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« Quand vous priez, dites : notre père » (Mt 6,9). Le salésien homme et maître de prière pour les jeunes

 

LETTRES DU RECTEUR MAJEUR P. JUAN VECCHI

« QUAND VOUS PRIEZ, dites : notre père » (mt 6,9)

 

Le salésien homme et maître de prière pour les jeunes

1.    TU ES MA LUMIÈRE ... – Revisiter notre cœur – Sincères vis-à-vis de Dieu et de nous-mêmes. – Capables d’écoute. – Goûter le silence. – Découvrir nos résistances personnelles. – Nous approcher du Père avec confiance. – Faire un cheminement de prière. – Donner la parole à Dieu. – Saisir le regard de Dieu dans la profondeur de notre être. – L’expérience de quelques amis de Dieu.

2. LA PRIÈRE DU SALÉSIEN. – Les semences : Maman Marguerite. – Don Bosco homme de prière. – Dans le sillage de saint François de Sales. – La marque de l’Oratoire. – Contemplatif dans l’action. – Quelques conditions : L’orientation intérieure. – L’intention. – Nous sentir au service de Dieu en faveur des jeunes – Découvrir la présence de l’Esprit dans la vie des jeunes.

CONCLUSION. La prière de nos saints. – La liturgie de la vie. – Initiation des jeunes à la prière. – Marie, icône de notre prière.

Rome, 1er janvier 2001

Solennité de la Très Sainte Vierge Marie, Mère de Dieu.

Pour le carême de 1999, un groupe de diocèses d’Espagne envoyait aux fidèles une lettre sur la prière chrétienne aujourd’hui, intitulée : « Je chercherai ton visage, Seigneur » [1]. D’autres pasteurs aussi sont intervenus dans le même sens [2].

Les évêques faisaient noter le désarroi des chrétiens à propos du sens de la prière (Pourquoi prier ? Prier régulièrement, cela a-t-il encore un sens ?) et à propos des sources et des formes originales de la prière chrétienne. Le fait regardait aussi la perte progressive de l’habitude de prier, à cause des changements qui s’opèrent dans la vie familiale, où peuvent passer des journées sans voir un geste de prière en commun. Dans la communauté chrétienne aussi, sauf pour la participation à la messe du dimanche, sont discutées d’autres pratiques par lesquelles la communauté chrétienne exprimait, au rythme du temps, sa référence essentielle au Seigneur.

Ils soulignaient en même temps la multiplication des lieux et des possibilités de prière « self-service », offerts par divers groupes religieux pour ceux qui veulent en profiter, et la recherche croissante de tels lieux.

Nous avons pu en faire, nous aussi, l’expérience, à partir de notre observatoire : les paroisses organisent des soirées de prière et des veillées ferventes, les maisons de prière se multiplient. Mais pas seulement. Il n’y a pas plus de quinze jours, j’écoutais une radio évangélique qui énumérait dans la ville de Rome vingt lieux de culte, avec leurs horaires, pour ceux qui voulaient en profiter. En fond sonore résonnaient des paroles de psaumes avec une musique électronique et la participation des assistants.

Avec ses émouvants rassemblements de prière place Saint-Pierre et avec ses nombreuses célébrations, le jubilé a souligné aussi cette dimension de la religiosité chrétienne.

Nous vivons dans un monde globalisé, singulier du point de vue religieux : humaniste et sécularisé, comme désemparé par l’affirmation du droit de la personne à faire des choix personnels dans tous les domaines, et par conséquent un peu allergique aux médiations imposées, « sauvagement religieux » dans le privé, pourrait-on dire. Certains vivent en « agnostiques » (au sens de non-croyants). D’autres pratiquent une religion à la manière du snack-bar ou du Mc Donald, selon leur choix personnel, combinant les moments, les lieux et les formules. Il y en a qui choisissent des pratiques de religions ésotériques. Parfois, dans un compartiment de train, le seul qu’on voit prier est un musulman. Les aéroports ont aménagé des salles pour les exercices des différentes religions.

Une chose est claire : celui qui entre dans l’espace de n’importe quelle expérience ou émotion religieuse, découvre et considère la prière comme une de ses principales manifestations. La demande adressée à Dieu ressenti comme présent, l’expression de la louange et de la reconnaissance, le désir d’accompagnement et de protection jaillissent de façon presque inévitable.

Si de jeunes chrétiens vivent dans ce climat et sont en contact avec nous, s’ils éprouvent un certain attrait pour Jésus Christ et pour son Evangile, s’ils ont relevé le défi du sens ultime, ou exprimé déjà un choix conscient pour une présence vivante de foi, il n’y a rien d’étonnant alors qu’ils s’interrogent sur la prière des salésiens. Ils se demandent à quel point ils la ressentent en eux, et surtout si les salésiens sont capables de les acheminer sur les sentiers d’une oraison qui traverse la vie, suscite des convictions et suggère des expériences, en sorte que la prière devienne une habitude, un goût, un appui et une lumière.

 

1. « TU ES MA LUMIÈRE ... » [3].

Avec les jeunes, il y a des moments extraordinaires de célébrations solennelles, bien soignées dans leur contenu, leurs symboles et leur chorégraphie. Pour nous, les Constitutions proposent tous les moments communautaires. Mais elles ajoutent : « Nous ne pourrons former des communautés priantes que si nous devenons personnellement des hommes de prière. Chacun de nous a besoin d’exprimer dans l’intimité sa façon personnelle d’être fils de Dieu, de lui manifester sa reconnaissance, de lui confier ses désirs et ses préoccupations apostoliques » [4].

Car réciter des prières ou participer à des célébrations collectives, actes certes utiles et précieux, ce n’est pas la même chose que de devenir des personnes priantes. Nous l’avons entendu de la bouche des jeunes et des commentateurs, à propos des manifestations de masse du Forum MSJ et du jubilé : elles ont constitué sans aucun doute une expérience valable, mais est-ce qu’elle durera et progressera dans leur vie ? Ce qui est en cause, c’est l’éducation religieuse, l’accompagnement, l’intériorisation après l’événement extraordinaire, et la communication du cœur avec le Père, en qualité de fils.

Car il est clair que si notre évangélisation ne propose que des explications, sans arriver à créer une relation de communion avec le Père, elle est vide et n’a guère plus de valeur qu'une idéologie. Le grand travail de Jésus a été de faire connaître, au sens biblique, le Père et d’enseigner à ses disciples à s’adresser à Lui pour écouter les voix de l’Esprit, les enseignements et les paroles qu’Il suggère au cœur [5].

C’est pourquoi l’Evangile est riche d’enseignements sur la prière. Au chapitre 11 de son Evangile, l’évangéliste Luc en rassemble quelques-uns : la parole unifiante « Père », la persévérance et l’efficacité de la prière. C’est l’Evangile aussi qui nous explique la communication avec le Père et la présence de l’Esprit qui prie avec le Christ en nous et pour nous.

Je n’ai pas l’intention maintenant de vous parler de la prière salésienne communautaire. La littérature sur le sujet ne manque pas [6], ni l’effort d’animation, et l’on note que les communautés désirent l’améliorer. Il n’est pas douteux que cette prière exprime bien la vie des confrères et des communautés, et qu’elle est aussi une école, ainsi qu’une garantie de richesse, de continuité, de persévérance et d’expérience ecclésiale. Le salésien prie avec la communauté et dans la communauté.

Maintenant je veux l’arrêter en particulier sur le cheminement personnel qui, avec l’aide de la communauté, conduit chacun de nous à être un homme de prière, désireux et capable d’y amener les jeunes et de conduire aussi à des niveaux de régularité et de ferveur ceux qui s’en montrent capables.

Revisiter notre cœur.

La prière du salésien, communication et dialogue filial avec Dieu, est certainement cohérente avec sa vie et appropriée à son existence concrète. Mais il y a à son sujet des « lieux communs », non contrôlés ; tout comme il y a des conditionnements réels à dépasser pour arriver à être des hommes de prière à la manière salésienne.

Parmi les lieux communs, il y a celui qui veut qu’au centre de la vie du salésien il y ait l’action, pas toujours dans le sens d’action consciemment salvifique, mais parfois comme simple agir humain, avec tout ce qu’il comporte : mouvement, compétence, multiplicité de domaines, relations, interventions etc.

La prière, dans ce cas, est « reléguée dans quelques coins de la journée » et se limite aux moments de communauté. Mais le conseil de Jésus Bon Pasteur est de prier « sans cesse » : une communication avec le Père, qui dans l’Esprit vient à nous et sort de nous par de multiples voies : notre pensée, notre sentiment, l’orientation de notre action, notre relation avec le prochain, notre participation aux célébrations et à la vie de la communauté chrétienne. Tout cela avec les yeux fixés sur Lui et avec le désir de faire « le bon plaisir de Dieu » [7], selon l’expression de saint François de Sales.

Un autre lieu commun est l’interprétation de la phrase de Don Bosco : « La vie active à laquelle cette Congrégation se dévoue spécialement, fait que ses membres ne peuvent avoir la facilité d’accomplir beaucoup de pratiques de piété en commun » [8]. C’est vrai. Mais, pour comprendre la portée de cette affirmation, il faut remonter à son époque et comparer avec ce que prescrivaient d’autres Instituts : aux exercices quotidiens du matin et du soir s’ajoutaient les triduums, les neuvaines, les temps liturgiques beaucoup mieux réglés, comme les exercices de piété. La phrase de Don Bosco est à lire et à interpréter dans ce contexte. Il ne faut pas non plus confondre les temps de communauté et les temps personnels, même s’ils se sont pas réglés de la même façon.

Parmi nos conditionnements caractéristiques il faut compter que nous sommes par nature exposés à une multiplicité de tâches qui, dans certains cas, avec un « agenda ouvert » aux imprévus, peut se transformer en agitation. Celle-ci provoque l’élimination non seulement de la participation aux moments communautaires, mais aussi des moments d’étude, de lecture, de préparation consciente à un ministère ou à une tâche éducative. Et pourtant l’éducation devient de plus en plus complexe, tant pour donner une interprétation évangélique de la vie, que pour savoir comment orienter les jeunes.

Il faut reconnaître que la lecture pastorale du contexte, dont j’ai parlé plus haut, tout autant que notre réflexion personnelle nous amènent aujourd’hui à tirer certaines conclusions sur les conditions à créer pour la prière.

Il n’est possible de parler de la prière qu’en assumant l’expérience de Jésus, Fils du Père, qu’il réexprime dans sa vie personnelle sous la conduite de l’Esprit. Parler de la prière, c’est mettre à nu ce qu’il y a de plus sacré et d’unitaire dans notre vie [9].

« La prière est la synthèse de notre relation avec Dieu. Nous pouvons dire que nous sommes ce que nous prions et comme nous le prions. Le niveau de notre foi est le niveau de notre prière ; la force de notre espérance est la force de notre prière ; l’ardeur de notre charité est l’ardeur de notre prière » [10].

