Recteur Majeur

Étrenne 2023: texte

 

COMME LEVAIN DANS LA FAMILLE HUMAINE D’AUJOURD’HUI
La dimension laïque de la Famille de Don Bosco

 

À l'occasion de la réunion de la Consulte Mondiale de la Famille Salésienne, qui s'est tenue en mai 2022 à Turin-Valdocco, il m'a été demandé d'approfondir, avec l'Étrenne pour l'année 2023, le thème de la dimension laïque de la Famille Salésienne : une Famille qui cherche à être toujours fidèle au Seigneur sur les « pas » de Don Bosco. Le présent commentaire entend répondre à cette demande.

Tout d’abord, je voudrais rappeler que cette Étrenne 2023 s’adresse à deux groupes de destinataires.

Les premiers sont les adolescents et les jeunes de toutes les présences de la Famille Don Bosco dans le monde, en tant que premiers « destinataires » de la mission salésienne. En effet, depuis le début, ils sont présents dans les maisons salésiennes et au centre de l'attention de tout Groupe de notre Famille, et ils doivent pouvoir connaître – en tant que chrétiens ou même en tant que croyants d'autres religions – la force de ce message du Seigneur : « être sel de la terre et lumière du monde » ; être levain dans la famille humaine d'aujourd'hui. Il s'agit d'un très bel engagement, d'une belle façon de vivre sa vocation et, en même temps, d'un grand défi pour nous, éducateurs, qui avons la tâche d'accompagner les jeunes sur le chemin de la vie, afin qu'ils la vivent comme un engagement et une responsabilité, en recherchant la fraternité et la justice pour tous et pour chacun.

En même temps, l’Étrenne s’adresse à tous les Groupes de la Famille Salésienne, invités à découvrir (ou à redécouvrir) la dimension laïque propre de notre Famille et la complémentarité vocationnelle qu’il y a et qu’il doit toujours y avoir entre nous.

À la lumière de ce qui caractérise le plus notre pédagogie et notre spiritualité, nous entendons aider les adolescents et les jeunes en particulier à découvrir que chacun d’eux est appelé à être comme le levain dont parle Jésus ; comme le bon levain qui aide à grandir et à rendre le « pain » de la famille humaine plus abondant et plus savoureux. Chacun d’eux est appelé à être un véritable protagoniste car, à sa manière, il est « une mission sur cette terre ».[1]

Pour la Famille Don Bosco, l’Étrenne veut être un message clair visant vivement à lui faire découvrir sa dimension laïque. En fait, elle est une Famille dont la majorité des membres est constituée de laïcs :  des hommes et des femmes issus de nombreuses nations et répartis sur tous les continents. Cette variété qui nous distingue est en soi un don et une responsabilité auxquels nous ne pouvons nous soustraire. Être si riches en cultures et si largement présents dans le monde est le fruit de l'histoire de la mission et du charisme dans lesquels nous avons été engendrés et qui sont un don de l'Esprit. Le fait d'être ensemble comme peuple de Dieu (laós = peuple, d'où laïc, c'est-à-dire membre du peuple) pour le bien des jeunes de l'Est à l'Ouest du globe, et du Sud au Nord, correspond tout à fait à ce que l'Église demande avec insistance depuis longtemps, et à ce dont notre monde si fragmenté a de plus en plus besoin.

Et nous, personnes consacrées dans la Famille Salésienne, sommes également invités à être « levain dans la pâte du pain de l’humanité » et à vivre en étroite collaboration, en nous laissant enrichir par la laïcité évangélique de nos frères et sœurs. En fait, nous partageons la plupart de nos journées avec eux. La sécularité est donc déjà dans notre ADN de Salésiens et Salésiennes consacrés, car nous avons été engendrés dans la Famille à laquelle Don Bosco a donné vie en son premier Oratoire et qui, dès le début, a été composée de personnes consacrées et de laïcs. Nous sommes nés avec cette grande proximité et ce partage intense entre états de vie différents et vocations différentes. Et, pour le dire brièvement, nous sommes appelés, comme Famille, à nous dévouer et à nous compléter mutuellement.

 

  1. Le levain du Royaume

 

Jésus dit encore :

« À quoi pourrai-je comparer le règne de Dieu ?

Il est comparable au levain qu’une femme a pris

et enfoui dans trois mesures de farine,

jusqu’à ce que toute la pâte ait levé. » (Lc 13, 20-21)

 

Le levain travaille silencieusement. Le levage a lieu en silence, tout comme l’œuvre du Royaume de Dieu en son activité « intérieure ».

En effet, qui a jamais pu écouter le levain agir sur la farine et sur la pâte où il a été enfoui, tandis qu’il fait lever toute la masse ? Cela nous fait comprendre l’action du Royaume de Dieu. L’apôtre Paul lui-même présente le royaume sur la base de son aspect le plus intime lorsqu’il dit : « En effet, le Royaume de Dieu ne consiste pas en des questions de nourriture ou de boisson ; il est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint. » (Rm 14, 17) Tout cela est l’action intérieure et invisible de l’Esprit ; c’est le levain enfoui dans le cœur. Et tout comme le levain accomplit son action par contact, il en est de même pour l’Évangile.

La parabole du levain choisie comme thème de l’Étrenne 2023 est une parabole de grande sagesse évangélique, d’actualité pédagogique et éducative : elle exprime d’une manière parfaite la nature du Royaume de Dieu que Jésus a vécu et enseigné.

Il existe diverses interprétations théologiques possibles de ce passage biblique. Mon choix interprétatif pour l’Étrenne de cette année est précisément de présenter le levain comme l’image-symbole de la fécondité et de la croissance typiques du Royaume de Dieu qui, dans le cœur des personnes, féconde l’appel à la vie, la vocation là où Dieu nous a plantés, orientant la mission des laïcs et de toute la Famille de Don Bosco à travers le monde.

« Un peu de levain suffit pour que toute la pâte fermente » (Ga 5,9). Il est surprenant de voir comment une portion de farine double ou triple avec l’ajout d’une petite portion de levain. Le Seigneur nous dit que le Royaume de Dieu est comme le levain avec lequel on fait lever la pâte dans la préparation du pain. Le levain, comme le souligne Jésus, n'est pas un élément présent en grande quantité. Au contraire, on en utilise très peu. Mais ce qui le distingue, c’est qu’il s’agit du seul ingrédient vivant et, comme il est vivant, il a la capacité d’influencer, de conditionner et de transformer toute la pâte.

Nous pouvons donc affirmer que le Royaume de Dieu se présente ainsi :

« Une réalité humainement petite et apparemment sans importance. Pour arriver à en faire partie, il faut être pauvres de cœur, ne pas placer notre confiance dans nos propres capacités, mais dans la puissance de l’amour de Dieu ; ne pas agir pour être importants aux yeux du monde, mais précieux aux yeux de Dieu, qui privilégie les simples et les humbles. (…) [Certes], le Royaume de Dieu requiert notre collaboration, mais il est surtout initiative et don du Seigneur. Si notre œuvre faible, apparemment petite face à la complexité des problèmes du monde, s’insère dans celle de Dieu, elle ne craint pas les difficultés. La victoire du Seigneur est certaine : son amour fera germer et fera grandir toute semence de bien présente sur la terre. Cela nous ouvre à la confiance et à l’espérance en dépit des drames, des injustices, des souffrances que nous rencontrons. La semence de bien et de paix germe et se développe parce que c’est l’amour miséricordieux de Dieu qui la fait mûrir.»[2]

 

  1. Le Royaume de Dieu continue à grandir dans notre monde entre lumières et ombres

Dans l'Évangile, le Royaume vient avec Jésus lui-même : c'est sa présence, sa parole - lui, le Verbe fait chair. C'est sa façon de vivre avec les gens, de côtoyer des personnes de tous horizons, parmi lesquelles il privilégie précisément les gens que les autres excluent. Un passage de l'Évangile de Matthieu éclaire sur la manière dont Jésus a vécu le Royaume de Dieu :

 

« Une fois sortis, les pharisiens se réunirent

en conseil contre Jésus pour voir comment le faire périr.

Jésus, l’ayant appris, se retira de là ;

beaucoup de gens le suivirent, et il les guérit tous.

Mais il leur défendit vivement de parler de lui.

Ainsi devait s’accomplir la parole prononcée par le prophète Isaïe :

"Voici mon serviteur que j’ai choisi,

mon bien-aimé en qui je trouve mon bonheur.

Je ferai reposer sur lui mon Esprit,

aux nations il fera connaître le jugement.

Il ne cherchera pas querelle, il ne criera pas,

on n’entendra pas sa voix sur les places publiques.

Il n’écrasera pas le roseau froissé,

il n’éteindra pas la mèche qui faiblit,

jusqu’à ce qu’il ait fait triompher le jugement.

Les nations mettront en son nom leur espérance." » (Mt 12,14-21)

 

C’est Jésus lui-même qui travaille comme levain au milieu des gens les plus ordinaires, parmi les malades qui ont besoin de guérison. Et il les guérit tous » : le visage de Jésus est un visage « laïc », au milieu du « laós », de son peuple où il n’y a pas de différence de classe sociale ou d’origine. Ils semblent tous unis par la pauvreté et leur besoin d’aide. Une vulnérabilité qui ne Lui est pas étrangère – comme le montrent les premiers versets où il est question de l'hostilité ouverte des Pharisiens, signe prémonitoire de la croix qui s'approche et où son devenir pauvre pour nous enrichir atteindra son plein accomplissement (cf. Jn 19,30).

« Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. » (Mc 1,15). L’expression se retrouve 122 fois dans l’Évangile et 90 fois sur les lèvres de Jésus. Comme l'a exprimé à maintes reprises le grand théologien Karl Rahner, il est évident qu'au cœur de la prédication de Jésus se trouve le Royaume de Dieu. Jésus a vécu pleinement le Royaume, démontrant par ses actes l'amour inconditionnel de Dieu pour les derniers, et son mode de vie a été assimilé par osmose par les Douze et perpétué dans l'Église primitive : « Celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais. Il en fera même de plus grandes » (Jn 14,12).

Aujourd’hui aussi nous reconnaissons qu’il se fait tant de bien – et cela augmente – dans notre monde, dans ce Royaume en construction. Mais nous reconnaissons aussi qu’il y a tant de souffrances : souffrances qui sont souvent la conséquence de notre manière d’être et d’agir au sein de la famille humaine.

Nous sommes appelés à ouvrir nos yeux et nos cœurs à la manière d'agir de Dieu qui instaure son Royaume selon ses voies. C'est en nous accordant à sa manière d'être et d'agir que nous collaborons avec Lui, comme des ouvriers dans sa vigne. Sinon, cette œuvre cesse d'être « de Dieu » et devient seulement notre œuvre.

