Ksiądz Bosko Zasoby

Don Bosco maître spirituel - J. Aubry

SPIRITUALITÉ SALÉSIENNE


Don Bosco maître spirituel - J. Aubry

INTRODUCTION (15-54)

I. Un maître spirituel

Don Bosco est-il un « écrivain spirituel » ? Certainement non. Est-il un « maître spirituel »? Certainement oui.

En ces deux affirmations résident à la fois la raison d'être et la difficulté de cet ouvrage.

Don Bosco maître spirituel

Commençons par la seconde affirmation : Don Bosco est, parmi beaucoup d'autres, l'un des maîtres spirituels que Dieu a daigné donner à son Eglise. Pour l'imagination populaire, Don Bosco est ce prêtre dynamique qui a voué sa vie aux jeunes les plus pauvres et a fondé pour eux la Société salésienne. Pour le croyant chrétien un peu mieux informé, il est le fondateur des Filles de Marie-Auxiliatrice et des Coopérateurs salésiens, l'auteur d'une méthode d'éducation humaine et chrétienne particulièrement efficace, l'un des prêtres du XIXe siècle qui a vécu de la façon la plus douloureuse mais aussi la plus positive le drame de l'unité italienne, l'un des grands serviteurs de l'Eglise dans le secteur missionnaire. Mais pour qui a pris contact en quelque sorte personnel avec lui, lisant d'un peu près sa vie et ses écrits, il apparaît aussi comme un homme providentiel qui a ouvert dans /15/l'Eglise un courant charismatique, et un maître capable d'inspirer à de nombreux chrétiens, quel que soit leur état, un style original de vie chrétienne et de sainteté.

Et même de sainteté officiellement reconnue par l'Eglise. Sainte Marie-Dominique Mazzarello, saint Dominique Savio, le bienheureux Michel Rua et les seize autres disciples dont la cause est introduite à Rome (sans compter la centaine de victimes de la persécution espagnole) disent assez que suivre Don Bosco peut mener loin sur la route de la perfection chrétienne[1]. Les papes l'ont dit clairement, surtout à l'occasion des étapes de l'une ou l'autre de ces causes. Par exemple Pie XI, dans le décret de tuto pour la béatification de Mère Mazzarello, parle de saint Jean Bosco « ce docteur très sage, sous le magistère duquel elle fut conduite /16/ jusqu'au sommet de la perfection chrétienne et religieuse »[2]. Et Pie XII dira plus tard aux Coopérateurs : « A votre vie intérieure a fort bien pourvu la sagesse du saint de l'action : il vous a dicté, à vous non moins qu'à sa double famille des Salésiens et des Filles de Marie Auxiliatrice, une règle de vie spirituelle, destinée à vous former aux attitudes religieuses intérieures et extérieures du croyant qui a pris au sérieux la tâche de la perfection chrétienne au sein même de ses occupations familiales et sociales »[3] . C'est un fait : Don Bosco a une postérité nombreuse [4]. /17/

Mais Don Bosco lui-même, qu'en pensait-il ? N'attendons pas de son humilité qu'il se présente en « maître et docteur ». Mais il prétendait bien diffuser, nous le verrons, une « méthode de vie chrétienne ». Et il tenait avec vigueur à ce que, dans l'ensemble de sa famille, salésiens, salésiennes, coopérateurs, garçons de ses maisons, un même « esprit » régisse les esprits, les coeurs et les conduites extérieures. Pour cette raison, il revendiquait non sans entêtement l'autonomie, la liberté d'action, la possibilité de faire parvenir partout ses directives ; certains même l'accuseront d'une tendance à la centralisation excessive. Il avait ses convictions, non seulement pédagogiques, mais spirituelles ; et son tempérament inné de chef, aussi bien que la fascination qu'il exerçait par l'extrême richesse de ses dons, l'ont porté à marquer puissamment de son empreinte les diverses catégories de ses disciples. Ils étaient d'ailleurs tout disposés à la recevoir : qu'on songe en particulier à ce fait - rare sûrement parmi les fondateurs - qu'il a pétri lui-même ses premiers collaborateurs, à peine sortis de l'adolescence, et tous issus, à peu d'exceptions près, des rangs de ses garçons ; et qu'il a pu forger lui-même pendant quarante-trois ans son premier successeur Michel Rua [5](5).

Il existe donc une spiritualité « salésienne de Don Bosco », qui, si elle s'inspire de celle de saint François de Sales, n'en est sûrement pas le simple prolongement. /18/

Cette référence même nous permet de saisir l'autre aspect du problème, notre seconde affirmation : maître spirituel, Don Bosco n'est pas un « auteur spirituel ». Il n'a rien écrit de comparable au Traité de l'Amour de Dieu, ni même à l'Introduction à la vie dévote. Et nous risquons encore moins de trouver dans ses écrits des pages analogues à celles du Récit d'un pèlerin ou de l'Histoire d'une âme. Don Bosco n'a rien d'un théologien spéculatif, et il répugne à l'introspection spirituelle.

Intelligence extrêmement vive, Don Bosco reste un paysan piémontais, plus sensible à l'expérience qu'aux idées. Ses préférences, dès le séminaire, sont toujours allées aux sciences positives : l'Ecriture Sainte et l'histoire de l'Eglise. Quand donc il prend la plume (et cet apostolat sera l'un des principaux de sa longue vie), ce n'est jamais pour écrire des traités peine peut-on donner ce mot aux quelques pages qu'il écrivit pour résumer sa pensée d'éducateur), c'est pour « parler » aux jeunes, aux gens du peuple, à ses salésiens et à ses coopérateurs, et pour leur proposer une doctrine simple, des conseils pratiques, des exemples concrets, qui ont toute l'apparence d'être « ordinaires », mais qui n'en portent pas moins la marque de ses convictions et de ses insistances majeures. Sa doctrine spirituelle n'apparaît qu'enveloppée dans sa bonhomie d'écrivain populaire, et les divers éléments en sont dispersés à travers des dizaines d'opuscules sans prétention ni spéculative ni littéraire. Dès qu'il s'essaie à une systématisation des principes, il semble perdre son souffle, et ses manuscrits se surchargent d'innombrables retouches.

Le lieu par excellence de cette doctrine, c'est sa propre vie, sa propre expérience spirituelle, extrêmement riche, celle d'un des plus grands charismatiques de l'Eglise. Mais ici encore, nous sommes mal servis. De sa vie profonde, il n'a à /19/  peu près rien révélé. A la fois par tempérament : il expérimente, mais sans la préoccupation d'analyser ensuite ; par vertu d'extrême discrétion : il craint de détourner l'attention vers l'instrument aux dépens de Celui qui l'emploie ; et peut-être aussi par manque de moyens d'interprétation et d'expression : la littérature mystique lui est peu connue, et il ne se sent pas disposé à l'accroître.

Nous possédons pourtant des éléments autobiographiques de tout premier intérêt, et plus encore un lot abondant de lettres dans lesquelles il laisse apparaître ses goûts spirituels. Mais comme précédemment, il faut saisir ici la doctrine sous l'enveloppe du récit concret ou à travers les notations toujours rapides.

Ces réflexions aideront à comprendre le caractère de cette anthologie. Les textes choisis sont multiples, et la plupart du temps très brefs. Rien de comparable au récit suivi des Confessions d'Augustin ou aux effusions méditatives d'un Père de Foucauld. Don Bosco n'a pas eu le temps de s'asseoir de longues heures à sa table pour rédiger des pensées patiemment mûries. Dictées par des préoccupations pastorales immédiates, au fil des circonstances jugées favorables (et cela pendant quarante ans), les pages spirituelles qu'il nous a laissées relèvent des genres littéraires les plus variés. Leur lecture y gagne en facilité et en intérêt. Don Bosco est l'un des maîtres spirituels les plus facilement abordables.