Prier et vivre se fondent en une seule et unique chose dans la conscience de celui qui prie. Tant que la vie même ne devient pas prière, la prière elle-même ne sera jamais vivante ni authentique.

Par ailleurs, l’Ecriture sainte et la tradition de l’Eglise sont pleines de la prière des pauvres qui s’adressent à Dieu, dans l’esprit de Jésus, comme des enfants. La voie doit être simple, la communication filiale, dans l’Esprit.

Voici quelques dispositions qui favorisent la prière personnelle.

Sincères vis-à-vis de Dieu et de nous-mêmes.

Quand nous parlons de Dieu par rapport à nous-mêmes et plus encore à nos interlocuteurs religieux, nous mettons parfois un masque et endossons l’habit de notre rôle, et nous choisissons des mots appropriés et bien proclamés.

Ces masques ne correspondent pas à ce que nous sommes. Ils constituent des barrières au partage profond et au dialogue sans défenses avec Dieu.

Dieu veut communiquer avec nous, sur la longueur d’onde de la sincérité. Et cela est loin d’aller de soi : il faut en général la grâce et le temps. C’est pourquoi le jubilé nous a appelés à nous convertir, à repartir de Dieu et à réajuster notre marche. Il a été avant tout une invitation à la conversion du cœur, même si les célébrations transmises par la télévision ont parfois pu en donner une idée différente.

Il existe beaucoup de façons de prier, selon que prévalent le sentiment ou la méditation, les formules ou la spontanéité. Chacun finit par avoir sa façon de prier comme il a sa façon de marcher et de s’exprimer. Mais il y a toujours dans la prière un désir de communication qui se veut filiale, directe et sentie en profondeur. Quel que soit le type de prière auquel on est arrivé, l’essentiel est de se confier soi-même avec sincérité. C’est ainsi que s’exprimait Jésus : « Père, je te rends grâce » [11] ; « Garde ceux que tu m’as donnés dans la fidélité à ton nom » [12] ; « Qu’ils soient un comme nous sommes un » [13].

Capables d’écoute.

Pour nous, éducateurs, la capacité de parler de Dieu et avec Lui dépend, avant tout, de notre capacité de L’écouter. Il a parlé dans la création initiale et nous a dit beaucoup de choses dans l’histoire du salut par des événements et des paroles, et nous a tout raconté en Jésus. À présent, il nous parle par les médiations de l’Eglise et des événements, fait retentir en nous la voix de son Esprit et nous révèle des nouveautés pour les temps nouveaux.

Le croyant est surtout quelqu’un qui écoute la Parole, comme Marie. « Ecouter, ce n’est pas seulement être intellectuellement conscient de la présence de l’autre, mais accepter de donner une place en soi-même à cette présence pour en devenir la demeure et en jouir » [14].

Il n’est pas toujours facile de distinguer la voix de Dieu de celle des hommes. Aussi devons-nous, comme dans l’épisode de Samuel [15], tendre l’oreille à Celui qui parle pour nous éduquer, nous et nos destinataires, à écouter la Vérité : « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ». Nous devrions avoir l’esprit et l’oreille attentifs, conduire nos destinataires vers la Vérité, inviter à écouter Celui qui a « les paroles de la vie éternelle ». C’est une des approches de l’éducation. La loi, les préceptes, la Parole du Seigneur se présentent comme des sources qui engendrent mystérieusement une sagesse complète et profonde, à la mesure des simples, et supérieure à celle que produit la finesse de la pensée humaine.

De la part de l’homme, cette disponibilité à l’obéissance et à l’écoute de la Parole constitue la condition indispensable pour découvrir le projet que Dieu confie à chacun, dans le temps et le lieu où il a été appelé à vivre. Elle sera aussi la condition fondamentale pour renouveler l’effort continuel de conversion à Dieu : « La pluie et la neige qui descendent des cieux n’y retournent pas sans avoir abreuvé la terre, sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer, pour donner la semence au semeur et le pain à celui qui mange ; ainsi ma parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat, sans avoir fait ce que je veux, sans avoir accompli sa mission » [16].

Le lieu privilégié pour l’écoute est donc la méditation de la Parole : « Se tenant assise aux pieds de Jésus, [Marie à Béthanie] écoutait sa parole » [17]. Tout commence donc par l’attention intéressée à la Parole qui se développera ensuite en méditation, en prière et en contemplation [18]. L’écoute de Dieu [19], avec ses dimensions de silence, de décentrement de soi et de recentrement sur l’Autre, devient accueil ou, mieux, dévoilement en soi d’une présence plus intime à nous-mêmes que notre propre « moi » : « Je t’ai aimée bien tard, Beauté si ancienne et si nouvelle, je t’ai aimée bien tard ! Mais voilà : tu étais au-dedans de moi quand j’étais au-dehors, et c’est dehors que je te cherchais ; dans ma laideur, je me précipitais sur la grâce de tes créatures. Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi. Elles me retenaient loin de toi, ces choses qui n’existeraient pas, si elles n’existaient en toi. Tu m’as appelé, tu as crié, tu as vaincu ma surdité ; tu as brillé, tu as resplendi, et tu as dissipé mon aveuglement ; tu as répandu ton parfum, je l’ai respiré et je soupire maintenant pour toi ; je t’ai goûtée, et j’ai faim et soif de toi ; tu m’as touché et je me suis enflammé pour obtenir la paix qui est en toi » [20].

Non seulement le Concile Vatican II a ouvert un temps heureux de retour à la Parole, mais nous assistons au nouveau goût que les jeunes éprouvent pour elle. Il y a comme une nouvelle rencontre des jeunes et de la Parole, encouragée aussi par les exhortations de Jean Paul II à propos de la Lectio.

Goûter le silence.

Le silence est la dimension spéculaire de la Parole. Silence et Parole se complètent et se renforcent l’un l’autre. Sans le silence, il est difficile d’arriver tant à se connaître qu’à discerner le projet de Dieu dans sa vie personnelle. Le silence donne de la profondeur et unifie.

La sobriété salésienne dans la parole n’est ni distance ni maîtrise de soi, mais toujours attention à autrui, compréhension et désir de donner et de recevoir. C’est passer à une dimension intérieure, au bien-être avec soi-même, au regard serein sur les personnes et les situations, à la paix intérieure et au goût de la présence d’autrui.

Elle suscite aussi la maîtrise de soi et la force de faire taire les sentiments désordonnés à l’égard d’autrui, les images arbitraires de soi-même, les rébellions, les jugements inconsidérés, les murmures et les légèretés qui viennent du cœur. Un silence sobre est le gardien de l’intériorité et rend possible l’accueil de celui qui parle. Le Dieu que nous voulons retrouver est au-dedans de nous, non au-dehors [21].

Le moi intérieur a besoin de temps et d’espaces pour confronter et évaluer. Pour les temps, nous ne devrions pas avoir peur de réserver, dans l’horaire, des moments à consacrer à la méditation personnelle, à l’étude, à la prière et, pourquoi pas ? à la contemplation : cette disposition totale de soumission à la vérité et à la beauté.

L’Evangile nous conseille de « nous retirer au fond de la maison, fermer la porte et prier le Père qui est présent dans le secret » [22]. Il s’agit de choisir un endroit où l’attention et l’esprit trouvent moins d’obstacles pour aller à Dieu. L’église ou la chapelle sont certainement des lieux plus adaptés à la « prière silencieuse », mais pas les seuls. « Notre Sauveur choisissait pour prier des endroits solitaires et ceux qui, sans occuper trop les sens, élevaient l’âme à Dieu, comme les monts (qui s’élèvent de terre et sont ordinairement dénudés, sans aucun motif de récréation sensible) » [23].

Les promenades, par exemple, peuvent acquérir une signification nouvelle : il s’agit de découvrir la présence de Dieu qui, selon l’expression poétique de saint Jean de la Croix, passait à travers « ces bois d’un pas rapide, les regardait et, de son seul regard, les parait de toute beauté » [24].

La personne ne regarde donc pas si le lieu de la prière a telle ou telle commodité, parce que ce serait être encore attaché aux sens, mais se soucie surtout du recueillement intérieur ; elle oublie tout et choisit dans ce but l’endroit le plus libre de choses et de goûts sensibles, et détourne son attention de tout cela, pour pouvoir mieux jouir de son Dieu dans la solitude des créatures [25].

Découvrir nos résistances personnelles.

L’Esprit agit en nous et nous sanctifie dans la mesure aussi de notre disponibilité. C’est là que trouve place le dépassement de nos résistances à l’ouverture docile et filiale au Père et à l’amour d’autrui enraciné dans notre cœur. L’intériorité doit s’éduquer, l’amour se purifier et nos relations devenir plus respectueuses. Il s’agit de démasquer les dynamismes qui vivent en nous et nous empêchent de nous donner en toute liberté [26].

Il faut avoir le courage de mettre le doigt sur les fragilités et les points négatifs qui marquent notre vie, de les appeler par leur nom et de connaître nos résistances pour les confier au Père. Il faut accepter l’indispensable travail de patience pour que la volonté de Dieu oriente nos pensées et notre conscience. Tous les hommes de prière ont éprouvé le besoin et les avantages de l’ascèse intérieure et extérieure.

Celui qui a l’expérience de la vie spirituelle sait que ce cheminement exige de la patience et de la persévérance, et que nous ne marchons pas seuls parce que l’Esprit nous précède et nous accompagne. Ils connaîtra ensuite, au fil de ses progrès, la pacification progressive, l’élargissement de la liberté et la douceur de la charité, qui sont les fruits d’un cheminement de prière [27].

Nous approcher du Père avec confiance.

C’est ce que suggère saint Paul [28] ; et ce qu’indique Jésus [29]. Dieu accepte le culte rituel, mais comme un chemin et une condition pour la confiance spontanée et transparente [30]. Il y a des circonstances où nous pouvons prier sans paroles, mais nous ne pouvons jamais prier sans le désir profond de nous trouver avec le Seigneur, d’être avec Lui. « C’est ta face, Seigneur, que je cherche » [31] est déjà une forme de prière. Il est fréquent aujourd’hui de désirer ces moments de douceur et d’émotion qui arrivent rarement ou sous la poussée de fortes stimulations. Ce sont des grâces, sur lesquelles ne se fonde pas notre relation avec Dieu, mais par lesquelles Dieu nous soutient. Nous sommes à une époque où domine l’émotion religieuse, la volonté de faire l’expérience d’« autre chose », de ce qui est au-delà du sensible. Cela vaut aussi pour les jeunes, chez qui l’authenticité et le sentiment sont liés, également dans l’expérience religieuse.

L’amitié avec Dieu exige que notre désir de Le rencontrer soit au cœur de la prière, et celle-ci, au cœur de la vie, comme une orientation et une passion : « Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube » [32]. Il ne s’agit donc pas d’un besoin de remplir des obligations de prière, mais d’un désir intense de la présence de Dieu, de son amitié.