L’ouverture universelle qui nous caractérise comme Famille Salésienne est en pleine harmonie avec l’Évangile du Royaume. Notre proximité avec tant de communautés humaines différentes dans environ 75% des pays du monde constitue en soi un formidable potentiel d'unité et de mission. L’Église est composée de plus de 99% de laïcs. Imaginez ce que devient la proportion si l’on embrasse toute la famille humaine : les laïcs sont non seulement la pâte mais aussi le levain du Royaume. Comme l’écrivait déjà saint Jean Paul II, voilà plus de 30 ans, en ce vaste monde, « la mission ad gentes n'en est encore qu'à ses débuts. »[3]

Parfois, notre contribution humaine ou nos peu d’efforts peuvent sembler insignifiants, mais ils seront toujours importants devant Dieu. Nous ne devons pas et ne pouvons pas mesurer l’efficacité ou les résultats de nos efforts en évaluant ce que nous investissons en eux, les efforts exigés de nous, comme s’ils étaient les seuls facteurs en jeu alors que la raison ultime de tout est Dieu. Ne nous perdons pas dans des excuses qui paralysent la mission et la construction du Royaume. Pour Don Bosco aussi, le mieux pouvait être l'ennemi du bien : il ne faut pas attendre des circonstances idéales pour faire un premier pas. Soyons conscients de nos limites, sans triomphalisme ni autoréférence stérile, et en même temps pleinement confiants, sûrs de toujours « partir d'un point accessible au bien » : voilà le style du Royaume vécu selon le charisme salésien.[4]

En regardant la réalité avec les « yeux » et le « cœur » de Dieu, nous comprendrons que nous ne devons pas confondre la petitesse et l’humilité avec la faiblesse et l’inertie. Ce que nous pouvons faire est peu de choses face au « beaucoup » qui est exigé de nous. Cependant, ce n’est jamais « pas assez » ou hors de propos, parce que c’est Dieu qui nous fait grandir. C’est la puissance de Dieu qui vient aider. Et c’est Dieu qui, à la fin, accompagne notre engagement, nos efforts, notre pauvre levain dans la pâte. À condition de faire tout et toujours en son nom.

 

  1. La famille humaine a besoin de fils et filles responsables

« Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur. »[5]

C'est ainsi que commence la Constitution Pastorale Gaudium et Spes du Concile Vatican II. Dans trois ans, nous commémorerons le 60ème anniversaire de sa promulgation.[6]. Elle a marqué et continue de marquer l'horizon dans lequel l'Église est appelée à se mouvoir : un panorama très familier pour ceux qui, dans l'Église et dans le monde, accomplissent une mission comme celle de Don Bosco, où la vitalité de la jeunesse et la compassion pour les pauvres et les souffrants sont toujours présentes.

C'est une invitation à se sentir solidaires et à entrer sans crainte dans ce temps qu'il nous est donné de vivre, avec des défis qui semblent gagner toujours plus en intensité, qui sont de plus en plus globaux et où les premiers à en être affectés, souvent de manière tragique, sont les couches les plus jeunes de la population.

Elle a marqué et continue de marquer l'horizon dans lequel l'Église est appelée à se mouvoir : un panorama très familier pour ceux qui, dans l'Église et dans le monde, accomplissent une mission comme celle de Don Bosco, où la vitalité de la jeunesse et la compassion pour les pauvres et les souffrants sont toujours présentes.

C'est une volonté de découvrir le sens de sa propre existence en sachant que ma vie n'est jamais isolée de celle de tous les autres. Le "je" et le "nous" ne peuvent exister et bien vivre qu'ensemble. La parabole du levain et la proposition de cette Étrenne nous aident à nous mettre au diapason des processus évolutifs qui façonnent l'histoire humaine. La levure mélangée à la masse du pain a besoin de son propre temps pour fermenter ; et nous aussi, nous avons la responsabilité et l'engagement de la construction de cette famille humaine pour que le monde soit plus vivable, plus juste, plus fraternel.

Nous connaissons le bien qui nous entoure mais aussi la douleur que nous n’avons pas encore pu surmonter dans le monde dans lequel nous vivons. Le Pape François nous le rappelle lorsqu’il affirme :

« Chaque génération doit faire siens les luttes et les acquis des générations passées et les conduire à des sommets plus hauts encore. C’est là le chemin. Le bien, comme l’amour également, la justice et la solidarité ne s’obtiennent pas une fois pour toutes ; il faut les conquérir chaque jour. Il n’est pas possible de se contenter de ce qui a été réalisé dans le passé et de s’installer pour en jouir comme si cette condition nous conduisait à ignorer que beaucoup de nos frères subissent des situations d’injustice qui nous interpellent tous.»[7]

Le cri des pauvres s'amplifie, la majorité d'entre eux étant des enfants, des adolescents et des jeunes : nous sommes confrontés à des défis aussi vastes que proches de ceux que nous trouvons aux origines de notre mission. Nous sommes faits pour cette époque, tout comme Don Bosco l'était pour la sienne. Nous ressentons fortement l'appel qui vient de la famille humaine dont nous faisons partie en tant qu'individus et en tant que communauté ; une famille marquée et blessée par le besoin pressant de justice et de dignité pour les derniers et les exclus,[8] qui a besoin de paix et de fraternité,[9] de prendre soin de la maison commune.[10]

Deux besoins non moins forts et non moins radicaux, à la base de tout autre désir, sont le besoin de vérité [11] et le besoin de Dieu.[12]

Face à cette réalité, nous devons être très conscients que nous ne pouvons pas remettre à demain le bien que nous pouvons et devons faire aujourd'hui. Nous sommes appelés à être le levain qui transforme la famille humaine de l'intérieur. C'est un mandat fondamental et il coïncide avec notre vie même, avec le fait d'être des humains : personne ne peut s'en soustraire ou se considérer comme exclu.

C'est pourquoi, en tant que membres de la Famille de Don Bosco et inspirés de la dynamique évangélique du levain, nous entendons approfondir et reconnaître la richesse de faire partie de cette Famille humaine et salésienne, où tant de membres de cette Famille de Don Bosco sont des laïcs – hommes et femmes – et où, en tant que personnes consacrées, nous devons nous enrichir de cette complémentarité.[13] Être laïc est un état de vie, une vocation qui caractérise de manière prépondérante toutes les présences dans le monde qui, de diverses manières, s'identifient ou s'accordent avec la Famille de Don Bosco. Reconnaissants et unis comme une famille, authentique, nous souhaitons valoriser au mieux, dans les différentes cultures et sociétés, le don de leur vie, la force de leur foi, la beauté de leur famille, leur expérience de vie et de travail, leur talent pour interpréter et vivre le charisme et la mission de Don Bosco pour les jeunes et le monde d'aujourd'hui.

  1. Le laïc : un chrétien qui « sanctifie le monde de l’intérieur »

Les choses se présentent ainsi : le laïc dans l'Église et dans la Famille Salésienne est et sera de plus en plus un chrétien engagé qui « sanctifie le monde de l'intérieur ».

Un regard correct et attentif sur l'ecclésiologie proposée par le Concile Vatican II nous permet de déclarer qu'aujourd'hui, surtout en tant que chrétiens, nous ne pouvons pas accepter (et encore moins encourager) un dualisme entre le sacré et le profane dans la réalité d'un monde qui a été créé par Dieu. Cette dérive dualiste s'est certainement produite lorsque l'autonomie légitime des « choses séculières » (« profanes »), par opposition aux choses « sacrées » (ou religieuses), n'a pas été correctement comprise.

L'Église, depuis les origines du christianisme, et surtout depuis le Concile Vatican II, a clairement reconnu la relation du chrétien avec le monde dans lequel il vit, même dans une société où être chrétien était et est quelque chose de marginal.

Dans la Lettre à Diognète (IIème siècle après J.-C.) – à mon avis une belle œuvre de la littérature chrétienne primitive – on trouve une merveilleuse description du chrétien dans le monde :

« Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les coutumes. Car ils n’habitent pas de villes qui leur soient propres, ils n’emploient pas quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n’a rien de singulier. Leur doctrine n’a pas été découverte par l’imagination ou par les rêveries d’esprits inquiets ; ils ne se font pas, comme tant d’autres, les champions d’une doctrine d’origine humaine.

Ils habitent les cités grecques et les cités barbares suivant le destin de chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et le reste de l’existence, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur manière de vivre. Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens, et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie, et toute patrie leur est une terre étrangère. [...]

En un mot, ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. L’âme est, en effet, répandue dans tous les membres du corps comme les chrétiens le sont dans toutes les cités du monde. [...]»[14]

C'est un texte magnifique et très utile pour comprendre la sécularité chrétienne que nous avons l'intention de présenter et que nous avons indiquée dans le titre de l'Étrenne avec « dimension laïque » de la vie chrétienne et de notre Famille Salésienne.

Aujourd'hui, la Famille Salésienne de Don Bosco est appelée à vivre dans le monde comme levain, en collaborant, à partir de sa propre condition de croyante, à la construction d'un monde meilleur, où que nous soyons, sans distinction de nation, de culture ou de religion. L'Église a donné un nom à ce vaste champ d'action : caractère séculier de la vocation des laïcs.

« Le caractère séculier est le caractère propre et particulier des laïcs. […] La vocation propre des laïcs consiste à chercher le règne de Dieu précisément à travers la gérance des choses temporelles qu’ils ordonnent selon Dieu. Ils vivent au milieu du siècle, c’est-à-dire engagés dans tous les divers devoirs et travaux du monde, dans les conditions ordinaires de la vie familiale et sociale dont leur existence est comme tissée. À cette place, ils sont appelés par Dieu pour travailler comme du dedans à la sanctification du monde, à la façon d’un ferment, en exerçant leurs propres charges sous la conduite de l’esprit évangélique, et pour manifester le Christ aux autres avant tout par le témoignage de leur vie, rayonnant de foi, d’espérance et de charité. C’est à eux qu’il revient, d’une manière particulière, d’éclairer et d’orienter toutes les réalités temporelles auxquelles ils sont étroitement unis, de telle sorte qu’elles se fassent et prospèrent constamment selon le Christ et soient à la louange du Créateur et Rédempteur. »[15]

Et il n'en est pas moins vrai que la condition des fidèles laïcs est commune à tous, et que nous sommes tous coresponsables du Royaume.

« Théologiquement, la laïcité de toute l’Église se comprend à partir du sens de la relation Église-monde, du sacerdoce commun, de la prophétie et de la dimension royale. Tout baptisé est membre d’une Église qui doit servir le monde pour rendre présente la volonté salvifique de Dieu et de son Royaume, même si tout baptisé exerce ou développe cette laïcité d’une manière particulière, de sorte qu’il y ait une diversité de ministères et de fonctions et, dans une certaine mesure, de "présence et de situation" dans le monde, dans l’histoire et dans la société. »[16]

Il est important de comprendre en quoi consiste ce « style chrétien » comme manière d'être présent dans la société, conformément au Concile Vatican II ;[17] la voie à suivre pour l'évangélisation et l'action missionnaire de l'Église dans une société où la religiosité ne peut plus être considérée comme allant de soi, comme si elle était quelque chose d'évident et de toujours présent.

