Dom Bosco Recursos

M.O. III- L'apôtre de Valdocco - F.Desramaut

SPIRITUALITÉ SALÉSIENNE


III. L'apôtre du Valdocco (1853-1858)

Chapitre IX.

Les premiers pas des Letture cattoliche

La maison de l'Oratoire en 1853

Mgr Luigi Moreno à l'origine d'une publication populaire catholique

Un projet de «bibliothèque» religieuse populaire

L'activité vaudoise à Turin en 1852

Le «programme» des Letture cattoliche

L'Introduction aux Letture cattoliche

Le titre et les modèles de la nouvelle publication

Le Catholique instruit dans sa religion (1853)

L'apologétique catholique au milieu du XIXème siècle

L'apologétique de don Bosco dans le Cattolico istruito

Réflexions sur un dessein apologétique

L'antiprotestantisme de don Bosco en 1853

La diffusion des Letture cattoliche

La direction des Letture cattoliche

La légende et l'histoire des origines du Galantuomo

Notes


Chapitre X.

L' année du choléra (1854)

Une maison plus spacieuse

Un embryon de société apostolique

La nouvelle édition du Luigi Comollo

Les soucis d'un directeur d'oeuvre sociale

Le reprise de la polémique antivaudoise

La réaction vaudoise en 1854

Les attentats de 1854

Le choléra au milieu du siècle

Le choléra à Turin en août-septembre 1854

Les remèdes au choléra selon don Bosco

L'Oratoire au service des cholériques

Le Galantuomo pour l'année 1855

Les relations de don Bosco avec Luigi De Sanctis

Notes


Chapitre XI.

La structuration de la maison de l'oratoire

Les spoliations de frati et de monache dans les Etats sardes

Le projet de loi des couvents (28 novembre 1854)

«Funérailles à la cour!»

Les débats sur la loi des couvents

La loi Rattazzi (29 mai 1855)

Don Vittorio Alasonatti, préfet de la «maison annexe»

L'élaboration du règlement de la «maison annexe»

Le règlement du milieu des années cinquante

Le conduite des garçons de la maison

Les premiers ateliers du Valdocco

Les associations de jeunes de la maison de l'Oratoire

Les constructions de 1856

Jours de fête

Une «maison annexe» bien structurée

Notes


Chapitre XII.

Un historien populaire

La publication de la Storia d'Italia

Les matériaux de la Storia d'Italia

La confection de l'ouvrage

L'idéologie de la Storia d'Italia

Affirmation très hasardée du reste!

La mort de Margherita Bosco (25 novembre 1856)

A l'origine des Vite dei Papi

Les premières Vite dei Papi (1857-1858)

Notes


Chapitre XIII.

Le voyage à Rome de 1858

La bruyante loterie de 1857

Urbano Rattazzi et don Bosco

Préparatifs de voyage. Le clerc Michele Rua

Deux mois à Rome

Les recontres avec Pie IX

Un Mese di Maggio de genre particulier

L'enseignement du Mese di Maggio

Un Vade-mecum du chrétien

Don Bosco médiateur entre Cavour et le Saint-Siège

Notes


III. L’apôtre du Valdocco   (1853-1858)

Chapitre IX.

Les premiers pas des Letture cattoliche

La maison de l'Oratoire en 1853

Dans le Turin du début de 1853 entre le faubourg San Donato côté ouest et le faubourg Borgo Dora côté est, la zone de l'oratoire S. Fran­çois de Sales prenait les formes indécises d'une campagne menacée par la proximité de la ville: habitats rustiques entourés de murs, quelques maisons neuves, des jardins potagers, des prés incultes traversés par des troupeaux.[1] Le citadin découvrait ce paysage quand, après avoir longé le manicomio et traversé le Rondò, il parvenait via Cottolengo à l'entrée du chemin de la Giardiniera. Des mûriers bordaient encore cette route agreste. A main droite, il apercevait une propriété Fílippi: un terrain, quelques appentis et un immeuble sans grâce auquel menait une allée privée; et, à main gauche, un vaste champ avec de ci de là des arbres épars. Le territoire de don Bosco, protégé par un petit mur; faisait suite à la propriété Filippi. Trois bâtiments très dissem­blables constituaient l'oratoire S. François de Sales: au centre une maison à balcon, à sa gauche une église toute neuve et, à sa droite, un immeuble en construction formant angle droit. Un jardin potager et une cour de récréation les précédaient. L'immeuble en construction avait piètre mine. Les voisins savaient que ses deux étages s'étaient subitement écroulés en décembre précédent. Si, après le portail de l'église ouvert sur la rue, le curieux progressait de quelques pas sur la via della Giardiniera, il découvrait à sa droite un immeuble aussi grand que la maison Pinardi au centre de l'Oratoire. Comme l'histoire de la période précédente nous l'apprend, cet immeuble, pourtant pro­priété d'une dame estimable, la veuve Bellezza, avait, depuis quelque six ans, créé beaucoup de soucis à don Bosco. Des locataires de plus ou moins bonne compagnie l'occupaient; et il comportait à son rez-de­chaussée un cabaret dit de la Giardiniera, qui faisait trop parler de lui. /348/ Au début de 1853, don Bosco espérait être bientôt libéré de ce voisi­nage importun. De fait, le 1er octobre de cette année, il aura persuadé la propriétaire de supprimer le cabaret et il aura loué lui-même tout son immeuble pour trois ans, quitte à le sous-louer à son tour à des gens de sa convenance. Terminons notre description. Vers le nord, au-delà des propriétés Filippi, Bosco et Bellezza coulait un petit canal d'irrigation et s'étendaient des prés où paissaient des troupeaux de moutons et quelques bovins. Un fermier fournissait à don Bosco des rigottes et des fourmes pour ses garçons.[2]

L'accident du 2 décembre empêchait don Bosco d'utiliser ses nou­veaux locaux comme il l'avait envisagé et l'obligeait à maintenir des solutions provisoires. L'ancien hangar-chapelle de la maison Pinardi était converti en dortoir. Et la nouvelle église recevait une double des­tination: elle servait au culte lors des messes matinales et des offices des dimanches et des fêtes, et à la scolarisation pour les classes élé­mentaires et les cours du soir pendant le reste des jours ordinaires.[3] Don Bosco devrait encore attendre plusieurs mois avant de prendre possession de la chambre qui lui était destinée au deuxième étage de la nouvelle bâtisse dans sa partie parallèle à l'église S. François de Sales. Les premiers fascicules des Letture cattoliche furent donc mis au point dans le bâtiment primitif.

Mgr Luigi Moreno à l'origine d'une publication populaire catholique

Tout au long de l'année 1852, Mgr Luigi Moreno, évêque d'Ivrea, n'avait cessé d'encourager don Bosco à rédiger le programme et le cahier d'introduction d'une revue destinée à prendre ce titre de Let­ture cattoliche.

Deux grands évêques piémontais ont exercé une influence ambiguë sur la carrière de notre don Bosco. Comme Mgr Gastaldi, après une longue période de confiance et d'amitié, Mgr Moreno tint don Bosco systématiquement à distance jusqu'à l'heure de sa mort inclusive­ment.[4] Né le 24 juillet 1800, Luigi Moreno n'avait que trente-huit ans quand Grégoire XVI l'avait nommé au siège d'Ivrea. Au milieu du dix­neuvième siècle, Ivrea était une petite ville piémontaise d'environ dix mille habitants, à quelque soixante kilomètres au nord-est de Turin. Mais elle s'enorgueillissait d'une histoire très ancienne (Cicé­ron connaissait déjà Eporedia) et parfois tumultueuse, dans laquelle /349/ ses évêques, au moyen âge, jouèrent souvent un rôle de premier plan. Mgr Moreno, avec son âme patricienne, secrète et dominatrice, était leur digne successeur. «Il était toujours égal à lui-même, toujours maî­tre de soi et de ses mouvements, de ses regards, de ses propos et même de ses sourires, dira de lui en 1878 un chanoine qui l'avait longtemps côtoyé. Il était surtout lent à s'exprimer et d'une circonspection telle qu'on ne put jamais relever sur ses lèvres une phrase un peu moins que prudente. Réceptacle de tant de secrets et de tant de confidences, il ne compromit jamais personne. Tout en lui était réglé, noble et seigneu­rial, fin et délicat: les sentiments, les idées, les jugements, à l'image des traits et des formes mêmes de son agréable physionomie.» Deux portraits, l'un du début, l'autre de la fin de son épiscopat, nous lais­sent en effet soupçonner avec quelle parcimonie il économisait ses sourires.[5] «Partout, il annonçait en lui l'évêque, partout il gardait son rang, continuait notre témoin. La distance qui le séparait à tous égards de la majeure partie des gens qui se présentaient à lui l'obligeait à se faire violence pour aller vers eux; pourtant il s'en approchait...»[6]Car cet évêque altier était un homme d'action. Il croyait à la force de la presse. En 1848, il avait eu l'initiative de la fondation d'un journal catholique, dont le titre L'Armonia della religione con la civiltà (L'har­monie de la religion avec la vie civile) présageait un programme ambi­tieux. Mgr Moreno semblait avoir épousé l'esprit de 1848 qui croyait à un renouveau social à la veille de la révolution industrielle. L'Armo­nia insistait sur la participation des catholiques à la vie politique du pays. Toutefois l'évêque Moreno n'avait rien d'un révolutionnaire. Les exaltations républicaines en vogue lui paraissaient aussi méprisa­bles que dangereuses. L'Etat se devait de protéger l'Eglise et de favo­riser son action sur la société. En d'autres termes, l'évêque Moreno était foncièrement clérical. Placé dans la situation de Mgr Fransoni à Turin en 1849 et 1850, il eût peut-être réagi avec la même intransi­geance.

Mgr Moreno avait joué un rôle prépondérant dans la réunion des évêques de la province ecclésiastique de Turin à Villanovetta (25­-29 juillet 1849). Les évêques avaient entre autres mesures décidé de créer un comité de surveillance et de promotion de la presse. Mgr Ghi­lardi de Mondovì et Mgr Moreno d'Ivrea en avaient reçu la charge.[7] Leonardo Murialdo, qui avait assisté aux assises de Villanovetta, racontait à un ami: «En ont été chargés (du comité) Mgr Moreno évê­que d'Ivrea, et Mgr Ghilardi, évêque de Mondovì, qui ont aussi reçu la tâche de préparer une liste de maximes et d'erreurs contre les vérités /350/ de la foi, la morale, l'Eglise, le pape, le clergé, répandues par les gazet­tes, pour ensuite les combattre en un style simple et facile dans des journaux, des écrits catholiques et des opuscules apologétiques qui seraient distribués gratuitement aux populations. »[8] L'assemblée de Villanovetta avait vraisemblablement entériné un projet en cours d'exécution. Car, un mois après sa clôture, le 1er septembre 1849, la première livraison de la Collezione di buoni libri a favore della religione cattolica (Collection de bons livres pour la religion catholique) sortait déjà à Turin de l'imprimerie des héritiers Botta avec la bénédiction de l'épiscopat régional. C'était un opuscule anonyme de 144 pages petit format intitulé: Avvertenze di religione ai cattolici d'Italia. La religione dimostrata all'intelligenza di tutti (Avis aux catholiques d'Italie en matière de religion, exposé de la religion adapté à l'intelligence de tous). En finale, une formule d'approbation du vicaire général de Tu­rin Filippo Ravina, datée du 31 août 1849, annonçait que les évêques de la province ecclésiastique de Turin réunis en «concile» avaient jugé cette collezione de bons livres «extrêmement opportune pour maintenir pur et vivant au coeur des fidèles l'esprit de religion et de piété chrétienne. »[9] Un deuxième fascicule, de longueur identi­que, tombait le 15 septembre: «Réflexions morales sur la religion et l'Eglise catholique avec quelques homélies de Mgr A. Turchi, évêque de Parme. » Et un troisième suivait le 1er octobre: «Instruction pasto­rale sur l'excellence de la religion, par le cardinal César Guillaume de La Luzerne, évêque de Langres. » De quinzaine en quinzaine, vingt­quatre livraisons totalisant de trois mille cinq cents à trois mille six cents pages devaient sortir au bout de douze mois. Elles étaient ven­dues au prix de six francs l'année. A la fin de 1852, les presses des héritiers Botta continuaient de publier les petits volumes de la Colle­zione di buoni libri.

Les évêques piémontais la recommandaient. Ils exhortaient leurs clergés à répandre ces bonnes lectures parmi les fidèles, surtout parmi les jeunes.[10] Mais étaient-elles assimilables par la population? Cette littérature distinguée de démonstrations apologétiques, d'homélies et de mandements épiscopaux ne pouvait intéresser les paysans des cam­pagnes et les artisans des villes. Contrairement aux voeux de l'assem­blée de Villanovetta, leur style était rien moins que simple et facile. La vulgarité des feuilles anticléricales, qui fleurissaient dans le pays depuis les événements de 1848, leur parlait avec une bien meilleure éloquence. Pietro Stella a épinglé trois livraisons de 1849-1850. Dans la livraison 2 (15 septembre 1849), les trois homélies de l'évêque /351/ de Parme, Mgr Turchi, prêchaient le respect dû à l'Eglise catholique, à ses biens temporels et, de manière générale, aux autorités. Les livrai­sons 9 et 10 des 1er et 15 janvier 1850: «De la paix entre l'Eglise et les Etats, par Mgr Clément Auguste Droste, baron de Vischering, archevêque de Cologne, traduit de l'allemand» reproduisaient une longue lettre de ce savant archevêque. Il y dissertait sur les droits assurément justifiés de l'Eglise de son pays sur les écoles, depuis l'enseignement élémentaire jusqu'à l'université; il invoquait le ius cavendi et le ius tuitionis, toutes notions et préoccupations parfaite­ment étrangères aux soucis quotidiens d'un peuple piémontais qui ne pouvait y comprendre goutte. La Collezione di buoni libri, parce qu'elle ne touchait pas le peuple chrétien, ne satisfaisait pas Mgr Mo­reno. A son jugement, une revue catholique authentiquement popu­laire s'imposait plus que jamais.

Un projet de «bibliothèque» religieuse populaire

Au commencement de 1852, l'évêque d'Ivrea et don Bosco avaient constaté la convergence de leurs préoccupations pastorales.

Depuis 1850 comme nous savons, don Bosco menait l'offensive contre les vaudois avec son petit fascicule d'Avvisi ai cattolici sous­titrés: «La Chiesa cattolica-apostolica-romana è la sola vera Chiesa di Gesù Cristo» (L'Eglise catholique, apostolique et romaine est la seule véritable Eglise de Jésus Christ),[11] qu'il prétendra avoir distribué à deux cent mille exemplaires dans la population.[12] Il y combattait «en un style simple et facile» les erreurs sur le pape et l'Eglise diffusées par leurs soins. Ce n'était toutefois pour lui qu'un préambule à une oeuvre de plus grande envergure qu'il mit au point durant les deux années suivantes. En 1852 il cherchait à publier la série apologétique qu'il dénommera: Il cattolico istruito (Le catholique instruit). Depuis Lyon l'archevêque Fransoni ne lui ménageait pas ses encouragements. Mais, sur place, peut-être parce qu'un récent assassinat le faisait réflé­chir, le vicaire général Zappata refusait de signer la revision ecclésias­tique de l'ouvrage. «Vous défiez l'ennemi et l'attaquez de front, lui aurait-il observé; et moi je préfère battre en retraite en temps utile. » Consultés, des évêques piémontais (Vercelli, Biella, Casale) se mon­traient aussi réticents. Don Bosco se serait alors retourné vers son archevêque exilé. Il en aurait reçu une réponse accompagnée d'une lettre à remettre à l'évêque d'Ivrea. Mgr Fransoni priait ce prélat de veiller à la revision de la publication envisagée et de la couvrir de son /352/ autorité. Mgr Moreno accepta et, nous apprend don Bosco, délégua pour la revision son vicaire général Pinoli.[13] L'affaire était bien nouée. Mgr Moreno avait trouvé l'homme capable de publier ce que lui-même et don Bosco appelèrent initialement une biblioteca popu­laire au service de l'Eglise.[14]

En janvier 1852, la forme, le contenu, la périodicité, le coût et l'époque du lancement de la nouvelle publication étaient déjà fixés. L'évêque annonçait au Saint-Siège dans sa relation triennale datée du 22 janvier 1852: «Parce que les publications éditées dans la Collection des bons livres pour la défense de la religion catholique, comme je le disais, ne se sont pas trouvées adaptées à la compréhension du peuple, c'est-à-dire des ouvriers et des agriculteurs, j'ai envisagé une autre publication, qui commencera en janvier prochain et qui sera compo­sée de petits dialogues, écrits en une langue simple et directe et ne traitant que de choses se rapportant à la doctrine catholique et aux moeurs chrétiennes. Chaque mois un fascicule sera publié à Turin, et l'abonnement annuel ne dépassera pas deux lires. »[15]

La publication «adaptée à la compréhension populaire» de Mgr Mo­reno prendrait donc les traits des Avvisi ai cattolici de don Bosco. L'initiative, certainement commune, venait du prêtre plutôt que de l'évêque. D'après la première lettre conservée de la correspondance entre don Bosco et Mgr Moreno, le «programme» de la publication avait été formulé au Valdocco; et la biblioteca projetée serait une oeu­vre «nôtre» du prêtre et de l'évêque. Le 10  juin 1852, le «programme» avait déjà été soumis par don Bosco à Mgr Moreno, celui-ci y avait apporté les modifications que sa «sagesse» lui inspirait, le secrétaire et cérémoniaire de l'évêque, Tommaso Gallenga, avait transmis ces modifications à Turin et, ce jour-là, don Bosco se disposait à expédier à Ivrea une reprise des Avvisi ai cattolici destinée à servir d'introduc­tion à la revue.[16] Deux jours passaient, Mgr Moreno assurait don Bo­sco de sa grande satisfaction. La «petite bibliothèque» était en bon­ne voie, son succès serait certain.[17] Un mois après, durant la deu­xième quinzaine de juillet, don Bosco correspondait à nouveau avec l'évêque sur la biblioteca.[18] Après quelques nouvelles sur son église récemment inaugurée, il lui apprenait qu'il envisageait à son tour des variazioni au «programme». L'évêque le remercia le 4 août. II s'était très volontiers occupé du manuscrit des Avvisi ai cattolici et le rendait assorti d'une «feuille de variantes et de petits ajouts». Gentiment il remarquait: «Du reste je n'y attache pas d'importance, et vous pourrez en faire usage à votre idée. » La question de la future revue le /353/ préoccupait vivement: «J'aimerai beaucoup connaître les variantes que vous avez envisagées au programme des livrets à imprimer et à publier chaque mois. Cette entreprise m'intéresse fort et même très fort, et je vous prie de vous en occuper avec la plus grande sollicitude possible. » Son financement ne poserait pas de problèmes majeurs, car il avait déjà obtenu «l'adhésion de personnes zélées», dont l'une lui avait même remis une sorte de chèque en blanc pour l'aider à couvrir les frais.[19] Douze jours après, il revenait sur la publication: «Le be­soin s'en fait sentir toujours davantage, mettons-nous y donc à la petite bibliothèque. Par retour de courrier ayez l'obligeance de me communiquer les modifications que vous me disiez pouvoir être apportées au programme. »[20] Don Bosco promit alors de tout éclaircir en personne à Ivrea.[21] Mais des soucis particuliers semblent avoir retardé son déplacement. Le 20 août, les imprimeurs de l'Amico della Gioventù le sommèrent de payer le solde de cette publication dispa­rue.[22] Et, au début de septembre, il se rendait à Giaveno pour une retraite avec des jeunes.[23] Si bien que, le 4 septembre, l'évêque, inquiet de voir se rapprocher l'échéance fixée par lui pour le lance­ment de la biblioteca, lui adressait un billet aux premières lignes plutôt fraîches, que rachetait toutefois la proposition d'une prédication à Ivrea. Mgr Moreno s'impatientait.[24]

L'affaire de la biblioteca de Mgr Moreno ne reçut qu'au terme de l'année une solution satisfaisante pour l'évêque. Le 13 décembre, il annonçait à don Bosco que «tout allait être prêt pour commencer la publication périodique que vous savez». Mais son correspondant devait encore, aidé par le théologien Valinotti (qui appartenait à son clergé d'Ivrea), compléter son «programme» et le lui envoyer sans tar­der pour son impression et sa diffusion. Une tierce personne (outre don Bosco et don Valinotti) ecclésiastique ou laïque, lui paraissait nécessaire à la direction de la revue. Don Bosco, supposait-il, avait terminé son «travail d'amplification des Avvisi ai cattolici»; il avait aus­si «parlé aux personnages avec lesquels il désirait conférer, en sorte qu'à la date (celle du lancement) personne ne lézardera plus dans sa campagne. » La propagande protestante vieppiù ardimentosa (de plus en plus audacieuse) l'inquiétait. Et le but de la collection apparaissait sous sa plume '«Faisons de notre côté une propagande catholique. »[25]

L'activité vaudoise à Turin en 1852

En effet les ministres vaudois se dépensaient efficacement à Turin depuis l'arrivée dans la ville de Giovan Pietro Meille à la fin de /354/ l'automne 1850.[26] Cet homme actif et intelligent avait organisé une prédication italienne, alors que les vaudois prêchaient traditionnelle­ment en français. Son geste avait aussitôt contribué au développe­ment d'une «congrégation» italienne dans la cité. Le 29 octobre 1851 la première pierre du temple vaudois de Turin était posée. Simultané­ment, Meille fondait un hebdomadaire religieux dit La Buona Novella, destiné à l'évangélisation des milieux libéraux piémontais manifes­tant quelque intérêt pour les problèmes spirituels. Le premier numéro de La Buona Novella parut en novembre 1851. Il décrivait la cérémo­nie du 29 octobre en la présence des ministres (ambassadeurs) d'Angleterre et de Prusse, du chargé d'affaires des Etats-Unis et du consul de la Confédération helvétique. A l'évidence, les nations pro­testantes (et riches) patronnaient le temple de Turin.

Grande avait été l'émotion des Piémontais devant la spectaculaire percée vaudoise. Pour les évêques, un Etat catholique qui acceptait dans sa capitale l'érection d'un temple de dissidents et la diffusion de leur revue amorçait son apostasie. La droite du Sénat s'enflamma. Lors d'une séance, le maréchal Dalla Torre, le sénateur Castagnetto et le comte de Collegno soutinrent que la construction du temple vau­dois violait le premier article de la constitution (Statuto) des Etats sar­des. En décembre 1851, les évêques demandèrent au roi de faire arrê­ter les travaux d'un temple «qui résonnera de blasphèmes contre le plus auguste mystère de notre foi» et réclamèrent l'interdiction d'«un journal qui insulte nos croyances». Au bout de quelques numéros, La Buona Novella fut interdite aux catholiques le 22 janvier 1852. Etait excommunié quiconque imprimait, détenait ou vendait l'hebdoma­daire. Grâce en particulier à la détermination de Camille de Cavour, partisan de la liberté des cultes et de la presse dans le pays, le gouver­nement piémontais ne céda ni sur le temple ni sur le journal. Le 27 juin 1852, le nouveau temple entrait déjà en service. Mais, en juillet, le pasteur Amedeo Bert devait aussi soutenir un procès pour offense à la religion de l'Etat. La réaction catholique ne désarmait pas.

Pareil climat ne pouvait qu'attiser la polémique religieuse. L'édito­rial du premier numéro de La Buona Novella avait affirmé que ce jour­nal éviterait la controverse et ne répondrait pas à ses adversaires à moins d'y être contraint par la violence des attaques. Il entendait con­sacrer ses forces et ses colonnes à l'enseignement évangélique et à l'apologétique. Mais aussitôt provoqué par la presse catholique, Il Cattolico de Gênes en tête, il dut se défendre. Au cours de sa première année, les articles polémiques occupèrent une surface grandissante /355/ dans La Buona Novella au détriment de l'enseignement proprement dit sur la Bible, les sacrements et la foi. Simultanément la controverse pénétrait la prédication. Les appels à la conversion et l'instruction morale des fidèles diminuèrent d'autant dans les prêches des pasteurs. L'Eglise catholique déjà acculée à se défendre contre les radicaux qui la taxaient d'antinationalisme politique, de conservatisme social ancré dans la préservation de ses privilèges médiévaux et d'obscuran­tisme culturel désuet et irrationnel, devait aussi entendre les vaudois protestants lui jeter à la figure ses fautes passées publiquement et sans pitié: les persécutions et les massacres dans les Vallées, la nuit de la Saint Barthélemy en France, les bûchers de la Piazza Castello à Turin, ceux d'ailleurs en Italie et à travers l'Europe, ainsi que toute l'oeuvre de l'Inquisition. Il n'y avait probablement pas deux cents personnes aux prêches du temple de Torre Pellice. Mais, en 1852, l'Eglise de Turin était épouvantée à l'idée que le loup circulait à l'aise dans sa bergerie. Elle devait, par tous les moyens, mettre le holà avant le carnage.

Le «programme» des Letture cattoliche

Rédigé dans cette bataille, le feuillet du programme de la revue du tandem Moreno-Don Bosco, plusieurs fois remanié au long de l'an­née 1852, parut vers le 20 janvier 1853.[27] Mais, quoi qu'on en ait dit, nous ignorons sa teneur.[28] Toutefois, les trois premiers articles du prospectus ou formulaire d'abonnement dont l'Armonia reprit la substance le 8 février et qui concordaient tout à fait avec les principa­les requêtes de Mgr Moreno dans son rapport au Saint-Siège de jan­vier 1852, paraissent en avoir exprimé les données fondamentales sur la forme, l'objet, la longueur, la périodicité et le coût de la revue. « 1. Les livres que l'on se propose de diffuser seront de style simple, de langue populaire; leur contenu portera exclusivement sur les choses de la religion catholique. - 2. Chaque mois, sortira un fascicule de 108 pages, dont le papier, les caractères et le format seront semblables au présent petit volume [celui des Avvisi ai cattolici servant d'intro­duction à la collection]. - 3. Le prix de l'abonnement est de 90 centi­mes par semestre, à payer d'avance, ce qui constitue la faible somme de L. 1,80 [l'année]. »[29] Le public directement concerné d'artisans et de ruraux recevrait ainsi une publication bon marché, écrite dans un «style simple», nourrie d'expressions populaires et de contenu pro­prement religieux, donc volontairement étranger aux débats poli-/356/ tiques. Son format minuscule, qui était celui des Avvisi ai cattolici de 1850, en ferait une collection tascabile (de poche), pour repren­dre un adjectif de don Bosco. Avec ses cent huit pages mensuelles et ses douze cents pages dans l'année, ce serait pourtant une revue subs­tantielle.

L'Introduction aux Letture cattoliche

Le numéro zéro[30] diffusé au début de février 1853 n'annonçait vraiment les Letture que par ses pages de couverture. On lisait sur la première le titre général: «Introduzione alle Letture cattoliche. Avvisi ai Cattolici» (Introduction aux Letture cattoliche. Avis aux Catholiques); et, sur la quatrième: «Piano dell'Associazione alle Let­ture cattoliche» (Plan de l'abonnement aux Letture cattoliche), en tête d'une sorte de prospectus d'abonnement. Le texte même du petit fas­cicule n'était que la refonte amendée et plus ou moins développée de la brochure Avvisi ai cattolici de 1850. Sa préface Al cattolico lettore (Au lecteur catholique), signée: Sac. Bosco Giovanni (non plus Gioanni, comme en 1850), sans un traître mot sur la nouvelle revue, ne répé­tait que la mise en garde aux populations catholiques contre les méchants qui tentaient de les séparer du pape et ainsi de la seule véri­table Eglise de jésus Christ. Les paragraphes de 1850 avaient perdu un peu de leur simplicité, cependant que des imprécisions ou des inexactitudes avaient disparu. La vraie «religion», dont l'auteur exposait les «fondements», n'était plus «le culte dû à Dieu selon le mode voulu par lui»; mais à travers une interprétation au reste contes­table, «une vertu, c'est-à-dire une série de bonnes actions, par laquelle l'homme rend à Dieu l'hommage et l'honneur qui lui sont dus. »[31] Les quatre caractères de la «divinité» de la véritable Eglise, que l'édition primitive avait seulement énumérés,[32] étaient définis avec soin dans la nouvelle.[33] La catholicité de l'Eglise romaine faisait l'objet d'un développement inconnu.[34] Une question sur la nécessité de salut du baptême [35] avait - heureusement - disparu. [36] En revanche, le pro­blème difficile: «Qu'est-ce que l'Eglise catholique présente de singu­lier dans son rapport avec les sociétés hérétiques?», ignoré en 1850, était posé et «résolu» dans l'édition de 1853 à l'aide de l'Histoire du jacobinisme de l'abbé de Barruel et des Miscellanea des philosophes publiés à Paris en 1808, l'un et l'autre ouvrages dûment référencés.[37] L'Introduction versait ainsi dans l'un des défauts de la Collezione di buoni libri, dont Mgr Moreno voulait débarrasser les Letture cattoli-/357/ che. En contrepartie; un nouveau paragraphe certainement rédigé par don Bosco: «Trois consignes particulières à la jeunesse»,[38] avait la bonhomie des exhortations du Giovane provveduto. Tout compte fait, les théologiens d'Ivrea n'avaient pas trop malmené la petite construc­tion apologétique de 1850.

Le titre et les modèles de la nouvelle publication

La nouvelle publication était destinée à prendre grande impor­tance dans la vie de don Bosco, au moins jusqu'en 1870.[39] Nous aimerions donc pouvoir expliquer le choix de son titre et déterminer le ou les modèles de ses livrets. La formule Letture cattoliche, que rien ne semblait annoncer en 1852, est brusquement apparue au début de 1853.[40] C'était une nouveauté, car il n'y avait pas encore de Lectu­res catholiques dans l'Italie de ce temps. Relevons que l'homme politi­que Lorenzo Valerio (1810-1865), turinois de naissance, avait fondé en 1836 un petit hebdomadaire intitulé Letture popolari, auquel de bons esprits avaient aussitôt collaboré. Cet hebdomadaire ayant été interdit par le gouvernement sarde en 1841 , Valerio l'avait bientôt fait renaître sous le titre de Letture di famiglia. Mais un nouveau décret l'avait achevé le 27 mai 1847. Le souvenir des Letture de Valerio per­sistait assurément à Turin au début des années cinquante. Mgr Mo­reno et don Bosco visaient le même public que Lorenzo Valerio dans ses Lectures populaires ou ses Lectures familiales. Dans le titre de la nouvelle revue, le choix du substantif fut, consciemment ou non, au moins guidé par les titres de Valerio. La différence résidait dans l'orientation religieuse signifiée par l'adjectif. Une publication fran­çaise contemporaine d'inspiration voisine et connue de don Bosco pouvait aussi le faire pencher pour Letture. Elle émanait de la Société de S. Vincent de Paul qui, bien que récente à Turin (1850), y était bien implantée en 1853.[41] Les liens directs ou indirects (par le comte Cays, élu président de la conférence locale en 1853) de don Bosco avec la Société étaient étroits. Le système des conférences étant très centralisé et les relations entre Paris et Turin fréquentes, les nouvelles du Bulletin de la Société de Saint Vincent de Paul ne manquaient pas d'arriver au Valdocco. Or ce Bulletin avait annoncé en 1851 la fonda­tion et les premiers pas d'une revue réclamée par les conférences, à laquelle la direction parisienne avait bientôt donné le titre de Petites lectures. Les débats autour de sa naissance témoignaient d'une parenté de préoccupations apostoliques entre Paris et Turin. Les con-/358/ frères se plaignaient de n'avoir pas de «bonnes lectures» à opposer aux «mauvaises» et souhaitaient un périodique capable «d'instruire sans ennuyer, d'arriver à tous sans fatiguer la bourse de personne, et de faire pénétrer chez les plus pauvres, chez les plus ignorants, des conseils de conduite, des idées chrétiennes sous une forme éminem­ment simple et familière. »[42] Le 10 mars 1851, le président Baudon en avait tracé le programme. Ce serait une revue in-12 de quelques pages au prix infime de 10 centimes par an. Le titre Petites lectures avait été arrêté le 24 mars suivant. Composées à l'origine sous la présidence de Gaston de Ségur, personnage que nous allons retrouver bientôt, ces Petites lectures avaient commencé de paraître en mai 1851. Et l'idée s'était avérée excellente. Le 1er décembre qui suivit, le président apprenait aux confrères que le tirage s'élevait déjà à trente cinq mille exemplaires. Don Bosco recevait très probablement ces feuillets. Une référence énigmatique du fascicule des Letture cattoliche daté de septembre-octobre 1853 [43] nous signifie qu'il puisa dans les Petites lectures parisiennes au moins le dernier morceau (Le bonheur à bon marché. Apologue) du passage en question. Paris et Turin l'incitaient donc à préférer Letture à Biblioteca pour désigner une publication populaire.

C'est cependant du côté de Bibliothèque qu'il faut chercher le modèle de don Bosco. En juin 1852, il avait de bonnes raisons d'appe­ler «nostra Biblioteca» la collection qu'il envisageait de créer avec Mgr Moreno. La Bibliothèque des Familles Chrétiennes, publiée à Annecy encore dans les Etats sardes, chez A. Burdet, en 1835 et sui­vants, inspira certainement don Bosco pour le format, le style et le contenu de sa revue piémontaise. Le fascicule 16-17 (10 et 25 no­vembre 1853) de ses Letture cattoliche intitulé: L'Artigiano secondo il Vangelo ossia la Vita del buon Enrico calzolaio fut la traduction ita­lienne de la brochure: L'Artisan chrétien ou Vie du bon Henri cordon­nier, publiée en 1836 dans ladite Bibliothèque. De tous les fascicules de 1853, c'est celui qui, avec ses 104 pages, correspond le mieux à l'annonce de l'Introduzione de février, d'après laquelle les livraisons mensuelles auraient régulièrement 108 pages. La liste des titres des fas­cicules de la première année de cette Bibliothèque: Amour de N. S. Jé­sus Christ, par le B. de Liguori; Les Soirées villageoises, par d'Exau­villez; Le capitaine Robert; Le mois de Mai; Les Devoirs, par Silvio Pellico; La Morale catholique, par Manzoni; Le Bonhomme Richard; Le Chemin du salut, par le B. de Liguori; La Vie du comte Louis de Sales; Isidore ou le fervent laboureur [44] suffit à témoigner de la simili-/359/ tude des contenus des deux revues, au moins après l'essai apologé­tique plus ou moins réussi de don Bosco dans les Letture cattoliche de 1853. On lit de part et d'autre des histoires édifiantes, de petits recueils d'anecdotes, de courts traités de vie quotidienne. Alphonse de Liguori et Silvio Pellico sont à l'honneur.

Le Catholique instruit dans sa religion (1853)

Les Avvisi ai cattolici de 1850 répétés mot pour mot dans l'Introdu­zione de 1853 avaient annoncé: «Ce qui est ici rapidement exposé, vous l'aurez sous peu plus amplement expliqué dans un livre composé pour cela.»[45] Dès 1850 don Bosco préparait pour être publié dans un avenir proche Il Cattolico istruito (istrutto à l'origine), dont les pre­miers fascicules ouvrirent en 1853 la collection des Letture cattoliche. L'intention moralisatrice des publications françaises ou savoyardes de Paris et d'Annecy disparaissait ici sous la polémique déterminée des Avvisi ai cattolici. Il s'agissait, comme l'avaient souhaité les évê­ques piémontais à Víllanovetta, «en éclairant, en instruisant et en pro­tégeant, de défendre et de fortifier l'intégrité de la foi catholique du peuple et des jeunes. »[46] Don Bosco s'était aventuré à composer une sorte de traité populaire sur la foi et la religion catholiques. Il Catto­lico istruito nella sua religione. Trattenimenti di un padre di famiglia co, suoi figlioli secondo i bisogni del tempo, epilogati dal sac. Bosco Gio­vanni (Le Catholique instruit dans sa religion. Entretiens d'un père de famille avec ses fils selon les besoins du temps, rassemblés par le prêtre Giovanni Bosco) fut publié dans six fascicules des Letture catto­liche échelonnés irrégulièrement entre mars et septembre 1853.[47] Après quoi, on réunit le tout dans un seul livre à deux paginations suc­cessives, dont les deux parties explicites ne coïncidaient cependant pas avec lesdites paginations.[48]

En conformité avec le sous-titre (et avec les prévisions de Mgr Mo­reno dans son rapport au Saint-Siège de janvier 1852), c'était une suite de dialogues entre un père et ses enfants. Le père désirait les pré­munir «contre certains périls du jour en leur expliquant les points principaux de la religion. »[49] L'auteur avait réparti ces dialogues en deux séries de longueur très inégale. La première (fasc. 1, p. 7-74), sans titre, apparemment de quatorze entretiens (en réalité de douze, car les entretiens VII et VIII manquent) constituait un essai d'apolo­gétique De Religione à l'encontre des incrédules. La deuxième série, qui couvrait la fin du premier fascicule et la totalité des cinq autres, /360/ était intitulée: Della Chiesa di Gesù Cristo (De l'Eglise de Jésus Christ). Elle comportait apparemment quarante-trois entretiens (en réalité quarante-deux, car l'entretien XVI manquait aussi) et constituait dans l'intention de l'auteur une apologétique De Ecclesia Christi. Avec le Cattolico istruito don Bosco prenait rang parmi les apologistes catholiques.

L'apologétique catholique au milieu du XIXème siècle

Au terme du siècle qui suivit don Bosco, un flot de publications sur le dialogue postulaient, comme nécessaire à toute apologétique, l'adoption d'une position dite «pluraliste» sur la valeur des diverses religions. Elles évacuaient ainsi des confrontations et des oppositions de pensée pourtant indéniables. La défense et illustration apologé­tique de temps moins iréniques n'avait plus cours en librairie reli­gieuse.[50] A plus forte raison les laborieuses constructions montées au dix-neuvième siècle pour défendre le catholicisme étaient-elles passées de mode. Qui veut comprendre la démarche de don Bosco en 1853 doit donc refaire au moins sommairement les parcours apolo­gétiques d'alors, quand les auteurs catholiques ferraillaient avec entrain contre des adversaires dits soit «hétérodoxes» et le plus sou­vent protestants, soit «incrédules» c'est-à-dire incroyants purs et sim­ples, en fait athées, à la rigueur déistes.[51]

La Réforme du seizième siècle avait déclenché un fourmillement de controverses entre catholiques et «prétendus réformés». Pour l'essentiel, l'Eglise romaine se considérant unique dépositaire légi­time de la révélation chrétienne et seule chargée de poursuivre ici-bas l'oeuvre de Jésus Christ et des apôtres, il importait de justifier ses titres de prédominance. On décrivait donc sa naissance en prenant soin de souligner son institution autour de Pierre et des apôtres. Les signes de l'identité de la véritable Eglise du Christ venaient alors. On abordait la grande question des «notes» de cette Eglise. Au dix­neuvième siècle, les apologistes patentés s'accordaient à peu près sur les notes du Credo de Nicée: l'unité, la sainteté, la catholicité et l'apostolicité. Ils s'efforçaient de montrer leur réalisation dans l'Eglise romaine et en elle seule. Pour contrer les protestants, les trai­tés théologiques spéciaux De Ecclesia, qui avaient commencé de paraî­tre au dix-huitième siècle, se devaient encore d'étudier à la lumière de la Révélation la constitution de la société divino-humaine qu'était l'Eglise du Christ. L'institution visible leur importait par-dessus tout /361/ et l'être mystique de cette Eglise leur échappait plus ou moins. Les manuels en arrivaient, nous apprend-on, à présenter dans trois chapi­tres «fondamentaux: les membres qui constituent l'Eglise; les diffé­rents pouvoirs qu'elle possède; le sujet qui exerce ces pouvoirs. »[52] Au fond, il ne s'agissait que du pape et des évêques, dont les réformés s'étaient affranchis. La Theologia dogmatica et moralis de Louis Bailly, manuel ordinaire des séminaires au début du dix-neuvième siècle, mêlait ainsi apologétique et théologie proprement dite dans un unique traité dit De Ecclesia Christi, logé dans le corpus après le De Trinitate et le De lncarnatione.[53] Ce manuel examinait successivement: le nom et la définition de l'Eglise (4 pages), les membres de l'Eglise (11 pages), s'il est possible de faire son salut hors de l'Eglise (1 page, pour répon­dre négativement), la visibilité et la perpétuité de l'Eglise (7 pages), les notes traditionnelles de l'Eglise (57 pages), l'autorité de l'Eglise en matière de religion (26 pages, dont 24 sur l'infaillibilité), l'autorité de l'Eglise dispersée (3 pages), l'autorité de l'Eglise réunie en concile (9 pages), le sujet de l'autorité dans l'Eglise (15 pages), l'unanimi­té épiscopale requise pour un jugement définitif en matière de foi (12 pages), le consentement tacite des évêques (6 pages), les modalités de condamnation des propositions par l'Eglise (4 pages), l'objet de l'in­faillibilité et de l'autorité de l'Eglise (12 pages), enfin le chef de l'Eglise, le Pontife romain, et les diverses prérogatives que le Christ lui a concédées (64 pages).

Après la tempête de la Réforme, les choses s'étaient compliquées en amont pour les apologistes catholiques. Aux dix-septième et dix­huitième siècles, les lumières de la raison aidant, l'Eglise n'avait plus été seulement contestée dans tel ou tel de ses dogmes, dans telle ou telle de ses propriétés, dans telle ou telle partie de son institution mais dans son caractère même de religion surnaturelle. L'attaque avait porté sur tous les fondements de la foi: la réalité historique de cette religion; sa discernibilité, notamment par les prophéties et les miracles sur lesquels l'apologétique chrétienne s'appuyait tradition­nellement; la possibilité d'une Révélation divine et du surnaturel, entendu le plus souvent comme le miraculeux ou le merveilleux; la divinité de Jésus Christ et de l'Eglise; l'autorité, non seulement reli­gieuse, mais aussi historique des Ecritures; et enfin la providence, la personnalité et l'existence même de Dieu. La défense systématique sur ces différents fronts, entreprise au dix-huitième siècle, fut affinée au dix-neuvième. Les auteurs l'organisèrent avec plus ou moins de bonheur autour de l'idée et de la possibilité de la Révélation et du sur-/362/ naturel; autour de l'autorité des Ecritures; autour des prophéties et des miracles de la Bible, ceux de l'Ancien Testament d'abord, ceux de la vie du Christ ensuite; autour de la résurrection de Jésus; enfin autour de la crédibilité de l'histoire évangélique. (Le problème de Dieu était laissé à la théodicée, l'un des traités de philosophie scolasti­que.) Résultat de nombreuses et savantes méditations, le traité De vera Religione des contemporains de don Bosco donnait l'impression d'un montage très rationnel. Une vérité dite naturelle en constituait le préambule philosophique: l'existence d'un Dieu personnel et infini­ment parfait, créateur du monde et maître absolu de l'univers, pou­vant manifester sa puissance et garantir sa parole par des miracles. Il fallait ensuite établir la nécessité morale de la Révélation et la possibi­lité du miracle qui prouvait son authenticité. Enfin, selon les termes d'un historien de la théologie catholique au dix-neuvième siècle, on abordait directement «la grande thèse historique qui (était) le fond même du traité et qui (avait) pour but de prouver la divinité du chris­tianisme. Descendant le cours des âges et contemplant les phases suc­cessives de la révélation divine, l'apologiste (établissait) d'abord en quelques mots le fait de la révélation primitive, puis (passait) à la révé­lation mosaïque et (terminait) par la révélation chrétienne, but et cou­ronnement des deux autres. »[54] Les concepteurs d'un tel programme ne réalisaient pas combien il était présomptueux. Tant que le flot moderniste ne les toucha pas, les professeurs de séminaire l'estimè­rent inattaquable.

Les apologistes du milieu du dix-neuvième siècle commençaient d'articuler l'une à l'autre les deux apologies: celle de la foi et de la Révélation et celle de la vraie religion, qui était pour eux la religion catholique.[55] Le maître le plus éminent de don Bosco, le père jésuite Giovanni Perrone, qui lui fournirait bientôt deux brochures polémi­ques pour les Letture cattoliche, s'y était employé dans ses Praelectio­nes theologicae. Giovanni Perrone (1794-1876), natif de Chieri et donc sensiblement compatriote de don Bosco, fut «le théologien le plus universellement connu de son époque, et peut-être le plus influent», nous apprend-on.[56] Professeur au Collège Romain, il avait publié ses cours de théologie entre 1835 et 1842 sous le titre de Prae­lectiones theologicae quas in Collegio Romano habebat. Ces leçons avaient été bientôt condensées et éditées dans un Compendium. Plu­sieurs qualités les rendaient recommandables: une saine doctrine au regard du magistère du temps, une grande clarté dans l'exposition et une véritable érudition pour l'époque. «Au jugement de Scheeben, /363/ elles eurent le grand mérite, l'honneur insigne de réveiller la cons­cience chrétienne et de purifier l'atmosphère théologique.»[57] Ces cours souffraient pourtant de graves déficiences. L'auteur participait de l'ignorance générale des milieux catholiques d'alors en matière d'exégèse et de critique historique. Et il se complaisait dans la contro­verse au détriment de la spéculation proprement dite. Au moins, comme Hurter l'a noté dans son Nomenclator literarius theologiae dog­maticae, les Praelectiones et autres travaux de Perrone abondent en renseignements sur la littérature théologique de l'époque. Perrone est donc pour nous un représentant significatif de la pensée religieuse du temps de don Bosco.

Ce théologien entamait ses Praelectiones par un traité général qu'il intitulait: De vera religione adversus incredulos et heterodoxos. C'était de l'apologétique au sens propre du terme. Les adversaires, «incro­yants» d'abord, «hétérodoxes» ensuite, étaient désignés. La première partie du traité, dirigée contre les incroyants, dissertait successive­ment sur la possibilité d'une révélation divine (chap. I), sur la néces­sité d'une telle révélation (chap. II), sur les «notes» d'une révélation divine et surnaturelle, qui sont les «miracles» et les «prophéties» (chap. III), enfin sur l'existence historique de cette révélation, garan­tie par la résurrection du Christ et la merveilleuse propagation du christianisme (chap. IV). Le P. Perrone concluait de cet examen que «les païens, les musulmans, les déistes et tous les incroyants errent hors du sentier de la vérité.»[58] La deuxième partie du traité, apologé­tique en règle contre les «hétérodoxes», pénétrait inévitablement dans le domaine de la théologie de l'Eglise. On y lisait que «des rai­sons très solides (validissimae) démontrent que, de manière ordinaire, la révélation divine doit être conservée et proposée par une autorité divine instituée et infaillible» (prop. I); que seule l'Eglise instituée par le Christ est dotée d'une autorité infaillible (prop. II); que l'Eglise est gardienne et interprète infaillible de la révélation divine (prop. III); que l'Eglise du Christ est une, visible et perpétuelle (prop. IV); qu'en conséquence seule l'Eglise catholique est la véritable Eglise du Christ (prop. V); que ceux qui, sous prétexte d'«esprit privé», c'est-à-dire de libre examen, s'opposent à son magistère sont des rebelles, des sectai­res et des novateurs (prop. IV); que ces insoumis n'ont pas la vraie foi (prop. VII); et que les hérétiques et les schismatiques déclarés sont hors de l'Eglise (prop. VIII). Au reste, l'histoire de la naissance et des diffé­rentes phases du protestantisme témoigne de sa fausseté (prop. IX); ce dont la stérilité des missions protestantes parmi les infidèles est /364/ un indice supplémentaire (prop. X). Il fallait s'y résoudre: les person­nes installées par leur faute dans l'hérésie, le schisme ou l'incrédu­lité ne peuvent être sauvées après leur mort ou, en d'autres termes: «Hors de l'Eglise catholique, il n'y a pas de salut» (prop. XI). En corollaire, la tolérance religieuse était démontrée «impie et absurde» (prop. XII). Perrone resserrait le noeud de sa longue argumentation dans le dilemme: «Vel nulla religio, vel sola religio catholica. Nullum datur medium; vel si medium datur est medium incoherentiae. » Com­prenons: «Ou pas de religion, ou la seule religion catholique. Il n'y a pas de milieu; ou, s'il y en a un, c'est le milieu de l'incohérence»...[59]

On le sait, Perrone théologien était toujours en bataille. Il faut aller chercher la suite de son apologétique contre les réformés à l'autre extrémité des Praelectiones. Perrone classait le De Ecclesia Christi et le De Romano Pontifice (qu'il extrayait du De Ecclesia) parmi les lieux théologiques.[60] L'argumentation, fondée sur la parole de Dieu, était théologique, bien que l'apologétique y affleurât sans cesse. Il dévelop­pait les thèses devenues classiques sur l'institution et les débuts de l'Eglise du Christ (chap. I); sur sa constitution, en montrant qu'elle est dotée d'une «âme» et d'un «corps» (chap. II); sur ses «notes» d'unité, de sainteté, de catholicité et d'apostolicité, dont seule, enseignait-il, l'Eglise romaine bénéficie (chap. III); enfin sur ses attributs nécessai­res d'indéfectibilité, d'infaillibilité et d'autorité (chap. IV). A la suite du De Ecclesia Christi, le De Romano Pontifice justifiait longuement le «primat» du pape dans l'Eglise et soutenait son «infaillibilité» quand «il définit en matière de foi et de moeurs».

La tolérance est chose «impie et absurde», enseignait Perrone au Collège romain. C'était une denrée peu connue au temps de don Bos­co. La masse croyante, cultivée ou analphabète, catholique ou réfor­mée, la repoussait comme une stupidité. Alexis de Tocqueville, quel­ques années avant les leçons de Perrone, avait inscrit une double note sur la tolérance dans un cahier de Voyage en Amérique. L'une, tirée d'un ouvrage contemporain, commençait sur un mode rassurant: «C'est une chose incroyable avec quelle rapidité la tolérance reli­gieuse a fait des progrès en Amérique. » Et elle en avançait quelques preuves. Mais l'autre note était beaucoup plus pessimiste: «Je suis convaincu, me disait aujourd'hui M. Painscott (16 janvier 1832), qu'aujourd'hui encore en Amérique les luthériens brûleraient les cal­vinistes, ceux-ci les unitariens, et les catholiques tous les autres, si on donnait à aucune de ces croyances religieuses le pouvoir civil. Il existe toujours entre elles une haine profonde. »[61] Voilà qui nous prépare à /365/ tenter de comprendre l'ardeur apologétique sans miséricorde de notre don Bosco.

L'apologétique de don Bosco dans le Cattolico istruito

La construction apologétique de don Bosco dans le Cattolico istruito, étendue sur quatre cent cinquante pages, suivait en effet le plan et reprenait donc les idées de ses savants contemporains. Il faut peut-être dire ici que se débarrasser de cet ouvrage incommode sous prétexte qu'il s'adressait à des enfants, à des paysans et à des ouvriers sans culture, non pas à des intellectuels ou à des théologiens, tels que les vaudois Amedeo Bert, Charles-Louis Trivier ou Luigi De Sanctis, ne serait pas très équitable.[62] Certes, don Bosco montrait à ses divers publics «l'insécurité et donc l'absence de bonheur des non-catholi­ques», qu'il opposait à «la sécurité des catholiques et à leur facilité de se sauver éternellement s'ils pratiquaient leur religion». Mais il vou­lait aussi parler vrai et n'excluait pas d'être lu et médité par des mi­nistres réformés vers lesquels il finissait même par se tourner exclu­sivement dans un quarante-troisième et dernier entretien intitulé: «Deux mots aux Ministres Protestants». Faible ou solide, ce livre mérite, par la gravité de son objet et sa simple longueur, de prendre une place honorable parmi les publications de don Bosco, avant mê­me les biographies d'enfants et les livres d'histoire ecclésiastique ou profane.

