RM Ressources

L'Eucharistie dans l'esprit apostolique de Don Bosco ACG 324

LETTRES DU RECTEUR MAJEUR - Don EGIDIO VIGANO'


L'Eucharistie dans l'esprit apostolique de Don Bosco

Le thème le plus vital qui donne la mesure de notre esprit et de notre action. - Don Bosco et l'Eucharistie : Messe. Communion. Adoration. - La perspective eucharistique du Concile Vatican II. - Le chef-d’œuvre du Père : « faire du Christ le cœur du monde ». - L'insurpassable Pâque de Jésus-Christ. - La permanence vivante de la Nouvelle Alliance. - Les merveilles de l'Église-Sacrement. - L'adoration et la mission. - Notre responsabilité pastorale d'engendrer l'Église. -De quelques exigences concrètes de la pédagogie eucharistique de Don Bosco. - Une dévotion à la Vierge qui conduit à l'Eucharistie.

Rome, en la fête de l'Immaculée Conception
8 décembre 1987

Chers Confrères,
Je vous écris en la solennité de l'Immaculée Conception de Marie, aurore de la venue du Christ. C'est une fête extraordinairement chère à la Famille salésienne. Tandis qu'elle nous renvoie, débordants de reconnaissance, à nos origines, elle nous remplit d'audace pour des lendemains exigeants.
Que mon salut rejoigne chacun de vous et lui porte les espérances de l'Avent.
Nous commençons une année particulièrement consacrée à la mémoire prophétique de notre Fondateur. Don Bosco semble nous inviter à lui offrir, lors de la rénovation de nos vœux, ce prochain 14 mai, la densité de notre vie intérieure et de notre inventivité apostolique : la profession est un des choix les plus hauts qui confirme à nouveau le mystère de l'Alliance avec Dieu et l'exprime avec plus d'intimité et de plénitude.

Le thème le plus vital qui donne la mesure de notre esprit et de notre action.

Une chose me tient à cœur, à l'approche de cette Année de grâce. Je voudrais réfléchir avec vous, à un aspect que j'estime central, dans la personnalité de Don Bosco et dans l'héritage spirituel qu'il nous a légué : la place que doit occuper, dans notre esprit et dans notre action, l'Eucharistie.
J'avais déjà ébauché ce sujet dans ma circulaire sur le « Projet éducatif salésien » en méditant le sens de l'expression « éduquer en évangélisant ».
C'est le sujet le plus vital. Il donne notre mesure. L'Eucharistie est en effet la source de la charité pastorale salésienne. - en elle nous participons au cœur du Christ : - nous expérimentons notre union avec Dieu : - nous communions vitalement avec l'Église : - nous confirmons : - le don spécial de la prédilection pour les jeunes : -l'énergie de la bonté, de l'amitié, de l'optimisme, de la joie ; - notre engagement quotidien dans le travail et la tempérance ; - 1'inventivité de nos démarches apostoliques. En un mot, l'Eucharistie est la grande force motrice de l'« esprit salésien ».
Les Constitutions nous rappellent : - que la célébration de l'Eucharistie « est l'acte central et quotidien de chaque communauté salésienne », - et que la présence du tabernacle dans nos maisons est pour nous « motif de rencontres fréquentes avec le Christ. En Lui, nous puisons dynamisme et constance dans notre action pour les jeunes ».
Nous sommes profondément convaincus de ce qu'affirme le Concile Vatican II quand il dit de la liturgie, dont l'Eucharistie est l'expression suprême, qu'elle « est le sommet auquel tend l'action de l'Église, et en même temps la source d'où découle toute sa vertu ».
Déjà les Pères affirmaient que la liturgie « est à la fois le sommet de la sagesse et l'apogée de la religion », « le salut des fidèles et leur progrès spirituel ».
Les paroles mystérieuses du Christ : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui » sont, à travers les siècles, le paramètre de la foi chrétienne. Nombreux aujourd'hui sont ceux qui, comme à la première heure, ne le comprennent pas : « à partir de ce moment-là, beaucoup de ses disciples se retirèrent et cessèrent de faire route avec Lui ».
Exténuer la position centrale de l'Eucharistie dans l'esprit et l'apostolat salésiens équivaudrait, chers Confrères, à une déviation de la tradition vivante de Don Bosco (greffée sur la tradition indestructible de l'Église) et révélerait une dangereuse superficialité pastorale et pédagogique.

Don Bosco et l'Eucharistie.