En reconnaissant l' « autonomie du profane » comme un aspect légitime de la laïcité, la théologie s'attache à distinguer l'autonomie des tâches profanes et le domaine du religieux, avec le droit légitime pour les deux réalités de coexister. En d'autres termes, elle met en évidence l'aspect légitime de la laïcité, qui est fort différent du « sécularisme » associé à une sécularisation radicale ennemie de tout ce qui est religieux. Le fait religieux dans ses différents « credo » a tout à fait le droit d'exister et d'avoir une « carte de citoyenneté ». Le Concile Vatican II est décisif à cet égard :

« Pourtant, un grand nombre de nos contemporains semblent redouter un lien étroit entre l’activité concrète et la religion : ils y voient un danger pour l’autonomie des hommes, des sociétés et des sciences. Si, par autonomie des réalités terrestres, on veut dire que les choses créées et les sociétés elles-mêmes ont leurs lois et leurs valeurs propres, que l’homme doit peu à peu apprendre à connaître, à utiliser et à organiser, une telle exigence d’autonomie est pleinement légitime : non seulement elle est revendiquée par les hommes de notre temps, mais elle correspond à la volonté du Créateur. (…) À ce propos, qu’on nous permette de déplorer certaines attitudes qui ont existé parmi les chrétiens eux-mêmes, insuffisamment avertis de la légitime autonomie de la science. (…) Mais si, par « autonomie du temporel », on veut dire que les choses créées ne dépendent pas de Dieu et que l’homme peut en disposer sans référence au Créateur, la fausseté de tels propos ne peut échapper à quiconque reconnaît Dieu. En effet, la créature sans Créateur s’évanouit.»[18]

L'anthropologie chrétienne doit chercher aujourd'hui, comme par le passé, à traduire les valeurs et le message de salut transmis par l'Évangile dans le langage des différentes sociétés et cultures du monde. Il s'agit d'harmoniser l'autonomie légitime de l'homme avec la validité, l'authenticité et la cohérence de la foi chrétienne. C'est le défi pour le croyant, pour les fidèles chrétiens et pour nous dans notre mission en tant que Famille de Don Bosco : respect pour tous, mais peur et honte pour notre statut de croyants – jamais et avec personne !

L'Église, par la voix du Concile Vatican II, nous rappelle que c'est une grave erreur de séparer la vie quotidienne de la vie de foi :

« Ils s’éloignent de la vérité ceux qui, sachant que nous n’avons point ici-bas de cité permanente, mais que nous marchons vers la cité future croient pouvoir, pour cela, négliger leurs tâches humaines, sans s’apercevoir que la foi même, compte tenu de la vocation de chacun (…). Mais ils ne se trompent pas moins ceux qui, à l’inverse, croient pouvoir se livrer entièrement à des activités terrestres en agissant comme si elles étaient tout à fait étrangères à leur vie religieuse – celle-ci se limitant alors pour eux à l’exercice du culte et à quelques obligations morales déterminées. Ce divorce entre la foi dont ils se réclament et le comportement quotidien d’un grand nombre est à compter parmi les plus graves erreurs de notre temps. »[19]

Il s'agit de vivre en tant que chrétiens dans un monde qui ne sera pas meilleur sans le petit levain que le christianisme apporte au monde créé par Dieu. C'est à partir de l'humilité, mais aussi de la conviction de la valeur de notre foi, en dialogue avec les différentes sociétés et cultures, que nous pouvons contribuer à améliorer la vie des personnes qui nous entourent, en renonçant à toute logique de prosélytisme ou d'imposition. Selon les mots d'un magnifique pasteur, homme de réflexion capable de dialoguer avec la culture, le cardinal Carlo Maria Martini : « Brandir un credo, qu'il soit scientifique, philosophique ou théologique, pour joindre les deux bouts en imposant une solution, est une prémisse douloureuse pour une idéologie qui est source de violence .»[20] Mais il n'est pas non plus acceptable que le chrétien de tous les temps – et surtout d'aujourd'hui – pratique un irénisme ou un « bonisme » commodes qui réduisent la cohérence, le témoignage et l'authenticité personnelle et communautaire.

Et, tout comme le levain dans la pâte passe presque inaperçu, notre collaboration à l'édification de l'Église et à la construction d'une société plus humaine, plus juste et plus conforme à la volonté de Dieu, nous demande de considérer qu'il est plus important de faire le bien que de se voir attribuer le bien qui est fait ; le plus important sera toujours de contribuer au bien de la société et du monde, même « sans droits d'auteur », sans confondre action efficace et protagonisme, tout en reconnaissant que le bien fait par les autres a au moins autant de valeur que le nôtre. Si nous n'en sommes pas convaincus, relisons le passage de l'Évangile où le Seigneur corrige ses disciples qui ont essayé d'arrêter le bien que les autres faisaient, même s'ils n'étaient pas de « leur groupe ».

Nous devons nous exercer à une lecture croyante de la réalité qui inclue les autres, en favorisant le dialogue avec les autres, avec la culture, avec les médias, avec les intellectuels, avec ceux qui pensent différemment et même en opposition avec nous. Ce sont les habitudes vertueuses que requiert notre manière d'être dans le monde, le « style chrétien et salésien » que nous pouvons apporter à notre vision du monde et des choses.

Ce style nous permettra de tisser des relations avec d'autres personnes consacrées, avec d'autres ministres ordonnés, avec d'autres fidèles laïcs, avec d'autres chrétiens et avec d'autres hommes et femmes d'autres religions. Il semble que ce soit une bonne façon d'être « appelé à contribuer, presque de l'intérieur comme le levain, à la sanctification du monde ». Une manière de faire qui nous met en phase avec « la vocation universelle à la sainteté dans l'Église ». Et puisque l'Église est engagée dans le monde avec la double dimension du transcendant et de l'immanent, tout chrétien doit être un signe du Royaume de Dieu déjà présent dans l'histoire humaine. Si la piété et la dévotion, la vie de prière et la vie sacramentelle soulignent le profil transcendant de cette sainteté, l'engagement social pour la justice et la fraternité humaine souligne, pour nous, la dimension chrétienne immanente. Comme Don Bosco, nous vivons les pieds sur terre et les yeux fixés au ciel. En ce sens, un membre qualifié de notre Famille Salésienne nous a offert sa propre réflexion vitale de laïc dans le monde et dans la Famille de Don Bosco, définissant les laïcs dans l'Église et dans la Famille de Don Bosco comme ces hommes et ces femmes qui ont une triple appartenance : appartenance au Christ, appartenance à l'Église et appartenance au monde.[21]

Le Pape François, dans la belle rencontre que nous avons eue avec lui à l'occasion de la canonisation d'Artémide Zatti, en le présentant comme « parent de tous les pauvres », nous a rappelé que cela fait partie de notre vocation salésienne d'être des éducateurs du cœur, en préparant les personnes, surtout les jeunes, au monde d'aujourd'hui :

« Ainsi, un hôpital est devenu "l'Auberge du Père", signe d'une Église qui se veut riche en dons d'humanité et de Grâce, demeure du commandement de l'amour de Dieu et du frère, lieu de santé comme gage de salut. Il est également vrai que cela entre dans la vocation salésienne : les Salésiens sont les grands éducateurs du cœur, de l'amour, de l'affectivité, de la vie sociale ; de grands éducateurs du cœur".[22].

Apporter à l'Église et au monde le don du charisme laïc vécu dans la Famille Salésienne est une réponse vocationnelle qui nous amène à être présents comme signes et témoins, en dialogue et en offrant l'humble service de ce que nous sommes pour le bien commun.

Et c’est de la vie laïque elle-même, qui passe dans de nombreux cas par la vocation spécifique en famille et par le professionnalisme dans le monde, que les laïcs, et en particulier les laïcs chrétiens, les laïcs de la Famille de Don Bosco, sont appelés à établir, promouvoir et soutenir les valeurs évangéliques dans la société et dans l’histoire, en contribuant à la consecratio mundi, à la consécration du monde, à l’instauration du Royaume de Dieu ici et maintenant.

Saint François de Sales, dont nous venons de terminer les célébrations du quatrième Centenaire de la mort, est l'un des prophètes les plus singuliers et les plus féconds de l'histoire de l'Église, capable d'éclairer la grandeur de la vocation de chacun. Il en a été de même pour tant de laïcs de tous horizons qu'il a personnellement accompagnés, les aidant à s'épanouir dans le jardin où le Seigneur les avait plantés, jusqu'à la pleine sainteté. Saint François de Sales reste une source d'inspiration toujours nouvelle et irremplaçable pour ceux qui se reconnaissent comme "salésiens", quel que soit leur état de vie.

Dans la récente Lettre Apostolique que le Pape François a offerte à toutes les familles religieuses qui se réfèrent au charisme de saint François de Sales, on souligne l'importance de la spiritualité que le Saint genevois a proposée en son temps, et qui est d'une grande actualité aujourd'hui dans la théologie des laïcs.

« Ceux qui ont traité de la dévotion ont presque tous regardé l’instruction des personnes fort retirées du commerce du monde, ou au moins ont enseigné une sorte de dévotion qui conduit à cette entière retraite. Mon intention est d’instruire ceux qui vivent en villes, en ménages, dans la cour (des princes), et qui par leur condition sont obligés de mener une vie commune  »[23]

C'est pourquoi ceux qui pensent reléguer la dévotion dans une sphère protégée et réservée se trompent absolument. Bien au contraire, adaptée à tous, elle appartient à tous, où que l'on soit ; chacun peut la pratiquer selon sa propre vocation. Comme l'écrivait saint Paul VI à l'occasion du quatrième Centenaire de la naissance de François de Sales :

« La sainteté n’est pas l’apanage de l’une ou de l’autre classe ; mais l’invitation pressante est adressée à tous les chrétiens : “Mon ami, avance plus haut” ( Lc 14, 10) ; tous sont liés par l’obligation de gravir la montagne de Dieu, même si tous ne suivent pas le même chemin. “La dévotion doit être exercée différemment par le gentilhomme, l’artisan, le valet, le prince, la veuve, la jeune femme, la mariée. Plus encore, la pratique de la dévotion doit être adaptée aux forces, aux affaires et aux devoirs de chacun”. »[24].

Traverser la cité séculière en gardant l'intériorité, conjuguer le désir de perfection avec chaque état de vie, en retrouvant un centre qui ne se sépare pas du monde mais qui enseigne à l'habiter, à l'apprécier en apprenant aussi à en prendre les distances : telle était son intention et reste une leçon précieuse pour chaque femme et chaque homme de notre temps.

C'est là, le thème conciliaire de la vocation universelle à la sainteté :

« Pourvus de moyens salutaires d’une telle abondance et d’une telle grandeur, tous ceux qui croient au Christ, quels que soient leur condition et leur état de vie, sont appelés par Dieu, chacun dans sa route, à une sainteté dont la perfection est celle même du Père.»[25]

« Chacun dans sa route ».

