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« C’est maintenant le temps favorable »

LETTRES DU RECTEUR MAJEUR - JUAN VECCHI

 

« C’EST MAINTENANT LE TEMPS FAVORABLE » [1]

 

1.      LES VOCATIONS : UN POINT QUI DONNE À RÉFLÉCHIR – Un moment fécond. – En syntonie avec l’Eglise. – L’orientation des vocations dans notre renouveau pastoral. – Une nouvelle approche.

2.      LA COMMUNAUTÉ SALÉSIENNE : ESPACE D’EXÉRIENCE ET PROPOSITION DE VOCATION. – La logique du « Viens et vois ». – L’impact de la vie de la communauté sur les vocations. – L’action pastorale de la communauté. – Accompagner. – Quelques terrains où porter surtout notre attention – L’ange porta l’annonce à Marie.

Rome, 8 septembre 2000

Fête de la Nativité de Marie

Très chers confrères,

Il ne m’est pas possible de commencer cette lettre sans vous adresser de tout cœur un mot de remerciement pour votre proximité fraternelle et votre prière à l’occasion de l’épreuve que le Seigneur a décidée pour moi.

Il a voulu qu’il en résulte une plus grande union fraternelle dans la Congrégation et dans la Famille salésienne, et une connaissance de la part de tous de notre confrère coadjuteur Artemide Zatti, pour la béatification de qui toutes les conditions sont déjà remplies. Nous le verrons donc bientôt sur les autels.

Ma lettre veut continuer le thème du Chapitre sur la présence et sur la vie de la communauté salésienne, pour vous aider dans vos réflexions dans les Chapitres provinciaux et, plus tard, dans le Chapitre général ;

Nous avions déjà observé trois dimensions où la communauté salésienne doit se qualifier et se présenter de façon visible dans son milieu : la vie fraternelle, le témoignage des valeurs évangéliques, l’accueil des jeunes et des pauvres.

 

1.      LES VOCATIONS : UN POINT QUI DONNE À RÉFLÉCHIR

Parmi les thèmes auxquels la Congrégation s’est montrée très sensible au moment de la consultation sur le thème du prochain Chapitre général, figure aussi celui de notre capacité de susciter des vocations. C’est à bon droit. Il a toujours été considéré comme un point qui qualifie notre témoignage. C’est pourquoi le CG24 a repris abondamment avec diverses accentuations les thèmes suivants :

– Notre formation pour discerner les vocations [2];

– La promotion unitaire des vocations dans la Famille salésienne [3];

– La communauté salésienne capable de promouvoir la vitalité du charisme et le dynamisme de la vocation, parce qu’elle le vit avec profondeur, conscience et radicalité [4],

– La recommandation d’un accompagnement qui propose à nouveau les motivations de la vocation dans la communauté éducatrice et pastorale (CEP) [5].

C’était donc une matière qui attirait l’attention et qu’il faut reprendre.

Avec plus de clarté et de détermination le CG23 avait indiqué les vocations comme un terrain incontournable de notre travail dans notre cheminement de foi avec les jeunes [6] et comme une dimension qualifiante de la spiritualité salésienne des jeunes [7].

Dans le thème du CG25, qui traite de façon spécifique la vie et la mission de nos communautés, nous voulons évaluer les conditions de vie et d’action qui peuvent favoriser une expérience joyeuse et encourageante de la vocation, une façon de vivre qui soit un témoignage et une prophétie, un milieu qui devienne un appel à la vocation pour tous ceux qui se sentent attirés par l’esprit et la mission de Don Bosco.

En effet, le souci des vocations a été une des pistes qui ont conduit à choisir le thème du Chapitre. D’une certaine façon, la crise des vocations à la vie consacrée, dont nous faisons l’expérience dans une bonne partie de la Congrégation et de l’Eglise, est « une cure » salutaire, dans le sens qu’elle nous oblige à évaluer :

– la qualité de notre vie personnelle et communautaire,

– la signification de nos structures et de notre organisation,

– notre possibilité d’être encore significatifs et d’avoir quelque chose à proposer aujourd’hui.

Les jeunes ont besoin de témoins, de personnes et de milieux qui montrent, par l’exemple, les possibilités d’organiser la vie selon l’Evangile dans notre société. Ce témoignage évangélique constitue le premier service éducatif à leur offrir, la première parole d’annonce de l’Evangile.

Cette lettre veut apporter une contribution à l’évaluation demandée aux Provinces. Les points qu’elle va présenter ont ainsi pour but d’éclairer et d’encourager tout ce qui se fait déjà, de stimuler chaque communauté et chaque confrère à travailler personnellement à témoigner de leur vocation et à la proposer, d’ouvrir les horizons afin que notre pastorale ne se contente pas de simples propositions génériques et superficielles de travail pour les vocations, ni ne se réduise à chercher hors de nos milieux des candidats à la vie salésienne.

Le thème des vocations s’est souvent révélé une question primordiale ou une préoccupation dans les dialogues que j’ai faits avec les confrères au cours de mes visites. C’est qu’en effet nous avons peur de nous éteindre dans de vastes régions du monde nord-occidental, où se constatent chaque année la diminution, le vieillissement et la rareté des entrées. Mais c’est peut-être aussi parce que l’infécondité des vocations manifeste de façon spectaculaire le peu de force d’attraction de nos communautés, ainsi que le bas niveau de profondeur de la vie chrétienne que nous proposons aux jeunes.

Les questions des confrères portaient toujours, en particulier, sur la fécondité des vocations dans chaque partie du monde : sur les possibilités d’avoir encore des vocations à la vie consacrée dans les milieux fortement laïcisés et aisés, marqués par la liberté, par les multiples occasions offertes aux jeunes, par des projets temporaires de vie ; sur les conditions requises pour assurer l’authenticité et la persévérance dans les contextes marqués par la religiosité populaire, une situation démographique encore abondante ou peu de perspective de vie pour les jeunes. Beaucoup ont demandé, pour le prochain Chapitre, d’introduire ce point de vue dans la réflexion sur la communauté.

C’est d’ailleurs dans la ligne de ce qu’affirment nos Constitutions, qui inscrivent la promotion des vocations parmi les finalités de notre mission : « Fidèles aux tâches que Don Bosco nous a transmises, nous sommes évangélisateurs des jeunes, spécialement des plus pauvres ; nous prenons un soin particulier des vocations apostoliques » [8].

Au chapitre qui parle de nos principaux destinataires, l’article 28 le confirme : « En réponse aux besoins de son peuple, le Seigneur ne cesse d’adresser des appels à le suivre et de prodiguer les dons les plus variés pour le service de son Royaume. Nous sommes persuadés que beaucoup de jeunes sont riches de ressources spirituelles et présentent des germes de vocation apostolique. Nous les aidons à découvrir, à accueillir et à mûrir le don de la vocation, qu’elle soit laïque, consacrée ou sacerdotale, pour le bien de toute l’Eglise et de la Famille salésienne. Avec la même attention, nous prenons soin des vocations d’adultes [9].

Tout salésien doit donc découvrir et accompagner des vocations. C’est une des finalités principales de toute communauté. Il faut donc examiner dans une évaluation si cette prescription des Constitutions oriente l’action de chaque communauté dans les différentes Provinces et inspire l’action de chaque confrère. Ou si, au contraire, sur la vocation et sur les routes qui rendent possible une décision évangélique nous sommes si peu instruits et attentifs que nous n’arrivons pas à conduire « notre pastorale » à son point de maturité.

Cela résume l’expérience et la préoccupation de Don Bosco. Il ne cessait de penser activement aux vocations. Il suffit de considérer deux faits. Le premier est son initiative de créer la section des étudiants au Valdocco, précisément pour favoriser ceux qui, par leur bonté d’âme et leurs capacités intellectuelles, donnaient des signes de vocation à l’état ecclésiastique. Les travaux d’étude, mais surtout l’intensité de la vie de piété et la relation personnelle avec Don Bosco devaient porter à développer les germes qui s’étaient manifestés dans les premières rencontres.

Le deuxième fait est le cortège de prêtres et de religieux issus de l’Oratoire : Don Bosco lui-même en présente avec joie et fierté les statistiques comme signe de la bonne formation chrétienne de ses jeunes. Nous transcrivons des Memorie Biografiche : « En effet, en 1883, avec le P. Dalmazzo, nous avons entendu Don Bosco s’écrier : “Je suis content ! J’ai fait établir avec soin des statistiques, et il se fait que plus de deux mille prêtres sont sortis de nos maisons et sont allés travailler dans les diocèses. Rendons grâce à Dieu et à sa Très Sainte Mère, qui nous ont fourni en abondance tous les moyens de faire ce bien.”

Mais son calcul n’était pas terminé. Cinq cents autres de ses jeunes gens s’inscrivirent dans le clergé avant sa mort ; et ensuite, dans les années qui suivirent son départ de ce monde, d’autres, dont il avait soigné la vocation, choisirent pour eux le saint ministère. Ajoutons ceux qui, de bien des maisons filles, passèrent au séminaire. N’omettons pas tous ceux qui, sur son conseil, allèrent repeupler les maisons religieuses, et il n’y a pour ainsi dire pas en Italie d’ordres ni de congrégations sans prêtres qui aient été un jour fils de Don Bosco. Il ne faut pas non plus lui nier le mérite indirect d’avoir accru de nouvelles forces l’armée du catholicisme. On peut dire que ce fut à son exemple, et parfois à sa demande et avec sa coopération, que se sont ouverts et entretenus les petits séminaires. C’est de lui que plusieurs directeurs de ceux-ci et des grands séminaires, venus le consulter, apprirent la façon de former les élèves par une assistance affectueuse et paternelle, par la piété et surtout la communion fréquente, condition indispensable pour persévérer dans la vocation, si bien qu’il en résulta de grands avantages pour le clergé de leurs diocèses. […] D’autres preuves de notre affirmation nous les trouverons le long de son histoire. Si nous les unissons à celles que nous avons présentées, nous pouvons déduire qu’elle est proche de la vérité l’affirmation que Don Bosco aurait formé six mille prêtres » [10].

