire à Marie Auxiliatrice la promesse de rester toujours à ses côtés, pour l’aider à soigner les malades et que lui, confiant en Marie, m’aurait guéri. Je l’ai cru, parce que je connaissais la renommée suivant laquelle Marie Auxiliatrice l’aidait de façon visible. J’ai promis, parce que j’ai toujours désiré aider mon prochain d’une manière ou d’une autre. Et Dieu ayant écouté son serviteur, je guéris ». Suit la signature : Artémide Zatti [26] .

Il s’agit d’une déclaration au ton solennel, signée et rendue publique, qui est une expression claire de la foi du serviteur de Dieu et de sa volonté désormais ferme de se consacrer tout entier et pour toujours à l’assistance des malades.

Ainsi, Artémide Zatti, conscient de sa situation et, comme nous le lisons dans la Positio, « porté comme il était à voir la volonté de Dieu dans les décisions des supérieurs, accepta de devenir salésien laïc et de vivre de cette manière son engagement ferme de se consacrer au Seigneur. La promesse faite à la Vierge Marie pour guérir semblait en conformité avec cette solution, du fait que, comme laïc, il aurait pu, plus directement et plus complètement, réaliser “l’assistance aux malades”, mieux qu’il n’aurait pu le faire comme prêtre » [27]. « Sa disposition fondamentale fut toujours de faire ce qui plaît à Dieu » [28] .

On peut constater comment Artémide Zatti cherche en premier lieu la voie du Seigneur et montre une volonté décidée de rester avec Don Bosco pour être à son service dans la mesure de ses moyens. Il est déjà « de Don Bosco » parce que Dieu l’a préparé à rencontrer ce saint fascinant, vrai prophète, en terre patagone, de l’évangélisation et de la formation d’un peuple de Dieu varié et universel. Il est donc tout à fait mûr pour cheminer vers la sainteté dans la vie salésienne.

Prêtre ? Coadjuteur ? Lui-même disait à un confrère : « On peut servir Dieu aussi bien comme coadjuteur que comme prêtre : devant Dieu, l’un vaut l’autre, pourvu qu’on le vive comme une vocation et avec amour » [29] .

Aucune tristesse ni réaction, donc, à ce changement dans son projet initial de vocation. Au contraire, une profonde gratitude pour le fait d’être salésien et d’avoir reçu des signes clairs de la volonté de Dieu. C’est ainsi qu’il écrit à ses parents, frères et sœurs, en janvier 1908, après sa profession religieuse, faite à 27 ans : « C’est le cœur plein d’une joie sainte et enviable pour la grâce extraordinaire que le bon Dieu, au-delà de toutes mes espérances, a bien voulu m’accorder (mais je l’attribue aussi à vos prières et celles d’autres qui ont prié à mes intentions), que je m’adresse à vous, en vous priant vivement de remercier avec moi le bon Dieu et la Sainte Vierge, en allant assister à la sainte messe et communier … » [30] .

À chacun son don particulier, qui s’exprime dans la charité, dans la mission salésienne, dans la sainteté : voilà les mots-clés qui ont orienté sa vie. Et Zatti était disposé à vivre son don particulier. Et le Seigneur ne lui a jamais fait défaut.

 

 

3.5. Bon Samaritain à temps plein

 

À Viedma, Artémide Zatti retrouva la santé et trouva son terrain de mission dans l’assistance aux malades ; de malade il devint infirmier, et la maladie des autres devint son apostolat, sa mission. Il s’y consacra à temps plein avec la ferveur du da mihi animas, en élargissant sans cesse son activité.

C’est dans cette direction qu’il orienta résolument son avenir. À partir de ce moment, les aspects multiples de sa personnalité originale, sa sérénité rayonnante et sa bonne humeur, son professionnalisme, ne cesseront de se renforcer, sous l’aiguillon intérieur de sa volonté d’être fidèle à la grâce de Dieu et de se rendre le plus utile possible à sa mission ; celle-ci, en effet, assumée pleinement jour après jour, prendra de nouvelles dimensions et présentera de nouvelles exigences, auxquelles Zatti saura s’adapter, dans un esprit de service et de sacrifice.

L’hôpital et les maisons des pauvres, qu’il visitait jour et nuit en se déplaçant à vélo – ce vélo est entré dans l’histoire de Viedma –, devinrent le premier terrain de sa mission Il vécut le don total de soi à Dieu et la consécration de toutes ses forces au bien du prochain, d’abord comme collaborateur courageux et généreux du P. Garrone, puis, après la mort du Père en 1911 et surtout à partir de 1915, quand fut inauguré le nouveau bâtiment, comme responsable principal, et quasi directeur et administrateur de l’œuvre. Il mettait effectivement la main à tout : il recrutait, formait, dirigeait et payait les membres du personnel ; il faisait les achats de toute sorte ; il veillait à la maintenance ; il assistait les médecins dans leurs visites et leurs interventions chirurgicales ; il traitait avec les familles ; surtout, il se démenait pour couvrir les dépenses de gestion, toujours supérieures aux rentrées [31] . Son slogan est resté fameux : « Yo no pido a Dios que me dé dinero, sino que me indique donde está » (« Je ne demande pas à Dieu de me donner de l’argent, mais de m’indiquer où il y en a ») [32].

Son horaire de travail et son activité quotidienne témoignent concrètement de son engagement total dans la mission, de son esprit communautaire, de son souci de la vie spirituelle et de sa compétence professionnelle. Suivons-le au long d’une de ses journées [33] .

Le serviteur de Dieu se levait à 4 h 30 ou à 5 heures, consacrait un bout de temps à la prière personnelle à l’église ; puis il faisait la méditation avec la communauté et participait à l’Eucharistie.

Ensuite, il se rendait dans les salles des malades. Il se présentait en souriant et disait : « Bonjour ! Vive Jésus, Joseph, Marie ! ». Il demandait : « Tout le monde respire ? » Les vieux se retournaient dans leur lit et répondaient : « Tout le monde, Don Zatti ». Lui répondait joyeusement « Deo gratias » et commençait à passer d’un lit à l’autre pour voir ce dont chacun avait besoin. Et aussi pour vérifier si quelqu’un « ne respirait plus » ; dans ce cas, il le chargeait sur ses épaules et le portait à la morgue.

Après cette visite, il allait prendre le petit déjeuner ; puis il passait chez chacun des malade pour satisfaire leurs demandes. Une fois accomplis ces devoirs, il enfourchait son vélo et sortait, tête nue et en chemise blanche, pour faire des piqûres aux nombreux malades dispersés dans la ville. Avec l’apparition des antibiotiques, le travail augmenta ; il fallait souvent aller pour les piqûres toutes les deux heures, y compris la nuit. « Il était rare, témoigne l’assistant, qu’il dorme toute la nuit ». Il se déplaçait toujours à vélo, ou en camion si l’occasion s’en présentait, mais jamais en voiture.

À midi – on ne sait comment il faisait pour être toujours à l’heure – il était prêt à réciter la prière avant le repas de la communauté. Il priait avec foi, les yeux fermés, en serrant les lèvres et les mains pour mieux se concentrer. Presque toujours il sonnait la clochette pour inviter les confrères ; ces derniers disaient qu’il sonnait avec dévotion : c’était la voix de Dieu !

Après le repas, il jouait souvent aux boules avec les convalescents ; il le faisait avec enthousiasme. De 14 à 16 heures environ, de nouveau à vélo. Il ne laissait jamais tomber le goûter, après quoi il sortait encore en ville ou bien visitait les salles, faisait les comptes, réparait les pannes.

À 18 heures, lecture spirituelle et service à la bénédiction du Saint Sacrement, quand elle avait lieu. Après le souper des malades, il passait à nouveau de salle en salle pour faire prier et donner le « mot du soir » salésien ; il y présentait une bonne pensée sur la vie d’un saint, sur Don Bosco, sur la liturgie. Peu de mots, mais substantiels. Puis, encore du travail et le bonsoir aux infirmiers, à qui il laissait des souvenirs et donnait des explications et des directives pratiques pour leur travail.

À 20 heures, souper avec la communauté, encore une visite aux salles et finalement dans sa chambre pour des lectures ou des travaux personnels. Pendant la nuit, et c’était habituellement le cas, il se levait rapidement, une ou plusieurs fois, pour tout appel des malades.

Sa vie se passait dans un milieu où les difficultés étaient quotidiennes et récurrentes, mais où il trouvait aussi compréhension et sympathie. La maturité désormais acquise et l’aide d’une vie communautaire fervente devaient soutenir son aspiration à la sainteté et sa volonté ferme d’y arriver. Le serviteur de Dieu n’a rien gaspillé de ce que Dieu lui offrait et s’est servi de tout, et tout à sa manière, pour pratiquer l’héroïsme des vertus [34] .

Ce furent quarante années, longues et laborieuses, pendant lesquelles le serviteur de Dieu ne cessa de développer sa générosité à servir son professionnalisme. Artémide Zatti ne faisait pas d’amateurisme : il fut un authentique directeur d’hôpital, doué d’une science pratique bien assise, que les médecins n’ont pas manqué de reconnaître. Le « Secrétariat de la Santé publique » l’avait inscrit officiellement sur la liste des infirmiers (numéro 7253), et lui-même se mit à étudier pour obtenir de l’Université de La Plata le titre d’aptitude et d’habilitation indispensable pour ouvrir et gérer la pharmacie de l’hôpital [35] . L’ensemble des témoignages des médecins, fournis par chacun d’entre eux, est une preuve admirable du dévouement, de la compétence, de la confiance et de la considération respectueuse de Zatti envers eux.