« "Il ne faut donc pas se décourager quand on contemple des modèles de sainteté qui semblent inaccessibles". La Mère Église nous les propose non pas pour que nous cherchions à les imiter, mais pour qu’ils nous poussent à marcher sur le chemin unique et spécifique que le Seigneur a pensé pour nous. "Ce qui compte, c’est que chaque croyant discerne son chemin et fasse ressortir le meilleur de lui-même, ce que Dieu a placé en lui de manière si personnelle (cf. 1Co 12,7)".» [26]

L'Église, « ensemble des appelés » selon le sens premier du terme, vit grâce à la richesse de chaque vocation qui la définit. Chaque appel est au service de tous les autres et ce n'est qu'en se donnant qu'il peut exprimer et redécouvrir sa pleine identité. Les dons ne sont pas la propriété privée et exclusive d'un groupe. En tant que baptisés, nous participons tous du sacerdoce du Christ, de la prophétie et de la royauté de Celui qui est venu pour servir et donner la vie. Le ministère ordonné ne peut être compris que comme un service au sacerdoce commun de tous les fidèles. De même, ce qui est typique de la condition laïque est un don pour tous qui entre dans la vie et la vocation de tout autre membre de l'unique Corps du Christ. La « dimension séculière » est donc également partagée par ceux qui appartiennent à la vie consacrée ou au ministère ordonné : l'histoire de Don Bosco nous en offre une preuve magnifique. Don Bosco est un prêtre du diocèse de Turin qui a fondé deux Congrégations d'hommes et de femmes consacrés, et deux autres Associations de laïcs. Et c'est avec toutes ces personnes, et avec tant d'autres qu'il a su impliquer, qu'il s'est immergé intensément dans le « siècle » dans lequel il vivait, dans la vie et les problèmes de centaines de milliers de jeunes, en surmontant sans crainte de grandes difficultés et de grandes limites, avec une fécondité qui inspire aujourd'hui des millions de personnes - au-delà des différences nationales, culturelles et religieuses.

Être chrétien et laïc ouvre la voie pour faire fructifier avec la plus grande intensité son talent laïc, séculier, en l'engageant dans l'infinie richesse des possibilités ouvertes à ceux qui vivent dans le monde, animés par la foi, l'espérance et la charité. Le Concile Vatican II l'a clairement proclamé :

« La vocation propre des laïcs consiste à chercher le Règne de Dieu précisément à travers la gérance des choses temporelles qu’ils ordonnent selon Dieu. Ils vivent au milieu du siècle, c’est-à-dire engagés dans tous les divers devoirs et travaux du monde, dans les conditions ordinaires de la vie familiale et sociale dont leur existence est comme tissée. À cette place, ils sont appelés par Dieu pour travailler comme du dedans à la sanctification du monde, à la façon d’un ferment, en exerçant leurs propres charges sous la conduite de l’esprit évangélique, et pour manifester le Christ aux autres avant tout par le témoignage de leur vie, rayonnant de foi, d’espérance et de charité. C’est à eux qu’il revient, d’une manière particulière, d’éclairer et d’orienter toutes les réalités temporelles auxquelles ils sont étroitement unis, de telle sorte qu’elles se fassent et prospèrent constamment selon le Christ et soient à la louange du Créateur et Rédempteur.»[27]

Ce n’est pas le lieu, en ce commentaire de l’Étrenne, de définir tous les domaines et toutes les réalités de la vie dans lesquels la présence des laïcs est transformatrice et peut devenir ce levain du Royaume de Dieu que personne d'autre ne pourrait « pétrir » avec la même efficacité et la même capillarité. En tout cas, dans l'Église, les laïcs ont un spectre large et complexe de potentialités et de défis, de situations à affronter qui sont en même temps autant d'appels pour ceux qui veulent être « sel de la terre et lumière du monde ». Entrer dans le concret du « où », du « quand » et du « comment » est la voie ouverte devant chaque personne et chaque groupe, selon leur nature spécifique. Voilà un chemin que l’Étrenne de cette année nous invite et nous exhorte à emprunter, à intensifier et à faire nôtre avec courage et générosité, en rendant actuel le message de l’Église elle-même lorsqu'elle dit :

« Devant les yeux éclairés par la foi s'ouvre un spectacle merveilleux: celui de tant de fidèles laïcs, hommes et femmes, qui, précisément dans leur vie et leur activité de chaque jour, souvent inaperçus ou parfois incompris, méconnus des grands de la terre mais regardés avec amour par le Père, sont des ouvriers qui travaillent inlassablement dans la Vigne du Seigneur, des artisans humbles et grands à la fois – assurément par la puissance de la grâce de Dieu – de la croissance du Royaume de Dieu au cours de l'histoire.»[28].

Il ne fait aucun doute que pour tous les membres laïcs de la Famille Salésienne d'aujourd'hui – et pour les personnes consacrées qui vivent jour après jour enrichies par leur vocation et leur complémentarité – le monde, la société, l'économie et la politique, l'action sociale au service des autres, la vie chrétienne au quotidien sont et doivent toujours être un lieu théologique de rencontre avec Dieu :

« Le champ propre de leur activité évangélisatrice, c’est le monde vaste et compliqué de la politique, du social, de l’économie, mais également de la culture, des sciences et des arts, de la vie internationale, des mass media ainsi que certaines autres réalités ouvertes à l’évangélisation comme sont l’amour, la famille, l’éducation des enfants et des adolescents, le travail professionnel, la souffrance. Plus il y aura de laïcs imprégnés d’évangile responsables de ces réalités et clairement engagés en elles, compétents pour les promouvoir et conscients qu’il faut déployer leur pleine capacité chrétienne souvent enfouie et asphyxiée, plus ces réalités sans rien perdre ou sacrifier de leur coefficient humain, mais manifestant une dimension transcendante souvent méconnue, se trouveront au service de l’édification du Règne de Dieu et donc du salut en Jésus-Christ. »[29]

 

  1. La Famille de Don Bosco appelée à être levain

Don Bosco a su impliquer nombreuses personnes, en les rendant protagonistes actifs et entreprenants du même rêve de salut pour les jeunes. Le P. Giulio Barberis a soigneusement noté ce que Don Bosco a dit en s'adressant aux jeunes plus âgés de l'Oratoire, le soir de la fête de saint Joseph, le 19 mars 1876, un peu plus de quatre mois après le départ des premiers missionnaires pour la Patagonie. En se référant au champ et à la vigne des paraboles évangéliques, et en s'appuyant sur son expérience personnelle de la vie agricole, il aide les jeunes du Valdocco à comprendre comment chacun peut jouer son rôle, toujours précieux et important, pour la croissance du Royaume de Dieu. Il s'agit d'un exemple tant séculier qu'évangélique et ecclésial de la manière dont nous sommes appelés à faire fructifier nos talents ensemble, chacun selon l'histoire de sa vie, ses capacités et sa vocation. Ainsi, le Père Barberis reprend les paroles de Don Bosco, qui nous semblent sans aucun doute de la plus grande pertinence théologique :

« Le Divin Sauveur, et vous le comprenez suffisamment, par "champ" ou "vigne" qui l'entoure, voulait parler de l'Église et de tous les peuples du monde. La moisson à récolter consiste dans le salut des âmes, car toutes les âmes doivent être rassemblées et portées dans le grenier du Seigneur. Oh ! que cette moisson est abondante ; combien de millions d'hommes sont sur cette terre ! combien de travail il faudrait encore faire pour obtenir que tous soient sauvés ; mais operarii autem pauci, les ouvriers sont peu nombreux.

Par "ouvriers" qui travaillent dans la vigne du Seigneur, il faut entendre tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, contribuent au salut des âmes. Et remarquez bien qu'ici, les ouvriers ne signifient pas seulement, comme certains le croient, les prêtres, les prédicateurs et les confesseurs qui sont certes plus volontiers mis au travail et s'efforcent plus directement de récolter la moisson, mais ils ne sont pas seuls, et ils ne suffiraient pas. Les ouvriers sont tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, contribuent au salut des âmes ; de même que les ouvriers des champs ne sont pas seulement ceux qui récoltent le grain, mais aussi tous les autres.

Regardez, dans un champ, cette variété de travailleurs. Il y en a qui labourent, qui cultivent la terre ; d'autres qui, avec la houe, la remettent en état ; d'autres qui, avec le râteau ou la massue, brisent les mottes et les aplatissent ; d'autres sèment la graine, d'autres la recouvrent ; d'autres encore enlèvent les mauvaises herbes, les mauvaises herbes, l'ivraie, la vesce ; d'autres sarclent, d'autres déracinent, d'autres coupent ; d'autres enfin arrosent au bon moment et continuent ; d'autres, en revanche, moissonnent et font des grappes, des gerbes et des "borle" – en dialecte piémontais, cela signifie des gerbes en tas –  et il y a aussi ceux qui chargent la charrette et ceux qui la conduisent ; ceux qui épandent le grain, ceux qui le battent ; ceux qui séparent le grain de la paille ; d'autres le décortiquent – le rassemblent –, le nettoient, le tamisent, le mettent dans un sac, le portent au moulin et là, on en fait de la farine ; ensuite, ceux qui le culbutent – culbutage est un terme archaïque pour dire le tamisage –, ceux qui le pétrissent, ceux qui l'enfournent.

Vous voyez, mes chers enfants, quelle diversité de travailleurs est nécessaire pour que la moisson puisse réussir à nous rendre le pain élu du paradis. Comme dans les champs, ainsi en est-il dans l'Église : on a besoin de toutes sortes d'ouvriers, mais vraiment de toutes sortes ; il n'y en a pas un qui puisse dire : "Moi, bien que j'aie une conduite irréprochable, je ne serai bon à rien pour travailler à la plus grande gloire de Dieu". Non ! Que personne ne dise cela ; tout le monde peut, d'une manière ou d'une autre, faire quelque chose...».[30]

Nous sommes nés charismatiquement comme communauté et communion de personnes de différents milieux sociaux, états de vie, profils professionnels... mais unis par la même mission et motivés par la même charge charismatique que Don Bosco sait communiquer.[31] Voilà la nature de l’Oratoire dans ses années de fondation, de 1841 à 1859 : une période de 18 ans ! Le premier projet de Constitutions Salésiennes reflète encore fortement cette synergie de Peuple de Dieu qui coopère de diverses manières pour faire des jeunes les plus à risque de « bons chrétiens et d’honnêtes citoyens ». Il est indéniable que nous sommes nés, dès le début, comme groupe de Peuple de Dieu : telle est la nature de notre charisme et de notre mission.

Je suis bien conscient – et j’essaie de transmettre cette conscience à toute notre Famille Salésienne – d’un fait particulièrement évident :  ce n’est qu’ensemble et seulement en communion que nous pourrons faire quelque chose de significatif aujourd’hui.