Pour composer le Cattolico istruito, don Bosco avait, à son habi­tude, eu recours à des guides aujourd'hui au moins en partie identi­fiés. C'était en particulier le «Bref exposé des caractères de la vraie religion», par le cardinal Jean-François Gerdil;[63] l'ouvrage déjà ancien d'un chanoine de l'Eglise d'Arras, M. Aimé (ou Aymé), Caté­chisme raisonné sur les fondemens de la foi;[64] un anonyme intitulé: «Notes sur les principales vérités de la religion catholique... »;[65] enfin les Praelectiones theologicae ou leur Compendium du jésuite Giovanni Perrone.

Sa défense populaire, sous forme dialoguée, de la religion catholi­que progressait régulièrement. Il semblait même plus à l'aise que le jésuite des Praelectiones trop partagé entre l'apologétique et la théolo­gie. Dans sa première partie, dépourvue de titre, mais qui se voulait une apologie «de la vraie religion», le père de famille exposait successive­ment à ses fils que Dieu existe (entretien I); que la religion, définie par lui «une vertu par laquelle l'homme rend à Dieu l'hommage et l'hon-/366/ neur qui lui sont dus» (p. 13), est nécessaire à la fois aux individus et à la société (entretien II); que la révélation, «manifestation par Dieu de vérités nécessaires à l'homme» (p. 18), commencée avec Adam et continuée jusqu'au Christ, est elle aussi nécessaire, parce qu'une reli­gion purement naturelle n'a jamais empêché les humains de sombrer dans de lamentables erreurs (entretien III); et que les livres de la Bible, qui renferment cette révélation, sont véridiques (entretien IV) et même divins (entretien V). Les dialogues entre le père et ses enfants résumaient ensuite l'histoire de la religion judéo-chrétienne, qu'ils montraient entièrement tissée de prophéties et de miracles, d'abord d'Adam à David (entretien VI), puis de David au Messie (entre­tien IX).[66] Ils arrivaient ainsi à Jésus Christ, qui réalisa en lui-même les prophéties de l'Ancien Testament (entretien X), qui a été raconté dans l'Evangile, «le livre le plus parfait du monde » (entretien XI), qui est «vrai Dieu et vrai homme» (entretien XII), qui, enfin, est ressus­cité des morts et monté aux cieux, ce dernier fait étant un «autre argu­ment de sa divinité» (entretien XIII). A cet endroit, les enfants demandaient à leur père de bien vouloir dégager l'essentiel des entre­tiens précédents. Et don Bosco ramassait en quelques lignes l'ensei­gnement de son De vera religione:

«D'après ce que nous avons considéré jusqu'ici, mes chers fils, nous devons être fermement persuadés: 1° Qu'il existe un Dieu créateur du ciel et de la terre; 2º Que ce Dieu a promis à Adam un rédempteur et qu'il a très souvent renouvelé cette promesse; 3° Que ce rédempteur est Jésus Christ, vrai Dieu et vrai homme; 4° Que les livres qui contiennent tout cela sont véridiques, autrement dit qu'ils racontent les faits tels qu'ils sont advenus. Nous pouvons donc dire aux Juifs qu'ils attendent en vain le Messie, puisque par les preuves les plus claires et les plus convaincantes il est démontré qu'il est déjà venu» (p. 57).

En manière de complément, un dernier entretien de cette première partie revenait longuement sur la question juive évoquée dans ces lignes (entretien XIV).

La deuxième partie du Cattolico istruito, intitulée Della Chiesa di Gesù Cristo (De l'Eglise de Jésus Christ), qui s'étirerait jusqu'à la fin de l'ouvrage, comprenait d'abord douze entretiens sur l'Eglise comme telle, les seuls à tenir vraiment les promesses du titre. La pro­digieuse expansion du christianisme signifie que l'Eglise est «une oeu­vre tout à fait divine» (entretien I). Une société chrétienne était indis­pensable à la conservation de la religion de Jésus Christ (entretien II). /367/ L'Eglise de Jésus Christ a été fondée sur Pierre (entretien III). Seule l'Eglise romaine a les caractères de l'Eglise de Jésus Christ, parce qu'elle est une (entretien IV), parce qu'elle est sainte (entretien V), parce qu'elle est catholique (entretien VI) et parce qu'elle est apos­tolique, autrement dit parce qu'elle remonte aux apôtres, tandis que les autres communautés ne remontent qu'à Luther, Calvin, Pierre Valdo ou Nestorius (entretien VII). Comme dans les autres manuels d'apologétique, l'attention était alors concentrée sur l'autorité. Dans l'Eglise, l'autorité dite «hiérarchie ecclésiastique» (entretien VIII), avec ses conciles oecuméniques, nationaux, provinciaux et diocésains (entretien IX), a été établie par Jésus Christ (entretien X), qui créa une Eglise bien visible (entretien XI), avec un chef qui ne l'est pas moins, le vicaire du Christ, le pape de Rome (entretien XII). Notre apologiste marquait ici une brève pause, annonciatrice d'une offen­sive maintenant imminente: de quel droit refuser une autorité aussi fermement fondée que celle-là?[67]

Désormais don Bosco ne sera plus que polémiste. Les quatre der­niers fascicules du Cattolico istruito, soit trente-et-un entretiens et près de trois cents pages de texte batailleraient contre les autres reli­gions, c'est-à-dire à peu près exclusivement contre les vaudois et con­tre les protestants. Notre apologiste commençait par se débarrasser du «mahométisme», qu'il ridiculisait dans son fondateur, son Coran et sa doctrine (entretien XIII), et du «schisme des Grecs», don­né comme rupture unilatérale et geste de très mauvaise foi (entre­tien XIV). Les vaudois, devenus adversaires proches de l'Eglise de Turin, faisaient l'objet de quatre entretiens virulents (entretiens XV, XVII, XVIII et XIX; on sait que l'entretien XVI n'existe pas). Le père entendait expliquer aux enfants la véritable origine de leur «secte», qui n'avait pas grand chose à voir avec ce qu'en prétendaient leurs pasteurs; il déplorait, exemples à l'appui, la «mauvaise foi» de leurs ministres; et concluait que manifestement ces gens étaient séparés de l'Eglise de Jésus Christ.

Nous ne sommes qu'à la moitié environ de l'ouvrage de don Bosco. Tout le reste, soit trois fascicules des Letture cattoliche, était réservé au procès des seuls protestants. Un fascicule entier décrivait d'abord leurs initiateurs: Luther (entretiens XX, XXI, XXII et XXIII), par­ticulièrement soigné, Calvin et son disciple Théodore de Bèze (en­tretiens XXIV et XXV), Henri VIII et les anglicans (entretiens XXVI et XXVII), enfin les divers «prédicateurs de la Réforme» (entre­tien XXVIII).[68] Le deuxième fascicule comparait les doctrines prote-/368/ stantes avec celles de l'Eglise catholique, qui, assurait le père de famil­le, n'avaient strictement jamais varié depuis les temps apostoliques (entretiens XXIX, XXX et XXXI), et avec celles des hérétiques de jadis, dont, assurait-il aussi, les dits protestants répétaient à plaisir les erreurs (entretiens XXXII et XXXIII). Leurs dévoiements étaient prévisibles: Luther n'eut-il pas le diable pour maître? (p. 241). En­fin, dans le troisième fascicule, le père de famille s'attachait à oppo­ser les protestants à eux-mêmes, en particulier sur le «libre examen». Les titres des chapitres étaient parlants: «Erreur fondamentale» (entretien XXXIV), «Vains efforts des protestants pour défendre l'esprit privé» (entretien XXXV), «Les contradictions commencent» (entretien XXXVI), «Une conséquence involontaire» (entretien XXXVII), «Une arrogance impudente et un fait monstrueux» (entre­tien XXXVIII), «Variations protestantes» (entretien XXXIX), «Fatras protestant» (entretien XL), «Les ministres protestants dans un labyrinthe» (entretien XLI) et «Calomnies des protestants contre l'Eglise romaine» (entretien XLII). Au chapitre ultime de son oeuvre, don Bosco abandonnait le dialogue du père et des enfants pour s'adresser lui-même, comme il a été dit plus haut, aux ministres pro­testants et les supplier de rejoindre l'unique arche du salut, l'Eglise de Pierre (entretien XLIII). C'était enfin terminé.

Cette longue apologie du catholicisme doublée par l'écrasement de ses adversaires répétait dans un langage simple les thèses des maîtres de l'époque. Sans prétendre relever exactement les similitudes entre le Cattolico istruito et les Praelectiones de Perrone et à s'en tenir à la seule deuxième partie de l'oeuvre (Della Chiesa di Gesù Cristo), rele­vons que son premier entretien sur «la propagation prodigieuse du christianisme» était apparenté à la proposition de l'Adversus incredu­los: «Admirabilis christianae religionis propagatio (...) suppeditat divinae ac supernaturalis Christi missionis argumentum» (L'admi­rable propagation de la religion chrétienne (...) est un argument de la mission divine et surnaturelle du Christ) ;[69] que le deuxième, sur la nécessité d'une société chrétienne pour conserver la religion de Jésus Christ, correspondait à la proposition de l'Adversus heterodoxos, d'après laquelle «une révélation divine doit être conservée et propo­sée par une autorité divinement instituée»; que l'entretien III, sur la fondation de l'Eglise de Jésus Christ, était la réplique du chapitre du De Ecclesia Christi de Perrone intitulé: «De Christi Ecclesiae institu­tione et origine» (De l'institution et de l'origine de l'Eglise du Christ); que les entretiens IV, V, VI et VII relatifs aux «notes» de l'Eglise /369/ répondaient au chapitre III du même traité de Perrone qui l'intitu­lait: De Ecclesiae notis;[70] que les questions soulevées dans les entre­tiens VIII, IX et X, portant sur l'autorité dans l'Eglise, figuraient au moins partiellement dans l'un des articles du chapitre IV de ce De Ecclesia Christi: De auctoritate Ecclesiae; enfin que le problème de la visibilité de l'Eglise, thème de l'entretien suivant du Cattolico istruito (entretien XI) était traité dans la proposition IV de l'Adversus hetero­doxos: «Ecclesia Christi est una, visibilis atque perpetua» (L'Eglise du Christ est une, visible et perpétuelle). Ajouter que don Bosco trou­vait dans la suite de cet Adversus heterodoxos une soixantaine de colonnes sur les schismatiques, qui lui apportaient sinon la matière, au moins de bonnes raisons de s'étendre lui-même sur les Eglises sépa­rées pour les pourfendre à son aise.

Réflexions sur un dessein apologétique

Une étude réfléchie et attentive de l'apologétique populaire de don Bosco ne s'impose probablement pas ici. On ne lui reprochera pas d'avoir ignoré dans sa construction le «signe de l'Eglise», que le cardi­nal Dechamps mettrait bientôt en valeur et qui épargnerait aux apolo­gètes de périlleuses acrobaties historiques. Les défauts communs à la plupart des apologistes du temps, y compris le docte Giovanni Per­rone, suffisaient à affaiblir et à disloquer son argumentation. C'était d'abord l'absence totale de critique des textes, bibliques et autres. Ainsi la démonstration de la véracité, en l'occurrence de l'historicité littérale des livres de l'Ancien Testament, dans l'entretien IV de la première partie, était enfantine.[71] C'était aussi l'ignorance, très explicable au reste, de l'histoire du monde ancien; le mélange constant de la cause première et des causes secondes, aboutissant entre autres à la négation du hasard;[72] la méconnaissance des valeurs positives des Eglises séparées et des diverses religions, à partir de la conviction qu'il ne peut y avoir, hors du camp catholique, ni vérité, ni surnaturel, ni sainteté, ni vertus, ni miracles, ni saints, ni martyrs... ;[73] avec, pour conséquence presque naturelle, l'acceptation les yeux fermés des anec­dotes les plus cruelles sur les incroyants et les fauteurs de schismes.[74] La seule absence de critique rendait caduque toute l'apologie propre­ment dite contre les incroyants et contre les hétérodoxes.[75] Cet édi­fice n'était-il pas fondé sur l'histoire,[76] autrement dit, dans le cas, sur le sable? La non-reconnaissance des valeurs étrangères à l'Eglise de Rome faisait douter de la bonne foi de l'argumentateur.

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Certes, les dialogues du Cattolico istruito étaient vivants, les objec­tions bien formulées, le style limpide. Le petit peuple piémontais pou­vait comprendre le langage de don Bosco. Mais on eût aimé que les questions des fils fussent accompagnées de réponses du père non enta­chées d'un manichéisme indélébile. La rigidité de l'axiome: «Hors de l'Eglise pas de salut», tel que ce livre l'entendait, était désespérante. Il est vrai que, contrairement à l'archevêque de Paris, Mgr Affre, dans les années quarante,[77] l'épiscopat piémontais n'avait pas donné à ses prêtres des consignes de mesure en apologétique.

On se prend à penser qu'au lieu d'adapter astucieusement dans son Cattolico istruito les démonstrations plus ou moins doctes des théolo­giens, don Bosco eût mieux fait de réduire ses ambitions et, par exem­ple, de reprendre à l'usage du public piémontais une brochure qu'il connaissait [78] et qui était bien mieux réussie que la sienne. Les Répon­ses courtes et familières aux objections les plus populaires contre la Reli­gion, par l'abbé Gaston de Ségur,[79] avaient connu en France un suc­cès foudroyant dès leur apparition en 1851 - Ce succès persisterait.[80] Or le public visé par cet abbé intelligent ressemblait à celui recher­ché par don Bosco. Objectifs et procédés étaient analogues. Comme don Bosco, l'abbé de Ségur voulait défendre la religion catholique contre ses détracteurs, il optait pour une mise en scène dialoguée, ses mots n'étaient jamais recherchés, les objections relevées n'étaient pas imaginaires dans la population, ses soixante chapitres parcouraient toute la doctrine de l'Eglise romaine, de l'utilité de la religion et de l'existence de Dieu (chap. I et II) au sacrement d'extrême onction (chap. LIX). Le livre annonçait crûment: «La religion est bonne pour les femmes» (titre du chapitre V), «Les prêtres sont des fainéants, à quoi servent-ils?» (titre du chapitre XII), «Toutes les religions sont bonnes» (titre du chapitre XVII), «A quoi sert la confession?» (titre du chapitre XLIV), «Il ne faut pas être bigot» (titre du chapitre LIV), «Il faut que jeunesse se passe» (titre du chapitre LVIII), etc.; et il répondait sur le même ton faubourien. Mais, au lieu d'argumenter en théologien, d'invoquer systématiquement au service de la foi les mira­cles et les prophéties non vérifiables des temps antiques, de démontrer que seule l'Eglise de Rome présente les caractères d'unité, de sainteté, d'universalité et d'apostolicité dus à l'institution du Christ, Gaston de Ségur se contentait de dénoncer la faiblesse des objections en cours. Il lui arrivait certes de dire lui aussi de grosses sottises. Pour démontrer que la confession auriculaire (le sacrement de pénitence) fut instituée par Jésus Christ, il assurait que «dans les catacombes on /371/ a découvert plusieurs sièges qui, par leur forme, leur position dans les chapelles, etc., étaient évidemment des sièges confessionnaux. »[81] Mais, à la différence de don Bosco, il se montrait heureusement sensi­ble aux vestigia Ecclesiae, c'est-à-dire aux biens et aux vérités parcel­laires des diverses religions, surtout des Eglises séparées. Il écrivait par exemple, quoique avec des réserves désagréables à nos yeux: «Le protestantisme produit des vertus, parce qu'il a conservé des débris de la vérité au milieu de ces destructions, mais ces vertus se ressentent du mélange. Elles sont toujours froides et orgueilleuses comme celles des pharisiens. - Elles existent malgré le protestantisme. En réalité elles sont catholiques; elles appartiennent à l'Eglise...»[82]

Le succès de la publication apologétique de don Bosco fut moyen. Trente ans après, pour une nouvelle édition il fallut la réintituler: «Il Cattolico nel secolo. Trattenimenti famigliari di un padre co' suoi figliuoli intorno alla Religione» (Le catholique dans le siècle. Entre­tiens familiers d'un père avec ses fils sur la Religion).[83] Elle parut en un temps où, grâce à son oeuvre sociale et à quelques petits livres de meilleure qualité, son nom inscrit sur la couverture suffisait à la réus­site d'un ouvrage religieux. Le Cattolico istruito de don Bosco affermit sans doute dans leur foi traditionnelle un nombre respectable de Pié­montais qui ne demandaient qu'à se laisser convaincre d'avoir rai­son. Notre auteur était donc parvenu à ses fins, qui étaient aussi celles de Mgr Moreno et des autres évêques de la région. Mais que penser de l'idéologie ainsi ancrée dans les esprits? Et les hésitants, les dissi­dents...! Objectivement, les moyens employés n'étaient pas inno­cents. L'apologétique ne convenait guère à don Bosco.

L'antiprotestantisme de don Bosco en 1853

En 1853, outre les fascicules du Cattolico istruito, les Letture cat­toliche publièrent plusieurs opuscules qui émanaient certainement de don Bosco: le 10 juin, les Notizie storiche intorno al miracolo del SS. Sacramento avvenuto in Torino il 6 giugno 1453, con un cenno sul quarto centenario del 1853 (Notice historique sur le miracle du très saint sacrement survenu à Turin le 6 juin 1453 avec un regard sur le quatrième centenaire de 1853);[84] les 10 et 25 août, les Fatti contempo­ranei esposti in forma di dialoghi (Faits contemporains exposés sous forme de dialogues);[85] et, le 25 décembre, Una disputa tra un avvocato e un ministro protestante. Dramma (Discussion entre un avocat et un ministre protestant. Drame).[86] Sous un prétexte ou un autre, ces bro-/372/ chures permettaient à notre apôtre de poursuivre sa croisade an­tiprotestante. Le fascicule sur «le miracle du très saint sacrement en 1453 », lui-même, n'y manquait pas. On racontait qu'à Exilles, près de Susa, des brigands s'étaient un jour approprié un ostensoir avec une hostie consacrée dans la lunule; qu'ils l'avaient caché dans un sac porté par un âne; qu'arrivé à Turin, l'âne avait refusé d'aller plus loin; que l'ostensoir s'était élevé en l'air; que, la custode une fois ouverte, ledit ostensoir était tombé sur le sol, tandis que l'hostie demeurait suspendue jusqu'à l'arrivée de l'évêque. Or, d'après don Bosco, le miracle avait dans les desseins divins entre autres raisons: «De donner à tous les chrétiens un argument sensible de cette vérité [la présence réelle] contre les hérétiques vaudois, qui, en ce temps-là, s'étaient déjà introduits dans les vallées de Luserna près de Pinerolo, et qui niaient, comme ils continuent de le faire aujourd'hui, la présence réelle de Jésus Christ dans la sainte Eucharistie. [Dieu notre Seigneur] voulut aussi nous prémunir contre les assauts que les vaudois unis aux calvi­nistes allaient mener contre la sainte religion catholique, spéciale­ment autour de ce très auguste sacrement... »[87] Sept dialogues et un court récit garnissaient la brochure des Fatti contemporanei. Le récit était celui du fils d'un charbonnier, qui préférait une vie de pauvreté à un travail bien rétribué dans une «fabrique corrompue»; et, sur les sept dialogues, deux prêchaient aussi contre les mauvaises fréquenta­tions (livres ou camarades). Mais les cinq autres s'en prenaient aux protestants: Ils mettaient en scène successivement: le ministre B. (Amedeo Bert?) et un certain Giovanni que le ministre incitait à deve­nir protestant, c'est-à-dire à «embrasser une religion, dont les minis­tres ont une maison pleine de femmes et d'enfants; une religion sans chef, sans sacrements et qui ne présente aucun caractère de divinité» (dialogue 1); un certain Felice et l'un de ses amis, à qui Felice raconte d'abord sa caduta (chute) dans le protestantisme (dialogue 2), puis son ravvedimento (repentir) et son retour au catholicisme (dialogue 3); un ministre protestant en visite chez un malade qui veut à tout prix se confesser (dialogue 4); et ce même ministre au chevet d'un moribond (dialogue 5). Le malheureux s'interrogeait sur son salut et demandait de mourir catholique. Il voulait, selon ses dires, renoncer au «che­min du doute» pour «prendre celui de la certitude». Mais ses supplica­tions tombaient dans le vide. La finale était atroce. «Le ministre, selon l'usage des Vaudois, ordonna à une personne de service de reti­rer l'oreiller sous la tête du malade; et, le laissant seul à suffoquer et à gémir, ils fermèrent toutes les issues de sa chambre, puis ils sortirent. /373/ Plus personne n'y rentra tant qu'il n'y eut pas de signes certains que le malade avait rendu le dernier soupir.» Ce dernier fait était donné comme tout à fait véridique.[88] Quant au drame Una disputa, pièce de théâtre en deux actes, c'était, à l'occasion d'une histoire familiale, une longue critique des conversions au protestantisme. On y appre­nait que: «c'est une information universellement répétée que les pro­testants donnent de l'argent pour induire les catholiques à se faire protestants; mais que, leur apostasie une fois obtenue, ils ne s'en sou­cient plus»;[89] que la religion prétendue réformée est une «religion d'ivrognes», à preuve: «Luther lui-même, quand il parlait des protes­tants de son temps, dit exactement: "La plupart de mes disciples vivent en épicuriens... Le désordre en arrive au point que, si quelqu'un voulait contempler une réunion de menteurs, d'usuriers, de dissolus et de rebelles, de gens de mauvaise foi, il n'aurait qu'à pénétrer dans ces villes qui se disent évangéliques"; [90] que "dans le fa­scicule IX des Letture cattoliche - c'est-à-dire dans l'avant-dernier fascicule du Cattolico istruito - il a été amplement démontré que le protestantisme n'a rien conservé de l'Eglise primitive; et que les pro­testants ne professent aujourd'hui que les seules erreurs condamnées en ces temps-là".»[91] En finale, l'apostat Alessandro redevenait catho­lique et son fils remerciait en ces termes l'avocat qui l'avait persuadé de se reconvertir: «Vous m'avez sauvé la vie, vous avez sauvé l'âme de mon bon père, vous avez donné la paix à toute notre famille. »[92]

«Vous avez sauvé l'âme de mon père. » Cette réflexion sur le salut éternel fournit à qui l'ignorerait la clef du zèle antiprotestant de don Bosco, devenu parfaitement inexplicable dans un contexte religieux «pluraliste» et tolérant. Son fanatisme provenait de l'amour qu'il nourrissait pour ses semblables. Dans sa théologie le protestantisme précipitait en enfer ceux qui y adhéraient. Entre la vie et la mort, l'«apostat» choisissait la mort. Rien moins. Car, il faut le dire et le répéter pour entrer dans sa psychologie, notre don Bosco professait une religion de salut éternel, à laquelle il adhérait de tout son coeur. Son Cattolico istruito était explicite. Le salut est lié à la foi, adhésion à la révélation divine. «Soyons-lui donc (à Dieu) particulièrement reconnaissants de la révélation, en croyant fermement ces vérités qu'il a daigné révéler, sans lesquelles nous étions éternellement per­dus.»[93] Or ces vérités ne se trouvent que dans la véritable Eglise. Depuis le Christ, il est donc impossible de se sauver même dans la reli­gion juive, qui est pourtant authentique. A la question des fils: «La /374/ religion que pratiquent les Hébreux d'aujourd'hui ne peut-elle plus les sauver?», le père répondait catégoriquement: «Non, mes enfants, la religion juive a pu sauver les Hébreux jusqu'à la mort du Sauveur; mais quand on eut commencé de prêcher l'évangile dans les diverses parties du monde, il n'a plus été possible à un Hébreu de se sauver sans croire en Jésus Christ et recevoir le baptême. Qui n'est pas régé­néré dans les eaux baptismales ne peut entrer dans le Royaume des cieux, lit-on dans l'évangile. »[94] Hors de la religion catholique il n'y a qu'erreur et vice. En bonne justice le vice est punissable. Dieu ne peut donc que châtier les adeptes de religions non seulement fausses, mais ordurières.[95] Résumons avec les propos de don Bosco et ceux d'un bon connaisseur de sa pensée. «Tous ceux qui sont hors d'elle (la reli­gion catholique) n'ont pas le vraie religion et ne peuvent obtenir le salut éternel. »[96] «Sauver son âme, ce que saint Alphonse et beaucoup d'écrivains spirituels de son temps donnaient comme l'unique néces­saire, apparaît être aussi le noyau essentiel et indispensable, la racine la plus profonde de son activité intérieure (de don Bosco), de son dia­logue avec Dieu, de son travail sur soi, de son dévouement apostoli­que, reconnu comme ayant été appelé pour le salut de la jeunesse pau­vre et abandonnée.»[97] Or, «qui n'a pas l'Eglise pour mère ne peut avoir Dieu pour père (S. Cyprien). - Quiconque se sépare de l'Eglise catholique, même si la vie qu'il mène est bonne, ne possédera jamais la vie éternelle, mais la colère de Dieu tombera sur lui pour le seul délit de s'être séparé de l'unité de Jésus Christ. La bonté et la probité non soumises à l'Eglise sont une hypocrisie subtile et pernicieuse (S. Au­gustin).»[98] Il fallait se le tenir pour dit: en 1853 don Bosco excluait catégoriquement du salut éternel les protestants déclarés. Les minis­tres protestants, qui entraînaient des catholiques à partager leur foi, devenaient des assassins spirituels, et les reconvertis au catholicisme des «arrachés au diable», selon une expression des évangélisateurs de l'Amérique espagnole.

Logique avec sa croyance, il regrettait le temps où l'Etat piémon­tais avait poursuivi le crime de ceux qui fabriquaient des apostats. Comme prêtre catholique, il jugeait avoir une mission quasi policière d'assainissement du pays. Le 31 mai 1853, il expédiait au cardinal Antonelli (Rome) quelques exemplaires des premiers fascicules du Cattolico istruito, «qui met tellement en rage les protestants, dont le nombre grossit de jour en jour.» Et il s'exclamait: «Eminence, le fauve (fiera) est sorti de sa tanière, il n'y a plus de chasseur armé pour l'abattre. Il n'y a plus que quelques domestiques secondaires qui /375/ crient le plus qu'ils peuvent, mais un vacarme affreux et sombre cher­che à étouffer leur voix. Le fait est que les protestants sont sur le point de commencer un autre temple ici à Turin... »[99] Don Bosco s'imagi­nait parmi les rabatteurs improvisés d'une chasse qu'il eût fallu ne jamais abandonner.

Les vaudois protestèrent contre sa campagne, que l'Armonia orchestrait de son mieux. Se faire traiter de menteur à longueur de pages pouvait révolter le ministre Amedeo Bert.[100] Ils dénonceront en don Bosco un «polémiste enflammé» (acceso) à leur encontre.[101] Cependant ils découvraient aussi en lui un interlocuteur considéré. Le 7 avril 1853, don Bosco pouvait écrire à l'un de ses amis:

«... Notez bien que j'ai été par écrits, paroles et menaces plusieurs fois insulté par les protestants, mais le Seigneur a fait que présentement je suis presque tous les jours visité par les protestants, qui viennent ici pour se faire éclaircir ce qu'ils trouvent dans les Letture cattoliche: mais de bonne foi... »[102]

La bataille durera plusieurs années.

La diffusion des Letture cattoliche

Dès février 1853, au temps de leur Introduzione, la diffusion des Letture cattoliche avait été organisée (sur le papier tout au moins). En principe, dans chaque diocèse des Etats sardes, les Ordinaires dési­gnaient des intermédiaires chargés de rassembler les abonnements à la nouvelle revue.[103] Le 1er mars, une note de l'Armonia priait les collec­teurs de fournir à sa direction le nombre des abonnements souscrits pour sa norme et dans le plus bref délai possible.[104] Don Bosco récla­mera souvent le concours des évêques pour soutenir ses Letture et favoriser leur diffusion.

Le tirage avait été aussitôt relativement important. Au terme d'une année, don Bosco affirmera au chanoine Pietro De Gaudenzi que les Letture cattoliche avaient quelque vingt mille associati (abon­nés),[105] chiffre manifestement exagéré, puisque les factures subsis­tantes de l'imprimeur Paravía sur les trois années 1855, 1856 et 1857 nous apprennent que 120.000 fascicules furent alors tirés, soit un tirage moyen de 5.450 fascicules par livraison durant la période. On estime avec quelque raison que le tirage des premiers fascicules avoisi­nait les trois mille exemplaires.[106] C'était quand même quatre et cinq fois plus que la Buona Novella des vaudois.

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La direction des Letture cattoliche

Qui commandait aux Letture cattoliche? Les âpres discussions des années soixante nous convainquent qu'à l'origine les rôles ne furent pas définis avec assez de clarté dans l'administration de la revue. Il y avait à Turin une Direzione centrale delle Letture Cattoliche, au nom de laquelle don Bosco et le prêtre d'Ivrea don Valinotti expédièrent des lettres au moins entre 1853 et 1855.[107] L'un et l'autre se prévalaient donc d'appartenir à la «direction centrale.» Mais deux documents nous apprennent que cette «direction centrale» de Turin était coiffée à Ivrea par un «directeur en chef.» Le 19 décembre 1853 don Bosco donnait ce titre à Mgr Moreno dans une lettre qu'il adressait au cardi­nal archevêque de Ferrare Mgr Luigi Vannicelli Casoni.[108] Et la let­tre du cardinal Antonelli, datée du 30 novembre 1853, à la direction des Letture cattoliche pour la féliciter de l'institution de cette revue, n'était pas destinée à don Bosco, mais à Mgr l'évêque d'Ivrea.[109] Le patron de l'entreprise aurait donc été Mgr Moreno. Son siège social était, à Turin, distinct de l'Oratoire de don Bosco, et situé dans un bureau du prêtre d'Ivrea Valinotti, d'abord via Bogino, n. 3,[110] puis via San Domenico, n. 11. En septembre 1855, une note accompa­gnant l'information de ce transfert via San Domenico, selon laquelle les correspondants étaient priés d'adresser leur courrier et leurs chè­ques postaux uniquement à la «Direzione centrale delle Letture Catto­liche in Torino» domiciliée là, est l'indice d'une volonté de remédier à un désordre, dans lequel don Bosco pourrait bien avoir eu sa part.[111]

La question de la propriété de la revue ne semble pas avoir été sou­levée durant les années cinquante. Mais don Bosco se l'est rapidement attribuée. Il affirmera un jour n'avoir «jamais pensé que les Letture cattoliche fussent la propriété d'un autre. J'ai tracé le programme, j'ai commencé l'impression, je l'ai toujours contrôlée et corrigée avec le maximum de diligence; chacun des fascicules a été composé ou rédigé par moi en un style et un langage adaptés. J'ai toujours été responsable de ce qui avait été imprimé. J'ai fait des voyages, j'ai écrit et fait écrire des lettres pour la diffusion de ces Letture... »[112] L'évêque Moreno ne voyait pas les choses de cette manière. Peut-être s'illusionnait-il sur le rôle exact dans l'administration de la revue, de don Valinotti son représentant à Turin. Valinotti s'était bientôt effacé derrière don Bos­co. Selon une lettre postérieure du chargé d'affaires Tortone au /377/ secrétariat d'Etat du Vatican, «quand il s'est agi d'établir dans cette ville la très louable et utile association dite des Letture cattoliche, (Valinotti) y apporta son concours, lequel se réduisit toutefois à four­nir durant les premiers mois la matière de trois ou quatre fascicules, à corriger les épreuves d'imprimerie et à assumer gratuitement la charge de secrétaire de l'association. Comme il devait souvent ensuite s'absenter de Turin soit pour des affaires particulières soit pour prê­cher la parole de Dieu (...), il conserva bien comme il l'a encore aujourd'hui le titre de secrétaire des Letture cattoliche, mais les tâches sont entièrement remplies par un secrétaire laïc...»[113] Don Bosco, qui avait lancé l'affaire (avec l'évêque) et assumait à peu près toute la charge de la revue, s'estimait probablement dès 1854 1e véritable pro­priétaire des Letture cattoliche.

La légende et l'histoire des origines du Galantuomo

Une tradition propagée au moins depuis 1904 a inscrit l'apparition de l'almanach des Letture, dit le Galantuomo, dans la campagne anti­vaudoise de don Bosco. Vers la fin de 1853, la diffusion subite à tra­vers Turin du petit almanach vaudois l'Amico di casa,[114] qui était dis­tribué gratuitement en ville, l'aurait désolé et décidé à lancer de son côté un almanach populaire.[115] Le titre Il Galantuomo aurait été arrêté à la fin d'une discussion entre amis de don Bosco. Pour contrer les vaudois, celui de Vero Amico di casa (Véritable ami de la maison) aurait été suggéré, puis écarté: c'eût été faire à l'ennemi une publicité inutile. On aurait aussi proposé L'Almanacco del Popolo (L'Almanach du Peuple), L'Almanacco della Gioventù (L'Almanach de la jeunesse) et L'Almanacco dell'Operaio (L'Almanach de l'ouvrier). Don Bosco aurait tranché sans explication par le titre: Il Galantuomo, qu'il aurait immédiatement sous-titré, nous dit-on: Strenna offerta agli associati delle Letture Cattoliche, c'est-à-dire Etrenne offerte aux abonnés des Letture Cattoliche. Voilà qui commence de dénoncer une erreur, car Il Galantuomo pour 1854 fut annoncé dans la presse avec son prix (non pas en cadeau d'étrenne) au début de novembre 1853, bien avant le temps des étrennes.

L'almanach populaire destiné à devenir celui de don Bosco eut en effet une origine différente. Ses créateurs voulaient répliquer aux anticléricaux de Turin beaucoup plus qu'aux ministres vaudois. L'idée venait du monde des conférences de Saint Vincent de Paul à Paris. L'OEuvre des Almanachs avait été lancée en 1849 par la confé-/378/ rence parisienne de Saint-Jacques-du-Haut-Pas.[116] Lesdits alma­nachs, tous populaires, l'Almanach de l'ouvrier et du laboureur, l'Al­manach de l'apprenti, l'Almanach de l'atelier, avaient aussitôt atteint des tirages élevés, entre cent et cent cinquante mille exemplaires.[117] Le saint et savant Francesco Faà di Bruno, un Piémontais, résidait à Paris depuis 1849 pour des études scientifiques.[118] Il y vérifiait l'uti­lité et la diffusion extraordinaires des almanachs dans les conférences françaises.[119] Le conseil général de la Société de Saint Vincent de Paul, pour un prix relativement bas, procédait à des tirages impor­tants grâce aux ordres précis qui lui parvenaient suffisamment à temps de toutes les conférences. A la fin du mois d'août les almanachs étaient déjà prêts à être distribués. Ils l'emportaient ainsi en temps et en prix sur les «mauvais». L'utilité morale provenait du fait que, pour un nombre considérable de gens, cette publication était la seule feuille imprimée qu'ils lisaient, soit à cause de la modicité de son prix, soit à cause de la facilité de son écriture, soit à cause de la capillarité de sa diffusion. La nécessité de disposer d'un calendrier, à laquelle répon­dait d'abord l'almanach, devenait l'occasion d'un discours moral et religieux, d'économie ou d'agriculture, forme simple mais efficace d'enseignement et d'apostolat. Quoique à partir d'intentions contrai­res, les journalistes anticléricaux de la Gazzetta del popolo, qui, par leurs almanachs, diffusaient leur vinaigre antireligieux, le compre­naient fort bien. La Gazzetta del popolo avait en effet commencé d'éditer fin 1849 un Almanacco Nazionale per il 1850 (Almanach national pour 1850), qui avait eu grand succès. Les dégâts causés avaient ému d'autant les catholiques fervents du pays. Faà di Bruno réfléchit aux moyens d'y parer. Au cours des vacances d'été de 1853, il lança à Turin l'idée de la publication dès le mois de septembre d'un almanach catholique et commercialisable. Mgr Moreno et le groupe des publicistes qui l'entouraient, soit à l'Armonia, soit aux Letture cattoliche, don Bosco y compris par conséquent, manifestèrent leur enthousiasme. Mais ils laissèrent à Faà la réalisation de l'oeuvre. Le 11 août 1853, celui-ci écrivait (en français) à Adolphe Baudon, prési­dent du Conseil central de Conférences de Saint Vincent de Paul à Paris: «Comme j'aurai l'intention, d'accord avec plusieurs personnes, de suivre ici votre bon exemple en publiant aussi un bon Almanach pour le peuple, qui est gâté par l'infâme Almanach de la Gazette du peuple, où il y a plus d'hérésies et d'imprécations contre l'Eglise et le Pape que de mots, je vous prierai instamment de me faire envoyer le plus tôt possible (...) deux copies de chacun de vos almanachs. » Lui-/379/ même composa quelques articles, dont vraisemblablement l'introduc­tion Ai miei lettori (A mes lecteurs), tandis que d'autres articles, dont la source a été retrouvée, étaient traduits d'almanachs français que Baudon lui avait envoyés, ou rédigés par le curé de Bruno et son frère, le marquis agronome Alessandro. L'almanach, annoncé par l'Armonia des 10 et 12 novembre 1853, sortait alors sous le titre de Il Galan­tuomo.[120] Réplique à celui de la Gazzetta del popolo, lui aussi se don­nait pour Almanacco Nazionale.

Jusque-là, don Bosco, bien que vraisemblablement associé au pro­jet, était demeuré au deuxième plan. Il ne parut sur le devant de la scène que six ou sept semaines plus tard. On peut imaginer qu'un lot important d'almanachs Faà - denrée éminemment périssable - res­taient en stock à la fin de décembre. L'imprimeur inscrivit sur leur cou­verture: Il Galantuomo. Almanacco nazionale pel 1854 coll'aggiunta di varie utili curiosità. Strenna offerta agli associati delle Letture Cattoli­che... [121] (Il Galantuomo. Almanach national pour 1854 avec diverses curiosités utiles. Etrenne offerte aux abonnés des Letture Cattoliche). C'est ainsi que le Galantuomo pour l'anneé nouvelle fut alors offert en guise d'étrenne aux abonnés des Letture cattoliche. Mais, contraire­ment à ce qu'il faut bien appeler la légende, il s'agissait d'une deuxième édition de l'almanach de Faà.

Pour l'Italien, le Galantuomo est un «honnête homme», familière­ment un «brave homme». L'Ai miei lettori expliquait que le héraut de l'almanach, s'il n'était peut-être pas encore galantuomo, aspirait au moins à le devenir et, si possible, à rendre galantuomini tous les hom­mes de la terre.[122] L'almanach pour 1854 s'adressait presque exclusi­vement aux ruraux. Selon la règle de ce genre de publication, son con­tenu était hétéroclite, la pièce principale étant le calendrier et les dates à retenir par le peuple des campagnes. On trouvait après l'intro­duction: la liste des fêtes mobiles, le calendrier de l'année (12 pages), des informations statistiques, le cours des changes, des règles pour l'élevage des vers à soie, des notions de météorologie (9 pages), l'his­toire «A l'ombre d'un chêne» (10 pages), la chanson «Le laboureur», les six discours du vénérable Simone (15 pages), des «anecdotes» (6 pages), des maximes morales (9 pages) et la liste des principales foi­res de l'Etat (7 pages). Parmi les conseils du «vénérable Simone», vieux paysan du Canavese, on épinglera celui-ci pour un temps où Margotti n'avait pas encore proclamé: Né eletti, né elettori.

«Nul n'a le droit de ne pas voter, parce que nul n'a le droit de ne pas sauver sa patrie. Ne pas voter est un geste de mauvais citoyen. Mal voter est un délit. /380/ Que votre vote soit un acte de confiance, libre et raisonné. Préparez bien votre vote, demandez avant tout si les candidats sont et furent toujours hon­nêtes. Ne vous fiez pas aux belles promesses, aux phrases sonores, aux projets de réforme qu'on vous mettra devant les yeux pour vous éblouir. Mais véri­fiez bien si les hommes qu'on vous propose comme députés ou conseillers municipaux ont surtout du bon sens, de l'expérience des affaires et de la reli­gion. »[123]

Bien qu'elles ne fussent pas de lui, ces leçons de culture populaire correspondaient mieux aux modèles de don Bosco dans la Bibliothè­que d'Annecy et les Petites lectures de Paris que ses diatribes polémi­ques du Cattolico istruito ou de la Disputa tra un avvocato ed un ministro protestante. Son coeur allait dans ce sens. Peu à peu il préférera les his­toires moralisatrices et les biographies édifiantes, analogues à la Vita di santa Zita serva e di sant'Isidoro contadino (Vie de sainte Zita ser­vante et de saint Isidore paysan),[124] aux Esempi di virtù cristiana (Exemples de vertu chrétienne) [125] et à L'artigiano secondo il Vangelo ossia la vita del buon Enrico calzolaio (L'artisan selon l'Evangile ou la vie du bon Henri cordonnier),[126] trois fascicules publiés dans les Let­ture cattoliche au cours de l'année 1853. Lui-même commencera de s'orienter dans ce sens par une oeuvre de sa main au début de 1854. Heureuse évolution!


Notes

[1] Voir la série des plans hors-texte de F. Giraudi, L'Oratorio di Don Bosco, Turin, SEI, 1935, tavole 2, 3, 4.

[2] Description inspirée par P. Stella, Don Bosco nella storia economica e sociale, p. 91-92.

[3] D'après une description de la Storia dell'Oratorio de Giovanni Bonetti, publiée dans le Bollettino salesiano d'octobre 1881 (p. 11) et passée, plus ou moins amplifiée, en MB IV , 517/21-29.

[4] Sur Mgr Moreno, voir le livre, du reste assez décevant, de l'un de ses succes­seurs à Ivrea: Luigi Bettazzi, Obbediente in Ivrea. Monsignor Luigi Moreno, vescovo dal 1838 al 1878, Turin, SEI, 1989, 555 P.

[5] Ces deux portraits dans L. Bettazzi, op. cit., h.-t., p. 273.

[6] Francesco Favero, Elogio funebre di mons. Luigi Moreno, Turin, tip. S. Giu­seppe, 1878.

[7] Pour la préhistoire des Letture cattoliche dans laquelle nous nous engageons ici, je suis P. Stella, Don Bosco nella storia economica e sociale, p. 347-350. Les informa­tions sur la Collezione di buoni libri, y compris les libellés italiens de ses titres, dérivent de ces pages.

[8] Leonardo Murialdo à Giovanni Stura, Pinerolo, 2 août 1849; d'après L. Mu­rialdo, Epistolario I, p. 14. /381/

[9] Avvertenze di religione..., cit., p. 140.

[10] D'après les livraisons des 1er et 15 janvier 1850 de la Collezione, tel était le désir des évêques de la province de Vercelli.

[11] Turin, Speirani et Ferrero, 1850 24 p. Voir, ci-dessus, chap. VIII.

[12] MO 241/142. Don Bosco ayant toujours forcé les chiffres nous oblige à hésiter devant celui-là aussi.

[13] Toutes les informations sur les tractations autour de l'édition envisagée du Cattolico istruito proviennent de don Bosco lui-même en MO 241/147 à 242/166. Elles semblent suffisamment confirmées par la correspondance conservée de 1852.

[14] La comparaison entre les termes du rapport au Saint-Siège que nous allons citer et la correspondance conservée entre le prêtre et l'évêque au cours de l'année 1852 où les mots de biblioteca et de programma reviennent avec insistance, ne permet pas d'hésiter sur la réalité de leur entente dès avant la mi-janvier 1852.

[15] ASV, S.C. Vescovi e Regolari, Visitationes ad limina, Eporedien. Texte latin cité par P. Stella, Don Bosco nella storia economica e sociale, p. 351.

[16] Le jour de la Fête-Dieu, don Bosco invita l'évêque Moreno à venir bénir sa nouvelle église sur le point d'être inaugurée. Il inséra dans sa lettre la nouvelle sui­vante: «J'ai reçu du signor D. Gallenghe le programme de notre bibliothèque, avec les modifications que vous y avez sagement apportées. Quand vous viendrez ici à Turin nous parlerons de ce qu'il conviendra de faire ultérieurement. Au début de la semaine prochaine, je vous enverrai le manuscrit Avvisi ai cattolici... » (G. Bosco à L. Moreno, Turin, 10 juin 1852; Epistolario Motto I, p. 160). La «nostra biblioteca» désignait cer­tainement les futures Letture cattoliche, dont le titre n'avait pas encore été déterminé.

[17]  «Ai eu très grand plaisir à lire le manuscrit: Avvisi ai Cattolici (...) J'ai parlé de la petite Bibliothèque avec un ecclésiastique étranger et tous s'accordent sur sa néces­sité et sur son succès assuré... » (L. Moreno à G. Bosco, Ivrea, 12 juin 1852; ACS 126.2 Moreno, FdB 1549 D3-4; éd. MB IV, 431/20-24.

[18] La lettre de don Bosco n'a pas été conservée. Son lieu et sa date d'expédition, ainsi que son contenu, peuvent être déduits de la réponse de l'évêque le 4 août. Don Bosco écrivait depuis la maison d'exercices spirituels de Lanzo. Ces exercices spi­rituels eurent lieu selon toute vraisemblance après le tirage de la loterie, le 12 juillet, donc dans la deuxième partie du mois.

[19] L. Moreno à G. Bosco, dal castello d'Albiano, 4 août 1852; ACS 126.2 Moreno; FdB 1549 D5-6; éd. MB IV, 527/5-28.

[20] L. Moreno à G. Bosco, Ivrea, 16 août 1852; ACS 126.2 Moreno; FdB 1549 D7; éd. MB IV, 528/1-15.

[21] D'après la lettre de l'évêque datée du 4 septembre.

[22] Voir Documenti XLI, 46.

[23] Voir MB IV, 474-478.

[24]  «... J'attends avec impatience Votre Seigneurie selon la promesse qui m'a été faite et j'espère que nous pourrons conclure définitivement l'affaire de la bibliothè­que...» (L. Moreno à G. Bosco, Ivrea, 4 septembre 1852; ACS 126.2 Moreno; FdB 1549 D8; éd. incomplète MB IV, 528/21-29).

[25] L. Moreno à G. Bosco, Ivrea, 13 décembre 1852; ACS 126.2 Moreno; FdB 1549 D9; éd. MB IV, 529/6-25. Toutefois en 529/16, il faut lire non pas: «niuno più rimarrà in campagna», mais: «niuno più rimarrà alla campagna».

[26] Pour ce paragraphe sur les vaudois à Turin en 1850-1852 je me suis appuyé sur Domenico Maselli, Tra risveglio e millenio. Storia delle Chiese Cristiane dei Fratelli, /382/ 1836-1886, Turin, Claudiana, 1974; et sur Valdo Vinay, Storia dei Valdesi, t. III: Dal movimento evangelico italiano al movimento ecumenico (1848-1978), Turin, Clau­diana, 1980. - Voir le portrait de Giovan Pietro Meille (1817-1887) dans V. Vinay, op. cit., p. 64, h.-t. C'était apparemment un gentleman racé et élégant.

[27] Le 25 janvier, don Bosco pouvait adresser quelques-uns de ces programmes à P. Gius. De Gaudenzi (G. Bosco à P. Gius. De Gaudenzi, Turin, 25 janvier 1853; Epistolario Motto I, p. 185).

[28] En effet, ce «programme» était distinct du «plan de l'association» (piano dell'associazione), avec lequel les MB l'ont confondu (MB IV, 532/14 à 533/18). Tan­dis que le «plan, de l'association» a été conservé, le «programme», lui, a disparu, comme il est facile de le démontrer.

[29]  «Piano dell'Associazione alle Letture Cattoliche», p. IV de couverture de l'Introduzione alle Letture Cattoliche, numéro zéro de la publication (note suivante).

[30] Turin, P. De Agostini, 1853, 32 p.

[31] Ed. 1850, p. 7; éd. 1853, p. 9.

[32] Ed. 1850, p. 10.

[33] Ed. 1853, p. 11-12.

[34] Ed. 1853, p. 13.

[35] Ed. 1850, p. 13-14.

[36] Cfr. éd. 1653, p. 16.

[37] Ed. 1853, p. 23-24.

[38] Ed. 1853, § VII: «Tre particolari ricordi alla gioventù», (p. 25-29).

[39] Disons ici que Luigi Giovannini (Le Letture cattoliche di Don Bosco, Naples, Liguori editore, 1984, 282 p.) a rédigé sur la revue de don Bosco un livre malheureuse­ment de faible intérêt, qui ne répond à peu près à aucune des questions qu'elle pose.

[40] Dans son paragraphe sur les Letture cattoliche (Don Bosco nella storia econo­mica e sociale, p. 347-348), Pietro Stella n'a pas abordé cette question.

[41] Comme il a été dit plus haut, don Bosco avait été dès l'origine membre d'hon­neur de la première conférence turinoise, dite «conférence des Saints Martyrs». Voir F. Metto, «Le conferenze annesse di S. Vincenzo de' Pao1i negli Oratori di don Bosco. Ruolo storico di un'esperienza educativa», dans L'impegno nell'educare. Studi in onore di Pietro Braido, dir. J.M. Prellezo, Rome, LAS, 1991, p. 467-492.

[42] Bulletin de la Société de Saint Vincent de Paul, avril 1851 p. 85. Les informa­tions sur l'origine des Petites lectures proviennent de Marthe de Hédouville, Monsei­gneur de Ségur. Sa vie, son action, 1620-1881, Paris, Nouvelles éditions latines, 1957, p. 124-131.

[43] «Dalle piccole Letture Francesi», dans Esempi di virtù cristiana ricavati da vari autori, Letture cattoliche, ann. I, fasc. 13-14 (25 septembre et 10 octobre), Turin, P. De Agostini, 1853, p. 48.

[44] D'après la quatrième page de couverture du fascicule Tobie ou la Sainte Famille, Annecy, 1836.

[45] Avvisi ai cattolici, Turin, 1850, p. 5-6.

[46] Formules de P. Braido, «L'educazione religiosa popolare e giovanile nelle Let­ture Cattoliche di Don Bosco», Salesianum XV, 1953, p. 672.

[47] Fasc. 1er mars 1853, 112 p.; fasc. 2, 10 avril 1853, p. 1-48; fasc. 5, 25 mai 1853, p. 49-100; fasc. 8, 10 juillet 1853, p. 101-164; fasc. 9, 25 juillet 1853, p. 165-244; fasc. 12, 10 septembre 1853, p. 245-340.

[48] Turin, P. De Agostini, 1853, 112-340 p. /383/

[49] Selon l'introduction: «Oggetto di questi trattenimenti», op. cit., p. 4­

[50] Voir P.J. Griffiths, An Apology for Apologetics. A Study for the Logic of Interreligious Dialogue, Maryknoll, N.Y., Orbis Books, 1991.

[51] Les gens informés savent que le parcours en question a persisté jusque bien après la fin de la deuxième guerre mondiale.

[52] J. Bellamy, La théologie catholique au XIXème siècle, coll. Bibliothèque de théologie historique, Paris, Beauchesne, 1904, p. 228. - Le P.J.-V. Bainvel, qui a édité l'ouvrage (posthume) de Bellamy, ajoutait ici en note: «On s'étonne que l'auteur n'indique pas plus nettement la nature de l'Eglise, son caractère social, l'union intime des éléments visibles et des éléments surnaturels, ses rapports avec jésus et le Saint­Esprit. » Mais il réagissait en théologien oubliant que J. Bellamy écrivait l'histoire de la théologie. L'examen des manuels du dix-neuvième siècle prouve que Bellamy ne se trompait pas.

[53] L. Bailly, Theologia dogmatica et moralis ad usum seminariorum, 6ème éd., t. II, Lyon, Rusand, 1818, p. 291-520.

[54] J. Bellamy, La théologie catholique au XIXè siècle, cit., p. 211-212

[55] C'était, par exemple, chose faite dans François-Xavier Schouppe, Elementa theologiae dogmaticae, Bruxelles, 1861, qui commençait son corpus par les traités De principüs theologiae, De Religione christiana et De Ecclesia Christi.

[56] E. Hocedez, Histoire de la théologie au XIXe siècle, coll. Museum lessianum, section théologique, Paris, Desclée de Brouwer, 1952, t. II, p. 353.