De l’école de Don Bosco sont issus un Rua, un Cagliero, un Dominique Savio et bien d’autres. Aujourd’hui, les salésiens sont convaincus que, dans les divers contextes, lorsqu’ils soignent bien la pastorale et le cheminement de formation chrétienne, la fécondité des vocations mesure leur capacité de communiquer une connaissance suffisante et un amour du Christ qui poussent à l’imiter et à le suivre. Et d’autre part, il apparaît qu’il n’est pas dans l’optique salésienne de penser que les vocations seraient à chercher dans d’autres contextes ou par le travail de ceux qui en seraient spécialement chargés, tandis que les communautés ne devraient s’occuper que des « services », fussent-ils en faveur des plus pauvres.

Un moment fécond

Il y a beaucoup de points de départ possibles pour bien comprendre le fait de la vocation. Dans l’Ecriture sainte, nous trouvons des paradigmes qui montrent bien la part de Dieu, qui ne manque jamais, et les conditions de la réponse de l’homme ou de la femme.

La Bible a des pages pour les temps difficiles pour les vocations ou de stérilité. Alors Dieu, garant du salut, parle directement au cœur des personnes pour assurer la mémoire de son alliance. J’aime rappeler l’épisode de Samuel. À une époque de décadence de l’institution religieuse, où l’attention du peuple se fixait sur l’effort de guerre, au point d’avoir même oublié la fonction des prophètes, il reçoit directement l’appel de Dieu pendant la nuit. Les modèles d’identification n’existaient pas, les demandes et les besoins du peuple n’étaient pas religieux. Et pourtant Dieu parle directement au cœur du jeune, pour faire de lui son témoin et son porte-parole.

Dans cette lettre je désire rappeler votre attention sur le fait que nous sommes peut-être en train de vivre une phase de possibilités privilégiées pour les vocations, si cependant notre amour pour Jésus arrive à s’exprimer et à se communiquer.

Dans le contexte du jubilé, nous avons vécu deux événements qui nous font penser à l’ouverture intérieure des jeunes à Jésus et à la force exercée sur eux par le visage et le projet du Christ.

Le premier dans l’ordre chronologique a été le Forum 2000 du Mouvement salésien des jeunes. Tandis que je me trouvais au Colle Don Bosco, un jeune a adressé au Recteur majeur une question explicite : « Du Mouvement salésien des jeunes et en particulier des animateurs, ne sort-il pas des vocations pour le sacerdoce et la vie consacrée ? ».

La réponse du Recteur majeur a été qu’il a certes donné des vocations, mais qu’il est vrai aussi que cette dimension de la spiritualité salésienne des jeunes n’a pas été suffisamment cultivée : l’annonce, la proposition, l’invitation et l’accompagnement personnel de ceux qui montrent des aptitudes, des signes ou des premiers désirs. Dans son message pour le cheminement du MSJ en 2000, le Recteur majeur a précisément voulu introduire cet aspect. Vous pouvez le lire dans ce numéro des Actes.

Le deuxième événement a été la Journée mondiale de la jeunesse à Rome. Dans l’homélie qu’il a prononcée au cours de la célébration eucharistique, le Pape a exhorté les jeunes à penser aussi à la possibilité de donner toute sa vie dans le ministère sacerdotal et dans la vie consacrée : « Puissiez-vous avoir toujours, dans chaque communauté, un prêtre qui célèbre l’Eucharistie ! C’est pourquoi je demande au Seigneur que fleurissent parmi vous de nombreuses et saintes vocations au sacerdoce » [11]. Et plus loin, il a encore rappelé : « Que de la participation à l’Eucharistie, en particulier, jaillisse une nouvelle floraison de vocations à la vie religieuse, afin d’assurer dans l’Eglise la présence de forces fraîches et généreuses pour la grande tâche de la nouvelle évangélisation ! » [12]

Les conversations individuelles avec les jeunes ont fait apparaître combien la pensée de suivre radicalement le Christ se présente à leur esprit. Mais souvent ils ne se trouvent pas prêts à une réponse et, comme cela a déjà été dit d’autres fois, ils ne se sentent pas sûrs de pouvoir réellement trouver des espaces à la mesure de leurs attentes, où réaliser une telle vocation pour toute la vie.

La jeunesse présente aux deux événements ne représentait certes pas toute la jeunesse du monde, même catholique. Au Forum 2000 en particulier, c’était des jeunes choisis. Mais ce sont précisément ces jeunes qui offrent un espace de dialogue pour une vocation qui engage et qui ont reconnu qu’un tel dialogue n’a pas toujours été fait avec eux.

Nous vivons peut-être un « temps nouveau », où est capital d’adapter l’image, le langage et la proposition de la pastorale des vocations

Je ne veux pas répéter ici la doctrine théologique sur la vocation, ni même décrire les conditions sociologiques et religieuses de certaines zones où semblent se concentrer les difficultés. Nous les avons déjà entendues en suffisance. On a dit avec raison qu’il faut passer de l’analyse aux propositions.

Il y a un fait qui doit nous faire réfléchir. Dans des régions qui se disent difficiles, vivent ensemble des communautés, des centres de spiritualité ou des mouvements ecclésiaux qui attirent fortement, et d’autres communautés ou œuvres qui n’arrivent pas à éveiller le désir de s’unir à l’expérience que les jeunes ont pourtant devant les yeux.

Même dans les régions encore fertiles, il y a des différences entre les « genres » de jeunes et d’enfants qui sont attirés par notre vie, et leur tenue une fois qu’ils entrent dans les communautés : il s’agit de l’authenticité de leurs motivations, de leur formation spirituelle chrétienne, de leur projet de vie en Christ, de la foi qu’ils ont intériorisée.

Nous devons penser sérieusement cet aspect. Comme pour d’autres congrégations et ordres religieux, les vocations constituent effectivement le problème principal de notre Congrégation. Les terrains de travail sont abondants sur tous les continents : le plus facile est de les repérer et de les énumérer. Pour répondre aux besoins des nombreux fronts, la collaboration des laïcs est en route et augmente. La dynamique d’animation est pratiquée partout. Mais sans personne pour témoigner à fond du charisme, rien de cela ne bouge !

« Priez le Seigneur, parce que la moisson est abondante, et les ouvriers peu nombreux » [13]. Cette phrase de Jésus s’applique plus que jamais à ce moment de l’histoire.

Le Seigneur nous donne une nouvelle opportunité, mais nous demande en même temps de nous purifier, d’insister sur l’essentiel, de savoir nous mettre en contact vivant avec le Christ, et pas seulement de nous engager dans des amitiés personnelles ou des prestations de service.

En syntonie avec l’Eglise.

 

Il s’est tenu à Rome, du 5 au 10 mai 1998, un congrès sur la pastorale des vocations en Europe. Le document de travail préparatoire relevait avec le plus d’objectivité possible la situation quantitative et qualitative des vocations, ainsi que la conscience des Eglises en fait de vocation, et les façons de faire la pastorale et de proposer la vocation qu’elles ont développées.

Le document s’arrêtait naturellement sur les conditions humaines, sociales et religieuses des jeunes, mais recueillait aussi les signaux positifs, les ressources actuelles, les germes d’une saison nouvelle qui demande de la sagacité de la part de toutes les communautés, en particulier des éducateurs.

À la fin des travaux a été publié un rapport final vraiment nouveau et plein de propositions.

Un travail analogue s’est fait en Amérique et, à la fin de février, la congrégation pour l’éducation chrétienne a publié un numéro de la revue Seminarium sur la situation des vocations dans l’avenir. Pour ce numéro, il avait été demandé au Recteur majeur des salésiens un article intitulé « Pastorale des jeunes et orientation des vocations » [14], un signe de l’appréciation accordée à notre expérience.

De notre côté, nous avons consacré un long temps à étudier la Ratio, qui englobe aussi le prénoviciat et les critères de discernement pour l’acceptation.

Je dirais qu’il est inutile de le dissimuler : les vocations constituent un problème brûlant ! Cependant, l’intention générale des congrès est de « promouvoir l’espérance ». Tel est le ton des documents préparatoires ; telle fut aussi l’atmosphère des congrès. Nous avons confiance que Dieu continuera à susciter des prophètes et des hommes selon son cœur.

L’Union des supérieurs généraux des ordres et des congrégations religieuses a voulu mettre au point la réflexion sur les possibilités et les conditions pour proposer aujourd’hui la vocation et favoriser la maturation des candidats à la vie consacrée, en particulier là où la dimension religieuse semble avoir peu d’importance dans la société et n’avoir qu’une valeur subjective.

Tout cela a permis de se faire une vision générale des nouvelles conditions dans lesquelles naissent et se développent les vocations [15]. Certaines régions connaissent l’épreuve de la stérilité, comme Sara, ou comme Anne, la mère de Samuel. Mais il est ridicule de décréter sa propre extinction et de programmer simplement le passage de son héritage charismatique à d’autres, par exemple aux laïcs, et de se bloquer dans la culture séculière pour proposer d’y vivre en chrétien et de suivre le Christ !

Si le Christ a été pour nous un sens et un chemin, si notre expérience avec Lui a été heureuse, il vaut mieux, comme l’a fait Abraham, supplier Dieu pour qu’un fils assume la descendance, et travailler à le susciter. Il est nécessaire, a-t-on dit, de convoquer et de provoquer aussi, et de recommencer à présenter, dans leur réalité paradoxale, les parcours d’une existence conforme à l’Evangile, comme les béatitudes, la croix et la liberté de se réaliser en Dieu.

L’orientation des vocations dans notre renouveau pastoral.

Au cours de ces dernières années, la Congrégation a développé une réflexion sur l’orientation de l’éducation des jeunes à la foi. Elle en a vu la dimension fondamentale et qualifiante dans l’orientation des vocations [16]. Nous voulons aider les jeunes à se situer devant leur avenir dans un esprit de disponibilité et de générosité, les disposer à écouter la voix de Dieu et les accompagner dans la formulation de leur projet de vie.