J’ai lancé un appel fort à toute la Congrégation Salésienne sur notre mission commune avec les laïcs – un appel qui vaut pour toute la Famille de Don Bosco –, et ne pas l’écouter nous conduirait, dans un avenir assez proche, à une situation dangereuse de non-retour.

J’ai déclaré :

« Notre CG24 a certainement été une réponse charismatique à l’ecclésiologie de communion de Vatican II. Nous savons très bien que Don Bosco, dès le début de sa mission au Valdocco, a impliqué de nombreux laïcs, amis et collaborateurs afin qu’ils puissent participer à sa mission parmi les jeunes. Dès le début, il "suscite le partage et la coresponsabilité chez des ecclésiastiques et des laïcs, hommes et femmes".[32]  Il s’agit donc, malgré nos résistances, d’un point de non-retour car, en plus de correspondre aux actions de Don Bosco, le modèle opérationnel de la mission partagée avec les laïcs proposé par le CG24 est en fait "le seul praticable dans les conditions actuelles."».[33]

 

Nous avons ainsi un point de non-retour pour le bien de ceux qui décident et ont décidé d'entrer dans ce style de mission, de formation, de vie partagée qui ouvre de nouveaux horizons d'avenir pour le charisme de Don Bosco en pleine harmonie avec le chemin que l'Église est en train de parcourir sous la direction du Pape François, sans aucun doute prophétique et exemplaire.

En même temps, il y a aussi un autre non-retour dangereux et risqué : celui de ceux qui, au contraire, ne réussissent pas ou ne veulent pas franchir ce seuil et s'enferment dans des formes d'isolement autoréférentiel. Ils ne sont plus en phase avec leur temps dans la manière de vivre et d'interpréter la présence salésienne, et sont destinés à devenir sans objet et à s'éteindre au fil des années.

Le but ultime de la mission de Don Bosco est, avec le salut de ses jeunes, la transformation de la société. La vision large et courageuse de Don Bosco, son activité intense, sa résilience face aux obstacles... ne peuvent s’expliquer que dans cet horizon de transformation sociale et d’évangélisation des jeunes à l’échelle mondiale.

Don Bosco ne fait pas de politique, mais il peut parler à tous les représentants des différents niveaux de gouvernement parce que son engagement est clairement orienté vers le bien des jeunes, dont personne ne peut se désintéresser s'il a à cœur la société humaine et le service des autres - car le service public est et doit être aussi pour le bien de tous.

Notre voix commune peut trouver l’accès et l’écoute bien au-delà des frontières confessionnelles si nous incarnons ensemble aujourd’hui cette même sollicitude zélée pour les jeunes, qui nous a été léguée comme charisme et que nous ne pouvons réaliser qu’ensemble comme Famille de Don Bosco.

La complémentarité des vocations dans la Famille de Don Bosco, le fait d’être unis en tant que Famille Salésienne, et toujours avec un grand nombre de laïcs, hommes et femmes, dans nos présences dans le monde, ensemble dans la mission et la formation, devient une exigence incontournable aujourd’hui et encore plus dans le futur, si nous ne voulons pas demeurer insignifiants.

Et la communion dans l'esprit de famille et au sein du vaste Mouvement Salésien est le grand don que nous possédons comme un précieux héritage.

 

  1. À l’ombre d’un grand arbre avec de très beaux fruits

Dans ma lettre en conclusion du Deuxième Séminaire pour la promotion des Causes de Béatification et de Canonisation de la Famille Salésienne, j’écrivais :

« De Don Bosco à nos jours, nous reconnaissons une tradition de sainteté qui mérite attention parce qu'elle est l'incarnation du charisme qui a émané de lui et s'est exprimé dans une pluralité d'états de vie et de formes. Il s'agit d'hommes et de femmes, de jeunes et d'adultes, de personnes consacrées et de laïcs, d'évêques et de missionnaires qui, dans différents contextes historiques, culturels et sociaux, en des lieux et des époques variés, ont fait briller d'une lumière singulière le charisme salésien en représentant un patrimoine qui joue un rôle dans la vie et la communauté des croyants et pour les hommes de bonne volonté. »[34].

Avec humilité et un profond sentiment de gratitude, nous reconnaissons dans la Famille Salésienne un grand arbre avec de nombreux fruits de sainteté. Ces saints sont des hommes et des femmes, des jeunes et des adultes qui ont rempli leur vie avec le levain de l’amour, un amour qui se donne jusqu’au bout, fidèle à Jésus-Christ et à son Évangile.

L'ecclésiologie montre, comme nous le savons, que les différentes vocations ont une racine baptismale commune et sont destinées à contribuer à la croissance du peuple de Dieu :

« Dans l'Église-Communion, les états de vie sont si unis entre eux qu'ils sont ordonnés l'un à l'autre. Leur sens profond est le même, il est unique pour tous : celui d'être une façon de vivre l'égale dignité chrétienne et la vocation universelle à la sainteté dans la perfection de l'amour. Les modalités sont tout à la fois diverses et complémentaires, de sorte que chacune d'elles a sa physionomie originale et qu'on ne saurait confondre, et, en même temps, chacune se situe en relation avec les autres et à leur service. » [35].

Une telle perspective indique que le charisme salésien est complet lorsque la vocation et la mission sont vécues dans la réciprocité et la complémentarité des différents appels. Tel devrait être le sens profond de la Famille Salésienne : un vaste Mouvement apostolique pour le salut des jeunes.

C'est intéressant de noter que parmi les 173 Saints, Bienheureux, Vénérables, Serviteurs de Dieu de notre Famille, 25 sont des laïcs qui ont incarné le charisme salésien en famille, dans la maison salésienne, dans la vie séculière, dans la profession religieuse, espace privilégié du témoignage chrétien, et dans des contextes sociaux, historiques et culturels différents les uns des autres.

Je considère qu'il est très approprié de les rappeler comme témoignage dans le commentaire de cette Étrenne :

  • Saint Dominique Savio, adolescent, expression de la sainteté juvénile, fruit de la grâce préventive et chef de file d'une longue lignée de jeunes saints.
  • Bienheureuse Laura Vicuña, adolescente, témoin de la puissance de l'amour qui donne la vie et rappelle la réalité de la famille blessée.
  • Bienheureux Zeffirino Namuncurá, jeune Mapuche, rappelant la valeur et le respect des cultures indigènes et l’œuvre d'inculturation de la foi et du charisme.
  • Bienheureux François Kęsy, Czesław Jóźwiak, Edward Kaźmierski, Edward Klinik, Jarogniew Wojciechowski, martyrs de l’oratoire-patronage de Poznań (Pologne), témoins de la foi jusqu’au martyre.
  • Parmi les bienheureux martyrs de la persécution espagnole, nous rencontrons : Alejandro Planas Saurí et Juan de Mata Díez, collaborateurs laïcs ; Tomás Gil de la Cal, Federico Cobo Sanz, Igino de Mata Díez, trois aspirants à la vie salésienne ; Barthélémy Blanco Márquez, laïc et fiancé ; Thérèse Cejudo Redondo, épouse et mère de famille, Salésiens Coopérateurs engagés dans la réalité ecclésiale, sociale, associative de leur milieu.
  • Bienheureuse Alexandrine Marie Da Costa, Salésienne Coopératrice, qui rappelle la forme la plus haute de coopération : l’union à la Passion rédemptrice de Jésus.
  • Bienheureux Albert Marvelli, ancien élève de l’oratoire de Rimini, engagé dans le monde social et politique.
  • Vénérable Maman Marguerite Occhiena, présence maternelle et féminine aux origines du charisme.
  • Vénérable Dorothée Chopitea, épouse et mère de famille, qui “accueille” et fait grandir le charisme salésien dans le choix d’une vie pauvre et la capacité de se laisser évangéliser par les pauvres.
  • Vénérable Attilio Giordani, époux et père de famille, qui incarne la joie salésienne en famille, sur le lieu de travail, à l’oratoire-patronage, en terre de mission.
  • Serviteur de Dieu Simão, indien bororo, qui partage avec le Père Rodolphe Lunkenbein la mission salésienne et rappelle l’exigence de reconnaître et d’accueillir les germes de vérité présents en toutes cultures et traditions.
  • Servante de Dieu Mathilde Salem, épouse et bienfaitrice, qui fait don de ses biens et de sa vie pour la fécondité du charisme en terre syrienne, et témoigne de la force de la communion entre chrétiens, et de la capacité de vivre ensemble avec des fidèles d’autres religions.
  • Serviteur de Dieu Antonin Baglieri, Volontaire Avec Con Don Bosco, qui, dans sa maladie, sait être levain d’Évangile.
  • Servante de Dieu Vera Grita, Salésienne Coopératrice et enseignante, instrument d’une Œuvre mystique qui engage chaque chrétien à faire fructifier la grâce de l’Eucharistie.
  • Serviteur de Dieu Akash Bashir, jeune ancien élève du Pakistan qui a donné sa vie pour ses frères.

 

Parmi ces figures de sainteté, nombreuses et variées, je voudrais en signaler d'autres qui nous offrent un témoignage significatif et original de la sainteté des laïcs et qui, à mon avis, montrent cet aspect multiforme, c'est-à-dire riche d'aspects, de côtés, de formes et de couleurs, de la vie laïque vécue dans différents contextes, dans différents formes séculières, avec différentes vocations, mais pleine de sainteté simple dans la vie quotidienne, cette sainteté laïque de la « porte d'à côté » qui nous fera toujours tant de bien à découvrir. Je m'arrête pour contempler :

 

  • Marguerite Occhiena, la « Maman »

 

Nous savons comment Don Bosco, au début de l'Oratoire, après avoir réfléchi et repensé à la manière de se sortir des difficultés, est allé parler à son curé de Castelnuovo, lui faisant part de ses besoins et de ses craintes. « Tu as ta mère ! - répondit le curé sans un instant d'hésitation - qu'elle vienne avec toi à Turin ». Maman Marguerite est arrivée au Valdocco en novembre 1846, et pendant dix ans, elle a été la mère de centaines de garçons. En 1846, seul l'Oratoire est ouvert, et les garçons y affluent surtout le dimanche. Les Memorie Biografiche parlent d'au moins 800 participants. En semaine, tous les soirs, après le travail en ville, les jeunes de l'école du soir venaient. On peut imaginer les cris. Les classes occupaient la cuisine et la chambre de Don Bosco, la sacristie, le chœur, la chapelle. Des voix, des chants, des allées et venues. Maman Marguerite était là avec eux. Bien sûr, des prêtres et même des laïcs venaient aider Don Bosco, et quelques femmes sont venues plus tard prêter main forte. Mais seule Maman Marguerite était toujours là, à plein temps. Cette disponibilité la rendait chère à tous, et elle était donc vénérée par tous ceux qui la connaissaient. Dès son arrivée à Turin, dès qu'elle a été connue des habitants des quartiers voisins, elle n'a été appelée que par le nom de « Mamma ».