 

II. Les oeuvres écrites qui offrent un contenu spirituel

Il faut distinguer avec netteté les oeuvres que Don Bosco a publiées de son vivant, et les oeuvres manuscrites, publiées ou non après sa mort. /20/

Don Bosco a énormément écrit et énormément publié. La diffusion de la presse populaire - nous l'avons déjà noté - fut l'une de ses principales activités pastorales, notamment à travers la publication mensuelle des Lectures Catholiques à partir de 1853. Don Pietro Stella, professeur d'histoire à l'Université salésienne de Rome et co-directeur du Centre d'études Don Bosco, a publié récemment le catalogue complet et critiquement établi des oeuvres du saint[6]. Le lecteur français en trouvera une liste valable (établie il y a une dizaine d'années) dans l'ouvrage du P. Francis Desramaut, Don Bosco et la vie spirituelle (Paris, Beauchesne, 1967), aux pages 336-354 [7]. Nous pouvons dire sans crainte de nous tromper que Don Bosco a écrit pour le moins une bonne centaine d'ouvrages, de cent pages en moyenne.

Ils peuvent être commodément rangés en quatre catégories, correspondant plus ou moins à quatre genres littéraires [8]. Nous les indiquons rapidement pour que le lecteur /21/ puisse se rendre compte dès à présent, de façon globale, des types d'ouvrages auxquels sont empruntés les extraits ici publiés.

 

1. Les écrits de caractère scolaire.

Pour les élèves des écoles et des cours du soir, Don Bosco a rédigé, outre un livre d'arithmétique, Le système métrique décimal (1849), trois livres d'histoire : Histoire de l'Eglise (1845), Histoire Sainte (1847) et Histoire d'Italie (1855). Ce sont des pages d'un éducateur qui raconte avec limpidité et qui met en relief épisodes et personnages capables de nourrir le sens moral et religieux des lecteurs.

 

2. Les biographies et récits.

Le genre biographique est celui où Don Bosco se sentait le plus à l'aise. Il l'a exploité sous trois formes. En liaison avec son Histoire de l'Eglise, il a publié des vies de saints personnages d'autrefois, la plupart canonisés : saint Martin de Tours (1855), saint Pancrace martyr, saint Pierre apôtre (1856), saint Paul (1857), les papes des trois premiers siècles (1857-1864), la bienheureuse Marie des Anges carmélite (1865), etc., oeuvres de compilation, sans grande valeur critique, psychologique ni littéraire.

Don Bosco est beaucoup plus lui-même dans les biographies édifiantes de contemporains, jeunes de ses maisons ou adultes serviteurs de l'Eglise : il a donc raconté la vie de son compagnon de séminaire Louis Comollo (1844, son premier écrit), de ses chers élèves Dominique Savio (1859), Michel Magon (1861) et François Besucco (1864), de son ami et confesseur Joseph Cafasso (1864), ou même de CharlesLouis de Haller, membre du grand Conseil de Berne, protestant converti (1855). Le tissu proprement biographique est souvent léger, mais il lui suffit pour dérouler des épisodes /22/ rattachés aux principales vertus de ses héros : on devine que nous trouverons ici des éléments intéressants de doctrine spirituelle.

Enfin, proches de ces biographies, Don Bosco nous a laissé des récits variés, qu'il aimait lui-même appeler « agréables », dont le fond était donné pour historique. La Conversion d'une vaudoise (1854), Pierre ou la force de la bonne éducation (1855), le Récit agréable d'un vieux soldat de Napoléon 1er (1862), Angelina ou l'orpheline des Appenins (1869), etc., et même La maison de la fortune, représentation dramatique (1865) sont des histoires qui se lisent d'un trait, mais de contenu plutôt léger.

 

3. Les écrits d'apologétique, de doctrine et de dévotion.

Le prosélytisme protestant et la propagande anticléricale, qui eurent leur plus forte poussée entre 1850 et 1860, amenèrent Don Bosco non pas à la polémique directe, mais à la défense de la foi catholique par des écrits populaires où se mêlaient à doses variées l'apologétique et l'exposé doctrinal : Avis aux catholiques (1850), Le catholique instruit dans sa religion (1853), Une dispute entre un avocat et un ministre protestant (1853), etc. D'autres événements, tels que les jubilés ou le concile du Vatican lui fournirent l'occasion de magnifier l'Eglise : Le jubilé (1854, 1875), !'Eglise catholique et sa hiérarchie (1869), Les conciles généraux et l'Eglise catholique (1869), etc.

La majeure partie des oeuvres mariales de Don Bosco comprenaient à la fois des articles doctrinaux, des relations de miracles et de grâces, et des éléments dévotionnels : par exemple typiquement Le mois de mai (1858), Neuf jours consacrés à l'auguste Mère du Sauveur sous le titre de Marie Auxiliatrice (1870), l'Apparition de la Sainte Vierge sur la montagne de La Salette (1871), etc. /23/

Dès les premières années de son sacerdoce, il avait conçu et réalisé un genre de manuel qui soit en même temps livre de réflexion, directoire spirituel et recueil de prière. Deux ouvrages de ce type, l'un pour les jeunes, l'autre pour les adultes, eurent en Italie une extraordinaire diffusion : La jeunesse instruite de la pratique de ses devoirs (1847, progressivement enrichi jusqu'à sa 118e édition en 1888 ; édition française en 1876 à Paris, Lethielleux), La clef du Paradis dans la main du catholique qui pratique ses devoirs de bon chrétien (1856, 44e édition en 1888).

4. Les écrits relatifs à l'oeuvre salésienne.

L'esprit du fondateur se retrouve évidemment dans les Règlements de l'Oratoire (patronage) et des maisons (1877), où abondent les réflexions ascétiques, dans celui des Coopérateurs salésiens (1876), à plus forte raison dans les Règles ou Constitutions de la Société de saint François de Sales (imprimées à partir de 1867), avec leur Introduction publiée pour la première fois dans l'édition italienne de 1875. Contiennent aussi des éléments spirituels ou pédagogiques les notices ou relations envoyées au gouvernement italien ou au Saint-Siège et les comptes rendus de célébrations dans les maisons salésiennes (le fameux petit traité sur le système préventif pour l'éducation de la jeunesse fut édité pour la première fois dans le fascicule commémoratif Inauguration du Patronage de S. Pierre à Nice Maritime, 1877).

On voit que tous ces écrits, à part ceux de la première série, peuvent nous offrir, certes à des doses variées, des textes valables sur la voie spirituelle que Don Bosco proposait aux jeunes, aux adultes, à ses religieux[9] . Pourtant, c'est ailleurs que nous trouverons les textes les plus significatifs. /24/

 

Les documents manuscrits laissés par Don Bosco

Dans tous les textes précédents en effet, la pensée personnelle de Don Bosco n'est pas prépondérante, et ses choix spirituels n'apparaissent que d'une façon très globale. On a déjà deviné qu'il n'a pas créé de toutes pièces cette masse de livres et d'opuscules. Comme le lui permettaient les coutumes de l'époque, il a puisé généreusement dans la documentation qu'il possédait et qu'il avait souci de tenir à jour. Don Stella remarque :« Le moment décisif de Don Bosco est celui du choix des auteurs... Il exige qu'ils soient accrédités, c'•est-à-dire qu'ils soient en même temps reconnus valables par les gens compétents, soutiennent l'Eglise et la papauté, soient des hommes zélés et mieux encore des saints... Quant à l'élaboration des sources, elle est presque toujours minime »[10] . Apôtre populaire, Don Bosco ne s'est pas cru /25/ obligé à de longues recherches : il s'agissait de rappeler, en un langage limpide, les vérités essentielles et les orientations morales majeures, selon les urgences et les occasions favorables du moment. Le choix des thèmes est donc, chez lui, plus significatif encore que le détail de leur développement.

Toujours harcelé, et nullement prétentieux, il n'avait pas non plus de scrupule à se faire aider par des collaborateurs dont il avait vérifié certaines aptitudes littéraires. Don Bonetti et Don Lemoyne surtout, mais aussi Don Rua et Don Berto, furent ainsi mis à contribution. L'auteur principal revoyait de près ce qu'on lui soumettait et il en assumait la paternité.