Dans cette tâche, nous privilégions quelques aspects qui s’appuient et se complètent les uns les autres : offrir une orientation à tous les jeunes dans notre travail éducatif ; veiller sans cesse à découvrir et à accompagner, par des activités différenciées et appropriées, des vocations d’engagement particulier dans la société et dans l’Eglise ; être attentif aux vocations de service de l’Eglise (vocations pour les diocèses, pour d’autres instituts religieux) et à celles de la mondialité (vocations missionnaires, également laïques) ; nous sentir particulièrement responsable du charisme salésien sous ses multiples formes, pour discerner et entretenir les semences de vocation salésienne tant consacrée que laïque, présentes chez les jeunes.

Nous avons la conviction de donner un grand trésor à l’Eglise lorsque nous procurons une bonne vocation. Peu importe que cette vocation aille au diocèse, aux missions ou dans une maison religieuse. Elle est toujours une ressource mise à la disposition de l’Eglise et du Royaume [17].

La situation n’est pas facile. Le congrès « De nouvelles vocations pour une nouvelle Europe » [18]. a signalé quelques causes ou racines de la difficulté :

–        Une culture pluraliste complexe, sans fondement, qui tend à produire chez les jeunes une identité fragile ;

–        Une culture de la distraction qui risque de perdre de vue et d’étouffer les interrogations sur le sens de la vie ;

–         Une mentalité qui porte à penser que les possibilités de la vie doivent se consommer à la hâte ;

–         Le nomadisme dans les idées et les engagements, qui ne se préoccupe pas des références définitives d’orientation.

C’est pourtant dans ce contexte que l’Evangile doit se communiquer et se présenter comme une norme et une route.

Dans ces circonstances, nous cherchons à vivre dans une disposition de foi sereine, d’espérance et sans culpabilisations. Abraham était attristé de ne pas se voir accorder de descendance. Mais Dieu l’invite à sortir de sa petite cabane pour se placer sous la grande tente de Dieu, le ciel, et là, sous cet horizon élargi, à interpréter l’histoire pour croire en la promesse que, dans sa fidélité, Dieu est en train de lui préparer.

Cette disposition d’espérance doit aussi nous guider dans la lecture des signes des temps : la carence de vocations (un mal) peut s’interpréter comme une invitation à purifier nos intentions, comme une nécessité de nous centrer sur l’essentiel de la vie consacrée et de notre vocation spécifique dans la Famille salésienne.

Quand nous prions le Maître de la moisson, il est important que nous soyons poussés davantage par son Royaume et le désir que s’accomplisse sa volonté, que par la nécessité ou l’angoisse d’avoir, pour chacune de nos œuvres actuelles, des successeurs qui prendront notre place dans les nombreux projets apostolique que nous animons.

Entre temps, parmi les jeunes, dans la Famille salésienne et parmi les gens, répandons une culture des vocations. Ce terme a été lancé par le Pape [19]. Nous l’avons approfondi aussi par après [20]. Il s’agit de promouvoir une façon de vivre et d’organiser les options personnelles face à l’avenir selon un ensemble de valeurs comme la gratuité, l’accueil du mystère, la disponibilité à se laisser appeler et mobiliser, la confiance en soi et dans le prochain, le courage d’avoir de grands rêves et de grands désirs. Il faut en outre offrir des réalisations éducatives dans la ligne des valeurs proposées.

Cette culture devient aujourd’hui le premier objectif de la pastorale des vocations, ou peut-être de la pastorale en général, affirme le document final du Congrès sur les vocations en Europe [21].

Une nouvelle approche.

Ce chemin de réflexion et les réalisations en cours révèlent chez les jeunes une disponibilité encore vivante à faire l’expérience de Dieu, et font entrevoir de nouvelles dimensions et de nouveaux éléments importants pour l’éclosion et le développement des vocations.

Il s’y présente surtout le nouveau sujet destinataire et interlocuteur principal du travail pour les vocations : c’est surtout le jeune adulte, tant à cause de la prolongation de l’obligation scolaire, que de l’âge plus élevé où se décide l’état de vie. Pour nous, il est important d’introduire des éléments de vocation à tout âge, mais nous avons un terrain privilégié parmi les animateurs, les volontaires, les jeunes collaborateurs, les universitaires et les élèves des classes terminales.

Cette nouveauté en entraîne une autre qui nous concerne de très près : le travail d’éducation chrétienne et d’orientation des vocations pour ces jeunes adultes est beaucoup plus exigeant et spécifique. Ils n’entrent pas dans une équipe de travail ou de service. S’il s’agit de faire un travail laïque, même gratuit, ils savent qu’ils peuvent disposer d’autres espaces et d’autres structures de volontariat. Ce qui détermine leur orientation, c’est la vision et le sens de la vie. Ils ne se décident à suivre Jésus que s’ils sont attirés par Lui et s’ils ont appris la vie qu’Il propose.

Nous sommes, a-t-on dit, à une époque de « religion sauvage ». Il est nécessaire de faire sentir aux jeunes la grande nouveauté de Jésus Christ, l’au-delà et pas seulement le plaisir de la gratuité à temps limité. Pour l’appel des vocations, il est inutile que le groupe dissimule qu’il s’est constitué au nom du Christ. Il vaut mieux que nous déclarions ouvertement, par nos paroles et nos œuvres, l’option qui a été la nôtre et la joie avec laquelle nous la vivons.

Dans le livre des Actes nous lisons que, tandis que la communauté des disciples du Christ donnait les nouveaux signes typiquement chrétiens, le Seigneur y faisait entrer ceux qui étaient appelés au salut [22]. Les deux choses sont nécessaires et complémentaires : la voix ou la grâce du Seigneur et les signes de la communauté.

Quelques idées fréquentes dans les conversations dont je vous ai parlé au début, ainsi que dans les réalisations menées par les Provinces, peuvent aussi aider réfléchir sur la capacité de nos communautés à éveiller des vocations. Les voici.

1. La vocation est un attrait. Si le charisme et la vie de ceux qui en sont aujourd’hui les porteurs et les représentants ne sont pas, pour ainsi dire, fascinants, il manque les conditions pour susciter des disciples. Cela était déjà arrivé avec Jésus. Les apôtres lui sont restés liés à cause d’une admiration peu ordinaire ; ils avaient perçu la bonté qui se dégageait de Lui et alors ils lui ont demandé : « Où demeures-tu ? » [23] Puis ils restèrent avec lui.

À la réunion des Supérieurs généraux, divers instituts ont présenté des réalisations qui avaient suscité de l’intérêt chez les jeunes : des communautés ouvertes et accueillantes, des frontières de mission audacieuses et nouvelles, et des formes de vie consacrée exprimant la primauté de Dieu.

J’insiste encore sur l’authenticité et le caractère communautaire des expériences de Dieu, en particulier celles qui sont proches des jeunes « religieux » d’aujourd’hui, même s’ils doivent comprendre les conditions quotidiennes de notre relation avec le Père à la lumière de l’événement de l’Incarnation, en se libérant de la fascination momentanée de l’extraordinaire.

2. La vocation est un appel et une grâce ; nous n’avons pas la possibilité de l’inspirer ni de la faire naître. L’initiative est de Dieu. C’est une constante dans les vocations bibliques et Jésus le répète : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis » [24]. Il est nécessaire de prier et de travailler, d’accueillir et de remercier, même pour une seule vocation, d’observer et de découvrir. Dans ce sens nous ne nous plaignons pas, mais nous adressons notre reconnaissance à Dieu pour les cinq cents jeunes environ qui, cette année encore, sont entrés dans nos noviciats.

3. La vocation est un cheminement étroitement lié à la maturation dans la foi, dans un dialogue avec Dieu qui dure toute la vie. La condition fondamentale pour qu’elle apparaisse est de développer la vie chrétienne sous tous ses aspects : vérité, mœurs, prière. Les vocations de caractère « sociologique » ont presque disparu. Une forte personnalisation de la foi et une vie rattachée intérieurement au Christ sont indispensables pour que mûrissent des résolutions selon la parole de Dieu. Vous rappelez-vous le dialogue du jeune homme riche avec Jésus ? Non, il ne suffit pas d’être honnêtes. Il s’agit de saisir de mystérieuses dimensions de notre existence.

4. Chacun fait l’expérience de cet appel, parce que Dieu a un projet pour chacun. Il est nécessaire que tous en prennent conscience. Il nous revient d’aider chacun à développer sa propre vocation selon un programme approprié : pour la vie laïque, le sacerdoce, la vie consacrée et pour la sécularité consacrée. Il est de toute façon vrai que l’accompagnement vers le sacerdoce et la vie consacrée constitue un aspect spécifique, et qu’il ne faut pas tout diluer en parlant de façon générique de la vocation.

5. Il faut un travail direct et explicite pour les vocations à une consécration ou à un service particuliers. Elles ne surviennent pas spontanément, même pas dans les milieux religieux. Même parmi les jeunes catéchisés, les modèles de vocations ecclésiales sont peu connus. C’est pourquoi les diocèses et nos Provinces organisent un service d’animation. Et l’on voit que, là où ce service fonctionne, les choses vont mieux, à condition que les communautés ne lui délèguent pas ce qu’elles peuvent et doivent faire elles-mêmes. Il ne faut pas tomber dans le générique ni cesser de distinguer les divers types d’appels que Jésus lui-même a faits.

6. Chaque communauté et chacun de ses membres doivent travailler sérieusement, selon leurs possibilités, à découvrir et à aider les vocations. L’effort d’un « recruteur », d’un responsable ou d’un délégué est tout à fait insuffisant et n’offre pas de garanties de nombre ni d’authenticité.

Au-delà de l’insuffisance pour obtenir un résultat souhaitable, est en jeu la continuité de la mission dans la communauté et de chacun. Chaque communauté représente Don Bosco dans le contexte où elle vit et travaille, et elle est chargée de prolonger son charisme et sa mission. C’est un alibi que de dire que notre mission pourra passer aux laïcs ou de programmer sa propre extinction, même avec des motivations religieuses.

Dieu dira quel sera notre sort ; mais il est important que n’y interfèrent ni notre négligence ni des options erronées, comme pourrait l’être celle de renoncer à proposer aux jeunes des formes de vie chrétienne intense et d’imitation radicale du Christ.