Pendant ces quarante ans passés à Viedma, il y eut des moments extraordinaires qui montrèrent de diverses façons la vertu solide et l’esprit salésien de Zatti. Nous pourrions rappeler la sérénité avec laquelle il a affronté les quelques jours passés en prison parce qu’un prisonnier hospitalisé sur ordre du directeur du pénitencier s’était échappé (1915) ; la prudence et la patience dont il fit preuve à l’occasion de la démolition non concertée de l’hôpital et de son transfert sur un nouveau site non préparé (1941) ; sa profonde joie salésienne en 1934 durant les trois mois passés en Italie pour la canonisation de Don Bosco.

 

3.6. Vers la rencontre de Dieu longuement préparée : reconnaissance populaire au « parent de tous les pauvres »

 

Après sa guérison de la tuberculose dans les premières années du siècle, Artémide Zatti jouit toujours d’une excellente santé qui lui permit d’affronter sans cesse des travaux pesants et de lourds sacrifices. En effet, seul son zèle ardent pour le bien du prochain explique les fatigues qu’il a supportées avec aisance et sérénité jusqu’à la fin de sa vie, sans presque jamais prendre de repos.

Mais le Seigneur l’appelait à s’associer à nouveau à sa passion et à partager la souffrance de ceux qu’il aidait. C’était en juillet 1950. Au cours de soins reçus après être tombé d’une échelle en faisant des réparations, on diagnostiqua une insuffisance hépatique et ultérieurement une tumeur au foie.

        Il accueillit la nouvelle et suivit en connaisseur l’évolution du mal (c’est lui-même qui prépara pour le médecin son propre certificat de décès !), il garda sa sérénité joyeuse, malgré de pénibles souffrances, dépensa toutes les forces qui lui restaient dans le travail et la vie en communauté ; il passa les derniers mois à attendre la rencontre du Seigneur. Il répétait : « Il y a cinquante ans, je suis venu ici pour mourir et j’ai duré jusqu’à maintenant ; que puis-je désirer de plus ? D’autre part, j’ai passé toute ma vie à me préparer pour ce moment ... » [36] .

Le moment de la rencontre avec le Seigneur eut lieu le 15 mars 1951.

Le jour de ses funérailles, on peut dire qu’aucun habitant de Viedma n’est resté à la maison : les adultes ont participé aux funérailles par admiration et reconnaissance ; les enfants pour apprendre un morceau d’« histoire » important de leur ville.

Tout Viedma salua le « parent de tous les pauvres » comme on l’appelait depuis longtemps. Il était toujours disponible pour accueillir les malades spéciaux et les gens qui venaient de la lointaine campagne ; il pouvait entrer dans la plus louche des maisons à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, sans que personne ne puisse insinuer le moindre soupçon à son égard ; tout en étant toujours « dans le rouge », il avait maintenu un rapport particulier avec les institutions financières de la ville, toujours ouvertes à l’amitié et à la collaboration généreuse avec les membres du corps médical de la ville.

On pourrait continuer. La biographie qui accompagne les témoignages de la Positio est particulièrement riche et abonde en épisodes, en traits de personnalité et en appréciations. Nous qui l’avons connu et nous souvenons encore de ses gestes et de ses paroles, nous pouvons témoigner de la vérité des faits. Les anecdotes survenues et transmises par la population ne se comptent plus et prennent des allures de légendes. Il n’y a rien d’étonnant qu’avant le procès se soit répandue parmi les gens l’opinion qu’on se trouvait en face d’un géant de la charité, d’autant plus que plusieurs l’avaient accusé avec malveillance d’exercice illégal de la médecine, accusation dont il fut innocenté par le peuple lui-même.

Comme pour prolonger sa présence dans la vie de la cité, on a donné son nom à une des rues principales et à l’hôpital d’Etat moderne, et on a dressé en son honneur un monument commémoratif.

Le salésien coadjuteur Artémide Zatti a vraiment été un « bon Samaritain », dans le style de Don Bosco, « signe et porteur de l’amour de Dieu », de sa compassion, de sa présence qui savait guérir, consoler et ouvrir des horizons de foi et d’espérance aux malades et aux jeunes : il les a tous aimés, et de tous il a su se faire aimer, comme le voulait Don Bosco.

 

 

4. Le message d’Artémide Zatti : perspectives pour aujourd’hui

 

4.1. Témoignage original de sainteté salésienne

 

Ces traits rapides de la biographie de Zatti nous ont introduits au cœur de son aventure spirituelle. En contemplant la physionomie que la vocation salésienne a prise en lui, marquée de l’action de l’Esprit et maintenant proposée par l’Eglise, nous découvrons quelques traits de cette sainteté typique à laquelle nous sommes appelés. Nous en avons déjà perçu quelques manifestations caractéristiques : le sens profond de Dieu et la disponibilité entière et sereine à sa volonté, l’attrait pour Don Bosco et l’appartenance cordiale à la communauté salésienne, la présence animatrice et encourageante, l’esprit de famille, la vie spirituelle et de prière, cultivée en privé et partagée avec la communauté.

L’observateur attentif ne peut pas manquer de remarquer sa consécration totale à la mission salésienne, vécue dans l’accueil des pauvres de toutes sortes, dans le dévouement aux nécessiteux, dans les soins médicaux aux malades contagieux ou repoussants, dans la place donnée aux exclus de la société, dans le souci pastoral pour amener à Dieu les malades, mêmes moribonds. C’était une présence active dans le domaine social, toute animée par la charité du Christ qui le poussait de l’intérieur !

Il ne manque pas de gestes qui relèvent de l’héroïsme et de l’insolite, comme celui de céder son propre lit au dernier arrivé.

Cinquante ans ont passé depuis sa mort ; et l’on a connu une profonde évolution de la vie consacrée, de l’expérience salésienne, de la vocation et de la formation du salésien coadjuteur. Et pourtant, la voie salésienne vers la sainteté tracée par Artémide Zatti reste un signe et un message qui ouvre des perspectives pour aujourd’hui, à nous tous qui sommes appelés à vivre dans la consécration apostolique le charisme de Don Bosco. Ainsi se réalise l’affirmation de nos Constitutions : « Les confrères qui ont vécu ou qui vivent en plénitude le projet évangélique des Constitutions nous aident et nous entraînent sur le chemin de la sanctification » [37] . La béatification de notre confrère nous indique concrètement « le haut degré de la vie chrétienne ordinaire » auquel nous encourage Jean Paul II dans sa lettre Au début du nouveau Millénaire [38].

Son témoignage s’adresse à chaque salésien, à chaque communauté locale et provinciale. Il parle de la vocation comme d’une expérience de vie en Dieu, suivant les caractéristiques du charisme dont l’Esprit nous a fait don. Voilà le chemin à parcourir : si l’on s’écarte de ce sillage, tout est ruiné !

 

4.1.1. L’aimant de Don Bosco

 

Il est toujours intéressant d’essayer de découvrir, dans le plan mystérieux que le Seigneur a tissé pour chacun de nous, le fil conducteur de toute la vie. Si je devais résumer en quelques mots le secret qui a inspiré et guidé tous les pas de la vie d’Artémide Zatti, je retiendrais ceux-ci, qui disent tout : à la suite de Jésus, avec Don Bosco et comme Don Bosco, toujours et partout.

Dans cette formule, il y a l’aimant qui n’a cessé de l’attirer et l’a guidé à la suite de Jésus : Don Bosco ! Il y a le dévouement absolupartout et toujours – sans tenir compte des lieux, des rôles ni des fonctions. Il y a la touche éducative de toute l’action, comme Don Bosco.

Nous allons considérer un peu chacun de ces points.

 

 

4.1.2. Le dévouement absolu à la mission

 

« La mission donne à toute notre existence de son allure concrète ... », disent nos Constitutions [39]. Artémide Zatti vécut la mission salésienne sur le terrain qui lui était confié, en incarnant la charité pastorale éducative comme bon Samaritain, dans le style de Don Bosco.

Sa foi l’a conduit à voir Jésus dans le malade, même contagieux, difforme et repoussants. On connaît une série d’anecdotes qui le montrent transportant chez lui des malades dont les autres s’éloignaient, parce qu’ils étaient contagieux, difformes et répugnants, difficiles à soigner. Rien que cela fait entrevoir l’idée qui l’inspirait. Mais nous sommes encore plus édifiés par des phrases comme celle-ci, répétées aux Filles de Marie Auxiliatrice, qui furent à tout moment des collaboratrices délicates, toujours disponibles et charitables, de l’hôpital, où il y avait une section réservée aux femmes : « Ma sœur, s’il vous plaît, un vêtement et un lit pour un Jésus de 14 (ou de 75) ans ».

Au cours de ces longues années auprès de malades graves, proches de la mort, il ne réussit jamais à s’habituer : la souffrance et la mort, en particulier celles des jeunes, l’ont toujours ému, suscitant en lui une profonde compassion, sans jamais cependant lui faire perdre sa sérénité. Il avait un don spécial pour soigner les jeunes malades et même les aider à fermer les yeux dans le Seigneur, dans la confiance, la joie et la sérénité. J’aime rappeler, parmi d’autres, cette anecdote émouvante entendue d’un témoin. À un jeune garçon, arrivé au moment suprême, Zatti, s’étant assis à ses côtés comme un père et un frère, dit : « Allons vers notre Père : ferme les yeux, joins les mains. Maintenant, disons : Notre Père ». Pendant la prière, l’âme du garçon s’envola au ciel. C’est ainsi qu’il accompagnait les mourants vers leur rencontre avec le Seigneur.