Parfois nous craignons de nous approcher trop de Dieu, ou qu’Il ne nous manifeste trop clairement sa volonté. Des milliers de questions nous assaillent : Qu’est-ce que Dieu va me demander ? Où va-t-il me conduire ? La mise en jeu est élevée : il y va de ma vie. Il pourrait changer l’orientation de tout ce que j’ai fait, je pourrais être appelé à remettre en question mes valeurs. C’est arrivé aux patriarches, aux prophètes, aux apôtres, aux saints qui, en fait de prière, sont des exemples éminents. Nous pouvons dire que cela nous arrive aussi, à travers les événements imprévus, qui changent le cours, le rythme ou le ton de notre vie.

Avec autrui, chacun de nous entre en dialogue sur un pied d’égalité. Mais avec Dieu tout est différent. Il me dit : « Je suis le Seigneur, ton Dieu » [33]. Einstein a dit : « Quand je m’approche de ce Dieu, je dois tirer mes chaussures et marcher sur la pointe des pieds, parce que je suis sur un terrain sacré ». Et pourtant nous ne sommes pas dans le pays de l’éloignement ni de la peur, mais sur le terrain de la filiation, de l’Esprit, qui est mystérieux et inépuisable : il est la source de nouveautés incessantes de la part du Père et de la nôtre, au fur et à mesure que progresse la vie.

Faire un cheminement de prière.

Dans la prière il y a aussi un cheminement de formation et de croissance permanentes. Personne, à l’âge adulte ou avancé, ne prie comme lorsqu’il était enfant, même s’il peut garder en lui quelques traits personnels mûris par la vie.

La prière non seulement nous enrichit, mais nous façonne par ce qu’elle est, et par les faits de notre vie que nous assumons à sa lumière. Quelques-uns d’entre nous ont peut-être partagé l’expérience de moines qui ont mené une vie de pure prière. Mais avec nos confrères aussi, arrivés à la maturité de l’âge et de la souffrance, le dialogue sur la prière est intéressant et fécond.

Quand j’assume la tâche de prier, je me confie totalement à Dieu et me remets entre ses mains. C’est Dieu que j’accueille ; c’est à Lui que je me donne ; avec Lui que j’entends marcher et de Lui que je veux me recevoir moi-même, toujours renouvelé par les dons de son amour.

La contemplation offre le moment le plus élevé de la prière. Mais, comme l’affirme l’exhortation sur la Vie consacrée, elle n’est pas le privilège d’un état de vie, mais la dimension essentielle de ceux qui sentent leur propre vie « transfigurée » dans le Christ [34]. Elle est la vision de foi, éprouvée dans sa dimension unifiante, qui rayonne la lumière et la beauté.

Ainsi entendue, la prière devient l’acte adulte par lequel ma relation personnelle s’ouvre à l’égard de Dieu : j’ai une soif insatiable de Lui, et Lui me recherche avec amour.

Pour prier, il est nécessaire aussi de sauvegarder un temps suffisant pour enraciner en moi et exprimer la signification la plus élevée de cet acte. Si je désire arriver à une prière vivante et vivifiante, qui soit une expérience d’un amour avec le « partenaire » unique, je ne puis me dispenser de réserver quelques espaces de ma vie pour les consacrer à rester en tête à tête avec Dieu.

Persévérer dans cet acte de foi pure et dépouillée, dans un moment qui ne connaît ni hâte ni recherche d’avantages personnels, consacré à se trouver simplement en présence de Dieu le Père (Il me regarde, m’aime et me travaille, durant ces moments qui touchent mon être profond dans la solitude), même si j’ai l’impression de rester sans parole et de perdre mon temps : voilà l’exigence et la garantie d’une adoration en esprit et en vérité. Il est intéressant de voir le cheminement de prière de nos serviteurs de Dieu, chez qui nous trouvons toujours trois caractéristiques : la participation aux exercices communautaires, les moments personnels dont ils étaient avides, et l’union dans la vie.

Il reste vrai que la prière peut apporter la paix intérieure à ma vie, la sérénité d’esprit, l’efficacité dans l’action ; cependant, si dans ma prière je veux rencontrer le Père de Jésus et notre Père, sa finalité principale ne sera pas seulement de rechercher de tels avantages, mais de faire l’expérience de l’amour gratuit.

Lorsque je donne à Dieu mon temps humain, sans rien lui demander en échange (effets extraordinaires, progrès spirituel rapide et appréciable etc.), je m’expose au soleil même de la gratuité divine. Telle est la grâce par excellence de la volonté de prier : être éduqués à la gratuité, dans une société comme la nôtre où tout s’achète ou se vend. Savoir, avec une sagesse qui ne doute pas, que nous sommes aimés de Lui et que nous pouvons L’aimer et Le désirer, peut constituer la grande richesse de notre vie, qui fait apparaître comme secondaires toutes les autres avec leurs prétentions.

Telle est la béatitude d’une vie de prière ! Celui qui sait perdre son temps avec Dieu apprend à donner sa vie à ses frères dans la générosité gratuite et l’oubli de soi. Pas plus que l’amour, la prière, n’a besoin de se justifier.

Puisque c’est l’Esprit qui prie en nous et que c’est de Lui que nous apprenons à nous adresser au Père, il est plus important de nous mettre en syntonie et en union avec Lui que de connaître les définitions qui décrivent la prière. Celles-ci aident cependant à mieux connaître comment nous purifier. La vraie prière comporte quelques points constants que nous puisons dans l’expérience de Jésus, de l’Eglise et de ceux qui l’ont contemplé et suivi de plus près.

Donner la parole à Dieu.

« Je trouve en tes commandements mon plaisir » [35]. Il faut permettre à Dieu de nous dire ce qu’il sait nous convenir.

Il prononce la Parole. Jésus s’est manifesté comme la Parole, le Verbe éternel du Père. Le Verbe est nouveauté. Il l’est encore. C’est ainsi que sont nés les charismes : mouvements de prophétie qui ne se développent que dans l’écoute de Dieu, au sein de ce monde de routine. Voilà pourquoi, pour nous les consacrés, « écouter » est une grâce de subsistance et de nouveauté. En effet, dans notre prière, nous avons l’habitude de chercher les mots au risque de ne pas percevoir ce que Dieu veut nous dire, sa Vérité. C’est Jésus lui-même qui fait la recommandation suivante : « Lorsque vous priez, ne rabâchez pas » [36].

Le temps que nous consacrons à un silence équilibré ou à une récollection pour reconstituer notre vie, n’est pas perdu ; il permettra plutôt de récupérer un espace ouvert à la visite de Dieu. Cultiver et utiliser une méthode pour créer une zone de silence, voilà qui concrétisera l’effort sans lequel personne ne peut faire mûrir les fruits les plus exquis de la réflexion de foi, de la prière et de la contemplation.

Quand nous saurons garder le silence intérieur au milieu de l’inévitable va-et-vient de la vie moderne et au cœur même de la nécessité de parler et de communiquer, c’est que notre effort de prière aura produit en nous un de ses fruits les plus excellents : nous serons des personnes mûres, concentrées, non dissipées, maîtres de notre dimension d’intériorité. Il ne s’agit pas d’un simple silence ascétique, mais d’une attention et de l’attente d’un mot d’amour. Le salésien vit tout cela sans répit : il donne une première place à la tempérance, à la raison unie à la religion, à la bonté optimiste et sans naïveté du regard, et à l’espérance en la force rédemptrice du Christ.

Saisir le regard de Dieu dans la profondeur de notre être.

Le « regard » a une riche présence dans le Bible et dans l’Evangile. Il signifie la volonté bienveillante, l’attention paternelle, la prédilection, la vocation. Au regard du Seigneur succède souvent le dialogue, qui est déjà une invocation et un programme de vie.

La prière ne reste pas extérieure à celui qui prie. Il n’y a aucune distance entre la prière, la relation avec Dieu et celui qui la fait. Elle est un don, mais elle se mêle et se fond si bien à la manière d’être de chacun que la prière en vient à être l’expression la plus pure de l’individualité. Ce que je suis en face de mon Créateur, voilà ma prière.

Le regard lumineux de Dieu pénètre là où ne peut arriver aucun autre regard. Il me voit et m’enseigne à me voir tel que je suis. Prier, c’est donc sentir et accueillir le regard paternel de Dieu, sans lui faire obstacle dans l’effort vain de vouloir me faire moi-même.

Ma vie est en même temps un don et une tâche : un don qui ne se développe que dans le dialogue avec le donateur. Affirmer dans mon destin concret, dans mon histoire humaine réelle, ma propre participation à l’amour de Dieu pour les hommes : voilà ce qu’est la prière.

Je crois qu’il est possible de résumer comme suit l’aspect peut-être le plus valable de l’expérience personnelle de la prière : elle est l’exercice constant qui pousse à embrasser avec une joie filiale la volonté du Père dans les événements de chaque jour. La pratique de la prière me met dans la condition de lire mon histoire personnelle, si insignifiante, absurde ou contradictoire qu’elle puisse me sembler, comme une révélation de l’amour de Dieu, dans les coordonnées de mon existence et du monde. Rien de ce qui arrive dans ma vie et dans mon monde n’est étranger à l’amour de Dieu.

Dieu est amour : si je me laisse aimer par Lui, je deviens un instrument mystérieux de son amour dans le monde. Si je m’ouvre à son initiative, je découvre un Dieu solidaire et engagé avec la marche de l’humanité, en particulier avec la souffrance de tous ceux qui souffrent.

Le troisième millénaire : un temps de mystiques ! Ce sera précisément la profondeur des hommes et des femmes poussés par l’Esprit qui sauvera le sens de notre vie et défiera l’étroitesse du regard de l’homme.

L'expérience de quelques amis de Dieu.

La prière « exprime » la vie dans le sens le meilleur du terme. C’est pourquoi ce que disent ceux qui l’ont vécue avec intensité dans l’amour et la souffrance a une grande utilité pour nous. Ecoutons quelques témoignages significatifs.

· « (Dans la prière) le dialogue se fait en parlant vraiment comme un ami parle à un autre ami, ou un serviteur à son Seigneur : parfois on demande une faveur, parfois on s’accuse de quelque manquement, ou l’on fait part de ses affaires pour demander conseil à ce sujet » (Ignace de Loyola).

· « Ici, il n’y a rien à craindre, mais tout à désirer, [...] l’oraison mentale n’est rien d’autre pour moi qu’une relation d’amitié : nous trouver fréquemment seuls en tête à tête avec quelqu’un que nous savons qu’il nous aime » (Thérèse d’Avila).