[57] E. Hocedez, op. cit., p. 355.

[58] J. Perrone, Praelectiones theologicae, editio post secundam romanam diligen­tius emendata, Paris, Migne, 1842, t. I, col. 17-64­

[59] Praelectiones theologicae, éd. cit., t. I, col. 284.

[60] Praelectiones theologicae, éd. cit., t. II, col. 689-1043.

[61] A. de Tocqueville, Voyage en Amérique, cahier E, dans CEuvres, Bibliothèque de la Pléiade, t. I, Paris, Gallimard, 1991, p. 274-275.

[62] Voir P. Stella, Don Bosco nella storia della religiosità cattolica, I, p. 237.

[63] J.-F. Gerdil, Breve esposizione dei caratteri della vera religione, Turin, 1822. Sur le cardinal Gerdil (1718-1802), voir éventuellement L. Chevailler, «Gerdil, Jean ­François», D.H.G.E. t. XX, Paris, 1984, col. 852-857. Sur l'utilisation de la Breve esposizione dans le Cattolico istruito, voir les citations de P. Stella, Don Bosco nella sto­ria della religiosità cattolica, t. II, p. 67, n. 30.

[64] Nouvelle édition, à laquelle on a joint des lettres de M. de Fénelon sur la vérité de la religion, Lyon, 1821. Sur l'utilisation du Catéchisme raisonné par don Bosco dans le Cattolico istruito, voir les citations de P. Stella, Don Bosco nella storia della reli­giosità cattolica, t. II, p. 20, n. 7; p. 21, n. II; p. 22, n. 12; p. 23, n. 18; p. 141, n. 60; p. 142, n. 65.

[65] Cenni sulle principali verità della cattolica religione.... Alba, 1849. Sur son utili­sation dans le Cattolico istruito voir P. Stella, Don Bosco nella storia della religiosità cat­tolica, t. II, p. 47, n. 17.

[66] Se rappeler que les entretiens VII et VIII manquent dans cette partie.

[67] Il Cattolico istruito, fasc. II, p. 46-47.

[68] Disons ici que, comme l'a remarqué P. Stella (Don Bosco nella storia della reli­giosità cattolica, t. II, p. 48), les portraits - déplaisants - de Luther, Calvin et Henri VIII dépendaient surtout de la Storia delle eresie de S. Alphonse de Liguori.

[69] J. Perrone, Praelectiones theologicae, éd. cit., t. I, col. 130-139. /384/

[70] Don Bosco semble avoir évité intentionnellement de parler du «corps» et de l'«âme» de l'Eglíse, objet du chapitre II du De Ecclesia Christi de Perrone.

[71] Sur l'historicité de la Bible: «... les livres qui contiennent ces choses sont véri­diques, autrement dit ils racontent les choses comme elles se sont produites» (Il Catto­lico istruito, première partie, entretien XIII, p. 57). Leurs auteurs sont véridiques, parce qu'ils racontent des événements contemporains, et ils auraient été contredits par une multitude de témoins s'ils avaient écrit des faussetés. C'était des gens sincères et dignes de foi, qui disaient la vérité à tout le monde, rois compris, au péril de leur pro­pre vie. De nombreux faits allégués par eux ont été attestés par des auteurs profanes. Les faits extraordinaires ne présentent rien d'indigne de la puissance et de la majesté de Dieu. Ils témoignent d'autant plus de l'intervention de la main de Dieu dans la con­fection de ces livres. Etc. (Il Cattolico istruito, première partie, entretien IV, p. 24-25).

[72] Voir, à propos des miracles de Jésus, la note: «Les incrédules disent que ces miracles peuvent être des effets du hasard; mais nous disons que le hasard n'étant rien ne peut produire aucun effet» (Il Cattolico istruito, première partie, entretien XII, p. 51). Faut-il rappeler que, pour saint Thomas d'Aquin, le hasard était une réalité quotidienne, celle du contingent? (Voir le Contra Gentiles, livre II, chap. XXXIX).

[73] Cette conviction traverse tout l'ouvrage. Voir, par exemple, l'entretien V de la deuxième partie (Il Cattolico istruito, deuxième partie, p. 99-102) sur les saints dans l'Eglise et chez les hérétiques

[74] Voir en particulier les entretiens XX-XXVI de la deuxième partie (p. 101-151) sur Luther, Calvin et Henri VIII.

[75] Autrement dit, la première partie et les douze premiers entretiens de la deuxième.

[76] Se rappeler la phrase émue de J. Bellamy sur «la grande thèse historique», pivot de l'apologétique du dix-neuvième siècle.

[77] Ces consignes dans R. Limouzin-Lamothe et J. Leflon, Mgr Denys-Auguste Affre archevêque de Paris (1793-1848), coll. Bibliothèque d'histoire ecclésiastique de la France, Paris, Vrin, 1971, p, 151.

[78] Le livre de G. de Ségur fut cité dans le Galantuomo pour 185 5 (p. 111) à partir d'une traduction parue chez G. Marietti.

[79] La première édition, pour laquelle on n'avait pas trouvé de véritable éditeur, sortit à Paris, au Bureau central des conférences de S. Vincent de Paul, 1851, in-18, VIII-157 p.

[80] Chez Poussíelgue, seize éditions en 1851, douze en 1852. Au début du ving­tième siècle, les éditeurs Tolra et Simonet diffuseront les douze cents millièmes exem­plaires des Réponses. Voir Réponses courtes et familières aux objections les plus répandues contre la religion, par Mgr de Ségur, éd. revue, augmentée et illustrée, Paris, Tolra et M. Simonet, 1914, 250 p. Livret donné comme du 1210e mille.

[81] Réponses courtes et familières..., chap. XLIII. L'édition illustrée de 1914 com-portait même (p. 187) une gravure représentant des «chrétiens se confessant dans les catacombes».

[82] Réponses courtes et familières..., chap. XIX, § V.

[83] Letture cattoliche, ann. XXXI, fasc. I-III (janvier, février, mars), Turin, tipo­grafia e libreria salesiana, 1883, 464 p. La pagination était régularisée, l'oeuvre plus correctement partagée. Elle fut bientôt traduite en français sous le titre: Le Catholique dans le monde. Entretiens familiers d'un père avec ses enfants sur la Religion, par Jean Bosco, prêtre, Nice, imprimerie et librairie du Patronage Saint-Pierre, 1886, 366 p. /385/

[84]. Letture cattoliche, ann. I, fasc. VI, Turin, P. De Agostini, 1853, 48 p.

[85] Letture cattoliche, ann. I, fasc. X-XI, Turin, P. De Agostini, 1853, 48 P.

[86] Letturecattoliche, ann. I, fasc. XIX, Turin, P. De Agostini, 1853, 68 p. Le fas­cicule double des 25 septembre et 10 octobre: Esempi di virtù cristiana et celui du 10 dé­cembre Vita infelice di un novello apostato, que les Memorie biografiche ont attribués à don Bosco, ne sont pas d'authenticité bien assurée.

[87] Notizie storiche intorno al miracolo..., cit., p 27.

[88] Fatti contemporanei esposti in forma di dialoghi, cit., p. 33-34.

[89] Una disputa tra un avvocato ed un ministro protestante, cit., p. 15, n. 1.

[90] Una disputa..., ibid., p. 19-20. Inutile de relever le caractère tendancieux de l'interprétation des propos ici attribués à Luther. Combien de prédicateurs catholi­ques en ont tenu de semblables à leurs ouailles!

[91] Una disputa..., ibid., p. 44.

[92] Una disputa..., ibid., p. 68.

[93] Il Cattolico istruito, première partie, p. 23. De même, à la question: «Est-ce que l'on peut être sauvé hors de l'Eglise Catholique Apostolique et Romaine?», le caté­chisme diocésain de Turin de l'époque répondait: «On ne peut être sauvé, comme nul n'a pu être sauvé hors de l'arche de Noé, qui fut la figure de cette Eglise.»

[94] Il Cattolico istruito, première partie, p. 60.

[95] «Parce qu'il est juste, Dieu donnera certainement la récompense qui est due à la vertu et au vice le châtiment mérité» (Il Cattolico istruito, première partie, entre­tien I, p. 13).

[96] Il Cattolico istruito, Introduction, p. 6.

[97] P. Stella, Don Bosco nella storia della religiosità cattolica, t. II, p. 15.

[98] G. Bosco, Il giovane provveduto, Turin, 18 51, p. 332.

[99] G. Bosco au cardinal Antonelli, Turin, 31 mai 1853; Epistolario Motto I, p. 197,

[100] A propos de son livre I Valdesi critiqué dans la deuxième partie du Cattolico istruito, entretiens XVII et XVIII, sous les titres: «Mauvaise foi des ministres vau­dois» et «Autres signes de la mauvaise foi des ministres vaudois» (op. cit., p. 74-91), morceau qui fut reproduit dans l'Armonia du 21 juin 1853 sous le titre provocateur: «Bugie di Amedeo Bert, ministro valdese» (Mensonges d'Amedeo Bert, ministre vau­dois).

[101] Je reprends l'adjectif d'un historien contemporain: D. Maselli, Tra risveglio e millenio..., cit., p. 88.

[102] G. Bosco à P. De Gaudenzi, Turin, 7 avril 1853; Epistolario Motto I, p. 194.

[103] D'après le «Piano dell'Associazione alle Letture Cattoliche», in Introduzione alle Letture Cattoliche, 1853, quatrième page de couverture.

[104] Art. «I benemeriti signori Raccoglitori...», Armonia, 1er mars 1853.

[105] G. Bosco à P. De Gaudenzi, Turin, 19 janvier 1854; Epistolario Motto I, p. 215.

[106] Voir P. Stella, Don Bosco nella storia della religiosità cattolica, I, p. 247­.

[107] A juger par les en-têtes de lettres expédiées par don Bosco le 21 août, le 29 août, le 9 novembre, le 18 décembre 1853, ainsi que le 23 février 1855 (Epistolario Motto I, p. 203, 204, 208 et 247); et aussi par une lettre de don Valinotti, 8 fé­vrier 1855, reproduite en MB V, 205. Francesco Valinotti, né à Virle (province de Turin) en 1813, mort à Ivrea en 1873, était théologien et chanoine honoraire de la cathédrale d'Ivrea. /386/

[108] «... Le Très Révérend Mgr Luigi Moreno, évêque d'Ivrea et directeur en chef de ces Letture m'a lui-même donné l'honorable mandat d'écrire sur cette affaire à Votre Excellence; il y aurait joint sa lettre si la présence du susdit P. Novelli lui avait donné le temps de m'en avertir...» (G. Bosco à Mgr Luigi Vannicelli Casoni, Turin, 19 décembre 1853; Epistolario Motto I, p. 209).

[109] La lettre du cardinal Antonelli à la «direction des Letture cattoliche», datée du 30 novembre 1853, pour la féliciter d'avoir institué cette revue, lettre qui fut insé­rée au début du fascicule de janvier 1854, n'était pas adressée à don Bosco mais à Mgr Moreno, quoi qu'en ait dit l'auteur des Memorie biografiche IV, 685-686. Son con­tenu ne permet pas d'en douter.

[110] Les Letture cattoliche avaient pour adresse: Turin, auprès de la direction, via Bogino, n° 3, 2ème étage, d'après la quatrième page de couverture du fascicule: I beni della Chiesa, come si rubino..., Letture cattoliche, ann. III, fasc. 3-4 (10 et 25 avril), Turin, Ribotta, 1855.

[111] On lit sur la quatrième page de couverture du fascicule Cenno biografico intorno a Carlo Luigi Dehaller... (Letture cattoliche, ann. III, fasc. XIII-XIV (10 et 25 septembre), Turin, G.B. Paravia, 1855): «Avis. -A dater du 1er octobre le Bureau des Letture Cattoliche est transféré via San Domenico, n° 11, rez-de-chaussée, mai­son Solaro della Margherita. - Nos méritants correspondants sont désormais priés d'adresser leurs lettres, demandes, réclamations et mandats postaux, uniquement à la Direction centrale des Letture Cattoliche à Turin. »

[112] G. Bosco à F. Valinottí, Turin, ro mai 1862; Epistoiario Motto I, p 496-497.

[113] G. Tortone au Secrétaire d'Etat, Turin, 24 avril 1862; ASV, Nunziatura di Torino, 175; cité dans Epistolario Motto I, p. 497, note aux lignes 3-8.

[114] L'Amico di casa. Almanacco popolare illustrato per l'anno 1854, Turin, A. Pons e Comp., 1853. Photographie du frontispice dans V. Vinay, Storia dei Valdesi, III, op. cit., p. 112 h.-t.

[115] Cette histoire de la naissance du Galantuomo; qui était demeurée inconnue des Documenti réunis du vivant de don Bosco, est apparue par les soins de don Le­moyne en MB IV, 643-644, à partir d'un témoignage non encore identifié. Aucun témoin ne semble l'avoir jamais enregistrée à l'écoute de don Bosco.

[116] D'après le Bulletin des conférences, t. I, n° 11 nov. 1849, p. 327-328.

[117] D'après le même Bulletin, t. V, octobre 1853, p. 3 12.

[118] Sur Francesco Faà di Bruno (1825-1888), successivement officier, précep­teur à la Maison de Savoie, professeur d'université, enfin prêtre, voir, entre autres, les notices de R. Aubert, s.v., Dictionnaire d'Histoire et de Géographie Ecclésiastiques, t. XVI (r967), col. 299-301; et de A.M. Galuzzi, s.v., Dizionario degli Istituti di Perfe­zione, t. III (1976), col. 1375-1376; ainsi que l'ouvrage collectif Francesco Faà di Bruno (1825-1888). Miscellanea, Turin, Bottega d'Erasmo, 1977.

[119] Dans les lignes qui suivent sur le premier numéro du Galantuomo, j'adapte un fragment de l'article de Mario Cecchetto, «Francesco Faà di Bruno agli inizi del cattolicesimo in Italia. Tra apostolato laicale ed impegno sociale», dans l'ouvrage col­lectif référé dans la note précédente, p. 393-394.

[120] Le 10 novembre 1833, on lisait dans l'Armonia: «Almanachs pour 1854. - (...) Annonçons aussi que la typographie dirigée par Paolo De-Agostini a donné nais­sance à un Almanach National, intitulé Il Galantuomo, où l'on trouve beaucoup d'informations statistiques... » Etc. Le 12, l'Armonia imprimait une annonce publici­taire sur ce Galantuomo et y joignait sa table des matières. /387/

[121] Turin, P. De-Agostini, 1853, 119 p.

[122] «Ne soyez pas surpris, chers lecteurs, si je m'appelle Galantuomo, avant que vous ayez (pu) apprécier mes qualités et mes vertus. Ce n'est pas par orgueil, mais uni­quement pour vous signaler d'entrée de jeu que, si je ne le suis pas encore, je désire ardemment devenir galantuomo, et, si possible, rendre tout le monde galantuomini. » (Ai miei lettori, op. cit., p. III)

[123] Il Galantuomo. Almanacco nazionale pel 1854..., p. 88.

[124] Letture cattoliche, ann. I, fasc. III (25 avril), Turin, P. De Agostini, 1853, 56 p.

[125] Letture cattoliche, ann. I, fasc. XIII-XIV (25 septembre et 10 octobre), Turin, P. De Agostini, 1853, 48 p.

[126] Letture cattoliche, ann. I, fasc. XVI-XVII (10 et 25 novembre), Turin, P. De-Agostini, 1853, 104 p.


Chapitre X.

L' année du choléra (1854)

Une maison plus spacieuse

Au début de 1854, don Bosco disposait enfin d'une maison agran­die. Le bâtiment neuf, qui s'était écroulé en décembre 1852, avait été reconstruit plus ou moins légalement au cours de l'année 1853.[1] En octobre, la nouvelle bâtisse à angle droit prolongeant ]a maison Pinardi avait été prête. De formes et de dimensions modestes, elle comportait d'amples portiques qui rendraient service pendant les hivers turinois. Don Bosco y avait sa chambre au deuxième étage du bras parallèle à l'église. Il racontera:

«Comme nous avions le plus grand besoin de locaux, nous nous sommes aussi­tôt précipités pour l'occuper. Je suis d'abord allé dans la chambre que Dieu me permet d'habiter encore [vers 1875]. Classes, réfectoire, dortoir purent être établis et régularisés; et le nombre des élèves fut porté à soixante­cinq. »[2]

Ne nous y trompons pas. Ces «classes» (scuole) étaient destinées aux cours du jour ou du soir des «oratoriens». Le foyer de don Bosco, ce qu'il appelait la casa annessa (maison annexe) de l'oratoire S. Fran­çois de Sales, continuait d'abriter des studenti [3] et des artisans, qui passaient leurs journées en ville, soit en classe, soit à l'atelier ou sur le chantier.

Cependant, don Bosco méditait les avantages d'un internat, qui eût évité à son petit monde des contacts malsains. Profitant des nou­veaux locaux, il venait d'installer un atelier de cordonnerie dans un corridor de la maison Pinardi et à proximité du clocher qui, désor­mais, signalait au quartier l'église S. François de Sales. C'était un pre­mier pas dans une direction nouvelle.

En décembre 1853, une personnalité autorisée lui proposa dans le /389/ même sens une décision importante. Antonio Rosmini envisageait depuis longtemps de créer une imprimerie à Turin. En 1845, il avait échoué.[4] Le 7 décembre, il déclara à don Bosco que, s'il le désirait, il ne manquerait pas de l'aider financièrement à en monter une au Val­docco. Un institut de Brescia, où une imprimerie similaire fonction­nait «pour donner du travail à quelques pauvres garçons et procurer un peu d'argent à l'établissement», lui semblait devoir être imité. Lui­même débloquerait un «certain» capital pour les premières dépen­ses. [5] Don Bosco saisit la balle au bond. Non pas, comme on l'a écrit,[6] que la naissance récente des Letture cattoliche ait éveillé en lui l'inten­tion de faire imprimer cette revue chez lui. Mais Rosmini avait rejoint, assurait-il, une idée qu'il caressait depuis plusieurs années déjà. «... Le seul défaut de moyens et de local m'en a fait suspendre l'exécution. Car, de fait, nous manquons d'une typographie qui unisse la confiance, l'économie et la perfection.»[7] Le 29 décembre, don Bosco engageait avec les rosminiens une série de tractations éco­nomiques et financières autour d'un projet d'imprimerie au Valdocco. Il alla très loin. Quatorze mois après, il annonçait à Lorenzo Gastaldi, alors en Angleterre, qu'un terrain de trente-trois tavole, c'est-à-dire de 1258 m2, avait été acquis devant l'église de l'Oratoire; que les plans d'un «bâtiment», d'une «typographie», d'un «collège», «etc. », avaient été dessinés; mais que des problèmes d'urbanisme et de mise sous séquestre des biens du séminaire bloquaient toute réalisation.[8] Ces beaux projets restèrent dans les cartons. Don Bosco devra atten­dre huit années supplémentaires pour disposer d'une typographie bien à lui et qui lui donne pleine satisfaction.[9] Mais le répit sera bénéfique, puisqu'il aura repris une idée de Rosmini, qu'il s'était abs­tenu de relever en 1853: à partir de 1862, l'imprimerie du Valdocco «donnera du travail à quelques pauvres jeunes gens» de Turin. Pour l'heure, le 9 décembre 1854, il ne pouvait annoncer par voie de presse que l'ouverture d'un atelier de reliure.[10]

Un embryon de société apostolique

Don Bosco mûrissait alors un projet aux plus lointaines conséquen­ces. Dès 1852 peut-être, tandis qu'il terminait son église et agrandis­sait sa maison, il s'était mis à penser qu'une sorte de société apostoli­que deviendrait bientôt indispensable à l'avenir de son entreprise. Sur un minuscule morceau de papier (non daté, remarquons-le) don Rua a noté que, le 5 juin 1852, donc à la veille de la bénédiction /390/ de l'église S. François de Sales, don Bosco réunit treize jeunes et que tous, lui-même don Bosco compris, s'engagèrent à réciter individuel­lement tous les dimanches les «sept allégresses de la Vierge Marie». Rua, qui faisait partie du groupe, en a dressé la liste. Le plus âgé Buz­zetti avait vingt ans; le plus jeune, l'apprenti Luigi Marchisio, douze.[11] Amorce possible d'une société active, ce n'était pourtant encore qu'une manière de confrérie religieuse.

Au début dé l'année 1854, une autre réunion prit une signification explicite. Soucieux de ménager les étapes, don Bosco commençait de donner forme à son idée. Une autre note de don Rua, qui, au reste, n'est pas, quoi qu'on ait prétendu, un procès verbal, mais une infor­mation très postérieure à l'événement,[12] nous apprend que, «le soir du 26 janvier 1854 nous nous sommes réunis dans la salle de don Bosco: lui don Bosco, Rocchietti, Artiglia, Cagliero et Rua; qu'il nous fut proposé de faire, avec l'aide du Seigneur et de S. François de Sales, un essai d'exercice pratique de charité envers notre prochain, pour en venir ensuite à une promesse, et puis, si cela semble possible et conve­nable, de la transformer en un voeu au Seigneur. » Le papier continue: «A partir de ce soir-là on donna le nom de Salésiens à ceux qui se pro­posèrent ou qui se proposeront [la pratique de] cet exercice [de cha­rité]. »[13] Laissons ce complément, dont on abuse en affirmant que le nom de Salésiens n'existait pas avant le 26 janvier 1854, et qu'à dater de ce jour, il fut appliqué systématiquement aux seuls auxiliaires directs de don Bosco.[14] Giuseppe Rocchietti, né en 1836 et entré à l'Oratoire «à la charge de la maison»[15] le 20 juillet 1852; Giacomo Artiglia, né en 1838; et deux autres qui nous connaissons: Giovanni Cagliero, né le 11 janvier 1838 et entré à l'Oratoire le 2 novem­bre 1851; et Michele Rua, né le 9 juin 1837, entré à l'Oratoire le 24 septembre 1852 et, le 3 octobre suivant, clerc ensoutané dans la cha­pelle du Rosaire de Castelnuovo,[16] tous les quatre studenti (le clerc Rua à sa façon sous la conduite de don Bosco), décidèrent alors avec leur directeur de se mettre effectivement au service de leurs semblables. Prudents, ils ne promettaient encore rien, à plus forte raison ne prononçaient-ils aucun voeu. Ils s'engageaient seulement avec don Bos­co. Cet engagement n'annonçait pas une quelconque entrée dans l'état religieux (pauvreté, chasteté, obéissance et vie commune) tel qu'il était alors communément conçu. En janvier 1854, ces jeunes gens de seize à dix-huit ans constituaient pourtant l'embryon de la future société de S. François de Sales, sous le patronage de qui, selon don Rua, ils se plaçaient déjà. Ce même mois, don Bosco leur offrait /391/ en modèle le camarade de collège et de séminaire qu'il avait célébré à sa sortie du Convitto.

La nouvelle édition du Luigi Comollo

En janvier 1854, don Bosco publia sous son nom les «Notes sur la vie du jeune Luigi Comollo, mort au séminaire de Chieri admiré par tous pour ses rares vertus»,[17] biographie qui, dix ans auparavant, avait paru simplement signée par «l'un de ses collègues». Le fascicule s'ouvrait par une lettre de félicitations et d'encouragement du Saint­Siège à la «Direction des Letture Cattoliche», c'est à dir à Mgr Moreno essentiellement.[18] Les Letture cattoliche, avaient pris leur vitesse de croisière.

Le chierico (clerc) du titre de 1844 était devenu un giovane (jeune) dans celui de 1854. Par ce petit livre, don Bosco offrait Comollo en modèle non plus aux séminaristes, mais, selon l'introduction, à «tout fidèle chrétien» ou plutôt, d'après le contenu, aux garçons du pays, à commencer par ceux qui fréquentaient ses oratoires. Les premières lignes de l'introduction proclamaient qu'en éducation l'exemple l'em­porte de beaucoup sur les «élégants» discours.[19] Ce garçon n'avait rien fait d'extraordinaire. La seule pratique exacte des devoirs de la vie banale l'avait distingué: «Ici, rien d'extraordinaire, mais tout accompli à la perfection. »[20] Pour accroître la capacité d'édification du livre, don Bosco avait ajouté à la version antérieure des particulari­tés, qu'il jugeait certainement salutaires à son nouveau public, où, au premier rang, il distinguait les studenti de sa connaissance. Le jeune Comollo avait été «bien convaincu de la grande importance qu'il faut accorder à l'élection d'un état. »[21] Sa sobriété devait faire réfléchir les collégiens. «Elle contribue grandement à la santé du corps et, beau­coup plus encore, au bien de l'âme. »[22] Don Bosco profitait de la vêture ecclésiastique de Luigi Comollo pour multiplier les conseils aux futurs clercs. La vocation vient de Dieu. Que, par conséquent, les aspirants au sacerdoce ne tiennent pas compte de leurs parents, de leur propre vaine gloire ou du désir d'une vie commode. Il leur faut choisir un «bon confesseur», lui demander conseil et suivre ses direc­tives; et, quant à la science, s'en remettre aux examinateurs et voir dans leurs décisions la volonté de Dieu.[23] Enfin, le long discours didactique de Comollo mourant à son ami (que nous savons être le séminariste Bosco) était enrichi d'une péricope sur la confession, qui condensait des leçons désormais répétées au Valdocco par le narra-/392/ teur lui-même sur la nécessité absolue de la contrition et du ferme pro­pos dans le sacrement de pénitence. «Fais en sorte d'avoir un confes­seur fixe; ouvre-lui ton coeur, obéis-lui et tu auras en lui un guide sûr sur la route qui conduit au ciel. Combien hélas vont se confesser sans aucun fruit! Confessions et péchés, péchés et confessions, mais aucun amendement. Souviens-toi donc que le sacrement de pénitence prend appui sur le regret et sur le ferme propos, et que là où manque l'une de ces conditions essentielles, toutes nos confessions deviennent sacrilè­ges. »[24] On imagine mal que cette leçon sur les confessions purement formelles ait pu être faite par le jeune mourant à un ami séminariste en deuxième année de théologie. Cette didascalie venait directement de don Bosco prêtre au Valdocco. Bon instrument de pédagogie spiri­tuelle entre ses mains, l'histoire de Luigi Comollo relayait désormais dans sa maison celle de Louis de Gonzague pour l'édification des jeu­nes, particulièrement des studenti sur le point de décider de leur futur état de vie.

Les soucis d'un directeur d'oeuvre sociale

De multiples soucis financiers assaillaient alors don Bosco. Une oeu­vre sociale privée ne peut être reposante. Ses constructions l'avaient obligé à chercher de l'argent. Il avait emprunté et ne parvenait pas à restituer en temps voulu. Le 15 octobre 1853, il avait mandé au cha­noine De Gaudenzi: « ... C'est l'année des malheurs, je me trouve gran­dement embarrassé. Je croyais que l'année serait bonne, je me suis lancé dans plusieurs projets, et l'année a été mauvaise. In Domino spes mea... »[25] Le même jour, il avait supplié l'abbé Rosmini, son principal créancier, d'accepter un moratoire.[26] Et, quelques semaines après, il avouait être plongé dans les dettes «jusqu'au cou. »[27]

Il se débattait. Le 5 janvier 1854, il appelait à son secours une per­sonnalité politique:

«Le renchérissement de tous les aliments, le nombre croissant des jeunes dépenaillés et abandonnés, la diminution de beaucoup d'offrandes que des particuliers me faisaient et qu'ils ne peuvent plus faire m'ont mis dans un tel besoin que je ne sais comment en sortir. Sans compter bien d'autres dépenses, la seule note du boulanger pour ce trimestre s'élève à plus de 1600 francs, et je ne sais encore où je puis prendre un sou. Il faut pourtant manger. Et, si je refuse un morceau de pain à ces jeunes en danger et dangereux (souligné inten­tionnellement dans la lettre), je les expose à de grands risques et pour leurs âmes et pour leurs corps... »[28]

/393/

On sait en effet que, sur le marché, les prix du blé, du maïs, du riz et du seigle, produits de base de la population, augmentèrent forte­ment entre 1853 et 1854.[29] A la fin de ce mois de janvier 1854, don Bosco lançait une nouvelle loterie de charité.[30] Une circulaire de mars suivant la justifiait: «Les graves besoins auxquels je me trouve réduit cette année par suite de multiples dépenses dans les trois ora­toires érigés dans cette ville pour la jeunesse en danger me contrai­gnent à recourir à la bienfaisance publique... »[31]

Ces lourds besoins s'ajoutaient pour lui aux soucis disciplinaires inévitables dans un foyer de garçons. L'un ou l'autre a laissé des tra­ces. Le 6 avril de cette année 1854, don Bosco se plaignit à l'archiprê­tre de Bernezzo de la conduite de son neveu Pietro Luciano, 11 ans, qui aspirait au sacerdoce.[32] Or le registre de conduite de la maison nous apprend que, le mois suivant, ledit Luciano se permettait encore une échappée nocturne avec trois camarades (Viale, Oliveri et Gas­tini) et qu'au retour il escaladait la clôture de l'Oratoire.[33]

Le reprise de la polémique antivaudoise

Don Bosco ne publia pas d'opuscules polémiques contre les vau­dois dans les Letture cattoliche durant les deux premiers mois de 1854. Il n'apprécia pas beaucoup, nous dit-on, la sortie dans la collection en février d'un Catechismo sulle rivoluzioni du jésuite Serafino Sordi.[34] Mgr Moreno lui aurait imposé ce violent factum contre-révolution­naire sous forme de catéchisme par questions et réponses. Non pas qu'il eût désavoué la thèse fondamentale de cette brochure, selon laquelle les catholiques ne pouvaient qu'être ennemis de la révolution, parce que «tous les catholiques sont liés à une autorité certaine, qui est l'Eglise, et que cette Eglise, appuyée sur les saintes Ecritures, dit à tous les fidèles: "Obéissez aux autorités légitimes; qui résiste à l'autorité résiste à Dieu de qui dépend toute autorité".»[35] Pour lui aussi toute autorité s'enracinait en Dieu. L'histoire d'Italie qu'il pré­parait alors ne tiendra pas un langage éloigné de celui du jésuite Sordi. Par la révolution française de 1789, y expliquera-t-il, «ce qui était au­dessus de la société est passé en-dessous, et ce qui était dessous est passé au-dessus, et ainsi régna l'anarchie de la populace. »[36] Homme du peuple des campagnes, il n'éprouvait aucun goût pour la plèbe (des villes évidemment) et les maux qu'engendre son pouvoir. Mais le jésuite rejetait révolutionnaires et révolution avec une brutalité qui ne lui était pas naturelle. Non content d'exclure toute forme de révolu-/394/ tion, ce catéchisme réclamait au nom de la Bible la dénonciation des révolutionnaires, leur condamnation et, éventuellement, leur exécu­tion capitale.[37] Don Bosco n'a heureusement pas signé ces pages impitoyables, qui contribuaient à faire du clergé le pire ennemi d'une démocratie en lente gestation.

Mais il aurait pu prendre à son compte le deuxième fascicule - anonyme - de février: «Aux paysans. Règles de bonne conduite pour les gens de la campagne, utiles à toute condition de personnes»,[38] qui exaltait ces travailleurs. Le métier de paysan, y apprenait-on, est des plus «féconds en moyens de sanctification». Don Bosco admirait cette «dure condition», qui, malgré ses «peines», lui paraissait «des plus honorables». Le campagnard des Becchi aimait l'humble peuple des champs, entre autres parce qu'il détestait le luxe et ses fruits vicieux. Lui aussi croyait à la supériorité morale de l'être sur l' avoir.[39]

En mars, avec le premier fascicule de la deuxième année de sa revue,[40] il entra de nouveau en lice contre les vaudois. Une note de l'évêque de Biella l'ouvrait pour mettre les fidèles en garde contre les colporteurs de livres «impies ou hérétiques», qui allaient de village en village «surprendre la bonne foi des simples. »[41] Puis don Bosco lui­même racontait l'histoire en soi émouvante et qu'il donnait pour authentique, d'une jeune vaudoise dénommée Giuseppa déçue par sa religion. La paix joyeuse de son amie catholique Luigia la remplissait d'admiration. Le curé de l'endroit, qu'elle rencontrait en promenade, l'éclairait sur diverses «extravagances» de ses pasteurs, le libre exa­men par exemple, sur le pouvoir donné aux prêtres de remettre les péchés, sur la succession apostolique dont bénéficiait l'évêque du lieu (Pinerolo), sur les sacrements, etc.; et il lui conseillait de «se remettre entre les mains de Dieu. »[42] Jusque dans ses rêves nocturnes, les amies de Giuseppa l'incitaient à se faire catholique.[43] Cependant le minis­tre veillait.[44] Il tentait même d'hypnotiser la jeune fille pour la réo­rienter.[45] En vain, car Giuseppa était désormais décidée à franchir le pas. Ni les persécutions de son père, qui la séquestrait dans un obscur grenier, ni les tendres objurgations de sa mère ne l'ébranlaient. En pleine nuit, elle s'échappait de sa prison à l'aide d'une corde de draps noués et arrivait trempée au rectorat du catéchuménat de Pinerolo.[46] Là, elle prononçait son abjuration selon la formule diocésaine,[47] rece­vait le baptême sous condition, se confessait, était confirmée et parti­cipait à l'eucharistie.[48] Il lui fallait encore résister à un catholique apostat, qui tentait de la reconvertir.[49] /395/

Don Bosco terminait son récit par des exhortations à ses divers lec­teurs. Il comparait la «secte» vaudoise et l'Eglise romaine, puis invi­tait les catholiques à remercier le ciel d'avoir été «créés» et «conser­vés» dans une religion qui leur assure le «salut éternel». Le problème du salut était, comme toujours, agité dans cette sorte de confronta­tion. Il poursuivait: «Quelle constance ne devons-nous pas montrer pour nous maintenir fidèles et fervents catholiques jusqu'à la mort! Avec quelle sollicitude ne devons-nous pas observer les préceptes que cette sainte mère l'Eglise nous impose à nous ses enfants!» Puis, cer­tainement très ému à l'idée des désastres spirituels sur lesquels son histoire l'avait fait méditer, il s'adressait aux vaudois et à leurs pas­teurs:

«Protestants vaudois, et vous tous qui vivez séparés de l'Eglise catholique, ouvrez les yeux sur l'immense abîme ouvert sous vos pas tant que vous vivez séparés de la vraie religion. L'Eglise catholique, cette mère miséricordieuse, vous tend amoureusement les bras. Venez, revenez à cette religion qui fut pendant mille cinq cents ans la religion de vos pères; venez et rentrez au ber­cail de Jésus Christ; rejoignez le Pasteur Suprême à qui Jésus Christ a dit: "Pais mes agneaux, pais mes brebis; ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux"; ce pasteur en qui se réalisent les paroles consolantes du Sau­veur: "Comme le Père céleste m'a envoyé, moi aussi je vous envoie; qui vous écoute m'écoute. Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des siècles. " - Protestants et vaudois! Venez, c'est Dieu qui vous appelle. Venite ad me omnes: réintégrez ce bercail que vos ancêtres ont autrefois abandonné, et vous retrouverez la paix et le réconfort pour vos âmes (...)»

Il suppliait les pasteurs vaudois et protestants de ne pas encourager les catholiques à abandonner leur religion; mais au contraire de pous­ser leurs disciples à renouer avec les croyances de leurs ancêtres. Parce que plus instruits, qu'ils leur montrent l'exemple et, par leur retour au catholicisme, remédient aux maux depuis si longtemps accumulés. « Si vous agissez ainsi, vous réparerez la ruine de tant d'âmes qui vien­nent vous écouter, vous réparerez la ruine de vos âmes et vous vous sauverez. » Son zèle pour le salut d'âmes que, dans ses conceptions évi­demment très discutables, il voyait courant à leur perte, lui inspirait des phrases non dépourvues d'éloquence.

«Courage donc, protestants, vaudois et vous tous adeptes d'une réforme hors de l'Eglise catholique, redonnez au monde chrétien le merveilleux spectacle des premiers temps du christianisme. Nous ferons un seul coeur et une seule âme. Et moi, au nom de Dieu, je puis vous assurer que tous les catholiques /396/ vous tendront les bras avec amour pour vous accueillir dans la joie. Nous chanterons à Dieu des hymnes glorieux à voir se réaliser les paroles de Jésus Christ: Il y aura un seul troupeau et un seul pasteur, et f iet unum ovile, et unus pastor. » [50]

Après ses diatribes inconsistantes et plus ou moins lassantes du Cattolico istruito, don Bosco commençait enfin d'appliquer dans cette histoire le prinçipe qu'il venait d'inscrire au début des Cenni Comollo sur la force persuasive de l'exemple, mille fois préférable aux discours savants ou non. Ses exhortations prenaient aussi une couleur «salé­sienne» plus amène et, partant, moins rebutante que les argumenta­tions du père de famille apologète de 1853.

La réaction vaudoise en 1854

Les Letture cattoliche transformaient don Bosco en héraut et paladin de l'antivaldisme. Sous l'égide de Mgr Moreno, il était désormais en­rôlé dans le camp de l'Armonia, qui orchestrait à plaisir toute campagne contre les vaudois. Elle scrutait leurs revues, la Buona Novella et, de­puis peu, la Luce evangelica; et, au moindre prétexte, partait en guer­re contre elles. En août 1854, l'article intitulé: Il mentire sorprendentissimo dei giornali protestanti (La fausseté surprenantissime des jour­naux protestants) commençait par ces lignes significatives: «Quand nous prenons en main les feuilles protestantes et y jetons un coup d'oeil, un mouvement d'indignation spontanée nous les fait jeter au loin. Nous sommes forcés de nous écrier: Est-il possible que ces hom­mes soient dénaturés au point de faire aussi ouvertement commer­ce de la fausseté et du mensonge!»[51] Les gouvernants, soutenus par la presse libérale, parce qu'ils tenaient à la liberté d'opinion des dis­sidents, freinaient l'Armonia. Mais le peuple, au moins dans les cam­pagnes, était sensible aux dénonciations de la presse cléricale. L'opi­nion majoritaire du pays était hostile aux novateurs, en qui elle voyait l'Antichrist personnifié.[52] La presse anticléricale traitait les mani­festants de «tourbe injurieuse», de «foule avinée», de «lie fanatique» ou de «sicaires cléricaux». Les injures allaient bon train de part et d'autre.[53]

Engagé dans la bataille populaire, don Bosco subit le contrecoup de ses propres assauts. La réaction vaudoise fut particulièrement vive en 1854.[54] Les protestants vinrent l'interpeller chez lui, parfois seuls, parfois à deux et plus. Selon don Bosco,[55] les pasteurs Amedeo Bert /397/ et Jean-Pierre Meille apparurent ainsi au Valdocco. Les discussions pouvaient dégénérer. Pietro Enria a décrit les échos tumultueux de l'une d'elles dans la petite sacristie de l'église S. François de Sales.[56] Il s'agissait probablement assez peu de débats spéculatifs.[57] Les visi­teurs auraient surtout voulu faire taire le publiciste des Letture cattoli­che. Don Bosco a assuré qu'un dimanche soir de janvier deux mes­sieurs lui proposèrent quatre mille francs à condition de renoncer à sa revue. Il les aurait mis à la porte, et «ils seraient sortis le visage et les yeux enflammés de colère.»[58] Ces gens ainsi éconduits prétendaient-­ils acheter contre quatre mille francs le silence de don Bosco sur le val­disme? Ils ne furent probablement pas si sots. A un directeur d'oratoi­res perpétuellement en quête de ressources, ils offraient une belle somme pour ses oeuvres. En même temps ils lui demandaient d'aban­donner les Letture. Il n'entra pas dans la combinaison.[59]

Les attentats de 1854

Don Bosco liait volontiers - mais sans jamais le démontrer - la vindicte des vaudois (et des francs-maçons) à plusieurs attentats dont il fut alors la victime.[60] Ses Memorie dell'Oratorio ont daté de 1854 quelques-uns de ces méfaits. Nous les lisons avec les réserves d'usage sur leur mise en scène et surtout l'authenticité des propos échangés en ces circonstances.

Un soir, pendant une classe à quelques jeunes, deux hommes se présentèrent à l'Oratoire et demandèrent à don Bosco de se rendre au plus vite auprès d'un moribond au Cuor d'Oro. Le Cuor d'Oro était une auberge de la via Cottolengo toute proche. Il accepta, mais voulut se faire accompagner par deux solides garçons. «Ils dérangeront le malade, lui objectèrent les visiteurs. On s'occupera de vous à l'aller et au retour. - Ils attendront au bas de l'escalier, répliqua don Bosco, dont la méfiance allait croissant. » Au Cuor d'Oro, il fut introduit dans une salle du rez-de-chaussée. Quelques bons vivants complétaient leur dîner en mangeant des châtaignes. Ils voulurent lui en faire goû­ter, mais il refusa. «Vous boirez au moins un verre d'Asti! - Non! » Ils insistèrent et remplirent son verre à l'aide d'une bouteille spéciale. L'un des hommes lui saisit le bras droit, un autre le bras gauche; et ils prétendaient le faire boire de force. Don Bosco, qui croyait à une ten­tative d'empoisonnement, se dégagea et marcha vers la porte: ses jeu­nes boiraient avant lui. Sur ce, l'affaire vira brusquement. «Pas la peine! Il faut monter voir le malade», lui dit-on. Le deuxième acte fut /398/ bref. A l'étage, don Bosco aperçut dans un lit l'un des deux messagers. L'homme éclata de rire: «Je me confesserai demain matin! » Une enquête rapide menée par un ami apprit à don Bosco qu'un individu (un cotale) avait régalé ces gens pour lui faire avaler un peu de vin pré­paré par ses soins.[61]

Un autre guet-apens faillit tourner vraiment mal. Un dimanche soir de septembre, on vint chercher don Bosco pour confesser au plus vite une malade à l'extrémité dans une maison située à quelques cen­taines de mètres de chez lui. Cette fois encore l'émissaire insista pour qu'il se présentât seul. La raison était plus que suffisante pour se faire accompagner par deux garçons musclés (Arnaud et Buzzetti). Ils l'attendirent sur le palier d'escalier près de l'entrée de la chambre de la malade. La femme était étendue, apparemment à l'agonie. Don Bosco s'assit et pria les quatre assistants de s'éloigner. «Avant de me confesser, cria la malade d'une voix forte, je veux que ce brigand-là en face rétracte ses calomnies contre moi. - Non! - Silence! » Et voilà tout ce gentil monde sur pied. «Oui! - Non! - Gare à toi! - Je te casse la gueule! - Je te saigne! » Au milieu de ces cris, les lampes furent éteintes. Et les coups de bâton de s'abattre en pluie dans la direction du confesseur. On allait lui «faire la fête», racontera-t-il. Il saisit une chaise, s'en couvrit la tête et chercha la sortie sous les coups qui tambourinaient sur son «pare-à-bâton» (c'était son mot). Les jeu­nes entraient à son secours: il se jeta dans leurs bras. Cette mauvaise plaisanterie lui valut un ongle arraché et une partie de phalange écra­sée au pouce de la main gauche. «J'ai eu plus de peur que de mal!», concluait-il. Longtemps après, il montrait encore la cicatrice.

On méditera sa conclusion sur ces attentats: «Je n'ai jamais pu savoir le véritable motif de ces vexations; mais il semble que, par ces machinations contre ma vie, on ait voulu me faire renoncer, selon la formule, à "calomnier les protestants". »[62] Si rien ne l'obligeait à lier ces méchancetés et son entêtement à dénoncer les protestants, il avouait du fait même l'inanité ou, au moins, le caractère présomp­tueux de ses accusations. Car ces agressions pouvaient aussi avoir été commises par des anticléricaux. Dans ces années cinquante ce fut le cas pour don Giuseppe Cafasso précipité dans une rigole au milieu d'une rue de Turin par une bande de garnements ricaneurs [63] et pour le théologien Giacomo Margotti assommé d'un coup de gourdin un soir qu'il rentrait chez lui.[64]

L'histoire du chien Grigio, que don Bosco raconta cent fois, à Paris notamment, trouve ici sa place.[65] Il s'était fait un ami d'un grand /399/ chien-loup découvert trottant à ses côtés un soir qu'il progressait non sans battements de coeur parmi les buissons et les acacias entre le manicomio et sa maison du Valdocco.[66] Ce chien pénétra un jour dans la cour de l'Oratoire et jusque dans la salle à manger de don Bosco. Son bonheur était de se laisser caresser par les enfants et, plus encore, par son maître d'adoption.[67] Si, la nuit, il n'était pas accom­pagné, les constructions une fois dépassées, don Bosco voyait surgir le Grigio sur le bord de sa route.[68] Or, par une triste soirée de fin novembre 1854, alors qu'il marchait, à travers le brouillard et la pluie, de la Consolata au Cottolengo pour, de là, gagner son logis du Val­docco, don Bosco s'aperçut que deux hommes le suivaient avec insis­tance. Il voulut passer de l'autre côté de la rue et même rebrousser chemin. Sans un mot, ils lui jetèrent une cape sur la tête. Il se débattit, l'un des malandrins tenta de lui enfoncer un mouchoir dans la bouche. Il voulait crier, mais n'en trouvait pas la force. C'est alors que le chien gris apparut. En hurlant et «tel un ours», expliquait don Bosco, il se dressa gueule ouverte et abattit ses énormes pattes sur l'un puis sur l'autre assaillant. Ceux-ci, obligés de se parer avec leur cape, libérè­rent don Bosco. «Rappelez votre chien! - D'accord, leur aurait répondu la victime, mais vous, laissez la paix aux passants! » Cepen­dant le Grigio continuait de hurler «comme un loup ou comme un ours enragé» (don Bosco). Les deux voyous s'enfuirent et le chien accom­pagna le prêtre jusqu'au Cottolengo. Là, un petit verre le réconforta, puis il gagna son oratoire sous bonne escorte.[69] D'où provenait ce chien miraculeux qui apparaissait ainsi de façon tellement opportune? Don Bosco et les autres témoins de sa gentillesse et de son dévoue­ment ne le purent jamais savoir.[70]

Le choléra au milieu du siècle

Ces histoires de brigands dataient d'une année qui, pour les Turi­nois, fut avant tout celle d'une très grave épidémie de choléra. Le cho­léra avait frappé l'Italie dans les années 1835, 1836 et 1837. Il avait reparu en 1849. A la mi-juillet 1854, sa présence fut dénoncée à Gênes. Le mal menaçait Turin.[71]

Cette maladie qui s'abattait soudain et sans raisons bien connues sur des villes et des régions entières, qui enlaidissait et torturait à mourir en quelques heures les malheureux atteints par elle et qui, trop souvent, les tuait sans pitié, terrifiait les populations à un point que nous ne pouvons plus imaginer. Elle les effrayait même davantage /400/ que sa soeur, la peste, qui, au moins, ne rendait pas le malade horrible à contempler.[72] Le choléra, défini par ses seuls symptômes, était, pour les médecins du temps, «une maladie qui consiste en accès répétés de vomissements violents et de diarrhées, accompagnés de douleurs d'estomac et d'intestins. »[73] «La marche rapide du choléra, les effets presque instantanés qu'il produit ont tellement frappé les observa­teurs, qu'ils n'ont pas trouvé d'expression trop forte pour peindre l'état du malade, expliquait alors un médecin français. Ce facies pâle et décrépit, ces joues enfoncées et amaigries, cette teinte plombée ou bleuâtre du nez et des oreilles, cette bouche béante et sèche, ces yeux enfoncés dans une orbite vide et comme décharnée, cette teinte brune qui enveloppe le nez, la bouche, les yeux, ces paupières à demi fermées recouvrant un oeil terne et sec, exprimant l'indifférence ou des dou­leurs inexprimables; cette peau des membres recouverte d'une sueur glacée, ces doigts et ces orteils crochus et livides, ce ventre amaigri rétracté sur lui-même, cette absence de pouls, tout cela justifierait l'épithète de cadavre vivant donné aux cholériques, si, de temps en temps, une haleine glacée, une voix rauque et sépulcrale, quelques paroles plutôt soufflées, comme disait Broussais,[74] que prononcées, si des vomissements, des selles ou des crampes ne venaient galvaniser le malade et le rendre un instant à la douleur et à la vie. »[75]

Ignorant le rôle et le circuit du «bacille virgule» ou «vibrion de Robert Koch » transmis par les seules voies digestives, qui ne fut décou­vert qu'en 1883, on se perdait sur l'origine et, par conséquent, sur la prévention et la thérapeutique du choléra. Curieusement (pour nous), les thèses s'affrontaient sur son caractère contagieux, alors opposé au caractère épidémique d'une maladie.[76] Les simples voyaient dans le choléra un terrible châtiment divin, les plus cultivés l'intrusion de «miasmes» pervers dans l'organisme humain. Les miasmes, disait-on, naissaient dans l'océan Indien, les mers généraient ces gaz nocifs.[77] Ainsi expliqué, le choléra est-il contagieux, c'est-à-dire transmissible par simple contact d'une personne à une autre? En 1855, un médecin observait: « 1° Que le choléra est une maladie d'abord endé­mique, puis épidémique, de certains endroits de la mer. - 2° Que les effluves contagieux dont il procède sont constitués de matiè­res végéto-animales mélangées à des eaux douces et marines en état de fermentation putride. - 3° Que ces effluves surviennent d'autant plus facilement que les saisons et les circonstances marines en favori­sent le développement. - 4° Que le choléra s'installe en ces lieux par influences spéciales locales à la manière des autres maladies de même /401/ genre; que son influence se réduit à un espace limité, comme d'ailleurs le très célèbre Tommasini l'a amplement démontré. - 5° Que le cho­léra doit être regardé comme contagieux, des faits nombreux réunis par des observateurs impartiaux, véridiques et considérés l'ont démontré... »[78] Ce médecin était bolognais. De son côté, dans un mémoire qui paraissait à Turin en cette année 1854, le docteur Anto­nio Zambianchi établissait que le choléra était toujours «virtuelle­ment contagieux»,[79] distinction scolastique qui sauvait les apparen­ces et condamnait les imprudents. A l'inverse, au cours de ces mêmes années cinquante, le docteur Bourdin était catégorique dans l'Ency­clopédie du XIXe siècle, «Le choléra est-il contagieux? L'immense majorité des médecins le nie, et les raisons les plus solides appuient cette opinion.» Les conséquences de l'adhésion à la thèse contagio­níste étaient graves. Pour Pierre Larousse, il fallait: «1º supprimer, dans tous les pays d'Orient ou règne le choléra, les marchés, foires, ca­ravanes, pèlerinages, en un mot tout ce qui peut déterminer une ag­glomération d'individus; 2° isoler tous les cholériques; 3° établir à l'égard des individus et des marchandises provenant de pays infectés, des quarantaines très sévères. »[80] Le médecin turinois cité à l'instant partageait cet avis: «Sous le rapport de la contagion, l'isolement est l'unique moyen de se protéger du choléra. Les séquestrations des maisons, des bourgs, des quartiers, des villes infectés, le transfert des malades dans des hôpitaux spécialisés, les cordons sanitaires, la suppression des agglomérations d'individus, par conséquent de la multiplicité des contacts, etc., telles en sont les formes utiles et diverses. »[81]

Tout au contraire, «le choléra n'étant pas contagieux, poursuivait le docteur Bourdin, l'établissement des cordons sanitaires et des laza­rets est de toute inutilité. L'expérience a prononcé, à cet égard, de la manière la plus formelle; on peut même, sans crainte, aller plus loin et dire que ces établissements ont été nuisibles en mettant des entraves à la circulation, en empêchant le commerce et devenant par là une source de misère, et par conséquent l'une des causes de la maladie; ces mesures deviennent encore funestes en frappant de terreur les popula­tions qui y sont soumises. »[82]