Une biographie de Don Bosco, écrite du point de vue de sa dévotion eucharistique, ne manquerait pas d'attrait. Relevons seulement quelques aspects, certes bien connus, mais qui comportent des orientations sûres.
Le Christ, qui domine l'existence de Don Bosco, est avant tout Jésus vivant et présent dans l'Eucharistie. Il est le « padrone di casa », (avait-il coutume de dire), le centre de gravité vers lequel tout convergeait, le « pain de vie », le « Fils de Marie » Mère de Dieu et de l'Église. Don Bosco vivait de cette présence et dans cette présence, à portée de la main.
Souvent, quand il parlait de Dieu, il faisait appel à la présence de Jésus eucharistique, vrai Dieu et vrai homme, descendu du ciel pour notre salut, mort en croix pour nous et toujours vivant sur l'autel et dans le tabernacle. Rien de plus accessible et à la fois de plus exaltant. Avoir Jésus dans la maison voulait dire, en effet, pouvoir aller le visiter à loisir, participer à sa Pâque, lui parler cœur à cœur, le recevoir dans la communion, se laisser transformer par son Esprit en vue de la mission.
La vie de notre bien-aimé Père, dès sa prime enfance, et l'histoire du premier Oratoire, sont déjà une hymne à l'Eucharistie.
Nous pouvons nous faire une idée des sentiments qui remplissaient le cœur des meilleurs enfants de l'Oratoire en lisant les déclarations enflammées de Dominique Savio : « Quand je passe près de Lui (Jésus dans l'Eucharistie), non seulement je me jetterais dans la boue pour l'honorer, mais je me jetterais dans une fournaise, parce qu'alors je brûlerais du feu de cette charité infinie qui L'a poussé à instituer ce grand Sacrement ».
Derrière ce saint garçon, il y avait Don Bosco, son guide spirituel, qui lui infusait son ardeur eucharistique. En effet « il n'était pas rare, qu'en chaire, Don Bosco décrivant l'excès d'amour de Jésus pour les hommes, pleure et fasse pleurer ses auditeurs d'une sainte émotion. Jusque sur la cour de récréation, s'il lui arrivait de parler de la très Sainte Eucharistie, son visage s'enflammait de ferveur.
Souvent il disait à ses garçons : - Chers enfants, voulons-nous être joyeux et contents ? Aimons de tout notre cœur Jésus au Saint Sacrement. Et à l'entendre parler, les cœurs se sentaient tout pénétrés de la vérité de la présence réelle de Jésus-Christ. On ne pourrait décrire sa joie, le jour où il réussit à avoir à l'église, un certain nombre de garçons qui communiaient à tour de rôle ».
Rappelons quelques affirmations de Don Bosco parmi les plus significatives à propos des trois grands moments eucharistiques : la célébration de la Messe, la Communion sacramentelle et l'Adoration des Saintes Espèces.
- La Messe « Le sacrifice de l'autel, écrit Don Bosco, est la gloire, la vie, le cœur du christianisme ». « Comme vous ne pouvez imaginer chose plus sainte, plus précieuse que le Corps, le Sang, l'Âme et la Divinité de Jésus-Christ, ainsi, quand vous assistez à la sainte Messe - disait-il aux jeunes -, je veux que vous soyez persuadés que vous faites l'action la plus grande, la plus sainte, la plus glorieuse pour Dieu et la plus utile à votre âme. Jésus-Christ vient en personne appliquer, à chacun de vous en particulier, les mérites de son sang adorable répandu pour nous au calvaire sur la croix ».
Son exemple était encore plus éloquent que ses paroles. Citons le Père Ceria : « Il célébrait recueilli, pieux, exact ; il prononçait les paroles avec clarté et onction ; il avait un goût pour la distribution de l'hostie, et ne réussissait pas à cacher la ferveur de son âme. Rien cependant d'affecté, et qui puisse étonner ; ni trop lent ni trop pressé, il se comportait du commencement à la fin avec calme et naturel... C'est ainsi que le virent à l'autel les salésiens de la première génération, et que nous l'avons vu nous-mêmes, les derniers venus ».
Son union au Christ dans la célébration de l'Eucharistie touchait au sublime : « Parfois son visage était inondé de larmes... Il lui arriva aussi, après l'élévation, d'être tellement extasié qu'on eût dit qu'il voyait Jésus-Christ de ses propres yeux. » Le fait se produisit plus fréquemment durant ses dernières années. Sa Messe était vraiment celle d'un croyant et beaucoup venaient, même de loin, pour y assister, tandis que les coopérateurs et les bienfaiteurs qui avaient le privilège d'une chapelle dans leur maison se le disputaient.
Son grand souci pédagogique était d'aider les jeunes à bien saisir la réalité sacramentelle de la Messe : « En assistant à la Messe, mes chers enfants, c'est comme si vous voyiez notre divin Sauveur sortir de Jérusalem, porter sa croix jusqu'au Calvaire, pour y être crucifié et répandre son sang jusqu'à la dernière goutte. C'est le même sacrifice que le prêtre renouvelle en célébrant la Messe, mais sans effusion de sang ».
Et puis la Messe était au centre des fêtes célébrées avec les jeunes. Il y avait, pour en relever la solennité, le petit clergé, la musique et le chant. On descendait au Valdocco, de différents quartiers de la ville, pour participer aux jubilantes célébrations eucharistiques.
- La Communion. Le banquet eucharistique est un autre moment central dans la pensée et l'action de Don Bosco. Il définit la Communion eucharistique : « le pivot de la bonne marche de la maison » : la « grande colonne qui porte le monde moral et matériel » ; « le plus puissant soutien de la jeunesse » ; « la base des vocations ».
Ces expressions sont significatives, mais elles ne contiennent pas encore toute la pensée de Don Bosco. Dans la Communion se vit la rencontre personnelle la plus intime avec Jésus-Christ qui nous incorpore à Lui et nous transforme en apôtres par son Esprit.
Nous recueillons comme un lointain écho de la pensée de notre Père dans la conclusion d'une conférence qu'il tint à Rome en 1876 à l'« Arcadia » : « Accordez-nous, ô Seigneur, ainsi prie l'Église, qu'en participant aux mérites du Corps et du Sang offerts en sacrifice sur la Croix, nous obtenions d'être comptés parmi vos membres... Devenus membres du Très Saint Corps de Jésus, nous devons nous tenir étroitement unis à Lui, non de manière abstraite, mais concrètement, dans la foi et l'action ».
Il n'y a pas de plus grande « félicité » sur la terre, disait-il à ses garçons, que celle que nous apporte une communion bien faite : « Oh ! Quel bonheur de pouvoir recevoir dans notre cœur le Divin Rédempteur ! Ce Dieu qui doit nous donner la force et la constance qui nous sont nécessaires à tous les moments de notre vie ».
Les biographies des Comollo, Savio, Magon, Besucco contiennent, toutes, des accents enflammés quand elles font allusion à la Messe, à la Communion, et au Viatique qui transforme la peur de la mort en une étreinte de Jésus. « Si je veux faire une grande chose - disait Dominique Savio - je vais recevoir l'Hostie sainte, où se trouve « corpus quod pro nobis traditum est », le corps, le sang, l'âme et la divinité que Jésus-Christ a offerts à son Père éternel, pour nous, sur la croix. Que me manque-t-il encore pour être heureux ? Rien, en ce monde ; il me manque seulement de pouvoir jouir sans voile, au ciel, de Celui qu'aujourd'hui je regarde et j'adore avec les yeux de la foi ».
À l'école de Don Bosco, promoteur de la Communion fréquente, il y avait vraiment des garçons d'une foi limpide et forte qui, par l'Eucharistie, gravissaient les cimes de la sainteté.
Il est assez significatif que Don Bosco ait inséré dans « La Jeunesse instruite » la traduction d'un texte du Concile de Trente qui était généralement connu, mais auquel Don Bosco donna plus de relief en le citant intégralement : « Il serait très désirable que tout fidèle se maintienne assez pur pour communier chaque fois qu'il assiste à la Messe, et ce, non seulement par une communion spirituelle, mais par une communion sacramentelle, afin que les fruits du Sacrement soient plus abondants ».
Don Bosco fut aussi parmi les défenseurs les plus autorisés et les plus convaincus de la première communion anticipée à l'âge le plus tendre : « On rejettera comme la peste l'opinion qui tend à reculer la première communion jusqu'à un âge trop avancé ».
- L'Adoration. Prendre conscience de la présence du Christ, vivant dans l'Hostie consacrée, crée une attitude de profonde adoration. Ce fut un aspect caractéristique de la piété catholique du XIXème siècle, surtout à Turin, ville du Saint Sacrement. À l'Oratoire du Valdocco, cette piété, jaillie du cœur eucharistique de Don Bosco, faisait naître au cœur des jeunes la conviction que Jésus était présent à demeure, avec son amour infini, pour être l'Ami de chaque jour.
Il est vrai que les formes de la piété eucharistique vécues à l'Oratoire n'étaient autres que celles régnant à l'époque, dans les diocèses et les paroisses : heures d'adoration, triduums eucharistiques, saluts du Saint Sacrement, processions, et surtout, en raison de leur portée pédagogique, les visites, individuelles ou collectives, au Saint Sacrement. Mais Don Bosco avait le talent de motiver pédagogiquement toutes ces pratiques. Elles portaient à la sainteté avec une force qui aujourd'hui encore nous interpelle.
Si Jésus, par sa présence permanente, est au centre et au cœur de la maison salésienne, il n'est pas possible de L'oublier. Ainsi s'explique, chez Don Bosco, l'importance qu'il attachait aux diverses expressions de la piété contemplative dans la vie et l'activité des siens. Don Bosco invitait souvent les jeunes à faire des visites à Jésus au Saint Sacrement, pour lui demander des grâces spirituelles et matérielles, dialoguer avec Lui, contempler sa Pâque, passer un moment avec Lui. « Mes chers enfants, écrivait-il, rappelez-vous que Jésus se trouve au Saint Sacrement, riche de grâces à distribuer à qui les lui demande ». « Je vous recommande la visite au Très Saint Sacrement. ' Notre très doux Seigneur Jésus-Christ est là en personne ', s'exclamait le Curé d'Ars ! Il faut aller s'agenouiller devant le Tabernacle et réciter seulement un Pater Ave Gloria quand on ne peut pas faire plus. Cela suffira à nous rendre forts ».
Dans un « Mot du Soir », il se mit à insister avec une conviction toute paternelle : « Il n'y a rien que le démon craigne comme ces deux pratiques : la Communion bien faite et les fréquentes visites au Saint Sacrement. Voulez-vous que le Seigneur vous accorde beaucoup de grâces ? Visitez-le souvent. Voulez-vous qu'il vous en fasse peu ? Visitez-le rarement ». Les visites, ajoutait-il, sont une arme toute puissante contre les assauts de l'ennemi. « Chers enfants, la visite au Saint Sacrement est un moyen trop nécessaire pour vaincre le démon. Allez donc souvent visiter Jésus, et le -démon ne l'emportera pas sur vous ».
Il est certain que dans son esprit et dans sa pédagogie Don Bosco attache une particulière importance à ce genre d'amitié - adoration envers le Christ, présent dans l'Eucharistie. Dominique Savio, Magon, Besucco ont vécu cette amitié, et ils étaient sans doute nombreux les élèves qui les imitaient, même si tous les garçons de l'Oratoire n'en étaient pas là.
Cette note dominante eucharistique allait de pair avec une façon d'éduquer qui visait à la formation intégrale du jeune homme. Don Bosco prend au sérieux, et dans toute leur densité, les exigences et les espoirs de l'homme, depuis les besoins primordiaux et matériels - le gîte, le vêtement, le couvert - jusqu'aux valeurs intellectuelles, morales, culturelles ; depuis l'éducation au travail, à l'étude, à la beauté, jusqu'à la satisfaction des désirs incoercibles des jeunes : le besoin de s'affirmer, l'usage correct de la liberté (« Qu'on donne ample liberté de sauter, courir et crier à cœur joie »), la promotion des activités de loisir, le théâtre, la musique, etc...
Ainsi donc, une éducation complète et joyeuse, dont le secret (Don Bosco nous le révèle dans les modèles qu'il a soigneusement décrits) est caché au cœur d'enfants concentrés sur l'Eucharistie (à la Messe, à la Communion, et dans l'Adoration) c'est-à-dire sur Jésus vivant et présent, aimé et visité comme l'Ami le plus cher. Ces jeunes irradiaient une bonté, un sens du devoir, une joie qui jaillissaient d'une expérience sacramentelle du Christ, dont l'influence sur l'ensemble de la conduite était évidente.
Nous pouvons conclure ce rapide regard, sur la place centrale de l'Eucharistie dans l'esprit et l'action de Don Bosco, en rappelant ce que comporta pour lui d'héroïques travaux une dévotion, à ses yeux inséparable de l'Eucharistie, la dévotion au Sacré-Cœur, concrétisée - ce fut sa suprême fatigue - dans la construction de la basilique du Sacré-Cœur à Rome. Lui-même avait affirmé que « la dévotion au Sacré-Cœur les renferme toutes » et que la source de cette dévotion se trouve dans le Très Saint Sacrement. « Ayez toujours présente à l'esprit - dit-il à Paris - la pensée de l'amour de Dieu dans la sainte Eucharistie ».
Les Constitutions nous assurent que « Don Bosco a vécu et nous a transmis, sous l'inspiration de Dieu, un style original de vie et d'action : l'esprit salésien ».
Cet esprit trouve « son modèle et sa source dans le cœur même du Christ, apôtre du Père ».
Eh bien, nous pouvons ajouter que, pour Don Bosco, cette réalité de vie et de participation aux désirs rédempteurs du Cœur de Jésus se concentrait concrètement, avec une intense intériorité, dans le grand et ineffable mystère de l'Eucharistie.

La perspective eucharistique du Concile Vatican II.