· « La prière n’est autre chose qu’une union avec Dieu. [...]. Dans cette union intime, Dieu et l’âme sont comme deux morceaux de cire fondus ensemble ; on ne peut plus les séparer. [...] Nous avions mérité de ne pas prier ; mais Dieu, dans sa bonté, nous a permis de lui parler. [...] Mes enfants, vous avez un petit cœur, mais la prière l’élargit et le rend capable d’aimer Dieu » (Curé d'Ars).

· Saint Augustin écrit à Proba : « Désirons toujours la vie bienheureuse auprès du Seigneur Dieu, et prions toujours. Mais il est nécessaire d’établir des heures fixes pour ramener notre esprit au devoir de la prière. Ainsi, nous éviterons que l’attiédissement n’aboutisse à la froideur et à l’extinction totale, si la flamme n’est pas ranimée fréquemment.

« […] Cela étant, il n’est pas défendu ni inutile de prier longtemps, lorsqu’on en a le loisir, c’est-à-dire lorsque cela n’empêche pas d’autres occupations bonnes et nécessaires. Si l’on prie un peu longtemps, ce n’est pas, comme certains le pensent, une prière de bavardage. Parler longtemps est une chose, aimer longtemps en est une autre. La prière ne doit pas comporter beaucoup de paroles, mais beaucoup de supplication, si elle persiste dans une fervente attention. Car beaucoup parler lorsqu’on prie, c’est traiter une affaire indispensable avec des paroles superflues.

« Beaucoup prier, c’est frapper à la porte de celui que nous prions par l’activité insistante et religieuse du cœur. Le plus souvent, cette affaire avance par les gémissements plus que par les discours, par les larmes plus que par les phrases » [37].

Selon ces expériences, la prière est une relation d’amitié qui peut s’exprimer par la pensée, l’action, les sentiments et le regard, le silence, la participation à la liturgie, l’invocation rapide, la conversation calme à l’exemple de Jésus : « Père, je proclame ta louange » [38]. Elle est une relation d’amitié et d’amour. Et c’est ce qui nous introduit parfaitement dans la prière du salésien.

 

2. LA PRIÈRE DU SALÉSIEN

La prière du salésien se réfère de façon spéciale à Jésus, Bon Pasteur, et à Don Bosco, qui en a été une vivante image parmi les jeunes.

Pour comprendre comment il a grandi et progressé, il est éclairant de méditer tout d’abord dans l’Evangile la prière de Jésus, Bon Pasteur, qui culmine par le don de sa vie.

Cette lecture, qui est passionnante, je vous la confie [39], aussi par manque de place. Mais je m’arrête en particulier sur ce qui caractérise l’expérience salésienne.

Les semences : Maman Marguerite.

Les premières phrases sur le cheminement de prière du salésien se trouvent dans les Memorie dell'Oratorio [40]. Le récit souligne une constante qui accompagne Don Bosco toute sa vie : le rôle déterminant de la dimension religieuse dans le milieu où il a grandi et dans sa mentalité. Elle le portait à mettre tout en relation avec Dieu, par de nombreuses voies allant de la contemplation de la nature à la récitation de prières qui constituaient le patrimoine du peuple chrétien.

C’est surtout à la figure de sa mère et à son action éducatrice que Don Bosco attribue le mérite d’avoir enraciné en lui le sens de Dieu et une vue de foi sur la réalité et sur l’histoire. Marguerite le forma à l’exercice de la présence de Dieu, l’amena à prier avec l’esprit et avec les paroles, lui inculqua les principes de la vie chrétienne, pour semer en lui une quantité de solides vertus. Son apport fut déterminant pour sa future mission d’éducateur et de pasteur.

De la foi de sa mère le jeune Jean Bosco acquit la certitude de l’existence d’un Dieu grand dans l’amour. Il saisit la réalité d’un lien indissoluble entre notre fragile humanité et son Amour miséricordieux. Il apprit par la vie que la confiance en Dieu n’est jamais vaine, même dans les moments les plus désespérés. C’est ici que s’enracinent cette foi inébranlable, capable de « déplacer les montagnes », et sa robuste espérance qui le poussait à regarder au-delà de toute perspective humaine, à faire des projets et à oser avec courage quand d’autres n’y auraient même pas songé de loin. Et tout cela, il le souligne dans ses Souvenirs et nous l’indique à nous, ses lecteurs.

Le récit de Don Bosco est concis, mais très efficace : « Son plus grand souci fut d’instruire ses fils dans la religion, de les inciter à l’obéissance et de leur fournir des occupations en rapport avec leur âge. Tant que je fus petit, elle m’apprit elle-même les prières. Devenu capable de me joindre à mes frères, elle me faisait mettre à genoux avec eux, matin et soir, et tous ensemble nous récitions les prières en commun et le chapelet » [41].

Dans l’action d’éducatrice de Marguerite, il y a plus qu’une formation religieuse. « Dieu, affirme le P. Lemoyne, était au sommet de toutes ses pensées, et était ainsi toujours sur ses lèvres […]. Dieu te voit : c’était la grande devise par laquelle elle leur rappelait comment ils étaient toujours sous les yeux du grand Dieu qui les jugerait un jour. Lorsqu’elle leur permettait d’aller jouer dans les prés voisins, elle les congédiait avec ces mots : Rappelez-vous que Dieu vous voit. Si parfois elle les voyait songeurs et craignait qu’ils n’aient en eux une petite rancœur, elle leur murmurait à l’improviste à l’oreille : Rappelez-vous que Dieu vous voit, et qu’il voit aussi vos pensées les plus secrètes […].

Avec les spectacles de la nature, elle ravivait aussi sans cesse en eux le souvenir de leur Créateur. Lors d’une belle nuit étoilée, elle sortait en plein air pour leur montrer le ciel et disait : C’est Dieu qui a créé le monde et a mis la-haut tant d’étoiles. Si le firmament est déjà si beau, comment sera le paradis ? Avec la belle saison, devant une vaste campagne ou un pré tout parsemé de fleurs, au lever d’une claire aurore ou au spectacle d’un magnifique coucher de soleil, elle s’écriait : Que de belles choses le Seigneur a faites pour nous ! » [42].

Don Bosco homme de prière [43].

Mais il serait historiquement inexact de penser que la prière de Don Bosco n’en serait restée qu’à ce niveau. L’expérience éducative et pastorale de l’« Oratoire », avec ses garçons pauvres et ses jeunes disciples, le lança vers une « prière apostolique », vers la contemplation dans l’action et l’extase devant l’action de Dieu dans l’âme de ses jeunes. C’est ainsi que commença et se développa l’union entre la prière et la vie entreprenante, pétrie d’espérance et d’audace, qui commença par éveiller des questions sur sa sainteté, car certains ne voyaient en lui qu’un « entrepreneur » de Dieu, mais qui devint ensuite un modèle pour la prière et la vie en Dieu du salésien.

Une méthode analogue à celle de Maman Marguerite, approfondie dans l’expérience pastorale et le service total de l’éducation, sera celle de Don Bosco avec ses jeunes. En effet, au début de son manuel de prière, le Giovane provveduto (La Jeunesse Instruite …), dans son énumération de Ce qui est nécessaire à un jeune homme pour acquérir l’habitude de la vertu, il part de la Connaissance de Dieu : « Levez les yeux, chers enfants, et voyez tout ce qui existe au ciel et sur la terre : le soleil, la lune, les étoiles, l’air, l’eau et le feu. Il fut un temps où toutes ces choses n’existaient pas. Dieu, par sa toute-puissance, les a tirées du néant, il les a créées » [44]. Les deux expériences lui servirent pour initier les jeunes à la communion avec Dieu.

Eduqué à savoir contempler Dieu dans la nature et les événements humains, en particulier ceux qui regardaient les jeunes qui lui étaient confiés, Don Bosco formait ses garçons à ce « regard simple » qui révèle l’amour de Dieu. C’est pourquoi il était devenu un observateur attentif de l’histoire humaine et de l’Eglise, qu’il savait raconter à ses jeunes de façon efficace. Et ses garçons apprenaient.

Au sujet de Michel Magon, durant un séjour de vacances aux Becchi, le saint raconte : « Un soir, tandis que nos garçons allaient tous se coucher, j’en entendis un qui pleurait. Je me mets tout doucement à la fenêtre et je vois mon Magon qui regardait la lune dans un coin de l’aire et soupirait en pleurant. “Qu’as-tu, Magon, tu n’es pas bien ?” lui dis-je. Lui qui se croyait seul et pensait n’être vu de personne, se trouva gêné et ne sut que répondre. Mais je renouvelai ma question et il me répondit en propres termes : “Je pleure à regarder la lune qui, depuis tant de siècles, reparaît régulièrement pour éclairer les ténèbres de la nuit sans jamais désobéir aux ordres du Créateur. Tandis que moi, qui suis si jeune, qui suis un être raisonnable, qui aurais dû être parfaitement fidèle aux lois de mon Dieu, je lui ai tant de fois désobéi et l’ai offensé de mille manières.” Quand il eut parlé, il se remit à pleurer. Je le consolai en quelques mots ; alors il se calma et rentra se coucher » [45].

Don Bosco commente avec admiration cette capacité de Michel d’« observer en tout la main de Dieu et le devoir de toutes les créatures d’obéir au Créateur » [46].

Dans le sillage de saint François de Sales.

Tout cela se situe dans la ligne de la spiritualité de saint François de Sales. Dans la deuxième partie de l’Introduction à la vie dévote (où il énumère « divers avis pour l’élévation de l’âme à Dieu »), il présente l’oraison mentale, puis suggère « cinq autres sortes d’oraisons plus courtes, et qui sont comme agencements et surgeons de l’autre grande oraison » : les prières du matin, celles du soir, l’examen de conscience, le recueillement spirituel et les aspirations vers Dieu. À cette dernière forme de prière, faite « de courts mais ardents élancements du cœur » vers Dieu, François invite le dévot : « Admirez sa beauté, invoquez son aide, jetez-vous en esprit au pied de la Croix, adorez sa bonté, interrogez-le souvent de votre salut, donnez-lui mille fois le jour votre âme, fixez vos yeux intérieurs sur sa douceur, tendez-lui la main, comme un petit enfant à son père, afin qu’il vous conduise, mettez-le sur votre poitrine comme un bouquet délicieux, plantez-le en votre âme comme un étendard » [47].

Le saint compare cette forme d’aspiration vers Dieu à la pensée de ceux qui s’aiment : ils ont « presque toujours leurs pensées tournées du côté de la personne aimée, leur cœur plein d’affection envers elle, leur bouche remplie de ses louanges […] ; ainsi ceux qui aiment Dieu ne peuvent cesser de penser à lui, respirer pour lui, aspirer à lui et parler de lui, et voudraient, s’il était possible, graver sur la poitrine de toutes les personnes du monde le saint et sacré nom de Jésus » [48].