Incapables de lutter contre le mal lui-même, les médecins ne pou­vaient qu'en contenir les ravages. Ils se trompaient quand ils affaiblis­saient leurs patients par des saignées et des diètes sévères. Ils avaient moins tort quand ils tâchaient de rétablir en eux la circulation et la respiration par des applications de glace, des bains de vapeur sèche /402/ (sic), des révulsifs ou des frictions de liniments irritants. Ces frictions, expliquait-on, devaient être pratiquées le long du corps, sur l'épine dorsale et sur les extrémités. Les médecins recouraient même quel­quefois, paraît-il, à des excitations violentes par cautérisation, urtica­tion, galvanisme... [83]

Le choléra à Turin en août-septembre 1854

L'alerte fut donnée à Turin le 21 juillet, quand, en Piémont, seule la région de Gênes était encore touchée. Ce matin-là, à tous les angles des rues un Manifesto du maire annonçait les précautions d'hygiène à mettre en oeuvre dans les maisons, les ateliers, les boutiques.[84] Les «contagionistes» faisaient la loi. Des hôpitaux spéciaux, dits lazarets, devaient être créés pour isoler les contaminés. Les gens du Valdocco apprirent que la municipalité destinait à cet usage l'immense halle de Borgo Dora. Ce lazaret aurait une capacité de cent cinquante lits et comporterait une annexe pour la pharmacie, la cuisine, les toilettes, les désinfections; ainsi que des pièces pour le personnel de service.[85] La presse informait sur la maladie.[86] Une circulaire du vicaire général Ravina transmettait aux curés du diocèse les instructions du gouver­nement sur le concours souhaité du clergé contre la propagation du choléra.[87] Simultanément les prêtres de Turin pouvaient faire leur profit des consignes contemporaines de l'archevêque de Gênes à son propre clergé: mesures prophylactiques et hygiéniques, facilités pour le ministère et aussi interdiction de fuir la cité. Forte était la tenta­tion. «Départ de Gênes de nombreuses familles», titrait l'Armonia du 29 juillet. Le 3 août, à l'aide des statistiques des ferrovie, on calculait à Turin que le quart de la population génoise avait émigré.[88]

A Gênes et à Turin, on se tournait vers le ciel. L'archevêque de Gênes invitait son peuple à réfléchir sur «les vraies causes des fléaux» qui affligeaient le pays: «Que de scandales de tous côtés! Ici c'est la presse, le pinceau ou le burin (du graveur) qui inventent et reprodui­sent à profusion les peintures, les faits les plus scandaleux, les doctri­nes les plus impies et les plus cyniques... »[89] A Turin le clergé et la presse cléricale encourageaient les chrétiens à implorer la Consolata. Leurs motivations ne peuvent que surprendre qui n'est pas familier de la mentalité ordinaire du pays et de l'époque. L'Armonia rappelait qu'en 1835, «un mal funeste appelé Choléra, sorti des steppes brûlées de l'Inde (...) vint infecter les brises salubres du ciel italien (...) Déjà Turin se sentait sous la formidable menace. Des hôpitaux et des laza-/403/ rets bien aménagés pour l'accueil des malades, une vigilance efficace sur la condition des vivres et sur la propreté de la ville, tels furent les moyens auxquels on eut recours pour éloigner ou au moins diminuer la véhémence de la contagion. Mais l'administration de la cité dans son esprit religieux regarda bien plus haut. Que le mal fût une infection naturelle due à l'air et au contact, il n'y avait pas de médecine plus cer­taine qu'en Marie santé des malades; ou que ce fût un châtiment de Dieu dans sa colère, il n'y avait pas de meilleure pacificatrice que Celle, dont la suavité de l'amour adoucit le courroux et dont l'effica­cité des prières maternelles désarme la main prête à la vengeance. Que l'on recourre donc à Marie, à notre Mère Consolatrice. Et, pour mieux l'obliger, la religieuse cité conçut un voeu magnanime, quel que fût le résultat de la peste... »[90] Deux jours après, le maire de Turin, aussi bon chrétien que ses pieux prédécesseurs, demandait au vicaire général d'invoquer sur la ville la protection de la Consolata contre le choléra; et aussi d'éviter tout rassemblement extraordinaire.[91] En effet, aux dévots il paraissait tout indiqué d'implorer le pardon divin par des processions expiatoires. Mais, au milieu du dix-neuvième siè­cle les gouvernants connaissaient trop les conséquences néfastes de manifestations de cette sorte. Il fallut interdire une procession du très saint sacrement le dernier dimanche d'août dans la ville de Turin et même menacer de la disperser par la force si l'on s'avisait de l'organi­ser.[92] L'Armonia, quitte à essuyer les moqueries des mal pensants, ne put que conseiller le port de médailles protectrices soigneusement décrites sous le titre malheureux de «la cuirasse anticholérique.»[93]

Les remèdes au choléra selon don Bosco

Pour parer à la contagion, don Bosco avait, dès la première alarme, aménagé son Oratoire. Les locaux où, disait-il, «une centaine de jeu­nes» étaient entassés, avaient été adaptés et nettoyés. En raison de rechanges fréquents, il doublait sa provision de linge. Travaux et achats entraînaient des frais non prévus. Le 5 août, il plaidait déjà sa cause auprès du maire Notta: «... J'ai une dette de deux mille francs (pas moins) envers l'entrepreneur qui m'a exécuté quelques travaux indispensables pour espacer les rangées de lits destinés aux jeunes pauvres abandonnés et en danger. Je dois faire une provision considé­rable de draps, de couvertures et de chemises pour maintenir quatre­vingt-huit jeunes dans la propreté désirable.»[94] Et, le 10 août, /404/ un article de l'Armonia informait le public des graves conséquences financières du choléra pour l'oratoire S. François de Sales.[95]

Ces mesures «naturelles» lui paraissaient toutefois secondaires. Comme le bon peuple autour de lui, il croyait beaucoup plus à l'effica­cité des prières à Marie. La Storia dell'Oratorio de don Bonetti, dans un chapitre publié du vivant du saint, lui a attribué un beau, mais très hypothétique - pour ne pas dire invraisemblable - discours sur le choléra, le soir du 5 août 1854, fête de Notre-Dame des Neiges.[96] Le mémorialiste y a rassemblé des réflexions alors répétées par la presse cléricale, telles que la citation pour nous incroyable de l'Ecclésiastique XXXVII, 33: «L'excès dans le manger, dit l'Ecclésiastique, est cause de maladie et la maladie mène au choléra - et aviditas appropinquabit usque ad Choleram[97] Quoi qu'il en soit, en pareilles circonstances don Bosco privilégiait à coup sûr les moyens surnaturels et la protec­tion de la Vierge Marie. Il partageait les idées d'une publication turi­noise contemporaine sur les Mezzi soprannaturali contro il cholera­-morbus (Moyens surnaturels contre le choléra-morbus), qui sont, enseignait-elle: « 1) Cesser de pécher et se convertir vraiment à Dieu, 2) Recourir à Dieu par une humble et confiante prière au nom adora­ble de jésus Christ, 3) Invoquer le puissant patronage de la très sainte Marie.»[98]

L'Oratoire au service des cholériques

Cependant, à Turin, l'épidémie gagnait, quoique avec une viru­lence moindre qu'à Gênes. Le 4 août, trois cas furent signalés en ville. La région de l'Oratoire, proche du Cottolengo et située, comme nous savons, entre le borgo S. Donato et le borgo Dora, fut aussitôt nette­ment touchée. Selon une chronique, au reste systématiquement apai­sante, du 10 août:

«Le choléra à Turin. Le 7, on a constaté plusieurs cas de choléra à borgo Dora et il y a eu trois décès. En tout, il n'y a eu que seize cas, en provenance de Gênes pour la plupart, et neuf morts. (...) A l'hôpital de Cottolengo six cas de choléra se sont déclarés aussi hier. Hier soir à huit heures une servante pro­venant de l'hôpital Cottolengo a été transférée dans le lazaret de borgo S. Donato, et elle y a succombé ce matin. Pas un cas signalé en ville, pas un malade n'est entré au lazaret de borgo Dora, et il n'y a pas eu de changement dans l'état des malades qui y sont hébergés. »[99]

Puis les chroniques des cas et des décès consécutifs devinrent plus inquiétantes. Le 19 août, on calculait, depuis le 27 juillet, jour du dé-/405/ but de l'épidémie: 67 cas de choléra et 47 décès;[100] le 24 août, 122 cas et 88 décès;[101] le 26 août, 152 cas et 109 décès;[102] et, le 16 septembre, quand l'épidémie commençait de s'apaiser, 642 cas et 410 décès?,[103] D'ailleurs beaucoup d'infections étaient certainement occultées. La population de la région du Valdocco fut proprement décimée. Les sta­tistiques officielles sur la mortalité à Turin en 1854 annoncèrent en effet, sur un total de 7744 décès, 1248 par choléra reconnu, mais aus­si 559 par gastroentérite qui pouvait déguiser le choléra, soit au moins deux fois plus que ceux recensés vers la fin de l'épidémie.[104] C'était, il est vrai, moins qu'à Gênes, où, le 16 septembre, on déplorait 4821 cas et 2603 décès; et, le 28 septembre, 4893 cas et 2706 décès;[105] et infini­ment moins qu'à Messine, où, paraît-il, au début de septembre, six cents personnes mouraient chaque jour du choléra.[106]

Comme celui de Gênes, le clergé de Turin avait été mobilisé dès l'apparition du mal. Le 29 août, l'Armonia énuméra les «corporations religieuses» qui offraient leurs services aux cholériques: les capucins, les barnabites, les dominicains, les oblats de la Consolata, les camil­liens, les prêtres de la Mission et les frères mineurs réformés.[107] Le clergé de Borgo Dora, proche de l'Oratoire, se distingua. Les choléri­ques abondaient dans son secteur: il y en eut huit cents, dont cinq cents moururent, calculait un témoin à la mi-octobre. Non contents d'administrer les sacrements aux malades, les prêtres leur rendaient des services d'infirmerie au péril de leur vie. Le curé don Agostino Pattina paya de ses souffrances le prix de son dévouement. Une lettre publiée dans l'Armonia du 14 octobre disait qu'à cette date, «aux pri­ses avec la terrible maladie» il traversait «les plus dures épreuves. »[108] La conférence locale de S. Vincent de Paul, avec son président le comte Cays, était active.[109] Le Galantuomo de la fin de l'année racontera qu'atteint lui aussi du choléra, «quelques pieux messieurs de la société de S. Vincent de Paul m'ont assidument assisté. A plu­sieurs reprises ils m'ont apporté de l'argent, des draps et des couvertu­res; à présent ils m'apportent chaque semaine un bon pour de la viande et deux pour du pain... »[110] Une petite victime exaltera plus tard l'oeuvre humanitaire de la conférence de Turin. Pietro Enria a raconté que, dans leur pauvre logement, ils étaient cinq enfants; qu'un frère de son père mourut du choléra, que son père et la deuxième femme de son père furent atteints à leur tour et que cette femme mourut. L'argent fondait. «Mais la divine Providence vint à notre secours. Un jour que j'étais seul près du lit de mon pauvre père, /406/ voici que deux messieurs entrent à l'improviste. L'un était le comte Cays et l'autre le comte Doriano.[111] Ils nous saluèrent affectueuse­ment, nous donnèrent un secours et nous mirent au cou, à mon père et à moi, une médaille de la Madone. Ils nous traitèrent avec une telle charité que j'en pleurais de consolation... »[112]

Quant à lui, don Bosco ne croyait pas se dévouer suffisamment par la seule défense de son oeuvre contre le fléau menaçant. La municipa­lité de Turin cherchait des infirmiers bénévoles. «Qui veut aller assis­ter les cholériques au lazaret et dans les maisons particulières?», aurait-il un jour demandé à ses garçons.[113] Il put présenter quatorze noms. La liste complète des volontaires nous manque, mais nous savons qu'il y avait là au moins Rua dix-sept ans, Cagliero seize ans et Anfossi quatorze ans.[114] Don Bosco donna des instructions pratiques à ses infirmiers néophytes. La maladie parcourait normalement deux stades, expliqua-t-il probablement. Il y avait l'assaut, qui, sauf secours immédiat, était le plus souvent mortel; puis la réaction, au cours de laquelle la circulation sanguine tentait de se rétablir. L'infir­mier du cholérique devait combattre l'assaut en provoquant au plus vite une réaction, puis favoriser cette réaction de manière appropriée. On provoquait ces bienfaisantes réactions par des fomentations (médications chaudes) et des frictions accompagnées d'enveloppe­ments de laine aux extrémités, qui étaient sujettes aux crampes et aux refroidissements.[115] Un horaire fut établi, et les jeunes se dispersè­rent, les uns au lazaret de Borgo San Donato, les autres dans les mai­sons du quartier. On les sollicita bientôt de toutes parts. De jour et de nuit, c'était, à l'Oratoire, un va-et-vient incessant. Convaincus de leur immunité s'ils suivaient les recommandations de leur directeur: veiller à la propreté, mais surtout fuir le péché et se confier à Marie, les jeunes de don Bosco remplissaient bravement leur nouvelle tâche.

Le seul spectacle des malades épouvantait beaucoup d'adultes. «Oh! quelle mort effroyable, celle des cholériques, s'exclamait le Galantuomo, c'est-à-dire don Bosco lui-même décrivant ce qu'il avait vu. Vomissements, dysenterie, crampes aux bras et aux jambes, mal de tête, oppression d'estomac, suffocations... ils avaient les yeux enfoncés, la face livide, ils gémissaient et se débattaient; en somme dans ces malheureux j'ai vu tout le mal qu'un homme peut endurer sans mourir ...»[116] Il fallait probablement en convaincre plusieurs d'accepter le lazaret. «Ils s'étaient mis faussement dans la tête qu'on leur donnait là une burette (caraffina) blanche pour les faire mou­rir.»[117] Il est vrai que les adversaires de la théorie de la contagion /407/ du choléra les encourageaient à résister. «Le meilleur préservatif contre le choléra, c'est la propreté et l'hygiène, affirmaient-ils non sans rai­son. Au contraire, les lazarets, terreur des gens, le favorisent; tous ceux qui y entrent y meurent. »[118] L'Armonia du 16 septembre consa­cra aux jeunes de l'Oratoire un paragraphe de sa «Chronique de la charité du clergé en temps de choléra»:

«Animés par l'esprit de don Bosco qui, pour eux, plus qu'un supérieur est un père, ils s'approchent courageusement des cholériques, leur inspirent force et confiance, non seulement par leurs paroles, mais par leurs actes. Ils les pren­nent en mains et les frictionnent sans manifester la moindre horreur ni la moindre crainte. Au contraire, quand ils entrent dans une maison de choléri­ques, ils commencent par s'adresser aux gens terrifiés; ils les réconfortent et les invitent à se retirer s'ils ont peur, sauf s'il s'agit de malades du sexe faible. Dans ce cas, ils prient quelqu'un de rester à proximité. Quand le cholérique a expiré, sauf encore s'il s'agit d'une femme, ils procurent les derniers soins à son cadavre. »[119]

Pour leurs malades, ils empruntaient du linge à l'Oratoire. Le trait de Margherita Bosco donnant une nappe pour un cholérique qui gisait sans draps n'est certainement pas légendaire.[120]

Aux quatorze de la liste primitive, trente autres noms furent ajou­tés, nous apprend l'article de l'Armonia. Et, vers la fin septembre, don Bosco proposa quatre jeunes pour le lazaret de Pinerolo.[121] En outre il prit chez lui de petits malheureux privés des leurs par le cho­léra, soit pour des classes durant la journée, soit pour leur donner défi­nitivement asile sous son toit. Anfossi a raconté qu'il le vit un jour arriver avec seize petits garçons ramassés çà et là.[122] Don Bosco tou­cha au plus profond Pietro Enria quand, au début de septembre, il le découvrit avec son frère dans l'orphelinat provisoire «des domini­cains» et qu'il lui proposa son amitié. Le coeur de don Bosco débordait certainement d'affection envers les pauvres esseulés rassemblés là. Et ils le ressentaient.[123] Le 6 septembre, Pietro Enria, 13 ans, et l'un de ses frères, 11 ans, furent du nombre des orphelins intégrés ce jour dans la maison de don Bosco.

Si Cagliero attrapa une sérieuse typhoïde,[124] aucun des infirmiers bénévoles ne fut touché par le choléra. Leur dévouement fit grande impression dans la ville. Niccolò Tommaseo félicita bientôt don Bosco.[125] Le 31 octobre d'abord, le 7 décembre ensuite, le maire de Turin le remercia pour ses services.[126] Mais, quand l'année fut à son terme, le directeur de l'Oratoire dressa ses comptes: le choléra lui /408/ avait coûté cher. Il devait non seulement éponger les dettes causées par l'amélioration de l'état sanitaire de sa maison, mais aussi entrete­nir un nombre plus élevé d'enfants. «J'en ai maintenant quatre-vingt­-quinze à nourrir, vêtir et faire coucher», expliquait-il au maire Notta le 25 janvier 1855.[127]

 

Le Galantuomo pour l'année 1855

Tandis que le choléra sévissait à Turin, le projet d'almanach popu­laire dit «national» que Faà di Bruno avait lancé à l'automne de 1853 fut repris. L'éditeur y intéressa don Bosco, qui, peut-être chargé du tout, composa au moins l'article de tête du fascicule pour l'an­née 1855.[128] Le Galantuomo adoptait un langage «bonhomme», auquel il ne renoncera plus. Le clin d'oeil de l'adresse initiale: «J'ai 40 ans» (p. 4) nous permet sans crainte d'errer d'identifier ce person­nage né en 1815. Toutefois, supposé marié et pourvu d'enfants, il romançait quelque peu son histoire. Dans un retour sur l'année écou­lée, il commençait par évoquer les dettes qui l'écrasaient. Cependant, observait-il, «la misère fut le moindre de mes maux». Le choléra-mor­bus s'était déchaîné dans sa ville et, autour de lui, plusieurs familles avaient été «horriblement frappées ». Dans la dernière partie du livret, une série d'«anecdotes » (p. 81-120), notamment un long «dialogue sur la confession sacramentelle» d'un genre inconnu du Galantuomo de la première année et en pleine harmonie avec les préoccupations majeu­res de notre saint, pouvaient lui être imputées. Les mesures d'ordre spirituel, surtout la confession qui apaise, sont les meilleurs préserva­tifs contre le choléra, y enseignait-on. On croit entendre don Bosco quand l'un des interlocuteurs du dialogue sur la confession déclare à son ami: «... il faut dire que celui qui se confesse bien et ne ressent donc plus le cruel remords qui le tourmente, demeure plus tranquille; et le voilà plus sûr de ne pas rencontrer le choléra» (p. 102).

Cet almanach pour l'année 1855, imprimé par P. De Agostini, parut à peu près au temps voulu, c'est-à-dire à la mi-novembre 1854.[129] On lit en effet dans l'Armonia du 25 novembre 1854 cette précieuse nou­velle: «Almanachs. - L'almanach national intitulé Il Galantuomo est sorti de la typographie dirigée par P. De Agostini. Il suffit de repro­duire la table de cet almanach pour en faire remarquer l'intérêt et l'utilité. Le Galantuomo à ses amis. - La Famille Royale... » Etc. Le journal énumérait consciencieusement tous les titres de la table des matières: les quatre saisons, les éclipses, une note sur les horloges, /409/ les fêtes mobiles, les quatre-temps, les nombres de l'année, le calen­drier, les foires de l'Etat et les principales foires de l'étranger, les mar­chés, le nouveau tarif des monnaies, la valeur des monnaies étran­gères, des recettes pour fabriquer des boissons qui remplacent le vin, des recettes pour détacher les vêtements, les fêtes de l'année; et aus­si des «anecdotes», «la jeunesse» et «une chanson piémontaise». L'Armonia concluait: «Ce très utile almanach qui a bien 128 pages se vend au prix modique de 20 centimes. »[130]

Malgré son faible coût et sa «grande utilité »,l'imprimeur n'écoula probablement qu'une assez petite quantité de ce Galantuomo. Il repa­rut dans la série des Letture cattoliche de Mgr Moreno et de notre don Bosco au cours du premier mois de l'année nouvelle, c'est-à-dire quand ce genre de calendrier était à peu près périmé. On l'avait, pour cette deuxième édition, habillé d'une couverture annonçant qu'il s'agissait des Letture cattoliche. Rimembranze per l'anno 1855. Les gens pointilleux, qui avaient toléré l'almanach pour 1854 sous forme d'étrenne, allaient peut-être trouver discutable le genre de celui-ci devenu un numéro double des Letture. Les deuxième et troisième pages de la couverture prévenaient leurs objections. «Nous ne vou­drions pas risquer d'être blâmés par certains, comme si nous avions oublié le but recherché dans ces Letture cattoliche ou comme si nous les abusions avec un almanach au lieu de nourritures plus utiles, dont le besoin se fait tellement sentir par les temps qui courent. Car notre almanach, en plus de la partie qui est intrinsèque à ce genre de livre, comporte aussi, avec les anecdotes qui y font suite, une partie utile tout à fait conforme au but véritable des Letture cattoliche Ces «anecdotes» étaient en effet du meilleur ton! La rédaction annonçait aussi son intention de poursuivre l'expérience de l'almanach, exacte­ment des Rimembranze (Rappels), si ses abonnés l'y encourageaient. Et, avouant l'incongruité de la date de cette livraison, elle promettait que, dans ce cas, lesdites Rimembranze sortiraient suffisamment tôt.[131] Cette information de couverture - à laquelle on a trop peu prêté attention - nous apprend par ricochet que l'initiateur Faà di Bruno avait renoncé à son almanach et que les Letture cattoliche assu­meraient à l'avenir la responsabilité du Galantuomo.[132]

Les relations de don Bosco avec Luigi De Sanctis

A la fin de l'année 1854, l'affaire De Sanctis nous vaut une belle page dans l'histoire tumultueuse des relations entre don Bosco et les /410/ vaudois. Dès le temps de l'installation à Turin de Luigi De Sanctis, don Bosco s'était intéressé à cet ex-prêtre camillien, professeur réputé de théologie à Rome durant les années trente, curé zélé de cette ville en 1840, mais sorti de l'Eglise romaine en 1847 et, depuis 1852, auxi­liaire du pasteur Meille à Turin.[133] Le 15 décembre 1853, l'inaugura­tion solennelle du temple vaudois avait mis en relief ses succès pasto­raux.[134] Pendant l'été 1854, une controverse interne aux réformés avait quelque peu éclipsé la polémique des Letture cattoliche contre les dissidents, qui pourtant ne faiblissait pas. En mai paraissait le «Caté­chisme sur le protestantisme à l'usage du peuple», de Giovanni Per­rone;[135] en juin-juillet, le «Catéchisme sur l'Eglise catholique à l'usage du peuple», du même père jésuite;[136] et, en septembre, le titre agressif: «Du commerce des consciences et de l'agitation protestante en Europe», opuscule anonyme attribué à Mgr Louis Rendu, évêque d'Annecy.[137] Entre deux, les Trattenimenti intorno al Sacrifixio della S. Messa (Exposés sur le sacrifice de la sainte messe), du capucin Carlo Filippo de Poirino [138] entendaient développer «les principaux argu­ments qui démontrent le dogme, autrement dit l'institution divine de ce sacrifice, contre les doctrines erronées des protestants et des impies» (p. 4). Or, pendant ce temps, le lancement d'un périodique propre­ment évangélique: La Luce evangelica, nécessairement concurrente de La Buona Novella des vaudois, puis la création à Turin (après Gênes) d'une Société évangélique autour de De Sanctis entraînaient une rup­ture entre celui-ci et les vaudois. De Sanctis perdit même son titre de pasteur de l'Eglise vaudoise.[139]

Don Bosco intervint quand la dispute eut été rendue publique. Le 17 novembre, à De Sanctis apparemment désemparé, il proposa gîte et couvert dans son Oratoire:

«Je méditais en moi-même depuis quelque temps l'idée de vous écrire pour vous faire part de mon vif désir de vous parler et de vous offrir ce qu'un ami sincère peut offrir à l'un de ses amis. Cela provenait d'une lecture attentive de vos livres, dans lesquels je croyais déceler une véritable inquiétude de votre coeur et de votre esprit. - Aujourd'hui que certaines nouvelles répan­dues dans les journaux donnent l'impression que vous êtes en désaccord avec les Vaudois, encouragé uniquement par un esprit d'affection et de charité chrétienne, je vous invite, si cela vous agrée, à venir dans ma maison. Pour quoi faire? Ce que le Seigneur vous inspirera. Vous aurez une chambre pour demeure, vous aurez avec moi une modeste table; nous partagerons le pain et l'étude. Et cela sans conséquence financière de votre côté. - Tels sont les sentiments amicaux que je vous manifeste du profond de mon coeur. Si vous /411/ pouvez réaliser combien loyale et juste est l'amitié que je vous porte, vous ne manquerez pas d'accepter mes propositions ou, du moins, vous les accueille­rez avec indulgence. - Que Dieu seconde mes désirs et fasse de nous un seul coeur et une seule âme pour le Seigneur qui donnera une juste récompense à qui le sert durant sa vie. »[140]

Les termes ami, amical et amitié scandaient cette lettre de manière significative. Don Bosco se donnait brusquement comme l'ami d'un étranger, pire d'un «apostat». L'inquiétude de son âme, qu'il croyait percevoir à travers ses livres, avait suffi à le rapprocher de lui jusque dans une sorte d'intimité dite amicale. Il privilégiait la relation d'ami­tié dans la vie sociale. Les abandonnés avaient droit à son amitié. Il s'imaginait collaborant au service de l'Eglise avec un professeur de théologie (sans doute redevenu catholique). Sa capacité de projets extraordinaires lui infusait un dynamisme inattendu. Il est vrai qu'en l'occurrence son optimisme l'abusait. Mais sa démarche toucha extrê­mement De Sanctis, qui réagit sur-le-champ et en des termes qui ne trompent pas:

«Vous ne pourriez jamais imaginer l'effet qu'a produit en moi votre très aima­ble lettre d'hier. Jamais je n'aurais cru trouver une telle générosité et une telle amabilité chez un homme, qui est mon ennemi déclaré. Soyons francs: vous combattez mes principes comme je combats les vôtres. Mais, tout en me com­battant, vous prouvez que vous m'aimez sincèrement, quand, au temps de l'affliction, vous me tendez une main secourable. Vous prouvez ainsi que vous connaissez la pratique de cette charité chrétienne, dont tant de gens prê­chent si bien la théorie. Dieu veuille que vos confrères du Campanone[141] imi­tent votre charité, eux qui ne savent parler sans insulter ou jeter le mépris et le ridicule sur les choses les plus sérieuses. - Pour répondre à votre lettre, je dis que l'offre de votre amitié est pour moi un don précieux; et je souhaite trouver rapidement l'occasion, sans blesser ma conscience, de vous démontrer que je vous aime, non pas en paroles et de bouche, mais en oeuvre et en vérité. - Pour de multiples raisons, je ne suis pas en mesure d'accepter votre géné­reuse proposition, mais la profonde impression qu'elle a produite sur mon coeur ne disparaîtra pas facilement. Prions en attendant l'un pour l'autre, afin que Dieu nous fasse la grâce de nous trouver ensemble pour toute l'éternité devant le trône de Dieu pour chanter l'hymne des rachetés par le sang de l'Agneau. »[142]

Don Bosco assura De Sanctis que, dans le clergé de Turin, il avait beaucoup plus d'amis qu'il ne pensait. Il citait le chanoine Anglesio, recteur du Cottolengo; don Borel, recteur du Refuge; don Cafasso, re­cteur du Convitto; et «tant d'autres», ajoutait-il. Puis, avec une déli-/412/ catesse extrême, il lui proposa un entretien dans le lieu qu'il choisi­rait, éventuellement chez lui, au Valdocco.[143] De fait, dans la période qui suivit, De Sanctis se rendit à l'Oratoire, visita la maison et eut avec don Bosco un entretien, dont, toutetois, le contenu nous échappe, quoi qu'on ait prétendu depuis le début du vingtième siècle. Seule l'observation de De Sanctis sur son retour à l'Eglise: «.J'ai ma famille et je suis sans moyens de subsister» a quelque chance de véridi­cité.[144] De Sanctis quitta don Bosco avec une impression moins néga­tive sur le clergé turinois, mais ne se «convertit» pas.

En mai 1855, en un temps où il participait au synode vaudois et se réconciliait avec le pasteur Meille, sans pourtant abandonner sa com­munauté évangélique, don Bosco résolut de lui écrire à nouveau. Il ne pouvait croire à la paix de l'âme d'un prêtre «renégat» aussi instruit et voulait le revoir pour le placer face à son salut éternel. Don Bosco en revenait sans cesse au problème du salut.

«Maintenant je vous dirai nettement que je désire et désire de tout coeur le salut de votre âme et que je suis disposé à tous les sacrifices spirituels et tem­porels pour vous y aider. Il faut seulement que vous me disiez s'il vous semble être tranquille et pouvoir vous sauver; si vous jugez qu'un bon catholique puisse se sauver dans votre système actuel; et s'il vous semble qu'un catholi­que ou un dissident ont de meilleures garanties de salut [l'un que l'autre].»

Le salut des gens le hantait. Et il voulait le bonheur total de son étrange ami.

«Cette lettre vous surprendra. Mais je suis ainsi fait. Quand j'ai contracté une amitié, je tiens à l'entretenir et à procurer à mon ami tout le bien qu'il m'est possible. »[145]

L'auteur éventuel d'une étude sur «don Bosco et l'amitié» ne devrait pas négliger celle qui l'unit un temps au prêtre «apostat» Luigi De Sanctis. Il est vrai que la tentative de mai 1855 n'aboutit pas. De Sanctis ne renoua pas avec don Bosco. Mais on observe qu'en 1855 l'animosité réciproque des vaudois et de don Bosco baissa comparée à celle des années précédentes. [146] L'esprit de charité et de compréhen­sion de saint François de Sales gagnait, estimera-t-on, au Valdocco.


Notes

[1] Le 2 mai 1853, don Bosco écrivait au maire de Turin Giovanni Battista Notta sur la sécurité des constructions de l'Oratoire (voir Epistolario Motto I, p. 195); le /413/ 21 mai suivant, le maire ordonnait d'interrompre absolument tous les travaux tant qu'une expertise n'aurait pas garanti cette sécurité (voir MB IV, 595/16 à 596/16). Mais l'entrepreneur Botta, qui n'en faisait qu'à sa tête, n'avait guère cessé de tra­vailler.

[2] MO 238/74-79.

[3] Répétons qu'en français contemporain, il est difficile de se résoudre à dénom­mer étudiants des enfants de dix à quatorze ans. Ecoliers est réservé aux primaires...

[4] D'après Francesco Motto dans son Epistolario Motto I, p.211, note à la ligne 3.

[5] A. Rosmini à G. Bosco, Stresa, 7 décembre 1853; ACS 123, Rosmini; FdB 723 D7.

[6] P. Stella, Don Bosco nella storia economica e sociale, p. 91.

[7] G. Bosco à A. Rosmini, Turin, 29 décembre 1853; Epistolario Motto I, p. 21 1.

[8] G. Bosco à L. Gastaldi, Turin, 23 février 1855; Epistolario Motto I, p. 248.

[9] On peut lire les détails d'une partie des tractations avec les rosminiens dans P. Stella, Don Bosco nella storia economica e sociale, p. 92-93.

[10]  «Ad oggetto di procacciare lavoro ad alcuni poveri figli ricoverati nell'Orato­rio maschile di S. Francesco di Sales»..., «Aprimento di un laboratorio», Armonia, 9 septembre 1854.

[11] Voir AC S 9 13 2, Rua. La liste a été reproduite dans P. Stella, Don Bosco nella storia economica e sociale, p. 262.

[12] Son absence des Documenti fait supposer que don Rua écrivit cette note après la mort de don Bosco, probablement même à la demande de don Lemoyne quand il pré­parait le cinquième volume des Memorie biografiche (1905).

[13] Original, AC S 9112, Rua; FdB 1989 C10; éd. MB V, 9/21-19.

[14] Voir ci-dessous (chap. XXVIII) ce que don Cagliero affirmait sur le terme Sale­siani au chapitre général de 1877.

[15]  «A carico della casa». D'après une pièce AC S 132, Turin-Oratoire éditée dans P. Stella, Don Bosco nella storia economica e sociale, p. 587.

[16] Les dates de naissance et d'entrée à l'Oratoire d'après les fiches biographiques des premiers salésiens établies par don Stella dans un tableau déjà signalé de Don Bosco nella storia economica e sociale, p. 527-540.

[17] Cenni sulla vita del giovane Luigi Comollo morto nel seminario di Chieri ammi­rato da tutti per le sue rare virtù, scritti dal sac. Bosco Giovanni, suo collega (Letture cat­toliche, ann. I, fasc. XX-XXI (10 et 25 janvier), Turin, P. De Agostini, 1854, 100 p.)

[18] Comme il a déjà été dit ci-dessus, cette lettre du cardinal Antonelli à la Dire­zione delle Letture Cattoliche (formule de l'Indice du livre, p. 99), qui félicitait l'Ill.mo e Rev.mo Signore, son correspondant, pour avoir «institué» le nouveau périodique, avait certainement été adressée à Mgr Moreno, qui, le 30 octobre 1853, avait expédié au cardinal et à l'intention du pape un paquet de fascicules du premier semestre de la revue. Voir l'Epistolario Motto I, p. 198, où l'on corrigera 1852 en 1853.

[19] Cenni Comollo 1854, p. 7.

[20] Ibidem.

[21] Cenni Comollo 1854, P. 16; détail ignoré des Cenni Comollo 1844, p. II.

[22] Cenni Comollo 1854, p. 17; réflexion absente du passage parallèle des Cenni Comollo 1844, p. 13.

[23] On trouve en Cenni Comollo 1854, p. 32-33, toute une page de conseils sur la vocation, absente du chapitre parallèle des Cenni Comollo 1844, p. 26.

[24] Cenni Comollo 1854, p. 72; toutes observations absentes du récit parallèle des Cenni Comollo 1844, p. 63. /414/

[25] G. Bosco à P. De Gaudenzi, Turin, 15 octobre 1853; Epistolario Motto I, p. 206-207.

[26] G. Bosco à A. Rosmini, Turin, 15 octobre 1853; Epistolario Motto I, p. 207.

[27] G. Bosco au signor Conti, Turin, 9 novembre 1853; Epistolario Motto I, p. 208.

[28] G. Bosco au comte Clemente Solaro della Margherita, Turin, 5 janvier 1854; Epistolario Motto I,. p. 212.

[29] G. Felloni, I prezzi sul mercato di Torino dal 1815 al 1890, Turin, 1957, p. 1-32.

[30] G. Bosco à l'intendant général des finances Carlo Farcito, Turin, 27 jan­vier 1854; Epistolario Motto I, p. 215-216.

[31] G. Bosco, lettre circulaire, mars 1854; Epistolario Motto I, p. 222.

[32] G. Bosco à Pietro Durbano, Turin, 6 avril 1854; Epistolario Motto I, p. 225-226.

[33] Mention du fait dans le Registre de conduite de l'Oratoire, selon Epistolario Motto I, p. 226, note à la ligne 24. Il est vrai que Pietro Luciano redevenu sage mourra prêtre diocésain à Turin en 1873­

[34] Catechismo cattolico sulle rivoluzioni, 5ème éd., Letture cattoliche, ann. I, fasc. XXII (10 février), Turin, P. De Agostini, 1854, 48 p. - Sentiment contraire de don Bosco, selon MB V, 6/3-10.

[35] Catechismo cattolico sulle rivoluzioni, p. 3.

[36] G. Bosco, Storia d'Italia, 5ème éd., Turin, 1866, p. 388.

[37] Catechismo cattolico sulle rivoluzioni, p. 28-29. (condamnation des révolution­naires), 44 (leur dénonciation).

[38] Ai contadini. Regole di buona condotta per la gente di campagna utili a qualsiasi condizione di persone, Letture cattoliche, ann. I, fasc. XXIII-XXIV (25 février), Turin, P. De Agostini, 1854, 52 p.

[39] Don Bosco aurait certainement signé, s'il ne les a pas composées lui-même, les phrases de l'introduction sur la dignité de l'état paysan: «Je voudrais, mes amis, pou­voir faire aimer votre état par-desus tous les autres... », etc. (Ai contadini..., p. 9).

[40] Conversione di una valdese. Fatto contemporaneo esposto dal sac. Bosco Gioanni (Letture cattoliche, ann. II, fasc. I-II, mars, Turin, P. De Agostini, 1854, VIII-107 p.).

[41] Conversione di una valdese, p. I-VIII.

[42] Op. cit., chap. II: Il buon Curato.

[43] Op. cit., chap. III: La notte inquieta.

[44] OP. cit., chap. IV: Una visita al Ministro; chap. V: Giuseppa dal Ministro.

[45] OP. cit., chap. VI: Il magnetismo.

[46] Op. cit., chap. VII: La prigione; chap. VIII: La fuga.

[47] Op. cit., chap. IX: L'abiura.

[48] Op. cit., chap. X: Il battesimo.

[49] Op. cit., chap. XII: Un fatto. Le chap. XI n'existe pas.

[50] Op. cit., chap. XIII: Conclusione.

[51] Armonia, 26 août 1854, p. 482.

[52] A preuve une manifestation organisée à Pica près d'Astile 30 juillet 1854 con­tre le pasteur Meille et son sacristain. Environ deux cents personnes, hommes et fem­mes, armés de pelles, de pincettes, de pioches ou de pelles à feu pour faire le tintamarre le plus bruyant possible, criaient près d'une maison pendant le sermon du sacristain du /415/ temple: Viva la festa dell'Anticristo. Epouvanté, ledit sacristain avait vidé les lieux. (D'après l'Armonia, 3 août 1854, p. 441.)

[53] D'après l'Armonia, 7 octobre 1854, p. 557, répliquant à la Gazzetta del popolo, n° 253, à la suite de manifestations hostiles aux protestants à Nice, Gênes, etc. Selon une observation ironique de l'Armonia, les mêmes gens, s'ils avaient crié sous les murs d'un couvent ou d'un évêché: Mort aux frati! Mort aux évêques!, seraient devenus pour la Gazzetta del popolo: «le peuple souverain», «le partisan passionné du progrès et de la civilisation»...

[54] D'après le récit que don Bosco a fait de cette réaction en MO 243/170 à 25I/394, récit que coiffe le simple titre: «1854».

[55] MO 243/183-185.

[56] Dans le ms: «Enria Pietro Giuseppe...» (ACS rio, Enria; FdB 93z-936), P- 31-32.

[57] Un échange un peu postérieur (avril 1856) sur la foi donne peut-être une idée des discussions les plus élevées. Voir les lettres de l'ingénieur évangélique Giovanni Prina Carpani à don Bosco et une réponse de celui-ci en MB IV, 449-452 et Epistolario Motto I, p. 286-287.

[58] MO 243/188 à 245/251.

[59] Comme toujours dans les Memorie dell'Oratorio, le dialogue - ici très déve­loppé et à l'avantage de don Bosco - est gratuit. Mais la trame de la scène: la visite de deux personnages, la proposition d'une offrande importante, la condition, le refus de don Bosco, l'irritation des visiteurs, leur mise à la porte, paraît à peu près véridique.

[60] Voir MO 246/255-256.

[61] MO 246/258 à 248/315.

[62] MO 249/354 à 251/394.

[63] Une religieuse a raconté en 1896 la scène de brutalité gratuite dont ce prêtre malingre et contrefait fut l'objet. La lecture de la Relation de Suor Paola, de l'Institut des Maddalene (reproduite dans C. Salotti, Il beato Giuseppe Cafasso, 2ème éd., Turin, La Palatina, 1936 p. 307-308), dispense de beaucoup de considérations sur l'anticléri­calisme turinois des années 1850.

[64] Le 28 janvier 1856, à 9 heures et demie du soir, don Margotti, qui rentrait chez lui via della Zecca, reçut sur la tête un violent coup de gourdin qui le laissa un temps sans connaissance. L'épisode fut naturellement commenté dans l'Armonia. Voir MB IV, 576, n. 1.

[65] Comme dans les Memorie dell'Oratorio, que cette histoire clôture brusque­ment à la suite de l'année 1854.

[66] MO 251/400-410.

[67] MO 252/441 à 253/459.

[68] MO 252/438-440.

[69] MO 251/412 à 252/437.

[70] Voir, entre autres, les allégations de don Bosco en avril 1862 dans G. Bonetti, Annali II, p. 72-75, reprises en MB IV, 712-713 et 718.

[71] Voir L. Del Panta, Le epidemie nella storia demografica italiana (secoli XIV­XIX), Turin, Loescher, 1980, p. 226-231.

[72] On peut voir, sur la peste, F. Hildesheimer, La terreur et la pitié. L'Ancien Régime à l'épreuve de la peste, Paris, Publisud, 1990.

[73] G.B. Dini, Lettera sul colèra all'amico Demetrio, Florence, all'insegna di Franklin, 1835, p. 4. /416/

[74] Le docteur François-Joseph Broussais (1772-1838).

[75] Dr Bourdin, «Choléra-Morbus», in Encyclopédie du XIX' siècle, 4ème éd., Paris, 1878 1ère  éd., 1858 et sv.), t. V, p. 124.

[76] G.B. Dini, Lettera sul colèra all'amico Demetrio, cit., p. 7.

[77] G. B. Dini, Lettera sul colèra all'amico Demetrio, p. 8 et 11; G. Gandolfi, Intorno ad una causa del Cholera e del relativo rimedio, Bologne, alla Volpe, 1855, p. 12.

[78] G. Gandolfi, Intorno ad una causa del Cholera..., p. 9.

[79] A. Zambianchi, Sul Cholera e sulle memorie del dottor Angelo Bo..., Turin, G. Biancardi e comp., 1854, p. 9-10.

[80] Dr Bourdin, «Choléra-Morbus», art. cit., p. 124. - P. Larousse, «Choléra», Grand dictionnaire universel du XIX ` siècle, t. IV, Paris, 1869, p. 179.

[81] A. Zambianchi, Sul Choléra..., p. VI.

[82] Dr Bourdin, «Choléra-Morbus», art. cit., p. 124-125.

[83] D'après le docteur Bourdin, art. cit., p. 125. Conseils analogues dans G. Zat­toni, Memoria sul colera morbus e del modo di prevenirlo e curarlo, Forlì, all'insegna del Marcolini, 1856, p. 20.

[84] D'après l'Armonia, 22 juillet 1854, p. 420.

[85] «Precauzioni sanitarie», Armonia, 27 juillet 1854, p. 427.

[86] «Il Colera morbus», Armonia, 29 juillet 1854, p. 431. Les autres journaux, qui n'ont pas été consultés, ne devaient pas être de reste.

[87] Dans l'Armonia, 3 août 1854, p. 439-440.

[88] «Emigrazione genovese», Armonia, 3 août 1854, p. 441.

[89] Armonia, 10  août 1854, p. 454-455.

[90] «Preservativi contro il Colera», Armonia, 1er août 1854, p. 437.

[91] Lettre publiée dans l'Armonia, 5 août 1854, p. 445­

[92] La nouvelle dans l'Armonia, 29 août 1854, p. 488. La protestation sous le titre «Le Processioni, gli oremus e i teatri», dans l'Armonia, 2 septembre 1854, p. 494-495. Le journal s'indignait: si les processions sont interdites, pourquoi les théâtres restent­ils ouverts?

[93]  «La corazza anticolerica», Armonia, 17 août 1854, p. 467- Sur les ricanements anticléricaux devant le recours à la Consolata, voir: «Insulti empii e villani», Armonia, 8 août 1854, p. 449.

[94] G. Bosco à G.B. Notta, Turin, 5 août 1854; Epistolario Motto I, p. 229.

[95] «Soccorso all'Oratorio di S. Francesco di Sales», Armonia, 10 août 1854. Cet article a été entièrement reproduit en MB V, 81.

[96] Storia dell'Oratorio, deuxième partie, chap. V; in Bollettino salesiano, janvier 1882, p. 31-32. Ce passage a été repris, à travers les Documenti, en MB V, 82-84.

[97] Formule qui se retrouve dans la lettre pastorale de Mgr Artico, évêque d'Asti publiée au début de l'épidémie et partiellement reproduite dans l'Armonia, 5 août 1854, P. 445-446.

[98] Modo sicuro di scansare o per lo meno incontrare senza danno ed anzi con vantag­gio il choléra morbus di cui siamo minacciati, compilation de C.G.M.G..., Turin, 1854, p. 75-97 (Collezione di buoni libri, ann. VI, disp. 123 et 124, chap. 2, art. 2). D'après P. Stella, Don Bosco nella storia della religiosità cattolica, t. II, p. 94, n. 115.

[99] «Il colera in Torino», Armonia, 10 août 1854, p. 455-456.

[100] Armonia, 19 août 1854, p. 471.

[101] Armonia, 24 août 1854, p. 479­.

[102] Armonia, 26 août 1854, p. 483. /417/

[103] Armonia, 16 septembre 1854, p. 521.

[104] D'après le Calendario generale del Regno, ann. XXXII, Turin, 1855, p. 180.

[105] Armonia, 16 septembre 1854, p. 521; ibid., 28 septembre 1854, p. 542.

[106] Armonia, 9 septembre 1854, p. 510.

[107] Armonia, 29 août 1854, p. 488.

[108] «Cronaca del Clero in tempo di colera», Armonia, 14 octobre 1854, p. 571

[109] «...L'OEuvre de Saint Vincent de Paul rend en ces circonstances des services signalés à la paroisse de Borgo Dora, elle est en mesure de connaître l'action du clergé. Si l'Armonia désirait s'informer auprès du président de cette OEuvre, elle pourrait obtenir des nouvelles très intéressantes sur ce point... » (Même article).

[110] Il Galantuomo... pel 1855, p. 5.

[111] Peut-être le marquis Giovanni Nepomuceno Doria qui, le 16 janvier 1855, lèguera huit mille lires à la Piccola casa della divina Provvidenza. (Voir P. Stella, Don Bosco nella storia economica e sociale, p. 96.)

[112] P. Enria, ms «Enria Pietro Giuseppe... », p. 3-6. Il passa dans l'édition par­tielle du «Promemoria di Pietro Enria» par P. Stella, Don Bosco nella storia economica e sociale, p. 495-496.

[113] Selon l'un de ceux-ci, Felice Reviglio, au Procès informatif ordinaire de béa­tification de don Bosco, ad 22um; POS, p. 518.

[114] Sur cette participation de l'Oratoire à l'assistance des cholériques, voir la Storia dell'Oratorio, deuxième partie, chap. V; in Bollettino salesiano, janvier 1882, p. 32-34, qui est ici crédible au moins dans les grandes lignes. Ses informations concor­dent avec l'article contemporain de l'Armonia qui va être cité.

[115] D'après la Storia dell'Oratorio, art. cit., p. 33, et en conformité avec les pres­criptions ordinaires des médecins du temps comme on l'a vu plus haut.

[116] IlGalantuomo... pel 1855, p. 4.

[117] Ibidem.

[118] D'après un article du cavaliere G.B. Baruffi, professeur de physique à l'uni­versité de Turin; extrait dans l'Armonia, 29 août 1854, p. 487.

[119] «Cronaca della carità del Clero in tempo di colera», Armonia, 16 septem­bre 1854, p. 521. Reproduction de cet article en MB V, 114-116, non pas en OE XXXVIII (cfr. p. 27), où il a certainement été oublié. Son avant-dernier alinéa, qui présentait les infirmiers de don Bosco comme des galopins promis à la prison si l'Oratoire ne les avait pas recueillis, fut sauté dès la copie du Bollettino salesiano. Il ne reparut pas en MB V, 116.

[120]  Voir la Storia dell'Oratorio, loc. cit., p. 33; repris en MB V, 89/17-28.

[121] D'après les remerciements du maire de cette ville, 2 octobre 1854; éd. MB V, 116/28 à 117/21.

[122] Témoignage G.B. Anfossi, dont la source n'a pas été repérée, en MB V, 101/23-25. Il s'agissait probablement d'enfants auxquels l'Oratoire assurait un peu d'«instruction», selon un terme du maire dans une lettre de remerciements.

[123] P. Enria, ms «Enria Pietro Giuseppe... », p. 7-10. Appartient à l'édition par­tielle de P. Stella, Don Bosco nella storia economica e sociale, p. 497-498. Ce morceau, écrit dans une langue approximative, mérite une traduction à l'usage des francopho­nes. «Dans les premiers jours de la neuvaine de la nativité de Marie, don Bosco vint faire une visite aux enfants des gens frappés par le mal fatal dans l'orphelinat provi­soire qui était dans le couvent des dominicains. Nous étions rassemblés là plus de cent enfants de deux sexes, moi Enria Pietro Giuseppe je puis l'attester parce que je suis /418/ encore l'un de ces chanceux qui ont été aidés par don Bosco. II y avait déjà plusieurs jours que je me trouvais avec mes quatre frères dans cet abri provisoire attendant la triste nouvelle de la santé de notre père ou bien la mort de notre père quand la Provi­dence vint à notre secours. Tous les enfants étaient réunis et mis en rangs par un assis­tant, nous voyons venir un prêtre accompagné par le directeur de l'orphelinat. Ce prê­tre était souriant, il avait un air de bonté qui se faisait aimer sans lui parler en somme. En passant près des enfants à tous il faisait un sourire et puis avec un amour paternel il demandait le prénom, le nom et la patrie, et si on savait les prières et le catéchisme et si on était déjà admis à la communion et si on s'était confessé. Tous répondaient avec confiance et ils disaient comment ils se trouvaient. Finalement il est passé près de moi, je me sentis le coeur battre fortement non par crainte mais par l'amour et l'affection que je ressentais au dedans de moi-même. Je sentais que j'avais toujours aimé ce saint homme. Il me demanda mon prénom, mon nom, ma patrie, je lui répondis avec une grande affection: je m'appelle Enria Pietro Giuseppe. Il me dit: tu veux venir avec moi, nous serons toujours bons amis jusqu'au temps où nous serons en paradis, tu es content? Oh oui, monsieur, je répondis, je suis très content. Et celui-là à côté, c'est ton frère? Oui, monsieur. Bien, il viendra lui aussi. Je lui baisai la main avec la confiance et l'amour d'un fils. Il nous salua avec l'amour d'un père et il passa à d'autres, et à tous il faisait une caresse, un salut plein de bonté. Je l'accompagnais du regard et je sentais dans mon coeur un je ne sais quoi qui disait: comme il est bon ce prêtre, comme il se fait aimer même avant de le connaître. Et pourtant je ne pouvais pas savoir qui était ce prê­tre parce que personne ne nous avait dit son nom. Mais quelques jours après cette visite nous fûmes conduits à l'oratoire S. François de Sales. C'était le 6 septembre 1854, jour béni pour moi.»

[124] D'après G. Cagliero, Procès informatif ordinaire de béatification de don Bosco, ad 23um; Summarium, p. 794.

[125] N. Tommaseo à G. Bosco, Turin, 3 octobre 1854; ACS 126.2 Tommasseo; éd. MB V, 118/1-4. Sur Tommaseo, voir ci-dessous, chap. XIV

[126] Lettres éditées en MB V, 130 et 133.

[127] G. Bosco à G.B. Notta, Turin, 25 janvier 1855; Epistolario Motto I, p. 243.

[128] Il Galantuomo. Almanacco nazionale pel 1855 coll'aggiunta di varie utili curiosità, Turin, P. De Agostini, 1854­

[129] Indice évident que le numéro des Letture cattoliche de janvier fut une nou­velle édition de l'almanach paru deux mois auparavant.

[130] «Almanacchi», Armonia, 25 novembre 1854.

[131] Letture cattoliche, ann. II, fasc. XXI et XXII (10 et 25 janvier 1855), qua­trième page de couverture.