On a coutume de dire que la mentalité, le langage et la catéchèse du XIXème siècle, concernant l'Eucharistie, se ressentent d'une vision d'ensemble non organique et plutôt étroite. Nous savons que, pour des raisons historiques, la chrétienté médiévale avait intensifié le culte de la présence réelle permanente sous les espèces consacrées. Le Concile de Trente lui-même, héritier de ce passé, traite séparément de l'Eucharistie comme Sacrement permanent et du Sacrifice de la Messe. Les interprètes des siècles suivants ont accentué une pastorale qui établissait, dans la piété populaire, une certaine séparation entre le « Sacrifice » de la Messe et la permanence de la présence réelle sous les espèces consacrées. Les exercices de piété de l'époque, sans sous-estimer la valeur de la Messe, se sont orientés de préférence vers la permanence du Sacrement, en des expressions cultuelles multiples et variées.
Pour nous, aujourd'hui, le temps de Don Bosco est certainement un « temps révolu » ; il nous faut toutefois admettre que ce temps-là a porté à maturité une sainteté concrète chez les éducateurs et chez les jeunes.
Dans l'Église, après le Concile Vatican II, il y a eu un authentique saut de qualité ecclésiologique, dans la doctrine fortement organique du mystère pascal (dont l'Eucharistie est le Sacrement) et dans l'ensemble de la liturgie. C'est l'approfondissement des concepts de la Pâque, de la Nouvelle Alliance, du Sacerdoce, de la Présence réelle, du Corps du Christ, de la Communion, de la Mission, en un mot, de la notion de « Sacrement » qui situe le culte eucharistique dans une optique de liturgie et de piété profondément renouvelées.
Il faut ajouter que les directives postconciliaires permettent de récupérer, en les renouvelant, bien des valeurs des dévotions passées, même si elles avaient été liées à des vues imparfaites.
Alors surgit le grand défi : à une vision eucharistique plus riche et plus organique, déployée par le Concile Vatican II, devraient correspondre une pratique spirituelle et une pédagogie pastorale beaucoup plus intenses et plus incisives.
Au contraire, que voyons-nous ? Dans certains milieux, qui se targuent d'être d'avant-garde, on surévalue, de manière unilatérale, l'importance des aspects humains culturels. Ces gens n'ont pas fait l'effort sérieux et indispensable du discernement des valeurs prophétiques enseignées par Don Bosco à propos de la place absolument centrale de l'Eucharistie, précisément pour une authentique et plus solide formation de l'homme.
On se trouve alors devant une activité pédagogique appauvrie, dépourvue de vraie densité « pastorale », qui ne répond plus à suffisance à l'aiguillon salésien du « Da mihi animas ».
Le Concile Vatican II n'est pas venu pour éliminer, mais au contraire pour intensifier et revigorer, avec plus de vérité et d'authenticité, la formidable efficacité de l'Eucharistie pour notre pensée et pour notre action.
Nous sommes appelés, aujourd'hui, à imprégner des enseignements conciliaires sur l'Eucharistie, la « praxis » que Don Bosco nous a léguée. Nous devons connaître et traduire dans la vie cet élargissement conciliaire de notre horizon.
Comme notre Père exulterait et traduirait en initiatives pédagogiques les affirmations du Concile !
Le Décret « Presbyterorum Ordinis » dit par exemple : « La Sainte Eucharistie contient tout le trésor spirituel de l'Église. L'Eucharistie est bien la source et le sommet de toute évangélisation, et les chrétiens, déjà marqués par le baptême et la confirmation, en recevant l'Eucharistie, trouvent leur insertion plénière dans le Corps du Christ. L'assemblée eucharistique est donc le centre de la communauté chrétienne.
La maison de prière - où l'Eucharistie est célébrée et conservée, où les fidèles se rassemblent, où la présence du Fils de Dieu notre Sauveur, offert pour nous sur l'autel du sacrifice, est honorée pour le soutien et le réconfort des chrétiens - cette maison doit être belle, adaptée à la prière et aux célébrations liturgiques. Les pasteurs et les chrétiens sont invités à venir y manifester leur réponse reconnaissante au don de Celui qui, sans cesse, par son humanité, répand la vie divine dans les membres de son Corps.
Que les prêtres veillent à cultiver, comme il se doit, la science et l'art liturgiques ».
Don Bosco est devenu le grand « Pasteur des jeunes » que nous connaissons, précisément à cause de sa profonde adhésion et participation au mystère eucharistique. Si une certaine mentalité et un certain langage de son temps nécessitent un « aggiornamento », cela ne doit aucunement entraîner l'appauvrissement de son rôle de Fondateur prophétique.
Nous sommes appelés à redécouvrir, dans sa « praxis », les valeurs formatives de l'Eucharistie.
Vivons de cette foi qui fait de Don Bosco, aujourd'hui encore et pour nous, l'incomparable modèle du pasteur et de l'éducateur dont les initiatives sont toutes orientées vers la sanctification. La substance de cette foi reste inchangée :
- Jésus-Christ avec nous !
- L'événement pascal à notre disposition « hic et nunc » !
- L'Emmanuel présent et agissant au jour le jour dans la formation de l'Homme nouveau !
Il vaut donc la peine, chers Confrères, de nous attarder à méditer un thème aussi substantiel ; il devrait donner tout son sens à notre Année centenaire, et nous faire redécouvrir en profondeur, cette « Pédagogie de la bonté » qui nous est proposée comme étrenne pour célébrer la mémoire et la prophétie de Don Bosco.
Les réflexions que je vous soumets serviront à rappeler et à synthétiser tant de méditations que nous avons faites au long de notre existence salésienne pour saisir et faire revivre tout ce qui n'est pas caduc - et c'est la substance - dans la pratique eucharistique de notre Père. Pour nous, c'est la seule possibilité de rénover avec fidélité une pastorale et une pédagogie qui, si elles ne reconnaissaient pas la place centrale de l'Eucharistie, cesseraient d'être ce précieux patrimoine, notre héritage.
Il nous faudra partir d'assez loin pour être assurés de jouir d'une vision juste et, autant que possible, à la hauteur d'un sujet aussi vital.

Le chef-d’œuvre du Père : « Faire du Christ, le cœur du monde ».

Si nous devions chercher à travers tout l'univers l'expression la plus parfaite du génie et de l'habileté du Créateur, nous nous trouverions, en un premier moment, plus que perplexes.
Devant l'immensité du macrocosme, nous restons interdits et comme frappés de stupeur ; notre imagination s'égare, comme prise de vertige. Inutile de vouloir évaluer, estimer, comme on fait dans un musée. Tout dépasse indiciblement les mesures du temps et de l'espace. Il nous serait impossible de choisir... par exemple tel astre comme le meilleur.
Si nos regards se tournent vers le microcosme, nous sommes encore plus étourdis et comme incrédules, au fil des découvertes d'une perfection d'abord imperceptible et puis stupéfiante de puissance et de vitalité.
Nous sommes vraiment confrontés à une puissance supérieure, ineffable, à une faculté extraordinaire de concevoir des projets... et il nous faut conclure, sans autre issue possible, que tout ce que le Créateur fait, dépasse infiniment notre inventivité.
Effectivement, les sciences, dans leurs progrès, ne font qu'essayer de comprendre et de pénétrer les secrets et les lois du monde créé.
Et pourtant, face à toutes les merveilles du monde, nous savons que nous, les hommes, nous possédons un don supérieur : l'acuité de l'esprit, qui nous permet de nous élever bien au-delà des perfections de la matière ; notre intelligence va toujours plus loin que les colonnes d'Hercule, avec un courage qui dépasse celui légendaire d'Ulysse. De plus, en tant qu'hommes, nous trouvons, dans le monde créé, le trésor de l'amour, qui vaut plus que le macrocosme et le microcosme ensemble, parce qu'il transcende la matière et nous introduit dans le mystère intime de la vie du Créateur.
Ainsi découvrons-nous, sans trop de difficulté, que le vrai chef-d’œuvre de Dieu, c'est l'Homme, fait à Son Image, synthèse vivante des merveilles cosmiques, libre et audacieux, qui pense, qui juge, qui crée, qui aime. Il est destiné, à cause de cela, à être la liturgie du monde créé, la voix de la louange, le médiateur de la gloire, en un dialogue de joie avec son Créateur.
Hélas, l'histoire de l'homme a été déformée par le péché et le sens du cosmos en a été faussé. Saint Paul affirme, en effet, que « la création a été condamnée à ne plus avoir de sens, non pas qu'elle l'ait voulu, mais par la volonté de celui qui l'a entraînée. Toutefois il y a une espérance : la création, elle aussi, sera libérée du pouvoir de la corruption, pour avoir part à la liberté glorieuse des enfants de Dieu ».
Et c'est précisément dans notre histoire que Dieu, une fois les temps accomplis, a fait surgir 1'« Homme nouveau ». Il est son chef-d’œuvre définitif : Jésus-Christ.
C'est lui qui se trouve au sommet de toute la création. En Lui « s'éclaire le mystère de l'homme... Image du Dieu invisible ; il est l'Homme parfait... qui s'est en quelque sorte uni lui-même à tout homme... Il est le premier-né d'une multitude de frères ».
Par sa vie terrestre, il s'est rendu solidaire de chacun des hommes de tous les siècles, depuis le premier, Adam, (dont il est fils) jusqu'au dernier de ses frères, engendré à la fin des temps.
Solidaire dans le bien et dans le mal, il a vaincu le péché par la puissance de l'amour le plus grand, témoigné dans le don de sa propre vie, dans l'événement suprême de la Pâque.
À travers la permanence sacramentelle de la Pâque dans l'Eucharistie, le Christ, en union avec l'Église, son Épouse, engendre l'Homme nouveau dans l'histoire, jusqu'à son retour victorieux à la fin des temps.
Dieu le Père, comme le dit la liturgie, « nous a caché le jour et l'heure où le Christ, Seigneur et Juge de l'histoire, apparaîtra sur les nuées du ciel, revêtu de puissance et de splendeur. En ce jour-là, redoutable et glorieux, le monde présent passera et une nouvelle terre et des cieux nouveaux surgiront ». Alors, le Christ offrira son Royaume à son Père.
Le Concile affirme donc avec raison que le Christ est « le terme de l'histoire humaine, le point vers lequel convergent les désirs de l'histoire et de la civilisation, le centre du genre humain, la joie de tous les cœurs et la plénitude de leurs aspirations... Le dessein de l'amour du Père est de ramener toutes choses sous un seul chef, le Christ, celles qui sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre... Et le Seigneur lui-même dit : Voici que je viens bientôt et ma rétribution est avec moi... Je suis l'alpha et l'oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin ! ».
J'estime important, chers Confrères, de nous remémorer souvent cette synthèse de notre foi, pour pouvoir comprendre l'ineffable valeur du mystère eucharistique et pour nous convaincre qu'il n'est pas possible de faire abstraction du Christ dans la promotion de l'homme et dans le développement d'une vraie pédagogie salésienne.
Il faut incontestablement assumer tout ce qu'il y a de positif dans les différents processus des signes des temps, mais il faut aussi discerner leur ambivalence et mettre leurs apports positifs en harmonie avec l'immense et définitive nouveauté de la Pâque.

L'insurpassable Pâque de Jésus-Christ.