« À cela toutes choses les invitent, écrit-il encore, et il n’y a créature qui ne leur annonce la louange de leur bien-aimé ; […] toutes choses les provoquent à des bonnes pensées, desquelles par après naissent force mouvements et aspirations en Dieu. Et voici quelques exemples : […] » [49]. Les exemples qu’il donne sont tirés de l’hagiographie, de la vie quotidienne ou de spectacles de la nature. « Une âme dévote regardant un ruisseau, et y voyant le ciel représenté avec les étoiles en une nuit bien sereine : Ô mon Dieu, dit-elle, ces mêmes étoiles seront dessous mes pieds quand vous m’aurez logée dans vos saints tabernacles […]. Un autre voyant les arbres fleuris soupirait : Pourquoi suis-je seul défleuri au jardin de l’Eglise ? Un autre voyant des petits poussins ramassés sous leur mère : Ô Seigneur, dit-il, conservez-moi sous l’ombre de vos ailes » [50].

Tel est l’enseignement de saint François de Sales. De la même manière le petit Jean était conduit et instruit sur les routes de la vraie foi et de la contemplation, et acquérait le sens profond du Dieu présent, qui l’accompagnera toute sa vie. Nous savons, comme dit encore saint François de Sales, que dans cet exercice simple de contemplation et de recueillement spirituel, qui suscite spontanément de brèves aspirations, de bonnes pensées et des oraisons jaculatoires, « gît la grande œuvre de la dévotion : il peut suppléer au défaut de toutes les autres oraisons, mais le manquement de celui-ci ne peut presque pas être réparé par aucun autre moyen. Sans cet exercice, on ne peut pas bien faire la vie contemplative, et ne saurait-on que mal faire la vie active » [51].

Don Bosco est, lui aussi, sensible aux merveilles de la nature, mais bien davantage à celles de l’âme d’un jeune qui maîtrise ses mouvements mauvais, saisit les invitations de la grâce et s’ouvre à Dieu avec générosité.

Contemplatif du salut, en extase devant l’œuvre de Dieu dans la vie, plein d’admiration à l’égard de Dominique Savio, il s’émeut devant les garçons de la prison, invoque l’aide de Marie Auxiliatrice à la vue des habitants de la Patagonie et aspire à l’évangélisation de l’Asie.

La marque de l’Oratoire.

Dans ce climat, au Valdocco, l’esprit et la pratique de la prière se rattachaient étroitement à la charité éducatrice. Cela pouvait se lire sur le visage de ses habitants, dont un grand nombre formeront la première génération salésienne. Le P. Ceria écrit : « Nous les avons connus : des hommes si différents de mentalité, de culture et d’habitudes, mais tous porteurs de certains traits caractéristiques, qui en constituaient comme la marque d’origine. Calme et sérénité dans leur façon de faire et de parler, bonté paternelle, mais surtout une piété qui constituait pour eux l’essentiel et le cœur de la vie salésienne. Ils priaient beaucoup, avec beaucoup de dévotion : ils tenaient fortement à prier et à bien prier ; on aurait dit qu’ils ne savaient pas dire quatre mots en public ou en privé sans y faire entrer de quelque façon la prière. Pourtant, […] ils ne semblaient pas posséder des grâces extraordinaires d’oraison ; car nous ne les voyions faire en toute simplicité rien de plus que les exercices voulus par les règles ou entrés dans nos coutumes ». Ils aimaient Dieu et, en Lui, les jeunes. Tel est le commentaire sur l’union entre les moments d’oraison et la vie, entre la prière explicite et la mission.

La prière que Don Bosco pratique et cherche à enseigner à ses fils est linéaire et simple dans ses formes, authentique, complète et populaire dans sa substance et ses contenus, joyeuse et festive dans ses expressions. Elle est vraiment une prière à la portée de tous, en particulier des enfants et des humbles, et prend corps dans ce qu’il appelle les « pratiques de piété ».

Le P. Caviglia écrit que Don Bosco n’a créé aucune nouvelle forme spéciale d’exercice, de prière ni de dévotion comme le chapelet, les exercices spirituels, le chemin de la Croix etc. Il est ouvert aux formules et, en un certain sens, aussi aux formes de piété dont, en fin éducateur, il comprend l’utilité ; il est réaliste et veille à l’essentiel, à la relation avec Dieu et à son reflet sur la vie : prier, c’est avoir une forme d’amitié avec Lui, qui permet de passer facilement de l’entretien solitaire avec lui à son service dans le prochain.

Lorsque le P. Ceria écrit que Don Bosco ne consacrait pas, comme l’ont fait d’autres saints (le curé d’Ars, saint Antoine M. Claret), un long temps à la méditation, il dit vrai. Mais avoir une façon à soi de prier, ce n’est pas la même chose que ne pas prier ou prier trop peu.

Différente en quantité et en qualité de celle d’autres saints, la prière de Don Bosco n’en était pas moins vraie et profonde à l’épreuve des faits. Les témoignages des procès de canonisation ont révélé en Don Bosco une activité de prière insoupçonnée et exaltante. Il lui manquait peut-être la visibilité et les grands gestes, mais la prière jaillissait de partout. « On peut dire, a déclaré le P. Barberis, qu’il priait toujours ; je l’ai vu, pourrais-je dire, des centaines de fois monter et descendre les escaliers toujours en prière. Il priait aussi en rue. En voyage, quand il ne corrigeait pas des épreuves, je le voyais toujours en prière. En train, avait-il l’habitude de dire à ses fils, il ne faut jamais rester oisif, mais dire le bréviaire, réciter le chapelet ou lire un bon livre ».

Dispensé, dans ses dernières années de vie, de réciter le bréviaire, il le disait en réalité presque toujours et avec une grande dévotion ; quand il en était empêché par force majeure, il y suppléait, comme le révèle sa promesse formelle et héroïque, « ne rien dire ni faire qui ne soit en vue de la gloire de Dieu ».

Pour Don Bosco, la prière était « l’œuvre des œuvres » [52], parce que la prière « obtient tout et triomphe de tout ». Elle est ce qu’est « l’eau pour le poisson, l’air pour l’oiseau, la source pour le cerf, la chaleur pour le corps » [53]. Son institution est fondée sur la prière.

Capable de contempler Dieu sur le visage et dans la situation des jeunes, Don Bosco n’éprouve pas le besoin d’imposer à ses disciples d’autres exercices communautaires que ceux du bon chrétien, et du bon prêtre pour les prêtres. Il s’agit d’une prière qui ne dispense ni n’écarte jamais des situations des jeunes à transformer selon le projet de Dieu, ni des gens à orienter vers le Christ : « Da mihi animas, cetera tolle ». Nous avons déjà rappelé le texte de la première rédaction des Constitutions : « La vie active à laquelle cette Congrégation se dévoue spécialement, fait que ses membres ne peuvent avoir la facilité d’accomplir beaucoup de pratiques de piété en commun » [54]. Cette phrase affirme de façon implicite qu’il y a beaucoup d’autres formes de prière possibles et recommandables. Parmi celles-ci Don Bosco a donné une grande importance aux oraisons jaculatoires.

« Tous, outre les prières vocales, feront chaque jour au moins une demi-heure d’oraison, à moins d’en être empêché par le saint ministère ; mais, dans ce cas, on y suppléera par un grand nombre d’oraisons jaculatoires, dirigeant vers Dieu, avec une plus grande affection, les travaux qui nous privent des exercices ordinaires de piété » [55]. Les oraisons jaculatoires étaient une façon facile et essentielle de prier qui lui servait à garder en éveil la pensée de Dieu.

Nous pouvons dire que chez Don Bosco, il y a un rapport parfait d’identité entre la prière et le travail. C’est dans ce sens, mais uniquement dans ce sens, que le travail peut se dire prière. Et, selon le P. Ceria, ce fut le secret de Don Bosco, son trait le plus caractéristique : « Ce qui spécifie la piété salésienne, c’est de savoir faire du travail une prière ».

Pie XI en a donné une confirmation solennelle : « Une de ses plus belles caractéristiques, en effet, était d’être présent à tout, pris par une multitude de soucis continuels et harcelants, par une foule de requêtes et de consultations, et de garder l’esprit toujours ailleurs, toujours en haut, là où la sérénité était imperturbable toujours, où le calme était toujours dominant et souverain, si bien que chez lui, le travail était précisément une prière effective, et que se vérifiait le grand principe de la vie chrétienne : qui laborat orat » [56].

Tout comme Don Bosco fut appelé l’homme de l’« union avec Dieu », le salésien se caractérise comme le « contemplatif dans l’action » [57]. Le problème est précisément de comprendre la signification de cette expression.

En effet, dans la tension qu’il y a entre la prière et l’action, il est difficile d’atteindre l’équilibre, pas tellement en théorie, mais dans la pratique de la vie quotidienne [58]. Le problème, posé dès les débuts du christianisme, est très débattu. Dans son commentaire de Luc 10, 38-42, saint Augustin écrit : « Les paroles de Notre Seigneur Jésus Christ nous invitent à tendre vers un seul but quand nous peinons dans les multiples travaux de ce monde. Nous y tendons alors que nous sommes toujours errants, pas encore résidents ; toujours en route, pas encore dans la patrie ; toujours désirant, pas encore possédant. […] Marthe et Marie étaient deux sœurs, proches non seulement par la chair mais aussi par la foi ; toutes deux s’étaient attachées au Seigneur, toutes deux servaient d’un même cœur le Seigneur présent dans la chair. Marthe l’accueillit comme on a coutume d’accueillir les voyageurs. Mais elle était la servante qui accueille son Seigneur […].

« D’ailleurs, Marthe, toi qui es bénie pour ton service bienfaisant, permets-moi de te le dire : la récompense que tu cherches pour ton travail, c’est le repos. Maintenant tu es prise par toutes les activités de ton service, tu cherches à nourrir des corps mortels, aussi saints qu’ils soient. […] Dans la patrie, il n’y aura plus tout cela. Alors, qu’y aura-t-il ? Ce que Marie a choisi. Là nous serons nourris, nous n’aurons plus à nourrir les autres. Aussi, ce que Marie a choisi trouvera là sa plénitude et sa perfection : de cette table abondante de la parole du Seigneur, elle ne recueillait alors que les miettes. [… Le Seigneur] fera mettre à table [ses serviteurs] et circulera pour les servir » [59].

Marthe et Marie donnent un exemple de l’unité radicale dans laquelle ne s’opposent pas la vie active et la vie contemplative ; elles représentent ensemble une existence prise tout entière par l’écoute contemplative, surtout quand on est appelé à s’engager dans les monde. L’unité radicale entre la contemplation et l’action se retrouve dans la relation et dans la communion avec Dieu.

Voyons à présent comment se résout cette tension entre la contemplation et l’action dans la vie du salésien. Nous nous arrêterons d’abord sur l’expression « contemplatif dans l’action », et nous énumérerons ensuite quelques caractéristiques qui définissent la vie du salésien comme contemplatif dans le service des jeunes.