[132] Le Galantuomo pour 1856, annoncé dans la presse le 1er décembre 1855 (voir «Il Galantuomo, almanacco nazionale per il 1856», Armonia, 1er décembre 1855), parut en effet, comme il convenait, environ un mois avant la fin de l'année. Entre les seules mains de don Bosco, l'almanach «national» catholique prenait alors un visage définitif.

[133] Luigi Francesco Leonardo De Sanctis était né à Rome le 31 décembre 1808 Entré à seize ans dans l'ordre des camilliens, il avait été ordonné prêtre en 1831 . II devint alors assistant, puis professeur de théologie à l'Archiginnasio Romano. Extrê­mement dévoué, on le trouva à Gênes en 1835 et à Rome en 1836 au chevet des cholé­riques dans les lazarets de ces villes. Le Saint-Siège reconnaissait ses qualités. En 1837, Grégoire XVI le nomma «qualificateur» de l'Inquisition, chargé par consé-/419/ quent d'étudier les propositions suspectes des écrits contemporains. En 1840, De Sanctis, devenu curé de la paroisse Santa Maria Maddalena à Rome, bifurqua résolu­ment dans la pastorale. Mais, retour des choses, l'Inquisition romaine s'intéressa à ses positions théologiques. Celles qui touchaient le pape furent condamnées en 1843. La fêlure s'aggrava. En 1847, De Sanctis consomma sa rupture d'avec l'Eglise romaine. Enfui à Malte le 10 septembre, il y rejoignait les évangéliques, autrement dit les pro­testants, et épousait la fille du gouverneur de l'île de Gozo. En 1850, à Genève, il nouait des relations avec les vaudois. En 1852, agrégé à leur église, il commençait de collaborer à Turin avec le pasteur Meille. Le 31 août 1853, il était lui-même ordonné pasteur vaudois à Torre Pellice. Voir V. Vinay, Luigi De Sanctis e il movimento evange­lico fra gli Italiani durante il Risorgimento, Turin, Claudiana, 1965.

[134] Sur l'intérêt porté par don Bosco à Luigi De Sanctis, voir une lettre du P. Protasi à son confrère jésuite Giuseppe Oreglia, 4 août 1853; Archives de la Civiltà Cattolica, Rome. Extrait dans Epistolario Motto I, p. 238, note à la ligne 21.

[135] G. Perrone, Catechismo intorno al protestantesimo ad uso del popolo, Letture cattoliche, ann. II, fasc. V-VI (mai), Turin, P. De Agostini, 1854, 148 P.

[136] G. Perrone, Catechismo intorno al protestantesimo ad uso del popolo, Letture cattoliche, ann. II, fasc. VIII-IX-X (juin-juillet), Turin, P. De Agostini, 1854, 212 p.

[137] Del commercio delle coscienze e dell'agitazione protestante in Europa, Letture cattoliche, ann. II, fasc. XIII-XIV (septembre), Turin, P. De Agostini, 1854, 112 p. C'était la traduction de l'opuscule de Mgr Louis Rendu, évêque d'Annecy: Du com­merce des consciences et de l'agitation protestante. Ouvrage dédié aux Mômiers de Genève et principalement à ceux qui viennent en Savoie..., Annecy, A. Burdet, 1854, 108 p. (D'après P. Stella, Gli scritti a stampa di S. Giovanni Bosco, Rome, LAS, 1977, p. 30-31).

[138] Letture cattoliche, ann. II, fasc. XI-XII (10 et 25 août), Turin, P. De Agos­tini, 1854, 100 p.

[139]. Origine de l'Eglise Chrétienne Libre en Italie. Voir D. Maselli, Tra risveglio e millenio..., cit., p. 91-93.

[140] G. Bosco à L. De Sanctis, Turin, 17 novembre 1834; Epistolario Motto I, p. 237

[141] Petit journal catholique, intitulé successivement: La Campana, puis Il Cam­panile, enfin Il Campanone (1850-1862). D'après P. Stella, Don Bosco nella storia della religiosità cattolica, I, p. 119.

[142] L. De Sanctis à G. Bosco, Turin, s. d. (18 novembre 1854); éd. MB V, 141/1-27.

[143] G. Bosco à L. De Sanctis, Turin, 30 novembre 1854; Epistolario Motto I, p. 239-240.

[144] Le fait même de la rencontre est suffisamment attesté par la lettre que don Bosco adressait à De Sanctis le 26 mai 1855 (Epistolario Motto I, p. 254-255), où il disait souhaiter «le revoir» et ne pas limiter à «des paroles» leur commune amitié. On en trouve un écho rapide dans l'un des cahiers Berto intitulés Detti e fatti di don Bosco (voir FdB 899 E9). Récit plus ou moins problématique de l'entretien en MB V, I43-I44.

[145] G. Bosco à L. De Sanctis, Turin, 26 mai 1855; Epistolario Motto I, p. 254-255.

[146] Autant que nous sachions, De Sanctis ne se séparera qu'en 1864 de l'Eglise évangélique au bénéfice des vaudois. Il devint professeur de théologie chez ceux-ci, et mourra le 31 décembre 1869.


 

Chapitre XI.

La structuration de la maison de l'oratoire

Les spoliations de frati et de monache dans les Etats sardes

En Piémont, le temps du choléra avait aussi été celui des malheurs de diverses maisons religieuses de frati et de monache, personnes peu appréciées par le ministre Urbano Rattazzi. Don Bosco lisait dans l'Armonia du 17 octobre 1854:

«Dernières nouvelles (17 octobre 1854). - Une note énergique est arrivée de Rome à notre ministère, dans laquelle le Saint-Siège à son tour [1] proteste solennellement contre les persécutions dont l'Eglise catholique fait l'objet en Piémont, en particulier contre les expulsions, les spoliations, les violences, les mesures arbitraires commises envers les monache et les frati en violation de tout droit humain et divin. »[2]

Ces «persécutions» le faisaient réfléchir. Pour mieux structurer son oeuvre, n'avait-il pas esquissé une fondation religieuse avec ses quatre jeunes au mois de janvier précédent?

Le comte Camille de Cavour, devenu le 4 novembre 1852 prési­dent du conseil des ministres, charge qu'il cumulait avec les Finances, avait d'abord reçu pour ministre de l'Intérieur Gustavo Ponza di San Martino et, pour ministre de la Grâce et de la Justice, Carlo Bon Compagni. Ce ministère, qui durerait jusqu'au 1er mai 1855, était destiné à évoluer. Le 27 octobre 1853, le roi nommait Urbano Rat­tazzi ministre de la Grâce et de la justice. Avec lui, les fonctionnaires connaîtraient des temps difficiles. Urbano Rattazzi (1808-1873), l'homme le plus représentatif de la gauche piémontaise, anticlérical - au sens d'opposé à tout cléricalisme - résolu, était partisan des solu­tions fortes. En 1848-1849, avant Novara, déjà ministre de la Justice dans le gouvernement «démocratique» de cette période, son premier acte avait été une circulaire aux évêques pour menacer d'arrestation /421/ ceux qui continueraient de prêcher et de lancer des mandements con­tre les nouvelles institutions du pays. Sous le ministère d'Azeglio, il avait soutenu le gouvernement quand, par les lois Siccardi, il avait fait abolir le for ecclésiastique.[3] Rattazzi avait un faible pour le mode autoritaire: juges appelés en consultation ad audiendum verbum (cas du vice-président du tribunal de Chambéry Gabriel Fosseret, le 11   jan­vier 1854), parfois pour avoir absous un ecclésiastique coupable de grave délit (25 octobre 1854); évêques convoqués par le ministre «pour leur faire connaître les intentions du gouvernement, autre­ment dit celles de f aire respecter la loi et de recourir à tous les moyens en son pouvoir pour y parvenir» (cas de l'évêque de Novara, le 19 jan­vier 1854); fonctionnaires contraints à une «déclaration publique de non-appartenance au mazzinisme» républicain (12 janvier 1854); expulsion des Etats sardes de collaborateurs étrangers à des journaux cléricaux (19 janvier 1854)...[4]

L'action de Rattazzi sur le pays gagna encore quand, au début de mars 1854, après que San Martino eut démissionné, il ajouta à la charge de la justice celle de ministre de l'Intérieur. Juriste profession­nel, il avait des idées tranchées sur la souveraineté de l'Etat et sur ses rapports avec l'Eglise. Le 6 mars 1854, la ligne: spese ecclesiastiche (dépenses d'Eglise) disparut du budget prévisionnel de la nation. Non seulement Rattazzi refusait à l'Eglise tout privilège vis-à-vis de l'Etat, mais il ignorait entre les deux institutions une séparation pourtant chère à Cavour. L'Eglise est dans l'Etat, non pas au-dessus ou à côté, proclamait-il. Le 8 mars 1854, la chambre des députés apprenait de sa bouche: «L'Eglise est dans l'Etat - il en va exactement ainsi. L'Egli­se est dans l'Etat, et l'autorité de l'Etat ne peut céder sa souveraineté dans les matières dépendant du pouvoir civil »[5]... Au temps du cho­léra, l'administration sous ses ordres appliqua ces principes avec rigueur. En cas de nécessité, le pouvoir civil disposait des biens d'E­glise. Le 10 août 1854, la chartreuse de Collegno fut occupée.[6] Entre le 14 et le 22 août, à Turin, les oblats de Marie du sanctuaire de la Consolata, les chanoinesses du Latran du monastère de Santa Croce, les capucines enfin furent expulsés de leurs locaux. Durant ces semai­nes d'épidémie, le couvent des franciscains de Sarzana fut transformé en lazaret, celui des lazaristes de Casale «offert pour son usage au régi­ment des sapeurs du Génie militaire»; les barnabites et les domini­cains d'Alessandria furent éloignés de leurs couvents et transférés res­pectivement à Vercelli et au Bosco; le couvent des servites fut converti en lazaret. Quant à celui des capucins de Conflans en Savoie, /422/ il fut partiellement destiné «à servir d'hôpital militaire provisoire pour la garnison d'Albertville»; et celui des oblats de Pinerolo, trans­formé en «maison de secours pour les familles des cholériques». A Cuneo, une partie du couvent des clarisses fut cédé à la municipalité à titre «provisoire»; à Vico, celui des cisterciens occupé «pour servir de lazaret», avec la réserve d'étendre cette occupation, en cas de besoin, à la maison des prêtres de S. Philippe (philippins).

A Carmagnola, la municipalité transforma en lazaret le couvent des augustins. Les bénédictines d'Asti furent expulsées de leur cou­vent de l'Assomption et agrégées au couvent de Santa Chiara. A Vo­ghera, l'église des carmes fut réquisitionnée à «l'usage exclusif du lazaret voisin». A Saluzzo, les couvents de San Giovanni et de San Bernardino furent occupés «pour y installer des familles logées dans des maisons en mauvaise condition. »[7] Les religieux adonnés à la prière et à la contemplation: bénédictines, carmes, cisterciens..., et les mendiants: dominicains, franciscains, servites, faisaient les frais de ces expropriations plus ou moins déguisées.

Depuis Lyon, l'archevêque Fransoni exhorta les gens d'Eglise à la résistance avec son intransigeance coutumière. «Formons toutes les oppositions possibles, écrivait-il au chanoine Fissore le 16 août 1854, afin que le gouvernement soit toujours plus contraint à se démasquer dans sa persécution contre l'Eglise. Que l'on tombe si c'est écrit, mais que l'on tombe au combat. Si vous êtes emprisonné et expulsé, venez à Lyon, vous y serez avec moi. »[8] Neuf jours après, il protestait publi­quement très fort contre ceux qui, soit «de haut rang», soit simples «subalternes», encouraient «les plus terribles excommunications» pour avoir participé aux violations des clôtures religieuses.[9] Le 17 octobre, le Saint-Siège avait donc ses raisons de déplorer les «spo­liations» et les «violences» subies par les frati et les monache en Pié­mont durant les mois précédents.

Au reste, cette politique exaspérait beaucoup de gens dans les Etats sardes. Cavour devait faire face au mécontentement des popula­tions catholiques des campagnes, à l'hostilité de la Cour et du clergé, enfin à la bureaucratie que ses mesures dérangeaient. Il en tira les con­séquences au parlement. Une alliance avec la gauche, voire avec l'extrême gauche de Brofferio, s'imposa à lui en contrepoids à la droite conservatrice et cléricale. Il renonça (provisoirement) à sa poli­tique modérée et réellement libérale, ainsi qu'à son principe de sépa­ration entre l'Eglise et l'Etat. Publiée cette année-là, la lettre censée lui avoir été adressée par l'auteur au début de l'ouvrage classique de /423/ Pier Carlo Boggio, La Chiesa e lo Stato in Piemonte (L'Eglise et l'Etat en Piémont) prenait une saveur ironique aux palais cléricaux. Les pro­cédés brutaux d'Urbano Rattazzi démentaient par trop les assertions naïves de ce bon élève. On imagine les haussements d'épaules des supérieurs religieux et des évêques quand ils lisaient: «... C'est vous, monsieur le comte, qui m'avez enseigné à ne croire qu'en un seul prin­cipe: la liberté; principe infini et fécond comme le vrai et le juste, dont il est le développement logique et l'actuation pratique. - Ce principe qui a concilié deux éléments apparemment opposés et contraires: le roi et le peuple, l'autorité et l'élection, ce même principe sagement appliqué conciliera aussi l'Eglise et l'Etat; il écartera définitivement les obstacles que, jusque-là, sa négation absolue ou sa reconnaissance limitée et partielle soulèvent incessamment aujourd'hui contre l'évo­lution pacifique des deux sociétés, l'ecclésiastique et la laïque, pour­tant créées pour s'épauler réciproquement, puisque l'une et l'autre répondent à deux besoins également réels et sacrés de la nature humaine... »[10] Pour sa défense, Cavour ne pouvait invoquer que l'incompréhension têtue du Saint-Siège rétif à une réforme indispen­sable par une meilleure répartition des revenus d'Eglise.

Le projet de loi des couvents (28 novembre 1854)

 Le 28 novembre 1854, un projet de loi dit des couvents fut déposé au parlement simultanément par Urbano Rattazzi au titre de la Justice et par Camille de Cavour à celui des Finances. Pour l'essentiel, il décrétait que cesseraient d'exister légalement sur le territoire des Etats sardes les maisons des corporations religieuses non adonnées à la prédication, à l'éducation et à l'assistance des malades, corpora­tions dont la liste serait dressée dans un document annexe. Cesseraient de même d'exister légalement les chapitres des églises collégiales, sauf charge d'âmes; ainsi que les bénéfices simples sans contrepartie de ser­vice religieux par le bénéficier. Les biens des enti morali (entités morales, personnes morales) appelés à disparaître seraient dévolus à une caisse ecclésiastique, qui permettrait de verser des pensions aux religieux des corporations disparues et aux chanoines des collégiales concernées; et aussi de compléter les traitements des curés dans le besoin. Cette caisse serait ensuite régulièrement alimentée par des taxes proportionnées aux revenus, à percevoir sur les abbayes, les bénéfices paroissiaux, les séminaires, les évêchés et archevêchés, ainsi que sur les maisons religieuses subsistantes.

/424/

La commission chargée de présenter cette loi développa les princi­pes de Rattazzi sur «l'Eglise dans l'Etat». Tous les enti morali étant de pures créations de l'Etat souverain, ils apparaissaient et disparais­saient à son gré. Les doctrines régalistes en vigueur sous l'Ancien Régime, selon lesquelles le roi était le maître de ses sujets et de leurs biens, renaissaient dans ce rapport assorties de leurs conséquences juridiques: placet, appel comme d'abus, exequatur. On y apprenait que «ces maximes de pleine indépendance... héritées de nos pères et de nos rois... sont aujourd'hui confiées à la sauvegarde de nos institu­tions constitutionnelles. »[11] La commission avait même élargi sans réserves le premier article du projet. On lisait: «Toutes les commu­nautés et tous les établissements, quel qu'en soit le genre, des ordres monastiques et des corporations régulières existantes dans l'Etat sont supprimés... »[12] Tel était le voeu du député Brofferio.

C'en était trop. Les libéraux modérés, comme Domenico Buffa, se trouvèrent gênés. «Le gouvernement sort du droit chemin au point de léser d'un même coup la propriété, la liberté et le principe de la sépara­tion du pouvoir civil et du pouvoir ecclésiastique; il passe à pieds joints du fonctionnement régulier d'un gouvernement libre à des pro­cédés révolutionnaires. » Pour ce sage, la suppression des ordres reli­gieux n'était qu'une «imitation rancie de la révolution française ».[13]  A plus forte raison l'épiscopat piémontais cria son indignation. L'Armonia du 5 janvier 1855 publia en supplément une «Adresse de tous les archevêques, évêques et vicaires capitulaires de l'Etat au Sénat et à la Chambre des députés contre le projet de loi pour la sup­pression de communautés religieuses et d'établissements ecclésiasti­ques. »[14] Bien pensée et correctement ordonnée, cette adresse mon­trait que le projet était à la fois «injuste», «illégal», «anticatholique» et «antisocial». «La justice, rappelait-elle, exige que l'on donne à cha­cun ce qui est sien, que l'on n'attente pas à la propriété d'autrui et que l'on respecte tous ses droits. » A ce texte, elle opposait six articles du Statuto pour démontrer son illégalité. Selon le Statuto, la religion catholique est la seule religion de l'Etat, toutes les propriétés sans exception sont inviolables et tous les citoyens du royaume, égaux devant la loi, contribuent aux charges de l'Etat à proportion de leurs avoirs. Or on prétendait faire payer aux ecclésiastiques deux et trois fois plus que les autres. La loi projetée serait antisociale, disaient encore les évêques, parce que la société est fondée sur la propriété, la justice et la religion, trois institutions qu'elle bafouait allègre­ment... [15] Le 11  janvier, une personnalité qui avait, semble-t-il, la

/425/ confiance de don Bosco, le comte Clemente Solaro della Marghe­rita, [16] prit violemment la loi à partie dans un discours mémorable à la chambre des députés. Elle «piétine, affirmait-il, tout principe de jus­tice, au point de rendre la chambre complice des infractions solennel­les [contre les religieux], que la saine partie du pays a déjà déplorées et détestées avec un frémissement d'indignation.» «La loi qui nous est proposée, messieurs, est plus qu'une insulte, c'est une blessure à l'Eglise; plus qu'une insulte à la justice, c'est une trahison de ce peuple qui a applaudi au premier article du Statuto selon lequel la religion catholique constitue sa base fondamentale.» Elle ordonnait, con­cluait-il, un sacrilego latrocinio (vol sacrilège), formule accueillie par les huées de la gauche et aussitôt qualifiée de «non parlementaire» par le président sur le point d'ôter la parole à l'orateur. Ne faisait-il pas des ministres promoteurs de la loi des voleurs et des sacrilèges?[17] A Rome, Pie IX ne tint pas un autre langage quand, dans l'allocution consistoriale du 22 janvier 1855, il qualifia les auteurs de cette loi de praedatores et de profanatores. Après avoir dit sa douloureuse amer­tume devant les nouvelles en provenance du Piémont, où l'on maltrai­tait les droits de l'Eglise et du Saint-Siège, il annonçait: «... Nous réprouvons et condamnons non seulement tous et chacun des décrets promulgués par ce gouvernement au détriment des droits et de l'auto­rité de la religion, de l'Eglise et de ce Saint-Siège, mais aussi la loi récemment proposée, et nous les déclarons absolument nuls et sans valeur. En outre, nous avertissons avec la plus extrême gravité tous ceux qui, par leurs noms, leurs actes et leurs ordres ont édicté les décrets et tous ceux qui de quelque manière ont promu la loi récem­ment proposée ou n'ont pas craint de l'approuver ou de la sanction­ner, qu'ils aient à méditer au fond d'eux-mêmes les peines et les censu­res qu'ont formulées les constitutions apostoliques et les canons des saints conciles, de Trente surtout (sess. XXII, chap. XI), contre les prédateurs et les profanateurs des choses saintes, contre les violateurs du pouvoir et de la liberté ecclésiastiques et contre les usurpateurs des droits de l'Eglise et du Saint-Siège... »[18] Il est vrai que ce langage de chrétienté médiévale n'impressionnait que les catholiques fervents.

«Funérailles à la cour!»

Le sentiment du roi Victor-Emmanuel, dont la mère et la femme étaient très pieuses, importait beaucoup au ministère. On se trompe­rait à imaginer dans le souverain des Etats sardes un pur élément /426/ décoratif de la nation. Nul ne savait mieux que Cavour, Rattazzi et leurs conseillers qu'il «fallait s'arrêter là où s'arrêterait le personnage et ne pas insister et tergiverser», même si leur position et leur réputa­tion personnelle devaient en souffrir. «Tout, écrivait à Domenico Buffa Michelangelo Castelli (1810-1675), profond connaisseur de la diplomatie secrète piémontaise et homme de confiance de Camille de Cavour, tout repose sur lui, et tous, eux les premiers, doivent se sacri­fier pour que dans l'opinion son nom ne subisse jamais l'ombre la plus minime; et, sur cela, ils sont parfaitement d'accord. »[19] Le roi était le point névralgique du corps gouvernemental. Or, d'abord convaincu «d'après les paroles de Rattazzi (...) que la chose ne présenterait pas de si graves difficultés et qu'il y avait un semi accord avec les évêques et avec Rome», force lui était de constater au cours du mois de décembre déjà, que c'était «bien différent. »[20] Les «sévères reproches» de l'ar­chevêque de Gênes, Mgr Charvaz, qui avait été son précepteur, l'em­barrassaient.[21] L'angoisse d'une partie de la population le préoccu­pait. La question alors en suspens de la participation du Piémont à la guerre de Crimée aggravait encore ses perplexités. Le 1er janvier 1855, il eut avec Mgr Charvaz et le comte Revel, leader de la droite à la Chambre, un entretien de «plusieurs heures» en vue de la formation d'un ministère qui remplacerait celui de Cavour-Rattazzi. Certes, grâce à l'adresse et à l'esprit de décision de Camille de Cavour, l'affaire tourna court.[22] Mais les gens informés savaient à qui s'adres­ser pour tenter d'inverser, si possible, le cours des événements.

Don Bosco, qui suivait de son mieux les débats à travers la presse et ses entretiens avec des amis bien en cour tels que le marquis Dome­nico Fassati ou le comte Carlo Cays, intervint lui-même auprès du roi, vraisemblablement dès la fin décembre 1854 ou aux premiers jours de janvier 1855.[23] Un double songe l'avait alerté, explique une tradition salésienne, dont le noyau simplement attesté par Pietro Enria consti­tue l'élément le moins fragile: «Je me rappelle qu'un soir, si je ne me trompe pas en 1854 ou 1855, (don Bosco) raconta qu'il avait fait un rêve. Pendant qu'il était dans sa chambre quelqu'un se présenta en livrée rouge: c'était un domestique de la maison du roi. Il dit: Don Bosco, il y a des funérailles à la cour. Il se réveilla tout étourdi. Mais ce n'est qu'un rêve! Le soir d'après le même personnage se pré­senta et dit très fort: Don Bosco, grandes funérailles à la cour! De fait, peu de temps après les reines Maria Teresa et Maria Adelaide sont mortes, et aussi le prince Ferdinando duc de Gênes et un autre petit prince, je ne me rappelle plus son nom. »[24]

/427/

Les idées de don Bosco sur les châtiments providentiels qu'encou­raient les sociétés coupables envers la religion allaient être illustrées en avril 1855 par une brochure de Jacques-Albin Collin de Plancy, baron de Nilinse, qui parut à cette date dans ses Letture cattoliche: «Les biens de l'Eglise, comment on les vole et quelles en sont les conséquen­ces. Avec un court appendice sur les affaires particulières au Pié­mont. »[25] Les traits retenus par le baron pour la démonstration de sa thèse étaient pour la plupart empruntés à l'histoire ancienne de l'Angleterre, entre Guillaume le Conquérant et Henri VIII, roi sur lequel la brochure s'étendait beaucoup. Incidemment, l'auteur péné­trait dans l'histoire contemporaine. Ainsi, quand il assurait que les saccageurs de St Germain l'Auxerrois et du palais de l'archevêque de Paris en 1831 «ont évidemment été frappés par la justice de Dieu avec le choléra, avec des faillites et d'autres châtiments» (p. 49). A la fin du livret, quelques pages étaient réservées au Piémont entre les an­nées 1774 et 1850. Le dernier épisode, qui touchait Mgr Fransoni à la date du 4 mai 1850, suffit à nous instruire sur l'esprit passablement borné de la brochure du baron de Nilinse: «L'archevêque de Turin est enfermé dans la citadelle. - Ce jour même une forte gelée dessèche les herbes, tue les mûriers et même quelques arbres. Les dommages causés au Piémont s'élèvent à quinze millions et davantage» (p. 83). Selon lui, les exactions contre l'Eglise avaient été régulièrement punies par des maladies et des catastrophes naturelles.

A l'aube de 1855, en des termes qu'il serait hasardeux de prétendre deviner, don Bosco fit donc part au roi de ses appréhensions sur les conséquences de la loi des couvents pour des êtres proches. Il aurait remis au clerc Angelo Savio une lettre à calligraphier: «Copie, lui aurait-il dit, et annonce au roi: Grande funerale in Corte. »[26], Eut-il quelque succès? On peut remarquer que la première tentative de chan­gement de ministère par Victor-Emmanuel a coïncidé avec les pre­miers avertissements de don Bosco, d'après la date que celui-ci leur a attribuée: vingt jours avant la mort des deux reines.

Le 22 janvier, la monition du pape atteignit en effet le roi dans une période de grande tristesse. Sa mère, la reine Maria Teresa, venait de mourir le 13 à l'âge de cinquante-quatre ans et à la suite d'une maladie de «quelques jours. »[27] Une semaine après, sa femme, la reine Maria Adelaide, pour laquelle un triduum de prières avait été ordonné le 19, succombait à son tour à l'âge de trente-deux ans.[28] Et la série maca­bre continuerait. Pendant ces semaines funestes, le roi perdrait encore son frère, le duc Ferdinando, qui expira dans la nuit du 10 au /428/ 11 février des suites d'une maladie pulmonaire. Or, écrivit un histo­rien du temps, «il n'était jamais arrivé, même au cours des pestes les plus cruelles, qu'en moins d'un mois trois tombes se fussent ouvertes pour accueillir des dépouilles royales, surtout de personnes aussi étroi­tement liées avec le souverain. Non seulement les catholiques, assurait-il, mais aussi beaucoup de libéraux y virent un avertissement venu du ciel invitant Victor-Emmanuel à ne pas aller plus loin sur la route dans laquelle il s'était engagé. Il était vraiment troublé et com­mençait à réfléchir sérieusement. »[29] Après quelques semaines la voix prophétique de don Bosco n'était donc plus isolée. Lui-même était très impressionné par des décès qu'il avait plus ou moins annoncés.

Mais la disparition des êtres les plus chers ne parvinrent pas à con­vaincre le roi de renoncer à la politique de Cavour. Les deuils succes­sifs ralentirent seulement les débats sur la loi controversée. Les croyants aménagèrent l'explication providentielle de la mort des deux reines. Quand l'année aura pris fin, don Bosco, en écho à une opinion catholique moyenne, estimera que Dieu avait «voulu rappeler à lui ces bonnes personnes pour bien punir les malfaiteurs. »[30]

Les débats sur la loi des couvents

Au cours des mois de janvier et février 1855, la chambre des dépu­tés débattit longuement du projet de loi. Comme le haut clergé, la droite dénonçait chez ses promoteurs la méconnaissance de la volonté des bienfaiteurs, la violation du Statuto et des concordats, enfin un attentat délibéré au droit d'association et à celui de propriété, précur­seur de l'irruption du socialisme et du communisme à travers le pays. Les libéraux répondaient par la voix du rapporteur de la loi Carlo Cadorna, qu'appuyaient les ténors progressistes Bon Compagni, Rat­tazzi, Cavour et Melegari. Ils attaquaient les ordres mendiants, selon eux «nuisibles à la moralité du pays» et «contraires à l'éthique moderne du travail». Ils opposaient couvents et progrès intellectuel, rappelaient leurs abus et leurs privilèges d'antan et prétendaient défendre les véritables intérêts de la religion contre les déviations temporelles dont ils étaient les fauteurs: la nouvelle loi libérerait les moines du poids de leurs richesses. L'extrême gauche, avec l'inévita­ble Angelo Brofferio, que soutenaient Giuseppe Robecchi, Giorgio Asproni, Lorenzo Valerio et Filippo Mellana, dénonçait l'obscuran­tisme ecclésiastique, rappelait l'affaire Giordano Bruno et le procès de Galilée et brandissait l'Index des livres prohibés. Elle accusait les /429/ papes, dont Pie IX couvert par les Français, d'avoir régulièrement pris le parti de l'étranger au détriment de l'Italie. Cherchant à élargir la loi, qu'elle trouvait timide, elle réclamait la suppression de tous les ordres existants: il fallait inclure dans la suppression, en compagnie des contemplatifs et des mendiants, les corporations vouées à la prédi­cation et à l'enseignement. Elle demandait la municipalisation ou la provincialísation des biens ecclésiastiques et la restitution de la per­sonnalité civile aux membres des corporations religieuses supprimées qui voudraient conserver leurs voeux.[31]

Dans sa réprobation de la loi, don Bosco épargnait Victor-Emma­nuel. Il attribuait à des ministres, qu'il qualifiait de «vendus» et de «gens de mauvaise foi», le mal dont souffrait le pays. Le clergé, lui­même par conséquent, faisait ce qu'il pouvait pour prévenir des «désordres imminents».

«... Pour la religion nous sommes en des temps calamiteux, mandait-il alors au chanoine Gastaldi, missionnaire rosminien à Liverpool. Je crois que, de saint Maxime à maintenant, il n'y eut jamais un esprit de vertige semblable à celui d'aujourd'hui. Le fameux projet de loi est passé dans la chambre élective; on espère qu'il ne passera pas dans la chambre des sénateurs. Le roi est extrême­ment désolé, mais il est entouré de gens vendus et de mauvaise foi. Le clergé travaille et je crois que l'on ne néglige rien en paroles et en actes pour s'oppo­ser aux désordres imminents. Si la main de Dieu, en s'appesantissant sur nous, doit nous permettre quelque grave désastre, on aura certainement la consolation d'avoir fait tout ce qui était possible ...»[32]

Quelques jours après cette lettre, le 2 mars 1855, la chambre des députés approuvait la loi par 117 voix contre 36. Le 9 mars, le minis­tère la présentait au sénat. Les sénateurs étaient partagés: l'un voulait tout repousser, un autre acceptait le projet avec des amendements de détail, un troisième optait contre la suppression des frati, mais admet­tait une taxe spéciale sur les biens ecclésiastiques. Don Bosco tenta une nouvelle fois de peser sur le roi. Il lui aurait écrit à la fin du mois d'avril : [33]

«Si Votre Majesté signe ce décret, elle signera la fin des Rois de Savoie et ne jouira plus de sa santé d' autrefois. Elle aura vite à déplorer de nouvelles pertes dans sa maison; cette année, de graves désastres dans ses campagnes, une grave mortalité parmi ses sujets. »[34]

L'offensive était opportune, le roi vacillait à nouveau. Par la voix de Mgr Calabiana, qui était sénateur, les évêques proposaient la créa-/430/­tion d'une caisse ecclésiastique qu'ils administreraient. Une redistri­bution des ressources du monde clérical était esquissée, l'un des pré­textes de la loi tombait. Le 25 avril, Giacomo Durando, qui, au minis­tère de la Guerre, remplaçait La Marmora parti en Crimée, était invité par le roi à former un autre ministère. Et, dès le lendemain 26, Calabiana lisait au sénat la proposition des évêques .[35] Le projet de Rattazzi semblait devoir faire long feu. Mais la rue s'en mêla. Le matin du 28 avril, les étudiants de l'université de Turin se mirent à manifester bruyamment sur la piazza Castello au cri de Viva la legge Rattazzi. Selon un mémoire qu'ils présentèrent au roi, la proposition épiscopale était une offense au régime constitutionnel et la nouvelle de son acceptation avait porté à son comble l'émotion du pays: le roi devait libérer l'Etat de la dominance cléricale et reconnaître la volonté du peuple rendue manifeste par ses représentants élus. Le 29 avril, Massimo d'Azeglio, personnalité majeure dans la nation, intervint dans le même sens auprès de Victor-Emmanuel. Lui aussi le priait de délivrer le pays du giogo pretino (le joug des prêtres).[36] L'opposition était trop puissante: Durando ne parvint pas à former un ministère. Aussi, le 3 mai, Cavour reparut sur le devant de la scène; et, le 5, la discussion du projet ministériel reprit au sénat.

Cependant, don Bosco vérifiait à nouveau ses sinistres prévisions quand, le 17 mai, le bébé de Victor-Emmanuel, Vittorio Emanuele Leopoldo Maria Eugenio, né le 8 janvier précédent, expirait à son tour. Mais les dés étaient jetés. Les débats continuèrent. Et, le 22, les sénateurs approuvèrent le projet par 53 voix contre 42. De retour à la chambre et reconnue par elle le 28, la loi fut enfin paraphée par Victor-Emmanuel le lendemain 29 mai.

La loi Rattazzi (29 mai 1855)

Les maisons situées dans les Etats sardes et relevant d'ordres reli­gieux non adonnés à la prédication, à l'éducation ou à l'assistance des malades n'étaient plus reconnues comme enti morali, ainsi que les bénéfices simples sans service religieux et les chapitres des églises col­légiales n'ayant pas de charge d'âmes. Une caisse ecclésiastique était formée avec les biens des corporations supprimées. Elle serait entrete­nue par des taxes sur les institutions ecclésiastiques en exercice. Une liste de vingt-et-une congrégations d'hommes (les mieux connues étant les augustins chaussés et déchaux, les chanoines du Latran, les carmes chaussés et déchaux, les chartreux, les bénédictins, les cister-/431/ ciens, les olivétains, les minimes, les frères mineurs soit conventuels, soit de l'observance, soit réformés, les capucins, les oblats de Marie, les passionnistes, les dominicains, les mercédaires, les servites, les philip­pins ou oratoriens) et de quatorze congrégations de femmes (les mieux connues étant les augustines, les clarisses, les bénédictines, les chanoi­nesses du Latran, les capucines, les carmélites, les cisterciennes, les dominicaines, les franciscaines, les célestines), toutes frappées par la loi, était dressée dans un décret annexe.[37]

«Les affaires politiques, comment vont-elles? écrivait don Bosco à Daniele Rademacher une dizaine de jours après la signature. Vous aurez vu dans les journaux que le fameux projet Rattazzi a été approuvé, signé, et l'on prépare tout pour le mettre à exécution; quel bouleversement! quel terrible mécon­tentement! que de malheureux frappés d'excommunications! ...»[38]

En effet, la sentence romaine annoncée en janvier tombait le 26 juillet 1855. Elle excommuniait tous ceux qui avaient proposé, approuvé et sanctionné la loi Rattazzi. La condamnation touchait le roi, les membres du gouvernement et les parlementaires qui avaient voté la loi.[39] L'Armonia et les journaux cléricaux firent grand cas de cette condamnation, tandis que les journaux libéraux s'efforçaient de la minimiser. Le roi lui-même, dont les ministres craignaient la réaction, en prit son parti.[40] Au cours des mois qui suivirent, on ne signala pas de refus, soit de sacrements, soit de sépultures ecclésiasti­ques, en conséquences des censures pontificales.

Cette loi, contre laquelle il s'était élevé à la mesure de ses moyens, allait constituer une référence permanente pour don Bosco. Elle lui ferait redouter pour ses auxiliaires l'épithète malsonnante de frati, l'inciterait à craindre tout soupçon d'ente morale pour leur association et lui conseillerait d'y maintenir coûte que coûte les droits civils de ses membres. Ces droits empêcheraient de confondre sa société avec une quelconque corporation religieuse. Après avoir un peu balancé, même après y avoir introduit des voeux, il refusera pour sa société le titre de «congrégation».

Don Vittorio Alasonatti, préfet de la «maison annexe»

Nous rentrons dans le foyer de l'Oratoire, que don Bosco dénom­mait la casa annessa all'oratorio di S. Francesco di Sales. Le 23 fé­vrier 1855, il annonçait à Lorenzo Gastaldi encore en Angleterre, que l'édifice dont il avait vu jeter les fondements (en 1852) était désor-/432/ mais achevé et «entièrement occupé»; que le «chiffre total des pen­sionnaires» s'élevait à quatre-vingt-dix-huit, quelques-uns «adonnés aux études», le reste à divers «arts et métiers»; et que ce chiffre com­prenait une dizaine de clercs ainsi qu'un prêtre qui l'aidait.[41]

Ce prêtre s'appelait Vittorio Alasonatti.[42] Après un premier con­tact avec l'Oratoire pendant une semaine durant les vacances d'été de 1854, il s'était définitivement établi dans la maison de don Bosco au début de l'année scolaire 1854-1855.[43] Alasonatti, natif d'Avi­gliana, près de Turin, avait quarante-deux ans.[44] Ordonné prêtre en 1835, disciple du Convitto, il avait bientôt pris la charge d'institu­teur à l'école communale d'Avigliana. En 1850 et 1852, quand les gar­çons de l'Oratoire avaient passé dans cette localité pour gagner la mai­son de retraite spirituelle de Giaveno, Alasonatti leur avait procuré une collation dont ils avaient gardé la mémoire. Dès lors, don Bosco avait entrepris de le presser de le rejoindre à Turin. Apparemment de crainte d'abandonner son vieux père, il avait longtemps hésité. Don Bosco insista.[45] Et il finit par l'emporter.

Avec son visage d'ascète concentré, don Alasonatti ressemblait peu à don Bosco, naturellement disert, souriant et épanoui. Selon Francesia, la première fois que les garçons firent sa connaissance à Avigliana, l'un d'eux annonça, probablement par antiphrase, que «si don Bosco était pour nous saint Philippe (Néri), ce prêtre à nous encore inconnu devait être saint Félix. »[46] Son crâne glabre, son front ridé, ses yeux modestes, son visage creusé l'avaient précocement vieilli. «Lorsqu'il arriva à l'Oratoire c'était apparemment un vieillard avant l'âge: déjà chauve, de nombreuses rides barraient son front», a encore noté Francesia. Bienveillants, ses anciens compagnons de séminaire y voyaient le résultat de «ses mortifications et de ses fati­gues incessantes au service des âmes».[47] Ajoutez à ces déficiences physiques qu'il peinait à prêcher. «Il perdait le fil de son discours et semblait ne plus rien savoir. Bien qu'il eût écrit, médité et mémorisé son sermon, tout s'embrouillait dans sa tête, comme poussière au souffle du vent. »[48] Mais le monde de don Bosco offrait au saint homme des biens qui lui manquaient. «Le mélange extraordinaire de piété et de joie, de recueillement et de pétulance qui brillait sur le visage de chacun en une heureuse harmonie» l'avait séduit.[49] A l'automne de 1854, don Bosco fit de cette très sérieuse recrue le «pré­fet» de sa casa annessa. Il s'absenterait désormais sans crainte pour des séries de prédications dans les villages piémontais, comme il aura /433/ l'occasion de le faire de manière sensationnelle à Viariggi, lors d'une mission difficile de janvier 1856.[50]

L'élaboration du règlement de la «maison annexe»

L'élève Dominique Savio, arrivé dans cette maison peu après Ala­sonatti, y mena d'abord, écrira don Bosco, «une vie tout ordinaire». «Il n'y avait d'admirable en lui que son exacte obéissance au règle­ment de la maison. »[51] L'enfant tenait beaucoup à ce règlement qu'on ne lui donnait pourtant pas à lire et à méditer. «Afin de se renseigner sur le règlement et la discipline de la maison, nous apprend-on, il s'arrangeait pour s'approcher poliment de l'un ou l'autre supérieur. Il l'interrogeait, lui demandait des éclaircissements et des conseils et le suppliait de l'avertir avec bonté chaque fois qu'il le verrait en défaut. »[52]

Les regole della casa figuraient en 1854 ou 1855 dans un document manuscrit, désigné par don Bosco sous le titre de Piano di Regola­mento per la casa annessa all'Oratorio di S. Francesco di Sales (Plan de règlement pour la maison annexe à l'oratoire S. François de Sales). C'était en fait surtout une définition des charges de l'encadrement et un court traité de savoir-vivre du pensionnaire du foyer. Don Bosco avait remanié ce règlement à deux reprises durant la première moitié des années cinquante.[53] Le Regolamento per la casa annessa fut d'abord un texte équilibré de huit chapitres sur les seules charges de la petite institution, chapitres pourvus d'une introduction sur sa raison d'être et d'un appendice à l'intention de sa clientèle «étudiante».[54] On y trouvait successivement les titres: But de celle-ci (sous-entendu: maison), 1) Acceptation, 2) Recteur, 3) Préfet, 4) Catéchiste, 5) Assis­tant, 6) Protecteur, 7) Chefs de chambrée, 8) Personnel de service; puis un « Appendice pour les studenti» de deux paragraphes: 1) Con­duite religieuse des studenti, 2) Etude.[55] La maison ignorait encore les maestri d'arte (maîtres de métier) et le chapitre sur le «personnel de service» était simplifié. Ce texte peut être daté avec quelque probabi­lité de 1851 ou 1852, quand Margherita Occhiena, même aidée par les bonnes volontés locales, ne suffisait plus aux travaux domestiques. L'oratoire n'avait pas encore d'ateliers véritables, les pensionnaires étaient en majorité artisans; quelques studenti s'y ajoutaient, tels ceux confiés par les rosminiens à la vigilance de don Bosco.

Ce document primitif fut bientôt doublé par une section: Disci­plina della casa (Discipline de la maison), qui semble avoir eté contem-/434/ poraine des premières constructions du Valdocco en 1852. Il fallait organiser une famille qui se développait. Quelques petits chapitres, où don Bosco parlait de piété, de travail, de bonne tenue et de modes­tie, soit dans la maison, soit à l'extérieur, contribueraient à son bon ordre. La note conclusive: Tre mali sommamente da fuggirsi (Trois maux à fuir par-dessus tout) était seulement morale. Dans le corps du règlement, le chapitre du personnel de service était remanié et divisé en trois paragraphes: le cuisinier, le camérier et le portier. A ce stade, le document continuait d'ignorer les maîtres de métier.[56]

En 1853, quand les premiers ateliers (cordonniers et tailleurs) furent installés, don Bosco leur donna probablement aussitôt un règlement particulier.[57] Un chapitre sur les maestri d'arte (maîtres de métier) parut alors dans une copie calligraphiée du Piano di regola­mento.[58] Sa première partie (sur les charges) passait donc de huit à neuf chapitres, la neuvième place étant attribuée auxdits maestri d'arte.[59] Cette version soignée, qu'un archiviste a datée de 1852, doit être plutôt de 1853.

Le texte le plus élaboré de cette période, celui qui va être étudié de plus près, nous arrive sous deux formes: un manuscrit préparatoire, principalement de l'écriture de Michele Rua, mais que don Bosco a beaucoup annoté, et une copie calligraphiée d'auteur non déter­miné.[60] Cette version aux allures officielles semble dater de 1854­-1855, première année scolaire de don Alasonatti et de Dominique Sa­vio au Valdocco.[61] Postérieure à la création des premiers ateliers en 1853, elle fut apparemment antérieure aux premières implanta­tions scolaires dans la maison de l'Oratoire, quand Francesia recevait la responsabilité de la troisième année de grammaire (1855-1856) et que Giuseppe Luigi Ramello assumait celle de la deuxième année de grammaire (1856-1857).[62] En effet, elle ignorait les enseignants (maestri di scuola) et les élèves latinistes internes auxquels les versions des années soixante accorderaient la place qui convenait. Au mi­lieu des années cinquante, le règlement de la «maison annexe» était encore un règlement de foyer de jeunes.

Les quelques anomalies de la rédaction peuvent être expliquées par les transformations successives du document. L'absence, à la réfle­xion surprenante, de titre particulier pour la partie des charges, alors que l'autre en a été soigneusement pourvue (Disciplina della casa), se comprend par son origine: c'était en soi un règlement complet. Avec son introduction et son appendice, son titre coïncidait avec le titre général qui la coiffa d'abord toute seule. On ne l'a pas répété. Le /435/ chapitre sur les Maestri d'arte était relégué après celui sur le personnel de service, parce que tardivement inséré dans une suite déjà organisée sans lui. L'appendice «pour les studenti» était coincé entre la première et la deuxième partie du règlement, parce que maintenu à sa place de corollaire du texte primitif devenu la première partie. Les répétitions sur les pratiques pieuses et les devoirs d'état des pensionnaires, dans l'appendice d'une part et les deux premiers chapitres (I. Piété; II. Tra­vail) de la deuxième partie de l'autre, provenaient du caractère géné­ral de cette deuxième partie. Certaines instructions sur la «discipline de la maison» répétaient celles données antérieurement dans l'appen­dice à l'intention des seuls studenti sous les titres: «Conduite reli­gieuse» et «Etude». Les remaniements de don Bosco avaient donc entraîné quelques incohérences - au reste peu importantes - dans son Piano di regolamento au temps de don Alasonatti.

Le règlement du milieu des années cinquante

A ce stade, le règlement de la «maison annexe» reflétait le plan d'ensemble et plusieurs titres de chapitre du règlement antérieur de l'oratoire S. François de Sales.[63] L'un et l'autre comportaient une partie sur les charges et une autre sur la conduite des jeunes dans l'ins­titution. Des deux côtés, les charges étaient à peu près identiques. Il y avait, dans la «maison annexe» comme dans l'oratoire, un recteur, un préfet, un directeur spirituel, un ou des catéchistes, un ou des as­sistants, un ou des protecteurs. Les règles de conduite édictées pour la maison ressemblaient en partie à celles prévues pour l'oratoire. Au chapitre de la maison intitulé: De la piété, correspondaient les cha­pitres de l'oratoire intitulés: Tenue à l'église, Pratiques religieuses, Confession et communion; à celui de la maison intitulé Tenue hors de la maison correspondait celui de l'oratoire intitulé Tenue hors de l'oratoire. Mais, alors que l'oratoire avait droit à un chapitre Tenue en récréation, la «maison annexe» ignorait les temps de loisir; elle ne connaissait que l'Etude au deuxième chapitre de l'appendice pour les studenti et le Travail, au deuxième chapitre de sa deuxième partie sur la «discipline de la maison».

Ainsi conçu, le Règlement pour la «maison annexe» n'était pas, comme nous imaginerions spontanément, un catalogue d'interdits et de coutumes locales. Dans ce style, si l'on excepte les règles à l'usage du personnel de service et des maîtres de métier, qui, par définition, ne concernaient pas les jeunes, don Bosco n'avait guère introduit, /436/ peut-être un jour de mauvaise humeur, que quatre avis intitulés: Cose con rigore proibite nella casa (Ce qui est rigoureusement interdit dans la maison). Les voici:

«1. Comme, dans cette maison, il est défendu de garder de l'argent, tous les jeux à gain sont également prohibés. - 2. Sont aussi interdits les jeux dange­reux et ceux qui risquent d'offenser la modestie. - 3. Fumer et mâcher du tabac est toujours interdit, quel qu'en soit le prétexte. Priser est toléré dans les limites établies par le supérieur sur le conseil du médecin. - 4. On ne per­mettra jamais de sortir déjeuner avec des parents ou des amis, ou pour se pro­curer des vêtements. En cas de nécessité, on se fera prendre les mesures pour les acheter tout faits, ou l'on demandera de les faire confectionner dans l'ate­lier de la maison. »[64]

Ce n'était que l'une des deux annexes en manière de conclusion. Le règlement lui-même comportait deux volets. Dans le premier don Bosco s'adressait au personnel, dans le deuxième aux pensionnaires.

Pour l'essentiel, la première partie définissait les charges dans l'oeu­vre. Un bref exposé du but (scopo) de la «maison annexe» de l'oratoire l'introduisait. Les raisons d'être du foyer, apparaissaient sous ce titre. Les conditions d'existence de certains jeunes des oratoires de la ville étaient telles que, dans leurs cas, toute formation spirituelle tombait à vide s'ils n'étaient pas aidés. De grands adolescents sans profession et sans instruction étaient guettés par les plus grands dangers, parce que orphelins ou privés d'assistance familiale, leurs parents ne pouvant ou ne voulant pas s'occuper d'eux. Si «une main bienfaisante» ne les recueillait, ne les habituait «au travail, à l'ordre et à la religion», leur déchéance serait irrémédiable. La «maison annexe» de l'ora­toire S. François de Sales offrait un foyer aux jeunes en pareilles con­ditions.

Le premier chapitre de la première partie déterminait les règles d'acceptation dans la maison (chap. I). Il fallait avoir de douze à dix­huit ans, parce que, selon don Bosco (apparemment encore peu ins­truit sur la psychologie enfantine), «l'expérience a appris qu'avant douze ans, la jeunesse n'est capable de faire ni grand bien ni grand mal, et que, passé dix-huit ans, il est très difficile de la faire renoncer à des habitudes formées ailleurs pour se plier à un nouveau mode de vie» (art. 1). La maison n'acceptait que l'orphelin de père et de mère, totalement pauvre et abandonné. «S'il a des frères ou des oncles qui puissent assurer son éducation, le jeune è fuori dello scopo di nostra casa (n'est pas fait pour notre maison) » (art. 2). Soit dit entre paren-/437/ thèses, don Bosco aménagea aussitôt ce principe, comme le démontre, dès les premières années cinquante, la présence dans sa maison de gar­çons de familles régulières, tels que Rua ou Cagliero. Troisième condi­tion pour être accepté: n'être pas atteint de maladies répugnantes ou contagieuses, comme la gale, la teigne, la scrofule (art. 3). Enfin, autre principe destiné à être aussitôt violé, le postulant devait fréquenter l'un des oratoires de la cité: «Cette maison est destinée à aider les jeu­nes des oratoires, et l'expérience enseigne qu'il importe beaucoup de connaître au moins un peu le caractère des garçons avant de les rece­voir» (art. 4). Des certificats du curé et du médecin garantiraient l'identité et la bonne santé du jeune au moment de son entrée (art. 5).

