
On peut dire que l'histoire des deux disciples d'Emmaüs est une expérience de transformation qui les fait passer de l'aveuglement spirituel à la reconnaissance du Ressuscité. Je commenterai trois mouvements qui, d'une certaine manière, contiennent un message important pour nous aujourd'hui.
La seule compréhension humaine nous laisse démunis
Les disciples sur la route d'Emmaüs représentent la limite de l'interprétation purement humaine. Ils connaissaient les événements – la crucifixion, les rumeurs sur le tombeau vide – mais simplement comme information. Des faits qui ne représentaient qu'un « tombeau », un « échec », une « impasse ». « Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. » (Luc 24,21). Tout était réduit à des choses du passé. L'espérance était déjà morte.
Ce sentiment parle puissamment du moment que nous vivons. Nous vivons entourés d'informations, mais nous sommes souvent bloqués dans l’absurdité. Les cycles d'informations, les traumatismes, les contradictions de notre époque – si on ne les lit qu'à travers une analyse humaine – mènent au désespoir. La conversation des disciples reflète la nôtre : des faits dénués de sens deviennent un poids plutôt que de la lumière. Ce qu'ils pensaient était enfermé dans la boîte de leurs catégories humaines, et celles-ci ne peuvent pas, à elles seules, embrasser la frontière de la Résurrection.
Que de fois n’essayons-nous pas, nous aussi, de « résoudre » le problème de la foi uniquement par la raison, par l'analyse sociale, par la résolution de problèmes institutionnels ? C'est un effort qui manque de l'air divin, un effort qui perd l'oxygène spirituel.
Jésus comme compagnon : l’expansion prophétique
Ce qui frappe, c'est que Jésus, se mettant en chemin avec eux, ne se dévoile pas immédiatement. Mais, d’abord, il écoute (« De quoi discutez-vous en marchant ? »), puis il enseigne. Il ne sous-estime pas leur douleur, mais l'affronte avec une pédagogie patiente : « Et, partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait. » (Luc 24,27).
Jésus n'impose pas la compréhension, même si c'est ce dont ils ont besoin. Jésus les invite à élargir leur compréhension. Il les invite doucement à sortir de leur labyrinthe mental. Le raisonnement des disciples, le Messie qu'ils imaginaient, tout cela est développé et approfondi à travers les Écritures. Le message des prophètes est un texte vivant, non pas un texte mort.
Le plus beau détail, c'est que, malgré leur attention soutenue, ils ne l'ont pas reconnu pendant qu'il enseignait. La reconnaissance vient plus tard. Avec leur espérance encore vacillante, ils offrent à leur cher compagnon leur hospitalité (la fraction du pain).
Nous avons ici une belle leçon pour nous aujourd'hui. Il ne s'agit pas seulement de transmettre la doctrine, aussi noble et urgente soit-elle. Les gens ont besoin d'être aidés avec calme et patience à considérer leur vie, leurs questions, leurs espérances dans une compréhension plus large du message de Jésus. Cette écoute requiert une communauté, se nourrit de communion. C'est un pas vers la véritable compréhension, c'est-à-dire lorsque s’ouvrent « les yeux du cœur ».
Le rencontrer dans la fraction du pain : des yeux ouverts sans voir
Le paradoxe est exquis : « Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent ; mais il disparut à leurs regards. » (Luc 24,31) Ils le rencontrent précisément en ne le voyant pas, mais en le reconnaissant dans l'action de l'hospitalité et de la communion.
C'est le point le plus profond. L'Eucharistie n'est pas seulement un souvenir rituel, mais la réalité continue de la présence du Christ à travers le don et le partage de lui-même. Les deux disciples, « maintenant », n'ont pas besoin d’une preuve visuelle continue. Ils ont expérimenté quelque chose de plus profond : la participation à son don de lui-même.
À ces trois petites étapes, je souhaiterais partager quelques lumières pour notre cheminement.
Sortir d'une foi esclave de l'immédiat et des apparences
Même aujourd'hui, nous risquons de vivre la foi en Jésus avec la même mentalité dominante du calcul : j'aimerais voir, être certain. J'accepte, oui, mais à certaines conditions.
Or Jésus, compagnon d'Emmaüs, nous invite à une façon de voir différente qui commence par la proximité, enrichie par l'écoute et qui mène à la communion. Cette route est marquée par la patience et par la charité. Peu à peu, Jésus nous demande de démanteler ces structures de peur et de défense qui nous laissent prisonniers de nous-mêmes. Le Jésus que nous découvrons à travers l'enseignement nous invite à aller plus loin : en entrant et en assumant son modèle de don de soi. Il nous demande de renoncer aux fausses images, de sortir des pièges de toute forme d'addiction, en donnant lui-même l'exemple : en s'offrant lui-même jusqu’à la mort de la croix. Fixant les yeux sur lui, mort et ressuscité, nous reconnaissons nos « prisons » sans peur, et nous les surmontons avec courage.
Le vécu authentique de la foi se reconnaît à travers l'hospitalité.
Les deux disciples pouvaient résister aux paroles de Jésus. Mais non ! Ils se sont laissés mettre au défi. N'oublions pas qu'ils avaient perdu toute espérance, peut-être même la foi. Cependant, ils n'avaient pas perdu leur capacité de l'accueil et de l'hospitalité : ils étaient encore des disciples capables de vivre la charité !
Ici, à ce stade, et seulement à ce moment-là, c'est le tournant : ils l'ont reconnu en lui offrant l'hospitalité. En accueillant Jésus, Jésus leur a tout remis, tout lui-même. Ils ont demandé que Jésus reste « avec eux ». Au lieu de cela, Jésus les a payés en restant « en eux » !
L'Eucharistie comme point culminant et commencement.
La fraction du pain n'est pas la fin de l'histoire, c'est plutôt le début de leur histoire authentique. Bien que la nuit tombât, les deux disciples retournèrent immédiatement à Jérusalem, auprès de la communauté, pour témoigner. À présent, l'obscurité extérieure n'a plus de pouvoir sur la lumière qui remplit le cœur du croyant. La véritable force de l'Eucharistie est celle qui pousse vers l'extérieur, vers l'autre, vers le haut.