« Contemplatif dans l’action ».

L’acte de contempler, c’est-à-dire être comme ravis dans le regard prolongé ou très court, mais intense, avec stupeur et admiration, embrasse et saisit en un seul moment profond la réalité dans ses racines, et celui qui contemple dans ses multiples dimensions unifiées [60]. C’est ce qui s’appelle, en terme approprié, une « expérience ».

La contemplation chrétienne comporte un regard unitaire qui saisit, dans la succession des événements, la réalisation du Royaume de Dieu et par conséquent la participation à sa construction. Elle ne se fait pas seulement dans le silence ou dans la solitude, comme en dehors des aspirations, des désirs, des joies et des souffrances du Royaume, mais aussi dans le partage des réalités de la vie que Jésus est venu prendre sur lui.

En effet, dans la tradition chrétienne on peut parler de deux grands chemins ou lieux préférentiels, non exclusifs, de la contemplation. Le premier, où la personne se détache des « choses humaines » pour se plonger en Dieu ; et le deuxième, où elle saisit précisément dans les « choses humaines », comment se font présents Dieu et son Règne, et elle se met à sa disposition pour participer à son annonce du salut. « Me voici, mon Dieu, je viens pour faire ta volonté » [61]. Par conséquent, elle « assume » la vie comme une union avec Dieu, dans sa passion de sauver l’homme.

La différence entre les deux se trouve dans une accentuation différente de la relation entre le Règne de Dieu et la vie humaine. Celui qui vit le détachement des choses veut les comprendre en les contemplant en Dieu. L’accent porte sur la reconnaissance des mystères de Dieu, inaccessible, lieu définitif de repos et de bonheur pour l’homme. Tandis que celui qui vit la passion responsable et active du salut, accentue l’Incarnation de Dieu qui le mêle aux choses de l’histoire. Il contemple Dieu qui offre sa grâce pour bâtir son Royaume ici et maintenant, il est heureux comme Jésus des merveilles opérées par le Père dans les humbles et les pauvres. Ainsi Dieu est-il « compris » dans la contemplation des choses et dans les diverse activités du Royaume.

L’une et l’autre dispositions sont importantes et indispensables. Il s’agit d’accentuations qui influencent la distribution du temps et les choix du style de vie. La contemplation du salésien affleure et se manifeste surtout dans sa passion pour la vie des jeunes. C’est donc en suivant le mystère de l’Incarnation qu’il cherche à entrer profondément en elle.

« Contempler dans l’action » ne signifie pas nécessairement penser à Dieu pendant qu’on agit. C’est plutôt se rendre compte du fait que dans cette activité humaine est en jeu l’accomplissement du Règne de Dieu. Contempler dans l’action, c’est un cheminement qui requiert des conditions analogues à la contemplation de quiétude et qui, même si elle est une grâce, s’acquiert par la croix.

Quelques conditions pour devenir des « contemplatifs dans l’action ».

Voici, en bref, quelques traits qui permettent au salésien de contempler Dieu dans la vie.

a. L’orientation intérieure.

Tous les chemins de la spiritualité, y compris celui du contemplatif dans l’action, ne valent que s’ils conduisent au sanctuaire du cœur, où nous précède la Vérité [62]. Dans la formation religieuse nous insistons sur l’intériorisation ; dans la religiosité diffuse, il faut distinguer l’émotion d’un moment et la foi mûre et personnalisée.

Pour devenir contemplatif dans l’action il faut un climat intérieur, fait de foi ouverte et vigilante, d’humilité et de patience, de fidélité à Dieu et aux hommes, de maîtrise de soi et d’ouverture aux perspectives de l’éternité. La qualité de la contemplation dans l’action réside dans la qualité humaine du geste qui s’accomplit et par la conscience, implicite mais vivante dans la profondeur du croyant, que le Règne de Dieu est ici et maintenant, ou que, dans telle situation, le Règne de Dieu ne s’accomplit pas. Dans le premier cas, le croyant se réjouit ; dans le second, il souffre. La souffrance et la joie sont le fruit de la contemplation.

« Chacun de nous, rappellent les Constitutions, a besoin d’exprimer dans l’intimité sa façon personnelle d’être fils de Dieu, de lui manifester sa reconnaissance, de lui confier ses désirs et ses préoccupations apostoliques » [63], pour que toute sa vie soit « pénétrée d’esprit apostolique, et toute l’action apostolique, animée par l’esprit religieux »[64].

Ici, nous pouvons rappeler brièvement les réflexions de Don Bosco sur le P. Cafasso – il fut pour lui un maître de prière sûr – qui indiquent la voie la meilleure pour vivre la charité unitive et illuminante dans l’action. Ce qui nous intéresse, ce sont les dispositions de fond, tandis que les pratiques sont liées à la personne et au temps.

« Le premier secret, dit-il, fut sa constante tranquillité. Le mot de sainte Thérèse : Que rien ne te trouble ! lui était familier. Aussi, d’un air toujours souriant, toujours courtois, et avec la douceur qui caractérise les âmes saintes, il s’acquittait avec force de toutes les affaires même longues, difficiles et parfois parsemées d’épineuse difficultés. Mais sans agitation et sans que la multitude ou le poids des choses lui causent le moindre trouble. Cette merveilleuse tranquillité faisait qu’il pouvait traiter avec calme des affaires nombreuse et variées sans troubler ses facultés intellectuelles » [65]. Il est comme le contraire de l’apôtre agité comme il peut s’en rencontrer aujourd’hui.

Le second secret est la longue pratique des affaires unie à une grande confiance en Dieu. « Il répétait souvent les mots du prophète royal David : Dies diei eructat verbum [Le jour au jour en livre le récit] (Ps 18, 2). Ce que je fais aujourd’hui me sert de norme pour ce que je devrai faire demain. Cette maxime ainsi que sa prudence, son expérience et sa longue étude du cœur humain l’avaient familiarisé avec les questions les plus élevées. Les doutes, les difficultés, les questions les plus compliquées disparaissaient devant lui. Quand on lui posait une question, il la comprenait à son seul énoncé. Il élevait un instant son cœur à Dieu, puis répondait avec promptitude et une telle justesse qu’une longue réflexion ne lui aurait pas fait exprimer un meilleur jugement » [66]. C’est la formation permanente, dans la vie et à partir d’elle, confrontée avec la Parole.

Le troisième secret était l’exacte et constante occupation du temps. « Durant les trente années et plus que je l’ai connu, je ne me rappelle pas l’avoir vu passer un instant qui puisse se dire dans l’oisiveté. Quand il avait terminé une affaire, il en entreprenait aussitôt une autre. Que de fois ne le vit-on pas rester cinq ou six heures au confessionnal et aller ensuite dans sa chambre pour commencer aussitôt l’audience habituelle qui durait plusieurs heures. Que de fois aussi [ne l’a-t-on pas vu] arriver épuisé d’avoir prêché ou confessé dans les prisons et, invité à se reposer un moment : la conférence, répondait-il, me sert de repos » [67].

Le quatrième secret est sa tempérance : elle était chez lui une pénitence délibérée et, chez Don Bosco, elle démontre la cohérence d’éléments qui donnent son visage à la spiritualité salésienne. Sans une grande sobriété, dit-il, il est impossible de devenir saints. « De la sorte, chaque jour, chaque semaine, chaque mois et l’année tout entière, à l’exception des moments de repas, le reste du temps pouvait se consacrer à des choses utiles au bien des âmes.

Ces quatre secrets , conclut Don Bosco, permettaient au P. Cafasso de faire bien toutes sortes de choses en peu de temps et de porter sa charité au degré le plus sublime de la perfection : Plenitudo legis dilectio (Rm 13,10) » [68].

b. L'intention.

Il n’est pas vrai que n’importe quelle activité accomplie soit une prière. Pour que notre action puisse devenir un lieu de rencontre et de communication avec Dieu, il est nécessaire que notre action se fasse en accord avec la volonté de Dieu et qu’elle procède de l’intime union avec Lui.

Il est nécessaire que le salésien réserve un temps spécifique à la prière personnelle et communautaire : non pas tellement parce qu’on nierait que la vie quotidienne puisse être le lieu pour rencontrer Dieu dans les jeunes, ni parce qu’on considèrerait que la seule vraie prière serait la prière explicite faite à la chapelle ; mais parce que le salésien est conscient d’être une créature, et par conséquent un pécheur. Et c’est précisément pour cela qu’il est capable de détourner l’intention de son action et qu’il a besoin d’intimité avec le Seigneur pour purifier les motivations de son travail et continuer ainsi à rester en union avec Dieu là où Il veut de manifester : dans la vie.

Par la prière explicite le salésien creuse dans sa propre intimité et confirme une fois de plus que Dieu est le Maître de son existence, ce qui purifie l’option fondamentale qui oriente sa vie et donne un sens à tout ce qu’il fait. Dans la prière explicite, personnelle et communautaire, le salésien reconnaît la priorité de l’option pour Dieu, comme amour suprême qui exclut tout ce qui s’y oppose.

Sans cette purification de l’intention, qui procède de l’intime union avec Dieu, l’action, même celle que nous pouvons appeler de caractère apostolique, devient l’œuvre de nos mains, et par conséquent une cause d’appauvrissement spirituel. « La sobriété caractéristique dans les pratiques de piété, voulue par Don Bosco, doit donc s’interpréter non comme du laisser-aller se contentant du minimum, mais en fonction du contexte. Dans notre cas : la très riche et intense atmosphère surnaturelle de l’Oratoire du Valdocco, où rayonnait la sainteté de Don Bosco, et qui résultait de l’ambiance de ferveur qu’il avait su créer parmi les jeunes gens, car Dieu y était indiscutablement le centre de tout » [69].

La transformation de la vie en prière suppose donc une union solide avec Dieu. Ce n’est qu’alors que la prière explicite peut, si l’on veut, diminuer, parce que le travail, transformé en prière, vient de là où l’âme se perd en Dieu [70].

c. Nous sentir au service de Dieu en faveur des jeunes.

Contre le risque de la recherche envahissante de l’efficacité et des seuls résultats, les salésiens sentent, dans leur travail, la nécessité d’un sentiment de radicale humilité. Il s’agit d’être fidèles à une mission reçue. Avant donc de donner, notre mission consiste à recevoir. Nous ne sommes pas propriétaires du Royaume, ni de la tâche reçue. La Vigne a un Maître. Le travail devient prière s’il se fait en esprit d’obéissance et de disponibilité envers Celui qui nous a envoyés : « Ce que nous proclamons, ce n’est pas nous-mêmes, mais ceci : Jésus Christ est Seigneur, et nous sommes vos serviteurs, à cause de Jésus » [71].

Le salésien se comporte en « mystique » dans l’action quand, conscient de sa propre faiblesse, il travaille en cherchant à savoir ce qui plaît à Dieu et en se laissant conduire par la volonté de Celui qui veut que tous les hommes soient sauvés.