C’est là sûrement un don de Dieu. Mais c’est aussi le fruit d’une union constante avec Lui et d’une charité devenue habitude de vie, capable de se répandre sur ceux que nous servons, et en qui nous découvrons l’amour du Père et le visage de son Fils. C’est le dévouement qui caractérise une vie totalement consacrée au Seigneur et au service des frères, qui est comme le moteur de notre mission : Don Bosco le résumait dans sa formule : Da mihi animas, cetera tolle.

Artémide Zatti nous rappelle concrètement le sens profond de notre mission, toute centrée sur l’amour de Dieu : amour qui nous pousse intérieurement et que nous voulons reverser sur ceux à qui nous sommes envoyés.

 

4.1.3. Infirmier éducateur

 

Artémide Zatti ne fut pas un simple infirmier : il fut aussi éducateur de la foi pour chacun, au moment de l’épreuve et de la maladie. À l’hôpital, il créa un esprit de famille qui, comme je l’ai déjà rappelé, s’exprimait dès le matin au réveil, quand tous répondaient en chœur à la question désormais rituelle : « Tout le monde respire ? », suivie de l’assistance individuelle à ceux qui en avaient besoin et des remerciements à Dieu. Moments de famille encore, la partie de boules après le déjeuner, et le « mot du soir » quotidien si salésien. À tout cela, il faut ajouter les rencontres personnelles de Zatti avec les Filles de Marie Auxiliatrice et les autres collaborateurs.

On a dit que son meilleur médicament, c’était lui-même : son comportement, ses bons mots, sa joie, son affection. Beaucoup de personnes en ont témoigné. Il s’agissait non seulement d’administrer des substances chimiques pour arrêter la maladie, mais aussi d’amener les voisins et les personnes présentes à prêter leur aide, à voir dans leur propre situation un signe de la volonté de Dieu, surtout quand la mort était proche.

En vérité, Zatti avait fait de la mission envers les malades son propre espace éducatif, où il vivait quotidiennement les caractéristiques du Système préventif de Don Bosco - raison, religion, cœur – dans la proximité et l’assistance affectueuse aux nécessiteux, dans l’aide à comprendre et à accepter les situations douloureuses, dans le témoignage vécu de la présence du Seigneur et de son amour indéfectible. Pour ces raisons, nous pouvons parler de la touche éducative de la sainteté de notre confrère infirmier.

Permettez-moi de dire un mot sur les soins de santé comme terrain de notre mission. Il est significatif que les deux coadjuteurs en marche vers les autels, Artémide Zatti et Simon Srugi, aient précisément travaillé dans ce domaine ; il faut leur adjoindre le P. Louis Variara. Compte tenu de la place occupée dans la prédication de Jésus par l’attention aux malades, ainsi que par le problème de la santé dans nos missions et, en général, dans la vie des personnes et de nos communautés, nous pouvons nous inspirer d’Artémide Zatti pour inventer des espaces de charité fraternelle encore inexplorés, où notre disponibilité peut devenir signe de l’amour de Dieu, dans la réponse aux besoins des personnes, en particulier des jeunes.

Je désire attirer l’attention sur cette possibilité d’unir la santé et l’éducation, en dehors de tout professionnalisme formel. Parfois, nous trouvons chez nos élèves ces deux besoins en même temps. Personnellement, j’ai eu l’occasion et la chance d’accompagner deux chapitres généraux d’une congrégation féminine, qui avait exercé son charisme éducatif, en un premier temps par des institutions spécifiques et ensuite, justement au contact de jeunes malades, en avait assumé courageusement la responsabilité. Le débat fut très éclairant : on y a affirmé que le rôle de la religieuse était d’éduquer dans et à la maladie. Les médiations médicales pouvaient se déléguer.

De fait, dans nos grandes communautés éducatives, nous avons toujours dû prendre soin des divers aspects qui constituent l’intégralité des jeunes : l’instruction et la culture, le mouvement, le jeu et la sociabilité, la catéchèse, la santé physique et psychique, directement ou indirectement, la protection de l’environnement etc. De là découle l’ouverture à une multiplicité d’activités, effectuées avec persévérance, dans un véritable souci éducatif.

 

4.1.4. Le « travail sanctifié » : synthèse entre spiritualité et professionnalisme

 

Un examen attentif de la vie du vénérable Artémide Zatti conduit à discerner, dans le contenu et les modalités de son service, qu’il reconnaissait la dignité propre et la valeur des créatures et des activités quotidiennes, qui constituent l’horizon normal de la vie et du monde laïque.

C’est la confirmation, vécue pendant toute une vie, qu’il y a une ouverture de tout l’humain à l’accueil de ce qui est chrétien, et qu’elle s’exprime aussi bien dans les vertus théologales que dans les grandes dimensions baptismales, sur lesquelles le Concile a insisté avec force.

La vie du serviteur de Dieu était, comme la nôtre, toute tissée de menues activités quotidiennes, qui sont propres à un service comme celui d’infirmier, qui pouvaient facilement tomber dans la routine. Mais tout était pénétré d’un flux de charité permanent, qui imprégnait chaque chose et la transformait, pour devenir ainsi une énergie d’unification vitale et une évangélisation tacite. De même, son effort constant pour se rendre moins inapte à ses tâches, par la recherche d’informations et la formation permanente, doit s’interpréter comme l’éclosion de la fleur de la charité, par laquelle le salésien veille à bien faire toute chose, avec simplicité et mesure [40] .

C’était reconnaître, pour une part, la légitime autonomie des lois et des réalités terrestres, mais cela exprimait aussi la conviction que « le bien, il faut le faire bien » et que les membres du Christ – les malades, les pauvres ou les jeunes en difficultés – doivent être accueillis avec une charité éclairée par une intelligence active et inventive.

Il saute ainsi aux yeux que l’histoire du vénérable Artémide Zatti est animée par la recherche passionnée d’une synthèse, toujours plus parfaite, entre la recherche d’un professionnalisme authentique et la croissance d’une vie spirituelle authentique.

La recherche du professionnalisme – qui se présente aujourd’hui comme une exigence incontournable de nos sociétés, surtout les plus évoluées – représente un défi pour la vie religieuse. En effet, cette recherche court le risque de s’en tenir au simple aspect profane, pour faire du professionnalisme la source de l’identité du religieux, et de cacher – ou du moins de laisser glisser au second plan – l’identité de la vie religieuse, qui est liée à des motivations surnaturelles.

À ce défi il faut répondre avec une particulière « grâce d’unité », qui transforme le professionnalisme en ressource de la vie consacrée et même, si l’on peut dire, en une qualification supplémentaire. À la racine de cette unité, il n’est pas difficile de découvrir une charité active, une confiance sereine dans les progrès de la science et des techniques, le besoin de dialoguer sur pied d’égalité avec nos interlocuteurs, pour donner force à notre vocation elle-même et à son message, afin qu’ils deviennent énergie évangélisatrice et présence qualifiée d’Eglise.

Le serviteur de Dieu avait bien appris et bien vécu ce que le bienheureux Philippe Rinaldi a appelé le « travail sanctifié », pour lequel il a sollicité du Saint-Père une indulgence appropriée [41], en y voyant un trait essentiel de la spiritualité salésienne [42] . Le concept de « travail » englobe tout le sérieux professionnel dont nous sommes capables. Et celui de « sanctifié », le ferment vivant de la charité, de l’offrance, de l’esprit de sacrifice.

Cette qualité de notre travail est le fruit d’une vie salésienne toujours attentive à éviter le risque d’un professionnalisme « autocentré » (tendu tout entier à promouvoir notre propre image), purement compétitif ou exclusivement technique, mais plutôt à atteindre l’objectif d’un professionnalisme oblatif, « caritatif », intégralement à but éducatif.

Fort de son expérience, le salésien sera alors habilité à éduquer ses destinataires – de façon d’abord implicite, puis aussi explicite – à un nouveau professionnalisme, d’inspiration évangélique, capable de renouveler la qualité de la vie. Il est la résultante harmonieuse d’une compétence technique et culturelle spécifique, d’une capacité équilibrée de nouer des relations et de jouer la solidarité, et de profondes motivations éthiques et spirituelles. Il se montre à même de racheter le travail de l’homme et de lui redonner sens – il fait essentiellement partie de sa vie – et, en même temps, de soutenir et d’encourager la civilisation de l’amour.

 

4.1.5. Reflet de Dieu dans l’engagement évangélique radical

 

Ce qui donnait de l’épaisseur à tout cela – à savoir le dévouement à la mission et les capacités professionnelles et éducatives – et frappait immédiatement ceux qu’il rencontrait, c’était le profil intérieur d’Artémide Zatti, celui du disciple du Seigneur, qui vivait à chaque instant sa consécration, dans une constante union à Dieu et dans la fraternité évangélique.

Le jugement de médecins qui sont restés longtemps à ses côtés, dans des moments particulièrement délicats comme les longues opérations, les témoignages de collaborateurs et de coopérateurs, les déclarations de membres de l’administration publique, ainsi que les témoignages de confrères, révèlent une personnalité complète : un salésien équilibré, chez qui se conjuguent les diverses dimensions d’une personnalité harmonieuse, unifiée et sereine, ouverte au mystère de Dieu vécu dans le quotidien.