La conclusion de ces constatations est claire : nous trouverons le plus vrai Don Bosco dans les écrits pour lesquels il lui était difficile ou impossible d'avoir des inspirateurs directs ou des sources déjà largement élaborées. Dans l'ensemble des écrits signalés plus haut, nous devons privilégier deux séries : les biographies de contemporains et en particulier de jeunes gens éduqués par lui, et les documents directement « salésiens ».

Et plus encore, nous devrons privilégier d'autres sources : des écrits que Don Bosco n'a jamais publiés, mais qui ont jailli du plus profond de son âme et de son expérience, écrits doublement « personnels » par la pensée, plus originale, et par le style, plus vigoureux [11]. /26/

Au premier rang, sa correspondance. Il nous reste de lui plus de trois mille lettres. Don Eugenio Ceria en a publié 2845, en quatre volumes : Epistolario (Turin, SEI 1955-1959). Les recherches menées depuis 1959 permettraient aujourd'hui d'en ajouter un cinquième. La plus ancienne date de 1845 (Don Bosco a trente ans)[12] , la dernière éditée est du 15 décembre 1887, quarante-cinq jours avant la mort. Ces lettres sont sans aucun doute le document qui retrace le mieux le vivant portrait de Don Bosco : sa vie, ses activités débordantes, ses relations multiples, mais aussi son caractère, son coeur, sa pensée. Il s'y livre lui-même, sans inhibition, et nous y saisissons sur le vif ses préoccupations et réactions spirituelles ; mais il s'y fait aussi le guide de la plupart de ses correspondants. Même si les lettres de direction spirituelle proprement dite n'y foisonnent pas et sont toujours fort brèves, le sens de Dieu et des âmes est toujours présent, au point que les lettres d'affaires elles-mêmes sont porteuses de signification spirituelle. Dans ce trésor nous pourrons donc puiser largement.

Deux autres documents « privés » sont dignes de la plus vive attention. A la demande de Pie IX, Don Bosco écrivit, entre 1873 et 1878, à l'intention de ses seuls fils salésiens, les Mémoires de l'Oratoire Saint-François-de-Sales de 1815 à 1855[13] (13) : sorte d'autobiographie jusqu'à quarante ans, /27/ dans laquelle il expliquait les origines de sa vocation et de son oeuvre apostolique. Ici encore, la plume court sans hésitation, et même si le coeur ne se livre qu'avec discrétion, il en dit assez pour nous dévoiler certaines profondeurs spirituelles. Longtemps demeurés manuscrits, ces Mémoires ont été édités en 1946 par Don Ceria : Memorie dell' Oratorio di S. Francesco di Sales (Turin, SEI), et traduits récemment en français par le P. Barucq : Don Bosco. Souvenirs autobiographiques (Paris-Montréal, Apostolat des éditions 1978).

L'autre document précieux est celui que la tradition salésienne a nommé le Testament spirituel. C'est un humble carnet sur lequel, de 1884 à 1886, à intervalles irréguliers, Don Bosco écrivit quelques souvenirs, et surtout une longue série de suprêmes recommandations sur divers problèmes importants de la vie de la Société salésienne. En un tel contexte, les éléments spirituels qui s'y rencontrent acquièrent une valeur hors de pair. La partie la plus importante du Testament a été publiée par Don Ceria au tome XVII des Memorie biografiche, p. 257-273.

Ce que Don Bosco a dit, mais non écrit

Notre moisson est donc finalement abondante. Elle pourrait l'être encore bien davantage s'il ne s'agissait pas ici de « textes » spirituels. En fait, nous en savons beaucoup plus sur Don Bosco et sur sa doctrine spirituelle que ce qu'il en a écrit lui-même : dès 1858 ses disciples les plus proches et les plus chers ont pris des notes abondantes sur ce qu'ils ont vu et entendu de lui. En mars 1861, une « commission des sources » fut même constituée... qui fonctionna irrégulièrement. Mais en somme, sur les trente dernières années de la vie de Don Bosco, nous possédons une documentation énorme, accumulée par des secrétaires bénévoles qui étaient des témoins directs. Dans leurs cahiers ou carnets, /28/ chroniques, diaires ou annales, Don Giovanni Bonetti, Don Domenico Ruffino, Don Michel Rua, Don Francesco Provera, Pietro Enria, Don Giulio Barberis, Don Gioachino Berto, l'étudiant, puis jeune prêtre Carlo Viglietti pour les quatre dernières années, et hors série l'infatigable preneur de notes, écrivain, ramasseur de documents Don Giovanni Battista Lemoyne, ont recueilli au jour le jour soit des faits et des anecdotes, soit les paroles de Don Bosco : sermons, allocutions, « mots du soir » aux garçons, récits de songes, conférences aux salésiens, aux directeurs, aux coopérateurs, conversations familières, réflexions, avis et conseils rapides... [14]. Et plus tard, de nombreux autres témoins déposeront aussi aux procès canoniques de Turin et de Rome en vue de la béatification de Don Bosco [15].

Tout cela a conflué dans les deux imposantes séries de documents rassemblés par Don Lemoyne :

- Documents pour écrire l'histoire de D. Giovanni Bosco, de l'Oratoire de S. François de Sales et de la Congrégation salésienne : épreuves d'imprimerie sur colonnes, recueillies en 45 registres, non datés mais probablement compilés entre 1885 et 1900 [16].

- Mémoires biographiques de Don Giovanni Bosco, S. Benigno Canavese et Turin, 19 volumes, rédigés par G.B. Lemoyne, (vol. I-IX, 1898-1917), A. Amadei (vol. X, 1939) et E. Ceria (vol. XI-XIX, 1930-1939) ; Index analytique par E. Foglio (vol. XX, 1948). Les 19 volumes forment un total de 16 000 pages. /29/

II est clair que cet ensemble documentaire apporte des éléments authentiques et fort importants pour la connaissance de la doctrine spirituelle de Don Bosco. Il est évidemment normal qu'il ait été utilisé par les auteurs d'« études » sur cette doctrine. Il est même arrivé qu'il ait été exploité par des compilateurs de « textes » de Don Bosco [17]. Pour notre part, nous ne citerons dans cette anthologie que des textes explicites de Don Bosco lui-même, imprimés ou manuscrits, et jouissant de garanties suffisantes d'authenticité (les quelques rares exceptions que nous nous permettrons seront chaque fois motivées). Et nous choisirons chaque fois l'édition qui nous a paru présenter le plus d'intérêt.

 

III. Les sources de la doctrine spirituelle de Don Bosco

Sur le problème des sources de Don Bosco maître spirituel, nous dirons peu de choses, parce qu'il est à la fois très dépendant et très indépendant. Il est très dépendant en ce qui regarde les thèmes théologiques fondamentaux et leur expression littéraire : nous avons noté plus haut, que, pour écrire ses ouvrages et opuscules de caractère hagiographique, apologétique et doctrinal, il ne se faisait pas scrupule d'exploiter les écrivains jugés les meilleurs. Ses véritables /30/ « auteurs » ont été des modernes de la Contre-Réforme post-tridentine et de l'humanisme antijanséniste, ceux mêmes dont l'influence était prépondérante dans l'Italie du XIXe siècle : dans le premier groupe les jésuites italiens, en particulier le P. Paolo Segneri (1624-1694), saint Philippe Néri (1515-1595) très admiré, saint François de Sales (15671622) choisi comme patron, l'auteur du Combat spirituel (1589), saint Charles Borromée (1538-1584) et saint Vincent de Paul (1581-1660) ; dans le second groupe le bienheureux Sebastiano Valfrè, philippin (1629-1710) et saint Alphonse de Liguori (1697-1787), la source spirituelle à laquelle il a davantage puisé et qu'il a donné aux salésiens comme auteur officiel de morale et d'ascétique religieuse. Mais Don Bosco, qui prenait son bien partout où il le trouvait, s'est aussi inspiré d'auteurs contemporains :« humbles anonymes, comme l'auteur de la Guide angélique, écrivains politico-religieux un peu inquiétants, comme l'abbé de Barruel et Joseph de Maistre, néo-humanistes plus sympathiques, comme l'oratorien Antonio Cesari (1760-1828), ou de philosophes, théologiens et spirituels renommés, comme Antonio Rosmini, Giovanni Perrone, Mgr de Ségur et Giuseppe Frassinetti » [18].