7. Les jeunes éprouvent le besoin d’une expérience directe et de contact avec les réalités qui parlent de vocation. D’où le rôle important du milieu où le jeune s’engage : il peut y trouver des modèles, goûter des valeurs et des amitiés, et surtout exercer des responsabilités qui caractérisent les vocations ecclésiales. Nos paroisses, nos écoles, nos patronages et nos groupes de volontaires doivent se constituer comme des communautés où s’expérimentent des ministères au service d’une mission, et où l’on s’aide à rencontrer Jésus.

8. Beaucoup de vocations, avons-nous dit, mûrissent à un âge plus avancé, et cela signifie une période d’accompagnement plus long. Il faut, en effet, commencer par parler de la vocation dans la catéchèse dès l’enfance et l’adolescence. Mais il ne faut pas abandonner le travail quand les jeunes sont entrés à l’université ou dans des milieux équivalents. La moyenne de ceux qui entrent au noviciat oscille entre les 21 et 27 ans.

L’accompagnement doit non seulement être plus long, mais aussi plus consistant, en ce qui concerne la foi et la pratique chrétienne. Il doit correspondre au développement intellectuel du jeune, aux questions que lui posent la vie et la société. Deux encycliques de Jean Paul II – Veritatis splendor et Fides et Ratio – donnent une idée des questions de mentalités et d’habitudes sur lesquelles le jeune entend les opinions les plus variées, dites avec une extrême sécurité et au nom du droit de la personne à penser et à s’exprimer.

Ce sont des domaines où s’impose l’accompagnement. Car il est clair que si elles ne sont pas éclairées ni orientées par l’Evangile, les mentalités et les habitudes empêchent de se décider pour la vocation et font obstacle à la marche à entreprendre. C’est pourquoi le document final du congrès sur les vocations en Europe multiplie des indications sur une orientation chrétienne décidée : présenter le Christ comme projet de l’homme, inviter à suivre le Christ, cultiver la primauté de l’Esprit, favoriser la radicalité évangélique comme prophétie, donner une direction spirituelle.

9. La référence à un cadre communautaire est indispensable. Personne n’a de vocation à la solitude et à l’isolement. C’est pourquoi il est recommandé aussi aux Eglises locales d’organiser la communauté comme un ensemble cohérent de ministères ou de services pour la mission.

Ces derniers temps, nous avons pu, nous aussi, tirer des conclusions utiles en constatant le pourcentage des jeunes appelés qui ont fait l’expérience de la communauté éducatrice salésienne, du groupe, d’une communauté de jeunes, d’un service de volontariat.

Au contact du milieu éducatif s’ajoute aujourd’hui l’expérience de vie dans la communauté salésienne pour des jeunes qui ont déjà fait un certain cheminement.

On suit le critère : « Viens et vois ». Pendant une période brève ou moyenne, ces jeunes participent à la prière, à l’élaboration des projets et à la réalisation du travail, à la vie fraternelle. Il est superflu de dire qu’il s’agit de communautés choisies, qui se montrent aptes à cet accueil. Dans un certain nombre de Provinces on s’est efforcé de les multiplier. L’idéal est que chaque communauté puisse être un espace pour faire l’essai de sa vocation.

10. Dans le cheminement de foi il y a des expériences qui sont particulièrement révélatrices des caractéristiques et des besoins des vocations, et qui aident à développer plus rapidement les aptitudes à la vocation : nous pouvons y inclure l’engagement dans un travail pastoral, l’apprentissage de la prière, l’approfondissement de la foi, le volontariat, les exercices spirituels. Ces expériences donnent une sensation plus immédiate de la dimension religieuse. Elles s’appellent expériences « fortes » précisément pour leur intensité, et devraient figurer dans tout programme pour vocations.

11. Dans bien des cas il faut l’invitation explicite. Le milieu social ne suggère pas de vocation religieuse. Celle-ci a peu d’importance et de signification sociale aujourd’hui ; les modèles de référence pour imaginer ce que sera sa propre vie dans un avenir éloigné sont confus, voire décourageants. Çà et là, l’Eglise, prise comme institution, est présentée comme héritière d’un passé de sujétion intellectuelle et morale.

Le jeune peut avoir des désirs de s’engager, mais s’oriente vers les mouvements et les causes les plus en vogue aujourd’hui : la paix, l’écologie, les pauvres. Ce sera toujours la fascination du Christ qui déterminera une autre orientation. Et c’est ici que s’éprouve notre valeur de pasteurs éducateurs de jeunes.

En outre, le jeune n’arrive pas souvent à conclure qu’il remplit les conditions pour une vocation de consécration ou de service spéciaux. Les disciples se sont sentis fascinés par Jésus. Mais pour comprendre qu’ils pouvaient se mettre à sa suite, ils ont dû entendre l’invitation : « Suis-moi ! »

Dans les conversations avec nos jeunes confrères, nous voyons que presque tous ont trouvé quelqu’un qui leur a fait une proposition, qui a prononcé l’appel. Combien d’entre eux ne seraient pas venus sans cette invitation providentielle et combien ne sont en fait pas entrés parce que personne ne leur a adressé l’appel ni même posé la question.

12. L’accompagnement ou direction spirituelle devient nécessaire. Le congrès sur les vocations de 1982 l’a déjà affirmé, en rapportant une affirmation de Paul VI : « Une vocation ne peut mûrir sans un directeur spirituel pour l’accompagner ».

Nous pouvons prendre l’expression « directeur spirituel » non au sens technique, mais ouvert, pour désigner une personne capable d’accompagner. À condition que cet accompagnateur connaisse l’histoire de son disciple et les exigences de la vie spirituelle, et qu’il soit capable de conduire les jeunes vers de nouveaux objectifs dans la vie de la grâce. Et c’est encore ici peut-être que nous avons un point faible : notre capacité de montrer, d’enthousiasmer, d’indiquer les étapes et les conditions, d’inviter à assumer des buts plus exigeants, en guérissant ce qui n’est pas conforme à Dieu et en aidant à assumer tout ce qui contribue à lui donner une place dans la vie, de revoir périodiquement la route parcourue. Nous avons besoin d’accompagnateurs spirituels capables non seulement de comprendre, mais aussi de proposer, experts en vie spirituelle.

Tout cela e été répété dans le document final du congrès sur les vocations en Europe que j’ai mentionné. Le jeune a besoin de confronter beaucoup de points de la foi avec bien des idées et des propositions qui lui viennent de son contexte. Il a besoin d’un interlocuteur. Il a besoin de clarifier des aspects de la morale chrétienne. Il a besoin de soutien et d’orientation. Et surtout, comme il n’a pas l’expérience du cheminement de la grâce ni des possibilités qu’a la vie du Christ, il lui faut quelqu’un pour lui ouvrir ces horizons.

Il est prouvé qu’autour de certains directeurs spirituels, de certains cénacles ou centres spirituels, de certaines expériences de foi naissent des candidats à la vie sacerdotale, consacrée et laïque.

Nous nous trouvons dans la situation de tous. Dans certaines régions nous vivons l’épreuve de l’infécondité. Mais nous avons un terrain privilégié en nos destinataires : les jeunes. Nous exerçons une activité très adaptée à la formation des vocations : l’éducation. Nous possédons des milieux qui peuvent offrir des stimulants intéressants : les communautés éducatrices. Nous pouvons aussi étendre les offres de participation et de travail apostolique au-delà de nos œuvres.

Le MSJ de l’an 2000 devrait se traduire dans des groupes de volontariat, de prière, de réflexion de foi, d’approfondissement culturel. Tout cela pourrait constituer un terrain fertile pour la question de la vocation. S’il ne nous est pas permis de récolter, cherchons au moins à semer avec abondance.

2. LA COMMUNAUTÉ SALÉSIENNE : LIEU D’EXPÉRIENCE ET DE PROPOSITION DE LA VOCATION

Vu la situation des vocations parcourue à vol d’oiseau sans prétendre être complet, et compte tenu de certaines suggestions générales de pastorale, nous nous référons plus directement au thème qui fera l’objet de nos Chapitres, pour réfléchir sur les éléments de la communauté qui peuvent devenir des appels à la vocation.

Quand nous pensons à l’origine de notre Congrégation et de notre Famille, d’où est partie l’expansion salésienne, nous trouvons surtout une communauté, non seulement visible, mais même unique, atypique, comme une lampe dans la nuit. Le Valdocco, maison de communauté originale et lieu pastoral connu, étendu, ouvert. Y arrivaient, par intérêt ou par curiosité, des personnages du monde civil et politique, des chrétiens fervents et des ecclésiastiques qui voyaient en elle un réveil religieux, des évêques du monde entier.

Dans cette communauté s’élaborait une nouvelle culture, non au sens académique, mais au sens de nouvelles relations internes entre jeunes et éducateurs, entre laïcs et prêtres, entre apprentis et étudiants, une relation qui refluait sur le contexte du quartier et de la ville. Et selon ce que nous lisons, cette culture soulevait des questions, qui allaient jusqu’à mettre en doute la santé mentale de Don Bosco.

En outre il s’y faisait de nouvelles réalisations éducatives : des exemples que nous connaissons tous sont le pensionnat pour des jeunes qui allaient travailler en ville, l’enseignement des arts et métiers, le genre de vie qui s’y était instauré.

Tout cela avait comme racine et motivation la foi et la charité pastorale, qui cherchaient à créer à l’intérieur un esprit de famille et orientaient vers une affection sentie pour le Seigneur et la Vierge Marie.

Dans le trinôme du Système préventif, le mot « religion » n’avait rien de formel. Il comprenait l’invitation à entreprendre une vie en Dieu, comme nous le rappelle l’épisode de Michel Magon en larmes, pour orienter sur les routes de la sainteté les jeunes qui en étaient capables, comme le révèle la conversation entre Don Bosco et Dominique Savio.

Cela suscitait chez les jeunes le désir d’appartenir à cette communauté unique et à travailler dans une œuvre si originale. La parole opportune d’un salésien ou de Don Bosco lui-même aidait ensuite à faire aboutir la décision

C’est ainsi que la Congrégation salésienne se composa au début, en majorité de patronnés, de personnes qui avaient fait, avec Don Bosco et dans sa maison, l’expérience de l’éducation.