Jésus-Christ a eu conscience d'avoir une vocation, au plus haut point personnelle, qui le vouait à une mission humainement impossible : affronter radicalement le mal, rétablir l'Alliance de tout le genre humain avec Dieu, rendre sa signification au cosmos, proclamer la vérité sur le sens de la vie et de l'histoire, indiquer concrètement à l'Homme les voies à suivre, et lui fournir une énergie surabondante pour l'entraîner dans son cheminement au long des siècles.
Jésus comprit, toujours plus clairement, que le projet du Père dirigeait sa vocation et sa mission vers une heure stratégique, qui serait le sommet de son existence historique : « Son Heure » !
Lui, le chef-d’œuvre de Dieu dans la création, il lui revenait d'accomplir l'œuvre la plus grandiose de tous les temps et d'atteindre ainsi la cime la plus élevée parmi toutes les entreprises humaines. Lui seul pouvait réaliser le projet, parce que son être divin projetait son humanité au-delà des limites du possible.
Sa grandiose heure historique est appelée « Pâque ». C'est le chef-d’œuvre du Christ-Homme à l'intérieur du chef-d’œuvre du Père. Œuvre tellement sublime que le Créateur ne pouvait en concevoir de plus grande, comme quelqu'un l'a dit avec bonheur : « id quo maius fieri nequit ». C'est la geste la plus haute que le génie tout-puissant de l'amour créateur du Père pouvait imaginer comme possible dans l'histoire humaine.
Jésus, né de Marie par l'opération du Saint-Esprit, est, en sa qualité de vrai descendant d'Adam et solidaire avec lui, la synthèse vivante des merveilles cosmiques ; il rend à l'homme sa vocation de liturgie de la création, de chantre de la louange, de médiateur de la gloire, à travers son amour sacrificiel consacré par la résurrection.
Cette œuvre maîtresse a été réalisée par Lui en tant que l'Un de nous, le meilleur, fraternellement solidaire de nous tous. Une œuvre faite « une fois pour toutes ». Une œuvre qu'il a imprimée de manière permanente dans son existence humaine de ressuscité. Les événements historiques de la Pâque ont, en effet, donné à l'âme et au corps du Christ, une constitution définitive ; ils ont perfectionné sa nature individuelle en lui imprimant des traits qui demeureront définitivement, telle une physionomie victorieuse. Ils ont stabilisé, pouvons-nous dire, l'âme du Christ (son cœur) dans l'acte suprême d'offrande de soi, l'acte du plus grand amour, et ils ont orné son corps physique des traces de sa donation totale, visibles dans les cicatrices de son oblation sanglante.
Cet homme qu'est le Christ, est en effet debout devant le Père « tel un Agneau comme égorgé... ; un chœur puissant chante : ' L'Agneau qui a été immolé est digne de recevoir la puissance, la richesse, la sagesse, la force, l'honneur, la gloire et la louange ' ».
Ces événements de Pâque sont la réalisation liturgique et sacrificielle de l'Alliance Nouvelle et Éternelle qui produit l'Homme nouveau, les Cieux nouveaux et la Terre nouvelle.
La lettre aux Hébreux, si pénétrante, nous assure que « le Christ est venu, grand-prêtre des biens à venir. C'est par une tente plus grande et plus parfaite, qui n'est pas œuvre des mains, - c'est-à-dire qui n'appartient pas à la création présente -, et par le sang, non pas des boucs et des veaux, mais par son propre sang, qu'il est entré une fois pour toutes dans le sanctuaire, et qu'il a obtenu une libération définitives ».
Mis en présence des événements de Pâques et ayant reçu l'ordre du Christ d'en perpétuer la « mémoire sacramentelle » par la célébration de l'Eucharistie, les Apôtres y ont contemplé et admiré l'accomplissement de la promesse de la Nouvelle Alliance.
Voilà la signification totale de la « présence » eucharistique !
La Pâque et l'Eucharistie signifient pour les Apôtres avant tout, l'heure, si ardemment attendue et si grande, de l'Alliance définitive.
Cette Alliance mettait un terme à la perte de sens du cosmos, et de l'ancien culte tristement insuffisant, et en inaugurait un nouveau, inventé, projeté et réalisé uniquement par le Christ, par amour et par solidarité humaine, en sa qualité de Second Adam. Tel est ce culte nouveau où, prêtre et victime, temple et autel, sacrifice et banquet liturgique, se retrouvent dans la réalité unique du Christ.
C'est donc Jésus-Christ Lui-même, son cœur, son amour, sa parole, son corps, son sang, sa consécration sacerdotale (par l'union hypostatique) qui constituent le grand trésor de l'Alliance Nouvelle et Éternelle. Un seul Amour, un seul Évangile, un seul Prêtre, une seule Victime, un seul Autel, un seul Sacrifice, une seule Communion, pour toujours : l'unique terme valable de l'espérance de l'homme et du cosmos.
Voilà le chef-d’œuvre du Père : « Faire du Christ le cœur du monde » ! Il est Lui, l'Homme nouveau, Lui la vérité, Lui la voie et la vie. Il offre sa chair à manger et son sang à boire pour faire naître et grandir l'Homme nouveau.
Il est bon de repenser souvent et de garder présente à notre esprit, pour notre bien et celui des jeunes, cette œuvre historique et vitale, cette œuvre suprême du Christ. On ne peut faire abstraction de cette réalité objective. Ce serait ignorance, évacuation de la foi, naïveté séculariste, impardonnable superficialité, d'oublier cette réalité pour suivre une mode passagère, profane, qui frapperait de caducité notre vocation et notre mission.
Les événements suprêmes de la Pâque du Christ, à l'intérieur du chef-d’œuvre du Père dans l'univers illimité et merveilleux de sa création, représentent le point maximal de la grandeur, de l'amour et de la beauté de toute l'œuvre du Créateur.
Qui pourrait admettre que la Pâque du Christ ne soit plus au centre de la vie des croyants et en particulier de la spiritualité, de la pastorale et de la pédagogie de la Famille salésienne de Don Bosco ?

La vivante permanence de la Nouvelle Alliance.

« Le renouvellement dans l'Eucharistie de l'Alliance du Seigneur avec les hommes attire et enflamme les fidèles à la charité pressante du Christ. C'est de la liturgie, et principalement de l'Eucharistie, comme d'une source, que la grâce découle en nous et qu'on obtient avec le maximum d'efficacité cette sanctification des hommes dans le Christ, et cette glorification de Dieu, que recherchent comme leur fin, toutes les autres œuvres de l‘Eglise ».
C'est là une affirmation solennelle qui doit avoir un impact sur tous nos projets pastoraux et pédagogiques, si nous ne voulons pas perdre notre temps à la remorque de futilités.
L'Eucharistie rend présentes, pour nous, - hic et nunc - de façon réelle, à travers une action sacramentelle, la réalité substantiellement identique des événements de la Pâque du Christ. Elle renouvelle sans arrêt et nous communique les richesses définitives de la Nouvelle Alliance.
Concernant la « présence réelle » du Christ pascal, au milieu de nous, il y a eu, au cours des siècles, des négations ou des tentatives d'explication, qui ont déséquilibré la structure organique du culte eucharistique, en minimisant soit le ministère du prêtre, soit l'aspect sacrificiel. Ces erreurs entamaient la croissance de l'Église et empêchaient la transformation de la vie et de l'histoire en une liturgie qui rende son vrai sens au cosmos.
Il faut récupérer toute la vérité organique de la doctrine, tant en spiritualité qu'en catéchèse, tant en pédagogie que dans l'ensemble complexe d'une activité pastorale rénovée.
Le grand trésor de l'Église, c'est l'Eucharistie. Elle est le « Bien commun » offert, pour tout l'avenir, et pour toute l'œuvre du salut.
« Pour l'accomplissement d'une si grande œuvre - affirme encore le Concile -, le Christ est toujours présent à son Église... Il est présent dans le sacrifice de la messe, et dans la personne du ministre... et au plus haut point, sous les espèces eucharistiques... Il est présent dans sa parole... Il est présent lorsque l'Église prie et chante les psaumes... Le Christ s'associe toujours l'Église, son Épouse bien-aimée... par suite, (l'Eucharistie), en tant qu'œuvre du Christ prêtre et de son Corps qui est l'Église, est l'action sacrée par excellence, dont nulle autre action de l'Église ne peut atteindre l'efficacité au même titre et au même degré ».
Le thème de la présence vivante de la Nouvelle Alliance parmi nous est précisément un des aspects centraux du mystère eucharistique que le Concile a voulu restituer dans toute sa grandeur et son admirable fécondité.
Le Pape Paul VI dans son encyclique « Mysterium fidei », sur la doctrine et le culte eucharistiques, exprime sa sollicitude pastorale et une inquiétude, due à certaines interprétations réductrices de la permanence réelle du corps et du sang du Christ sous les espèces consacrées ; puis il insiste sur l'objectivité des autres modes de présence « réelle » du Christ dans la célébration de la fraction du pain :
« Bien divers sont, nous le savons tous, les modes de présence du Christ à son Église » ; et il les cite. « On reste émerveillé devant ces divers modes de présence du Christ et on y trouve à contempler le mystère même de l'Église ».
Nous avons intérêt, quant à nous, à considérer les modes de présence qui se rattachent directement à la célébration de l'Eucharistie. Fixons nos regards sur trois de ces modes qui assurent la présence vivante de la Nouvelle Alliance parmi nous.
- Le premier mode se rapporte au Christ en tant qu' « il est présent dans le Sacrifice de la Messe dans la personne du ministre, ' Celui qui s'offre maintenant, par le ministère des prêtres, est le même qui s'offrit alors, lui-même, sur la croix ' ». Le prêtre qui préside l'Eucharistie remplit donc un rôle sacramentel.
- Le second mode souligne que le Christ « est présent sous les espèces eucharistiques ». Paul VI s'en explique dans l'encyclique « Mysterium fidei » : « Cette présence, on la nomme « réelle », non à titre exclusif, comme si les autres présences n'étaient pas « réelles », mais par excellence ou par « antonomase », parce qu'elle est substantielle, et que par elle le Christ, Homme-Dieu, se rend présent tout entier. Ce serait donc une mauvaise explication de cette sorte de présence, que de prêter au corps du Christ glorieux, une nature spirituelle (« pneumatique ») omniprésente ; ou de réduire la présence eucharistique aux limites d'un symbolisme ».
- Le troisième mode affirme que le Christ est encore présent « quand l'Église prie et loue, Lui qui a promis : ' Là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis au milieu d'eux ' (Mt 18,20) ». Or les prêtres qui célèbrent les saints mystères représentent aussi l'Église qui, en union avec le Christ, s'adresse au Père.
Ces modes de « présence réelle » offrent une admirable originalité de mystère. Il faut que notre réflexion s'y arrête pour éclairer davantage notre conscience eucharistique.
Nous savons que les événements rédempteurs de Pâque se sont réalisés historiquement une seule fois, et pour toujours, et que par conséquent l'oblation personnelle et l'immolation du Christ sont le grand et unique événement sacrificiel de la Nouvelle Alliance.
« Le Christ n'est pas entré (dans le sanctuaire) afin de s'offrir lui-même à plusieurs reprises, car alors il aurait dû souffrir à plusieurs reprises depuis la fondation du monde, mais c'est maintenant à la dernière époque de l'histoire, qu'une fois pour toutes, il s'est manifesté pour abolir le péché par son propre sacrifice ».
Pour comprendre ce mystère il faut partir du fait que la résurrection du Christ doit être considérée comme le fondement indispensable de la liturgie de Son Église.
L'épître aux Hébreux précise : « L'essentiel de notre propos est ceci : nous disposons d'un pareil grand-prêtre qui est assis dans les cieux à la droite du trône de la Majesté. En tant que tel, il accomplit le service de grand-prêtre dans le véritable saint des saints et dans la vraie tente de l'alliance, celle qui est dressée par le Seigneur et non par un homme ».
Voilà l'originalité immense ! Le sacrifice de la Nouvelle Alliance n'est pas un simple fait du passé, mais il est renouvelé « sacramentellement », « hic et nunc » ; et tandis que nous célébrons l'Eucharistie le Christ lui-même agit devant le Père. Le Christ est maintenant pour nous, « le Médiateur de la Nouvelle Alliance entre Dieu et les hommes ».
Le Christ lui-même est activement engagé dans la liturgie eucharistique. Il fait de sa Pâque une action vivante tout au long du temps de l'Église.
Il faut faire l'expérience de fermer les yeux pour méditer, durant nos célébrations eucharistiques, et nous efforcer de comprendre la transcendante densité du mystère auquel nous participons. Au cours de la célébration, aussitôt après la consécration du pain et du vin, nous interrompons la prière solennelle qui s'adresse au Père, pour nous exclamer avec admiration : « Il est grand le mystère de la foi : nous proclamons ta mort, Seigneur Jésus, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire » !
Des silences pleins de vie s'avèrent indispensables tout au long de la célébration. Le cœur du croyant réclame certains moments de recueillement intime. Le mystère demande encore du silence, non comme pause, mais comme une écoute de l'Esprit. C'est un espace de temps réservé à l'extase de l'amour, pour une pénétration personnelle du signe sacramentel.
Là où le mystère se fait plus riche, le silence contemplatif devient plus nécessaire.
Il s'agit de « goûter » l'extraordinaire présence du Christ qui nous introduit dans la Nouvelle Alliance.