La vie spirituelle du salésien consiste précisément à laisser cet amour divin remplir son cœur pour pouvoir le communiquer aux jeunes. Le « silence de tout l’être » dont parle le CGS, naît du « besoin de progresser dans l’intimité avec Dieu “souverainement aimé”, un silence qui nous permet de L’écouter vraiment et de nous accorder entièrement à son dessein rédempteur » [72].

Le salésien sait qu’il a été choisi précisément pour être témoin et instrument de cette présence active de Dieu dans l’histoire. Il découvre comment son travail est précédé et dépassé par une présence plus forte. Il en est heureux, loue le Seigneur et intercède. Par la présence du salésien, le jeune est touché par un amour nouveau, puissant et transformant [73].

« Signe et porteur de l’amour de Dieu pour les jeunes, spécialement les plus pauvres » [74] se traduit pour le salésien par la triple disposition de compassion, d’approche, d’intercession et de salut effectif envers les jeunes.

d. Découvrir la présence de l’Esprit dans la vie des jeunes.

Les Constitutions parlent de la docilité et de la disponibilité à renouveler toujours notre attention à l’Esprit : « Attentif à la présence de l’Esprit et faisant tout par amour de Dieu, [le salésien] devient, comme Don Bosco, contemplatif dans l’action » [75].

L’Esprit agit au fond de toute conscience humaine. Il faut savoir découvrir et interpréter cette présence mystérieuse, en reconnaître les signes, repérer les lieux privilégiés et les diverses manifestations de l’Esprit dans la vie des jeunes.

Avec étonnement et joie, le salésien découvre Dieu à l’œuvre dans un cœur accueillant, dans un groupe ouvert, dans un événement banal ou inattendu. C’est pourquoi il est disposé à rencontrer le jeune là où il se trouve, conscient de devoir bien interpréter le sens de l’action divine pour en être le serviteur et le coopérateur visible. Et plus en particulier, il est convaincu que Dieu parle en secret à tout jeune et l’invite avec empressement au dialogue de l’Alliance en ce moment décisif de son histoire personnelle.

À la condamnation, le salésien préfère le discernement comme moyen de lecture de l’histoire d’un point de vue chrétien. Un critère qui implique une acceptation de l’histoire sans réserves ni préjugés, et sans ingénuité ; bien plus, l’histoire est un lieu de lecture des « signes », c’est-à-dire de significations importantes pour la foi chrétienne (cf. Mt 16, 4) [76].

Au diagnostic des signes des temps correspond la thérapie de la mise à jour, pour tendre « l’oreille aux voix de la terre » [77] et ainsi établir une relation vivante et vitale avec le passé, le présent et l’avenir.

De cette façon, la contemplation fait partie du don total de soi au service des jeunes et du peuple, avec l’acceptation de ses exigences quotidiennes à l’exemple du Bon Pasteur : participer à la paternité de Dieu, en travaillant comme Lui en faveur de la vie, depuis ses formes les plus élémentaires (nourriture, maison, instruction), jusqu’à ses formes les plus élevées (révélation de l’Evangile, vie de foi).

Le salésien exerce son rôle d’« instrument de l’amour de Dieu pour les jeunes » sous le signe de l’histoire concrète : « Le salésien doit avoir les sens du concret et être attentif aux signes des temps, dans la conviction que le Seigneur l’appelle par les besoins du moment et du lieu » [78].

CONCLUSION

Nous avons fait jusqu’ici quelques considérations sur la prière du salésien. Comme Don Bosco, nous pouvons l’appeler la prière du « da mihi animas ». Elle devrait engager le travail du salésien pour le bien des jeunes. Don Bosco répète avec insistance que ses fils doivent prendre l’habitude d’unifier en une seule chose le travail, qui peut être presque frénétique, et la prière, qui consiste à respirer Dieu, afin que chaque œuvre soit comme un « psautier des bonnes œuvres ».

Il faut rappeler que la maturation personnelle et la croissance communautaire ne s’excluent pas ; au contraire, elles doivent même s’appuyer et s’intégrer l’une l’autre. « Nous ne pourrons former des communautés priantes, nous répète notre Règle de vie, que si nous devenons personnellement des hommes de prière » [79].

« L’action de l’Esprit est pour le profès source permanente de grâce et de soutien dans son effort quotidien pour grandir dans l’amour parfait de Dieu et des hommes. Les confrères qui ont vécu ou qui vivent en plénitude le projet évangélique des Constitutions nous aident et nous entraînent sur le chemin de la sanctification » [80].

La prière de nos saints.

Le témoignage de frères et de sœurs en marche vers les autels manifeste comment cette forme de prière n’est pas une proposition en l’air, mais est désormais assumée par des frères et des sœurs qui la vivent au quotidien, comme l’ont confirmé aussi ceux qui ont étudié leur vie et leurs vertus à la lumière de la théologie. Il est intéressant de revisiter leur parcours dans la condition consacrée ou laïque, parce qu’une constante apparaît avec évidence : tous ont exploité volontairement les exercices ou les moments explicites, souvent ajustés personnellement, et remis leur travail et leur vie dans les mains de Dieu.

La canonisation de Mgr Luigi Versiglia est récente.

Il écrit au Carmel de Florence : « Elevons plus haut nos cœurs, oublions-nous nous-mêmes de plus en plus et parlons davantage de Dieu, de la façon de mieux le servir, de la nécessité et de la façon de lui gagner des âmes. Vous, mes sœurs, vous pourrez plus facilement nous parler des finesses de l’amour de Jésus et nous pourrons peut-être vous parler de la misère de tant d’âmes qui vivent loin de Dieu et de la nécessité de les conduire à Lui ; nous nous sentirons élevés vers l’amour de Dieu et vous, vous vous sentirez davantage poussées au zèle » [81].

À propos du vénérable Artemide Zatti nous avons entendu parler en particulier de sa charité infatigable [82]. L'intensité avec laquelle le serviteur de Dieu vivait le sens de la présence de Dieu, l’amenait à Le voir dans les personnes malades et souffrantes au point de modeler son langage : « Ma sœur, prépare un beau lit pour le Seigneur ». Cela, nous le trouvons à plusieurs reprises dans les témoignages.

« L’impression que j’ai reçue, affirme un témoin, est qu’il était un homme uni au Seigneur. La prière était comme la respiration de son âme et toute sa façon de faire montrait qu’il vivait pleinement le premier commandement de Dieu : il l’aimait de tout son cœur, de tout son esprit et de toute son âme » [83].

« Il était évident, ajoute un autre, que le serviteur de Dieu pratiquait une prière continuelle ; à vélo, il pédalait et priait, et aussi quand il soignait les malades […] ; avec spontanéité il prononçait des phrases qui exprimaient sa foi et élevaient l’esprit, aussi avec les religieux » [84]. Et encore : « Durant sa jeunesse et à l’âge adulte, Zatti agissait dans une sphère surnaturelle : son seul intérêt était la gloire de Dieu et le salut des âmes » [85].

Le P. Luigi Variara [86], lui aussi, est à présent en route vers la béatification.

La vie chrétienne et religieuse du P. Luigi Variara s’est caractérisée par une vue théologique intense et une constante activité sacerdotale et missionnaire. La foi vivante, qui fut en lui une source de force spirituelle, était si simple et forte qu’elle ne laissait aucune place à la fatigue ni au découragement ; et c’est précisément par la foi qu’il arriva à surmonter tous les obstacles qui se dressèrent sur sa route, toujours et uniquement par amour de Dieu et du prochain.

L’amour du P. Luigi Variara pour Dieu est attesté par sa façon de prier, son ardeur eucharistique, sa dévotion aux Cœurs de Jésus et de Marie. Le type d’apostolat qu’il exerça constitue le meilleur témoignage de son amour du prochain, vu la force héroïque avec laquelle il a su le pratiquer jusqu’à la fin.

La liturgie de la vie.

La mention de nos saints et de nos serviteurs de Dieu mériterait d’être approfondie, et j’ajoute une description de la prière éducative quotidienne. Je la tire d’un texte du CG23 : « Éduquer les jeunes à la foi est pour le salésien, “travail et prière”. Il sait que “quand il travaille au salut de la jeunesse, il fait l’expérience de la paternité de Dieu” [...]. Don Bosco nous a appris à reconnaître la présence active de Dieu dans notre travail éducatif, à en faire l’expérience comme d’une vie et d’un amour. [...] Nous croyons que Dieu nous attend dans les jeunes pour nous offrir la grâce de Le rencontrer et nous disposer à Le servir en eux, en reconnaissant leur dignité et en les éduquant à la plénitude de la vie.

« L’éducation devient ainsi le lieu privilégié de notre rencontre avec Lui » [87] et de la contemplation de son œuvre dans la vie de l’homme.

Celui qui éduque est appelé à reconnaître Dieu qui travaille dans la personne humaine, et à se mettre à son service. C’est un peu ce qu’a dû faire Marie pour que la conscience divine se manifeste dans l’histoire en l’humanité de Jésus. Marie a dû l’accompagner et le soutenir : le nourrir, l’aimer, le conseiller, lui enseigner la langue et les traditions, l’introduire dans les relations humaines, l’initier à l’univers des gestes et des paroles religieuses, sans savoir avec certitude comment son fils se révélerait.

Il y a un dialogue mystérieux entre chaque jeune et ce qui lui arrive de l’extérieur, ce qui surgit en lui, ce qu’il découvre comme impératif, grâce ou sens. Un peu à la fois il acquiert une pleine conscience de lui-même, élabore un projet de vie dans lequel il parie toutes ses forces et joue toutes ses possibilités.

L’éducateur est appelé à offrir tout ce qu’il estime opportun et à vivre dans l’espérance les inconnues de l’avenir. Il s’intéresse sincèrement à l’humain incertain en croissance. Car c’est en lui que Dieu sera accueilli et se manifestera de façon de plus en plus claire en vertu de la croissance,.

Ainsi, celui qui éduque – parent, enseignant, ami ou animateur – garde vivante la conscience de participer à la fête de la rencontre de Dieu avec les jeunes. Il est l'ami de l’époux, non un protagoniste, mais une aide et un spectateur actif, comme Marie aux noces de Cana.

C’est précisément dans la foi qui entrevoit l’action de Dieu, dans l’espérance qui attend sa manifestation dans la vie des jeunes, et dans la charité qui se met à la disposition du jeune et de l’époux, que se développent les sentiments et se vivent comme une prière les moments éducatifs de joie, d’attente, de souffrance, d’effort et d’apparent échec. On remercie, se réjouit, se plaint, intercède, désire et demande.