Ici, pendant dix ans, sa vie se mêle à celle de son fils et aux débuts de l’Œuvre salésienne : elle est la première et la principale coopératrice de Don Bosco ; avec une bonté active, elle devient l'élément maternel du Système Préventif. Sans instruction – mais pleine de la sagesse qui vient d'en haut – elle a aussi aidé tant d'enfants pauvres des rues, des enfants de personne ; elle a mis Dieu au premier plan, se consumant pour Lui dans une vie de pauvreté, de prière et de sacrifice.

 

  • Barthélémy Blanco Márquez, jeune chrétien complet.

 

« Je suis un ouvrier, né de parents qui l'étaient aussi. J'ai vécu et je vis dans un milieu modeste et du travail des classes humbles ; et je sens couler dans mes veines une protestation, exacerbée parfois par le feu de l'enthousiasme juvénile, une protestation vigoureuse contre ceux qui croient que nous ne sommes pas des hommes comme eux parce que nous avons eu le malheur – ou peut-être le destin – de naître dans la pauvreté, de porter une blouse de travail et d'avoir des mains rugueuses et calleuses. Mais je veux être clair : je suis ouvrier et je suis catholique ». Celui qui parle ainsi était un jeune fabricant de chaises de 19 ans, lors du rassemblement de l'Action Populaire du 5 novembre 1933 à Pozoblanco (Espagne) ; un jeune homme droit et courageux, d'une intelligence peu commune, d'origine humble, de condition ouvrière, défenseur des droits du peuple et de l'Église.

Né à Pozoblanco (Cordoue, Espagne) le 25 décembre 1914, il perd sa mère lors de l'épidémie de grippe dite « espagnole ». Également orphelin de père à l'âge de 12 ans, il a dû quitter l'école et travailler en tant que fabricant de chaises. Lorsque les Salésiens arrivent à Pozoblanco en septembre 1930, Barthélémy fréquente l'oratoire et aide comme catéchiste et animateur. Il trouve en la personne du Père Antonio do Muiño un directeur qui l'encourage à poursuivre sa formation intellectuelle, culturelle et spirituelle en participant à des cercles d'études. Ce Salésien sera, jusqu'à la mort prématurée de Barthélémy, son confesseur et son guide spirituel. Barthélémy est apprécié des parents, amis et camarades pour son esprit, son engagement apostolique et son attitude de leader. Plus tard, il rejoint l'Action Catholique dont il devient le secrétaire et où il donne le meilleur de lui-même. Installé à Madrid pour se spécialiser dans l'apostolat ouvrier au sein de l'Institut Social Ouvrier, il se distingue comme un orateur éloquent et spécialiste de la question sociale. Après avoir obtenu une bourse d'études, il fait connaissance avec les organisations ouvrières catholiques de France, de Belgique et de Hollande grâce à un voyage organisé par l'Institut Social Ouvrier. Nommé Délégué des syndicats catholiques, il fonde huit sections dans la Province de Cordoue.

Lorsque la révolution éclate, le 30 juin 1936, Barthélémy retourne à Pozoblanco et se met à la disposition de la « Garde Civile » pour défendre la ville, qui se rend au bout d'un mois à l'autre faction en guerre. Accusé de rébellion, il est conduit en prison où il poursuit son comportement exemplaire : « Pour mériter le martyre, il faut s'offrir à Dieu en martyr ! ». Il a été jugé et condamné à mort à Jaén le 29 septembre. Après la sentence, gardant son calme et se défendant avec dignité, il dit : « Vous avez cru me faire du mal et au contraire vous me faites du bien parce que vous me ciselez une couronne ».

Les lettres qu'il écrit à sa famille et à sa fiancée, la veille de sa mort, en sont une preuve évidente : « Que ceci soit ma dernière volonté : le pardon, le pardon et le pardon ; mais je veux que cette indulgence s’accompagne du plus grand bien possible. Je vous demande donc de me venger avec la vengeance du chrétien : rendre le bien à ceux qui ont essayé de me faire du mal », écrit-il à ses tantes et à ses cousins.

Et à sa fiancée, Maruja : « Quand il me restera quelques heures pour mon dernier repos, je ne veux te demander qu'une chose : qu'en souvenir de l'amour que nous avions l'un pour l'autre et qui augmente en ce moment, tu prennes soin du salut de ton âme comme objectif principal, afin que nous puissions nous retrouver au ciel pour l'éternité, où personne ne nous séparera. »

Ses compagnons de détention ont conservé les détails émouvants de son départ pour la mort : pieds nus, pour ressembler davantage au Christ. Quand on lui met des menottes aux poignets, il embrasse les mains du milicien qui les lui met. Il n'accepte pas, comme on le lui propose, d'être abattu dans le dos. « Celui qui meurt pour le Christ, disait-il, doit le faire de face et le torse nu. Vive le Christ Roi ! ». Et il tombe les bras en croix, criblé de balles, près d'un chêne. C’était le 2 octobre 1936. Barthélémy n'avait pas encore 22 ans. Il a été béatifié à Rome le 28 octobre 2007.

 

  • Attilio Giordani, un laïc « à la Don Bosco ».

 

Né à Milan le 3 février 1913, il se distingue dès son plus jeune âge par sa grande passion pour l'Oratoire-patronage salésien Saint Augustin et, déjà à l'âge de 18 ans, par son dévouement aux jeunes qui le fréquentent. Pendant des décennies, c'est un catéchiste assidu et un animateur constant et brillant, avec beaucoup de simplicité et de joie. Il s'occupe de la liturgie, de la formation, des jeux, des loisirs, du théâtre. Il aime Dieu de tout son cœur et trouve dans la vie sacramentelle, la prière et la direction spirituelle les ressources pour une vie de grâce. Pendant son service militaire, qui commence en 1934 et se termine, avec des phases alternées, en 1945, il fait preuve d'un sens apostolique auprès de ses camarades.

Employé dans l'industrie Pirelli à Milan, il y répand également la gaieté et la bonne humeur, avec le plus profond sens du devoir. Le 6 mai 1944, il épouse une catéchiste, Noémie Davanzo. Ils auront trois enfants : Piergiorgio, Mariagrazia, Paola. Dans sa famille, il est un mari et un père riche d'une foi profonde et d'une grande sérénité, vivant dans une austérité délibérée et une pauvreté évangélique au profit des plus démunis.

Sans rien enlever à sa famille, il fait de l'oratoire sa seconde famille, mettant au service des enfants sa riche inventivité et ses extraordinaires qualités pédagogiques. En accord avec son épouse Noémie, il part au Mato Grosso (Brésil) pour partager le choix de l'engagement missionnaire de ses enfants.

Le 18 décembre 1972, lors d'une réunion, après avoir parlé avec enthousiasme et ardeur du devoir de donner sa vie pour les autres, il se sent soudain défaillir. Il a juste le temps de dire à son fils : « Pier, à toi de continuer ». Et il meurt d'un infarctus. Attilio est vénérable depuis le 9 octobre 2013.

Sa vie de chrétien engagé dans l'apostolat a pris une orientation tellement décisive et personnelle qu'il a découvert (ce sont ses propres phrases) : « La joie de servir le Christ » ; « Ne pas être bon superficiellement » ; « Vivre dans le monde sans être du monde » ; « Aller à contre-courant » ; « Ne pas essayer de donner, mais donner » ; « On doit vivre ce que l'on veut vivre ».

Cette maturation se développe au cours des différentes étapes de sa vie : adolescent, jeune militaire, soldat sur le front gréco-albanais, comme en témoigne son « Journal de guerre ». Le choix de sa fiancée Noémie Davanzo est également motivé par sa foi, comme il le lui écrit dans une lettre : « Le Seigneur, en m'approchant de vous, a mis sous mes yeux votre amour et votre esprit de dévouement envers les préférés du Sauveur, c'est ce ressort supérieur qui m'a poussé à vous demander d'être ma compagne. »

La foi d'Attilio est si grande qu'elle est véritablement un « signe » de la présence de Dieu : dans sa famille, à l'oratoire, dans la communauté paroissiale et pour tous ceux qui le rencontrent : une foi qui, plus que proclamée, transparaît dans ses actions et sa façon d'être : « La mesure de notre croyance se manifeste dans notre être. »

 

  • Vera Grita « La petite institutrice de Savone ».

 

Née à Rome le 28 janvier 1923, Vera a vécu et étudié à Savone où elle a obtenu un diplôme d'enseignante. À l'âge de 21 ans, lors d'un soudain raid aérien sur la ville (1944), elle est écrasée et piétinée par la foule en fuite, avec de graves conséquences pour son corps à jamais marqué par la souffrance. Elle est passée inaperçue au cours de sa brève vie terrestre, enseignant dans les écoles de l'arrière-pays ligure, où elle a gagné l'estime et l'affection de tous pour son caractère bon et doux.

À Savone, dans la paroisse salésienne de Marie Auxiliatrice, elle participe à la messe et se montre assidue au sacrement de la Pénitence. Salésienne Coopératrice depuis 1967, elle réalise son appel dans le don total de soi au Seigneur qui, de façon extraordinaire, se donne à elle, au plus profond de son cœur, avec la « Voix », avec la « Parole », pour lui communiquer l'Œuvre des Tabernacles Vivants. Sous l'impulsion de la Grâce divine et acceptant la médiation de guides spirituels, Vera Grita répond au don de Dieu en témoignant dans sa vie – marquée par la fatigue de la maladie – de la rencontre avec le Ressuscité, et en se consacrant avec une générosité héroïque à l'enseignement et à l'éducation de ses élèves, en contribuant aux besoins de la famille et en témoignant d'une vie de pauvreté évangélique. Vera meurt le 22 décembre 1969, à l'âge de 46 ans, dans une petite chambre d'hôpital à Pietra Ligure.

Vera Grita témoigne tout d'abord d'une orientation eucharistique totalisante, devenue explicite surtout dans les dernières années de son existence. Elle ne pensait pas en termes de programmes, d'initiatives apostoliques, de projets : elle accueillait le « projet » fondamental qu'est Jésus lui-même, au point de faire de Lui sa propre vie. Le monde d'aujourd'hui témoigne d'un grand besoin de l'Eucharistie.

Son cheminement dans le dur labeur des jours offre également une nouvelle perspective laïque de la sainteté, devenant un exemple de conversion, d'acceptation et de sanctification pour les « pauvres », les « faibles », les « malades » qui peuvent se reconnaître en elle et retrouver en elle l'espérance.

En tant que Salésienne Coopératrice, Vera Grita vit et travaille, enseigne et rencontre les gens avec une sensibilité salésienne particulière : de la bonté affectueuse (amorevolezza) de sa présence discrète mais efficace à sa capacité de se faire aimer des enfants et des familles ; de la pédagogie de la bonté qu'elle vit avec son sourire constant à l'empressement généreux avec lequel, sans se soucier des difficultés, elle porte son attention sur les derniers, les petits, les lointains, les oubliés ; de sa passion généreuse pour Dieu et sa Gloire au chemin de croix, se laissant tout enlever dans sa condition de malade.