Les merveilles de l'Église-Sacrement.

Essayons d'approfondir cette présence vivante du Christ dans la Nouvelle Alliance. Voyons-en les composantes.
Le Prêtre unique, c'est le Christ, Souverain Prêtre qui, par son acte d'immolation et d'offrande, (au moment... d'entrer librement dans sa passion - Prière eucharistique 2) se trouve devant son Père.
L'unique Victime immolée est la chair et le sang du corps humain de Jésus, ressuscité, mais qui continue à se présenter au ciel tel « un Agneau immolé ».
Le Banquet sacrificiel est une authentique incorporation, par la médiation du sacrement, au Corps même du Christ, qui va ainsi grandissant mystiquement au long de l'histoire. En effet, dit Saint Paul : « La coupe sur laquelle nous prononçons les paroles de la bénédiction, n'est-elle pas communion au sang du Christ, et le pain que nous rompons, communion à son corps ? Parce qu'il y a un pain unique, à nous tous, nous sommes un seul corps, car nous avons tous part à un pain unique ».
Il y a vraiment à découvrir un ensemble d'authentiques merveilles contenues et manifestées (et à la fois cachées) dans l'extraordinaire « sacramentalité » de l'Église célébrant l'Eucharistie. L'expression conciliaire qui fait de l'Église elle-même le grand « Sacrement du salut » ne se réduit pas à un pur symbolisme ; l'Eucharistie transcende objectivement les limites de l'espace et du temps. Mais seul le regard de la foi en perçoit la réalité pascale.
À la conclusion de la Prière eucharistique adressée au Père, nous proclamons en effet : « Par lui (Jésus-Christ), avec lui et en lui, à toi, Dieu le Père tout-puissant, dans l'unité du Saint-Esprit, tout honneur et toute gloire, pour les siècles des siècles. Amen ! ».
Le tout se réalise grâce à la présence réelle du Christ.
Arrêtons-nous brièvement à ces trois moments de la célébration eucharistique pour approfondir leur densité de « présence réelle » du Christ.
- En premier lieu le Prêtre qui préside la célébration eucharistique remplit un rôle « sacramentel » très élevé. Il rend le Christ présent, et il renouvelle les réalités de son immolation, de son offrande, de son adoration, de sa louange, de son alliance et de son dévouement apostolique. En outre, il représente l'Église. Au nom du Christ, et en tant que représentant de son Église, il s'adresse au Père ; en effet, comme l'affirme Paul VI, « le Christ, ' Pasteur des Pasteurs ' assiste les pasteurs qui exercent ce pouvoir, selon la promesse faite aux Apôtres ».
Par ce rôle sacramentel, le Prêtre accueille et insère la vie quotidienne des fidèles dans l'amour même du Christ ; c'est l'entrée de chaque génération humaine dans l'œuvre pascale du Seigneur, c'est le sacrifice spirituel de l'humanité solidaire du sacrifice du Christ. C'est l'heure sublime de la transformation de l'histoire en liturgie. Il ne s'agit pas d'un rite qui serait étranger aux fidèles, mais bien au contraire, de la célébration la plus haute de l'amour humain dans son devenir quotidien et au milieu des vicissitudes de la vie, de manière à rendre à l'univers son sens authentique.
Et au cœur même de cette présence de la communauté chrétienne se trouve le rôle sacramentel tout spécial du ministère des Prêtres à l'autel. Tandis qu'ils font mémoire liturgique des événements de Pâque, ils personnifient le Christ, lui prêtent leur voix en vertu d'un « pouvoir sacré » spécial. Le prêtre à l'autel, dit le Concile « célèbre le sacrifice eucharistique, le Christ y opérant par lui (in persona Christi) ». Et le Concile répète : « agissant in persona Christi (au nom du Christ et en le représentant), et proclamant son mystère, les prêtres unissent les vœux des fidèles au sacrifice de leur Chef, et dans le sacrifice de la Messe, rendent présent et appliquent, jusqu'à la venue du Seigneur, l'unique sacrifice de la Nouvelle Alliance ».
Comme ce mystère est grand !
- En second lieu il nous faut considérer que l'activité ministérielle du prêtre est prégnante de la « puissance de l'Esprit Saint » : - pour consacrer le pain et le vin, afin qu'ils deviennent le corps et le sang de Jésus-Christ » ; - et pour invoquer la plénitude de l'Esprit Saint sur l'assemblée.
La modalité sacramentelle de la présence du Christ est sacrificielle ; sous les signes sacramentaux du corps et du sang (qui de fait furent séparés dans l'immolation sanglante du Calvaire) le sacrement rend présent « vraiment, réellement et substantiellement » le corps ressuscité du Christ actuellement présent devant le Père avec ses cicatrices de victime immolée et agréée. La réalité contenue sous les espèces eucharistiques - disait Saint Ambroise - « ce n'est pas ce que la nature a formé, mais ce que la bénédiction a consacré ».
C'est un autre aspect du grand mystère !
- En troisième lieu, la présence réelle et substantielle du Corps ressuscité du Christ produit un nouvel et admirable effet sacramentel : au banquet eucharistique le Corps du Christ nous assimile. « En ayant part au corps et au sang du Christ, nous sommes rassemblés par l'Esprit Saint en un seul corps ».
C'est une vision vraiment impressionnante de la foi. Le rite sacramentel de boire et de manger comporte, à l'instar du processus naturel de l'assimilation, notre incorporation mystérieuse au Christ lui-même, en sorte que nous formons avec Lui un unique Corps dans le devenir de l'histoire. « En effet la participation au corps et au sang du Christ - dit St. Léon le Grand - n'a pas d'autre résultat que de nous faire passer en cela que nous recevons ».
Quand le Concile parle de l'Église comme « Corps du Christ » elle n'entend pas utiliser simplement une « figure », une « métaphore ». La Constitution « Lumen gentium » a clairement distingué les « images de l'Église », et l'expression plus profonde : « Eglise-Corps du Christ ». Cette expression indique en effet une réalité objective, relevant du mystère. Elle ne peut être réduite au niveau d'une métaphore. À travers elle, il est affirmé que l'Église est vraiment un organisme visible, animé d'une vie spirituelle, qui devient globalement, en tant qu'assemblée de personnes en communion avec le Christ, le « Sacrement universel du salut ».
Dans le Corps Mystique, « la vie du Christ se répand dans les croyants, qui par les sacrements sont unis d'une façon mystérieuse mais réelle au Christ souffrant et glorifié... Participant réellement au Corps du Seigneur dans la fraction du pain eucharistique, nous sommes élevés jusqu'à la communion avec Lui et entre nous... De ce Corps, le Christ est la tête. Il est avant tous, et toutes choses subsistent en Lui... C'est grâce au Christ, que le Corps entier est nourri et bien uni par ses jointures et ses articulations, et qu'il grandit comme Dieu le veut » (Col 2,19) ... Et pour que nous nous renouvelions sans cesse en Lui, il nous a donné de son Esprit, qui, étant unique et le même, dans la Tête et dans les membres, donne à tout le Corps la vie, l'unité et le mouvement, de sorte que les saints Pères ont pu comparer son rôle à celui qu'exerce dans le corps humain le principe de la vie, c'est-à-dire l'âme ».
Cette description réaliste, d'une part nous introduit dans l'incomparable originalité de la dimension sacramentelle de la Nouvelle Alliance, et d'autre part nous fait prendre une conscience toujours plus claire du motif qui a poussé le Concile à parler du « mystère de l'Église ».
C'est dans l'Eucharistie que l'on saisit, dans l'émerveillement de la contemplation, l'immense nouveauté du fait « d'être chrétien ». Précisément il faut avoir conscience que « tous les sacrements, ainsi que les tâches apostoliques et les ministères ecclésiaux, sont tous liés à l'Eucharistie et lui sont ordonnés. Car la sainte Eucharistie contient tout le trésor spirituel de l'Eglise ».

L'adoration et la mission.