Une précision est nécessaire. Dans quelle mesure Don Bosco, fondateur des « salésiens » s'est-il inspiré de saint François de Sales ? Le problème n'a jamais été étudié à fond. Nous rencontrerons plus loin les principaux textes où lui-même explique les occasions et les raisons de son choix de ce saint comme modèle et patron. Il ne semble pas qu'il /31/ ait lu de près les grandes oeuvres du docteur de l'Amour de Dieu. Il l'a quelquefois cité. Il a dit son plein accord avec la doctrine de l'Introduction à la vie dévote. Mais surtout il a été séduit par deux traits de sa figure morale et spirituelle : d'une part son énergie apostolique, son zèle pour le salut de ses frères, pour la défense de la vérité, pour la fidélité à l'Eglise catholique, d'autre part sa douceur évangélique dans la manière d'exercer ce zèle :« charité, douceur, manières avenantes, grand calme, extraordinaire mansuétude », a-t-il, noté lui-même. Nous croyons pour notre part que les affinités entre les deux saints sont plus profondes qu'on ne l'a dit parfois, mais c'est un fait que Don Bosco s'est davantage inspiré de François pasteur que de François penseur et docteur [19].

Mais à tous ces modèles et auteurs, et jusqu'à un certain point à François de Sales lui-même, Don Bosco se réfère librement, sans accepter d'être gêné par aucun d'eux, de telle sorte que lui-même apporte son originale contribution à l'« école » italienne de la restauration catholique. Sa spontanéité est trop jaillissante, la richesse de ses dons trop complexe, la conscience de sa mission propre trop vive, pour qu'il consente simplement à « suivre » un auteur ou un modèle. Il invente de façon très personnelle. Dépendant, disions-nous, en ce qui regarde l'expression des principes généraux de la vie chrétienne à son époque et dans son milieu, il devient très indépendant dans le « style de vie » qu'il expérimente /32/  lui-même et qu'il tend à faire partager à ses disciples proches ou lointains, et même à tout chrétien qui s'y sent quelque peu accordé, qu'il soit adulte ou jeune. Les sources les plus vives et les plus vraies de sa doctrine spirituelle et de la voie de sainteté qu'il propose, nous les trouvons dans son charisme personnel et dans sa longue expérience, l'un et l'autre polarisés par sa mission d'apôtre. Sa mystique est une mystique du service de Dieu, sa spiritualité une spiritualité de l'homme d'action. Essayons d'en esquisser rapidement les traits majeurs, en y discernant les convictions doctrinales et les comportements pratiques.

IV. Les convictions doctrinales

Don Stella écrit au début du second volume de son Don Bosco nella storia : « Qui parcourt la vie de Don Bosco en suivant ses schèmes mentaux et en battant les pistes de sa pensée y découvre une idée mère : celle du salut, trouvé dans l'Eglise catholique unique dépositaire des moyens salvifiques ; et il remarque comment son attention à la jeunesse pauvre et abandonnée suscite en lui la préoccupation éducative de promouvoir leur insertion dans le monde et dans l'Eglise par des méthodes de douceur et de charité, non sans toutefois une certaine tension qui provient d'une sorte d'anxiété pour leur salut éternel » (p. 13). Ce texte me semble exprimer en condensé les trois convictions doctrinales majeures sur lesquelles Don Bosco a bâti sa propre sainteté et le type de sainteté qu'il a proposé aux autres : grandeur du salut, misère des faibles, urgence de la charité active.

Dieu Père donne à tout homme une prodigieuse vocation.

La perception la plus profonde et la plus vive de Don Bosco a été sans aucun doute la réalité du salut offert à tout /33/  homme. Don Bosco est quelqu'un qui a cru pour de bon à la rédemption universelle : avec une force de vision extraordinaire il replaçait chaque être dans la perspective du dessein de Dieu. Il exprimait cela dans des formules habituellement très simples (Don Bosco est ainsi : il dit en un langage en apparence banal des choses très profondes), mais sa perception du mystère était extrêmement vive. Lorsqu'il disait par exemple : « Les âmes ! sauver les âmes, travailler pour la gloire de Dieu » (formules pour nous peut-être bien usées), il mettait concrètement en cause le mystère du Christ sauveur en toute sa richesse : tout homme est une liberté capable d'amour, d'un amour auquel Dieu Père l'appelle gratuitement en son Fils : « Mes petits enfants, voyez de quel grand amour le Père nous a fait don, que nous soyons appelés enfants de Dieu, et nous le sommes ! » (1 Jn 3,1). Dieu veut notre bonheur total, terrestre et céleste, intime et extériorisé, d'aujourd'hui et de demain. Le plus petit, le plus humble est « un frère pour qui le Christ est mort » (1 Co 8,11) ; il est appelé à la liberté des fils, au dialogue d'amour avec Dieu même, à la joie des noces éternelles. Don Bosco se caractérise par cette vision toujours intégrale de la vocation de chaque être humain.

Mais pour la réaliser, il faut entrer dans « l'espace de salut », l'Eglise, visiblement organisée et toujours active pour rassembler et éduquer les fils de Dieu. En outre l'exquise bonté du Père leur offre un appui maternel, celui de Marie, l'auxiliatrice de l'Eglise et de chacun de ses membres.

Qui est plus dépourvu devant sa vocation mérite d'être davantage aidé

La perception précédente s'accompagnait d'une autre, qui lui faisait contraste : dans le monde, sous nos yeux, pour beaucoup de nos frères la réalisation, la connaissance /34/ même, d'une aussi grande vocation est rendue impossible, ou presque. Ils doivent devenir des hommes capables de s'insérer et d'agir dans le monde. Ils doivent devenir des fils de Dieu capables de vivre épanouis dans l'Eglise et d'apporter leur pierre à sa construction. Mais comment le pourraient-ils ? En regard de ce salut intégral ils sont ignorants, dépourvus, faibles au milieu d'immenses périls, oubliés, brebis sans pasteur, perdues ou risquant chaque jour de se perdre.

Devant ce fait, le coeur de Don Bosco s'est ému de compassion, et il a fait son choix : « Votre Père qui est aux Cieux veut qu'aucun de ces petits ne se perde » (Mt 18,14). « Mes petits enfants, si quelqu'un possède les biens de ce monde et voit son frère dans le besoin, et qu'il se ferme à toute compassion, comment l'amour de Dieu demeurerait-il en lui ?»(1 Jn 3,17). Sans hésiter, Don Bosco s'est tourné % ers les faibles et les oubliés, vers ceux qui avaient le plus besoin d'être aimés et sauvés, concrètement vers ces trois catégories de « pauvres »: la jeunesse abandonnée, le petit peuple, alors ignorant et méprisé, et les païens encore sans évangile.

On lira plus loin le texte des Mémoires de l'Oratoire où lui-même a raconté comment, en une heure décisive de sa vie, il fut amené à choisir-entre les sages orphelines de la marquise de Barolo et les turbulents apprentis de Turin. En faveur du milieu populaire et ouvrier, avec lequel, lui-même fils de paysans, il sympathisait spontanément, il déploya une bonne partie de ses énergies, en des tâches de promotion culturelle, sociale et religieuse. Quant aux païens, les Mémoires biographiques nous rapportent que, s'il pensait à envoyer ses fils évangéliser la Patagonie et la Terre de Feu, c'était « parce que ces peuplades ont été jusqu'ici les plus abandonnées » (III, 363).