 

  • Akash Bashir, témoin de force et de paix.

 

Ancien élève de Don Bosco, Akash Bashir est le premier Pakistanais dont le procès de béatification et de canonisation est en cours. Le 15 mars 2015, il s'est sacrifié pour empêcher un kamikaze de provoquer un massacre dans l'église St Jean de Youhannabad, un quartier chrétien de Lahore, au Pakistan. Akash Bashir, âgé de 20 ans, avait étudié à l'Institut Technique Don Bosco de Lahore et était devenu Volontaire pour la Sécurité.

Ce qui est le plus frappant, c'est la force de ce jeune homme simple pour affronter le mal et combattre la violence meurtrière. La phrase qu'il a prononcée au terroriste avant de mourir - "Je mourrai, mais je ne te laisserai pas entrer dans l'église" - exprime une foi forte et un courage héroïque dans le témoignage d'un amour sans mesure. L'Évangile de ce quatrième dimanche de Carême (15 mars 2015) annonçait les paroles de Jésus à Nicodème : « Celui qui fait le mal déteste la lumière : il ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient dénoncées ; mais celui qui fait la vérité vient à la lumière, pour qu’il soit manifeste que ses œuvres ont été accomplies en union avec Dieu. » (Jn 3,20-21) Akash a scellé ces mots avec son sang de jeune chrétien. Il a lutté corps à corps avec le pouvoir de la mort, de la haine et de la violence, et a fait triompher la lumière et la vérité. Il a lavé le vêtement blanc avec le sang de l'Agneau, en le faisant resplendir (cf. Ap 7,14).

Le contact avec le monde salésien et son charisme ont renforcé chez Akash les dispositions de bonté et de générosité qu'il avait apprises dans sa famille et dans la communauté chrétienne. Akash Bashir est un exemple de sainteté pour tout chrétien, un exemple pour tous les jeunes chrétiens du monde entier. Et il est sans aucun doute un signe charismatique évident du Système éducatif salésien. Akash est la voix de nombreux jeunes courageux qui parviennent à donner leur vie pour la foi malgré les difficultés, la pauvreté, l'extrémisme religieux, l'indifférence, les inégalités sociales et la discrimination. La vie et le martyre de ce jeune Pakistanais nous font reconnaître la puissance de l'Esprit Saint de Dieu, vivant, présent dans les lieux les moins attendus, chez les humbles, chez les persécutés, chez les jeunes, chez les petits de Dieu.

 

  • Et n’oublions pas Artémide Zatti en l’année de sa canonisation.

 

Artémide était certes un religieux consacré, mais on ne peut manquer d'être frappé par la dimension laïque de sa sainteté, vécue dans l'exercice quotidien de la charité, dans la simplicité d'un petit hôpital et d'un petit village. Il est un exemple et un modèle de consécration à son peuple dans un travail sacrifié et patient, ayant Dieu comme source, et la foi comme motivation et le but unique et ultime de sa vie.

La vie de tous ces élus de Dieu et leur exemple sont comme du "levain dans la pâte" qui continue à faire grandir le Royaume en nous et à côté de nous.

Les laïcs fournissent l’humus pour la croissance de la foi.[36] Cette expression de Benoît XVI nous rappelle comment, grâce à la foi et à l'engagement pour l'évangélisation de tant de laïcs, de personnes mariées, de familles et de communautés chrétiennes, le christianisme prend racine et se développe dans le monde. Par la grâce du baptême, la foi grandit et se répand.

De même, les témoins laïcs de la sainteté salésienne mentionnés ci-dessus et beaucoup d'autres « de la porte d'à côté » ont fourni et fournissent l'humus à la croissance du charisme salésien. Cette compagnie des saints nous rappelle qu'avant les œuvres et les rôles, c'est la qualité des relations humaines qui est le lieu privilégié de l'annonce de l'Évangile et de l'épanouissement du charisme.

Ces témoignages nous rappellent l'appel universel à la sainteté, si cher tant à saint François de Sales – comme nous l'avons déjà dit – qu'à notre Père de la Famille Salésienne, Don Bosco, lorsqu'il proposait aux jeunes de l'Oratoire et de la classe ouvrière l'objectif de la sainteté comme un but ouvert à tous, facile à atteindre et orienté vers un bonheur sans fin.

Tout cela en compagnie de Marie Auxiliatrice, qui a accueilli Jésus dans son sein virginal et qui, pour cette raison, est Mère, Maîtresse et Guide de la foi, en particulier pour accompagner les jeunes générations sur leur chemin vers la sainteté. La vie de chacun d'entre eux et leur exemple sont comme « le levain pour le pain ».

 

  1. Nos jeunes comme LEVAIN dans le monde d’aujourd’hui

Je voudrais conclure le message de l’Étrenne de cette année par un dernier mot adressé à nos jeunes et au chemin que nous voulons parcourir ensemble, car ils veulent aussi nous accompagner comme nous voulons les accompagner :

« Nous voulons l'exprimer de tout notre cœur. En étant ici [au Chapitre], nous avons réalisé un rêve : nous trouver en cet endroit spécial du Valdocco, là où a commencé la mission salésienne, réunissant Salésiens et jeunes pour la mission salésienne, avec notre volonté d'être saints ensemble. Vous avez notre cœur entre vos mains. Vous devez prendre soin de votre précieux trésor. S'il vous plaît, ne nous oubliez pas et continuez à nous écouter. (Turin, 7 mars 2020». [37]

En effet, les jeunes se préparent à la vie, nous les accompagnons sur ce chemin, et je ne doute pas qu'un très grand service que nous leur rendrions, ainsi qu'à la société et à l'Église, soit de les aider à prendre conscience du rôle social qu'ils doivent jouer et auquel ils doivent se préparer. C'est pourquoi ils sont aussi les premiers à apprendre qu'ils sont appelés à être ce levain dans la famille humaine.

En me préparant à écrire ce commentaire, j'ai décidé de rechercher et de lire, précisément pour cette section finale de l’Étrenne, certains des propos que les trois derniers Papes – saint Jean-Paul II, Benoît XVI et François – ont tenus aux jeunes, car j'étais certain que leurs messages seraient abondants et très puissants. Et c'est ainsi qu'ils m'apparaissent : très pertinents, très actuels et, oserais-je dire, très « salésiens ». Et en même temps, je veux affirmer avec force combien est vaste, étendue et exigeante la tâche que les jeunes ont devant eux dans l'Église et dans le monde, s'ils acceptent le défi d'être vraiment des jeunes d'aujourd'hui, actifs dans leur engagement chrétien et social et véritable « levain » dans la famille humaine.

Le Pape Jean Paul II, trois ans avant sa mort, dans un de ses discours, a proposé[38] huit grands défis qui sont d'authentiques propositions pour la vie chrétienne, sociale et politique et un engagement pour les jeunes qui veulent relever des défis importants. En réalité, il s'agit de huit défis que certains chercheurs réduisent à un seul qui pourrait s'exprimer ainsi : mettre l'être humain au centre de l'économie et de la politique. La tâche est la suivante : la défense de la vie humaine dans toutes les situations ; la promotion de la famille et l'éradication de la pauvreté (par la réduction de la dette, la promotion du développement et l'ouverture d'un commerce international équitable) ; la défense des droits humains et l'action en faveur du désarmement (réduction des ventes d'armes et consolidation de la paix, une fois les conflits terminés) ; la lutte contre les grandes maladies et l'accès de tous aux médicaments les plus nécessaires ; la sauvegarde de la nature et la prévention des catastrophes naturelles ; et enfin, la stricte application du droit et des conventions internationales.

À son tour, dans la Lettre Encyclique sur le développement humain intégral, Caritas in veritate,[39] Le Pape Benoît XVI énumère les défis actuels qui sont urgents et essentiels pour la vie du monde et dans lesquels les jeunes d'aujourd'hui peuvent s'engager, tels que : l'utilisation des ressources de la terre, le respect de l'écologie, la juste distribution des biens et le contrôle des mécanismes financiers, la lutte contre la faim dans le monde, la promotion de la dignité du travail, la solidarité humaine avec les pays les plus pauvres, le service de la culture de la vie, le dialogue interreligieux et la construction de la paix entre les peuples et les nations.

Enfin, le Pape François propose une série de tâches stimulantes que nous avons en tant que chrétiens et qui attendent les jeunes qui veulent les assumer et s'y engager avec leur foi et leur engagement, car beaucoup d'autres jeunes souffrent de ces violences et extorsions. Parmi ses différents écrits (encycliques, exhortations apostoliques et messages aux jeunes),[40] je voudrais rappeler ce qui suit : il y a des contextes de guerre terribles et douloureux (et je ne peux pas ne pas mentionner la guerre injuste contre le peuple ukrainien, que nous connaissons tous parce qu'elle dure depuis onze mois maintenant) ; il y a beaucoup de personnes et de jeunes qui souffrent de la violence qui se manifeste de différentes manières : enlèvements, extorsions, crime organisé, trafic d'êtres humains, esclavage et exploitation sexuelle, crimes de guerre, etc.

Certains enfants sont forcés de devenir des soldats, de rejoindre des bandes armées et criminelles, d'être impliqués dans le trafic de drogue. De nombreux enfants et adolescents sont réduits en esclavage dans le commerce du sexe et la traite des êtres humains. Et il ne manque pas de personnes et de jeunes marginalisés, voire martyrisés, en raison de leur appartenance ethnique ou de leurs croyances. La douleur de la migration (dans des situations inhumaines) et le fléau de la xénophobie ne peuvent être oubliés.[41] Le rejet de personnes à travers le monde entier, le racisme et la violation des droits humains universels sont d'autres réalités d'un monde où il y a aussi beaucoup de souffrance ... [42]

Sommes-nous bien conscients que tout cela, et bien plus encore, affecte cette famille humaine dans laquelle nous voulons être levain, sel et lumière ?[43] Peut-on dire qu'il s'agit d'une vision pessimiste ? Non, pas du tout. Le Pape François lui-même mentionne de nombreux progrès aujourd'hui, mais ils vont de pair avec une « détérioration de l'éthique » :

« Le grand imam Ahmad Al-Tayyeb et moi-même n’ignorons pas les avancées positives qui ont été réalisées dans les domaines de la science, de la technologie, de la médecine, de l’industrie et du bien-être, en particulier dans les pays développés. Cependant, "nous soulignons que, avec ces progrès historiques, grands et appréciés, se vérifient une détérioration de l’éthique, qui conditionne l’agir international, et un affaiblissement des valeurs spirituelles et du sens de la responsabilité. Tout cela contribue à répandre un sentiment général de frustration, de solitude et de désespoir. […] Naissent des foyers de tension et s’accumulent des armes et des munitions, dans une situation mondiale dominée par l’incertitude, par la déception et par la peur de l’avenir et contrôlée par des intérêts économiques aveugles. » Nous avons également attiré l’attention sur "les fortes crises politiques, l’injustice et l’absence d’une distribution équitable des ressources naturelles." […] À l’égard de ces crises qui laissent mourir de faim des millions d’enfants, déjà réduits à des squelettes humains – en raison de la pauvreté et de la faim –, règne un silence international inacceptable. »[44]