La célébration liturgique a un Kyrie, un Gloria, un Credo, une offrande, un espace symbolique, une communauté, des temps de pénitence et de joie. De même la liturgie de la vie a ses moments de résultats encourageants et de désillusion, d’initiative et d’attente, de solitude et de compagnie. Il y a une place (cour, école, quartier !) et il y a des gens à aimer et avec qui collaborer de bon cœur (la communauté éducatrice).

Le tout, vécu à la lumière de la présence agissante de Dieu, devient oraison-contemplation. C’est comme dans la communication entre personnes qui se connaissent bien : un sentiment peut s’exprimer avec des mots, un geste, un don, un regard, un silence, une visite, un message par téléphone ou fax.

Il s’agit, dirait saint Augustin, de « prendre en main le psautier des bonnes œuvres pour chanter avec eux les louanges du Seigneur ».

Mais il ne faut pas oublier qu’il y a une relation entre la prière continue et l’exercice de la prière, entre la prière-parole et la prière-vie, entre la prière explicite et la prière diffuse dans la journée, entre la liturgie célébrée et la liturgie de la vie. C’est peut-être dans cette relation que se trouvent les difficultés, mais aussi en même temps la richesse du salésien, et par conséquent un point fondamental de sa formation spirituelle et apostolique.

Les deux points ou aspects sont importants : l’un pour l’autre, les deux pour la stabilité et la plénitude de la vie consacrée. Qui laisse tomber l’un perd l’autre.

Celui qui suggère et éduque a besoin d’apprendre et de trouver des moments pour se concentrer. « Un grand nombre croient que la prière vient d’elle-même et ne veulent rien entendre de son exercice. Mais ils se trompent » [88].

Il faut une initiation calme et progressive aux diverse formes de prière : vocale, mentale, lecture, silence, contemplation, formules, créativité. Il faut la pratiquer en divers moments et situations, pour en imprégner la vie de façon que la prière entre en nous et sorte de nous sous de multiples formes de de multiples façons.

L’exercice, ensuite, enracine l’habitude : la régularité est déterminante ; toutes les choses importantes dans notre vie ont un horaire, un temps réservé ; si un jour nous ne pouvons pas les faire à l’horaire habituel, nous en fixons immédiatement un autre. Ainsi pour manger, dormir, nous laver.

Les médiations communautaires sont indispensables pour nous : les lieux, les temps, les formes, la communauté. Je dis « pour nous », parce que le style communautaire recouvre toutes les dimensions de notre vie. Pour d’autres religieux il peut en être autrement. Mais il faut aussi l’application personnelle. Le résultat et la modalité de cette application sont différents. Chacun a sa façon de prier, comme il a sa façon de parler, de marcher et de regarder. C’est sous ce jour qu’il faut interpréter l’émotivité plus ou moins marquée, les distractions, les préférences pour la réflexion ou les formules, les périodes de lassitude.

Après toutes ces considérations, qui sont nécessaires, nous devons reconnaître que la prière du chrétien reste un don. Le Christ est le seul orant. Il nous incorpore à sa prière dans l’Esprit. Nous ne savons ni que dire ni comment le dire. L’Esprit met sur nos lèvres ce qu’il convient de dire : « L’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut. L’Esprit lui-même intervient pour nous par des cris inexprimables. Et Dieu, qui voit le fond des cœurs, connaît les intentions de l’Esprit : il sait qu’en intervenant pour les fidèles, l’Esprit veut ce que Dieu veut » [89].

« Souvent, dit un auteur, les livres et les guides parlent de la prière comme d’une capacité qu’il faut acquérir par nos propres forces comme une science ou une aptitude. [...] On se sent perdus dans l’entrelacement des routes et de nouveau le désir de pouvoir prier reste frustré ». « Seigneur, apprends-nous à prier ».

Notre vie a besoin d’harmoniser la réflexion et la pratique, l’étude et l’activité, le silence et la rencontre, même si, pour nous, ce n’est pas lié à une rigide alternance des moments. Et cela dans les conditions actuelles de la vie qui nous exposent davantage à la dispersion, à la corrosion, au rythme pressant des tâches.

Initiation des jeunes à la prière.

Un dernier point, tout aussi important, est d’initier les jeunes à la prière. Grâce à Dieu, un premier niveau général est offert à tous par la catéchèse, la prière quotidienne bien soignée, les célébrations de l’Eucharistie et les fêtes.

Les groupes de jeunes, qui suivent la Spiritualité salésienne des jeunes, peuvent mieux unir la prière explicite et l’offrande de soi pour autrui selon le plan de Dieu. Dans les groupes ressortent les animateurs et les dirigeants. Ils n’ont pas seulement à mettre en mouvement et à coordonner, mais à animer, selon leur âge et leur préparation, une expérience humaine et spirituelle. Il n’est pas mauvais que parmi les groupes et pour leurs membres il y ait des occasions et des écoles de prière.

La participation des jeunes à la prière communautaire, à des moments et dans des conditions qui conviennent, peut constituer aussi un stimulant et une proposition. N’oublions pas qu’elle est une source de sagesse de vie par l’écoute de la Parole, le partage, la prise de conscience de notre destin définitif et l’attention à l’Esprit.

Marie, icône de notre prière.

Marie est une icône, un modèle qui inspire cette forme d’oraison : dans le dialogue de l’Annonciation, dans la reconnaissance et la joie du Magnificat, la surprise du temple, le soin plein d’attention de Jésus, la marche à sa suite jusqu’à la Croix.

Il y a un instant où la disposition de Marie apparaît dans une splendeur simple et essentielle. Le moment de l’Incarnation est un événement en apparence insignifiant, qui se passe dans un petit pays, près d’une petite bourgade inconnue, hors des cadres où arrivent les choses qui comptent et se prennent les décisions qui marquent la destinée des peuples. Bethléem est l’opposé de Rome, de Jérusalem ou de Babylone. La grotte est l’antithèse d’un palais ou d’un temple.

C’est ainsi que le fait serait resté pour toujours : caché et insignifiant. Mais l’annonce des anges le fait devenir « nouvelle » pour les pasteurs qui écoutent non seulement le récit de l’événement, mais son interprétation salvifique : l’enfant qui vient de naître n’est pas un homme quelconque, mais le Sauveur attendu.

Luc reproduit ainsi la nature de l’évangélisation. Elle n’est pas une doctrine sur Dieu et sur monde, ni n’enseigne pas seulement des vérités religieuses ou éthiques, mais elle rapporte des événements réellement arrivés, pour en souligner la signification pour l’homme et le message qu’ils contiennent. La lumière qui se dégage de l’annonce vient de Dieu, mais est contenue dans les faits de l’histoire humaine et révélée par eux.

Et Luc souligne ici la connaissance différente que les divers personnages ont de l’Incarnation et de sa signification, qui est comme la clé pour vivre dans la foi tous les autres événements de la vie personnelle et sociale.

Les bergers doivent se rendre au lieu où l’Incarnation a lieu et peuvent en avoir un témoignage direct. Ils s’arrêtent un bref moment et écoutent Marie. Puis ils rentrent et rapportent tout ce qu’ils ont entendu au sujet de l’enfant. Ils n’ont pas une expérience personnelle de faits précédents, comme l’annonciation et la naissance virginale, et n’ont même pas assisté à l’apparition de Jésus.

Les gens qui écoutent les bergers s’étonnent de ce qu’ils racontent. Ils n’expriment pas encore la foi, mais sont seulement pris par l’intérêt initial, la curiosité et le merveilleux où la foi peut trouver un début.

« Marie, cependant, retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur » [90]. Elle ne doit pas, comme les bergers, venir au lieu de l’Incarnation. Elle y est déjà, faisant partie de l’événement. Elle ne doit pas entendre d’autrui comment les choses se sont passées ni ce qu’elles signifient. Elle garde la mémoire de toutes les promesse faites à l’humanité, comme le montre le Magnificat, et sait que celui qui s’est développé dans son sein vient de l’Esprit Saint.

Après avoir vu l’enfant, Marie ne s’éloigne pas, comme les bergers, du lieu de l’événement. Elle reste. Elle ne peut s’éloigner. Partout où Jésus s’incarne, Elle est indispensable. Elle ne comprend pas encore toutes les significations qui se dégagent, ni ne peut énumérer toutes les forces qui jaillissent de l’Incarnation.

Les significations et les forces se révéleront le long de la vie du Christ et de tous les siècles. Mais Marie garde en son cœur le souvenir de l’événement, le médite avec amour, y est attentive et à l’occasion sait y repenser pour y découvrir de nouvelles conséquences.

Telle est la méditation de Luc, qui peut nous suggérer aussi de quoi méditer sur notre spiritualité pastorale.

Nous ne pouvons pas n’être que des visiteurs, des touristes de la Parole et du mystère du Christ. Après avoir comparé les dispositions des trois catégories de personnes dont nous avons parlé, Saint Augustin demande au chrétien : À qui ressembles-tu ? À ceux qui entendent l’annonce et sont simplement étonnés ? Aux pasteurs qui viennent à la grotte, prennent quelques nouvelles et partent les annoncer ? Ou à Marie qui saisit toute la Vérité du Christ, la conserve dans son esprit et ne cesse de la méditer ? L’admiration des premiers se dilue bientôt ; bien que dictée par la foi, l’information des pasteurs est imparfaite et en germe ; seul celui qui contemple et intériorise le mystère du Christ peut en tirer une lumière et des significations nouvelles pour les temps et pour les peuples.

L’histoire de l’Eglise compte un grand nombre d’évangélisateurs de premier plan. Tous méditaient la Parole avec patience et contemplaient humblement le mystère. Ce qu’ils ont approfondi dans la prière et dans l’étude, ils l’expriment dans leur prédication et leurs écrits, dans la conduite de la communauté chrétienne et dans l’orientation des âmes.

Communiquer l’événement du Christ est notre profession et la finalité de notre vocation. Nous devons en être des spécialistes, pour que nous l’approchions avec le calme et le temps nécessaires, que nous en tirions de la lumière pour notre vie personnelle, et que nous le comparions en communauté avec ce que nous observons dans notre milieu : c’est cela l’intériorité. Ce n’est pas une opération technique, mais l’effet d’une passion : « Je vous ai fait naître à la vie du Christ Jésus » [91]. Nous pouvons le dire aussi à propos de l’éducation chrétienne. Une phrase de Don Bosco vient à propos : « Je vois à présent dans la Congrégation une nécessité : la mettre à l’abri de la froideur en promouvant l’esprit de piété et d’observance religieuse » [92].

Nos milieux ont la vocation de faire transparaître la présence de Dieu : c’est au-dessus de toute autre finalité, le reste en est une conséquence.

Avec le souhait d’une année nouvelle riche en grâce et féconde en bien, je vous souhaite de développer votre expérience de la prière, selon l’esprit salésien, pour que notre force intérieure fasse vraiment de nous des « signes et porteurs de l’amour de Dieu pour les jeunes »[93]. Avec la protection de Marie, Immaculée et Auxiliatrice.

Juan Vecchi