Les autres chapitres de cette partie traitaient des charges, présen­tées selon un ordre hiérarchique. Le chapitre du rettore (recteur) (chap. II), initialement réduit à l'énoncé: «Le recteur est le chef de l'établissement; il lui revient d'accepter et de renvoyer les jeunes; il est responsable des devoirs de chacun des employés et de la moralité des garçons de la maison» (art. 1), avait été ensuite augmenté d'un numéro deux, probablement provoqué par les initiatives de gens trop entreprenants: «Sans la permission du recteur, toute innovation est interdite dans le personnel, le matériel et le règlement de la maison» (art. 2). Don Bosco, qui gardait en main toute son oeuvre, ne croyait pas nécessaire de détailler ce que la fonction réclamait de lui et n'envi­sageait pas encore sa succession. Au contraire, le chapitre très circons­tancié du préfet ou vice-recteur (chap. III) définissait avec méticulo­sité le rollet de don Alasonatti. L'ensemble du temporel de la «maison annexe» était confié à ce personnage. Entrées et sorties d'argent, pro­visions de toutes sortes, comptabilité et contrats dépendaient de lui. A leur arrivée, il enregistrait les pensionnaires avec les conditions de leur admission, puis notait leurs gains éventuels et les sommes placées par chacun d'eux. Il surveillait les employés, les cours du soir et les mouvements de la sacristie, et enfin pourvoyait au nécessaire des cérémonies religieuses. Don Bosco, recteur et chef de l'établissement, faisait du préfet la roue maîtresse de sa «maison annexe». Le catéchiste ou directeur spirituel (chap. IV) était le numéro trois du personnel d'encadrement. Les «besoins spirituels des jeunes de la maison» lui étaient confiés. Le catéchiste devait «être prêtre ou au moins engagé dans la carrière ecclésiastique», nuance qui permettait à don Bosco de confier cette charge à un jeune clerc. Il s'occupait de l'instruction re­ligieuse, de la sacramentalisation, des pratiques de piété et de la conduite morale des jeunes. En outre, il prenait soin des malades. /438/ Don Bosco attendait de l'assistant (chap. V) qu'il veillât à la propreté des personnes: chevelure, linge, serviettes de toilette..., et des locaux de la maison: dortoirs balayés, portes, fenêtres, clefs et serrures en bon état; ainsi qu'à l'ordre des ateliers et à la distribution de la nourriture. Il insérait dans ce chapitre un article particulièrement sévère: «Celui qui aurait volontairement gâté ou jeté son pain, sa soupe ou le contenu de son assiette (pietanza) recevra un seul avertissement: s'il recom­mence, il sera. immédiatement licencié de la maison. » La ville de Turin n'avait pas encore été gagnée par la société de consommation. Le pro­tecteur (chap. VI), titre inattendu ici, mais familier à l'oratoire (dans son règlement tout au moins), recevait dans son annexe la «charge très importante de placer chez un patron les garçons de la maison et de veil­ler à ce que ces placements, soit à cause des patrons, soit à cause des compagnons, ne mettent pas en péril leur salut éternel. » Le souci majeur de don Bosco pour ses jeunes ouvriers n'était pas la bonne qua­lité de leur formation ou leur juste rétribution, mais leur bonheur éter­nel. Le protecteur s'enquérait des emplois vacants. Quand il établis­sait un contrat de travail, le patron du jeune, qui devait être «catholique», s'engageait à laisser l'apprenti entièrement libre les jours fériés. Véritable père de ses protégés, le protecteur les encoura­geait, s'enquérait régulièrement de leur conduite auprès de leurs chefs respectifs et, en cas de grave danger moral, leur cherchait un autre emploi. Le chef de chambrée (capo di camerata, chap. VII), entre paren­thèses certainement choisi parmi les pensionnaires, devait être exem­plaire, «l'emporter sur ses camarades par son bon exemple, et se mon­trer en tout juste, exact, rempli de charité et de crainte de Dieu». Ce n'était pas une sinécure, car la chambrée fut, jusqu'à l'aménagement d'une salle d'étude en 1856, le refuge ordinaire des habitants du foyer. Don Bosco confiait au chef de chambrée la moralité de son petit monde: «Qu'il veille avec la plus grande attention à empêcher tout mauvais discours, toute parole, tout geste, tout comportement et même toute plaisanterie contraires à la vertu de modestie (...) S'il découvre des manquements de cet ordre, il est gravement tenu d'aver­tir le recteur.» Les membres du personnel de service (chap. VIII) : le cui­sinier, le camérier et le portier, avaient droit à un long chapitre de vingt-sept articles, comportant une introduction particulière et trois paragraphes. Don Bosco ne leur ménageait pas les avertissements. «Qu'ils soient fidèles dans les petites choses: gare au serviteur indéli­cat lors des achats, des ventes ou analogues; sans qu'il s'en aperçoive, il deviendra un voleur.» «Sobriété dans la nourriture et surtout la /439/ boisson. L'homme incapable de commander à sa bouche est un servi­teur inutile. » «La plus belle qualité d'un cuisinier est de ne pas som­brer dans le vice de l'intempérance (litt.: de la gourmandise). » Ledit cuisinier devait assurer à la communauté une nourriture «saine, écono­mique et prête à l'heure fixée». «Tout petit retard entraîne un désa­grément pour la communauté. » Il lui revenait de tenir sa cuisine par­faitement propre et de surveiller la qualité des produits. Il conservait les restes, mais n'en disposait jamais «sans le consentement du supé­rieur». Sauf autorisation, l'accès de la cuisine était interdit aux pen­sionnaires et aux étrangers. Le camérier avait de multiples fonctions. «Dix minutes avant le signal du lever», il éveillait le portier pour qu'il aille allumer les lampes dans les chambrées. Puis il sonnait l'angélus. Durant la journée, il nettoyait les chambres des «supérieurs», servait à table pendant les repas et aidait le cuisinier à laver la vaisselle et à dresser la table. Don Bosco avait plusieurs fois corrigé et refondu le paragraphe du portier (douze articles). Il revenait à cette personne de contrôler toutes les entrées et toutes les sorties, par conséquent toutes les issues de la maison, d'en conserver toutes les clefs, de s'occuper de l'éclairage et même de remplir certaines fonctions d'ordinaire dévo­lues aux surveillants généraux. On lisait: «Qu'il veille au calme, à la tranquillité et s'attache à réprimer tout désordre sur la cour et dans la maison; qu'il interdise les tapages durant les cérémonies d'église, les classes, les temps d'étude et de travail. » Don Bosco prévenait les ten­dances du portier à jouer au cerbère: «Quand il reçoit des commis­sions ou qu'il s'en acquitte, que ses manières demeurent douces et affables, bien convaincu que la mansuétude et l'affabilité sont les ver­tus caractéristiques d'un bon portier. »

Dans la vie quotidienne, les attributions de chacun n'étaient pas aussi distinctes que le règlement le laissait présager. On cumulait. Ainsi, vers 1855, 1e maître cordonnier était aussi portier. Et, à juger par sa biographie, le préfet Alasonatti remplissait les fonctions de «protecteur» des jeunes artisans de la maisonnée.[65] N'empêche. Dans sa détermination des charges, don Bosco - au reste aidé par les exemples du collège et du séminaire de Chieri, du Convitto de Turin, des ceuvres Barolo et probablement d'autres institutions encore - se révélait administrateur attentif, pratique et même minutieux. Il défi­nissait les rôles avec beaucoup de soin. Qui imagine en lui un directeur bohème se trompe grandement. Le premier volet du règlement de sa «maison annexe» le montre, en sage Piémontais, soucieux de menus /440/ détails que d'autres bonnes âmes, plus éthérées, refuseraient de pren­dre en simple considération.

Dans la deuxième partie de son règlement et dans l'appendice pour les studenti, don Bosco se tournait vers les pensionnaires, formulait et commentait sommairement les règles de vie communautaires et per­sonnelles à leur usage. Les titres des chapitres: 1) Piété, 2) Travail, 3) Comportement avec les supérieurs, 4) Comportement avec les cama­rades, 5) La modestie, 6) Tenue à l'intérieur de la maison, 7) Tenue hors de la maison; et ceux de l'appendice: 1) Conduite religieuse, 2) Etude, annonçaient leur contenu moralisateur. Ils constituaient un petit traité de savoir-vivre pour les jeunes chrétiens du lieu. Ce traité recouvrait en partie les prescriptions du règlement de l'oratoire à l'intention de oratoriens. Mais, de l'une à l'autre institution, les exi­gences croissaient. Les conditions d'acceptation étaient plus sévères et certaines règles de la «maison» eussent probablement semblé in­congrues à l'oratoire.

Les considérations sur la direction spirituelle, la «modestie», le rôle du travail dans la formation de l'adolescent et l'exercice de la sociabilité méritent d'être relevées dans ce Regolamento de la «maison annexe» de l'oratoire S. François de Sales. Des traits importants de la pédagogie «salésienne» ont pris forme au milieu des années cin­quante.

Don Bosco pressait uniformément ses garçons, artisans ou studenti, de se «choisir un confesseur stable». «Ouvrez-lui tous les secrets de votre coeur chaque quinzaine ou une fois par mois. »[66] Dans la section qui leur était réservée, un long article demandait aux studenti une exacte fidélité à leur directeur spirituel, personnage évidemment con­fondu avec leur confesseur. Il leur en indiquait quelques raisons:

«Comme on recommande à tous d'avoir un confesseur stable, les studenti auront un confesseur. Ils n'en changeront pas sans en avoir informé leur supé­rieur. Cela pour s'assurer si l'élève s'approche des saints sacrements et pour qu'il soit régulièrement dirigé par le même directeur. Car ceux qui s'adon­nent aux études, travail exclusif de l'esprit, ont plus particulièrement besoin de culture spirituelle. Mais l'unicité du confesseur est suprêmement néces­saire pour que, au terme de ses classes de latin, le studente puisse juger en con­naissance de cause de sa propre vocation.»[67]

On retrouve là des considérations inscrites dans l'édition contem­poraine de la biographie de Luigi Comollo. Ce modèle, plutôt emprunté, semblait reparaître au chapitre de la «modestie». L'ancien /441/ acrobate Giovanni Bosco y proposait un type de comportement qui surprendra par la suite.

«Par modestie, écrivait-il, on entend une façon décente et réglée de parler, de se comporter et de marcher. Cette vertu, mes enfants, est l'un des ornements les plus beaux de votre âge. Elle doit transparaître de chacune de vos actions et de chacun de vos propos. »[68] Il détaillait: «Votre corps et vos vêtements doivent être propres, votre visage constamment détendu et joyeux; évitez de remuer légèrement les épaules ou le corps de côté et d'autre, sauf si un motif honnête le requiert. »[69] «Je vous recommande la modestie des yeux, ce sont les fenêtres par lesquelles le démon introduit le péché dans vos coeurs. »[70] «Que votre démarche soit modérée, sans hâte excessive, sauf cas de nécessité; quand elles sont libres, gardez vos mains dans une attitude décente; la nuit croisées sur la poitrine. »[71]

Le garçon de la «maison annexe» de l'oratoire S. François de Sales devait rester «modeste» partout dans sa tenue et son langage, à table en particulier.[72] Le règlement de don Bosco bridait évidemment beaucoup la liberté de mouvement et la spontanéité du jeune, que d'autres temps allaient exalter à plaisir et probablement avec excès.

L'énergique piémontais Bosco était éloquent dans ses chapitres sur l'étude et le travail.[73] Ses garçons passaient leurs journées hors du foyer, soit dans des boutiques, des ateliers ou sur des chantiers s'ils étaient «artisans», soit à l'école s'ils étaient studenti. Ils entendaient proclamer, non sans emphase, la valeur sociale et religieuse du travail. «Souvenez-vous que, grâce au travail, vous pouvez bien mériter de la société, de la religion, et contribuer au bien de votre âme.»[74] Le jeune paresseux se prépare un triste avenir: «... Qui ne s'habitue pas au travail pendant sa jeunesse restera, dans la plupart des cas, toujours fainéant jusque dans sa vieillesse, pour le déshonneur de sa patrie et de ses parents, peut-être aussi pour le malheur irréparable de son âme, car l'oisiveté est la mère de tous les vices.»[75] De plus, l'ouvrier pares­seux est aussi un voleur: «Qui est tenu de travailler et ne travaille pas vole son Dieu et ses supérieurs. »[76] Honte donc deux et trois fois au paresseux!

Par son règlement, don Bosco cultivait enfin le sens social des gar­çons du foyer.[77] Il ne connaissait pas l'égalitarisme forcené ennemi de toute hiérarchie. Il y avait deux niveaux dans sa petite société, celui des «supérieurs» et celui des subordonnés. Comme la plupart des règlements, il demandait une soumission «prompte», «joyeuse» et même «aimante» à l'autorité.[78] Mais il s'étendait aussi sur les rapports /442/ entre camarades, que le respect mutuel et l'entraide systémati­que auraient toujours dû valoriser. «Honorez et aimez vos camarades comme des frères; essayez de vous édifier les uns les autres par votre bon exemple. »[79] Les scandaleux, qui oeuvraient en sens opposé, n'étaient que des «assassins. »[80] Quant aux orgueilleux, espèce que don Bosco n'appréciait pas, il les trouvait «odieux aux yeux du Sei­gneur et méprisables à ceux des hommes. »[81] Au contraire, il exhor­tait ses garçons à ne jamais dire du mal d'autrui[82] et à ne jamais le tourner en dérision pour ses défauts,[83] comme, pensons-nous, se plai­sent à le faire les petits vaniteux pleins de leur personnage.

Au terme du Regolamento et toujours sur le registre moral, don Bosco alignait pour les siens «trois maux à fuir par-dessus tout»: 1) le blasphème, vice trop enraciné dans son pays et auquel tout un fasci­cule des Letture cattoliche fut consacré en 1856;[84] 2) les moeurs dés­honnêtes; et 3) le vol, plaie d'univers tels que celui du Valdocco.

L'institution ainsi dessinée pourrait alimenter les dissertations d'un sociologue. Il y avait, pour cette «maison annexe» de l'Oratoire, un dedans et un dehors, un horizon culturel et social. On y décelait des relations, des ruptures, des affinités, des antagonismes et des rejets. Don Bosco construisait autour de lui tout un paysage structu­rel. L'un de ses caractères frappe bientôt l'observateur. Tout compte fait, une institution ainsi réglementée ne pouvait accueillir que des garçons d'à peu près bonne compagnie. Le jeune public de don Bosco changeait depuis 1846. L'apôtre du Valdocco s'éloignait des prédélin­quants qu'il s'était à l'origine flatté de recueillir et de réformer.

Le conduite des garçons de la maison

A la différence du règlement de l'oratoire, celui de sa «maison annexe» n'est pas resté plus ou moins lettre morte. Au terme du para­graphe sur les Tre mali da fuggirsi (Trois maux à fuir) qui, un temps, l'avait clôturé, don Bosco prescrivait: «Chaque dimanche soir, M. le Préfet lira [en public] un chapitre de ces règles, qu'il assortira de quel­ques recommandations afin qu'elles soient observées. » La «discipline de la maison», deuxième partie du règlement, faisait certainement l'objet de buonenotti de don Bosco lui-même. Quelques articles étaient lus à chacune des réunions de la compagnie de l'Immaculée, dont les membres cherchaient, nous le verrons, à pratiquer très exac­tement le règlement de don Bosco. Il sera bientôt adapté aux nouvel­les ceuvres des années soixante. En 1877, on en imprimera une ver-/443/ sion étendue à toutes les case salesiane. Les humbles lignes des années cinquante qui, dans le cas d'un établissement ordinaire, eussent été bientôt ensevelies dans un silence définitif, recevraient ainsi, pen­dant environ un siècle, une résonnance mondiale.

Elles avaient eu, dès leur formulation, une incidence sur la con­duite des garçons de la «maison annexe» de don Bosco. Les jeunes étaient quatre-vingt-sept au début de novembre 1854 (trente-cinq stu­denti et cinquante-deux artisans), quand Dominique Savio entrait à l'oratoire S. François de Sales; et passeraient à soixante-dix-neuf (trente-trois studenti et quarante-six artisans) au mois de mars suivant, quand l'enfant déciderait de «se faire saint» après avoir entendu un sermon de son directeur don Bosco. Il y aura cent quarante-trois pen­sionnaires en 1856-1857.[85]

Faute de documentation, nous sommes relativement peu informés sur la vie quotidienne des petits artisans du foyer de la «maison annexe». Levés tôt, surtout en été, ils rentraient à la tombée de la nuit souvent épuisés par une moyenne de quelque dix heures de travail.[86] L'ambiance des ateliers ne pouvait qu'abrutir bien des jeunes. Les ouvriers blasphémaient, ridiculisaient prêtres et religieuses et racon­taient des histoires salaces. On citera toujours volontiers le témoi­gnage de Pietro Enria sur la vie ouvrière dans les années cinquante:

«Dans ces ateliers de Turin on en entendait de toutes les couleurs. S'il n'y avait pas eu la force que l'on prenait dans les paroles et les avis que nous rece­vions tous les soirs, certes que l'on ne pouvait pas résister à tant d'assauts. Je me rappelle moi-même combien de fois j'ai dû fuir de l'atelier pour ne pas entendre des propos obscènes. Je n'avais que quatorze ans et les ouvriers étaient déjà hommes faits. Deux d'entre eux étaient vraiment perfides. Ils n'avaient aucune pudeur quand ils parlaient mal de la religion et des moeúrs. Et puis c'était deux bêtes. »[87]

Don Bosco les soignait de son mieux par ses services et ses dis­cours.

«... Le soir, quand tous les jeunes dormaient, don Bosco et sa vertueuse mère allaient dans les chambres et prenaient les vêtements de ceux qui les avaient déchirés dans la journée; ils se retiraient dans leurs chambres et travaillaient jusqu'au moment où ils les avaient tous arrangés et remis sur les lits... »[88]

Les jeunes artisans écoutaient simplement les exhortations vespé­rales et les sermons du dimanche de don Bosco. Enria se souvenait:

«... A nous les enfants (don Bosco) nous plaisait tellement, parce que c'était un prêtre si bon et si simple. Et puis c'était un grand plaisir quand ils faisaient /444/ le dialogue, don Bosco dans la chaire et le théologien en bas qui faisait le jeune; des dialogues aussi pratiques et aussi sages, je n'en ai jamais plus entendus. Le soir don Bosco nous entretenait toujours pendant quelques minutes avant d'aller au lit et nous recommandait de prendre garde aux mauvais camarades et à leurs discours pervers. Et puis il nous racontait des faits qui étaient arrivés à ceux qui font le mal et qui donnent du scandale. Il nous faisait des recomman­dations, en particulier à nous les artisans, qui étions le plus en danger. Il nous disait: N'écoutez jamais ceux qui font de mauvais discours; quand vous êtes dans la boutique et qu'ils parlent mal, si vous pouvez, sauvez-vous; sinon pen­sez à autre chose, dites des jaculatoires, recommandez-vous à jésus et à Marie; et, si vous pouvez, avertissez le patron qu'il ne les laisse pas parler aussi mal; et, s'ils continuent, dites-le à moi, je vous chercherai un autre patron... »[89]

Ni grande piété, ni turbulence accusée chez ces apprentis ou jeunes ouvriers bousculés trop jeunes par un monde dur.

En revanche, plusieurs biographies de studenti nous instruisent assez bien sur cette autre catégorie du foyer de don Bosco. Autour de 1854-1655, les studenti de l'Oratoire allaient en classe, soit aux cours du professeur Carlo Bonzanino, soit à ceux de don Matteo Picco. Le professeur don Matteo Picco [90] assurait des cours d'humanité et de rhétorique, les deux dernières années du cycle secondaire, auprès de l'église de la Consolata. C'était un lettré très dévoué à don Bosco. Les élèves de Carlo Bonzanino,[91] pour les trois classes de grammaire (c'est-à-dire les trois premières années du cycle secondaire), devaient se rendre via Guardinfanti. Don Bosco leur avait fixé un itinéraire «pour leur éviter de passer en des endroits dangereux pour leur âme. »[92] Ils quittaient l'Oratoire par le chemin de la Giardiniera, arri­vaient au Rondò du Valdocco, prenaient des rues latérales au marché de la place Emanuele Filiberto, traversaient la via Dora Grossa et par­venaient ainsi à leur école via Guardinfanti (dénommée aussi Barba­roux). On reconnaissait ces enfants à leur sérieux tout à fait inhabi­tuel chez des garçons de leur âge. «Ils allaient, racontera un témoin, leur livre à la main, dix ou douze enfants, bien ensemble, comme s'ils ne pensaient qu'à leurs études; ils suivaient leur chemin sans s'occu­per de ce qui se passait à côté d'eux. »[93] «C'était un beau spectacle de voir comment nos élèves utilisaient ce temps (la route de l'école). On gardait toujours le livre à la main, on étudiait et on récitait la leçon; ou bien, si le temps pressait, on marchait plus vite en récitant un peu de prière. »[94] Don Bosco leur avait enseigné:

«Quand vous sortez de la maison, soyez réservés dans vos regards, vos paroles et tous vos actes. Rien n'édifie davantage que de voir un garçon qui se conduit /445/ bien; il prouve qu'il appartient à une communauté de jeunes chrétiens bien élevés.» Et aussi: «Quand vous vous promenez, que vous allez en classe, ou que vous faites des commissions hors de l'oratoire, ne montrez pas les gens du doigt, n'éclatez pas de rire bruyamment, ne vous mettez surtout pas à jeter des cailloux ou à vous amuser à sauter les fossés ou les rigoles. Ce sont des signes de mauvaise éducation. »[95]

Dominique Savio, élève de M. Bonzanino en 1854-1855 et de don Picco en 1856-1857, observait scrupuleusement ces consignes.

«L'aller et le retour de l'école, si dangereux pour les petits campagnards qui viennent dans les grandes villes, permit à notre Dominique d'exercer vrai­ment sa vertu. Fidèle dans son obéissance aux ordres de ses supérieurs, il allait en classe et revenait à la maison sans regarder même d'un seul coup d'oeil ni écouter ce qui ne convient pas à un garçon chrétien. S'il en voyait un qui s'arrêtait, courait, sautait, tirait des pierres, passait par des endroits défen­dus, il s'en éloignait aussitôt.»[96]

Francesia prétendra qu'à ce régime, les deux inséparables Gio­vanni Bonetti et Dominique Savio étaient encore, au bout de quatre ou cinq mois, incapables de se rendre seuls à l'école...[97]

Ces édifiantes descriptions de garçons sur la route de l'école nous dispensent peut-être de faire revivre à l'église, en classe ou sur la cour de récréation, dans leurs rapports avec leurs maîtres comme avec leurs camarades; des jeunes tels que Dominique Savio, Giovanni Bonetti, Giovanni Massaglia ou Camillo Gavío, que nous savons avoir été pieux et généreux. Ils tenaient à «sauver leurs âmes» et, pour cela, se gardaient purs de toute faute caractérisée. C'était, nous le savons, de loin le plus nécessaire pour leur maître don Bosco. Le Christ et sa mère étaient leurs modèles, les sacrements de pénitence et d'eucharis­tie leurs soutiens spirituels. Leur confesseur don Bosco les guidait sans peine sur un chemin qu'il disait être «de la vertu» et qui était, pour Savio tout au moins, celui «de la sainteté». Il leur refusait les mortifications afflictives, leur demandait un soin exact de leurs devoirs d'état, une piété simple et une joie naturelle que le climat affectueux de sa maison favorisait. «Ici, nous faisons consister la sain­teté à vivre très joyeux», faisait dire don Bosco à Dominique Savio conversant avec son ami Gavio.[98] Ces garçons profitaient de la «bonne éducation» du Valdocco.[99]

Mais, dans la maison de don Bosco, tous n'étaient pas, on s'en doute, aussi pieux, aussi dociles et aussi sages que Rua, Savio, Gavio ou Bonetti. Quelques lettres qui ont subsisté nous révèlent les soucis /446/ que d'autres jeunes donnaient alors au «recteur» de la «maison an­nexe» de l'Oratoire et comment il essayait - sans succès - de les réformer. Il est arrivé à cet éducateur exemplaire de capituler devant des natures rebelles, qui se moquaient bien des exhortations de son Piano di Regolamento.

Giovanni Turchi, fils de Lorenzo agriculteur à Montafia, était entré dans la maison de l'Oratoire en qualité de studente au mois d'octobre 1852. A sa rentrée en classe d'humanités (octobre 1855), don Bosco ne reconnut plus le garçon confiant des années précéden­tes. Des journaux peu catholiques lui avaient «gâté la tête», peut-être même «le coeur», jugeait-il avec amertume. «Depuis son retour de vacances, je n'en ai rien pu tirer, avouait-il à son père. Il ne veut plus entendre parler de dévotion; le matin, il n'est plus possible de le faire lever; et, quand il se lève, il ne se rend pas à l'église, il sort de la maison sans permission, en classe il ne se fait guère honneur. Le plus grave, c'est qu'il n'écoute plus mes remarques. »[100] Par retour de courrier, Turchi père morigéna son fils, mais sans résultat. Six jours après la let­tre initiale, don Bosco mandait au père que son intervention, comme ce que lui-même avait trouvé à dire à Gioanni, n'avait «produit aucune impression sur lui». «A l'instant je l'ai fait venir ici dans ma chambre et je lui ai dit ce que j'ai su; il se tait, ne dit rien ou me raconte une série de mensonges. Il a lu les livres les plus mauvais, des livres interdits qui font encourir l'excommunication; et cela jusque pendant la messe et le sermon. Il me dit que demain 24 décembre il rentre chez lui; concluez ce qu'il veut faire. Pour moi je ne puis plus le garder dans cette maison. Son professeur m'a envoyé dire qu'il ne l'accepterait plus en classe s'il ne présente pas une lettre. Pourquoi? Parce qu'il étu­die peu et qu'il manque souvent la classe. (...) Je regrette beaucoup de vous donner ces nouvelles, terminait don Bosco; mais je ne veux pas vous abuser. Si je puis vous être utile de quelque manière, comptez sur moi... »[101] ... Il faut pourtant croire que les choses évoluèrent, car Giovanni Turchi ne quitta définitivement la maison de l'Oratoire qu'en août 1857, c'est-à-dire au terme de ses classes secondaires.[102]

Le neveu Cesare du chanoine ami de don Bosco Pietro De Gau­denzi ne bénéficia pas de la même longanimité. La lettre que don Bosco adressa au chanoine à la suite de son renvoi en résumait bien les circonstances.

«C'est à mon grand regret que j'ai dû renvoyer chez lui votre neveu. J'ai toléré qu'il se dispensât de la salle d'étude commune; je n'ai pas relevé (litt.: j'ai dis-/447/ simulé) certaines de ses manières de parler insolites dans cette maison; j'ai passé sur son éloignement des pratiques religieuses; mais, depuis qu'il a com­mencé de sortir la nuit avec des camarades suspects pour la passer je ne sais où, il ne m'a plus été possible de continuer. Je l'ai averti et fait avertir, mais inuti­lement. - Il cherchait toujours à m'éviter comme son formidable adversaire. Depuis Pâques, je n'ai pu lui adresser que deux mots, et ce fut un jour où je l'ai cueilli à table à l'improviste. Je n'ai donc pu tirer un quelconque avantage des faibles efforts que nous faisons tous ici pour le bien des jeunes du foyer (exac­tement: des ricoverati)... »[103]

L'impression idyllique que peut laisser au lecteur la biographie de Dominique Savio doit donc être tempérée et nuancée. Dix gar­çons furent très explicitement renvoyés du foyer de l'Oratoire entre mai 1853 et juin 1857 pour inconduite, vol, ... l'un d'eux «pour une insolence. »[104] Et don Bosco n'était pas obligé de mentionner sur son registre la cause de tous les départs. Il lui arrivait de ne pas pouvoir parler à certains des siens, tellement ils redoutaient ses observations. Sans confiance entre maître et disciple, les structures, les règlements et les exhortations servent bien peu en éducation. La véritable éduca­tion est d'abord morale, la qualité des relations y importe beaucoup.

Les premiers ateliers du Valdocco

Entre 1853 et 1856, don Bosco ouvrit dans sa «maison annexe» plusieurs ateliers: cordonniers, tailleurs, relieurs et bientôt charpen­tiers. Ces initiatives étaient doublement justifiées à ses yeux. Elles répondaient d'abord à des nécessités locales: il fallait s'habiller, se chausser, voire relier des livres.[105] Mais, quand il y installait des gar­çons, don Bosco voulait surtout à l'origine les soustraire à des ateliers où ils entendaient à longueur de journée blasphèmes, discours anti­cléricaux et propos obscènes.[106] Chez don Bosco la formation de l'ap­prenti était la même qu'en ville. La structure de ses ateliers reprodui­sait celle des ateliers de la cité: maîtres, ouvriers compagnons et apprentis étaient réunis dans le même local. D'école professionnelle proprement dite, il n'était pas encore question au Valdocco. On ne pouvait alourdir les soucis financiers déjà pesants de la direction. Les ateliers devaient produire. Ils répondaient aux modestes exigences des quartiers voisins: Valdocco, Borgo Dora et Borgo San Donato, en même temps qu'à celles des habitants de la «maison annexe» de l'Ora­toire. Les garçons recueillis par don Bosco acceptaient sans problèmes les pantalons, les casaques et les capotes dont l'intendance militaire se /448/ débarrassait et que leurs tailleurs ajustaient approximativement. Les reliures carton ou demi-peau du Giovane provveduto n'exigeaient pas une technique très raffinée. Charpentiers et menuisiers travaillaient pour le bâtiment ou l'aménagement mobilier de la ville. Les prix étaient peu élevés, les clients traités en bienfaiteurs.

Sur les ateliers du Valdocco, deux notices, sinon écrites, au moins inspirées par don Bosco, l'une au début et l'autre à la fin de la période ici choisie, ont souligné ces dernières caractéristiques. Quand l'épidé­mie de choléra persistait, l'Armonia du 9 septembre 1854 annonça:

«Ouverture d'un atelier pour les pauvres. - Dans le but de fournir du travail à quelques pauvres garçons accueillis dans l'oratoire masculin de S. François de Sales au Valdocco sous la direction du prêtre méritant don Giovanni Bosco, un atelier de reliure a été ouvert. Les personnes, qui lui soumettraient des livres ou d'autres objets à confectionner, outre la modicité des prix, con­courront au soutien d'une oeuvre de bienfaisance publique. Nous recomman­dons chaudement cet établissement, sachant que dix-huit enfants laissés orphelins par l'épidémie de choléra y ont été reçus et que d'autres encore y seront recueillis sous peu. »[107]

Sur le même ton, en 1858, une note de couverture des Letture catto­liche apportait cette information:

«Avis. Dans la maison annexe à l'oratoire de S. François de Sales les ateliers suivants ont été ouverts: 1° Reliure de livres de toutes qualités. 2° Tailleurs pour vêtements civils et ecclésiastiques. 3 ° Cordonnerie pour toutes sortes de travaux. 4° Charpentiers et menuisiers. - Les personnes qui voudront don­ner du travail à ces ateliers, outre la modicité particulière des prix, auront la consolation de participer au soutien d'une oeuvre de bienfaisance qui cherche à donner du pain et une profession à des jeunes pauvres et abandonnés. »[108]

Don Bosco contrôlait de près le fonctionnement de ces ateliers. Le chapitre Maestri d'arte du règlement de la «maison annexe» était un véritable «règlement d'atelier». Son style administratif l'opposait aux chapitres voisins. II devait être affiché dans le local et lu aux apprentis à haute voix tous les quinze jours. Ses prescriptions nous disent fort bien ce que le directeur de 1' oeuvre attendait des ateliers et surtout des maîtres de métier qui en avaient la responsabilité.

«1º Les maîtres de métier sont ceux qui éduquent les jeunes à une profession dans les ateliers de la maison. Leur premier devoir est d'être ponctuellement présent en temps voulu dans leurs ateliers. - 2° Qu'ils veillent attentive­ment à tout ce qui touche au bien de la maison. Qu'ils se souviennent que leur devoir essentiel est d'instruire leurs apprentis et de prendre garde que le tra-/449/ vail ne leur manque pas. Autant que possible, qu'ils gardent le silence pen­dant le travail; que nul ne se mette à chanter en dehors des instants de détente. Ils ne permettront pas aux jeunes d'aller faire des commissions. Eventuellement, on demandera au préfet l'autorisation nécessaire. - 3° Ils ne doivent jamais établir de contrats avec les jeunes de la maison, ni assumer pour leur compte des travaux de la profession. Ils enregistrent exactement toutes les espèces de travaux exécutés dans leur atelier. Chaque semaine ils présenteront à l'économe le compte précis des dépenses et des entrées. - 4° Ils sont strictement tenus d'empêcher l'oisiveté et tout mauvais dis­cours. Si quelqu'un tombe dans ces vices, on devra en aviser immédiatement le Supérieur. - 5° Que chaque maître et chaque élève demeurent dans son atelier respectif; que, sauf absolue nécessité, nul ne se rende jamais dans celui d'autrui. - 6° Organiser des goûters et boire du vin sont choses interdites à l'atelier. On est là pour travailler et non pour se divertir. - 7° Le travail com­mencera par l'Actiones et l'Ave Maria; il se terminera par l'Agimus et l'Ave Maria. A midi et le soir, on récitera l'Angélus avant de sortir de l'atelier. - 8° Les apprentis doivent être soumis et dociles à leurs maîtres qu'ils consi­dèrent comme leurs supérieurs; ils doivent chercher le plus possible à leur donner satisfaction et apprendre de leur mieux ce qu'ils leur enseignent. - 9° Ces articles seront lus tous les quinze jours à haute voix par le chef ou par son remplaçant; et un exemplaire sera affiché dans l'atelier. »[109]

Les associations de jeunes de la maison de l'Oratoire

Au fil des années cinquante, don Bosco a aussi structuré sa maison par la création ou le développement d'associations de jeunesse: [110] la compagnie de S. Louis, les conférences de S. Vincent de Paul, la com­pagnie de l'Immaculée Conception, la compagnie du Saint Sacrement et la compagnie de S. Joseph.

La compagnie de S. Louis, constituée durant la période précé­dente, persistait aussi bien à l'oratoire que dans la «maison annexe». La société de secours mutuel de 1850, qui en était un organe, «se trans­formait en conférence de S. Vincent de Paul», nous apprend don Bos­co lui-même.[111]

Les origines des conférences de S. Vincent de Paul au Valdocco se sont obscurcies pour nous avec la disparition des archives de la Société de S. Vincent de Paul de Turin pendant la deuxième guer­re mondiale.[112] On se rappelle les liens noués par don Bosco avec cette société dès son apparition en Piémont et à Turin. La création d'une première conférence à l'oratoire S. François de Sales a été datée de 1854.[113] Aussitôt très vivace, cette conférence se démultiplia. Pro-/450/ bablement en conséquence de leur singularité parmi les autres confé­rences de la ville toutes composées d'hommes faits, elles furent décla­rées «annexes» le jour de la Pentecôte (11 mai) 1856.[114] Au cours d'un rapport qu'il présenta en 1860 aux confrères de Nice, le comte Cays, président des conférences de la ville de Turin, fit état des «con­férences annexes» du Valdocco.

«La ville de Turin, expliquait-il, compte dix conférences dont les oeuvres vont se développant chaque jour. A ces conférences sont agrégées trois conférences composées de jeunes enfants appartenant à des familles assez peu favorisées des biens de la fortune, pour être, pour la plupart, visitées par les membres de notre Société. Ces trois petites conférences suivent le Règlement ordinaire sous la direction du pieux et charitable abbé Bosco. C'était chose embarras­sante que l'article du règlement qui fait une loi de la quête dans chaque séance. Que demander pour les pauvres, à des enfants pauvres eux-mêmes? Eh bien! non seulement la quête se fait, mais chacun de ces pauvres enfants donne tout ce qu'il peut économiser même sur le nécessaire; et ce qu'ils ne peuvent donner en nature ils le donnent en affection et en dévouement. Rien n'est plus touchant que de voir ces jeunes enfants entourer des plus tendres soins, de soins presque maternels, des enfants plus jeunes, plus faibles et plus pauvres qui leur sont confiés; ils exercent sur eux, dans tous les instants, en toute circonstance, un attentif et bienveillant patronage. Ils veillent à leur éducation aussi bien qu'à leurs besoins matériels. Ils leur apprennent à bien écrire, ils se font leurs véritables instituteurs.»[115]

Autrement dit, les membres des «conférences annexes», c'est-à­dire agrégées, du Valdocco s'occupaient des pauvres de leur âge, leurs voisins de quartier. Ils veillaient sur ces enfants, les aidaient, les édu­quaient, les instruisaient et les catéchisaient.[116] En somme, ils éten­daient à ces autres déshérités les services que l'oratoire S. François de Sales voulait rendre à la jeunesse. Et leur propre éducation en bénéfi­ciait, pensait don Bosco. Rien de plus salubre pour l'âme que l'exer­cice de la charité active, allait enseigner la biographie de Dominique Savio.

La définition par Pie IX, le 8 décembre 1854, de la conception immaculée de Marie (Ineffabilis Deus) avait suscité au Valdocco un intense mouvement de dévotion. Dominique Savio, arrivé dans la maison depuis quelque cinq semaines, avait été transporté de ferveur. «Je me rappelle sa jubilation débordante lors de la définition de l'Immaculée Conception en 1854, l'année de son entrée à l'Oratoire, témoignera un jour son ancien camarade Giovanni Cagliero; com­ment il dansait de sainte émotion lors de cette fête solennelle quand, /451/ à l'Oratoire et partout à Turin, on fit une illumination générale. Don Bosco nous avait autorisés à sortir, et le petit Dominique ne se sentait plus de joie devant cette pieuse manifestation populaire. »[117] Dix-huit mois après, sur son initiative croyons-nous avec don Bosco,[118] une «compagnie de l'Immaculée» fut fondée au Valdocco. Don Bosco con­trôla ses statuts. Les membres, qui se dénommaient eux-mêmes «frè­res» dans l'un ou l'autre compte rendu de séance, voulaient honorer Marie, «observer rigoureusement le règlement de la maison» et aussi prendre soin de leurs camarades «en les avertissant charitablement et en les stimulant au bien par (leurs) paroles et, beaucoup plus, par (leur) bon exemple. »[119] Les règles de la compagnie furent lues, le 8 juin 1856, devant l'autel de Marie dans l'église S. François de Sales. La vitalité du nouveau groupe fut aussitôt manifeste. Le modèle de ses membres était Luigi Comollo, qui, depuis deux ans, concurrençait Louis de Gonzague au Valdocco. Ils voulaient être exacts en tout dans la maison, y susciter un esprit d'entraide et ne jamais perdre leur temps, affirmaient-ils lors de leur première réunion.[120] Le tonus moral de l'établissement s'accrut.

A la compagnie de l'Immaculée une compagnie du Saint Sacrement fut bientôt adjointe.[121] Elle avait pour but de développer le culte de l'eucharistie parmi les jeunes et d'exercer au service de l'autel les élè­ves les plus vertueux. Bongioanni, son initiateur, cherchait ainsi à constituer au Valdocco un «petit clergé», qui ajouterait à l'ampleur et à la beauté des cérémonies liturgiques de la maison.[122] Enfin, un jour viendra (1859) où une compagnie de saint joseph, particulièrement destinée aux artisans, naîtra à son tour.[123]

De la sorte, don Bosco constituait progressivement dans la «mai­son annexe» de l'oratoire S. François de Sales des noyaux de ferveur, d'observance et de service mutuel. Par l'action charitable il éduquait son monde à proportion de ses plus ou moins grandes capacités. Tous étaient orientés vers autrui et assumaient à quelque degré leur propre croissance morale. Son exemple d'apôtre entièrement dévoué à sa tâche les entraînait. Et les résultats lui donneraient raison. Le procès verbal de la réunion de la compagnie de l'Immaculée tenue le 9 juin 1856 commença par énumérer les présents: «Nous, Rocchietti Giu­seppe, Marcellino Luigi, Bonetti Gioanni, Vaschetti Francesco, Durando Celestino, Momo Giuseppe, Savio Domenico, Bongioanni Giuseppe, Rua Michele, Cagliero Gioanni.., » Or, si l'on fait abstrac­tion de Dominique Savio décédé en mars 1857, tous ces jeunes gens, à la seule exception, semble-t-il, de Giuseppe Momo,[124] entrèrent dans /452/ la société de S. François de Sales en 1859-1860; et, sauf Luigi Marcel­lino, tous les membres de ce groupe dérivé mourront prêtres, soit dans la société salésienne, soit dans le clergé diocésain.

Les constructions de 1856

A nécessités nouvelles, nouveaux locaux. Un jour de la mi-mars 1856, le maire de Turin Giovanni Battista Notta découvrit sur son bureau une lettre lui apprenant que «le prêtre Bosco Gioanni, dans le besoin où il se trouve de faire restaurer le vieil édifice annexe à l'ora­toire S. François de Sales pour lui permettre d'accueillir un plus grand nombre de jeunes abandonnés et en danger», le priait de lui accorder deux faveurs signalées: 1) prolonger le permis obtenu trois ans aupara­vant de terminer la partie d'immeuble située entre l'église S. François de Sales et la maison actuelle; et 2) remplacer les greniers (solai) de la construction précédente par des mansardes. Il épargnerait ainsi, affirmait-il, un argent indispensable aux transformations envisagées, dont le besoin était réel,[125] Don Bosco se disposait en effet à faire passer la population de son foyer de cent cinq garçons en 1855-1856 à cent quarante-trois en 1856-1857.[126] Cet accroissement de quarante pour cent exigeait des espaces supplémentaires. Entre l'église Saint François de Sales et le bâtiment de 1852, la maison Pinardi disparai­trait comme telle; l'église et le bâtiment seraient raccordés, le bâti­ment étant prolongé jusqu'à l'église; et, sur toute la longueur de l'édi­fice, on créerait un troisième étage mansardé.[127]

Au vrai, la décision de bâtir à nouveau avait déjà été prise par don Bosco au début de cette année 1856, quand il avait demandé au ministère de l'Intérieur un subside pour l'agrandissement de son oeu­vre.[128] Trois cents francs lui avaient été débloqués le 14 janvier; et il recevra mille autres francs le 9 mai.

Entre temps il s'était abouché avec un entrepreneur plus ou moins architecte du nom de Giovenale Delponte. La maison Pinardí fut promptement abattue. Vers le 26 mai, le chanoine Edoardo Rosaz apprenait que don Bosco ne pouvait accueillir chez lui le jeune cordon­nier qu'il eût désiré y placer, «pour le motif qu'un morceau de la mai­son a été démoli pour être de nouveau reconstruit. »[129] Le nouvel immeuble fut rapidement dressé. Il fallait faire vite. Le 15 juillet, don Bosco retardait une réponse à don Stefano Pesce «pour voir à quel point en étaient les travaux de construction». Il concluait que «la mai­son étant toute sens dessus dessous», il ne pourrait offrir à ce di-/453/ gne ecclésiastique «une chambre qui puisse être dite quelque peu d'ami. »[130] Cependant, dès la fin du mois, l'immeuble, qui était cou­vert, paraissait devoir être habitable sous peu...[131] Hélas, les entre­preneurs de don Bosco lui réservaient régulièrement de mauvaises surprises. Le 22 août, vers dix heures du matin, le plancher du qua­trième niveau céda brusquement sous le poids, paraît-il, d'une poutre tombée du sommet lors des opérations de décintrage; le plancher du quatrième tomba sur celui du troisième; et ainsi de suite jusqu'à la cave de l'aile nouvelle. [132] Ce fut l'affaire d'une minute. Malfaçon de Giovenale Delponte, comme le prétendirent aussitôt les frères Carlo et Giosué Buzzetti, maçons de l'entreprise et tout dévoués à don Bosco? Peut-être! En tout cas l'entrepreneur se dépêcha de répa­rer l'immeuble endommagé par la catastrophe.

Cette bâtisse ne suffisait pas au zèle de don Bosco. Il méditait une école élémentaire pour les garçons de toute la zone, qui en avait grand besoin. Le 1er octobre, une circulaire signée de son nom annonçait aux Turinois qu'il la créait pour les quartiers de Borgo Dora, Santa Barbara, Piazza Paesana, Borgo San Donato, Collegno et Madonna di Campagna. Il y avait là, calculait-il, quelque trente mille habitants sans église ni école publique. Son local pourrait accueillir cent cin­quante enfants.[133] Le 22 septembre précédent, le maire lui avait per­mis de construire un hangar (tettoia) dans cette intention assuré­ment.[134] Il fut élevé courant octobre le long de la via della Giardiniera auprès de la grand-porte de l'Oratoire.[135] L'école de quartier fut prête en novembre; et le jeune Giacomo Rossi, qui, entre autres qualités appréciées par don Bosco, avait une belle voix de basse profonde et jouait convenablement du trombone, en prit la direction.

A la fin de l'année 1856, don Bosco disposait donc d'une grande maison principale et d'un vaste abri. Des galeries couraient le long du premier et du deuxième étage de l'immeuble: elles dispensaient d'y aménager des couloirs intérieurs. On distribua les salles. Au sous-sol, la cuisine et, un jour, les réfectoires; au rez-de-chaussée, les ateliers de cordonnerie, de reliure et de menuiserie, une salle de récréation et divers dépôts; au premier étage, l'atelier des tailleurs, des salles de classe, le bureau du préfet Alasonatti, une salle d'étude et un dortoir; au deuxième étage, des salles de musique vocale et instrumentale, une dépense, une infirmerie, l'appartement de Margherita Occhiena (ce n'était déjà plus qu'une dénomination, comme on le verra sous peu), de petits dortoirs, enfin une bibliothèque et la chambre de don Bosco; et, au troisième étage, que nous savons mansardé, des dortoirs et /454/ une rangée de cellules pour les enseignants et les clercs les moins jeunes.[136]

C'était beau, mais don Bosco ne pouvait être tout à fait satisfait. L'église, dépourvue de vide sanitaire, était terriblement humide, par conséquent «vraiment insalubre pour les pauvres jeunes qui la fré­quent(aient)»; en outre, l'humidité abîmait fort «les ornements desti­nés au culte divin. »[137] Il devra faire creuser le sol sous l'église Saint François de Sales, et ces travaux lui coûteront six mille francs. Il est vrai que ses jeunes y gagneront un réfectoire et une salle de théâtre.

Jours de fête

Bien que le «plan de règlement» n'en ait rien dit, le chant, la musi­que et le théâtre occupaient une place privilégiée dans la «maison annexe» de l'oratoire Saint François de Sales. On vient de le consta­ter, la musique vocale, la musique instrumentale et le théâtre avaient droit à des salles appropriées dans la nouvelle bâtisse de don Bosco. Avec le jeu, chant, musique et théâtre coloraient, animaient et sonori­saient les fêtes, grands moments de la vie des garçons du Valdocco. Ces manifestations, toujours soigneusement préparées, disaient aux témoins le style et la qualité de l'éducation qu'ils recevaient. De trop rares récits contemporains nous permettent de regarder don Bosco parmi les siens en ces circonstances.

Le 25 mai 1856, Mgr Moreno, évêque d'Ivrea, administra le sacre­ment de confirmation à quelque mille quatre cents(!) personnes dans la petite église S. François de Sales. Soucieux de vraisemblance, nous supposons qu'elles se présentèrent par fournées successives. Mais la chronique n'en a rien dit. En revanche, elle nous apprend combien cette journée fut éprouvante pour l'évêque, puisque arrivé au Val­docco à 7 h. 30 après un trajet de quatre heures en voiture, il ouvrit la cérémonie vers 8 h. et n'y mit une bénédiction finale qu'après midi. L'Armonia s'intéressa à l'encadrement des confirmands. C'était pour elle «une consolation de voir ce saint homme de don Bosco, la simpli­cité évangélique sur le visage, s'affairer continuellement pour mainte­nir en ordre pareille foule et, tout en se démenant, conserver son calme et sa douceur; et puis son digne compagnon don Alasonatti, lui aussi tout zèle; et, avec lui, quelques membres de la société de S. Vin­cent, tous résolus à bien réussir la solennité; et enfin, plusieurs frères des Ecoles chrétiennes, qui veillaient sur les jeunes qu'ils avaient ame­nés. » La satisfaction du journal avait, il est vrai, une raison ultime un /455/ rien surprenante a nos yeux. Le rédacteur observait à la suite de son énumération: «Autant d'indices rassurants sur le maintien de la foi catholique en Piémont en dépit de tous les assauts protestants. »[138] Peut-être après tout!

Une semaine passait, et, le dimanche 1er juin, les jeunes de l'ora­toire Saint François de Sales étaient à Susa pour solenniser la clôture du mois de Marie. Le correspondant local de l'Armonia ne manqua pas d'en faire de grands éloges:

«... Je veux vous parler de la musique belle et pieuse chantée pendant les céré­monies de ce jour par les jeunes élèves de l'oratoire S. François de Sales, celui de cet homme apostolique qu'est don Bosco (...) Un musicien laïc qui se tient à l'église avec piété et respect, c'est un phénomène extraordinaire», remar­quait-il ironiquement. Aussi, le recueillement des jeunes musiciens de l'Ora­toire et le coeur qu'ils avaient apporté dans leurs chants l'avaient-ils grande­ment émerveillé et édifié. «Je désirerais que cette forme de l'éducation de la jeunesse, si admirablement pratiquée par l'excellent D. Bosco, soit plus con­nue et mieux pratiquée... », concluait-il.[139]

La troisième relation de fête se réduisait au programme de celle de saint Louis de Gonzague à l'oratoire S. François de Sales, le 29 juin suivant, tel que don Bosco l'avait transmis à la rédaction du même journal. Malgré son schématisme, il nous signifie comment les fêtes religieuses étaient conçues dans sa maison au temps du foyer de jeu­nesse. Au cours de la matinée, messe et possibilité de s'approcher des sacrements; à 9 h., récréation; à 10 h., messe solennelle. L'après-midi, à 3 h., vêpres solennelles, panégyrique, procession et bénédiction du très saint sacrement; à 5 h., loterie pour les adultes; à 6 h., loterie pour tous; et, à 7 h., concert de musique et autres divertissements.[140] Les cérémonies d'église occupaient donc une large part de la journée; la solennisation de la messe et des vêpres eût été impensable sans un ordinaire de la messe (Kyrie, Gloria, Sanctus, Agnus Dei) et des motets à plusieurs voix; dans la soirée, le concert tenait lieu de specta­cle; enfin, le quartier était associé à la fête; car, même si la population de la maison n'était pas entièrement «jeune», la «loterie pour les adul­tes» de 17 h. supposait la présence des gens des faubourgs voisins.

Nous disposons enfin d'une relation de fête de saint François de Sales, patron de la maison et de toute l'oeuvre du Valdocco. La rédac­tion de l'Armonia eut la bonne idée de décrire longuement la Saint­François de Sales de 1858.[141] Le 29 janvier, désigné par la liturgie, étant ouvrable, la fête avait été reportée au dimanche suivant, 31 jan-/456/ vier. Rien ne manqua aux festivités: offices pieux, brillants et sono­res, présence d'un évêque, baptême solennel d'un adulte, distribution de récompenses, musique d'orchestre, chant choral, spectacle théâtral à grands effets. Le journaliste racontait. «Il y eut le matin communion générale, à laquelle participèrent plus de quatre cents enfants, le visage radieux de sainte joie. » «Puis ce fut la messe solennelle chantée parle professeur Ramello. La musique de l'orchestre était tout entière composée d'enfants, soit studenti, soit artisans, bons exécutants en général, quelques-uns excellents. Qui est accoutumé à la turbulence et à l'extrême mobilité des garçons eût été surpris par le spectacle du recueillement et de la dévotion de cette église comble, et cela sans beaucoup d'assistants (comprenez: surveillants). Il en allait pourtant ainsi, la présence virtuelle de leur cher directeur suffisait à tenir tran­quille toute cette jeunesse. L'après-dîner fut égayé par un concert varié de l'orchestre agrémenté par les honnêtes divertissements de toute cette foule pleine de vie. Après les vêpres, Mgr Balma procéda au baptême d'un adulte maure, qui doit à ses parrain et marraine, le comte et la comtesse de Clavesana, son double rachat spirituel et tem­porel.[142] La bénédiction du très saint sacrement termina la cérémonie religieuse. Puis on passa à une distribution de prix, présidée elle aussi par le digne prélat. Les récompensés, soit studenti, soit artisans, ne devaient pas leurs prix à leurs supérieurs, mais au vote libre et cons­ciencieux de leurs camarades. En intermèdes, la musique apportait sa note joyeuse. Un chant populaire: La douleur des Romains au départ de Pie VII, très bien exécuté par le jeune Carlo Tomatis avec un choeur de plus de vingt chanteurs, clôtura la distribution.» «Restait une pièce de théâtre, un drame intitulé Baldini, très beau sujet moral et éduca­tif. Un noble coeur, que les mauvais conseils d'un camarade ont dévoyé, finit par devenir chef de brigands. Mais le souvenir de sa mère, qui lui est opportunément rappelé, le ramène à l'honneur et à la vertu. La salle longue et spacieuse qui sert d'étude avait été preste­ment convertie en théâtre. Les jeunes acteurs s'acquittèrent tous très bien de leurs rôles; la sympathie et les applaudissements du public allèrent surtout au signor Fusero, qui a été élève de la maison. A la suite du drame le rideau fut relevé et l'on vit sur la scène une tombe et un jeune qui déposait sur elle une guirlande de fleurs. Peu à peu une ombre vêtue de blanc, un flambeau à la main, apparut derrière la tombe, et un chant funèbre reprocha au jeune fils la vanité de ses fleurs et la stérilité de ses larmes. » «De la sorte, concluait avec justesse l'auteur de l'article, mêlant l'utile à l'agréable avec infiniment de /457/ sagesse et un amour paternel, l'excellent et révérend don Bosco sut, en l'espace d'une journée, sanctifier et réjouir une foule de jeunes qu'il aime comme ses fils et dont il est lui-même aimé tel un père. »

C'était bien vu. L'intention éducative de don Bosco, ici suffisam­ment dégagée, avait inspiré toute cette journée de fête, de la com­munion du matin au drame de la soirée. Il tenait à ce que, simultané­ment, la musique et le spectacle réjouissent et améliorent les coeurs de ses jeunes. A son estime, le caractère moralisateur des chants et des pièces théâtrales convenait parfaitement à leurs âmes simples. Pour don Bosco, la Saint-François de Sales de 1858 avait été réussie.