Il faut admirer comment, malgré les tâches absorbantes qu’il remplissait, Artémide Zatti n’a jamais négligé le sens de la communauté ; il a toujours participé avec plaisir à la prière quotidienne, aux moments fraternels de la table et aux occasions de partage de la joie familiale ; et ce plaisir s’exprimait chez lui de façon toute spéciale. La communauté salésienne fut pour lui le lieu où il faisait l’expérience de Dieu et de la fraternité évangélique.

Nous pouvons rassembler ici quelques témoignages extraits du Sommaire pour la déclaration de l’héroïcité des vertus.

À propos de l’intensité avec laquelle le serviteur de Dieu vivait sa foi, dans une constante union à Dieu, Mgr M. Pérez s’exprime en ces termes : « L’impression que j’en ressentis fut celle d’un homme uni à Dieu. La prière était comme la respiration de son âme ; tout son comportement montrait qu’il vivait pleinement le premier commandement de Dieu : il l’aimait de tout son cœur, de tout son esprit et de toute son âme » [43] .

La même chose est confirmée par le P. F. López : « Il était évident que le serviteur de Dieu pratiquait la prière continue : sur son vélo, il priait tout en pédalant ; quand il s’occupait des malades, il exprimait avec naturel des paroles de foi et disait des choses qui élevaient l’esprit, même avec les religieux » [44] .

En ce qui concerne sa vie religieuse et communautaire en général, la Positio déclare que le saint infirmier était avant tout un religieux, membre d’une communauté. Le service qu’il rendait aux malades ne devint jamais un alibi pour échapper à ses obligations de vie communautaire ou une raison de se distraire de sa grande familiarité avec Dieu.

Le P. F. Prieto a fait ce témoignage : « Il était exemplaire dans l’accomplissement des activités de la communauté. Je veux dire qu’il ne fit jamais usage de la liberté dont il jouissait dans sa charge pour échapper à aucune activité communautaire » [45]. Et il ajoute : « Le serviteur de Dieu fut un religieux observant, exemplaire. Ponctuel, immanquable. Jamais je ne l’ai entendu dire : Je n’étais pas là parce que ... Sa présence était vraiment celle d’un frère ... » [46].

Écoutons encore le P. F. López, qui fut son directeur, à propos de sa pratique de la pauvreté évangélique : « Il a pratiqué de façon exemplaire, et bien au-delà de l’obligation, la pauvreté d’un salésien coadjuteur. Il a montré de façon parfaite son détachement des honneurs terrestres et des désirs cupides. Pendant toute la période où il a joui de l’autonomie administrative, personne n’a jamais vu ou appris, et moi-même je n’ai jamais entendu dire, qu’il aurait acquis quelque chose pour son profit personnel, ou en vue de luxe ou de satisfaction personnelle ... Le serviteur de Dieu aimait la pauvreté. Nous dirions qu’il avait épousé Dame pauvreté. Personnellement, il rayonnait la pauvreté » [47]

En ce qui concerne l’esprit d’obéissance, le P. L. Savioli atteste : « Vis-à-vis des supérieurs, il pratiquait, comme il m’apparaît, un respect et une obéissance de fils. Je me souviens qu’il prenait conseil chez le P. Pedemonte et j’ai l’impression générale qu’il faisait de même avec les autres supérieurs. Il m’apparaît qu’il pratiquait une obéissance simple, disponible et joyeuse » [48] .

Tout cela nous montre l’exemplarité du témoignage évangélique rendu par notre confrère ; nous pouvons l’appeler à juste titre un « reflet de Dieu ».

 

4.2. Comme salésien coadjuteur

 

Je voudrais à présent m’arrêter en particulier sur le caractère spécifique de la vocation d’Artémide Zatti, celle d’un salésien coadjuteur, qui a marqué toute son action et sa marche vers la sainteté.

S’il est vrai, comme on l’a déclaré avec autorité, que le charisme salésien ne serait pas ce qu’il doit être sans la figure du coadjuteur, il est facile de comprendre l’importance que revêt le fait que l’Eglise, porte aux honneurs des autels un représentant de cette composante si originale et indispensable de notre identité.

C’est pourquoi il est juste que toute la Famille salésienne célèbre cet événement avec un enthousiasme particulier et saisisse l’occasion pour relancer la figure du coadjuteur, telle qu’elle a mûri aux côtés de Don Bosco dans le partage du Da mihi animas, à la chaleur de sa charité pastorale et éducative, dans la recherche constante de la sainteté. Donc non comme une force de travail d’appoint, mais comme un témoin d’une expérience de Dieu, vécue dans la communauté et au service des jeunes.

 

4.2.1 Le profil du coadjuteur dans la communauté salésienne

 

L’expérience d’Artémide Zatti, salésien coadjuteur, présente les caractéristiques éminentes de cette vocation bien spécifique, et nous offre une grâce particulière pour l’accueillir, la vivre et la proposer dans nos communautés et notre travail de formation.

Le parcours d’Artémide Zatti dans la vocation salésienne est à méditer avec soin, parce qu’il est typique du moment initial auquel il faut toujours revenir.

Nous avons rappelé plus haut comment s’est formé le premier noyau de coadjuteurs, autour de Don Bosco et au service de sa mission éducative et apostolique. Quelques-uns sortaient des rangs mêmes de jeunes de l’Oratoire ; d’autres venaient de l’extérieur, avec déjà une expérience du monde orientée vers la charité, et trouvaient dans les communautés de Don Bosco l’espace pour l’exercer et la faire grandir au bénéfice des jeunes, en mettant à leur service des compétences déjà acquises. Dans l’entourage de Don Bosco, ils se développaient sur le plan humain, professionnel et religieux ; ils étaient de véritables trésors, moins par les fonctions qu’ils remplissaient que par la qualité d’éducateurs qu’ils manifestaient.

C’est ainsi que, dans le cadre de l’Oratoire de Don Bosco et aussi dans les premières communautés salésiennes, s’est forgé le profil du salésien coadjuteur, avec ses traits caractéristiques, qui perdurent dans la Congrégation, comme expression originale du charisme, malgré les changements et les adaptations intervenus.

À l’article 45, les Constitutions présentent l’essentiel de ces traits et placent le coadjuteur à l’intérieur de l’unique vocation et mission salésienne, à laquelle il apporte sa contribution spécifique de consacré laïc, « témoin du Royaume de Dieu dans le monde, proche des jeunes et des réalités du travail » [49], tandis que le salésien prêtre « apporte au travail commun de promotion et d’éducation de la foi la spécificité de son ministère » [50].

 

La figure du salésien coadjuteur doit se voir dans le contexte de la communauté consacrée salésienne, riche de dons multiples. À ce propos il ne me semble pas hors de propos de rappeler ce que j’écrivais il y a trois ans dans la lettre sur notre consécration apostolique : Le Père nous consacre et nous envoie [51], que je considère comme fondamentale, sous le titre : Les dons multiples de notre communauté consacrée.

J’y écrivais  : « La communauté salésienne s’enrichit de façon particulière de la présence significative et complémentaire du salésien prêtre et du salésien coadjuteur [52]. Ensemble, ils constituent une complétude inhabituelle de forces pour la mission et le témoignage et la mission éducative.

« Nous pouvons nous demander ce que soulignent les profils du salésien coadjuteur et du salésien prêtre dans l’expérience et le témoignage de la consécration apostolique :

–      ce que l’état laïc accentue dans la “consécration” et ce que la “consécration” apporte à l’état laïc, l’un et l’autre façonnés et comme fusionnés par l’esprit salésien ;

–      ce que le ministère sacerdotal accentue dans la consécration salésienne et ce que celle-ci apporte au ministère sacerdotal.

« Cette valeur originale ne réside pas dans l’addition extrinsèque de qualités ou de catégories de confrères, mais dans le visage que prend ainsi la communauté salésienne.

« Le salésien coadjuteur « réunit en lui-même les dons de la consécration et de la laïcité » [53]. Il vit la laïcité non pas dans les conditions séculières, mais dans celles de la vie consacrée ; il vit en religieux salésien sa vocation de laïc, et en laïc sa vocation communautaire de religieux salésien [54].

« “À ses frères consacrés, affirme le CG24, il rappelle les valeurs de la consécration et des réalités séculières ; à ses frères laïcs il rappelle les valeurs du don total à Dieu pour la cause du Royaume. À tous il offre sa sensibilité particulière pour le monde du travail, son attention au territoire, ses exigences de compétence professionnelle par laquelle passe son action éducative et pastorale” [55].

         « Son savoir-faire technique, les terrains de son travail séculier, ses façons concrètes d’intervenir révèlent une orientation essentielle vers le bien ultime de l’homme, en particulier des jeunes, et vers le Royaume. “Tout lui est ouvert, même ce que les prêtres ne peuvent pas faire” ; mais tout se situe à la lumière de l’amour radical porté au Christ, et se polarise vers l’évangélisation et le salut éternel des jeunes. […]

« Dans certains contextes en particulier et vis-à-vis d’une certaine manière de percevoir et de concevoir le prêtre comme une figure sacrale ou cultuelle, le style de consécration du salésien coadjuteur proclame par le concret la présence et la communication de Dieu dans le quotidien, l’importance de se faire disciples avant d’être maîtres, le devoir de témoigner d’une expérience personnelle de foi, au-delà des tâches de sa fonction ou de son ministère. […]

« Dans la communauté salésienne, les clercs et les laïcs bâtissent une fraternité exemplaire et en témoignent par la suppression des distances basées sur les rôles et les ministères, et par la mise en commun de leurs dons divers dans un projet unique. La relation réciproque est la source d’un enrichissement mutuel et favorise une expérience harmonieuse, où ni le sacerdoce n’éclipse l’identité religieuse ni la caractéristique laïque ne voile la radicalité de la consécration » [56].