Les merveilles de cette multiple « Présence réelle » appellent, au cœur de notre vie de foi, une attitude d'adoration. Les différents moments de la célébration eucharistique et la permanence des espèces consacrées nous invitent à un culte de contemplation, dans la foi. Il s'agit d'une réalité éminente qui stimule notre esprit et l'entraîne à l'adoration silencieuse, à la contemplation de ses diverses dimensions : de culte, de sanctification, de profession de la foi, de témoignage jusqu'au martyre, d'engagement apostolique, d'approfondissement de la vérité, de triomphe de l'amour.
- Dans la Messe il faut songer à Celui qui est le prêtre qui opère ' hic et nunc ' la vraie oblation sacrificielle. Nous l'avons dit, c'est le Christ lui-même ; il s'offre pour nous ; et aussi avec nous, car il nous introduit dans son offrande avec tout le contenu tourmenté de notre vie quotidienne.
Ici notre méditation doit découvrir ce que le Christ vit et révèle dans sa Pâque : le « spécifiquement chrétien ». Dans l'Eucharistie il n'y a aucun danger d'interprétation ambiguë ou distordue. Le « spécifiquement chrétien » ne se jauge pas avec une mesure vétero-testamentaire ou avec d'impatientes formules du moment ; il s'affirme dans sa pleine originalité : c'est le don de soi dans l'amour devenu sacrifice. Et possibilité nous est donnée d'offrir avec joie notre engagement concret, généreux, et notre amour.
L'Homme nouveau, né de la Pâque du Seigneur, vit à plein l'amour de charité de la non-violence orientée simultanément vers ses deux pôles : Dieu et l'Homme, par une « grâce d'unité » jaillie du cœur du Christ, où l'amour du Père est la cause, la source et la force de l'amour du prochain, des pauvres, des jeunes, des démunis.
- Dans les Espèces consacrées, notre contemplation admire le mode sous lequel le Christ s'offre à nous comme « immolé ». Par là il nous invite à comprendre les richesses de la souffrance dans une vie qui veut croître dans l'amour par le don de soi dans le sacrifice. Voilà pourquoi le Christ reste toujours, donc aussi après l'Ascension, « vraiment l'Emmanuel, le ' Dieu avec nous '. Car jour et nuit, il est au milieu de nous et habite avec nous, plein de grâce et de vérité ; il restaure les mœurs, nourrit les vertus, console les affligés, fortifie les faibles et invite instamment à l'imiter tous ceux qui s'approchent de Lui ».
Ce n'est pas sans raison que le Pape Paul VI exhortait à promouvoir, « sans épargner ni paroles ni efforts, le culte eucharistique vers lequel, en définitive, doivent converger toutes les autres formes de piété ».
Et Jean-Paul II nous a rappelé qu'une communauté religieuse locale est inconcevable, qui ne se réunirait pas dans la foi et la contemplation autour du tabernacle.
- Dans la Communion sacramentelle nous devons contempler la merveille de notre assimilation au Christ. Nous devenons son Corps pour continuer sa mission rédemptrice dans le monde.
Au banquet eucharistique, deux aspects admirables s'offrent à notre méditation :
- la fécondité de l'Eucharistie qui quotidiennement engendre l'Église ;
- l'envoi concret et historique de l'Eglise pour sa mission de salut.
Ces deux considérations ont vraiment de quoi nous fasciner.
L'Église, par la force de l'Esprit, naît toujours du Christ, chaque jour ; elle naît de sa médiation sacerdotale. Dans l'Eucharistie, le Christ s'unit mystiquement à l'Église, son Épouse, pour former un seul Corps dont la fécondité donne la vie nouvelle à de nombreux enfants. C'est uniquement là que se trouve la matrice authentique de la genèse de l'Église ! Elle ne surgit pas « de la base » ou par génération spontanée ; elle naît de l'action sacramentelle qui insère vitalement, sur un organisme préexistant et structuré : le Corps du Christ. On ne va pas à la communion pour prendre part à une célébration rituelle mais par elle on « entre » en participation vivante du « spécifiquement chrétien » pour se sentir envoyé à une mission de salut.
Voilà pourquoi la communion suscite des choix de vie, fait découvrir de nouvelles formes d'apostolat et donne en partage l'énergie pascale de la croissance et de la persévérance.
Dans l'adoration de l'Eucharistie nous réalisons parfaitement que la Nouvelle Alliance n'est pas un fait du passé, ni une simple doctrine, ni une célébration rituelle, mais la genèse permanente de l'Homme nouveau dans un Peuple rassemblé par Dieu pour être le protagoniste du véritable progrès humain et de la récapitulation de tout le créé dans le Christ.

La responsabilité pastorale d'engendrer l'Église.

Parvenus à ce point de notre réflexion, nous devons nous demander, chers Confrères, si ce panorama si dense des merveilles pascales éclaire et dirige réellement notre vie de consacrés et nos entreprises pastorales en faveur des jeunes et du peuple.
Aucun de nous n'a le droit d'oublier, ou de passer sous silence, les richesses contenues dans ce « Mystère de la foi ». Faire abstraction de l'Eucharistie dans notre vie salésienne, notre pastorale et notre pédagogie, serait trahir le sens et le projet de notre consécration apostolique.
En cette année '88, Don Bosco attend de nous : que nous étudiions à nouveau le Système préventif pour le repenser en profondeur. Les jeunes attendent de nous : un témoignage sincère et une authentique présentation du mystère chrétien. Ils ont le droit de rencontrer en nous des signes et des porteurs des merveilles de la Nouvelle Alliance. Éluder cette tâche, camoufler notre intention, ambitionner de jouer les « affranchis du passé », tout cela nous disqualifierait comme disciples du Christ et comme héritiers de Don Bosco.
L'année '88 nous interpelle : ou avec Don Bosco pour les siècles, ou avec certaines modes d'une saison !
Nous devons savoir vivre et faire vivre aux jeunes une authentique expérience d'Église, en ce grand moment historique du renouveau conciliaire, à l'aurore du troisième millénaire de la foi chrétienne.
Il existe un problème délicat et fort important, qui n'a cessé de m'être présent à l'esprit, et qui m'interpellait tandis que je rédigeais ces pages : que penser et que faire pour les jeunes non-chrétiens qui, dans beaucoup de parties du monde, fréquentent nos centres d'éducation ?
Nous ne pouvons évidemment pas leur appliquer la méthode d'« initiation chrétienne » que nous utilisons pour les jeunes baptisés. Mais alors le Système préventif de Don Bosco perd-il son sens ?
Personne ne peut mettre en doute le fait que la pédagogie salésienne fonctionne, avec une particulière efficacité, parmi de nombreux jeunes, appartenant à d'autres religions. L'expérience vécue par nos confrères est garante de l'issue pleinement positive de l'apostolat auprès de ces jeunes. Elle nous invite à examiner les résultats obtenus et à tirer des conclusions... inédites.
Les salésiens se sont lancés dans cet apostolat en suivant les indications précises des Constitutions :
« Les peuples non encore évangélisés ont été l'objet particulier de la sollicitude de Don Bosco et de son ardeur apostolique. Ils continuent à provoquer notre zèle et à le maintenir vivant... Le missionnaire salésien assume les valeurs des peuples qu'il évangélise et partage leurs angoisses et leurs espérances ».
De plus les Constitutions, là où elles parlent de la promotion humaine, nous rappellent que « nous travaillons dans les milieux populaires et pour les jeunes défavorisés. Nous les éduquons aux responsabilités morales, professionnelles et sociales, en collaborant avec eux ; et nous contribuons à la promotion de leurs groupes et de leurs milieux... Volontairement indépendants de toute idéologie et de toute politique de parti, nous rejetons tout ce qui favorise la misère, l'injustice et la violence, et coopérons avec tous ceux qui bâtissent une société plus digne de l'homme. La promotion à laquelle nous travaillons selon l'esprit de l'Évangile, réalise l'amour libérateur du Christ et constitue un signe de la présence du Royaume de Dieu ».
Et encore : « Imitant la patience de Dieu, nous rencontrons les jeunes au point où ils en sont de leur liberté ». « Notre action apostolique se réalise dans une pluralité de formes que déterminent d'abord les besoins de ceux dont nous nous occupons. Nous rendons effective la charité du Christ (en demeurant) sensibles aux signes des temps, dans un esprit d'initiative et d'adaptation constante ».
À nous d'agir selon des méthodes différenciées, mais toujours en « missionnaires ».
L'esprit missionnaire ne laisse pas l'Eucharistie de côté, et n'en estompe pas la position centrale. En effet, les missionnaires, en tant que promoteurs responsables de l'éducation, « travaillent selon l'esprit de l'Évangile » et imitent « la patience de Dieu » en étant éducateurs « fidèles en tout à Don Bosco ». D'autre part, à côté de la masse des jeunes non-chrétiens, ils éduquent et forment aussi des groupes de jeunes qui sont baptisés et croyants.
Par conséquent :
- soit pour nourrir la vie spirituelle des confrères dans cette difficile tâche apostolique ;
- soit pour faire grandir les jeunes déjà chrétiens ;
- soit pour faire voir concrètement aux non chrétiens où se trouve le moteur secret de la bonté et de l'activité de leurs éducateurs, ainsi que le sens profond de leur projet éducatif ;
il faut que soit affirmée, aussi parmi les jeunes non-chrétiens, (et je dirais surtout parmi eux) d'une manière évidemment bien appropriée, la place absolument centrale du mystère eucharistique.
Tout ce que nous avons médité jusqu'ici, chers Confrères, nous confirme qu'il existe un lien objectif et un mutuel rapport de cause à effet entre : -la célébration de l'Eucharistie ; - l'esprit apostolique et missionnaire ; - l'expérience d'Église.
Ce rapport est vital. Il est le seul vrai garant d'un avenir, selon la formule connue : « L'Église fait l'Eucharistie et l'Eucharistie fait l'Église ».
Pour « être chrétien », il faut être membre de l'Église du Christ. Mais le rapport de mutuelle causalité entre l'Eucharistie et l'Église n'aura aucun impact et aucune fécondité, si pasteurs et destinataires ne sont ni atteints, ni interpellés par toute la richesse du mystère pascal. Réussir à introduire nos destinataires dans ces sublimes réalités chrétiennes, tel est le défi à relever d'urgence par nos communautés et par tous les agents pastoraux ; c'est là que la compétence du pédagogue doit jouer son rôle médiateur. Entre-temps une meilleure connaissance et compétence liturgiques nous sont nécessaires à tous.
Former de vrais chrétiens signifie les introduire dans une expérience d'Église. Et toute vraie expérience d'Église fait participer le croyant aux réalités du Mystère. Il est exact qu'il faut partir aujourd'hui d'une sensibilité capable d'interpréter les signes des temps qui ont amené l'actuelle mutation culturelle, toutefois si nous voulons introduire les jeunes à la Nouvelle Alliance, il faudra toujours savoir faire passer l'immense nouveauté de la Pâque avant les petites nouveautés de l'histoire des hommes, quelques intéressantes qu'elles soient. La nouveauté pascale assume, juge et dépasse infiniment les nouveautés culturelles qui apparaissent dans le cours du temps. Pour précieuses qu'elles soient, elles se révèlent toujours de bien petite stature, en comparaison de la Pâque.
Les ouvriers de la pastorale sont invités à s'habiliter « simultanément » à la culture régnante mais surtout à une sensibilité plus précise et plus profonde du mystère pascal, en accord constant avec l'Église (« sentire cum Ecclesia »), sans jamais se laisser manipuler indignement. Personne ne pourra jamais présenter quelque chose qui soit plus neuf, ou plus grand, que la Pâque du Christ, le grand chef-d’œuvre du Père et l'œuvre suprême de l'Homme.
Dès lors, à travers les médiations culturelles les plus appropriées, il sera indispensable d'introduire aux grandes réalités de l'Eucharistie. Certes les nouveautés culturelles sont de nos jours forts absorbants ; mais le but auquel il faudra tendre sera toujours de faire comprendre, de faire accepter, et de faire participer au mystère pascal du Christ.
A nous de trouver les voies pédagogiques et pastorales aptes à réussir une vraie initiation chrétienne (la « mystagogie » si chère aux Pères de l'Église). Dans tout engagement pastoral, il faut trouver le chemin qui réalise l'indispensable rencontre entre la sensibilité contemporaine et le don salutaire, inégalable et nécessaire, de la Nouvelle Alliance.
Le parcours à suivre pour engendrer l'« Église » exige un grand effort de renouveau tant pour la catéchèse de l'Eucharistie que pour sa célébration liturgique.
Dans cette célébration l'Église proclame à la fois le mystère de sa propre nature (= ecclésiologie) et la fécondité de sa mission spécifique (= ecclésiogenèse). Elle est la seconde Ève. Par elle, le second Adam donne origine au nouveau genre humain.
Il ne pourra donc pas suffire de chercher dans l'Eucharistie une quelconque information nouvelle sur Dieu ou sur l'homme ; et on ne pourra pas non plus se limiter à une simple introduction aux rites (quoique bien nécessaire) et le rite ne pourra se contenter de célébrer des valeurs humaines, juvéniles, sociales ou autres : il faudra faire une vraie introduction au mystère du Christ.
Ainsi la célébration eucharistique apparaîtra comme l'authentique rencontre de la vie et de la foi, de l'existence quotidienne et de l'Évangile, de la vérité du salut et des problèmes de l'heure.
Avec la « mémoire pascale » s'épanouira la découverte de l'amour et du prix de la vie ; l'éducation à la sensibilité sacramentelle et à son riche symbolisme s'imposera ; il faudra intensifier les attitudes d'adoration et de contemplation. La pédagogie pastorale aura à cœur de promouvoir la participation active, la conscience de notre filiation dans le Christ, les valeurs typiquement chrétiennes de la reconnaissance, les espaces de la solidarité, les exigences de la mission.
Telle est la manière concrète d'engendrer l'« Église » ; elle offre à la société d'« honnêtes citoyens », des responsables compétents et engagés. C'est à travers l'Eucharistie que se forme ce laïcat valable dont a traité le récent Synode des Évêques.
Nous, fils de Don Bosco, héritiers d'un précieux patrimoine pédagogique, nous devrons toujours savoir proposer et communiquer aux jeunes le « spécifiquement chrétien » de la Pâque qui leur est offert dans l'Eucharistie.