Nos communautés d’aujourd’hui seront-elles capables de provoquer une réponse semblable, fût-ce à moindre échelle ?

Ce travail de Don Bosco pour les vocations fait apparaître quelques points importants de nature à éclairer notre réflexion, même si son langage se situe dans le contexte de son époque culturelle et théologique.

Il met un soin tout spécial à faire éclore et à développer les semences de vocation chez les jeunes. Il ne se fie pas au hasard, mais collabore activement à faire percevoir le don de Dieu.

Il bâtit, par divers moyens et diverses actions, un milieu adapté, où la proposition de la vocation peut s’accueillir favorablement et arriver à maturité ; un point central de ce milieu était l’esprit de famille : se sentir aimé, chez soi, valorisé.

Il promeut un intense climat spirituel pour mener à la relation personnelle avec Jésus, à la fréquentation des sacrements, à la dévotion à Marie, à la prière qui conduit à enraciner toujours davantage dans le cœur et dans la vie l’adhésion au projet de Dieu. Dans cette direction vont aussi les brèves recommandations pour favoriser les vocations.

Il aide à purifier et à développer les motivations du choix de l’état de vie, en les centrant vers le gloire de Dieu et le salut des âmes, par des expériences d’engagement généreux et enthousiaste pour le salut des jeunes.

Don Bosco veille aussi à être l’animateur et le guide spirituel des jeunes appelés, en particulier par la confession, mais aussi en facilitant diverses rencontres et conversations avec eux. Dans ce ministère, un des traits les plus frappants est sa grande prudence dans le discernement, qui sait orienter les candidats avec réalisme et conscience des exigences spirituelles.

Il met toujours à la base la conviction profonde que tout succès sur le terrain des vocations doit s’attribuer à Dieu et à la protection maternelle de la Vierge Marie. C’est pourquoi il recommande à tous de prier sans cesse avec ferveur pour les vocations.

Le travail énorme que Don Bosco a accompli en faveur des vocations, dont nous avons déjà parlé, souligne son sens de l’Eglise et sa confiance ouverte aux surprises en la générosité des jeunes. Cela nous permet de comprendre son insistance pour que tous travaillent et se fatiguent ensemble pour procurer à la communauté ecclésiale les grands trésors que sont les vocations [25].

Le mouvement des vocations n’est pas différent aujourd’hui, même si nous reconnaissons qu’il est moins senti par la communauté chrétienne. On va où l’on se sent attiré. Ce ne sera certainement pas par notre organisation, notre service ni notre travail que les jeunes se sentiront aujourd’hui fascinés par une vie consacrée, mais par l’intensité de la dimension religieuse. « Le Seigneur faisait entrer dans la communauté ceux qui étaient appelés au salut » ; disent les Actes des Apôtres [26], comme nous l’avons rappelé. Il y a une coïncidence entre les signes posés par la communauté (se rassembler pour la fraction du pain et mettre les choses en commun) et la voix que Dieu fait retentir dans le cœur de ceux qui peuvent devenir membres de cette communauté. C’est le profil du cheminement des vocations.

Il nous sera inutile d’offrir des communautés laïques ou séculières à des jeunes qui recherchent le sens et l’expérience chaude de Dieu, à ceux qui ont commencé à goûter l’Evangile et désirent le vivre avec plus d’intensité. Il est nécessaire de se présenter comme lieu d’expérience de l’Evangile !

La logique du « Viens et vois » [27]

La culture d’aujourd’hui est très sensible aux signes et aux témoins, aux preuves et aux expériences, peu aux paroles et aux promesses.

Aujourd’hui, la vocation se propose dans le style évangélique du « Viens et vois ». Ce fut aussi la route parcourue par Don Bosco, comme nous avons dit. Il voulait montrer aux jeunes une forme de vie chrétienne qui les rende heureux. C’est pourquoi il veilla à ce qu’à l’Oratoire règnent une grande joie et un style familial qui attirait les cœurs des jeunes.

Un objectif important est de bâtir une communauté salésienne qui rende visibles les valeurs religieuses vécues par les confrères et les motivations de leurs options et de leur tâches d’éducation ; une communauté où se sente la joie de la fraternité et de l’esprit de famille, qui sache communiquer son expérience par sa vie plus que par les paroles ; une communauté capable d’associer dans son climat, mais davantage encore dans son histoire, parce qu’elle raconte efficacement ses expériences, ses rencontres avec des missionnaires, partage ses moments de prière, témoigne par des expériences qualifiantes, des activités adaptées et surtout par le ton de sa vie.

On disait autrefois que la ruine d’une communauté survient quand arrive le relâchement. Aujourd’hui on affirme que nous sommes à une époque de mystiques et de prophètes, et qu’il faut bien davantage pour donner un avenir à la vie religieuse. Après Vatican II, la plupart des Congrégations ont fait des efforts de rénovation doctrinale, structurelle et d’activité, mais ce n’est pas pour cela que les jeunes y adhèrent. Le problème est moins dans la régularité et la cohérence sereine, mais dans cet « en plus » qui attire ; moins dans le normal et l’honnête qui sert à garder les choses comme elles sont, mais dans cet « en plus » qui est inclus dans la prophétie, dans la signifiance, dans la radicalité ; ou dans ce qui peut s’appeler « expérience chaude », d’où naissent les institutions et la volonté d’engager sa vie.

L’impact de la vie de la communauté sur les vocations.

Il est facile de constater que, dans certaines régions, la vie consacrée a perdu de sa visibilité, soit à cause de la forte sécularisation du milieu, soit parfois par la volonté expresse de ceux qui croient ne pas avoir à s’exposer comme « personnes religieuses » et misent sur la seule valeur « humaine » de leur option.

Les chrétiens eux-mêmes ne comprennent pas toujours la portée de la consécration et saisissent encore moins le sens et la valeur de la vie consacrée. Souvent ils la réduisent à une plus large disponibilité pour le service d’autrui ; mais ils ne perçoivent pas son témoignage de la primauté de Dieu ni sa signification prophétique.

Ce point aussi a intéressé la réflexion sur la vie religieuse : quels est l’apport du témoignage d’un/e consacré/e, et son rôle spécifique dans le cadre de la santé, de l’éducation, du service social en regard de ce que font les honnêtes « laïcs ».

L’exhortation apostolique sur la Vie consacrée affirme à plusieurs reprises qu’il est nécessaire de rendre visible la vie consacrée : « Leur style de vie [des personnes consacrées] doit aussi refléter l’idéal qu’elles professent, en se présentant comme des signes vivants de Dieu et des prédicateurs convaincants de l’Evangile, même si c’est souvent dans le silence » [28].

« Les jeunes ne se laissent pas tromper : venant à vous, ils veulent voir ce qu’ils ne voient pas ailleurs. Vous avez une responsabilité immense pour demain : les jeunes consacrés en particulier, témoignant de leur consécration, pourront amener leurs contemporains à renouveler leur vie. L’amour passionné pour Jésus Christ attire puissamment les autres jeunes que, dans sa bonté, Il appelle à le suivre de près et pour toujours. Les hommes de notre temps veulent voir dans les personnes consacrées la joie qu’ils ressentent en étant avec le Seigneur » [29].

Dans la réunion des supérieurs généraux de mai 1999, nous nous sommes demandé si les jeunes étaient capables de comprendre comment notre façon de vivre est une marche à la suite du Christ. Nous avons surtout réfléchi sur nos façons de vivre ou nos formes de vie qui peuvent susciter chez les jeunes l’image d’une existence évangélique. Il est clair en effet que la solennité institutionnelle ou la succession normale des journées ne leur dit pas grand-chose. Voici quelques points que devraient connoter nos communautés et rendre visible leur vie consacrée.

a.      Montrer la joie de la fraternité et du style familial.

Le climat de famille, d’accueil et de foi, créé par le témoignage d’une communauté qui se donne avec joie, est le milieu le plus favorable à la découverte et à l’orientation des vocations [30]. Ce témoignage éveille chez les jeunes le désir de connaître et de suivre la vocation salésienne [31]. C’est ce que disent nos Constitutions.

Il faut rendre plus visible le fait d’être une communauté religieuse qui vit et travaille ensemble. Souvent les jeunes ne rencontrent pas une communauté de personnes, mais des salésiens qui travaillent individuellement.

Il faut rappeler que la mission salésienne n’est jamais un fait individuel ou privé, mais est toujours l’expression d’une communauté. Don Bosco lui-même a immédiatement pensé à un groupe de collaborateurs et s’est fortement préoccupé de l’unité de sa Congrégation. Aujourd’hui encore les jeunes ont besoin de voir Jésus à travers une communauté visiblement unie, fraternelle et joyeuse. Cela exige de soigner les relations personnelles et la communication fraternelle.

Dans un monde divisé et déchiré, dans une société de masse où les personnes se traitent bien souvent comme des numéros, le témoignage de fraternité évangélique offert par nos communautés peut être de plus en plus significatif.

b.      Témoigner la joie de la vocation.

« Votre joie, personne ne vous l’enlèvera » [32], dit Jésus. Nous sommes appelés à vivre et à communiquer l’expérience d’un don reçu : « Seigneur, tu as voulu me séduire, et je me suis laissé séduire » [33], « J’ai été saisi par le Christ Jésus » [34]. « Nous avons vu le Seigneur ». Nous avons eu une expérience de rencontre, un dévoilement, une « vision » du Seigneur.

« La vivacité de cette expérience ne doit pas diminuer avec l’âge ni avec l’envahissement de la routine. Non, elle est appelée à s’approfondir et à remplir la vie. Si elle s’estompait, la vie religieuse perdrait sa motivation et tomberait dans le fonctionnalisme qui se contente d’accomplir correctement ses devoirs. Il nous adviendrait ce qui arrive aux couples fatigués qui continuent à vivre ensemble en paix, mais sans attendre de cette convivialité nouveauté ni bonheur. » [35]

Nous devons nous examiner pour découvrir si une fatigue, une désillusion ne nous a peut-être pas ôté, sinon la volonté de vivre sérieusement la consécration, du moins la conviction et l’initiative de proposer de façon efficace notre vie à d’autres. Cette joie et cet enthousiasme doivent nous porter à dépasser, dans notre vie ordinaire et dans nos relations avec les jeunes et avec les gens, la loi du moindre effort ou de l’aplatissement, et à proclamer les motifs de satisfaction, de contentement et d’espérance, plus que de mécontentement, de mauvaise humeur et de découragement.

c. Manifester, dans notre façon de vivre, la valeur humaine et éducative des conseils évangéliques [36].