 

Il faut dire que la présence du religieux laïc dans les Ordres et les Congrégations est un fait courant. Mais son profil se présente de diverses façons en fonction de son origine, de son évolution, de sa finalité et de sa place dans la communauté. Une chose est d’être né comme frère et d’être spirituellement « frère parmi les frères » ; une autre est d’avoir entendu l’appel à collaborer avec une communauté « pastorale », qui met au sommet de la formation des jeunes et des fidèles le rapport sacramentel à la Trinité. Bien sûr, notre Congrégation n’est pas la seule à considérer les confrères laïcs comme une composante essentielle de son identité propre et de sa mission. Des études récentes – y compris à l’intérieur de la Commission instituée par la Congrégation pour les Instituts de vie consacrée, chargée d’approfondir le thème de la « forme des Instituts » – ont indiqué que, dans chaque Institut, le profil et la place du frère consacré doivent se définir conformément au charisme particulier, en donnant aux considérations générales, sociologiques et théologiques, leur juste poids, sans pour autant les isoler du charisme ni de la mission propres.

Chez nous, il y a eu à cet égard une réflexion proposée officiellement par le CG21 [57], reprise par le P. Egidio Viganò [58], et sanctionnée par les Constitutions [59]. Elle montre comment la dimension laïque traverse notre vie et notre Famille, au point d’en marquer profondément la physionomie : nous sommes des éducateurs, travaillant dans de multiples champs d’activités séculières, où la gestion, l’administration et l’orientation pastorale se fondent. Il y a dans notre mission des tâches de type laïque, qui se chargent de l’humanisme et du développement humain, comme le travail, l’enseignement, le sport. Dans le cadre de la Famille salésienne et dans nos œuvres, nous travaillons avec des collaborateurs laïcs remarquablement sérieux (coopérateurs, anciens élèves, collaborateurs). Pour cette raison, la communauté religieuse, et plus encore la communauté éducatrice, montrent le visage de l’Eglise, peuple de Dieu inséré dans l’histoire de l’humanité.

Cependant, le point d’attraction ou le sommet de notre action est clair : mettre les jeunes en rapport sacramentel avec Dieu, leur révéler et leur faire vivre la condition de fils de Dieu. Dans nos communautés, la dimension laïque se mêle d’une manière originale à la dimension pastorale et au ministère sacerdotal, auquel est reconnu le devoir particulier de représenter et de raviver le fondement de la communauté, à savoir Jésus-Christ. Don Bosco a voulu que les supérieurs emploient les dons ou ministères sacerdotaux pour le bien de la communauté, par l’exercice de la Parole, le ministère de la sanctification, l’orientation de tous vers le sommet de la communion sacramentelle avec Dieu. Dès lors, selon les Constitutions [60], les directeurs, les Provinciaux, le Recteur majeur lui-même, doivent être les « prêtres » de leurs communautés respectives, et ne pas se contenter de programmer et de coordonner les actions.

Les conséquences n’en sont pas minces, tant pour la façon d’exercer l’autorité que pour la vie spirituelle des communautés. Celles-ci ne sont pas de simples groupes à coordonner techniquement ni à gérer, mais des communautés à sanctifier à l’image de ce que faisait Jésus avec ses disciples, en les unissant au Père, de façon vitale et par tous les moyens.

 

Dans ce contexte, pourtant, le confrère coadjuteur n’a pas moins de possibilités de contribuer à la sanctification de ses confrères et des jeunes, d’assumer des responsabilités importantes dans les médiations éducatives, ni de parcourir avec maturité les voies de la spiritualité salésienne.

Il ne manque pas, pour les coadjuteurs, d’espaces pour exercer des responsabilités pleines et sérieuses, à même d’influencer la vie communautaire et la mission apostolique. Nombreuses sont les occasions de médiations éducatives et laïques, extrêmement étendues et indispensables pour la complétude pastorale. La vocation du coadjuteur est ouverte à la charité sous une multitude de formes, qui sont des expressions de sa vocation de consacré.

La preuve en est la multitude des réalisations de la vocation du salésien coadjuteur dans le cadre de la communauté salésienne. « Les possibilités concrètes de vivre dans la Congrégation la laïcité consacrée sont multiples et variées » [61], comme l’atteste la vie d’Artémide Zatti et de tant d’autres confrères. La caractéristique laïque de la mission salésienne, l’attention aux jeunes pauvres et aux situations d’urgence, l’ouverture et la compétence dans le monde du travail, l’insertion dans un contexte social et populaire, les fronts qui s’ouvrent à l’engagement dans l’action missionnaire, dans la réalité populaire et dans la communication sociale se sont trouvés et se trouvent toujours en accord avec la vocation du salésien coadjuteur ; ils s’expriment dans les profils traditionnels et ils s’ouvrent à des formes et à des profils nouveaux, comme le montre bien l’expérience actuelle.

L’histoire salésienne nous enseigne que, souvent, le confrère coadjuteur a donné de la force et de l’efficacité à la mission de la communauté auprès des jeunes et du peuple, par une contribution particulière, et aussi comme pointe avancée sur le front de la mission. Il suffit de penser au rapport original entre le salésien coadjuteur et la consécration aux jeunes pauvres, les écoles d’arts et métiers et l’évangélisation des peuples.

Il s’agit d’une contribution très variée, mais pas indéterminée. L’indétermination conduit au générique ; la pluralité dans la complémentarité enrichit la communauté et la mission. Il ne faut cependant pas penser que les tâches humbles, parfois considérées du point de vue humain comme banales, soient sans importance. J’ai rappelé plus haut la phrase de Don Bosco : « Un bon portier est un trésor pour une maison d’éducation ». Il savait bien que l’éducation est l’œuvre de l’ensemble et je pourrais personnellement raconter l’histoire d’un portier-trésor, perdu au fond des lointaines « pampas » de Patagonie.

 

4.2.2. Quelques points particuliers

 

Comme je l’ai écrit au début, à propos du salésien coadjuteur, je n’envisageais pas d’écrire un traité complet sur les différents aspects concernant sa vocation et sa mission. En m’inspirant de la figure et de l’expérience de sainteté d’Artémide Zatti, j’ai sélectionné quelques éléments qui touchent l’identité du salésien coadjuteur, son apport particulier à la mission et sa place dans la communauté [62]. D’autres points pourront être approfondis ultérieurement. Je vais aborder maintenant quelques sujets particuliers.

 

 

4.2.2.1. La forme institutionnelle des Instituts

 

Ce que j’ai dit plus haut sur la présence de frères laïcs dans de nombreux Ordres et Congrégations, se réfère directement à la forme institutionnelle des Instituts. Nous savons que c’est là aujourd’hui un sujet en cours d’évaluation au niveau de l’Eglise. En effet, le Synode sur la vie consacrée a relancé la réflexion sur la relation entre les divers charismes, les profils des membres et les diverses formes institutionnelles des Instituts (Instituts de clercs et Instituts de laïcs). Dans l’exhortation sur la Vie consacrée, le Pape a fait référence à une Commission spéciale instituée auprès de la Congrégation pour les Instituts de Vie consacrée et les Sociétés de Vie apostolique, dans le but d’approfondir dans ce cadre le thème des Instituts appelés « mixtes » [63].

C’est précisément en se référant à cette indication, et dans la ligne du travail de cette Commission que le CG24 a établi l’orientation suivante, en vue d’une réflexion pour mettre à jour la « forme » de notre Société : « À la lumière de l’Exhortation Apostolique Vita Consecrata et des développements juridiques en cours sur la “forme” des instituts religieux, le CG24 estime important d’étudier l’éventualité d’une forme “mixte” de notre Société et d’examiner à fond si les nouveautés inhérentes à cette forme répondent à notre charisme et au projet initial de notre Fondateur » [64].

Nous savons que la Commission citée n’a pas encore terminé son travail, si bien que nous n’avons pas encore d’orientations officielles et précises. Cependant, il est connu que, dans tous les cas, le critère primordial sera la fidélité au charisme de chaque Institut.

Reste d’application la recommandation du CG24, qui devra être reprise quand seront connus les résultats de l’étude menée par la Commission ; il pourront éclairer notre réflexion, dans le prolongement de ce qui a déjà été acquis sur les aspects de notre charisme lors des précédents Chapitres.

 

4.2.2.2. Le salésien coadjuteur et les collaborateurs laïcs [65]

 

Un sujet sur lequel, lors du CG24, j’ai été interrogé donne lieu à des questions de ce genre : Comment se situe le salésien coadjuteur dans le nouveau modèle de travail composé de salésiens et de laïcs ? Si le réalisateur de la mission, le noyau animateur, est composé de salésiens et de laïcs, quel est l’apport spécifique ou la signification du salésien coadjuteur ? La présence de nombreux de laïcs, qui partagent l’esprit et la mission de Don Bosco, ne rend-elle pas moins significative la présence du salésien coadjuteur comme expression de la dimension laïque de la vocation et de la mission salésiennes ?