Quelques exigences concrètes de la pédagogie eucharistique de Don Bosco.

L'étrenne de cette année jubilaire nous invite à promouvoir la « pédagogie de la bonté », propre au Système Préventif.
Permettez-moi, chers Confrères, de vous poser une question de fond : quelle place occupe aujourd'hui, dans nos projets éducatifs, le mystère et la célébration eucharistique ?
Soyons sincères ! Peut-être sommes-nous nombreux à perdre notre temps. Don Bosco n'est pas d'accord avec : certaines rationalisations. Il faut d'urgence revoir sérieusement la question, et nous engager courageusement. Le Système préventif, dans son expression la plus authentique, s'appuiera toujours sur une charité pastorale soutenue par les deux grands pôles sacramentaux de la Réconciliation et de l'Eucharistie. Ces affirmations ne sont pas les résidus d'une culture religieuse périmée, mais les perspectives prophétiques du Concile Vatican II.
Relevons, parmi d'autres, quelques exigences pratiques, à prendre sérieusement en compte ; elles appartiennent à l'héritage spirituel et pédagogique de notre Fondateur.
- Et tout d'abord nous concernant. L'esprit de Don Bosco, nous l'avons rappelé, est tout entier centré sur Jésus-Eucharistie, d'où se délivre le feu du « Da mihi animas ». Nos communautés doivent grandir autour de l'autel et puiser à la richesse de l'Emmanuel qui partage notre vie.
Le Christ n'est pas seulement le grand personnage de nos idéaux, mais l'Ami qui vit dans notre maison, avec nous, et pour nous. Voyons-Le sans cesse, dans l'expression suprême de sa Pâque. Don Bosco dans son précieux testament écrivait : « Votre premier supérieur est mort. Mais notre vrai supérieur, Jésus-Christ ne mourra pas. Il sera toujours notre maître, notre guide, notre modèle. Mais souvenez-vous aussi qu'un jour il sera notre juge et le rémunérateur de notre fidélité à son service ».
La place centrale du Christ, selon notre esprit salésien, est à vivre avec une extraordinaire sensibilité de contemplation et d'amitié pour l'Eucharistie. Dès lors avec un sens affiné et un respect minutieux envers son humble dimension sacramentelle ; celle-ci devra être relevée par l'art, la dignité des habits liturgiques, l'élégance d'un culte d'où seront bannis : négligences, mauvais goût, grossièreté, dégradation des messages symboliques.
Dans l'Eucharistie, du simple point de vue des apparences, tout paraît insignifiant : la personne du prêtre (un homme comme les autres), un peu de pain, un peu de vin, quelques paroles de prière. Si nous ne haussons pas ces éléments au rôle élevé et digne de leur expression sacramentelle dans l'Église, si nous présentons les célébrants de façon désinvolte, si nous banalisons le rite de la Messe, si nous manipulons les Prières eucharistiques à notre guise avec des improvisations arbitraires, personnelles, ou même idéologiques, nous distrayons les cœurs de l'invite du rite liturgique à la contemplation du mystère qu'il contient substantiellement.
N'oublions pas, chers Confrères, que l'Eucharistie est ce qu'il y a de plus grand au monde ; et elle est là comme réalité de l'Église entière : « dans l'Église, avec l'Église, pour l'Église » !
Cela exige des prêtres une capacité contemplative spéciale, dont la vitalité intérieure doit se concentrer sur le Christ pascal (l'unique Prêtre !) et sur l'Église Son épouse, pour la servir et la représenter dignement.
Et ici permettez-moi, chers Confrères prêtres, de vous rappeler l'importance d'une conduite journalière profondément liée à l'Eucharistie, nous voulons parler de la récitation quotidienne de l'Office divin. Nous, les prêtres, nous récitons cette prière avec l'Église, en son nom, et en faveur de tous nos frères. Hélas, certains ne se sont pas préoccupés de prendre clairement conscience de la nature, et de la portée ecclésiale de l'Office. Ils le traitent comme ils feraient d'une simple prière individuelle, à réciter à loisir.
L'article 89 de nos Constitutions dit explicitement que « la liturgie des heures étend aux différents moments de la journée la grâce du mystère eucharistique ». En outre l'article rappelle aux prêtres et aux diacres (les « clercs ») « les obligations assumées du fait de l'ordination ».
Je crois utile de citer intégralement un passage du décret intitulé « Présentation générale de la Liturgie des heures ». Il traite précisément de la relation de l'Office divin à l'Eucharistie.
La Liturgie des heures étend aux différents moments de la journée la louange et l'action de grâce, de même que la commémoration des mystères du salut, la supplication, l'avant-goût de la gloire céleste qui sont contenus dans le mystère eucharistique, « centre et sommet de toute la vie de la communauté chrétienne ».
« La célébration eucharistique elle-même trouve dans la Liturgie des heures une excellente préparation, car celle-ci éveille et nourrit comme il faut les dispositions nécessaires pour une célébration fructueuse de l'Eucharistie, comme la foi, l'espérance, la charité, la dévotion et l'esprit de sacrifice ».
L'attitude sacerdotale de Jésus-Christ se retrouve surtout dans sa prière. Il nous dit lui-même « qu'il faut toujours prier et ne pas se lasser ». Nous savons aussi que « par Lui, nous offrons sans cesse à Dieu un sacrifice de louange » : nous restituons à l'univers sa vraie signification, et nous sommes faits chantres de la création.
En raison donc du rapport intime existant entre l'Eucharistie et la Liturgie des heures, il faudra que la prière ecclésiale de l'Office divin soit faite avec plus de soin, spécialement de la part des prêtres et des diacres.
(N.B. II conviendrait de relire personnellement ou en communauté les suggestions du Conseiller pour la Formation, don Paolo Natali, dans le numéro 321 des Actes du Conseil général (avril-juin 1987, pp. 46-58). Elles concernent nos célébrations liturgiques. Ce sont des orientations et des directives particulièrement actuelles et urgentes !).
Ainsi Don Bosco nous entraîne vers de plus hauts sommets de spiritualité dans nos liturgies. Peu importe que d'autres, sous des prétextes pseudoculturels, suivent des modes appauvries et banales. Le grand critère qui doit illuminer nos célébrations et notre prière est la valeur ineffable et définitive des événements de la Pâque du Christ.
Nous devons avoir le courage d'affronter les conséquences éducatives qu'entraîne un tel critère, si nous voulons que nos fatigues aient le résultat pédagogique de faire vivre l'Eucharistie à nos jeunes.
Ceci nous amène à un second groupe d'exigences pratiques que l'héritage prophétique de notre Fondateur nous demande d'honorer.
- Pour l'éducation des jeunes et du peuple. L'action apostolique de Don Bosco tend à conduire ses destinataires à l'Eucharistie. Dans la biographie de Francesco Besucco, au chapitre 19, Don Bosco avance ce jugement catégorique : « Que l'on dise tout ce qu'on voudra des différents systèmes d'éducation, pour moi je ne trouve aucune base sûre hors de la Confession et de la Communion fréquentes ; et je ne crois pas exagérer en affirmant que, faute de ces deux éléments, la moralité est exclue ».
Un langage aussi péremptoire n'est pas habituel sur les lèvres de Don Bosco ; ce style s'explique par le contexte polémique où il paraît, mais il reflète la vraie pensée de notre Père.
Le sacrement de la Réconciliation, uni à la participation vivante à l'Eucharistie, était, aux mains de Don Bosco, « le moyen pédagogique par excellence pour corriger ses jeunes élèves et construire une vraie et solide piété à laquelle la vie répondait, parce qu'elle en était entièrement pénétrée ».
Certes, la richesse de la pédagogie de notre Père embrasse de très larges horizons, mais il est difficile de contester que ces deux sacrements - la Réconciliation et l'Eucharistie - en constituent le « sommet » et la « source ».
Nos Constitutions elles-mêmes (où se portent nos regards en vue d'un nouvel élan en ce prochain 14 mai) nous le redisent en plusieurs articles : « Notre science la plus éminente est de connaître Jésus-Christ, et notre joie la plus profonde est de révéler à tous les insondables richesses de son mystère. Nous cheminons, avec les jeunes pour les conduire à la personne du Seigneur ressuscité afin qu'ils grandissent en hommes nouveaux ».
« Nous amenons les jeunes à faire l'expérience d'une vie d'Église, en entrant dans une communauté de foi et en y participant ».
« La célébration assidue de l'Eucharistie et de la Réconciliation offre des ressources d'exceptionnelle valeur pour leur éducation à la liberté 'chrétienne, à la conversion du cœur et à l'esprit de partage et de service dans la communauté ecclésiale ».
Il nous faut donc revoir la pratique quotidienne de notre pastorale des jeunes ; bien sûr nous devons tenir compte d'une méthodologie graduelle : « Imitant la patience de Dieu - nous disent les Constitutions - nous rencontrons les jeunes au point où ils en sont de leur liberté. Nous les accompagnons pour qu'ils mûrissent de solides convictions et deviennent progressivement responsables du délicat processus de croissance de leur humanité dans la foi ».
Mais que toujours, dans nos projets éducatifs, il soit bien entendu que « nous initions les jeunes à une participation consciente et active à la liturgie de l'Eglise, sommet et source de toute la vie chrétienne ».
Cette « initiation des jeunes à une participation consciente et active à la liturgie de l'Église » exige que nous les introduisions pédagogiquement au mystère pascal. Dans la pratique éducative de Don Bosco cela se fait en construisant une foi consciente et une amitié de vie vécue avec Jésus-Christ (convivenza) dans l'Eucharistie.
Une pareille prise de position fondamentale comporte, entre autres, le souci et le soin pédagogiques accordés à « six moments eucharistiques » :