On insiste aujourd’hui sur la signification anthropologique de ces conseils : ils ne limitent pas la personne, mais ouvrent un champ plus vaste à ses aspirations et à ses énergies. « Le choix de ces conseils, en effet, lisons-nous dans l’exhortation apostolique sur la Vie consacrée, loin de constituer un appauvrissement de valeurs authentiquement humaines, se présente plutôt comme leur transfiguration. […] Ainsi, tandis qu’ils cherchent à acquérir la sainteté pour eux-mêmes, ceux qui suivent les conseils évangéliques proposent pour ainsi dire, une “thérapie spirituelle” à l’humanité, puisqu’ils refusent d’idolâtrer la création et rendent visible en quelque manière le Dieu vivant. » [37]

Cela exige de nous un effort pour les vivre non seulement avec cohérence et vérité, mais aussi en dialogue attentif avec la culture actuelle, de façon qu’apparaisse avec clarté leur valeur humanisante, en particulier aux yeux des jeunes.

Nos Constitutions soulignent la valeur éducative des vœux : « L’obéissance conduit à la maturité en faisant grandir la liberté des fils de Dieu » [38]. « Le témoignage de notre pauvreté, vécue dans la communion des biens, aide les jeunes à surmonter l’instinct de possession égoïste et les ouvre au sens chrétien du partage » [39]. La chasteté « fait de nous des témoins de l’amour privilégié du Christ pour les jeunes ; elle nous permet de les aimer en toute clarté de telle façon “qu’ils se sachent aimés” ; et elle nous rend capables de les éduquer à l’amour et à la pureté » [40].

Comment traduisons-nous ces valeurs dans le concret de notre vie communautaire ? [41] Comment faisons-nous devenir contenus éducatifs originaux les conseils évangéliques ? Si, dans les œuvres éducatives, les religieux n’avaient, par rapport aux laïcs, qu’une plus grande disponibilité de temps ou la possession des structures, ils n’y apporteraient pas grand-chose de substantiel. La question qui ne cesse de se poser sur la valeur spécifique de leur présence dans l’éducation serait justifiée. Il revient à chacun et à la communauté de faire en sorte que notre marche à la suite du Christ devienne une force, une leçon, et une proposition éducative non générique, mais spécifique : par rapport à la mentalité et à l’utilisation des biens, à notre époque marquée par la finance et l’économie ; par rapport à l’orientation de la sexualité et de l’amour et à la signification de la liberté, à notre époque où règne le principe du plaisir et des choix individuels ; par rapport à la relation avec Dieu dans chaque passage de la vie, en ce temps où une partie de la religiosité est « désincarnée » et absente.

Cette valeur prophétique se manifeste aussi en se prononçant sur les grands thèmes de l’histoire humaine et du monde des jeunes, en intervenant pour créer une opinion évangélique sur la réalité et les situations. La profession doit devenir une annonce sereine, mais décisive, des biens que l’Evangile propose pour la sexualité, la richesse et la liberté.

d. Animer spirituellement une vaste communauté éducatrice.

Cela veut dire être des signes de Dieu et des éducateurs à une relation personnelle avec Lui [42] pour les jeunes et les adultes, les individus et les institutions.

La manifestation la plus évidente de notre présence de consacrés dans les milieux éducatifs est l’orientation de tous – destinataires et éducateurs – vers le Père. La consécration nous invite à repenser et à réaliser la formule évangéliser en éduquant ; formule où « évangéliser » indique la finalité et « éduquer », la route globale préférée.

Des communautés capables de communiquer et de partager la spiritualité salésienne, de créer des milieux de forte qualité évangélique, capables d’encourager les jeunes vers la sainteté, d’offrir aux communautés éducatrices des motivations et des expériences qui animent et encouragent malgré les obstacles et les difficultés : telles sont les communautés que nous imaginons aujourd’hui, ouvertes, avec des choses à proposer, une physionomie propre et des dimensions visibles : comme au Valdocco.

Aujourd’hui, beaucoup de jeunes et de laïcs désirent « voir » notre vie fraternelle et « prendre part » avec nous à sa prière et à son travail. Nous devons l’organiser de façon qu’il soit possible de prier avec les jeunes, de partager des moments de fraternité et de programmation avec les collaborateurs laïcs, et même d’en accueillir quelques uns pour faire avec nous une expérience temporaire de vie communautaire.

Ainsi notre communauté « devient ferment de nouvelles vocations, sur le modèle de la première communauté du Valdocco » [43].

Cette ouverture peut se réaliser de diverses façons et à différents niveaux complémentaires :

–        par un milieu communautaire accueillant et attentif à la qualité des relations personnelles ;

–        par des moments intenses de communion et de partage entre nous, quitte à limiter d’autres occupations et services, en signe de l’importance de la vie communautaire ;

–        en parlant toujours en bien aux jeunes et aux laïcs de notre vie communautaire, de nos confrères et de nos projets communs.

–        en partageant comme communauté les préoccupations et les projets de la communauté éducatrice et pastorale, de l’œuvre et de la communauté humaine du territoire ;

–        en participant aux moments plus importants de la vie de notre contexte et en donnant avec générosité notre collaboration ;

–        en offrant aux jeunes et aux laïcs des moments de partage, auxquels participent avec intérêt tous les confrères ;

–        en soignant aussi l’image extérieure de notre œuvre et de la Congrégation, et d’autres activités du même genre.

L’action pastorale de la communauté.

Nos communautés non seulement présentent la vie salésienne et se proposent comme lieux d’expérience spirituelle, mais elles exercent une action éducative et pastorale. Il y a à ce sujet des aspects à rappeler, pour ne pas se tromper de direction ni d’objectif.

Aider à vivre sa vocation et susciter des vocations à la consécration spéciale, comme j’y ai déjà fait allusion, c’est une des finalités de la mission de la Congrégation et par conséquent une dimension essentielle de chaque présence, projet ou travail pastoral. Cela constitue le sommet de notre action éducative et pastorale et la force qui l’oriente, lui donne de l’unité et la qualifie. C’est comme l’axe portant de tout le cheminement, dans chacune de ses étapes.

Le sujet garant de cette tâche est la communauté salésienne, comme responsable de l’authenticité du projet éducatif et, avec elle, la CEP, bien motivée et instruite par son noyau animateur [44].

Un point qui différencie les Provinces dotées d’un certain nombre de vocations, dans la mesure où les circonstances le permettent, de celles où la stérilité se prolonge, est la présence dans la Province de communautés actives qui se soucient de découvrir des adolescents et des jeunes avec des aptitudes, d’accompagner leur maturation et finalement de les appeler. Là où les communautés se contentent de déléguer ce travail à un responsable, les résultats sont maigres.

Là où tous travaillent et mettent aussi en jeu les confrères qui sont particulièrement préparés pour cette tâche, on recueille le peu que chaque présence peut donner. Aujourd’hui, surtout dans le monde nord occidental – mais le fait prend de l’extension –, il n’y a pas de lieux où trouver beaucoup de vocations. Il faut saisir dans chaque milieu celles que Dieu place sur notre route : avec leur diversité d’âge, de condition, de vécu religieux, d’histoire personnelle, de relation avec la Congrégation.

Cette attention aux vocations est un service fondamental rendu en premier lieu à chaque jeune, pour qu’il arrive à discerner le projet de Dieu et ainsi à réaliser sa vie en plénitude : dans ce sens il est nécessaire de développer en lui la disponibilité à assumer la vie comme don et service, à découvrir les dons et les qualités semés en lui, et à réveiller sa responsabilité à l’égard des autres.

C’est aussi un service rendu à l’Eglise. Celle-ci devient signe et moyen de salut dans la mesure où chaque baptisé y ajoute des possibilités et des énergies nouvelles. Il faut donc aider chaque chrétien à découvrir les richesses de la vocation à la sainteté et à être coresponsable de la mission dans l’Eglise pour le monde.

C’est enfin un service rendu au charisme salésien, héritage que nous avons reçu de Dieu pour l’Eglise et pour les jeunes.

Nous sommes responsables de son authenticité et de son développement. Ce charisme nous unit dans la Famille salésienne, où les divers groupes s’enrichissent les uns les autres par l’échange des diverses manières de le vivre, chacun apportant sa contribution originale à l’ensemble. Nous cherchons avec joie à transmettre à d’autres les différentes façons (religieuse, sacerdotale, séculière, masculine, féminine), d’assumer la spiritualité salésienne, en veillant ensemble à proposer la vocation [45].

Ce que nous avons dit montre le lien étroit qui unit la pastorale des jeunes et l’orientation des vocations : il faut l’établir délibérément et le traduire dans les faits.

La pastorale des jeunes a dès le début pour objectif de rendre le croyant attentif à l’appel de Dieu et prêt à lui répondre. Orienter toute la pastorale vers les vocations, c’est faire en sorte que tout ce qu’elle réalise conduise la personne à découvrir le don de Dieu dans sa vie – la foi, l’appartenance à l’Eglise, les qualités particulières reçues, la vocation-mission personnelle – et l’aide à le reconnaître, à le développer et à le mettre au service de la communauté.

Selon l’objectif fondamental dont nous avons parlé, le travail avec les jeunes dans chaque présence doit privilégier certaines options.

Je mets en premier lieu l’attention préférentielle aux personnes, et cela avant l’accomplissement des programmes préparés, la transmission de contenus intellectuels, la préoccupation dominante de l’administration ou du maintien des structures. Prendre soin des personnes, c’est les approcher, faire leur connaissance, s’en faire des amis, les encourager à assumer un projet de vie.