Disons tout de suite que mettre entre parenthèses la consécration religieuse pour raisonner en termes d’activités et de fonctions, c’est non seulement confondre les plans, mais modifier les dimensions. À juste titre, ces derniers temps, la Congrégation pour les Instituts de Vie consacrée et les Sociétés de Vie apostolique a souligné la triple façon pour le chrétien de vivre son insertion dans le Christ : comme ministre ou prêtre, comme laïc, ou comme consacré dans un charisme particulier.

Par conséquent, la première différence essentielle entre le religieux laïc – et donc le salésien coadjuteur – et les collaborateurs laïcs réside dans son identité de « consacré », mais avec une connotation laïque : la différence est donc dans la manière de vivre le rapport d’alliance que Dieu a établi avec lui, et son rapport même à Dieu. Il n’y a pas d’espoir d’avenir pour un profil religieux qui n’exprimerait pas immédiatement, et presque sentimentalement, une signification transcendante, qui ne serait pas comme une flèche pointée vers le divin et vers l’amour du prochain, qui naît du divin. Il serait inutile et déviant de chercher la différence à partir des rôles, de l’importance, de la hiérarchie. Nous devrions relire les passages de l’Evangile sur le service des disciples à autrui.

L’affaiblissement de l’identité de la communauté religieuse salésienne comme noyau animateur spécifique, ou sa position purement fonctionnelle dans la Communauté éducatrice et pastorale (CEP), sans souci de porter témoignage, pourrait aboutir à un nivellement des divers profils du salésien consacré et du collaborateur laïc, envisagés simplement l’un et l’autre sous l’angle de la prestation. Ces préoccupations, nous les lisons dans les phrases suivantes du document capitulaire : « L’approfondissement postconcilaire de la vocation laïque interroge le salésien dans sa spécificité de consacré. Certains SDB révèlent des sensibilités préoccupantes : [...] certains ont l’impression que le laïc, tout en restant laïc, peut faire tout ou presque tout ce que faisait ou fait ou fait le consacré ; d’autres pensent que le bien qu’ils font comme consacrés dans une communauté qui « limite », ils pourraient le faire avec plus d’efficacité au-dehors, en qualité de laïcs engagés » [66].

Le CG24 a donné une réponse à ces préoccupations, en se référant à la communauté salésienne et au salésien vu comme membre de la communauté de consacrés, en particulier à propos de la « communauté des consacrés, âme de la CEP » [67]. J’ai moi-même souligné ce point dans la conclusion du Chapitre, en déclarant que « beaucoup de personnes participent au charisme de Don Bosco. Mais il se concentre en particulier dans la communauté SDB par la force de la consécration, l’expérience communautaire, par le projet de vie (profession) et le dévouement total à la mission » [68]. Et dans ma récente lettre sur la pastorale des vocations, pour vous inviter à proposer clairement la vocation à la vie consacrée, j’ai écrit : « Il est vrai qu’ils [les collaborateurs laïcs] peuvent donner beaucoup, mais il est tout aussi vrai que Don Bosco veut au centre de sa Famille une communauté de personnes consacrées » [69].

D’autre part, il est évident que personne ne peut prétendre que quelqu’un, engagé dans les médiations éducatives, n’exprime que la seule dimension religieuse. Ce sont là des activités avec une valence séculière, qui réclament des compétences variées et sont confiées à ceux qui les possèdent au mieux. Mais il y a une autre dimension, plus profonde, pour la personne consacrée, dont l’idéal de vie est ce rapport avec Dieu que Jésus a voulu pour ses disciples : il s’agit de la consécration comme référence et paradigme de sainteté.

 

4.2.2.3. La formation du salésien coadjuteur

 

Une autre question, maintes fois soulevée, et à bon droit si elle est posée « avec discernement », concerne l’itinéraire et le niveau de formation du salésien coadjuteur. En effet, la formation et la qualification des confrères coadjuteurs demeurent la voie maîtresse pour une expérience significative ; cette formation doit rendre éloquentes sa présence et son apport.

Le sujet doit se traiter « avec discernement » dans le sens qu’il faut garder clairement à l’esprit que la formation spirituelle, éducative et pastorale constitue le fondement de notre vocation apostolique, tandis que les formations technique ou professionnelle spécifiques sont proportionnées aux formes concrètes et personnelles de la médiation éducative. La Ratio, refondue ces dernières années, y compris avec la contribution de confrères coadjuteurs, a repris comme il convient l’orientation ci-dessus. Et il est possible déjà d’en voir des réalisations concrètes en diverses régions.

On peut affirmer qu’une formation de qualité, qui donne son sens à la vocation du salésien coadjuteur, à sa présence et à son apport spécifique à la mission, est le secret de l’avenir des coadjuteurs. La « galerie » des coadjuteurs présentés plus haut permet de voir l’intrication des compétences de tous les jours avec l’exercice de la charité éducative et pastorale.

À cet égard, il s’est fait un chemin considérable sur le terrain des formations initiale et permanente, chemin que la Ratio nous encourage à poursuivre.

L’orientation fondamentale de la Congrégation est claire en ce qui concerne chaque salésien, qu’il soit coadjuteur, candidat au sacerdoce ou prêtre, et doit être adoptée avec responsabilité par les Provinces.

À propos de la formation, les Constitutions disent qu’elle « suit d’ordinaire un curriculum de niveau égal, avec les mêmes phases et avec des objectifs et des contenus semblables. Les différences sont déterminées par la vocation spécifique de chacun, les dons et les aptitudes personnelles, et par les tâches de notre apostolat » [70].

La Ratio indique les exigences de formation pour tout salésien éducateur et pasteur, les critères, les contenus et les conditions à assurer pour une formation équivalente mais non uniforme, spécifique et différenciée ; en vue d’une qualification et d’un professionnalisme adaptés à la mission, aux multiples formes de participation à celle-ci, et aux ressources concrètes des confrères.

Les responsables de la formation doivent prêter une attention particulière à la qualité de l’itinéraire de formation, à la formation consacrée spécifique et à la qualification professionnelle, aux activités pour soutenir la formation permanente. Dans certains cas, il sera indispensable, dans ce but, de mettre en œuvre la collaboration inter-provinciale. Il ne faut jamais perdre de vue l’essentiel, ni le mettre au second plan dans la vie des jeunes candidats ou des salésiens confirmés : « Salésiens de Don Bosco (SDB), nous rappellent les Constitutions, nous formons une communauté de baptisés qui, dociles à la voix de l’Esprit, entendent réaliser dans une forme spécifique de vie religieuse, le projet apostolique de notre Fondateur : être dans l’Eglise signes et porteurs de l’amour de Dieu pour les jeunes, spécialement les plus pauvres » [71]. Si cela tombe, notre identité et notre projet s’écroulent.

 

 

5. La pastorale des vocations : invitation À un engagement vigoureux

 

À la lumière de l’expérience de sainteté d’Artémide Zatti, la réflexion sur la vocation du salésien coadjuteur et la conviction de sa signifiance dans la mission salésienne et donc dans la Congrégation, nous amènent à la conclusion qu’il est nécessaire et important de travailler de façon spéciale à promouvoir aujourd’hui ce type de vocation.

S’il est vrai qu’autour de notre Père et d’autres salésiens, hommes de Dieu, s’est constaté un mouvement d’attraction qui n’a eu besoin ni de manuels ni de grandes organisations, il est également vrai que l’histoire, par ses recherches et ses confrontations d’expériences, nous a montré les différentes façons et conditions favorables à la naissance et à la croissance de cette forme de vocation en vue de la mission salésienne, et à sa pleine réalisation jusqu’à la sainteté. L’approfondissement que nous venons d’en faire en a révélé l’originalité, la beauté et l’efficacité.

Il faut donc rechercher ce don là où il est et il faut le cultiver. Nous devons nous engager résolument dans la pastorale des vocations, qui est proximité, communication et invitation. Reconnaître et accueillir le don de Dieu est la première attitude de toute pastorale des vocations. Nous avons la certitude que c’est l’Esprit qui a suscité cette figure de religieux dans notre communauté et qu’il continue de la susciter.

De la pastorale des vocations comme un des devoirs prioritaires de notre mission et de ses caractéristiques d’aujourd’hui, je vous en ai parlé il y a quelques mois dans ma lettre « C’est maintenant le temps favorable » [72]. Pour rappel, c’est à la pastorale des vocations spécifiques de coadjuteurs qu’est consacrée la troisième partie du livre « Le salésien coadjuteur » [73].

Je n’ai pas l’intention de reprendre ici ce que vous pouvez trouver dans ces deux documents. Je voudrais plutôt, à l’occasion de la circonstance exceptionnelle de la béatification du coadjuteur Artémide Zatti, demander à chaque Province, à chaque communauté et à chaque confrère, à partir de maintenant et pour les prochaines années, un engagement renouvelé, extraordinaire et spécifique pour la vocation du salésien coadjuteur, dans le cadre de la pastorale des vocations : prier pour elle, l’annoncer et la proposer, appeler, accueillir et accompagner les candidats, la vivre personnellement et ensemble dans la communauté.

La première réflexion et l’engagement concret doivent avoir lieu au niveau local : dans chaque maison et dans chaque Province, puis au niveau inter-provincial et régional. Les contextes où vit une Congrégation mondiale comme la nôtre sont très diversifiés, tout comme les sensibilités, les possibilités et les perspectives, y compris en ce qui concerne le profil du salésien coadjuteur. Parmi les supérieurs généraux, nous remarquons souvent cette pluralité dans le vaste fait de la globalisation et nous sommes conscients de l’importance d’exprimer la communion dans le charisme, sans rigidifier les modèles ni uniformiser les itinéraires de formation.