Une «maison annexe» bien structurée

Quand, le 1er mars 1857, Dominique Savio avait salué pour la der­nière fois ses camarades avant de partir mourir à Mondonio, le foyer de jeunesse, que don Bosco appelait la «maison annexe de l'oratoire S. François de Sales», était pourvu d'une structure tout à fait suffi­sante. La maison de l'oratoire, destinée à servir de modèle aux «mai­sons» salésiennes de l'avenir, constituait par là un instrument effi­cace d'éducation et même de sanctification. Le règlement, sur lequel don Bosco avait peiné, était connu et appliqué; les principales charges qu'il avait modelées étaient exercées; les règles de savoir-vivre chré­tien de ce document contribuaient à la formation morale et sociale des jeunes. Dans l'oeuvre, les sacrements étaient en honneur; plusieurs associations graduées, vrais noyaux de ferveur, aidaient l'autorité dans son travail d'éducation; la musique, le chant, le théâtre et la fête réjouissaient et transfiguraient les âmes. Le foyer de don Bosco ne permettait donc pas seulement à des garçons de suivre des cours à l'école, ou bien de travailler en s'initiant à un métier, soit sur place, soit en ville. Avec un peu de bonne volonté, au bout de quelque temps, ils sortaient transformés de la maison de don Bosco. A celui-ci, sa réussite avec Dominique Savio semblait telle qu'il se disposait à offrir la biographie de ce garçon de quinze ans en exemple à tous ses jeunes et à beaucoup d'autres. Malgré la loi des couvents, son projet de société apostolique aboutirait peut-être.


Notes

[1] Après l'archevêque Fransoni.

[2] «Notizie ultime», Armonia, 17 octobre 1854, p. 576. /458/

[3] Voir, ci-dessus, chap. VIII.

[4] Le comportement du ministre Rattazzi en 1854 d'après R. Romeo, Cavour e il suo tempo, t. II: 1842-1854, p. 787-788.

[5] Atti del Parlamento Subalpino, Camera, 8 mars 1854, p. 550

[6] Résumé des tractations autour de Collegno en juillet-août 1854, dans R. Ro­meo, Cavour e il suo tempo, t. III: 1854-1861, p. 105, n. 388.

[7] Informations réunies dans R. Romeo, Cavour e il suo tempo, t. III, p. 104.

[8] Lettre reproduite dans E. Spina, Giornalismo cattolico e liberale in Piemonte (1848-1852), Turin, Studi e Ricerche, 1961, p.199.

[9] Protestation de l'archevêque Fransoni, 25 août 1854, éditée dans T. Chiuso, La Chiesa in Piemonte, IV, p. 385-386.

[10] P.C. Boggio, La Chiesa e lo Stato in Piemonte, Turin, 1854, p. LXI et sv.

[11] Atti del Parlamento Subalpino, Documenti, 1853-1854, p. 1642.

[12] Atti delParlamentoSubalpino, Documenti, 1853-1854, p. 1647.

[13] Correspondance de Domenico Buffa, le 24 octobre et le 14 décembre 1854, citée dans R. Romeo, Cavour e il suo tempo, t. II, p. 795.

[14] Armonia, 5 janvier 1855, n. 4, Supplément.

[15] Cette Adresse des évêques a été reproduite dans G. D'Amelio, Stato e Chiesa. La legislazione ecclesiastica fino al 1867, Milan, Giuffrè, 1961, p. 71-77.

[16] Voir plus haut, chap. X, la lettre que don Bosco lui avait adressée le 5 jan­vier 1854.

[17] Discours reproduit in-extenso dans G. D'Amelio, Stato e Chiesa..., p. 77-85. Le dialogue final entre le député, le président de l'assemblée et l'un ou l'autre interrup­teur qui voulait faire retirer le propos malsonnant, est significatif de la tension de la chambre et du public des tribunes.

[18] Allocution consistoriale de Pie IX, 22 janvier 1855; dans la Civiltà cattolica, IIème série, vol. IX, 1855, p. 577.

[19] M. Castelli à D. Buffa, 23 octobre 1854, d'après le Carteggio Castelli-Buffa, p. 273, cité par R. Romeo, Cavour e il suo tempo, t. II, p. 798.

[20] Formules tirées d'une lettre de Victor-Emmanuel à La Marmora, décembre 1854, d'après Le lettere di Vittorio Emanuele II, raccolte da Francesco Cognasso, Turin, 1966, 1, p. 423.

[21] Même lettre à la Marmora, citée ibidem.

[22] Déroulement de l'affaire dans R. Romeo, Cavour e il suo tempo, t. III, P. 54-61

[23] Nous ne disposons pas aujourd'hui des lettres écrites alors par don Bosco au roi Victor-Emmanuel. Le document le moins contestable sur cet épisode est pour nous une lettre datée du 7 juin 1855, qu'il adressa à un prêtre portugais qui l'avait aidé à Turin. Il y attribue à «une personne inspirée de Dieu et vraiment courageuse» les pré­dictions de la mort prochaine des deux reines et du frère du roi (G. Bosco à Daniele Rademacher, Turin, 7 juin 1855; Epistolario Motto I, p. 257). Il y a tout lieu de croire que la «personne inspirée» était lui-même.

[24]. P. Enria, ms «Enria Pietro Giuseppe nato...», p. 13; éd. dans P. Stella, Don Bosco nella storia economica e sociale, p. 500.

[25] I Beni della Chiesa, come si rubino e quali sono le conseguenze, con breve appen­dice sulla vicende particolari del Piemonte, Letture cattoliche, ann. III, fasc. 3° et 4°, 10 et 25 avril, Turin, Ridotta, 1855, 84 P.

[26] D'après un témoignage d'origine non repérée inséré sur le tard (après les Documenti qui l'ignorent) en MB V, 178/10-15. /459/

[27] Armonia, 13 janvier 1855.

[28] Elle était née le 5 juin 1822.

[29] T. Chiuso, La Chiesa in Piemonte, IV, p. 197­

[30] «Je ne veux pas dire que Dieu ait fait mourir toutes ces bonnes personnes en raison de cette loi: mais beaucoup l'ont dit et le disent encore, et l'on en venait à dire que Dieu voulait rappeler à lui les bons pour punir correctement les méchants» (Il Galantuomo... per l'anno 1856, Turin, 1855, p. 46).

[31] Résumé des débats dans R. Romeo, Cavour e il suo tempo, t. III, p. 119- 120.

[32] G. Bosco à L. Gastaldi, Turin, 23 février 1855; Epistolario Motto I, p. 248

[33] D'après la lettre citée supra, n. 23, c'était un mois avant la signature de la loi, le 29 mai.

[34]. D'après don Bosco, lettre citée supra, n. 23.

[35] R. Romeo, Cavour e il suo tempo, t. III, p. 126-127.

[36] Massimo d'Azeglio à Victor-Emmanuel, Turin, 29 avril 1855, dans Lettere di Massimo d'Azeglio à Carlo di Persano, Turin, 1878, p. 84; lettre recopiée par T. Chiuso, La Chiesa in Piemonte, IV, p. 207.

[37] Le texte de la loi du 29 mai 1855 et du décret royal du même jour dans G. D'Amelio, Stato e Chiesa, cit., p. 100-106.

[38] G. Bosco à D. Rademacher, Turin, 7 juin 1855- Voir supra, n. 23,

[39] Version italienne de l'allocution du pape le 26 juillet (d'après l'Armonia, 1855, p. 665) dans T. Chiuso, La Chiesa in Piemonte, IV, p. 228-230. R. Romeo, Cavour e il suo tempo, t. III, p. 137, n. 523, a reproduit l'essentiel de la condamnation.

[40] R. Romeo, Cavour e il suo tempo, t. III, p. 137, n. 523.

[41] G. Bosco à L. Gastaldi, Turin, 23 février 1855; Epistolario Motto I, p. 248.

[42] Sur Vittorio Alasonatti, G.B. Francesia, Sac. Vittorio Alasonatti, San Benigno Canavese, 1893, 100 p. (trad. fr. Don Victor Alasonatti, premier préfet de la Pieuse société salésienne. Esquisse biographique, Marseille, imprimerie et librairie de l'OEu­vre de don Bosco, 1893, 114 p.); E. Ceria, Profili dei Capitolari salesiani, Colle Don Bosco, 195 1, p. 55-67

[43] La tradition transmise par don Lemoyne (MB V, 70/27), qui fixe au 14 août 1854 l'arrivée de don Alasonatti au Valdocco, est trop précise. Il doit s'agir de sa visite préliminaire. Il semble préférable de s'en tenir au récit de Francesia, que nous répé­tons ici.

[44] Il était né en 1812.

[45] Mais nous ignorons son argumentation beaucoup plus qu'on imagine aujourd'hui à partir d'une pièce «écrite». Je ne crois guère à l'authenticité du fragment de «lettre de don Bosco à V. Alasonatti», que don Motto a introduit dans son Epistola­rio (I, p. 181). A cet endroit l'éditeur a en effet recopié un passage de la biographie citée de Francesia (p. 25-26), que le narrateur avait introduit par un: «Don Bosco lui écrivit» très problématique. La «lettre» en question, que le destinataire n'avait pas conservée - ce qui, dans son cas, était extraordinaire - était certainement fictive.

[46] D'après G.B. Francesia, Sac. Vittorio Alasonatti, § X. On peut voir aussi une image de lui dans le Dizionario biografico dei Salesiani, p. 11.

[47] D'après G.B. Francesia, Sac. Vittorio Alasonatti, § III.

[48] G.B. Francesia, Sac. Vittorio Alasonatti, § VI.

[49] G.B. Francesia, Sac. Vittorio Alasonatti, § X.

[50] Voir l'article détaillé: «Ravvedimento dei seguaci del Grignaschi», Armonia, 1er février 1856. /460/

[51] G. Bosco, Vita del giovanetto Savio Domenico..., 1859, chap. VIII, p. 38.

[52] Information ajoutée, même chapitre, dans les éditions postérieures.

[53] Le Regolamento della casa annessa n'a jamais été sérieusement étudié. Ses brouillons ou états successifs, réunis en ACS 026, ont été reproduits en FdB 1958-1960.

[54] Il ne subsiste que six pages (1-4, 9-10) sur les dix du document primitif. Les trouver en FdB 1958 C9-D2. De la sorte, avec les pages 5-8, les chapitres 7 et 8 du corps de la pièce, ainsi que l'introduction probable et le début du premier chapitre de son appendice, ont disparu. Mais, à la p. 2, une liste des charges et le fragment con­servé dudit appendice permettent de reconstituer l'ossature de l'ensemble.

[55] La pièce étant amputée, on peut seulement conjecturer que l'Appendice com­portait une introduction sur l'«Acceptation».

[56] Je me fonde ici sur la pièce qui a pour inittum: «Parte IIa. Disciplina della casa», reproduite en FdB 1958 E2 à 1959 A3, 14 p., d'un copiste non identifié, avec de nombreuses corrections de don Bosco. Aux sept chapitres de cette deuxième partie, don Bosco avait ajouté de sa main la note conclusive: Tre mali sommamente da fuggirsi. Et une nouvelle rédaction du chapitre Servitù, désormais divisé en trois paragraphes: cuoco, cameriere, portinaio, suivait immédiatement. - Le terme italien: cameriere, lit­téralement «valet de chambre», est rendu ici par l'insolite «camérier». On pourrait préférer: «domestique».

[57] Opinion plausible de don Lemoyne en MB IV, 660.

[58] Cahier manuscrit, copiste non identifié, sans retouches de don Bosco, 29 pages numérotées, daté de « 1852 » sur sa couverture, reproduit en FdB 1960 B4-D9. Caractéristiques: le chapitre Rettore n'a qu'un unique article, l'élément conclusif: Tre mali est encore seul. Le chercheur remarquera que cette pièce rapidement périmée fut utilisée par don Bosco pour préparer ensuite une version du règlement postérieure à 1860. Voir FdB 1958 D3-E2.

[59] Document cité, p. 13-14. Remarquer le pluriel maestri, qui suppose plus d'un métier.

[60] Le manuscrit préparatoire annoté avait 34 pages, reproduites en FdB 1959 A4-D3. Ses caractéristiques: au chapitre Rettore, l'article unique est doublé en marge de la main de don Bosco; à l'avertissement final: Tre mali, fait suite une deuxième série d'avertissements: Cose proibite nella casa, toute entière de la main de don Bosco, elle aussi. - La version calligraphiée (37 pages, reproduites en FdB 1959 D4 à 1960 B3) reprenait le manuscrit préparatoire avec ses corrections. Elle ne fut pas retouchée par don Bosco.

[61] Apparemment c'est aussi la pièce que don Lemoyne a recopiée en MB IV, 735-755.

[62] Sur les premières implantations scolaires de la «maison annexe», voir P. Stella, Don Bosco nella storia economica e sociale, p. 232-234.

[63] Voir, ci-dessus, chap. VIII.

[64] Ces lignes en MB IV, 755. On remarquera que le complément circonstantiel: con rigore du titre ne figurait pas dans la version d'origine de don Bosco (voir, ci-des­sus, n. 60).

[65] «Il ne perdait jamais de vue (les artisans travaillant à l'extérieur). Il allait fré­quemment demander de leurs nouvelles à leurs patrons; et il le faisait avec un intérêt si charitable que plus d'un, peu sensible aux attraits de la religion, finissait par se sentir ému» (G.B. Francesia, Sac. Vittorio Alasonatti, § XII.) /461/

[66] Deuxième partie, chap. I, art. 4.

[67] Appendice per gli studenti, chap. I, art. 3.

[68] Deuxième partie, chap. V, art. 1.

[69] Ibidem, art. 2. Un chercheur nous apprendra peut-être un jour où don Bosco avait puisé cette règle sur le dandinement, que l'on croirait tirée d'un traité des conve­nances pour jeunes personnes.

[70] Ibidem, art. 3.

[71] Ibidem, art. 3, suite.

[72] Ibidem, art. 4-20. Une page de traité de politesse.

[73] Appendice per gli studenti, chap. II; et deuxième partie, chap. II.

[74] Deuxième partie, chap. II, art. 3.

[75] Deuxième partie, chap. II, art. 6.

[76] Deuxième partie, chap. II, art. 7.

[77] Deuxième partie, chap. IV: Contegno verso i compagni.

[78] Deuxième partie, chap. III: Contegno verso i Superiori.

[79] Deuxième partie, chap. IV, art. 1.

[80] «Colui che con parole, discorsi, azioni, desse scandalo, non è un amico, è un assassino dell'anima» (deuxième partie, chap. IV, art. 2).

[81] Deuxième partie, chap. IV, art. 6.

[82] Deuxième partie, chap. IV, art. 3.

[83] Deuxième partie, chap. IV, art. 5.

[84] La bestemmia. Avvertenze al popolo, Letture cattoliche, ann. IV, fasc. 2 (avril), Turin, G.B. Paravia, 1836, 96 p.

[85] J'utilise ici les calculs de don Stella à partir des registres nominatifs pour les années 1854-1855, 1855-1856 et 1856-1857. (P. Stella, Don Bosco nella storia econo­mica e sociale, p. 195, n. 29.)

[86] On lit incidemment dans la biographie de don Alasonatti: «En été, l'infatiga­ble préfet devait rompre avec le sommeil dès quatre heures, car plusieurs artisans com­mençaient de travailler une heure après... » (G.B. Francesia, Sac. Vittorio Alasonatti, 5 XII).

[87] P. Enria, ms «Enria Pietro Giuseppe nato... », p. 21-22; éd. P. Stella, Don Bos­co nella storia economica e sociale, p. 504.

[88] P. Enria, ms «Enria Pietro Giuseppe nato... », p. r 8-r9; éd. P. Stella, Don $os­co nella storia economica e sociale, p. 503­

[89] P. Enria, ms «Enria Pietro Giuseppe nato... », p. 20-21 r; éd. P. Stella, Don Bos­co nella storia economica e sociale, p. 503-504.

[90] Le professeur don Matteo Picco (1812-1880) sera directeur des études du Val­docco en 1862-1863 et, en 1864, nommé professeur de rhétorique pour les séminaris­tes. D'après F. Motto, Epistolario Motto I, p. 256, note à la ligne 6.

[91] Le cavaliere Carlo Giuseppe Bonzanino, autorisé depuis 1837 par le magistrat de la Réforme à ouvrir un cours inférieur de latinité, était professeur de gymnase infé­rieur 20, via Guardinfanti. Il mourut à Turin en 1888. D'après F. Motto, Epistolario Motto I, p. 210, note à la ligne 2.

[92] D'après l'un des élèves concernés, G.B. Piano, ad 4oum, Procès ordinaire de béatification et de canonisation de Dominique Savio, Summarium, Rome, 1911, p. 118.

[93] G.B. Francesia, Don Francesco Provera, sac. salesiano. Cenni biografici, S. Be­nigno Canavese, 1895, p. 41. /462/

[94] G.B. Francesia, D. Giovanni Bonetti, sac. salesiano, S. Benigno Canavese, 1894, P. 24

[95] Piano di Regolamento della casa annessa, deuxième partie, chap. VII, art. 2-3.

[96] G. Bosco, Vita del giovanetto Savio Domenico... 1859, p. 47.

[97] G.B. Francesia, D. Giovanni Bonetti..., cit., p. 24.

[98] G. Bosco, Vita del giovanetto Savio Domenico..., 1859, p. 86.

[99] . En 1855, don Bosco illustra quelques-unes de ses idées sur ce point dans un petit livre justement intitulé: La forza della buona educazione. Curioso episodio contemporaneo, Letture cattoliche, ann. III, fasc. 17-18 (10 et 25 novembre) Turin, G.B. Paravia, 1855, 112 p., dont le héros, Pietro, ouvrier dans une fabrique d'allumet­tes, fréquentait, disait-il, l'oratoire S. François de Sales.

[100] G. Bosco à Lorenzo Turchi, Turin, 17 décembre 1855; Epistolario Motto I, p. 276

[101] G. Bosco, à L. Turchi, Turin, 23 décembre 1855; Epistolario Motto I, p, 279.

[102] D'après une note de F. Motto, in Epistolario Motto I, p. 277.

[103] G. Bosco à P. De Gaudenzi, Turin, 5 juin 1857; Epistolario Motto I, p. 324. De fait, on lit à la date de mai 1857 et de la main de don Bosco auprès du nom De Gau­denzi Cesare sur le registre intitulé: «Voto complessivo mensile intorno alla condotta morale-religiosa-scolastica...», ACS, 132, Turin-Oratoire, 7: «fu licenziato dalla casa».

[104] D'après le cahier cité, note précédente. Voir les pages de ce cahier reprodui­tes dans P. Stella, Don Bosco nella storia economica e sociale, p. 253-256.

[105] On pourra voir, sur les premiers ateliers de don Bosco: «La fondazione dei primi laboratori», dans l'article de L. Pazzaglia, «Apprendistato e istruzione degli arti­giani a Valdocco (1846-1886)», in Don Bosco nella storia della cultura popolare, dir. F. Traniello, Turin, SEI, 1987, p. 20-29. - Question particulière, l'anecdote sur l'origine de l'atelier de reliure, racontée - d'après le mémorialiste - par don Bosco en novembre 1878, a été primitivement insérée dans G. Barberis, Cronichetta varie mani, feuillet XII, 46 (voir FdB 811 C4-5); puis, de là, à travers les Documenti IV, 159, a été versée en MB V, 34/1 à 36/4. L'initiation du premier relieur par don Bosco aidé par sa mère y est décrite avec beaucoup de détails; mais, comme un peu toutes les anecdotes des MB, il serait bien hasardé de la prendre tout entière à la lettre.

[106] Considérations de P. Stella, Don Bosco nella storia economica e sociale, p. 243-249, dont plusieurs phrases ont été traduites ici.

[107]  «Aprimento di un laboratorio a benefizio di poveri», Armonia, 9 septem­bre 1854.

[108] Page de couverture de C. Arvisenet, La guida della gioventù nelle vie della salute (Letture cattoliche, ann. VI, fasc. VII, septembre), Turin, G.B. Paravia, 1858.

[109] Piano di regolamento per la casa annessa..., dernière rédaction des années cin­quante, première partie, chap. IX. Voir MB IV, 744-745. Les corrections et amplifica­tions par don Bosco de la version antérieure montrent combien il tenait à ces prescrip­tions.

[110] Sur les associations de jeunes au Valdocco entre 1853 et 1858, quelques notes de P. Stella, Don Bosco nella storia economica e sociale, p. 263-266.

[111] MO 234/62-63.

[112] Don Lemoyne les avait consultées (voir MB IV, 70) pour son récit docu­menté de MB V, 468/5 à 477/11 .

[113]. Voir MB V, 476/29-30. /463/

[114] Selon le récit de don Lemoyne en MB V, 473/11-13.

[115] Rapport de l'assemblée générale de la conférence niçoise tenue le 16 février 1860; reproduit dans la brochure Noces d'or de la Société de St-Vincent-de-Paul à Nice, 1844-1894, Nice, impr. du Patronage Saint-Pierre, 1894, p. 36.

[116] C'est ce qui ressort aussi de l'historique: Società di S. Vincenzo de' Paoli. Conferenza annessa di S. Francesco di Sales, tel qu'il a été reproduit en MB V, 475-477

[117] G. Cagliero, Procès apostolique de béatification et de canonisation de Domi­nique Savio, ad 22um; in Positio super virtutibus, Rome, 1926, p. 135. Sur le 8 décem­bre 1854 dans la vie de l'enfant, voir G. Bosco, Vita del giovanetto Savio Domenico..., 1859, p. 38-39.

[118] Giuseppe Bongioanni reléguait Dominique à la quatrième place parmi les membres fondateurs: «... Fu egli uno dei fondatori della Società dell'Immacolata Con­cezione, il quarto, e accettò la proposta con somma gioia... » (G. Bongioanni à G. Bosco, s. d., lettre reproduite dans la Positio super virtutibus citée de Dominique Savio, p. 480.)

[119] D'après le projet de Dominique Savio le 8 juin 1856, tel que don Bosco l'a transmis dans la Vita del giovanetto Savio Domenico..., 1859, p. 76-77; texte qui, toute­fois, semble avoir été inspiré au biographe par le formulaire de statuts de la compagnie approuvé le 9 juin. Voir cette pièce en ACS 3233 (FdB 1868 E2-10); éd. MB V, 479-482.

[120] D'après le document cité à la note précédente et la Vita del giovanetto Savio Domenico..., p. 78-81. Mêmes orientations dans les procès verbaux de réunions du 28 août et du 4 septembre 1856, reproduits en FdB 1869 A7-9, et édités dans P. Stel­la, Don Bosco nella storia economica e sociale, p. 480-481.

[121] A la fin de 1857, semble-t-il.

[122] Sur le sens de cette compagnie en 1857-1858, voir un feuillet autographe de don Bosco, qui commence: «Ecco i principali articoli del regolamento di questa compa­gnia...» qui a été reproduit en FdB 1869 E4-5. Mais ce ne sont que les sept premiers points du texte édité en MB V, 759-760. Les articles 8-11 du texte édité ne figuraient pas sur l'autographe, quoi qu'en ait dit don Lemoyne en MB V, 759/19-20. - Don Bos­co a écrit quelques mots sur la compagnie du Saint Sacrement dans une note sur Bon­gioanni, Vita del giovanetto Savio Domenico..., chap. XVII, 5ème (1878) et 6ème (1880) éditions.

[123] Le règlement primitif de la compagnie de saint Joseph (en ACS 3233) a été reproduit en FdB 1869 B2-6. Noter qu'en MB VI, 194-197 on lit, non pas le règlement primitif de Giovanni Bonetti, mais ce qu'il était devenu vingt ans après et tel qu'on peut aussi le retrouver en FdB 1869.

[124] A la différence du Giuseppe Momo de 1856, le Momo de 1860 était dénommé Gabriele. Etait-ce le même personnage?

[125] G. Bosco à G.B. Notta, Turin, 15 mars 1856; Epistolario Motto I, p. 285.

[126] Calculs déjà utilisés de P. Stella, Don Bosco nella storia economica e sociale, p. 195.

[127] Schémas et explications de A. Giraudo et G. Biancardi, Qui è vissuto Don Bos­co Itinerari storico-geografici e spirituali, Leumann, Elle Di Ci, 1988, p. 218-220.

[128] Lettre perdue de don Bosco au ministre de l'Intérieur 8 janvier 1856, signa­lée dans Epistolario Motto I, p. 281. Sur les crédits versés, voir ACS 38, Turin Ora­toire. /464/

[129] G. Bosco à E. Rosaz, Turin, 26 mai 1856; Epistolario Motto I, p. 290.

[130] G. Bosco à S. Pesce, Turin, 15 juillet 1856; Epistolario Motto I, p. 293.

[131] Récit par Giovanni Bonetti de la construction et de l'accident du 22 août, dans la Storia dell'Oratorio di S. Francesco di Sales, deuxième partie, chap. IX, in Bollet­tino salesiano, mars 1883, p. 47. Ce récit a été reporté en MB V, 521-524.

[132] L'explication par la chute d'une poutre, ignorée de la Storia dell'Oratorio, n'apparaît pour nous que dans une note marginale manuscrite des Documenti V, 163. C'est de là qu'elle est entrée en MB V, 521/8-12. La croira qui voudra après avoir lu dans la Storia de Bonetti: «... Oramai il suo lavoro era compiuto, quando, non si sa il perché, la volta di quel piano si apre e cade sulla volta sottostante... »

[133] G. Bosco, circulaire, 1er  octobre 1856; Epistolario Motto I, p. 304.

[134] L'autorisation en AC S 38, Turin, Oratoire. Voir Epistolario Motto I, p. 302.

[135] Voir le schéma d'A. Giraudo et G. Biancardi, Qui è vissuto Don Bos­co..., p. 212.

[136] Cette localisation dans A. Giraudo et G. Biancardi, Qui è vissuto Don Bos­co..., p. 219.

[137] G. Bosco au président des Opere Pie S. Paolo, Turin, 15 octobre 1858; Epis­tolario Motto I, p. 363-364.

[138] Article «Il sacramento della cresima», Armonia, 1er juin 1856.

[139] «Notizie religiose», Armonia, 8 juin 1856.

[140] «Festa di S. Luigi all'Oratorio di S. Francesco di Sales», Armonia, 29 juin 1856.

[141] «Festa all'Oratorio di S. Francesco di Sales», Armonia, 4 février 1858.

[142] C'était apparemment un esclave racheté.


Chapitre XII.

Un historien populaire

La publication de la Storia d'Italia

En 1855 et 1856, don Bosco diffusa des publications religieuses d'une certaine importance. On découvre, dans les Letture cattoliche de 1855, une réduction de sa Storia sacra de 1847.[1] Au cours de l'année suivante, il lança un livre de dévotion pour adultes: «La Clef du Paradis dans la main du catholique qui pratique ses devoirs de bon chrétien», qui, avec successivement un «Condensé de ce qu'un chré­tien doit savoir, croire et pratiquer» (p. 5-29), des «Exercices particu­liers de piété chrétienne», allant des prières du matin à la neuvai­ne préparatoire à Noël (p 29-171), une note sur les «Fondements de la religion catholique» (p. '71-I80) et un petit choix de cantiques (p. 180-190), tenait, comme le Giovane provveduto des enfants, du catéchisme élémentaire et du manuel de prières et de chants d'église.[2]

Il se risquait aussi à publier une histoire profane, destinée, selon ses admirateurs, à prendre une place éminente dans ses écrits.[3] Le 7 septembre 1856, don Bosco expédiait au cardinal Antonelli deux petits in-octavo qu'il présentait ainsi:

«La bonté que vous avez montrée envers moi et les jeunes que la Divine Provi­dence m'a confiés me fait espérer que vous voudrez bien accueillir l'humble prière que voici. -J'ai compilé un cours d'Histoire d'Italie racontée à la jeu­nesse, et je me permets d'en offrir humblement un exemplaire à Votre Emi­nence en la priant de bien vouloir l'agréer en très faible signe de ma gratitude envers Elle. - En même temps j'oserais vous prier, si vous le jugez à propos, de transmettre à Sa Sainteté l'exemplaire ci-joint. - Telles sont les deux faveurs que j'espère obtenir de votre bienveillance notoire et si souvent véri­fiée... »[4]

L'«Histoire d'Italie racontée à la jeunesse de ses premiers habi­tants jusqu'à nos jours, pourvue d'une carte géographique», par le /466/ prêtre Giovanni Bosco,[5] bien que datée de 1855, ne sortit en effet des presses Paravia que vers la fin du mois d'août de l'année suivante. La narration s'arrêtait au 30 mars 1856![6] Et don Bosco s'empressa de soumettre deux exemplaires reliés de sa nouvelle oeuvre aux person­nages dont le jugement lui importait par-dessus tout. Cette histoire ne devait-elle pas démontrer que la religion catholique de l'Eglise de Rome avait, contrairement aux préjugés répandus à plaisir sur son obscurantisme et son mépris de la cause italienne, constitué la princi­pale ossature et fait l'honneur de la péninsule? Il la destinait aux esprits simples. Pour la composer, il avait voulu choisir dans une mer d'événements, d'anecdotes et de traits plus ou moins saillants, les élé­ments propres à enrichir la culture des jeunes lecteurs,[7] telle qu'il la comprenait. Comme dans sa Storia sacra et sa Storia ecclesiastica, la moisson était présentée en un langage presque familier, à l'aide d'un vocabulaire réduit, pour l'excellente raison que «les livres doivent être adaptés à l'intelligence de ceux à qui l'on parle, de même que les aliments doivent être accordés à la complexion de chaque individu. »[8] Peut-être pensait-il à saint Paul aux Corinthiens, quand il leur propo­sait du lait à boire, non pas une nourriture solide qu'ils n'auraient pas «supportée. »[9]

Ce gros ouvrage avait été certainement entrepris dès 1852, à la suite du Cattolico istruito alors apparemment terminé.[10] Don Cafasso avait, non pas, comme on dit souvent, décidé, mais encouragé don Bos­co à l'écrire de préférence à une méthode pour confesser la jeunesse, qui, elle, ne vit jamais le jour.[11] Le livre était resté sur le métier pen­dant quelque quatre années. En décembre 1855, quand l'impression chez Paravia avait déjà commencé - ce qui doit expliquer la date ins­crite sur la page de frontispice - don Bosco en était encore à espérer achever bientôt la rédaction des derniers cahiers du manuscrit «jusqu'à nos jours. »[12] Une cinquantaine de mois! Jamais don Bosco ne s'appe­santit aussi longtemps sur un ouvrage particulier.

Les matériaux de la Storia d'Italia

Notre saint ne s'était pourtant pas - avec raison - livré à de labo­rieuses enquêtes dans les bibliothèques publiques et, moins encore, dans les dépôts d'archives. Sa bibliographie était restreinte, plus mê­me que l'introduction du livre ne le laissait entendre. Il y cherchait à rassurer le lecteur sur la solidité de son édifice. Bien que m'adressant à la jeunesse, affirmait-il, «je puis cependant prévenir le lecteur que je /467/ n'ai pas écrit une phrase sans la confronter avec les auteurs les plus accrédités, contemporains si possible. Je n'ai pas non plus épargné ma peine à lire les écrivains modernes sur les affaires d'Italie, en emprun­tant à chacun ce qui m'a paru convenir à mon dessein.»[13]

Don Bosco distinguait à l'origine de son livre deux catégories de matériaux: les accreditati autori, si possible contemporains des événe­ments, par conséquent les mémorialistes, annalistes et analogues; et les moderni scrittori, c'est-à-dire les rédacteurs récents d'histoires d'Italie. A le lire, il avait confronté les éléments de son travail avec les premiers et emprunté à sa convenance dans les seconds la matière de ses récits. C'était, à condition de le bien entendre, exact.

Pour l'historien d'Italie d'alors, à la suite des anciens classiques Plutarque, Tite Live, César, Salluste, etc., les accreditati autori avaient été réunis au siècle précédent dans les Rerum italicarum scrip­tores du très illustre Lodovico Antonio Muratori (1672-1750). Cet immense recueil rassemblait des chroniques allant de 500 après Jésus Christ jusqu'à l'époque de la Renaissance. Y figuraient les chroni­queurs Jordanès, Procope, Paul Diacre; y étaient édités les Lois lom­bardes, les Capitulaires carolins, le Liber Pontificalis, les livres d'Agneau de Ravenne, la Vie de la comtesse Mathilde, les annales et chroniques des monastères de Farfa, de la Novalaise, du Mont­Cassin, de Subiaco, les premières histoires des Pouilles, de Calabre, de Sicile, ainsi que celles de Romuald de Salerne, Ugo Falcando, Saba Malaspina, Niccolò de Iamsilla, les précieuses chroniques des Suèves et les plus importantes chroniques régionales des treizième et quator­zième siècles, dont celles remarquables de Dino Compagni et des Vil­lani, avec un grand nombre d'autres récits qui constituent le nerf de l'historiographie italienne médiévale. Mais, même s'il ne les ignorait pas tout à fait, ces vénérables écrits convenaient infiniment trop peu au projet de don Bosco pour qu'il prît la peine de les consulter. L'une ou l'autre référence à un auteur ancien, tel Plutarque pour sa Vie de Numa, Tite Live ou Polybe, ne devrait pas trop nous abuser. Don Bosco comprenait-il lui-même, au chapitre sur «Odoacre, premier roi d'Italie», sa référence abrégée - certainement fort énigmatique aux jeunes lecteurs -: «Greg. M. Dial. 2 », qui, dans le vulgarisateur reco­pié, désignait la vie de saint Benoît par Grégoire le Grand? [14] Pour les éventuelles confrontations dont il se réclamait, il s'était fié à la dili­gence probable des scrittori d'histoire italienne qu'il déposait sur sa table de travail au fur et à mesure de sa compilation.

Il évitait, dans cette deuxième catégorie, de choisir les travaux /468/ savants proches de lui dans le temps, tels que les Rivoluzioni d'Italia de Carlo Denina,[15] la Storia d'Italia continuata da quella del Guicciar­dini de Carlo Botta, la Storia d'Italia de Cesare Balbo ou la Storia uni­versale de Cesare Cantù.[16] Il se rabattait sur des scrittori, dont les préoccupations plus ou moins pédagogiques correspondaient à son dessein. Car don Bosco, qui prétendait écrire pour les jeunes et donc être d'emblée compris par eux, se défiait des doctes esprits.

La science de trois d'entre eux était pourtant reconnue. Les Annali d'Italia de Muratori, vaste répertoire de notices depuis le début de l'ère chrétienne jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, décrivaient les événements presque année par année avec leurs causes et leurs effets dans un langage, dont la lecture n'était pas fastidieuse.[17] Il arriva à don Bosco d'y jeter un coup d'aeil. Ercole Ricotti (1816-1883), uni­versitaire consciencieux, avait pris en 1846, à l'université de Turin et sur la demande de Cesare Balbo, la chaire d'histoire militaire, qui deviendrait l'année suivante chaire d'histoire moderne. Des généra­tions d'étudiants l'écouteraient. Ricotti ne craignait pas les idées ori­ginales.[18] Or, ce professeur venait de publier une «Brève histoire de l'Europe, spécialement de l'Italie», en trois petits volumes, le premier sur le moyen-âge, le deuxième sur les temps modernes jusqu'en 1789 et le troisième sur le temps de la Révolution (1789-1815).[19] L'ouvrage avait et aura encore du succès.[20] Tout en le critiquant, surtout dans sa deuxième partie ,[21] don Bosco s'apprêtait à l'utiliser largement. On est aujourd'hui plutôt frappé par l'austérité de cet amas d'informa­tions. Ricotti partageait sa matière en livres rigoureusement distri­bués selon la chronologie: sept pour le moyen âge, trois pour les temps modernes et cinq pour la période révolutionnaire. Le tout avait le charme des aide-mémoire pour étudiants avant l'examen.[22] Ce défilé de squelettes, au reste très utile aux compilateurs, asphyxiait l'imagi­nation du lecteur ordinaire. On rapprochera de Ricotti un autre scrit­tore, son maître Cesare Balbo,[23] pour un condensé de sa grande his­toire,[24] dans lequel don Bosco puisera une ou deux fois.

Il gardait à portée de main deux dictionnaires en cours de publica­tion: pour l'histoire de l'Eglise, le Moroni;[25] pour celle des Etats sar­des, le Casalis.[26] Il y joignait peut-être un dictionnaire historique portatif d'un abbé Ladvocat (Bassano, 1773), que don Caviglia a cru reconnaître au moins une fois dans la trame de sa Storia d'Italia; et, plus certainement, le Dictionnaire de théologie de l'abbé Nicolas­ Sylvestre Bergier,[27] dont on découvre des traces au chapitre Galilée de cette Storia.

/469/

Bien que apparemment peu adaptés à ses fins, don Bosco logea dans sa documentation sur l'histoire ancienne de la péninsule le gros ouvrage de Giuseppe Micali sur «l'Italie avant la domination romai­ne», qui venait d'être réédité à Turin;[28] et, pour la période tout à fait récente, le récit engagé d'un Français: Histoire de la révolution de Rome, qui avait paru en 1851 à Paris pour l'original français et à Florence pour sa traduction italienne.[29] Cet ouvrage, dans lequel don Bos­co se disposait à puiser largement pour raconter les premières et difficiles années de Pie IX, sujet alors très délicat, émanait d'un Lyon­nais très fécond, très documenté, mais aussi d'esprit contre-révolu­tionnaire accusé et plus porté vers l'Autriche et le Piémont paterna­liste de Charles-Albert que vers les régimes démocratiques esquissés dans son pays en 1848.[30] Ce monsieur, dénommé Alphonse Balley­dier, plaçait au centre de son histoire de «la révolution de Rome», dont il abhorrait les instigateurs tout autant que les commissaires de la Convention qui avaient tyrannisé sa ville de Lyon en 1793, un pape Pie IX idéalisé, «il sommo Pio dalle mistiche chiavi» (le Pie souverain aux mystiques clefs), selon la formule du traducteur ita­lien.[31]

Autant que nous sachions, don Bosco avait déjà recouru ,[32] pour sa Storia ecclesiastica, à l'Histoire de l'Eglise de Bérault-Bercastel,[33] qu'il dit (dans ses Memorie dell'Oratorio) avoir lue dans l'adaptation et continuation du baron Henrion.[34] Il la reprit pour son Histoire d'Italie.

Dans sa quête de documents utilisables, ses préférences allaient aux écrits composés expressément pour la jeunesse. Le ministère de l'Instruction publique des Etats sardes avait adopté, pour l'enseigne­ment de l'histoire romaine en troisième année de grammaire, un Abrégé d'histoire romaine, dû à l'Anglais Oliver Goldsmith.[35] Ce n'était qu'un banal livre de classe. Don Bosco le destina à la période ancienne de son histoire d'Italie en la compagnie d'une composition de Leone Tettoni publiée chez Paravia en 1852,[36] ni plus ni moins agrèable que son confrère Goldsmith. Il ne s'attarda pas sur l'Histoire élémentaire d'Italie de Pietro Pelazza,[37] résumé desséché des Annali d'Italia de Muratori.

Pour s'adresser aux enfants, le volume de la série d'anonymes Marietti intitulé: «Histoire d'Italie de ses premiers habitants après le déluge jusqu'à nos jours»,[38] lui convenait mieux. Toutefois, le système d'exposition - très pédagogique - de ce livre situait en per­manence le jeune lecteur face à un magister sourcilleux.[39] Il chercha /470/ certainement ailleurs un modèle à imiter. Parmi les ouvrages rassem­blés sur l'histoire d'Italie, les seuls qui, finalement, l'aient satisfait, furent ceux de deux conteurs doués et capables de parler aux enfants. L'officier français Jules-Raymond Lamé-Fleury[40] avait, dans ses loi­sirs, composé un Cours complet d'histoire racontée aux enfants et aux petits-enfants en dix-huit petits volumes publiés entre 1829 et 1844.[41] Don Bosco disposa des titres de Lamé-Fleury sur l'histoire ancienne, l'histoire romaine, l'histoire du moyen-âge et l'histoire mo­derne.[42] Ces récits unis, imagés, concrets et cordiaux charmèrent certainement notre nouvel historien d'Italie. L'officier paternel qu'était Lamé-Fleury n'agitait pas des concepts et des théories. Peu soucieux de causes et d'effets, qui structuraient d'ordinaire les histoi­res très «événementielles» du temps, il montrait des hommes et des populations; il racontait leurs échecs, leurs réussites, leurs peines et leurs batailles à des enfants qu'il traitait, non en disciples, mais en «jeunes amis. »[43] Le Giannetto est aussi familier aux Italiens que Le Tour de la France par deux enfants l'est aux Français. Ces ouvrages modestes ont donné une culture élémentaire à l'une et l'autre nation à la fin du dix-neuvième siècle. Or, dans la dernière partie de ce Gian­netto, sous-titré Letture elementari per fanciulli (Lectures élémentaires pour enfants), Luigi Alessandro Parravicini (1799-1880) avait lui aussi raconté à sa manière l'histoire d'Italie .[44] Ses courts récits, d'une, deux ou trois pages, rarement plus, suivaient la chronologie. Ils allaient des «Aborigènes», Pélasges, Latins et Sabins antérieurs à Romulus jusqu'au congrès de Vienne, qui, en 1814-1815, avait voulu remettre de l'ordre en Europe après l'équipée napoléonienne. En vingt-sept journées, le dénommé Giannetto, adulte aisé installé dans sa campagne, racontait à de jeunes garçons désireux de s'instruire toute l'histoire de leur beau pays. Il exaltait les vertus et dénonçait les vices. Au reste, tout l'ouvrage affichait sans problèmes des intentions ouvertement moralisatrices . [45]

Le Lamé-Fleury et le Giannetto, avec leur langage adapté aux enfants, leur tonalité chaleureuse et leur moralisme déclaré séduisi­rent certainement don Bosco. Il avait voulu s'exprimer de la sorte dans son Giovane provveduto. Se mettre à la portée des petits sans ver­ser dans la niaiserie est un art difficile. Ces deux ouvrages, lus, relus et fréquemment recopiés par lui allaient conférer à sa Storia d'Italia des qualités qui manquaient encore à sa Storia sacra et à sa Storia ecclesias­tica, rédigées l'une et l'autre par questions et réponses à la manière des anonymes Marietti. Si la Storia d'Italia a été le capolavoro (chef d'oeu-/471/ vre) de don Bosco, comme don Caviglia l'a solennellement proclamé dès le titre de l'introduction de son édition critique,[46] Lamé-Fleury et Parravicini l'ont bien aidé à en venir à bout. Sous leur conduite, il a rédigé, non pas une histoire politique, mais une «histoire civile» de la péninsule italienne. A son humble niveau, il ferait prendre cons­cience aux lecteurs de la diversité et de la richesse de la culture, de l'économie et de la société italiennes.

La confection de l'ouvrage

Don Bosco divisa l'histoire de son pays en quatre parts: 1) «l'Italie païenne», des origines au début de l'ère chrétienne; 2) «l'Italie chré­tienne», du Christ à la fin de l'empire d'Occident; 3) «l'Italie au moyen-âge», de 476 à la découverte de l'Amérique; 4) «l'Italie mo­derne», de 1492 à 1856. Les titres des deux premières périodes mon­traient, quitte à forcer la note (car l'Italie fut loin d'être «chrétienne» entre le Christ et Constantin), la prédominance du fait religieux dans la pensée de l'auteur. Puis il inscrivit dans chacune des quatre pério­des une longue suite de titres concrets, qui seraient des thèmes de cha­pitres. C'était des faits majeurs, tels que «l'idolâtrie» dans l'Italie païenne, «l'ère des martyrs» dans l'Italie chrétienne, «les croisades» dans l'Italie médiévale, et «la bataille de Lépante» ou «la peste de Milan» dans l'Italie moderne; et des personnages: «Cincinna­tus l'agriculteur», «Archimède le mathématicien», «Vespasien», «Julien l'apostat», «Théodose le grand», «Grégoire VII», «Galileo Galilei et d'autres hommes illustres» des seizième et dix-septième siè­cles, «l'empereur Napoléon», «Antonio Canova»... Les enfants ne bâilleraient pas sur les considérations politiques de ce livre d'histoire.

Il entreprit la rédaction des chapitres à partir de sa documentation, en y puisant de préférence les traits colorés et édifiants. La critique historique était le dernier de ses soucis: don Bosco réputait authenti­ques tous les récits imprimés dans ses sources. Il y taillait des périco­pes qu'il ajustait de son mieux, après les avoir fréquemment recopiées telles quelles. Quand ces sources étaient diverses, le chapitre devenait une petite mosaïque. Tel fut le cas, par exemple, de celui sur «le pre­mier triumvirat » de la Rome antique, avec Pompée, César et Crassus, où il mélangea Goldsmith, Tettoni et Lamé-Fleury.[47]

Don Bosco composa ainsi les vingt-huit chapitres sur l'Italie païenne, à l'aide de Micali quelquefois, de Tettoni, Lamé-Fleury, Marietti et Goldsmith le plus souvent. Il raconta ce qu'il appelait /472/ «l'Italie chrétienne» (vingt-trois chapitres) d'après Marietti, Lamé­Fleury, Bérault-Bercastel et, en deux endroits, d'après le dictionnaire de Casalis.[48] Il se mit à puiser dans Ricotti quand il entreprit l'his­toire de l'Italie au moyen-âge (trente-huit chapitres). Les pages trop denses de l'universitaire turinois furent allégées par des emprunts au Giannetto, à Lamé-Fleury, plus rarement à Bérault-Bercastel, quel­quefois à Pelazza, et occasionnellement à Moroni (pour le portrait de Cimabué). Il ouvrit l'époque de l'Italie moderne (trente-huit chapi­tres) par trois chapitres sur Christophe Colomb: 1) la découverte du nouveau monde, 2) Colomb en Amérique, 3) autres voyages de Colomb en Amérique,[49] tous les trois recopiés à peu près textuelle­ment sur le Giannetto.[50] Dans la foulée, pour raconter les seizième et dix-septième siècles, il multiplia les emprunts à ce même Giannetto et à Lamé-Fleury.[51] Quand il arriva à la période 1700- 1815, don Bosco revint fréquemment à Ricotti et à Marietti. Mais, après la chute de Napoléon et en l'absence définitive de ses favoris Lamé-Fleury, Gian­netto, Ricotti et Bérault-Bercastel, qui n'avaient pas raconté les années 1815-1856, il lui fallut s'adresser à de nouveaux noms: un con­tinuateur des Annali d'Italia de Muratori et surtout le fervent contre­révolutionnaire Alphonse Balleydier, qui lui fournit la matière des chapitres importants sur «la première guerre d'indépendance» ita­lienne (chap. XXXI), l'assassinat du comte Rossi (chap. XXXII), la république romaine (chap. XXXIII), «Roma liberata» par les Fran­çais (chap. XXXIV), (titre plus ou moins insultant pour les révolu­tionnaires dans la mesure où il rappelait le «Gerusalemme liberata» par les croisés de la période médiévale),[52] et le «retour de Pie IX» dans sa ville (chap. XXXV). Enfin, il chercha dans la Civiltà cattolica et dans les colonnes de l'Armonia la substance de ses deux derniers chapitres sur «l'assassinat du duc de Parme» et la «guerre d'Orient» (ou guerre de Crimée). [53]

La Storia d'Italia de don Bosco fut ainsi, de bout en bout, une com­pilation adroite de livres mineurs. Les neuf dixièmes de la matière, plus encore peut-être, en provenaient. A la suite de Lamé-Fleury et du Giannetto, il racontait gentiment cette histoire aux enfants, ses «bons amis», ses «chers amis», ses «tendres amis». Quand Ricotti rebute, lui charme aujourd'hui encore. Don Bosco souriait à ses lecteurs.

L'idéologie de la Storia d'Italia

Nous n'épiloguerons pas ici sur la validité historique du résultat. Dans l'ensemble, Ricotti, guide honnête, ne pouvait anticiper sur les /473/ progrès de la connaissance de la Rome antique et de l'Italie au moyen­âge. Le «message» de don Bosco à travers l'histoire de son pays mérite plus d'attention. Car notre éducateur entendait faire de son livre une longue leçon de morale personnelle et sociale.

La Storia d'Italia inculquait au lecteur des idées morales et poli­tiques pour la plupart clairement formulées et une certaine concep­tion de l'histoire des hommes.[54] Don Bosco n'avait qu'à recopier Lamé-Fleury ou Parravicini pour transmettre des réflexions de sa­gesse populaire, telles que, en conclusion du portrait d'Archimède de Syracuse: «L'homme vertueux est estimé de tous, même de ses propres ennemis » ;[55] à la suite de l'histoire des «vêpres siciliennes »: «Souvenez-vous, mes garçons, qui fait le mal trouve le mal; au con­traire, les hommes de bien sont toujours respectés même parmi les plus grands désordres; car qui fait le bien trouve le bien»; [56] ou bien, à propos des Gracques, ces révolutionnaires de l'ancienne Rome: «Ainsi périrent les deux Gracques, qui eussent été aimés comme de bons et honnêtes jeunes gens, s'ils n'avaient pas voulu conquérir par la force et la violence ce à quoi un bon citoyen ne doit pas préten­dre.»[57] Il y joignait parfois - moins souvent qu'on le croirait - ses propres réflexions. La condamnation du suicide par l'anonyme Marietti ne lui suffisait pas. Il continua: «Et puis la religion chré­tienne voit un grand héros dans celui qui sait dominer le fardeau de ses malheurs. »[58] Don Bosco n'avait pas à se forcer pour magnifier la vertu.

A la suite de Bérault-Bercastel, de Lamé-Fleury et de Parravicini, il montrait dans le progrès des peuples, le rôle des magistrats, des chefs, des artistes et surtout des saints, tous personnages auxquels il consa­crait des chapitres entiers. Les théories n'embarrassaient pas son regard sur l'humanité. Il expliquait les décadences, aussi bien celle de l'empire romain que celle des temps barbares, par des raisons éthi­ques: l'orgueil, l'envie, l'égoïsme, l'infidélité aux traités, les trahisons ou les sacrilèges. A qui réclame les «invariants» favoris de don Bosco, historien de la société, il faut répondre: la vertu et le vice, son envers. Les détenteurs du pouvoir doivent «tout diriger avec droiture et jus­tice, et non seulement accumuler des richesses.»[59] L'orgueil fait le malheur des gens. «Marius reçut des Romains les plus grands hon­neurs; il fut considéré comme le fondateur de Rome et le sauveur de l'Italie. Bienheureux eût-il été s'il s'était montré dans la paix tel qu'il avait été dans la guerre; mais il se laissa emporter par l'orgueil, et /474/ l'orgueil est la ruine des hommes. »[60] Aux Francs, à Attila ou à Napo­léon 1er  don Bosco reprochait, non pas leurs erreurs, mais leur orgueil et leur cruauté, vices au reste rapidement punis par le Ciel. Malgré son estime envers Napoléon, le plus grand homme de l'histoire de l'Europe semble avoir été pour lui, Charlemagne, cet empereur «digne de faire changer la face de la terre », « admirable en tout », « sim­ple dans ses moeurs», «sobre», «infatigable», «intrépide» et d'une piété tout à fait rare chez un soldat, qui redonna vie aux «arts, aux sciences, à la civilisation et (soulignons-le) à la vertu. »[61] Parmi les papes, Grégoire VII, le pontife intrépide, avait ses faveurs:

«Nous Italiens devons avoir ce souverain pontife en grande admiration, soit parce que, d'une certaine manière, il a rendu l'Italie indépendante des étran­gers, soit parce que, depuis lors, les empereurs et les rois n'ont plus eu aucune influence sur l'élection des pontifes romains; nous pouvons même dire que l'influence étrangère cessa complètement sur les Italiens après Grégoire VII et qu'une digue fut élevée contre les invasions des barbares. »[62]

Affirmation très hasardée du reste!