1. La « conversion ». Qui a perdu le sens du péché ne comprendra jamais que le Christ est au centre de tout, qu'il est indispensable. D'autre part, qui n'a pas approfondi la vérité de l'amour ne saura jamais ce qu'est le péché.
2. L'« illumination » de la Parole de Dieu. Seul l'Evangile offre des réponses valables aux pressantes et insistantes questions que pose la vie.
3. La conscience de la « présence réelle » du Christ dans la Nouvelle Alliance. Nous ne nous appliquerons jamais assez à faire saisir et à faire approfondir les merveilles de la « sacramentalité » de l'Église dans la célébration du sacrifice de la Messe.
4. La « vivante incorporation au Christ ». La communion sacramentelle est le véritable berceau de l'Homme nouveau ; la communion nous incorpore au Christ : cette vérité, constamment rappelée et inculquée, est la source de convictions profondes et donne l'énergie nécessaire à une courageuse conduite de chrétien.
5. La « mission ». Être Corps du Christ dans le monde exige des engagements quotidiens de participation à l'activité rédemptrice du Christ ; notre fatigue d'éducateurs a pour caractéristique de mettre les jeunes sur la voie de l'apostolat ;
6. Enfin, l'amitié d'« adoration » avec sa dimension réparatrice. Don Bosco attachait une particulière importance au fait d'avoir Jésus tout proche, dans la maison, à notre disposition ; faire comprendre le mystère de l'Emmanuel signifie vaincre dans les cœurs les dépressions de la solitude et assurer à chacun un lieu stratégique de reprise pour bien vivre.
Voilà des indications pour des programmations concrètes.
Je vous ai parlé plus haut de la gradation pédagogique. L'initiation au mystère eucharistique est un processus dynamique, pédagogiquement créateur, qui progresse graduellement avec la croissance des destinataires dans leur appréciation des événements de la Pâque du Christ et des exigences de foi que ces évènements entraînent pour la vie personnelle et sociale.
La gradation n'est toutefois pas une excuse pour nous arrêter à mi-chemin, ou pour hésiter à nous mettre en route. La gradation garde toujours clairement devant les yeux le but vers lequel elle tend et elle cesse d'être gradation si elle ne se main- tient pas en continuel mouvement vers lui. Elle suppose donc toujours, concrètement, un cheminement pédagogique de croissance qui accompagne et stimule ceux qui veulent vraiment être des chrétiens et vivre de l'Eucharistie.
Ceci m'incite à répéter, avec une profonde conviction, ce que j'affirmais au début de ma lettre : le thème de l'Eucharistie est pour nous le plus vital ; il donne la mesure de notre esprit et de notre apostolat !

Une dévotion à la Vierge qui conduit à l'Eucharistie.

Pour conclure, je vous suggère, chers Confrères, une considération qui vient bien à propos en cette année mariale. Je la suggère simplement, sans la développer. Il s'agit de la perspective eucharistique de la dévotion de Don Bosco à la Madone.
Au siècle dernier, les années soixante furent un moment crucial du Risorgimento italien, spécialement en Piémont. Tout semblait se conjurer contre l'Église. Don Bosco observait avec attention, souffrait, agissait. Il voyait dans le renouveau du culte eucharistique et de la dévotion à l'Auxiliatrice les « deux colonnes » sur lesquelles il fallait prendre appui pour éviter la catastrophe.
Pris dans un contexte politico-culturel qui forçait le Pape et l'Église à vivre « en état de siège », Don Bosco ne voyait d'issue possible que dans une confiance illimitée dans le mystère de l'Eucharistie et dans la puissante intercession du « Secours des Chrétiens ».
Lui, qui n'était pas théologien de profession, eut l'intuition, comme pasteur et éducateur, que la ligne de force de la foi passe toujours par l'Eucharistie et par la médiation maternelle de Marie.
Le 30 mai 1862 (l'année et le mois de la première profession salésienne !) Don Bosco raconte son célèbre « songe des deux colonnes ». Elles se dressent au milieu de « l'immensité de la mer ». L'une des colonnes porte une statue de Marie Immaculée, avec, au pied de la statue, un grand écriteau : « Auxilium christianorum » ; sur l'autre colonne, « beaucoup plus grande et grosse, il y a une Hostie d'une grandeur proportionnée à la colonne et, au bas de la colonne, un autre écriteau : ' Salus credentium ' ».
Ce sont les deux ressuscités : le Christ et Marie ; le nouvel Adam et la nouvelle Ève : ils guident l'Église !
Le « grand navire » - symbole de l'Église, « unique arche du salut », dont « le Pontife Romain est le commandant » -, ce grand navire, après une furieuse lutte, sur une mer démontée, contre les assauts conjugués des navires ennemis, remporte la victoire, dès qu'il a pu s'amarrer aux deux colonnes, c'est -à-dire à l'Eucharistie et à l'Auxiliatrice.
Le songe a incontestablement une forte charge apologétique, mais il exprime l'état d'âme et les profondes convictions de Don Bosco.
En décembre de l'année suivante, c.-à-d. en 1863, - écrit don Ruffino - notre Père donna, comme étrenne pour l'année 1864, la dévotion au Très Saint Sacrement et à la Vierge Marie et il reprit le songe des deux colonnes : « Écoutez-moi avec toute votre attention. Imaginez un grand globe suspendu par ses deux pôles à deux colonnes. Sur l'une des colonnes, il est écrit : ' Regina mundi ' ; sur l'autre : ' Parus vitae ' ». Les colonnes rayonnent d'une « très vive lumière » ; hors de leur rayonnement, il n'y a qu' « obscures ténèbres ».
Jésus et Marie, pour Don Bosco, sont vivants et présents dans l'histoire ; ils interviennent avec puissance, en faveur de l'Église. La Vierge conduit à Jésus. Mais le mode de présence réelle de Jésus, vers qui la Vierge conduit, est celui du mystère eucharistique.
Au-delà des limites et des contingences d'une situation sociopolitique donnée, la portée prophétique et durable des deux colonnes demeure vivante et actuelle. Nous devons nous y tenir, tant pour notre propre vie intérieure, que pour nos tâches pastorales et pédagogiques d'éducateurs de l'Homme nouveau.
Pour souligner cette référence, je trouve très significatif et émouvant l'épisode de la fondation de la maison de Liège, en Belgique. Mgr Doutreloux, dynamique évêque de la « Cité ardente », était arrivé à Turin le 7 décembre 1887. Don Bosco était déjà gravement malade. Les Supérieurs qui avaient discuté avec Don Bosco de cette fondation, lui avaient répondu qu'il fallait différer l'ouverture de la maison, vu le manque de personnel. Le matin suivant, en la solennité de l'Immaculée Conception, l'Évêque va personnellement saluer Don Bosco qui, au grand étonnement de tous, lui donne aussitôt une réponse affirmative. Que s'était-il passé entretemps ? Ce matin-là notre Père avait dit à son secrétaire, don Viglietti : « Prends une plume, un en crier et une feuille et écris ce que je vais te dicter. Et il dicta : ' Paroles littérales que la Vierge Immaculée, qui m'est apparue cette nuit, m'a dites : - Il plaît à Dieu et à la Bienheureuse Vierge Marie, que les fils de saint François de Sales aillent ouvrir une maison à Liège, en l'honneur du Saint Sacrement. C'est là que commencèrent les gloires de Jésus, dans des manifestations publiques ; c'est là qu'ils devront publier ces gloires dans toutes leurs familles et spécialement au milieu des nombreux jeunes qui sont et qui seront confiés à leurs soins, dans les différentes parties du monde.
Ce jour de l'Immaculée Conception de Marie 1887 '. Ici il s'arrêta. En dictant il pleurait et sanglotait ; l'émotion le secoua encore par après ».
Ne croyez-vous pas qu'il y a là un fait significatif ? En révélant en Don Bosco mourant un cœur marial, cet épisode indique l'orientation vivante et concrète de sa dévotion à la Vierge Marie vers Jésus eucharistique.
Faisons des vœux, chers Confrères, pour que, par-delà le langage et la mentalité de son siècle, Don Bosco demeure toujours - à cent ans de sa mort - le Maître qui nous guide vers la présence vivante et puissante du Christ, dans l'admirable don sacramentel de la Nouvelle Alliance.
Que la Vierge nous conduise chaque jour au Christ, et que le Christ soit toujours pour nous l'Emmanuel de la liturgie ecclésiale et du tabernacle.
Chers Confrères, que l'an '88 réveille en nos cœurs l'« esprit salésien » avec une intensité telle que nous sachions renouveler, avec intelligence et courage, par l'Eucharistie, l'héritage de Don Bosco, dans notre pastorale des jeunes et du peuple.
Je vous salue cordialement.
Mes vœux les plus vifs, spécialement pour le 14 mai !
Avec tant d'espérance dans le Seigneur.