À côté de cela il faut mettre la primauté de l’évangélisation, faire connaître le Christ aux jeunes, les motiver à se laisser éclairer et interpeller par Lui, les amener à Le rencontrer et à accepter avec toujours plus de conviction le sens de la vie qu’Il révèle. Elle doit entrer dans un cheminement d’éducation unitaire et progressif qui aide à personnaliser la foi et les valeurs de l’Evangile, comme l’a bien décrit le CG23 qui, à partir de la rencontre du Christ a donné de nombreuses suggestions pour amener les jeunes à travailler pour le Royaume [46].

Dans ce parcours, il est important de faire participer activement les jeunes eux-mêmes, de les stimuler à se poser des questions et à réfléchir, à s’exprimer et à suivre leur désir de s’essayer et d’oser vivre en conformité radicale à l’Evangile.

Il peut arriver que dans la multitude de nos activités, la préoccupation des structures et l’affairement de l’organisation, nous risquions de perdre de vue l’horizon de notre action, et de faire figure d’actifs, d’agités pastoraux, de gérants d’œuvres ou de structures, de bienfaiteurs incomparables, mais peu de témoins explicites du Christ, de médiateurs de son action salvifique, de formateurs d’âmes ou de guides dans la vie de la grâce.

Il faut aujourd’hui que dans chacune de nos présences, nous donnions la primauté à l’évangélisation, par une manifestation claire et explicite des motivations évangéliques de notre action, par l’annonce significative de la personne de Jésus, par le contact direct et pédagogiquement soigné avec la Parole de Dieu, les moments de célébration et de prière personnelle et communautaire, par des rencontres et des communications significatives avec des croyants et des communautés chrétiennes ou des personnes en recherche.

Il faut encore souligner que l’orientation des vocations dont nous parlons se fait selon certains critères : ne pas se limiter exclusivement à trouver des candidats pour un certain type de vie, mais – sans négliger une pastorale spécifique des vocations – se proposer plutôt de rendre un service d’orientation à tout jeune ; favoriser dans le cadre ecclésial et civil une culture des vocations, c’est-à-dire une vision de la vie comme un don et un service, plutôt qu’un désir excessif de réalisation individuelle, comme si nous ne devions chercher personnellement qu’à devenir quelqu’un ; suggérer et développer quelques dispositions humaines et évangéliques fondamentales pour une option responsable dans la ligne du service, comme la capacité de gratuité et de don, de relation et de dialogue, de collaboration et de partage. Enfin il faut encore ouvrir le panorama des vocations de l’Eglise par des rencontres et des contacts également, pour faire connaître de près des porteurs et des témoins éminents.

Il est encore possible insister sur quelques points particulièrement importants pour que notre action pastorale ne perde pas l’intention, l’âme et l’objectif (la recherche des vocations) qui doivent la guider.

Chaque communauté salésienne est la responsable première et principale de l’animation des vocations des jeunes avec lesquels elle travaille. Je répète que l’orientation des vocations n’est pas seulement la compétence des quelques confrères qui ont reçu une charge spéciale, mais une dimension qui qualifie l’action éducatrice et pastorale de toute la communauté et de chaque salésien, comme l’a rappelé le CG23 [47].

Les jeunes doivent faire l’expérience d’une communauté salésienne qui n’est pas un simple groupe de travail en vue d’un service en leur faveur, mais surtout une communauté fraternelle et de foi, avec le désir de communiquer l’expérience spéciale et contagieuse de sa vocation : c’est la façon principale et la plus efficace de proposer une vocation.

Ne manquons pas de prier sans cesse pour les vocations ni de les désirer. C’est la leçon de Jésus et sa réaction en face des foules qui le suivaient et du groupe restreint des apôtres qui devaient collaborer avec Lui dans la mission. Avant de les envoyer, il leur demande de prier le Père de multiplier les ouvriers : « Voyant les foules, il eut pitié d’elles parce qu’elles étaient fatiguées et abattues comme des brebis sans berger. Il dit alors à ses disciples : “La moisson est abondante, et les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson.” Alors Jésus appela ses douze disciples et leur donna le pouvoir d’expulser les esprits mauvais et de guérir toute maladie et toute infirmité … » [48].

La communauté qui ne prie pas sans cesse pour les vocations, en associant d’autres personnes et en particulier les jeunes, ne peut vivre pleinement le mandat apostolique du Christ.

Le diocèse de Rome a vécu une mobilisation pour les vocations axée sur les jeudis de prière pour les vocations, auxquels participaient aussi les jeunes. Certes, Dieu nous demande de faire aussi quelque chose. Mais les nuits de pêche sans Lui sont fatigantes et stériles !

–        Il s’agira de savoir la proposer. Nous avons parfois une certaine pudeur : nous craignons en quelque sorte que soit rejeté ce que nous disons de la vocation, ou nous sommes poussés par un faux respect de la liberté des jeunes. Cela nous empêche de leur faire des propositions claires et explicites, alors qu’ils en reçoivent à foison, et rarement dans un sens éducatif, du milieu qui les entoure. Nous ne savons trop comment aborder le sujet, nous donnons une formation chrétienne plutôt générique, plutôt new age et peu personnalisée, avec peu d’encouragement et d’accompagnement pour ceux qui sont en quête de plus et tendent vers des sommets plus élevés.

Le P. Egidio Viganò a écrit : « Le témoignage silencieux et l’invitation implicite ne suffisent pas toujours à réveiller les vocations. […] Il y a malheureusement eu de l’hésitation ou de la négligence – et il en reste peut-être des traces chez l’un ou l’autre – à exprimer ouvertement, d’une manière opportune, l’invitation personnelle. Se taire se révèle fâcheux pour les vocations. Il pourrait s’agir de faiblesse ou d’inconscience à propos de son ministère, parce qu’un jeune chrétien a objectivement le droit de connaître ce que l’Eglise propose en fait de vocation » [49].

Ce qui contribue aussi à proposer la vocation, c’est de préparer des milieux où se vit dans la clarté et la joie le projet de Jésus selon les différentes vocations choisies, dans une attitude positive par rapport au monde des jeunes, des pauvres et en général des valeurs humaines ; qui proposent des possibilités de spiritualité à ceux qui sont disposés, comme l’initiation à la prière, à l’écoute de la Parole, à la participation aux sacrements, à la liturgie et à la dévotion à Marie ; qui promeuvent les groupes et les associations dans le Mouvement salésien des jeunes, lieux excellents pour approfondir la vie chrétienne et la vocation ; et qui permettent de faire l’expérience de l’engagement, de la gratuité, du volontariat. Il ne faut pas négliger les ministères ecclésiaux, ni les ministères liturgiques comme servants, animateurs, lecteurs et guides de l’assemblée liturgique, ni l’invitation personnelle à entretenir la vocation par la participation à l’une ou l’autre communauté en rapport avec la vocation.

– Dans un contexte de première évangélisation ou de ré-évangélisation, la signifiance de l’Eglise revêt une importance spéciale, et par conséquent notre participation à l’animation de la communauté chrétienne qui doit se manifester dans le milieu, en particulier parmi les jeunes. Lorsqu’elle a des choses à proposer et si elle est proche des jeunes au point de vue social, culturel et religieux, la proposition d’une vocation devient plus viable. Il faut donc appuyer la formation et le développement d’un robuste noyau de coresponsables chrétiens capables de faire des propositions spécifiques, exigeantes et profondes.

Accompagner

L’accompagnement s’est révélé déterminant dans le cheminement éducatif et pastoral, qui donne une place centrale à la personne du jeune. Il l’est en particulier dans le système éducatif salésien, qui se fonde sur la présence de l’éducateur parmi les jeunes et sur une relation personnelle faite de connaissance et d’intérêt mutuels, de compréhension et de confiance.

Don Bosco en fut un maître hors pair. Sa volonté et sa capacité d’accompagner se traduisaient surtout par la recherche de contacts avec le jeune dans son milieu, par la conversation éducative, la direction spirituelle et la rencontre sacramentelle.

Notre époque ressent fortement le besoin d’accompagner et d’être un interlocuteur valable, à cause de la complexité des problèmes affrontés par les jeunes et de l’attention personnelle qu’ils demandent.

Il faut donc plus qu’un travail de masse (qui n’a cependant rien perdu de sa valeur ni de sa nécessité) et accompagner chacun selon le niveau qu’il a atteint, surtout ceux qui manifestent un désir et une volonté de progresser dans le cheminement d’éducation à la foi. C’est un défi pour notre préparation.

Nous savons faire la catéchèse ; mais est-ce que nous connaissons les parcours de la grâce pour savoir indiquer les habitudes à perdre et celles qu’il faut assumer ? Est-ce que nous prenons le temps qu’il faut pour orienter ceux qui le désirent vers la vie spirituelle et pas simplement vers une vague religiosité ? Don Bosco a su donner à Dominique Savio des indications pour un parcours de sainteté ; comment nous sentons-nous à ce sujet ?

Pour éviter toute équivoque et pour notre tranquillité, il est bon de rappeler que, lorsque nous parlons d’accompagnement, il ne s’agit pas seulement de dialogue individuel, mais d’un ensemble de relations personnelles qui aident le jeune à intérioriser les valeurs et les expériences vécues, à adapter les propositions générales à son cas personnel, à clarifier et à approfondir ses motivations et ses critères.

L’accompagnement inclut donc plusieurs points :

– le milieu éducatif promu par la communauté salésienne pour favoriser l’intériorisation de l’éducation qu’elle propose et, par conséquent, la croissance de la vocation ;

– la présence parmi les jeunes, avec la volonté de les connaître et de partager leur vie avec confiance, exercée par toute la communauté et par chaque confrère ;

– la promotion de groupes où les jeunes sont suivis par l’animateur et encouragés par les compagnons eux-mêmes.

Il y a un terrain important pour l’accompagnement, accessible à la majorité des confrères :

– les contacts brefs et occasionnels, qui montrent l’intérêt pour la personne et son monde ;

– l’attention éducative à certains moments particulièrement significatifs pour le jeune ;

– les moments de dialogue personnel systématiques, selon un plan préétabli, autour d’un projet de vie simple, mais exigeant ;

– le contact avec la communauté salésienne, pour partager et apprendre d’elle la vie de prière, la fraternité et le style d’apostolat.

Quelles options faudrait-il préférer pour que nos œuvres développent l’attention préférentielle aux individus et les possibilités diverses de contact et de dialogue personnel ?