Il y a, en Don Bosco, cette réaction immédiate, puisée au /35/ coeur même du Christ sauveur et du Père : souffrir de la souffrance d'autrui, s'approcher de lui pour lui parler et pour le relever, chercher en somme les espaces où la charité peut se déployer plus amplement. A tous ses disciples Don Bosco demandera de s'offrir eux-mêmes pour donner aux plus défavorisés leurs chances de réaliser leur pleine vocation d'hommes et de fils de Dieu.

C'est une chose divine que d'aider un frère à réaliser sa vocation

Une troisième perception vive a soutenu Don Bosco dans la réalisation de sa mission : celle de la responsabilité que le Seigneur laisse à l'apôtre, à sa liberté, à sa générosité. Certes Dieu aurait pu tout faire lui-même, se charger entièrement de mener à bonne fin son dessein de salut. Et il reste vrai qu'il garde en tout l'initiative et que sa grâce joue le rôle premier et fondamental. Mais Dieu Père est aux antipodes du paternalisme : il provoque nos libertés, et il appelle des collaborateurs auxquels il confie une partie authentique de son oeuvre salvifique. Don Bosco a cru de toutes ses forces à la noblesse des causes secondes, à la dignité infinie de tout travail accompli pour le royaume, à la responsabilité de tout intermédiaire humain, à l'influence réelle de tout effort de l'apôtre et donc corrélativement aux conséquences terribles de sa négligence. Une part du bonheur des autres, surtout des plus défavorisés, est entre nos mains : comment serait-il possible de ne pas tout essayer, tout sacrifier s'il le faut, pour le leur procurer ?

D'autant plus que la gloire de Dieu y est intéressée, et la révélation de sa Charité. Il est frappant de voir comment Don Bosco assigne une origine divine à la compassion effective pour le pauvre. S'il croit si fortement à notre capacité de servir efficacement nos frères, c'est qu'avec la même force /36/ il croit que Dieu alors nous anime de sa propre charité. Aider les autres à réaliser leur vocation d'hommes et de fils de Dieu est une œuvre divine : « Mes petits enfants, c'est à ceci que désormais nous connaissons l'amour : Lui, Jésus, a donné sa vie pour nous ; nous aussi nous devons donner notre vie pour nos frères »(1 Jn 3,16). Don Bosco se range parmi les saints qui ont eu la plus haute idée de l'action caritative et apostolique. Pour lui, il n'y a rien de plus grand au monde que de travailler au salut de ses frères. « Aucun sacrifice n'est aussi agréable à Dieu que le zèle pour le salut des âmes », dira-t-il en son panégyrique de saint Philippe Néri [20]. Des dizaines de fois il proclame :« La plus divine des choses divines, c'est de collaborer avec Dieu à sauver les âmes » (rappelons seulement que, pour lui, « sauver une âme » inclut le service total de la personne), comme pour dire qu'en Dieu même, la réalité la plus « divine » est cette incompréhensible tendance de son amour à avoir compas~ion de nous : qui donc s'emploie à sauver son frère rejoint Dieu au plus profond de sa vie.

Or à cette collaboration merveilleuse tous les croyants ~ont appelés, chacun selon ses capacités. Ce discours en 2 ffet, Don Bosco le tient non seulement à ses religieux, mais aussi à ses coopérateurs laïcs, à ses garçons, aux lecteurs des Lectures Catholiques. Dans la mesure où un fils de Dieu devient conscient de sa foi, il devient sensible au service actif je ses frères et trouve des occasions et des moyens de le réaliser, participant par là même à la mission de salut de l’Eglise.

Don Bosco en somme est un éveilleur et un mobilisateur des énergies apostoliques. Il croit non seulement à la rédemption, mais à la solidarité dans la rédemption. Concrètement, on se sauve en sauvant les autres, on trouve son bonheur en travaillant à celui des autres. Don Bosco dit à /37/ son disciple :« Si tu as reçu, c'est pour donner. Si tu es riche, c'est pour aimer (et on est toujours riche de quelque bien, les pauvres eux-mêmes ont de précieuses richesses à offrir). Accumuler non seulement est pécher, c'est coopérer à l'oeuvre de mort. Recevoir et donner est le mouvement même de la vie ».

Telles sont donc les trois convictions de fond du disciple de Don Bosco. De l'amour de Dieu Père, chacun reçoit sa vocation personnelle, très concrète et immense à la fois, ouverte sur la vie éternelle. Les petits, les faibles, les oubliés, sont ceux qui méritent en premier lieu d'être aimés et aidés. Participer à leur salut, dans l'Église, est une oeuvre valable, efficace, d'autant plus lourde de responsabilité que plus divinement belle.

V. Les comportements pratiques

Les comportements les plus typiques du salésien peuvent aussi se ramener à trois : le réalisme du contructeur du royaume, la douceur du bon pasteur, l'humilité du serviteur de Dieu.

Le réalisme du constructeur

Dieu cherche des ouvriers pour son royaume. La réaction de Don Bosco, lorsqu'il se sent appelé, n'est pas celle de Jérémie : « Ah ! Seigneur, vraiment je ne sais pas parler ! », mais celle d'Isaïe :« Me voici, envoie-moi ! » [21]. « Seigneur, donne-moi les âmes, et garde tout le reste !»: /38/ de cette phrase de la Genèse 14,21, interprétée de façon accommodatrice, il a fait sa devise : elle est à la fois une requête faite à Dieu, un projet fondamental, et l'assertion du détachement de tout ce qui peut empêcher ou gêner le service de Dieu. Si la miséricorde et l'apostolat sont des réalités tellement urgentes pour le bonheur des autres, tellement utiles à la gloire de Dieu, tellement exaltantes pour celui qui s'y sent appelé, alors il faut y engager toutes ses ressources, avec ardeur et joie. La caractéristique de Don Bosco et de son disciple est le zèle, cette espèce de feu qui pénètre l'action et la force à ne s'arrêter jamais.

L'ascèse salésienne trouve ici sa racine la plus naturelle. Don Bosco n'a jamais prôné la mortification pour elle-même. Il la réclame comme la condition même de la disponibilité au service de Dieu et d'autrui. Qui pense à ses petites commodités est incapable de servir. « Travail et tempérance ! », répète-t-il à ses disciples, exactement comme il disait à Dieu :« Donne-moi les âmes et garde tout le reste ». Il s'agit de devenir « fort et robuste » (c'est le mot de la Femme mystérieuse dans le songe des neuf ans), pour être capable de se livrer tout entier, d'accepter toutes les fatigues et tous les risques, et ne jamais perdre une seule minute de temps : « Ah ! que de travail à faire ! ... Tant que le Seigneur me laisse en vie, je suis content, je travaille tant que je peux, à la hâte, car je vois que le temps presse... et l'on ne peut même pas faire la moitié de ce qu'on voudrait faire » [22].

Don Bosco a transporté dans sa spiritualité son tempérament de paysan piémontais équilibré, concret, réaliste et réalisateur, capable de suivre dix affaires à la fois, soucieux (:e sainte efficacité : « Mes petits enfants, n'aimons pas en /39/ paroles et de langue, mais en actes et en vérité » (1 Jn 3,18). Ce coeur très tendre se méfie non du sentiment, mais du sentimentalisme. Cet esprit pénétrant se méfie non de l'intelligence, mais de l'intellectualisme et des « idées de professeur ». Cet homme éloquent se méfie non de la parole, mais du verbalisme. Agissons ! Les petits et les pauvres n'ont pas le temps d'attendre la solution parfaite de tous nos problèmes de théoriciens. Faisons ce que nous pouvons faire aujourd'hui, avec les moyens disponibles aujourd'hui. Demain nous ferons mieux, et davantage.