Cette réalité est une occasion pour nous tous, mais surtout pour les jeunes, de ressentir comme une grande tâche l'appel du Seigneur à vivre leur vie chrétienne et aussi salésienne (au sein de la famille de Don Bosco). Cette tâche et ce défi avaient déjà été rappelés par le Pape Paul VI à la fin du Concile Vatican II dans un message adressé aux jeunes dans lequel il disait :

« C’est à vous enfin, jeunes gens et jeunes filles du monde entier, que le Concile veut adresser son dernier message. Car c’est vous qui allez recueillir le flambeau des mains de vos aînés et vivre dans le monde au moment des plus gigantesques transformations de son histoire. C’est vous qui, recueillant le meilleur de l’exemple et de l’enseignement de vos parents et de vos maîtres, allez former la société de demain : vous vous sauverez ou vous périrez avec elle. […] Et construisez dans l’enthousiasme un monde meilleur que celui de vos aînés ! ».[45]

Cette demande qui nous est faite à tous d'être véritablement levain dans la famille humaine, je l'adresse aujourd'hui avec une profonde conviction à vous tous, chers jeunes. Ces défis exigent que par vos vies, votre éducation, vos études, votre travail et votre vocation, vous disiez oui ou non à votre engagement pour construire un monde plus juste et plus fraternel. Ces défis vous placent au carrefour de l'acceptation ou du refus d'une vie stimulante et passionnante dans laquelle vous pourrez mettre toutes vos forces et votre énergie conformément au rêve de Dieu pour chacun d'entre vous.

Et on ne vous demande certainement pas un héroïsme particulier, extraordinaire, mais seulement - et c'est déjà beaucoup - d'utiliser vos propres dons et talents donnés par Dieu à chacun d'entre vous, en vous engageant à grandir dans la foi, dans l'Amour vrai, dans la fraternité et dans le service de tous, surtout des plus petits, de ceux qui sont les plus éprouvés par la vie, de ceux qui ont moins d'opportunités.

Il me semble qu'il s'agit d'une proposition importante pour tout jeune chrétien et Salésien qui veut être aujourd'hui un disciple missionnaire du Seigneur. Et il s'agit aussi d'un défi et d'une proposition d'une telle dignité et d'une telle portée que cela peut carrément être offert à tout jeune qui veut vivre pleinement sa condition humaine, qu'il soit chrétien ou non, qu'il cherche à vivre un humanisme essentiel et authentique, et qu'il le conduise en même temps à vivre en dehors des « zones de confort » qui, comme les sirènes avec leurs chants, peuvent l'endormir.

J'ai fait référence à l'humanisme, et je voudrais conclure explicitement en mentionnant cet "humanisme salésien" avec lequel nous pouvons éduquer tous les jeunes de toutes les nations du monde dans les présences salésiennes, car

« Pour Don Bosco, cela signifiait valoriser tout ce qui est positif, enraciné dans la vie des personnes, dans les réalités créées, dans les événements de l'histoire. Cela l'a conduit à saisir les valeurs authentiques présentes dans le monde, surtout si elles plaisent aux jeunes ; à s'insérer dans le flux de la culture et du développement humain de son temps, en stimulant le bien et en refusant de gémir sur le mal sous toutes ses formes ; à rechercher sagement la coopération de beaucoup, convaincu que chacun a des dons qui doivent être découverts, reconnus et valorisés ; à croire en la force de l'éducation qui soutient la croissance du jeune et l'encourage à devenir un honnête citoyen et un bon chrétien ; à se confier toujours et en tout cas à la Providence de Dieu, perçu et aimé comme Père. »[46]

Je conclus en remerciant le Seigneur pour une vie si belle et si pleine dans notre Famille Salésienne au service de l'Évangile, en demandant au Seigneur pour toute l'Église et pour nous, en tant que partie de la même Église, d'accepter la tâche joyeuse de l'évangélisation, parce que « l’Église a été envoyée par le Christ pour manifester et communiquer la charité de Dieu à tous les hommes et à toutes les nations.»[47]

Que la Vierge Auxiliatrice, notre Mère, nous aide tous à être des disciples-missionnaires, de petites étoiles qui reflètent sa lumière. Et prions pour que les cœurs s'ouvrent pour recevoir avec joie l'annonce du salut qui est Dieu lui-même en Jésus.

 

 

Père Ángel Fernández Artime, S.D.B.

Recteur Majeur

 

[1] PAPE FRANÇOIS, Evangelii Gaudium, 273 ; Christus Vivit [ChV], 25.

[2] PAPE FRANÇOIS, Angélus, Rome 14 juin 2015.

[3] Jean Paul II, Encyclique Redemptoris missio, Rome 7 décembre 1990, n. 40.

[4] MB V, 367.

[5] CONCILE VATICAN II, Gaudium et Spes, 1.

[6] La Constitution a été promulguée lors de la célébration des Vêpres de la Solennité de l’Immaculée Conception, le 7 décembre 1965.

[7] Fratelli tutti (FT) 8 et 11.

[8] Cf. FT, 15-17 ; 18-21 ; 29-31 ; 69-71 ; 80-83 ; 124-127 ;234.

[9] Cf. FT 88-111 ; 216-221 ; ChV 163-167.

[10] Cf. toute l’Encyclique Laudato Si’.

[11] Cf. Lumen Fidei (LF) 23-25 ; FT 226-227.

[12] Cf. LF 1-7; 35; 50-51; 58-60.

[13] Cf. J.E. Vecchi, La famiglia salesiana compie venticinque anni, in M. Bay (a cura di), Educatori appassionati esperti e consacrati per i giovani. Lettere circolari ai Salesiani di don Juan E. Vecchi, LAS, Roma 2013, 137.

[14] Lettre à Diognète (Chap. 5-6 ; Funk 1, 317-321).

[15] Lumen Gentium, 31. L’Exhortation Apostolique Christifideles laici (1988), synthétise fort bien que la tâche de tous les baptisés – même de manières diverses – est d’être levain dans le monde : « Les images évangéliques du sel, de la lumière et du levain, bien qu'elles s'adressent indistinctement à tous les disciples de Jésus, s'appliquent de façon toute spéciale aux fidèles laïcs. Ce sont des images merveilleusement significatives, parce qu'elles traduisent non seulement l'insertion profonde et la participation totale des fidèles laïcs sur la terre, dans le monde, dans la communauté humaine, mais surtout la nouveauté et l'originalité d'une insertion et d'une participation destinées à la diffusion de l'Evangile qui sauve. » ChL 15).

[16] BERZOSA, R., “¿Una teología y espiritualidad laical?” Revista Misión Abierta, (mercaba.org/fichas/laico).

[17] Cfr. C. Theobald, La fede nell’attuale contesto europeo. Cristianesimo come stile, Queriniana, Brescia 2021, 96-146.

[18] GS, 36.

[19] GS, 43.

[20] Cf. C. M. Martini, Los movimientos en la Iglesia, LEV, 1999, p. 156.

[21] Cf. A. Boccia, Credenti Laici nella Chiesa e nella Famiglia di Don Bosco. Uomini e donne delle tre appartenenze, Edizione privata.

[22] Pape François, Discours aux Salésiens rassemblés pour la canonisation du bienheureux Artémide Zatti, Rome 8 octobre 2022.

[23] S. François de Sales, Introduction à la vie dévote, I,1.

[24] Paul VI, Lettre Apostolique Sabaudiae Gemma [Joyau de la Savoie] pour le IVème Centenaire de la naissance de saint François de Sales, Docteur de l’Église (29 janvier1967), in AAS 59 (1967), 119.

[25] LG, 11.

[26] Pape François, Lettre Apostolique Totum amoris est [Tout est à l’Amour], pour le IVème Centenaire de la mort de saint François de Sales (28 décembre 2022), 32-34, LEV, Cité du Vatican.

[27] LG, 31. Je fais remarquer que l’indication en italiques et en caractères gras est de mon choix, précisément pour mettre en évidence le thème que ce commentaire de l’Étrenne 2023 entend souligner particulièrement.

[28] ChL, 17.

[29] PAUL VI, Exhortation Apostolique Evangelii Nuntiandi [Pour annoncer l’Évangile], Rome, 8 décembre 1975, n. 70.

[30] ISS, Fonti salesiane, 1. Don Bosco e la sua opera [Sources salésiennes, 1. DB et son œuvre], LAS, Rome 2014, 716-717.

[31] J.E. Vecchi, o.c., 140-142.

[32] CG24, n. 71.

[33] CG24, n. 39.

[34] ÁNGEL FERNÁNDEZ ARTIME, Lettre du Recteur Majeur en conclusion du Second Séminaire de promotion des Causes de Béatification et de Canonisation dans la Famille Salésienne, Rome, avril 2018, in ACG 428, juillet-décembre 2018, p. 79 dans l’édition française.

[35] ChL, 55.

[36] Benoît XVI, Audience du 7 février 2007.

[37] CG28, Quels Salésiens pour les jeunes d’aujourd’hui ? Lettre des jeunes aux capitulaires, Annexe 3, p. 146.

[38] Jean Paul II, Discours pour les vœux au Corps Diplomatique accrédité près le Saint-Siège, Rome, 10 janvier 2002.

[39] Cf. Benoît XVI, Lettre Encyclique Caritas in Veritate, Rome 29 juin 2009.

[40] Cf. ChV, 72-74; Cf. FT, 25.

[41] FT, 38-40.

[42] Ibid, 18-24.

[43] Je voudrais souligner de manière très significative ce que le Recteur Majeur Don Pascual Chávez a écrit sur la Famille Salésienne pour défendre la vie, dans tous ses sens et dimensions. C'est une liste très riche de notre engagement actuel (qui concerne aussi les jeunes) : Cf. P. Chávez, Tu aimes en effet tout ce qui existe, tu n’as de répulsion envers aucune de tes œuvres… Seigneur qui aimes la Vie. (Sg 11, 24.12,1), in Id., Lettres circulaires aux Salésiens (ACG 396 (2006) Lettre 019), LAS, Rome 2021, 604-605, 609-617.

[44] FT, 29 qui cite aussi le Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et le commun vivre ensemble. Abu Dhabi (4 février 2019): L’Osservatore Romano 4-5 février 2019, p.6.

[45] Paul VI, Message aux jeunes, Rome 8 décembre 1965.

[46] P. ChÁvez, Comme Don Bosco éducateur, offrons aux jeunes l’Évangile de la joie à travers la pédagogie de la bonté. Étrenne 2013 (ACG 415 (2013), Lettre 038, o.c., 1240-1241.

[47] Ad Gentes, 10.