Quelques terrains où porter surtout notre attention.

Depuis tout un temps et après bien des ambiguïtés dans la pensée et dans l’action, s’est affirmée la distinction entre la pastorale générale des vocations, c’est-à-dire pour tous, et la pastorale spécifique des vocations, c’est-à-dire celle qui cherche à découvrir et à accompagner les vocations de signification spéciale dans la dynamique du Royaume.

Nous devons promouvoir toutes les vocations dans l’Eglise. Mais aujourd’hui, affirme le document Des nouvelles vocations pour une nouvelle Europe, il y a des vocations qui requièrent une attention spéciale de notre part. « À une époque comme la nôtre, qui a besoin de prophétie, il est sage de favoriser ces vocations qui sont un signe particulier de “ce que nous serons et qui n’a pas encore été manifesté” [50], comme les vocations de consécration spéciale.

« Mais il est sage également et indispensable de favoriser l’aspect prophétique typique de chaque vocation chrétienne, y compris les laïques, afin que l’Eglise soit toujours plus, face au monde, signe des choses futures, de ce Royaume qui est “déjà maintenant et pas encore” » [51].

–        La vocation à la vie consacrée

Notre société, et souvent la communauté chrétienne elle-même, n’a pas, de la vie religieuse, une connaissance suffisante qui lui permette d’en comprendre le sens et la valeur.

Notre façon de vivre la vie consacrée a perdu de sa visibilité et en bien des aspects semble indéchiffrable. C’est encore plus préoccupant en face de la présence croissante des laïcs dans l’Eglise et, pour nous, dans la mission salésienne. Il est vrai qu’ils peuvent donner beaucoup, mais il est tout aussi vrai que Don Bosco veut au centre de sa Famille une communauté de personnes consacrées.

La proposition de la vocation salésienne exige donc, aujourd’hui plus que dans le passé, de vivre et de présenter, dans la fidélité au projet de Don Bosco, un profil de consacré qui soit significatif pour les jeunes et qui fasse apparaître les aspects fondamentaux de la vie consacrée, plutôt que ceux du ministère ou de la fonction.

Il ne suffit pas de parler de Don Bosco et de la mission salésienne, mais il faut aussi présenter l’importance et la valeur de la vie en Dieu dans le projet de Don Bosco, comme point de référence précis du charisme. « Don Bosco a voulu des personnes consacrées au centre de son œuvre, orientée vers le salut des jeunes et leur sanctification. […] Par leur donation totale, ils donneraient de la solidité et de l’élan apostolique pour la continuité et l’expansion mondiale de la mission » [52].

–        La vocation à la vie laïque et familiale.

Bien souvent notre action éducative et pastorale ne propose pas grand-chose pour faire éclore les vocations. Il semble que nous ne préoccupions guère que de certaines options spéciales de vie, comme si la vie laïque et familiale n’était pas à considérer comme une vraie vocation.

Bien des jeunes engagés et disponibles, des couples de fiancés et de jeunes époux, des universitaires et des jeunes travailleurs nous demandent de les accompagner avec plus de soin dans leurs moments de recherche et de choix d’une vocation. C’est pourquoi la pastorale des jeunes et l’animation des vocations doivent présenter à ces jeunes les différents modèles de vocations dans l’Eglise, en accordant sa juste valeur à l’option de la vocation à la vie laïque et familiale. Nous devons personnellement aussi reconnaître davantage au mariage chrétien sa valeur de vocation authentique et nous engager à accompagner les jeunes dans leur cheminement de discernement et d’approfondissement de cette option.

–        Les jeunes adultes : animateurs et volontaires

Ce sont des jeunes qui partagent avec générosité beaucoup d’aspects de la mission salésienne, ont une authentique volonté de servir et sont en quête d’un projet de vie significatif pour eux, même si, par après, il leur reviendra d’affronter la marche de la réalisation du premier rêve. Il faut les aider pour que l’expérience d’animation ou de volontariat les conduise à s’ouvrir à une vocation, et les encourage à penser leur vie selon l’Evangile et le plan de Dieu sur eux.

Cela nous demande de travailler à ce que tous puissent approfondir la foi et réfléchir sur leurs expériences d’animation, en leur offrant des opportunités concrètes d’accompagnement personnel et en leur proposant des moments forts de spiritualité et de vie chrétienne. Il peut parfois se faire que nous nous préoccupions davantage du service qu’ils ont à fournir que de leur personne et du développement de leur vocation.

– Les familles

D’autres personnes qu’il me paraît important de rattacher à l’animation des vocations sont les familles. Pour des raisons et des situations diverses, un bon nombre d’entre elles, même si elles sont chrétiennes, font des difficultés à comprendre, à respecter, à encourager et à promouvoir chez leurs fils et leurs filles le choix de la vocation. Elles envisagent souvent leur avenir selon des critères différents, voire ennemis, des valeurs évangéliques qui constituent la culture des vocations. C’est pourquoi il est important pour nous de connaître l’expérience familiale que vivent nos jeunes et de nous y intéresser, d’accompagner et d’aider les parents dans leur responsabilité d’éducateurs de la foi, d’approfondir avec eux le sens de la vocation et de les intéresser au cheminement éducatif et pastoral qui se propose à leurs enfants. Il y a dans la Congrégation des exemples admirables de familles qui se réunissent pour appuyer par la prière et l’accompagnement la vocation de leurs enfants : ce sont des initiatives à promouvoir !

L’ange porta l’annonce à Marie

Je termine, comme toujours, par une référence à Marie.

Parmi les vocations bibliques, celle de Marie n’est pas seulement la plus déterminante dans l’histoire, mais aussi la plus ornée de lumière et de simplicité. Le récit est constitué d’allusions bibliques qui évoquent d’anciennes espérances, traduisent des attentes actuelles et anticipent les rêves de salut de l’homme. Marie, qui personnifie l’humanité, ressent en elle tout cela et est appelée à se mettre à la disposition de Dieu pour le réaliser.

Nous nous arrêtons souvent sur les dispositions et les paroles de Marie. C’est à juste titre. Elle est une icône de l’Eglise et un modèle de disponibilité.

Mais en conclusion de notre réflexion, je voudrais souligner un autre point. Il y a, dans l’Annonciation, une image de Dieu. Un film discuté a cherché à l’explorer. C’est un Dieu « personnel » qui suit les aventures de l’homme et le sauve par son amour et par des interventions et des médiateurs reconnaissables.

Dieu envoie un ange : comme dans beaucoup de pages bibliques, il se communique à Marie à travers un message et une voix qui se fait entendre à l’intérieur avant de résonner à l’extérieur. Dieu nous fait connaître ses desseins non seulement, ni peut-être avant tout, en des moments solennels ou de façon visible, mais dans la vie ordinaire. L’annonce a lieu à Nazareth, dans une simple maison, à une jeune fiancée qui fait l’expérience humaine de l’amour, de la famille et de la responsabilité.

Nous entendrons Dieu en nous-mêmes dans le courant de notre vie et le déroulement de nos engagements. Mais, en regardant autour de nous les garçons et les filles, nous devrons penser qu’une communication avec Dieu se passe dans leur cœur. Les médiations sont importantes, mais, dans l’histoire du salut, Dieu s’en est souvent passé, comme dans le cas d’Abraham, de Samuel et celui de Marie. C’est peut-être une des expériences du Forum 2000 et de la JMJ. Dieu nous avait précédés dans l’esprit et les désirs de beaucoup de jeunes.

Dieu a aussi le mystérieux pouvoir de rendre fécond ce qui, du simple point de vue humain, est stérile, limité ou perdu. Et il s’agit d’une fécondité non ordinaire, mais précieuse, d’où proviennent les fils de Dieu.

C’est une invitation à revoir notre foi dans l’action et dans la force de l’Esprit. Tout comme une vierge peut concevoir un fils, notre monde, apparemment stérile, peut être lui aussi fécond – par l’action de l’Esprit – en possibilités que nous n’oserions pas rêver.

Nous nous arrêtons souvent à scruter l’âme de Marie à travers son comportement et ses paroles, afin de découvrir quelque chose au-delà de la scène extérieure. Nous comprenons que le plus important et le plus mystérieux se passe dans son cœur et dans son esprit. Sa conversation avec l’ange, qu’il s’agisse d’une révélation, d’une vision, d’une audition ou d’une simple inspiration intérieure, est privée et cachée. C’est certainement une attention à sa vie personnelle, une écoute attentive sous forme de discernement de ce qui résonnait en Elle. C’est un dialogue confiant avec Dieu au sujet de son destin ; c’est une disponibilité à ce qu’Il propose ; c’est une confiance en Lui pour la réalisation de ce qu’Il lui demande maintenant, pour les étapes intermédiaires et pour le résultat final.

En toute vie il y a une annonciation. Elles sont même nombreuses et rattachées entre elles : elles proposent une nouveauté, donnent une lumière pour comprendre et invitent à s’ouvrir à une espérance.

L’annonciation nous rappelle que notre réponse à Dieu, docile, confiante et continuelle, est personnelle. Ni l’homme ni la femme ne produisent quoi que ce soit qui n’ait été conçu et mûri intérieurement. Pensées, sentiments, désirs, projets et événements : tout s’élabore dans notre cœur. Là, c’est le sanctuaire de Dieu. De ce sanctuaire, Marie professe sa décision de virginité, sa disponibilité et sa confiance totale.

L’Esprit n’agit pas par la force, ni de façon mécanique, mais par suggestion, dialogue intérieur, inspiration : il prend tout le temps nécessaire pour faire avec calme, à un rythme humain, une œuvre complète et bien combinée.

C’est aussi notre parcours et celui que nous aidons les jeunes à faire aussi. Que Marie nous accorde de savoir « amplifier » et être des médiateurs de la parole personnelle du Seigneur qui retentit, sans être toujours compréhensible, au cœur des jeunes.

Tel est le souhait qu’avec mon salut fraternel je désire vous faire parvenir : que la réflexion sur le thème du prochain Chapitre général renforce en chaque communauté et en chaque confrère la capacité d’éveiller des vocations.

Avec la protection de Don Bosco et de Marie Auxiliatrice.

Juan Vecchi