C'est ainsi que Don Bosco a pu être un audacieux, non pas dans les principes et les théories, mais dans l'action. Il l'a reconnu lui-même :« Je respecte tout le monde, disait-il, mais je ne crains personne » [23], et cette phrase extraordinaire jetée au début d'une lettre :« Dans les choses qui visent le bien de la jeunesse en péril ou qui servent à gagner des âmes à Dieu, je cours en avant jusqu'à la témérité » [24]. Sainte témérité, qui n'est autre que celle de l'amour véritable. Elle n'excluait pas la prudence. Elle se fondait sur la conviction de répondre à une volonté de Dieu et sur l'acceptation des fatigues et des renoncements nécessaires :« Aide-toi le ciel t'aidera » [25]. Elle s'alliait au courage du lutteur à la saint Paul, « en bon soldat du Christ Jésus », en défenseur de l'Eglise, en père qui voit ses fils en danger.

Mais c'est plus encore de constructeur qu'il faut parler. L'image du lutteur ne vaut ici que pour indiquer l'énergie /40/ courageuse de celui qui, ouvrier du royaume en construction, rencontre des obstacles mais n'en est pas effrayé. Don Bosco propose une spiritualité essentiellement dynamique et réalisatrice : il faut se construire soi-même, aider chaque être à se construire, participer à la construction d'une société valable et d'une Eglise rayonnante, dire en toute vérité, avec les lèvres et les mains : « Notre Père... que ton règne vienne ! »

La douceur du bon pasteur

La force dans l'action réalisatrice inclut sans paradoxe, chez Don Bosco, la douceur dans les relations personnelles, parce que cet homme ne veut être qu'un relais de la Charité divine salvatrice, un témoin du Père des miséricordes, un envoyé du Christ bon pasteur, un imitateur de François de Sales.

Don Bosco, comme le Christ, s'est ému devant la souffrance humaine. S'il a choisi de mettre son énergie efficace au service des catégories de « pauvres » que nous avons rappelées plus haut, c'est bien parce que son coeur était infiniment sensible et tendre : toute son action n'a été qu'une preuve réaliste de sa bonté.

Mais on peut faire du bien à autrui en gardant des attitudes distantes ou raides, en oubliant que les pauvres ont avant tout besoin d'être personnellement estimés et aimés. Don Bosco était bon dans ses actes, dans sa façon d'être, dans ses gestes, ses paroles et son sourire. Il vaut la peine de citer ici une page de l'un des salésiens qui l'ont le mieux connu et étudié, Don Caviglia :« Son bon coeur n'était pas seulement dans sa charité, il était aussi dans ses manières. Il :tait un conquérant d'âmes qui avait pour arme la bonté. Je parle de cette bonté quotidienne, humble, cordiale, aimable, /41/ tour à tour paternelle, maternelle, fraternelle ; non pas cette bonté qui daigne se pencher, mais celle qui vit avec ceux et pour ceux qu'elle approche, qui met l'autre à la place de soimême, qui, de la charité du pain donné, descend jusqu'à celle du faire plaisir le plus simple, de la parole gentille, du sourire, du support patient. Au milieu même de ses occupations écrasantes il avait toujours une part de sa personne, de son esprit, de son caeur pour le dernier venu, quelle que soit l'heure à laquelle il arrivât. Il aimait, voilà ! et nous le sentions : et « l'amorevolezza » dont il a fait l'un des trois fondements de sa méthode [26] n'est autre que l'amour manifesté aux enfants. Ce type de bonté ne se définit pas, tout au plus se décrit-il, comme a fait saint Paul au chapitre XIII de la première lettre aux Corinthiens, lorsqu'il en examine les facettes comme on fait d'une pierre précieuse » [27].

En effet, Don Bosco ne s'est pas lassé de chanter, pour lui et pour ses fils, l'hymne à la charité de saint Paul. Dans son traité sur la méthode préventive, il écrit, peu après la phrase rapportée ci-dessus : « La pratique de cette méthode repose tout entière sur ces mots de saint Paul : Caritas benigna est, patiens est ; omnia suffert, omnia sperat, omnia sustinet. La charité est indulgente et patiente ; elle souffre tout, mais espère tout et supporte toutes les contrariétés » (chap. II). Et ce qu'il a ainsi donné, il l'a reçu en retour. En tête des Documents pour écrire l'histoire de D. Giovanni /42/ Bosco, Don Lemoyne ose avancer cette affirmation :« J'ai écrit l'histoire de notre père très aimant D. Giovanni Bosco. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu au monde homme qui plus que lui ait aimé les adolescents et n'ait été aimé d'eux en retour ».

Mais Don Caviglia continue : « C'était avant tout une bonté sereine et l'expression joyeuse de la bonté... Don Bosco était un saint de bonne humeur, et parler avec lui remplissait l'âme de vraie joie. La joie manifestée et la sérénité constituaient à ses yeux un facteur moral de premier ordre et une forme de sa pédagogie... Dans sa maison l'allégresse est le onzième commandement ». Et il répétait à ses collaborateurs le mot de sainte Thérèse, que lui avait aussi recommandé Don Cafasso : « Que rien ne te trouble !». Mais il savait d'abord que Jésus le premier y avait invité ses apôtres :« Je vous donne ma paix... Que votre coeur ne se ;rouble ni ne s'effraie (Jn 14,27).

L'important en effet ici est de noter que Don Bosco ne s'est pas contenté de pratiquer lui-même la douceur, la paix qui rayonne, la joie évangélique. De façon très explicite, il :n a fait un programme pour ses fils et ses disciples. Et il ne ~esse de le promouvoir dirais-je, par les pierres mêmes des églises qu'il a construites. Il est frappant de voir que les tituiaires des quatre églises qu'il fut amené à construire sont les signes les plus vivants de l'amour qui se fait douceur et service efficace : François de Sales, Jean l'évangéliste, Marie secours des chrétiens et le Coeur du Christ lui-même [28]. /43/

La spiritualité de Don Bosco, disions-nous, est dynamique. Elle est aussi optimiste, d'un optimisme qui s'inspire à la fois au meilleur humanisme et à l'évangile. Il aime la vie, il admire l'homme, il a confiance en ses ressources, il fait appel à ses puissances les plus intimes : la raison, la liberté, l'amour. Il est convaincu que nous sommes dans un monde désormais sauvé, que là où abonda le péché la grâce maintenant surabonde, et que toute chose concourt au bien de ceux qui aiment Dieu [29].

Mais une autre chose encore est à noter. Aux deux attitudes fondamentales que nous avons signalées, le zèle dans l'action et la douceur dans les manières, Don Bosco met une condition : la chasteté (chacun devant pratiquer celle qui convient à son état et à son âge). C'est un fait bien clair : Don Bosco a eu pour la « pureté » aussi bien de ses garçons que de ses collaborateurs une extraordinaire estime, et pour toute forme d'impureté ou de simple immodestie une vive répulsion. Au point que certains l'ont accusé d'étroitesse, de rigidité, voire de peur obsessionnelle. Mais la santé psychique de Don Bosco est plutôt robuste, et ce serait une erreur de vouloir juger à part, hors d'une visée d'ensemble.

Pour une part la chose s'explique par la mentalité alors traditionnelle. La théologie et l'ascétique de son temps et de son milieu faisaient de la pureté « la belle vertu », ou même « la vertu » par excellence, qui semblait définir la sainteté même. Don Bosco sur ce point n'est en rien plus original ni /44/ plus sévère qu'un saint Philippe Néri, un saint Alphonse, un curé d'Ars ; et il faut en outre tenir compte du fait qu'il a parlé surtout pour un public d'internat. Au moins quant à leurs insistances concrètes, ces divers saints réadapteraient aujourd'hui leur langage.

Mais il y a en Don Bosco des raisons plus spécifiques de son estime de la pureté. Il est éducateur de jeunes, et de jeunes particulièrement exposés au mal. Or il croit de toutes ses forces à la valeur libératrice de la chasteté : l'adolescent en a besoin pour conquérir sa liberté, pour croître spirituellement, pour trouver la joie profonde ; et son éducateur en a besoin plus encore pour la communiquer aux jeunes comme par irradiation, pour rester disponible au don de soi quotidien, pour pouvoir aimer avec tendresse sans péril ni pour lui-même ni pour le jeune. Etre chaste, c'est ni plus ni moins être capable d'aimer comme on doit aimer : sans recherche personnelle, sans particularismes ambigus, avec force, vérité et délicatesse. Rien d'étonnant donc que Don Bosco ait été vigilant et exigeant pour tout ce qui touche à la chasteté et à sa maturation. Chez lui, elle est l'envers et la condition de l'amour tendre et fort, et il sait être infiniment patient et ~timulant pour qui doit lutter contre sa propre faiblesse.