 

L’engagement pour les vocations a été proposé par plusieurs Provinces comme thème du prochain Chapitre. Même s’il n’a pas été retenu comme sujet spécifique, il trouvera sa place à l’intérieur de la réflexion capitulaire qui évaluera les conditions pour favoriser une expérience joyeuse et encourageante de la vocation dans la communauté, et il n’est pas difficile de prévoir qu’on traitera aussi des différentes formes de la vocation salésienne.

Je sais que, chaque fois qu’on partage une réflexion sur ce sujet vital, affleurent immédiatement des défis à affronter et des difficultés à surmonter.

Un premier défi, évident, provient du petit nombre de vocations de coadjuteurs et de la réduction, lente mais continue, de leurs effectifs dans la Congrégation. Ce fait est commun à tous les Instituts, parfois de façon plus grave encore que chez nous, en particulier dans les Instituts laïcs. À l’époque de la mort d’Artémide Zatti, la Congrégation connaissait un fort développement de la vocation du salésien coadjuteur, tant par l’accroissement du nombre que par la volonté de se qualifier. À ce point de vue, la situation a fortement changé. Les statistiques nous font percevoir les dimensions de ce changement. Elles sont des indices à replacer dans le contexte plus large de la situation des vocations, de la vie consacrée et des divers domaines où la Congrégation est présente [74] .

L’aspect statistique peut être la conséquence d’autres défis ou difficultés, présentés en ces termes dans le livre sur le salésien coadjuteur : « Il y a une certaine difficulté à présenter aux jeunes le profil religieux, spirituel et apostolique du salésien coadjuteur dans toute sa richesse, d’une manière compréhensible et proche de leurs aspirations. Les différents congrès sur la vocation du religieux laïc en ont cherché les causes : – l’absence de modèles de référence – la mentalité “cléricale” de certains milieux – l’absence de signes distinctifs chez le religieux laïc – l’organisation de la pastorale des vocations – la tendance naturelle des jeunes à lier la vocation au service religieux du peuple » [75] .

Dans ma lettre sur les vocations, j’ai souligné les difficultés actuelles de proposer la vocation à la vie consacrée. J’y ai écrit : « Notre société, et souvent la communauté chrétienne elle-même, n’a pas, de la vie religieuse, une connaissance suffisante qui lui permette d’en comprendre le sens et la valeur. Notre façon de vivre la vie consacrée a perdu sa visibilité et en bien des aspects semble indéchiffrable. C’est encore plus préoccupant en face de la présence croissante des laïcs dans l’Eglise et, pour nous, dans la mission salésienne » [76] .

Loin de nous affaiblir, ces difficultés, dont nous mesurons bien les conséquences, doivent nous stimuler et rendre notre engagement plus vigoureux. Dans ce contexte, me semblent plus que jamais opportunes les paroles de Jean Paul II dans son exhortation apostolique sur la Vie consacrée, à propos des difficultés et des perspectives des vocations : « Les nouvelles situations de pénurie doivent donc être abordées avec la sérénité de ceux qui savent qu’il est demandé à chacun plus l’engagement de la fidélité que la réussite » [77]. Il s’agit bien d’engagement de la fidélité ; fidélité au don de Dieu et fidélité au projet de Don Bosco.

Notre première disposition doit être la confiance dans le Seigneur et le recours à Lui. À ce propos, je rapporte ici ce que m’a écrit un confrère coadjuteur : « Aujourd’hui encore résonne le “Viens et suis-moi”. Il est toujours étonnant de constater que, même aujourd’hui, il y a des jeunes auxquels rien ne manquerait pour s’engager vers le sacerdoce, et qui choisissent pourtant d’être laïcs consacrés dans la Congrégation salésienne. C’est pourquoi, dans la pastorale des vocations, il faut croire à cette vocation, complète en soi, et en transmettre comme par osmose l’estime, sans la déformer ni la pousser vers le sacerdoce. Il faut se convaincre qu’il y a des jeunes qui ne s’identifient pas au modèle sacerdotal, alors qu’ils se sentent attirés par le modèle du laïc consacré. Quels sont les motifs d’un tel choix ? Toutes les motivations sont insuffisantes : au fond, il y a le mystère de la Grâce et de la liberté ».

Nombreux sont les moyens de présenter la vocation du salésien coadjuteur : raconter Don Bosco et l’histoire salésienne, présenter la vie actuelle de la Congrégation, mettre en contact, direct ou indirect, avec des modèles concrets, réfléchir au caractère laïque de la vocation.

Nous connaissons les conditions à assurer pour réveiller l’intérêt, pour animer, accueillir et accompagner les vocations.

Il est indispensable de faire connaître la vocation du salésien coadjuteur par une présentation spécifique et explicite, qui donne du relief à la vie consacrée selon le charisme original de Don Bosco et fasse comprendre qu’elle se réalise chez le coadjuteur et chez le salésien prêtre. Dans cette perspective, on indiquera les critères de discernement spécifique, pour éviter des décisions fondées sur des stéréotypes ou sur la simple absence des conditions requises pour la vocation au sacerdoce.

Il peut être opportun et parfois indispensable de faire cette présentation dans le cadre « ecclésial », où la vocation du chrétien laïc et par conséquent du religieux laïc – comme celle du salésien coadjuteur – est souvent peu connue, voire ignorée. Et cela même dans la Famille salésienne.

Je ne me souviens pas de vocations salésiennes solides qui n’aient pas eu les quatre caractéristiques suivantes : l’esprit et le goût de Dieu jusqu’à lui donner la primauté dans l’amour et l’organisation de la vie ; la fascination pour Don Bosco ; la passion pour la mission éducative et pastorale envers les jeunes ; le sens de la complémentarité fraternelle dans la communauté, sans complexes d’infériorité, bienveillante, tolérante et généreuse.

On dit souvent que la vocation du salésien coadjuteur, bien que complète en soi et significative, est peu visible, à propos surtout de sa vie de consacré, de sa qualité d’éducateur pasteur, de sa capacité d’animer et de communiquer les valeurs du charisme. Cette opinion interpelle chaque salésien et chaque communauté dans le contexte actuel et le nouveau modèle de fonctionnement.

Comment faire pour que les jeunes et les collaborateurs comprennent les motivations fondamentales qui inspirent notre vie et en constituent l’originalité, et qu’ils aient envie de suivre nos pas ? [78]. La réponse peut venir du souci de l’expérience personnelle vécue et de sa communication, de la qualité de la formation, de la valorisation des formes de « visibilité » qui expriment le mieux sa « signifiance » vécue et témoignée. Il faudra aussi être attentifs à certaines formes de « visibilité » réclamées par les Constitutions et les Règlements, comme la participation « responsable et effective » à la vie de la communauté locale, provinciale et mondiale, au choix des responsables du gouvernement, la présence dans les Chapitres et dans les équipes de formation et d’animation [79] .

Il est évident qu’une organisation et une présentation peu authentiques ne seront d’aucune utilité. L’intrication des personnes représentatives pour la pratique du Système préventif, la présence accueillante et contagieuse, l’engagement radical et visible à la suite du Christ, la priorité donnée à Dieu et à la charité sont, aujourd’hui plus que jamais, les mobiles ou les motivations de toute vocation religieuse. C’est une tromperie que de fonder l’appel de la vocation sur d’autres attraits. Seule une formation chrétienne robuste peut pousser à suivre le Christ. Et, comme toujours, c’est le dépositaire de ce don qui est le « premier » responsable pour le faire connaître. La vocation se communique par la proximité et le contact direct, comme par contagion. C’est ainsi que cela s’est passé avec les hommes charismatiques de toujours, et il en sera toujours ainsi pour la beauté de cette vocation. Plus convaincus et sereins seront les confrères dans leur vie en Dieu, plus ils seront capables d’en attirer l’un ou l’autre à leur suite.

Il est utile que nos centres spirituels et de formation permanente organisent des rencontres et des cours pour étudier les profils de vocation – laïque et sacerdotale – qui composent notre communauté et sont les moteurs de notre mission, selon leur spécificité. Ces études, utiles pour une connaissance approfondie et mise à jour de notre vocation, encouragent certainement une pastorale efficace des vocations. J’ai demandé en particulier à la Province du Moyen-Orient et au centre de Cremisan de susciter des initiatives de ce genre : la perspective biblique qui le caractérise – sur la Terre qui a connu l’expérience de la Parole de Dieu faite chair – peut ouvrir des horizons significatifs.

 

Intercession d’Artémide Zatti et fécondité de la vocation : un témoignage particulier

 

Il ne sera certainement pas inutile d’écouter quelqu’un qui a fait l’expérience de l’intercession efficace d’Artémide Zatti, précisément à propos de la vocation du laïc consacré et qui a eu la délicatesse de nous raconter cette expérience. Il s’agit de Son Ém. le Cardinal Jorge Mario Bergoglio, aujourd’hui archevêque cardinal de Buenos Aires, et Provincial des jésuites à l’époque où il nous a communiqué le témoignage suivant.

Je transcris ici le texte de la lettre écrite au P. Cayetano Bruno, sdb, datée du 18 mai 1986 à Buenos Aires.

« Cher Père Bruno. Pax Christi ! Dans votre lettre du 24 février, vous me demandiez d’essayer d’écrire quelque chose sur l’expérience que j’ai vécue avec M. Zatti (dont je suis devenu un grand ami), en rapport avec les vocations de confrères coadjuteurs. [...]