Et peut-être faut-il dire davantage encore, et noter que parmi les éducateurs eux-mêmes et les maîtres spirituels, Don Bosco irradie avec un éclat particulier la candeur virginale. Il faudrait de longues pages pour l'expliquer. Mais on ne peut manquer d'être frappé par un ensemble de faits de sa vie et de son enseignement : sa propre intégrité personnelle, extraordinairement lumineuse, la place prise par Marie immaculée (tant de 8 décembre décisifs), la sainteté d'un Dominique Savio, l'origine concrète des deux congrégations salésiennes (la Compagnie de l'Immaculée et les Filles de !*Immaculée), le rôle donné aux sacrements de la pénitence et de l'eucharistie. La pureté, avenante et simple, sans /45/ l'ombre d'affectation, est l'un des secrets de Don Bosco et de son oeuvre. Elle caractérise le style de vie de ses disciples. A un monde qui ne l'apprécie plus beaucoup et à qui l'expérience devrait apprendre qu'il n'y a pas d'amour vrai sans discipline sexuelle, ils sont peut-être chargés de rappeler sa valeur permanente, ses ressources de liberté, de joie et de fécondité.

 

L'humilité du serviteur

Mais au fond de l'âme de Do n Bosco et de son disciple, nous découvrons une attitude plus décisive encore, même si elle est moins apparente que le zèle réalisateur ou que la douceur conquérante : Don Bosco s'est tenu devant Dieu comme un humble serviteur. C'est là, probablement, son expérience spirituelle la plus profonde : la conscience vive de n'être qu'un instrument gratuitement choisi, clairement envoyé, immensément comblé, continuellement soutenu par la grâce divine et par l'aide de Marie, voué à ne jamais travailler pour lui-même, mais pour la seule gloire du Maître du royaume.

Devant la vie merveilleusement féconde d'un apôtre comme Don Bosco, on reste impressionné par l'activité fiévreuse de l'ouvrier et la réalité des résultats. Mais l'ouvrier, quant à lui, était plus attentif à sa Source cachée, à l'Auteur et Inspirateur de sa « mission », à Celui sans lequel il n'y aurait ni envoi ni apostolat véritable, ni fruits abondants. Nous l'avons noté plus haut, Don Bosco était un contemplateur secret, fasciné par la grandeur du dessein de salut de Dieu, et c'est de ce dessein qu'il se percevait un humble ouvrier obéissant. Toutes ses initiatives, il les a prises ayant acquis la certitude qu'elles étaient voulues de Dieu ; lorsque les signes lui faisaient défaut, il attendait. Nous pensons que le P. Stella a vu juste quand il écrit :« La persuasion d'être /46/ sous une emprise très particulière du divin domine la vie de Don Bosco, est à la racine de ses résolutions les plus audacieuses... La conviction d'être l'instrument du Seigneur pour une mission très précise fut en lui profonde et inébranlable... Dans tout (le miraculeux où il se trouvait impliqué) il reconnut une garantie d'en haut. Là s'enracinait en lui l'attitude religieuse caractéristique du Serviteur biblique, du prophète qui ne peut se soustraire aux volontés divines. Et cela non seulement par crainte révérentielle, mais aussi dans la persuasion de la grande bonté de Dieu Père pour ses fils » [30].

On a dit que, chez Don Bosco, le surnaturel était devenu naturel, quotidien. Entendons par là qu'il vivait dans le sentiment intense de Dieu activement présent à chaque instant de sa vie et à chacun de ses gestes, d'un Dieu qui lui faisait signe à travers l'évolution de l'histoire, les urgences du moment, les indications de ses propres ressources charismatiques. Ses dons de visionnaire et de thaumaturge engendraient chez lui tout autre chose que la complaisance en soimême : tantôt la crainte de trop lourdes responsabilités, tantôt l'audace et l'espérance pour l'avenir, toujours l'action de grâces et la recherche de la seule gloire de Dieu. Quand, surtout vers la fin de sa vie, il suppliait qu'on priât pour lui, afin que, sauveur des autres, il puisse lui-même sauver « sa pauvre âme »; il ne simulait pas une attitude « édifiante », il révélait sa conviction la plus profonde. Songeons qu'il est mort en demandant pardon à Dieu de ses péchés et que sa dernière parole a été celle d'un serviteur qui cherche seulement la volonté de son maître [31].

De cette humilité radicale de Don Bosco (parfois /47/ superficiellement jugé orgueilleux parce qu'il parlait beaucoup de ses oeuvres ou vendait à leur profit sa propre biographie), citons encore deux témoignages. A Varazze, vers la fin décembre 1871, relevant d'une maladie qui l'avait conduit au seuil de la mort, il confiait à son infirmier Enria : « Qui est Don Bosco ? C'est un pauvre fils de paysans, que la miséricorde de Dieu a élevé au sacerdoce sans aucun mérite de sa part. Mais remarque combien la bonté du Seigneur est grande : il s'est servi d'un simple prêtre pour faire des choses admirables en ce monde, et tout s'est fait et se fera dans l'avenir pour la plus grande gloire de Dieu et de son Eglise » [32]. Confidence émouvante,, car elle est comme un écho du Magnificat de la servante de Nazareth.

Sur l'un de ses manuscrits relatif à l'approbation récente des Constitutions salésiennes, vers 1875, nous lisons : « Dieu plein de bonté a souvent l'habitude de se servir des instruments les plus vils pour promouvoir sa gloire parmi les hommes, afin qu'à lui seul, et non à l'homme, en revienne l'honneur et qu'à lui seul les hommes soient tenus de rendre grâces des bienfaits reçus. C'est ainsi qu'a agi la main du Seigneur dans la fondation, la croissance et la propagation de la pieuse Société salésienne. Privé de moyens matériels, pauvre de moyens d'ordre moral et scientifique, le prêtre Giovanni Bosco appuyé sur l'aide de Dieu se sentit le courage d'affronter la perversité des temps et des difficultés innombrables et fort graves qui, à chaque instant, se présentaient, /48/ et il donna naissance à une oeuvre qui a pour but de venir en aide à la jeunesse en péril » [33].

En somme, Don Bosco a su maintenir son activité fébrile à son vrai niveau, surnaturel, sans céder aux tentations que nous appelons aujourd'hui l'activisme ou l'horizontalisme. Il n'est pas d'abord un grand pédagogue ni un grand philanthrope, il est un serviteur du Dieu Agapè. Il a vraiment cherché en tout les intérêts de Jésus Christ et non les siens. Il a été, comme Ignace de Loyola, un obsédé de la gloire de Dieu. N'oublions pas que sa devise « Donne-moi des âmes ! » est une prière adressée à Dieu et qu'elle signifie : « Donne-moi des âmes pour que je les conduise jusqu'à Toi ! », ainsi que le suggère fort bien l'oraison liturgique de sa fête au 31 janvier :« Allume en nous, Seigneur, la même flamme de charité qui nous pousse à sauver les âmes et à ne servir que Toi seul ». Il y a, en Don Bosco, partant du plus profond de son âme, un puissant élan théologal, à la fois filial et sacerdotal, un sens vigoureux de la valeur liturgique de l'apostolat. Lui appliquant ce que saint Paul dit de son propre apostolat auprès des païens, nous pourrions affirmer de lui qu'il fut « un officiant de Jésus-Christ auprès des jeunes, consacré au ministère de l'évangile de Dieu, afin que les jeunes deviennent une offrande qui, sanctifiée par l'Esprit Saint, soit agréable à Dieu » [34].