« Nous connaissions une très grande pénurie de confrères coadjuteurs. Je me réfère à l’année 1976, au cours de laquelle j’ai eu connaissance de la vie de M. Zatti. Cette année-là, le confrère coadjuteur le plus jeune avait 35 ans, était infirmier et devait mourir quatre ans plus tard d’une tumeur au cerveau. Celui qui le suivait en âge avait 46 ans, et celui qui venait après en avait 50. Les autres étaient tous très âgés (beaucoup continuaient à travailler effectivement comme rameurs, malgré leurs 80 ans). Ce “cadre démographique” des confrères coadjuteurs dans la Province argentine poussait un bon nombre à penser qu’il pouvait s’agir d’une situation irréversible, et qu’il n’y aurait pas d’autres vocations. Certains s’interrogeaient même sur “l’actualité” de la vocation du confrère coadjuteur dans la Compagnie, vu qu’en raison des faits, il semblait qu’elle était en voie de disparition. En outre, on faisait en divers endroits des efforts pour définir une “nouvelle image” du confrère coadjuteur et voir s’il était possible par là d’obtenir une demande plus forte de jeunes qui suivraient cet idéal.

« D’autre part, le Père général, Pedro Arrupe, S.J., insistait fortement sur la nécessité du confrère coadjuteur pour l’ensemble de la Compagnie. Il allait jusqu’à dire que la Compagnie n’était plus la Compagnie sans les confrères coadjuteurs. Les efforts déployés par le Père Arrupe sur ce terrain ont été énormes. La crise ne touchait pas seulement l’une ou l’autre Province, mais toute la Compagnie (en fait de vocations de coadjuteurs).

« En 1976, je crois que c’était aux environs de septembre, lors d’une visite canonique aux missionnaires jésuites du nord de l’Argentine, je m’arrêtai quelques jours à l’archevêché de Salta. Là, entre deux bavardages de fin de repas, Mgr Pérez me raconta la vie de M. Zatti. Il me donna aussi à lire sa biographie. Son profil quasi parfait de coadjuteur retint mon attention. À ce moment, je sentis que je devais demander à Dieu, par son intercession, de nous envoyer des vocations de coadjuteurs. Je fis des neuvaines et je demandai aux novices d’en faire aussi. [...]

« À Salta, à diverses occasions, j’eus l’inspiration de recommander à Dieu et à la Madone du Miracle, l’augmentation des vocations dans la Province (en général, et pas spécialement de coadjuteurs, ce que je fis avec M. Zatti). En outre, je fis une promesse : que les novices iraient en pèlerinage à la fête de N.-D. du Miracle si nous atteignions les 35 novices (ce qui eut lieu en septembre 1979).

« Je reviens à la demande de vocations de coadjuteurs. En juillet 1977 est entré le premier jeune coadjuteur (il a aujourd’hui 32 ans). Le 29 octobre de cette année est entré le deuxième (actuellement 33 ans) ».

La lettre continue en présentant année par année la liste de seize autres coadjuteurs, entrés entre 1978 et 1986. Puis elle poursuit :

« Depuis le moment où nous avons commencé à prier M. Zatti, sont entrés dix-huit jeunes coadjuteurs qui persévèrent et cinq autres qui ont quitté au cours du noviciat ou du juvénat. En tout donc, vingt-trois vocations.

« Les novices, les étudiants et les jeunes coadjuteurs ont fait plusieurs fois la neuvaine en l’honneur de M. Zatti, pour demander des vocations de coadjuteurs. Moi-même je l’ai faite. Je suis convaincu de son intercession dans le problème, vu que ce nombre de nouveaux coadjuteurs est un cas exceptionnel dans la Compagnie. En reconnaissance, dans les 2e et 3e éditions de la Dévotion au Sacré-Cœur, nous avons ajouté la neuvaine pour demander la canonisation de M. Zatti.

« Un fait intéressant est la qualité de ceux qui sont entrés et ont persévéré. Ce sont des jeunes qui veulent être des coadjuteurs comme le voulait saint Ignace, sans qu’on « leur dore la pilule ». Pour nous la vocation de confrère coadjuteur est très importante. Le Père Arrupe disait que, sans eux, la Compagnie n’était plus la Compagnie. Ils ont un charisme spécial qui se nourrit dans la prière et le travail. Ils font du bien à tout le corps de la Compagnie [...]. Ils sont pieux, joyeux, travailleurs, en bonne santé. Ils sont très énergiques et conscients de la vocation à laquelle ils ont été appelés. Ils se sentent la responsabilité spéciale de prier pour les jeunes étudiants jésuites qui se préparent au sacerdoce. En eux, on ne constate pas de “complexes d’infériorité” pour le fait de ne pas être prêtres ; il ne leur vient pas non plus à l’idée d’aspirer au diaconat etc. Ils savent quelle est leur vocation et ils la veulent ainsi. C’est salutaire et ça fait du bien.

« Voilà dans ses grandes lignes l’histoire de ma relation avec M. Zatti sur le problème des vocations de confrères coadjuteurs dans la Compagnie de Jésus. Je répète que je suis convaincu de son intercession, parce que je sais combien nous avons prié en le prenant comme avocat.

« Rien d’autre pour aujourd’hui. Je suis votre affectionné en Notre Seigneur et sa Très Sainte Mère.

« Jorge Mario Bergoglio, S.J. »

Voilà un magnifique encouragement à demander, nous aussi, l’intercession d’Artémide Zatti pour amener de bonnes et saintes vocations de salésiens coadjuteurs.

 

Conclusion : notre vocation à la sainteté

 

Chers confrères, préparons-nous à accueillir la grâce et le message que l’Eglise nous envoie à travers le témoignage de sainteté salésienne de ce confrère coadjuteur.

La figure d’Artémide Zatti constitue un stimulant et une inspiration à nous ouvrir à de nouveaux terrains pastoraux, aujourd’hui urgents, et surtout à repenser avec générosité et largeur de vue la présence du salésien coadjuteur, caractérisée par les traits suivants :

– Le désir absolu de rester et de travailler avec Don Bosco, selon le Da mihi animas ;

– Le vécu d’une consécration totale, qui s’exprime le plus directement et le plus fortement dans la participation à la mission communautaire et dans l’amour fraternel ;

– Le développement serein et constamment mis à jour de sa préparation professionnelle comme moyen de faire le bien.

L’événement de sa béatification, qui le propose comme modèle particulier à notre Famille et à l’Eglise, souligne un point fondamental de notre vie de consacrés au début du troisième millénaire : la priorité donnée à la dimension spirituelle de l’existence, nouveauté et prophétie portées par l’Incarnation, qui s’exprime par une charité capable d’accomplir des actes qui dépassent l’homme. Il s’agit de la principale forme prophétique du christianisme : provoquer l’étonnement par le choix radical de l’amour, contester sans peur toute ambiguïté, agir résolument contre le mal, qui humilie les personnes. Le besoin d’aujourd’hui n’est peut-être pas de fonder un grand nombre d’institutions (éducatives formelles), mais de revoir le message transmis par notre vie personnelle et communautaire, comme « bonne nouvelle » (évangile) déployée dans le temps [80], et prolongement de la vie et de l’action de Jésus. En un mot, notre sainteté !

 

Je ne puis conclure sans dire un mot de la présence et du rôle de Marie Auxiliatrice dans la vocation et le parcours de sainteté d’Artémide Zatti.

« Je crois, déclare un témoin, que le serviteur de Dieu sentait comme pas un la dévotion à Marie Auxiliatrice » [81]. Nous lisons aussi dans la Positio : « Pour comprendre avec quel cœur il aimait Marie, il faut parcourir ses lettres, où il conseille à sa famille de recourir à Marie (S., p. 2-3 etc.), où il affirme que s’il est dans la Congrégation, c’est à Elle qu’il le doit (S. p. 17), où il reconnaît qu’il doit la vie à la Madone (S. p. 33), et où, à chaque passage, il demande son aide et son intercession (S. p. 15, p. 16, p. 20 etc.) » [82] .

Effectivement, comme nous l’avons vu, c’est à la Sainte Vierge qu’il a attribué sa guérison de la phtisie et c’est pour cela qu’il s’est consacré à Dieu pour le servir dans les malades et les pauvres, toute sa vie. Tous les jours il l’honorait par la récitation du chapelet, y compris tandis qu’il parcourait à vélo les rues de Viedma et, tous les jours, il faisait réciter le chapelet aux malades. Caractéristique aussi son bonjour marial en entrant dans les maisons : « Ave Maria purissima » [83] .

Il y a beaucoup de signes qui témoignent de la présence de Marie, constamment ressentie, qui soutenait le serviteur de Dieu dans sa mission et où il puisait la foi qui l’animait et la charité de bon Samaritain au service des nécessiteux. En Artémide Zatti s’est réalisé de façon extraordinaire, comme cela doit se faire aussi en nous, ce que disent nos Constitutions : « Marie Immaculée et Auxiliatrice nous éduque à la plénitude de la donation au Seigneur et nous remplit de courage au service de nos frères » [84] .

Chers confrères, que la Vierge Marie, notre Mère et Auxiliatrice, soutienne la marche de chacun de nous et de toute la Congrégation sur les routes de la sainteté salésienne, pour le bien des jeunes auxquels nous sommes envoyés.

C’est aussi le souhait le plus beau en vue du CG25.

Votre tout dévoué en Don Bosco.

 

Juan Vecchi