Mérite encore d'être- souligné le fait que Don Bosco a porté ce mystère de son union profonde à Dieu sous les de-/49/hors de la plus absolue simplicité. Il était ennemi de toute « démonstration » et de toute complication. Sur ce terrain de la piété aussi joue son sens du réalisme pratique. Dans les attitudes extérieures, dans les formules, dans le style des célébrations, il voulait que tout soit abordable, aisé, spontané, et si possible enrobé d'allégresse. Il insistait sur l'essentiel : la participation fréquente et fervente, mais toujours libre, aux sacrements de l'eucharistie et de la pénitence, et une dévotion filiale et forte à la Vierge Marie.

Pour Don Bosco et son disciple, le Dieu trois fois saint est vraiment l'Emmanuel, le Dieu-avec-nous, tout proche, et si simplement présent à notre vie la plus quotidienne que rien extérieurement n'en paraît bouleversé. Mais celui qui en fait l'expérience ou celui seulement qui sait observer s'aperçoit vite que tout est transformé par la foi vive : il y a dans l'âme une vibration nouvelle, dans le coeur une chaude allégresse, sur le visage une paix souriante, et dans l'action une vigueur généreuse qui révèlent la présence du Maître et Seigneur, lequel est aussi l'Ami et la Tendresse suprême. Rien ne rend mieux ce «climat » de la piété salésienne que le texte de la lettre aux Philippiens choisi comme lecture de la messe du 31 janvier :« Frères, réjouissez-vous dans le Seigneur en tout temps ; je le répète, réjouissez-vous. Que votre bonté soit reconnue par tous les hommes. Le Seigneur est proche. Ne soyez inquiets de rien, mais en toute occasion, par la prière et la supplication accompagnées d'action de grâces, faites connaître vos demandes à Dieu. Et la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, gardera vos coeurs et vos pensées en Jésus-Christ » (4, 4-7).

Quelqu'un dira peut-être que, dans cette spiritualité de l'action, de l'amabilité et de la présence sentie de Dieu, il ne semble pas y avoir beaucoup de place pour l'ascèse. Quel jugement superficiel ce serait là ! Il est vrai que la croix n'est jamais glorifiée pour elle-même et qu'elle hésite beaucoup à /50/ prendre la forme de pénitences afflictives, mais elle est partout présente, nécessairement incluse dans chacun des comportements majeurs requis du salésien. En vérité, trois formes de renoncement à soi-même lui sont continuellement imposées :

- le renoncement aux commodités, pour demeurer disponible au service du prochain (et en particulier le renoncement à « l'habitude » pour suivre les jeunes sur leurs routes toujours nouvelles) ;

- le renoncement à la préoccupation de soi, pour demeurer accueillant, attentif et aimable à quiconque se présente ;

- le renoncement à toute gloire personnelle, pour demeurer l'humble serviteur de Dieu et de son royaume.

Comme François de Sales, comme Thérèse de Lisieux, ~omme tous les saints qui se présentent en souriant et en portant des roses, Don Bosco se range parmi les maîtres spirituels les plus exigeants. Il exige autant que les autres maî:res, et il demande l'effort supplémentaire qui permet que :out soit accompli avec joie, avec ce type de joie qui est entré Jans le monde par le bois de la croix.

VI. L'esprit de cette anthologie

Tout ce que nous venons d'exposer aura mis en éviden_e, nous l'espérons, ce que nous affirmions au début : Don Bosco n'est pas un auteur spirituel, dont on pourrait étudier a pensée originale en des « oeuvres » patiemment élabo-°es ; mais il est un maître spirituel qui enseigne avant tout -ar sa vie, par son oeuvre, par les disciples qu'il a formés. Sa piritualité jaillit de l'expérience (la sienne et celle de ses pre-:.:ers fils) et de l'action réussie beaucoup plus que de longues /51/ réflexions mûries à la table de travail. Et c'est pourquoi elle est une spiritualité de vie active.

C'est là, évidemment, une limite. Mais elle comporte au moins un avantage. Nous n'étonnerons personne en disant que Don Bosco, pour être compris, doit être laissé en son contexte historique et local : il est un prêtre italien (plus précisément, piémontais) du XIXe siècle [35]. Sa vision théologique est celle qui a précédé et suivi immédiatement Vatican I. Sur bien des points, elle est étroite, et même faible, ni plus ni moins que chez l'immense majorité des auteurs et des saints de ce siècle. Nous trouvons aujourd'hui insuffisante la façon dont il présente-les mystères du Christ et de l'Eglise, du péché et de la grâce, des sacrements et des fins dernières ; et ses consignes détaillées de vie chrétienne nous apparaissent trop marquées par le moralisme ambiant.

Mais c'est ici qu'il faut se souvenir que Don Bosco est plus maître qu'auteur. Dans ses écrits de caractère doctrinal, il reprend les schémas et les formules de son siècle. Tandis que dans les écrits de caractère existentiel (ses Mémoires, ses lettres, les biographies de ses jeunes), il prend sa liberté, il est lui-même, et il invente, riche d'intuitions valables pour l'avenir. C'est un fait : il y a plus d'une fois une sorte de distance entre les principes des écrits théoriques et leur application concrète dans les écrits pratiques, plus souples, plus adhérents à la vie [36]. On gagnera toujours à donner grande importance aux écrits de Don Bosco qui nous le montrent en train de vivre et d'agir. /52/

Notre choix, nous l'avons dit, s'est orienté de préférence %ers ce type d'écrits. Voulant faire ici non pas oeuvre érudite, mais oeuvre pastorale (certes sur une base sérieusement historique), nous avons délibérément « choisi » ce qui nous a paru plus capable de nourrir aujourd'hui la vie spirituelle je qui désire s'inspirer de Don Bosco, qu'il soit láic, prêtre `u religieux. Le lecteur voudra donc nous excuser de ne présenter ici ni un portrait intégral de Don Bosco, ni un choix synthétique équilibré de toutes ses oeuvres [37], ni quelques xuvres complètes, mais des « morceaux choisis ».

Nous avons également renoncé à esquisser une sorte ~*histoire de la pensée spirituelle de Don Bosco, une généti.:ue de sa conscience religieuse. D'abord parce que les tra. aux existants à ce jour ne nous permettent guère de le faire. ~nsuite parce que, s'il y a eu certes évolution, il ne nous ,emble pas qu'elle se soit accomplie par à-coups, mais plus par lent élargissement. Don Bosco a fixé très tôt ses grands principes et ses perspectives : il les a enrichis et élargis au fil de ses expériences, mais sans jamais devoir revenir en arrière ni se corriger sur des points importants. Don Bosco est un saint de type linéaire [38]. C'est pourquoi suivre l’orrdre chronologique de ses écrits ne nous a pas paru décisif.

Nous l'avons cependant respecté, mais à l'intérieur de grandes sections, déterminées par les principaux types de destinataires de ses écrits : les jeunes, les adultes (et en particulier les chrétiens activement engagés dans des oeuvres de miséricorde ou d'apostolat, ses Coopérateurs par exemple), /53/ les religieux salésiens et sceurs salésiennes. L'esprit réaliste qui caractérise la doctrine spirituelle de Don Bosco requérait que nous accordions, comme lui-même, plus d'attention aux personnes concrètes qu'aux thèmes doctrinaux. Nous sommes d'ailleurs persuadés que le lecteur pourra trouver son bien dans toutes les sections : la spiritualité de Don Bosco est simple et forte, au point de pouvoir s'adapter sans efforts extraordinaires aux diverses catégories de chrétiens. L'enseignement spirituel fondamental est le même pour tous, et il tend à faire des jeunes et des adultes, des simples baptisés et des baptisés consacrés, des hommes et des femmes, autant de serviteurs et de servantes de Dieu décidément engagés dans le service des autres. A tous il dit comme saint Paul : « Je vous l'ai toujours montré, c'est en peinant de la sorte qu'il faut venir en aide aux faibles et se souvenir de ces mots que le Seigneur Jésus lui-même a prononcés : Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir » [39].

Joseph Aubry
Rome, 31 janvier 1975
fête de saint Jean Bosco

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