La prière qui sollicite la bienveillance divine et la vertu qui répond à ses voeux étaient, pour don Bosco, des moteurs de l'histoire humaine. Sans que le monde s'en doute, la Providence le mène, le récompense et, au besoin, le punit. «La Providence qui destinait Rome à dominer toute l'Italie, disposa qu'au pacifique Numa succé­dassent deux rois courageux et guerriers. »[63] Le transfert à Byzance de la capitale de l'empire romain au temps de Constantin, «cose che pareano avvenire a caso» (apparemment l'effet du hasard), était au vrai «l'adempimento dei divini voleri» (l'accomplissement des divins vouloirs), qui permettraient aux papes de Rome d'être maîtres chez eux.[64] Charlemagne «fut suscité par la Providence pour rétablir l'ordre» en Occident.[65] Le bonheur, seule véritable réussite histori­que, n'existe que dans la vertu, celle que la Providence attend de sa créature: «L'homme peut se dire heureux seulement quand il pratique la vertu. »[66] Don Bosco, on le sait, partageait les idées professées par le baron de Nilinse.[67] Pour l'un comme pour l'autre, le jugement pro­videntiel se manifestait dans les catastrophes, qu'il s'agisse d'indivi­dus ou de peuples entiers.[68] «Si Savonarole avait été soumis à ses supérieurs, les malheurs - qui venaient d'être décrits - ne lui seraient pas survenus. »[69] Au jugement de don Bosco, Savonarole avait eu le tort de s'opposer au souverain pontife, représentant de /475/ Dieu sur terre. En conclusion du drame affreux de «la tour de la faim», notre historien épiloguait:

«Les faits que je vous ai exposés, mes garçons, doivent nous faire profondé­ment réfléchir sur cette grande Providence qui veille sur le destin et sur les actions des hommes (...) Le comte Hugolin fut cruel envers sa patrie; il avait fait périr en prison un grand nombre de ses concitoyens; et, avant de mourir, il dut lui-même éprouver toutes les horreurs d'une faim dévorante. Comme les jugements de Dieu sont terribles! »[70]

Rosmond, qui avait commandité l'assassinat du roi des Lombards Alboin, «fut terriblement puni par le Ciel».[71] A l'inverse, au moins quand don Bosco rédigeait son livre, l'empereur d'Autriche François­ Joseph, auteur d'un concordat avec le Saint-Siège, «fut béni du ciel»; et l'empereur des Français Napoléon III, qui protégeait la religion, «faisait grand bien à sa nation et lui promettait de nouvelles gloires et de nouvelles splendeurs».[72] La théorie de l'histoire de notre don Bos­co était providentialiste. S'il en eut connaissance, il adhérait à l'expli­cation de Bossuet dans son Discours sur l'histoire universelle.

Selon la conclusion générale de l'ouvrage, l'histoire témoignait qu'«en tout temps la vertu a été aimée et que ceux qui l'ont pratiquée ont toujours été vénérés; tandis qu'au contraire le vice fut toujours blâmé et les vicieux méprisés»;[73] que la religion «fut réputée en tout temps être le soutien de la société humaine et des familles»; et que, là «où il n'y a pas de religion, il n'y a qu'immoralité et désordre».[74] Bafouer la religion est donc un crime majeur, que Dieu punit à propor­tion. La communion sacrilège du roi excommunié Lothaire et de ses courtisans, reçue de la main du pape, fut bientôt suivie du châtiment le plus terrible des coupables.[75]

Incidemment et quelquefois par ricochet, don Bosco s'exprimait sur la vie politique de son temps. Il lui arriva de se dire contraire au gouvernement démocratique: «En ce temps-là, mes amis, Venise était devenue la république la plus fameuse de l'Italie, parce qu'elle avait toujours été gouvernée par les meilleurs et n'était jamais tombée entre les mains du peuple, comme il arriva aux républiques de Florence et de Gênes»;[76] de soutenir la monarchie héréditaire: «Cette succession fut appelée légitime: apprenez à la respecter»;[77] ou de critiquer vio­lemment la franc-maçonnerie, association secrète type, qui, assurait­il, visait à détruire la société et à anéantir le Saint-Siège avec tous les autres trônes. [78]

Aux leçons morales généreusement distribuées dans ses chapitres, /476/ don Bosco ajoutait donc parfois des leçons politiques. Elles le pla­çaient dans un camp conservateur et plus ou moins absolutiste. Sa Sto­ria d'Italia témoignait qu'il n'avait pas renoncé à l'esprit de la Restau­ration. Il continuait de pencher, non seulement pour la souveraineté de Pie IX dans les Etats pontificaux, mais pour le Piémont de Charles­ Albert et l'Autriche de François-Joseph. On le lui reprochera.

La mort de Margherita Bosco (25 novembre 1856)

Au début de septembre 1856, don Bosco fit expédier au pape et au cardinal Antonelli les premiers exemplaires de sa Storia d'Italia dans le fracas des marteaux et le grincement des truelles. Deux mois après, la transformation des locaux de l'Oratoire était accomplie.[79] Pour chas­ser l'humidité des dortoirs, don Bosco y fit installer, nous dit-on, «de grands braisiers, entretenus nuit et jour pour sécher les murs, afin qu'on y puisse dormir sans danger pour sa santé». Quelque cent cin­quante jeunes logeaient désormais dans la maison de l'Oratoire.

Mais ce mois de novembre fut funeste à don Bosco. Le 5, le prêtre Francesco Rossi, qui assumait la charge de l'oratoire San Luigi, mou­rait: il n'avait que vingt-huit ans.[80] Et, le 25, don Bosco perdait sa mère.

Margherita Bosco, qui avait son petit appartement au Valdocco, vivait retirée depuis l'arrivée en 1854 du préfet Alasonatti. Jusque-là, quand son ministère avait appelé don Bosco hors de chez lui, et c'était très fréquent, il lui avait confié la maison. Le biographe de Margherita nous explique qu'alors «elle dénouait toutes les difficultés, prévenait tous les inconvénients, remédiait à tous les désordres. Rien, jamais, ne l'embarrassait. Elle recevait les visites, à l'occasion traitait avec les autorités quel que soit leur rang, réglait les affaires, achetait, vendait. Pour elle, tout était simple et facile; rien ne la troublait; elle voyait tout, veillait sur tout. »[81] A travers les phrases exaltées d'un hagiogra­phe régulièrement absolu quand il s'agissait de ses héros, nous devi­nons que, dans la grande cure du Valdocco des premières années cin­quante, don Bosco abandonna longtemps à sa mère le gouvernement temporel, qu'il confiera ensuite au préfet. Quand celui-ci parut, elle s'effaça dans sa lingerie.

Margherita avait soixante-huit ans. Se sentait-elle vieillir en cet automne 1856? Comme il advint à l'un et l'autre de ses fils, ses voies respiratoires lui créaient des soucis. Peu après la rentrée des classes, la maison apprit que la mère de don Bosco était gravement malade; les /477/ plus informés surent qu'une «violente pneumonie» s'était déclarée. Margherita était aimée. Sa bonté, ses attentions et sa sollicitude per­manente faisaient un peu oublier aux garçons l'absence ou la dispari­tion de leurs propres mères. On quêtait donc à chaque instant de ses nouvelles, soit dans sa chambre, soit, après les prières du soir, des lèvres de don Bosco et de don Alasonatti. Les enfants espéraient, par leurs prières, obtenir le miracle qui la leur conserverait. L'arrivée de son confesseur, don Giovanni Borel, puis l'administration des der­niers sacrements à la malade les désolèrent. Giuseppe Bosco, frère de don Bosco, était venu à son chevet depuis Castelnuovo; Marianna Occhiena, soeur de Margherita, et Giovanna Maria Rua, mère du clerc Michele Rua, la soignaient. Finalement, le 25 novembre à trois heures du matin, Margherita expira. Ses deux fils se regardèrent sans proférer une parole et, nous dit-on, «éclatèrent l'un et l'autre en sanglots».[82] Au petit jour, don Bosco courut célébrer une messe pour sa chère défunte dans la chapelle souterraine du sanctuaire de la Consolata. La prière à Marie que Bonetti lui a attribuée en la circonstance fut, pour le moins, vraisemblable: «O très miséricordieuse Vierge, moi et mes enfants nous sommes aujourd'hui sans mère ici-bas; oh! soyez vous­même désormais ma Mère et leur Mère! » N'avait-il pas perdu, avec sa propre mère, celle qui depuis dix ans était devenue la mère de ses enfants? Et la fonction maternelle de Marie ne lui était-elle pas fami­lière?

La cérémonie des funérailles, modeste, mais très cordiale, fut ouverte par une messe solennelle, à laquelle beaucoup de garçons, nous assure-t-on, tinrent à communier. En ces temps rigoureux, le geste était infiniment moins banal qu'un siècle et demi plus tard, quand les prêtres n'évoquaient plus la possibilité de communions «sacrilèges». Puis, selon la coutume, le cercueil fut porté au cimetière en cortège par les jeunes de l'Oratoire. La musique de la maison alternait ses airs funè­bres avec les versets chantés du Miserere. Margherita Gastaldi, mère du père Lorenzo Gastaldi, assura qu'elle n'avait jamais assisté à des funé­railles aussi émouvantes.

Ce que Margherita Bosco avait donné à son fils sera toujours diffi­cile à évaluer. Quand il avait eu vingt mois, à la suite de la mort brutale de son mari, elle avait commencé d'assumer toute la fonction paren­tale. Et jamais elle n'avait fléchi. C'était, pour don Bosco, le type de la femme forte, incapable de minauder, de faiblir ou de gémir vrai­ment. Leurs relations affectueuses elles-mêmes avaient toujours été réservées, comme c'était souvent autrefois le cas dans les campagnes /478/ entre mères et fils. Il l'appelait, non pas: Maman, comme les citadins ou les aristocrates, mais: Mère (en piémontais: Mare); et il la vou­voyait, tandis qu'elle-même le tutoyait.[83] Elle avait veillé avec tact sur son adolescence. On ne se trompe pas à faire de Gioanni son pré­féré. Sa décision de 1830 de partager l'héritage familial lui avait per­mis d'entamer des études en vue du sacerdoce. Et elle lui avait consa­cré ses dernières années. Les enfants de don Bosco et toute l'immense famille qui, avec le temps, se presserait autour de lui ont ainsi hérité avec Margherita d'un «modèle de mère.»[84]

A l'origine des Vite dei Papi

Nous sommes au temps des grandes initiatives de don Bosco. En janvier 1857, il lança le premier fascicule d'une entreprise qui aurait dû être de très longue haleine. La «Vie de saint Pierre prince des apô­tres, premier Pape après jésus Christ »[85] ouvrait la publication par ses soins d'une série de Vite dei Papi (Vies des Papes), qui, de saint Pierre, aurait dû se poursuivre, d'un pape à l'autre, jusqu'à l'époque con­temporaine.[86] Elle répondait à des préoccupations apologétiques de don Bosco. Depuis 1849, l'aversion des esprits avancés à l'égard de Pie IX, loin de s'atténuer, augmentait encore. Don Bosco voulait, par l'histoire de la papauté et de ses bienfaits, vaincre la haine dont elle était l'objet.

«A plusieurs reprises, écrivait-il dans sa préface de la Vie de saint Pierre, j'ai médité sur la manière de calmer la haine et l'aversion que certains manifes­tent en ces malheureux temps contre les papes et leur autorité. Un moyen très efficace m'a semblé être la connaissance des faits qui concernent la vie de ces pasteurs suprêmes qui ont été établis pour être les vicaires de jésus Christ sur la terre et pour guider nos âmes sur le chemin du ciel. -Je pense, me disais-je, que l'homme doué de raison n'est pas méchant au point de s'opposer à ceux qui ont fait aux peuples tant de bien spirituel et temporel, qui ont mené une vie sainte et très laborieuse et qui, pour promouvoir la gloire de Dieu et le bien de leur prochain, ont défendu au prix de leur sang la religion et leur au­torité.»[87]

Pour montrer à la tête de l'Eglise des différents âges des chefs à admirer et à vénérer, don Bosco entamait une oeuvre nécessairement hagiographique, dont il ne mesurait probablement pas les difficultés.

Il commençait par l'Eglise ancienne. Depuis une quinzaine de mois, il avait essayé ses forces et esquissé une méthode, mot d'ailleurs /479/ bien grave dans son cas. Martin de Tours et le jeune martyr Pancrace avaient eu droit, l'un en octobre 1855, 1'autre en mai 1856, à une bro­chure d'une centaine de pages composée par lui-même pour les Letture cattoliche. [88] Don Bosco avait chaque fois pris soin d'énumérer en pré­face ce qu'il disait être ses sources. Pour saint Martin, c'était des «auteurs contemporains» de l'évêque, tels que Sulpice Sévère, Gré­goire évêque de Tours, Grégoire le Grand, «et beaucoup d'autres. »[89] Pour raconter Pancrace, entreprise dont il soupçonnait les difficultés particulières, il avait recouru aux «légendaires les plus accrédités», à Surius, à la notice du «12 mai» (jour de la fête liturgique de Pancrace) des Acta sanctorum des bollandistes, aux Mémoires pour servir à l'his­toire ecclésiastique de Lenain de Tillemont et à l'ouvrage d'un père Giovenale, augustin déchaux: Delle maraviglie di S. Pancrazio (Des merveilles de S. Pancrace), 1655. Il affirmait avoir puisé des informa­tions complémentaires dans les homélies de saint Grégoire le Grand, dans le De gloria martyrum de Grégoire de Tours et dans quelques «manuscrits authentiques dont on conserve la copie originale». Ces écrivains avaient, selon lui, tiré d'«antiques manuscrits» ce qu'il y a de plus certain sur la vie, le martyre et le culte de saint Pancrace. Lui­même y avait puisé la matière de son livre, quite à «traduire» ou à «populariser» des «concepts trop élevés pour qui n'a pas suivi un cours régulier d'études. »[90]

De la sorte, don Bosco expliquait ses procédés à qui connaissait son langage. Directement ou, beaucoup plus sûrement, indirectement, il recourait pour ses oeuvres d'hagiographie, aux récits anciens, tels que Sulpice Sévère, Grégoire de Tours et les narrateurs enregistrés par L. Surius et les bollandistes. A leur origine, il supposait d'«antiques manuscrits», dont l'âge garantissait la véracité. Il prolongeait ces récits par des éléments liés au culte des saints: homélies, miracles autour de leurs reliques ou de leurs sanctuaires. Il les acceptait tous tels quels, quitte à renoncer à répéter «plusieurs détails qui ne pour­raient résister à une critique rationnelle ou pourraient être tournés en dérision par des gens indiscrets.»[91] Ces omissions ne l'empêchaient pas d'ajouter foi aux «détails» en question... Il se contentait de «populariser» la forme des récits.

Don Bosco ne critiquait donc pas ses sources. Malheureusement sa confiance présentait ici de graves inconvénients, qu'il nous suffit de rappeler. L'hagiographe du premier millénaire s'était inspiré des idées courantes sur l'histoire autrefois. La beauté de la forme le préoccupait plus que l'exactitude du fond. Son zèle faisait qu'il n'écrivait pas seu-/480/ lement pour intéresser, mais avant tout pour édifier. Son œuvre tenait à la fois de la biographie, du panégyrique et de la leçon de morale.[92]  Pire, le moyen âge avait engrangé de siècle en siècle une quantité de «passions de martyrs» aux genres littéraires très variés. Les passions plus ou moins historiques, parfois d'excellente qualité, voisinaient avec des panégyriques, des épopées, des chansons de geste, des idylles, des romans...[93] Les bollandistes bruxellois des Acta sanctorum ont reproduit ces textes, quitte à les juger; ils ne les ont pas corrigés.

Par chance pour don Bosco, Sulpice Sévère lui avait fourni - di­rectement ou pas - une Vita Martini, oeuvre littéraire stylisée certes, mais d'intérêt historique véritable.[94] En effet, «la valeur historique de la Vita Martini est beaucoup plus considérable que l'offensive hypercritique - du début du vingtième siècle - n'eût invité à le croire. »[95] L'évaluation de cette historicité, variable selon les parties de la Vita, est, il est vrai, délicate. Il faudrait «se défier fortement du récit que Sulpice fait dans la première partie de la Vita, consacrée à la carrière militaire de Martin... »[96]

Mais la passion de Pancrace, source principale de la deuxième bio­graphie de don Bosco, était de tout autre genre. Son édition dans les Acta sanctorum, le i z mai (t. III, p. 21), où il affirmait l'avoir lue cons­ciencieusement, garantissait à don Bosco sa solidité. Mais cet opti­misme n'était pas le fait d'un auteur qu'il disait avoir aussi consulté. Lenain de Tillemont n'avait pas trouvé ces actes «originaux»; il les avait estimés «même embarassez de plusieurs difficultés », qui étaient principalement d'ordre chronologique.[97] En effet, cette passion truf­fée d'anachronismes est un document tardif (VIe ou VIIe siècle) rédigé, estime-t-on, pour les besoins d'une basilique cémétériale de Rome. Jeune Phrygien devenu tôt orphelin et envoyé à Rome par son oncle, Pancrace y aurait été converti par le pape Corneille (donc en­tre 251 et 253). Arrêté à la suite de l'édit de Dioclétien (c'est-à-dire en 303), il aurait été, malgré son jeune âge (moins de quinze ans), déca­pité sur la via Aurelia. Le rapprochement des dates avertit des invrai­semblances du récit. L'examen du texte montre aussi que son rédac­teur a recopié par endroits la passion de sainte Cécile et celle de sainte Afra. En somme, dans toute cette histoire, seul le culte de Pancrace, confirmé par Grégoire le Grand, Grégoire de Tours et des Itineraria médiévaux, était bien établi.[98]

Don Bosco n'avait cure de ces mises en garde, auxquelles du reste son temps croyait bon de faire la sourde oreille. Il ne connaissait que /481/ les arguments d'autorité, soit de l'ancienneté, soit de la sainteté, soit encore de la prééminence hiérarchique.[99] Il annonçait au dévot abonné des Letture cattoliche: «O lecteur, tu trouveras ici un enfant qui, conduit de façon merveilleuse à la foi du Christ, scella de son pro­pre sang à un âge bien tendre la foi qu'il avait depuis peu embras­sée. »[100] Et il racontait la vie de Pancrace à la manière de l'hagio­graphe du haut moyenâge, telle que les bollandistes la lui avaient transmise.

Les premières Vite dei Papi (1857-1858)

Don Bosco entama donc la série de ses Vite dei Papi dans des condi­tions intellectuelles douteuses. La Vie de saint Pierre en souffrit, peut-on penser, moins que d'autres, dans la mesure où elle dépendait du Nouveau Testament. Mais elle souffrit. Notre hagiographe lisait l'histoire du premier pape dans deux ouvrages, qu'il nous a signalés: la «Vie de saint Pierre» en trois volumes de Luigi Cuccagni et «Saint Pierre chef de l'Eglise» d'Antonio Cesari.[101] Sur leurs traces, non seulement il prit à la lettre, comme il était alors de règle, toutes les phrases des Evangiles et des Actes des Apôtres, mais il accorda une égale créance aux Actes (apocryphes) de Pierre et à la passion légen­daire de Processus et Martinien, qui leur tenaient compagnie dans ses auteurs. De ce fait et à partir de sa deuxième catégorie de documents, il consacra un chapitre (XXVI) au vol, à la chute et à la mort désespé­rée de Simon le magicien; un autre (XXVII) à la fuite de saint Pierre hors de Rome et à l'apparition de Jésus sur sa route: Domine, quo vadis?; et un troisième (XXVIII) à l'emprisonnement de Pierre, à la conversion par ses soins de Processus et de Martinien, puis à son martyre. On lui fera bientôt grief d'avoir introduit ces historiettes dans sa biographie. Les leçons qui émaillaient le récit infusaient heu­reusement quelque valeur spirituelle à son petit livre. Dans l'épisode de Pierre marchant sur les eaux, «les saints Pères, écrivait-il, voient les périls que traverse parfois le chef de l'Eglise, et le secours rapide que lui apporte jésus Christ son chef invisible; il permet bien les per­sécutions, mais la victoire reste toujours à l'Eglise. »[102] Don Bosco cultivait l'espérance. Il ramenait aussi volontiers le chrétien à la loi évangélique du discours sur la montagne. A propos de l'exclamation de Pierre: «Seigneur, à qui irions-nous? Vous avez les paroles de la vie éternelle», il notait, aidé par Cyrille d'Alexandrie dans son Commen­taire sur S. Jean: «Quelle différence entre la réponse de notre apôtre et /482/ les critiques de certains chrétiens, qui trouvent dure et sévère la sainte loi de l'Evangile pour la seule raison qu'elle ne convient pas à leurs passions!»[103]

Après la vie de saint Pierre, à un rythme rapide en 1857, beaucoup plus réduit en 1858, don Bosco poursuivit la série de ses publications de Vite dei Papi. En avril 1857, à Pierre il ne put s'empêcher d'associer Paul, expressément introduit dans la collection.[104] Puis vinrent, en juin 1857, la «Vie des Souverains Pontifes S. Lin, S. Clet et S. Clé­ment»...;[105] en août, la «Vie des Souverains Pontifes S. Anaclet, S. Evariste et S. Alexandre 1»;[106] en septembre, la «Vie des Souve­rains Pontifes S. Sixte, S. Télesphore, S. Hygin, S. Pie I, avec un appendice sur S. Justin, apologiste de la religion et martyr. »[107] Après un répit de six mois, les abonnés reçurent, en mars 1858, la «Vie des Souverains Pontifes S. Anicet, S. Soter, S. Eleuthère, S. Victor et S. Zéphirin»;[108] et, au bout de huit autres mois, en novembre 1858, la «Vie du Souverain Pontife S. Calliste I».[109] Avec ce pape, mort en 226, don Bosco franchissait déjà le premier quart du troisième siè­cle. L'affaire pouvait lui sembler en bonne voie, bien que les délais entre les derniers fascicules aient été signes d'un certain essouffle­ment de sa collection.

La liste des titres nous apprend que don Bosco ne se résolvait pas à confondre Clet et Anaclet dans le même personnage, comme le vou­laient, avec raison, semble-t-il, les historiens avertis.[110] Le calendrier liturgique romain n'avait-il pas un office pour Clet et un autre pour Anaclet? En 1863, dans une lettre à l'éditeur italien de l'Histoire populaire des papes de Joseph Chantrel, il s'élèvera contre cet au­teur, qui avait opté pour la fusion.[111] Et puis, ces titres nous abusent. Don Bosco ne racontait pas les Vies des différents papes: il ne fut pas, il s'en faut de beaucoup, un Plutarque catholique. Ses sources, même romancées, ne lui apprenaient pas grand chose sur la majorité des papes des premiers siècles. Passé saint Pierre, son dessein de raconter les seuls souverains pontifes perdit de sa netteté. Sous prétexte de Vite dei Papi, il se mit à tracer, non pas une suite de biographies, mais, pontificats par pontificats choisis comme cadres chronologiques, une petite histoire de l'Eglise, de ses héros, les saints, surtout martyrs, de son droit et de sa liturgie. Au reste, il s'affranchissait fréquemment desdits cadres pour livrer au lecteur des détails jugés dignes de son intérêt. La surface couverte par les «vies » mêmes des papes se réduisit aussitôt. L'analyse des vingt-trois chapitres du fascicule sur les papes Lin, Clet et Clément suffit à en témoigner. Le premier portait sur  /483/ «l'Eglise et ses diverses dénominations», le deuxième sur les titres variés du pontife romain, le troisième sur le conclave et l'élection du pape (dans le droit du dix-neuvième siècle!), le quatrième sur les mem­bres de la hiérarchie ecclésiastique (au dix-neuvième siècle, bien entendu): cardinaux, patriarches, primats, archevêques et évêques. Saint Lin ne se montrait qu'au cinquième chapitre. Au sixième, ce «disciple du Seigneur» se rendait à Besançon, dont il était le premier évêque. Il y baptisait le tribun Onosius et gagnait au Christ «un grand nombre de fidèles ».[112] Le huitième chapitre exposait l'hérésie de Ménandre et de Cérinthe. Au neuvième, on retrouvait saint Lin, qui mourait martyr. Le dixième chapitre était consacré à la ruine de Jéru­salem et à la dispersion des juifs; et le onzième à l'apostolat et à la mort des apôtres Thomas et Barthélemy. «Saint Clet, troisième pape» avait droit au chapitre XII. En principe, car, en fait, ce chapitre trai­tait aussi des «presbytres», des «sacerdotes» et des formules chrétien­nes de salutation. Au treizième chapitre, qui s'achevait par le martyre de ce pape, on dissertait sur les «stations » liturgiques. Le quatorzième entier racontait le martyre - non pas la mort - de Jean l'évangéliste. A propos du pontificat de Clément, qui commençait au chapitre XV, don Bosco s'étendait sur les sept notaires romains, les vêtements sacerdotaux, le canon de la messe et la bénédiction des fruits de la terre. Le chapitre XVII avait pour objet unique le martyre des saints Marc, Achille et Domitille. Enfin, les cinq derniers chapitres du livret (XIX, XX, XXI, XXII et XXIII), oubliant définitivement les papes romains, narraient l'histoire des apôtres Mathias, Matthieu, Phi­lippe, Simon et Jude, André, et celle de la fin de Jean l'évangéliste. En somme, ces Vies des papes constituaient une histoire un peu fantai­siste de l'Eglise catholique.

Don Bosco faisait des exceptions. On a vu que saint Justin «apolo­giste de la religion et martyr» eut droit à un «appendice». Et il avait trop à dire sur Polycarpe de Smyrne et son disciple Irénée de Lyon. Leurs vies particulières, extraites des pontificats du deuxième siècle, parurent en décembre 1857 dans un fascicule hors la série des Vite dei Papi.[113] L'examen du texte de ces petits livres nous apprend aussi que don Bosco ne manquait pas les occasions d'escarmouches plus ou moins voilées contre les protestants sur «le sacrement de la confes­sion», la primauté de Pierre, la tradition apostolique, l'excommunica­tion, l'intolérance catholique ou le culte des reliques,[114]... Le polé­miste veillait. L'histoire de don Bosco était une histoire apologétique de l'Eglise catholique. /484/

De Pierre à Calliste, la méthode de composition ne variait pas. Don Bosco puisait ses informations générales dans quelque diction­naire, la Prompta bibliotheca de Lucius Ferraris, semble-t-il, et glanait ses anecdotes dans des recueils encore imparfaitement définis.[115] Ne nous laissons pas impressionner par ses doctes références. Sans parler de celles, toujours elliptiques, aux pères de l'Eglise, on ne peut dire, comme il a été prétendu, que, pour composer son fascicule sur les papes Lin, Clet et Clément, il ait exploité: Croiset, «Sausoio», «Chi­fezio», Sandini, Bernini, Sismondi, Artaud (de Montor), Melchiorre Cesarotti, Tertullien (à trarers les bollandistes), Tillemont, Surius, «Ruynart», etc., sous prétexte que les noms de ces auteurs ont figu­ré quelque part dans le livret.[116] La Storia d'Italia nous a appris que don Bosco recopiait ces sortes d'informations dans des titres géné­raux qui lui étaient beaucoup plus accessibles. Et il ne les vérifiait pas, comme en témoignent certaines références d'orthographe très problé­matique.[117]

Sans véritable discernement, il résumait pour le public catholique piémontais d'alors ce que des vulgarisateurs bien pensants de la période tridentine avaient cru pouvoir écrire sur l'Eglise ancienne. Il privilégiait les traits piquants: faits merveilleux, mésaventures d'héré­tiques, martyres de saints, morts tragiques de persécuteurs, et saupou­drait le tout de considérations morales. II ne manquait pas d'exhorter le lecteur à redouter les châtiments divins. Si, dans sa miséricorde infinie, le Seigneur les retarde, ils tombent toujours sur les malfai­teurs. Le dernier chapitre du fascicule sur les papes Anaclet, Evariste et Alexandre était tout entier, à la suite de la mort du «comte Auré­lien », «si cruel envers Alexandre et d'autres chrétiens», «une réflexion importante» (titre du chapitre), exemples à l'appui, sur le thème: «Comment le mépris des choses saintes et des ministres sacrés est d'ordinaire puni par Dieu par des peines temporelles y compris dans la vie présente.»[118] Le chapitre s'achevait par un sermon en bonne forme, qui constituait la conclusion du petit livre: «Lecteur chrétien, prenons bien garde que de semblables châtiments et de semblables menaces ne nous concernent pas nous-mêmes. Aimons notre sainte religion, respectons ses ministres, pratiquons et vénérons ce que la sainte Eglise, notre mère, nous recommande... » Etc. [119]

Les créateurs des Letture cattoliche destinaient de préférence ces brochures à une population inculte d'ouvriers et de paysans. Les Vite dei papi lui convenaient-elles? Les histoires merveilleuses lui plai­saient assurément. Quel que soit leur âge, les imaginations enfantines /485/ en raffolent. Les descriptions des exploits des martyrs sont d'autres «chansons de gestes». Et les informations sur les rites et l'organisa­tion de l'Eglise devaient paraître utiles à ces bonnes gens, tout comme celles de leurs almanachs sur les mesures et le cours des monnaies. Quant aux exhortations, elles ressemblaient fort à celles de leurs curés. Les Vies des papes des siècles lointains ne les dépaysaient donc pas. Mais les contemporains de don Bosco ne les ont pas beaucoup recherchées. Les Vies de saint Pierre et de saint Paul mises à part et à la différence des manuels de piété, de la Storia ecclesiastica, de la Storia d'Italia et des biographies d'enfants, les Vite dei papi ne furent pas réé­ditées de son vivant. La contribution de don Bosco par l'histoire des papes d'autrefois à une authentique culture populaire ne fut pas de grande qualité. Il affermit probablement un certain nombre de catho­liques dans leur dévotion au pape de Rome, mise à mal dans le pays par la tournure que prenait le Risorgimento. L'histoire des papes de don Bosco ne fut qu'une pièce - bien humble, il est vrai - dans le mouvement dit ultramontain par les Français, qui saisit la catholicité au milieu du dix-neuvième siècle. A la différence de la Storia d'Italia, qui, grâce à ses sources et modèles, était meilleure, elle ne servait pas la connaissance de l'Eglise ancienne beaucoup mieux que les Reali di Francia celle du moyen âge occidental.


Notes

[1] Maniera facile per imparare la Storia Sacra ad uso del popolo cristiano con una carta geografica della Terra Santa, per cura del sac. Bosco Giovanni, Letture cattoliche, ann. III, fasc. 1-2 (10 et 25 mars), Turin, G.B. Paravia, 1855, 96 p.

[2] La Chiave del Paradiso in mano al cattolico che pratica i doveri di buon cristiano, Turin, G.B. Paravia, 1856, 192 p.

[3] Sur la composition de la Storia d'Italia de don Bosco, voir l'ouvrage d'Alberto Caviglia, La Storia d'Italia (Opere e scritti editi e inediti di «Don Bosco»..., VOI. III), Turin, SEI, 1935, CXII-644 p., où l'auteur a cherché à identifier les sources de don Bosco; et, sur les idées qui l'ont inspirée, F. Traniello, «Don Bosco e l'educazione gio­vanile: la «Storia d'Italia», dans Don Bosco nella storia della cultura popolare, dir. F. Traniello, Turin, SEI, 1987, p. 81-111.

[4] G. Bosco à G. Antonelli, Turin, 7 septembre 1856; Epistolario Motto I, p. 301

[5] Storia d'Italia raccontata alla gioventù da' suoi primi abitatori sino ai nostri giorni corredata di una carta geografica d'Italia, dal Sacerdote Bosco Giovanni, Turin, Para­via, 1855, 562 P.

[6] Le 3 septembre suivant, don Bosco en offrait un exemplaire au comte Pio Gal­leani d'Agliano. Voir Epistolario Motto I, p. 299-300.

[7]  «Je m'en suis par conséquent tenu aux faits certains les plus féconds en moralité /486/ et en utiles enseignements. J'ai laissé de côté les éléments incertains, les conjectures frivoles, les trop fréquentes citations d'auteurs ainsi que les discussions politiques trop élevées, qui sont inutiles et parfois dangereuses pour la jeunesse» (Storia d'Italia, p. 3).

[8] Ibidem.

[9] 1 Cor. III, 2.

[10]  «... Je travaille sur la Storia d'Italia», écrivait don Bosco à l'imprimeur Gia­cinto Marietti le 14 février 1853 (Epistolario Motto I, p. 190). Le Cattolico istruito, qui fut publié par fascicules au cours de cette année 1853, avait déjà été achevé, semble-t­il, pour le moins au début de l'année précédente, puisque don Bosco, dès lors, ne par­venait pas à obtenir l'approbation de l'autorité ecclésiastique pour le faire imprimer.

[11] C'est ce que l'on déduit d'une péricope de la chronique de Ruffino pour novembre 1860: «Avant de commencer à écrire la Storia d'Italia je me rendis chez don Cafasso avec deux cahiers et lui demandai ce que je devais écrire: l'histoire d'Italie ou une méthode pour confesser les jeunes. Il me conseilla l'histoire d'Italie» (D. Ruffino, Cronache 1 (1860), p. 27). Voir MB V, 493-494. Or la cohérence de ces lignes n'est qu'approximative. Contrairement à la proposition initiale, la suite nous dit que la rédaction de cette Storia était déjà commencée quand don Bosco se présenta à don Cafasso. En effet, que pouvaient contenir ses «deux cahiers» sinon une partie de l'ouvrage en question? Ou don Bosco s'était mal exprimé, ou le chroniqueur l'avait mal compris. Don Cafasso ne décida donc pas don Bosco à écrire la Storia d'Italia.

[12] Le 5 décembre 1855, il écrivait à son ancien professeur don Pietro Banaudi, qui lui tenait lieu de correcteur littéraire: «Voici deux autres cahiers de notre (pour ainsi dire) Histoire d'Italie que je recommande à votre bonté comme vous avez eu l'obligeance de le faire pour les cahiers précédents. - Elle est présentement en cours d'impression et j'espère être vite en mesure de vous envoyer le restant jusqu'à nos jours...» (G. Bosco à P. Banaudi, Turin, 5 décembre (1855); Epistolario Motto I, p. 274).

[13] Storia d'Italia..., p. 3-4.

[14] Storia d'Italia..., p. 194, où la référence était transposée de Bérault-Bercastel. Il s'agissait du deuxième livre des Dialogues de Grégoire le Grand (Gregorius Magnus). Ajoutons que, si les curateurs de la huitième édition de la Storia d'Ita­lia (1873) crurent bon d'illustrer le récit de l'éruption du Vésuve (Il- époque, chap. VII) par une citation de Pline le Jeune, don Bosco, quant à lui, s'était en 1855 con­tenté de répéter sur l'événement l'anonyme Marietti. - Voir les références à Plutar­que, Tite Live et Polybe, Storia d'Italia, p. 22.

[15] Il regarda cependant peut-être cet ouvrage méritoire.

[16] Enumération empruntée à F. Traniello, «Don Bosco e l'educazione giova­nile...», art. cit., p. 83.

[17] L.A. Muratori, Annali d'Italia dal principio dell'era volgare sino all'anno 1749, Milan (en réalité Venise), 1744-1749, 12 vol.; puis Milan, Classici italiani, 1818-1821 , 18 vol.

[18] D'après Armando Tallone, «Ricotti, Ercole», Enciclopedia italiana, vol. XXIX, 1936, p. 278.

[19] La première édition avait commencé de paraître en 1851. La deuxième, celle que don Bosco semble avoir utilisée, intitulée Breve storia d'Europa e specialmente d'Ita­lia, di E. Ricotti, profess. di storia moderna nella R. Univ. di Torino, 2ème éd., Turin, Stamperia Reale, r85z-r854, était ainsi partagée: I. Medio Evo. Dall'anno 476 al 1492, 336p.; II. Tempi moderni. Dall'anno 1492 al 1789, 314 p.; III. Dall'anno 1789 al 1815, 260 p. /487/

[20] En novembre 1879, paraissait, en un seul volume de 744 pages, sa treizième édition «retouchée et augmentée par l'auteur».

[21] On lit, sur la p. IV de couverture du fascicule anonyme: Vita infelice di un novello apostata (Letture cattoliche, ann. I, fasc. 18 (10 décembre), Turin, P. De­Agostini, 1853): «Livre dangereux pour la jeunesse. Brève histoire de l'Europe et spé­cialement de l'Italie, de E. Ricotti. Des personnes à la fois doctes et prudentes ont lu attentivement cette histoire, et, en particulier dans sa deuxième partie, y ont trouvé beaucoup de détails erronés et dangereux pour l'instruction religieuse.»

[22] En trois pages d'un chapitre sur les temps modernes, l'auteur synthétisait les progrès de la civilisation en politique, en gouvernement, dans les conditions sociales, les opinions, la culture, les sciences, les techniques, les documents géographiques, enfin les colonies des divers pays d'Europe.

[23] Le Turinois Cesare Balbo, né en 1789, venait de mourir le 3 juin 1853.

[24] La neuvième édition de: Della storia d'Italia dalle origini all'anno 1814. Som­mario di Cesare Balbo (Turin, Pomba et comp., 332 p.) parut en 1852.

[25] Dizionario di erudizione storico-ecclesiastica da S. Pietro fino a' nostri giorni, compilato da Gaetano Moroni, primo aiutante di Camera di S.S., Venise, 1840-1861, 103 vol. in-8°.

[26] G. Casalis, Dizionario geografico universale storico statistico commerciale delli Stati di S.M. il Re di Sardegna, Turin, 1833-1856, 28 vol.

[27] Nicolas-Sylvestre Bergier (1718-1790). Don Bosco utilisa, pour parler de Galilée, les articles Monde et Sciences humaines de son Dictionnaire de théologie.

[28] G. Micali, L'Italia avanti il dominio dei Romani, Florence, 1810, 4 vol. Venait d'être réédité à Turin, Pomba, 1852, 2 vol.

[29] A. Balleydier, Histoire de la révolution de Rome. Tableau religieux, politique et militaire des années 1846-47-48-49-50 en Italie, Paris, 1851, 2 vol. - A. Balleydier, Storia della rivoluzione di Roma. Quadro religioso, politico e militare degli anni 1846, 1847, 1848, 1849 e 1850 in Italia. Prima versione italiana annotata e arricchita di altri documenti storici da Francesco Giuntini..., Florence, aux frais des éditeurs, 1851, 487 p. Don Caviglia (Storia d'Italia, p. C) ne connaissait que le texte français.

[30] Alphonse Balleydier, littérateur et historien, né à Lyon en 1820, mort en 1859. Collabora d'abord à divers journaux de sa ville natale. Se rendit à Paris, où il publia par livraisons une Histoire politique et militaire du peuple de Lyon pendant la Révolution française (1789- 1795), Paris, L. Curmer, 1845-1846, 3 vol. gr. in-8° et planches, écrite dans un esprit hostile à la Révolution et qui comprend le récit des malheurs de sa ville de 1789 à 1795. Avant et après la révolution de 1848, il produisit un grand nombre d'écrits, qualifiés de «fort médiocres» et d'«esprit contre-révolutionnaire» par les républicains, qui lui valurent le «vain titre d'historiographe de l'empire d'Autriche», d'après la notice acide que lui réserva P. Larousse, s. v., dans son Grand dictionnaire universel du XIX e siècle, t. II, 1867, p. 127.

[31] Formule du traducteur italien Francesco Giuntini, op. cit., p. 5.

[32] Cela demande à être prouvé. Mais il est raisonnable de supposer qu'après avoir entendu lire au séminaire la «Storia Ecclesiastica di Bercastel» (MO 92/41-42) et, à ce qu'il prétendit (MO 111/33), avoir lu lui-même, «tutta la Storia della Chiesa dell'Henrion», c'est-à-dire, à cette date, celle de Bérault-Bercastel reprise et con­tinuée par le baron Henrion, il ait eu, au moins quelquefois, recours à cet auteur dès 1845­

[33] L'abbé de Bérault-Bercastel (né à Briey au commencement du XVIIIe siècle, /488/ mort en 1795) publia une Histoire de l'Eglise.... Paris, 1778- 1790, 24 vol. in-12, qui ne dépassait pas l'année 1721. Cet ouvrage fut continué pour les années 1721-1800 et publié en italien sous le titre de Storia del cristianesimo, dell'Abate di Bérault-Bercastel (recata dalla francese nell'italiana favella dall'Ab. G.B. Zugno con dissertazioni e note del traduttore, Venise, 1793-1805, 36 vol. in-12). Je me sers ici de cette édition.

[34] Le baron Henrion (1805-1862) publia, parmi d'autres travaux historiques, une Histoire générale de l'Eglise en 12 volumes à partir de l'Histoire de l'Eglise de Bérault-Bercastel. Don Bosco connut probablement la traduction italienne de cet ouvrage: Storia universale della Chiesa, dalla predicazione degli Apostoli fino al Pontifi­cato di Gregorio XVI (Mendrisio, tip. della Minerva Ticinese, 1839-1843, 14 vol.). Après quoi, il publia encore une gigantesque Histoire ecclésiastique depuis la création jusqu'au pontificat de Pie IX, qui commencée en 1852, ne put être menée à bien. Dans l'incapacité où nous sommes encore de décider si don Bosco utilisait Bérault-Bercastel lui-même ou son adaptation par le baron Henrion, nous ne parlons ici que de Bérault­Bercastel.

[35] O. Goldsmith, Compendio della Storia Romana..., Turin, Giac. Marietti, 1851, 288 p.

[36] L. Tettoni, Sunto di storia antica, ebraica, greca, romana e moderna..., Turin, G.B. Paravia, 1852, VIII-540 p.

[37] P. Pelazza, Storia elementare d'Italia dal principio dell'Era comune sino all'an­no 183 2, Cuneo, Filippo Ugone, 3 vol. in-16.

[38] Storia d'Italia dai suoi primi abitatori dopo il diluvio f ino ai nostri giorni, Turin, G. Marietti, 1834, 432 p.

[39] Voici les premières des vingt-trois questions du chapitre: De la République de Venise: 1. Quelle fut l'origine de cette République? - 2 Quel a été le gouvernement de cette République? - 3. Parlez-moi un peu du Grand Conseil. - 4. Parlez-moi avec quelques détails des familles nobles de Venise. - 5. Parlez-moi brièvement du Doge, de ses honneurs, de ses titres...

[40] Né à Orléans en 1797, mort en 1878.

[41] Plus particulièrement l'Histoire ancienne en 1832, l'Histoire grecque en 1833, l'Histoire romaine, z tomes, en 1833, l'Histoire du moyen-âge en 1834, l'Histoire moderne en 1836.

[42] C'était, mais sans garantie pour le quantième des éditions: La storia antica rac­contata ai fanciulli, trad. de Giannantonio Piucco (3ème éd., Venise, Santini, 1846, 336 p.), La storia romana raccontata ai fanciulli, adaptée et enrichie de notes par Giu­seppe Caleffi (2ème éd., Florence, Sansone Coen, 1847, 2 t., 216 et 440 p.), La storia del Medio Evo raccontata ai fanciulli, trad. italienne du professeur Giuseppe Caleffi (Florence, Sansone Coen, 1843, 2 t., 336 et 370 p.) et La storia moderna raccontata ai fanciulli, adaptée et enrichie de notes par le professeur Giuseppe Caleffi (Florence, Sansone Coen, 1844, 2 t., 324 et 400 p.).

[43] Voici, au hasard, en guise d'échantillon de son style familier, l'introduction du chapitre sur l'empire romain: «Maintenant que vous connaissez, mes petits amis, l'histoire de la république romaine, à laquelle Auguste mit fin en prenant le titre d'empereur, je veux vous raconter ce qui, sous les successeurs de ce prince, advint de cette si grande puissance, qui ne fut jamais désignée que par le nom d'Empire Romain. - Si vous avez une carte de géographie qui représente le Monde connu des anciens... » Etc. (La storia romana, vol. II, p. 5, retraduit de l'italien!)

[44] J'ai disposé de la dixième édition de Livorno du Giannetto, édition donnée /489/ comme la trente-huitième édition italienne, Livorno, G. Antonelli, 1851, 4 vol., 176, 212 192 et 184 p. Les Racconti morali tratti dall'istoria d'Italia y couvrent les deux der­niers tiers (p. 70-187) du troisième et la totalité du quatrième tome (p. 3- 182).

[45] La morale très sage du Giannetto était présentée pour elle-même dans les lectu­res du premier tome de l'ouvrage: «Volonté. - Les désirs. - L'amour de soi. - Désirs immodérés et passions. - La gourmandise. - Economie, avarice, jeu...» (t. I, p. 79-192).

[46] L'introduction est intitulée: «La storia d'Italia capolavoro di Don Bosco» (A. Caviglia, La storia d'Italia..., op. cit., p. IX).

[47] L'introduction (alinéa 1), sur «la guerre servile», provient de Goldsmith; les guerres de Spartacus et de Mithridate (alinéas 2 et 3), de Tettoni. Lamé-Fleury entre alors en scène pour raconter la conjuration de Catilina (alinéas 4-5); Goldsmith revient pour le portrait de César (alinéas 7 et 8); et Lamé-Fleury continue pour terminer seul le chapitre avec l'histoire de Crassus (alinéa 9), Pharsale et ses suites (alinéas 10-13), enfin le complot contre César et son assassinat (alinéas 14-17).

[48] Le chapitre IV: I primi martiri dérive à peu près entièrement de Lamé-Fleury; le chapitre XVIII: Regno di Costantino il Grande, à peu près entièrement de Bérault­-Bercastel.

[49] Storia d'Italia..., p. 350-364.

[50] Article «Cristoforo Colombo», éd. cit., vol. IV, p. 48-G3. Seule, l'anecdote de l'oeuf de Colomb est d'origine différente.

[51] Les portraits de Métastase et de Parini (chap. XXIV, p. 449-454) provenaient de deux articles ainsi intitulés dans le Giannetto (éd. cit., vol. IV, p. 140-147).

[52] Voir le chap. XVIII de la troisième époque.

[53] Le beau récit de l'abdication de Charles-Albert au lendemain de Novara (Sto­ria d'Italia, p. 488) dérivait tout entier de Balleydier, remarquait justement don Ca­viglia.

[54] Voir, sur cette question, F. Traniello, «Don Bosco e l'educazione giova­nile... », art. cit., p. 84-87; et P. Stella, Don Bosco nella storia della religiosità cattolica, t. II, p. 64-67.

[55] Storia d'Italia, p. 76; emprunté à Lamé-Fleury.

[56] Storia d'Italia, p. 288; d'après le Giannetto.

[57] Storia d'Italia, p. 80; d'après Lamé-Fleury (Cornelia).

[58] Storia d'Italia, p. 95.

[59] Storia d'Italia, p. 40.

[60] Storia d'Italia, p. 83.

[61] Storia d'Italia, p. 219, 221, 222.

[62] Storia d'Italia, p. 244-249.

[63] Storia d'Italia, p. 27.

[64] Storia d'Italia, p. 148.

[65] Storia d'Italia, p. 219.

[66] Storia d'Italia, p. 140­.

[67] Voir, ci-dessus, chap. XI, p. 427.

[68] Storia d'Italia, p. 300.

[69] Storia d'Italia, p. 369.

[70] Storia d'Italia, p. 293.

[71] Storia d'Italia, p. 199.

[72] Storia d'Italia, p. 522-523. /490/

[73] Storia d'Italia, p. 524.

[74] Storia d'Italia, p. 525

[75] Storia d'Italia, p. 225-227. Au reste, don Bosco suivait là Bérault-Bercastel, éd. cit., t. X, § 274-276.

[76] Storia d'Italia, p. 370.

[77] Storia d'Italia, p. 134.

[78] Storia d'Italia, p. 455-455.

[79] Je recours pour ce paragraphe à la Storia dell'Oratorio, deuxième partie, chap. X (Bollettino salesiano, mai 1883, p. 82-83), où don Bonetti relate l'histoire du séchage des pièces récemment construites et la mort de la mère de don Bosco.

[80] «Necrologio del Teologo Francesco Rossi», Armonia, 20 novembre 1856.

[81] G.B. Lemoyne, Scene morali di famiglia esposte nella vita di Margherita Bosco.... Turin, 1886, chap. XXVIII.

[82] Les réflexions et exhortations à don Bosco que don Lemoyne a prêtées à Margherita mourante dans les Scene morali.,., chap. XXIX et MB V, 561-565 sont des reconstitutions d'origine imprécise du biographe.

[83] Voir, dans les Memorie dell'Oratorio, les dialogues entre la mère et le fils.

[84] Le P.A. Auffray a intitulé Un modèle de mère sa biographie de Margherita Bosco (Vitte, Lyon-Paris, 1942, 110 p.).

[85] Vita di S. Pietro principe degli Apostoli, primo Papa dopo Gesù Cristo, per cu­ra del sac. Bosco Giovanni, Letture cattoliche, ann. IV, fasc. 11 (janvier), Turin, G.B. Paravia, 1857, 180 p. Comportait en appendice: Viaggio di S. Pietro a Roma, par le théologien Marengo.

[86] La série a fait l'objet d'une édition sommairement commentée par Alberto Caviglia: Le Vite dei Papi, dans Opere e scritti editi e inediti di «Don Bosco», vol. II, Turin, SEI, 1932, 2 vol., 446 et 592 p.

[87] G. Bosco, Vita di S. Pietro..., p. 3.

[88] Vita di S. Martino vescovo di Tours, per cura del Sac. Bosco Giovanni, Letture cattoliche, ann. III, fasc. 15-16 (10 et 25 octobre), Turin, Ribotta, 1855, VIII. 96 p. - Vita di S. Pancrazio martire, con appendice sul santuario a lui dedicato vicino a Pia­nezza, Letture cattoliche, ann. IV, fasc. 3 (mai), Turin, G.B. Paravia, 1856, 96 p. Anonyme au frontispice, cette brochure était clairement signée: Sac. Bosco Gio. à la fin de son introduction.

[89] Vita di S. Martino..., p. VII.

[90] D'après l'Avviso importante placé en tête de la Vita di S. Pancrazio..., p. 3-5.

[91] Vita di S. Pancrazio.... p. 5.

[92] H. Delehaye, Les légendes hagiographiques, 4ème  éd., Bruxelles, 1955,

[93] H. Delehaye, Les passions des martyrs et les genres littéraires, Bruxelles, 1921

[94] Voir l'excellente introduction de Jacques Fontaine à Sulpice Sévère, Vie de saintMartin, t. I, coll. Sources chrétiennes 133, Paris, Cerf, 1967, p. 7-244.

[95] J. Fontaine, op. cit., p. 203.

[96] J. Fontaine, op. cit., p. 205.

[97] S. Lenain de Tillemont, Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique des six premiers siècles, t. V, Paris, Robustel, 1698, p. 260. Ces «difficultés» simplement signalées à cet endroit sont condensées plus bas dans le livre dans une note de la  p. 689.

[98] L. Duchesne, Bulletin critique, 1884, p. 121-128; P. Franchi de' Cavalieri, «Della leggenda di S. Pancrazio Romano», in Hagiographica, II, coll. Studi e testi XIX, 1908, p. 77-112; H. Leclercq, «Pancrace», Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie, t. XIII, 1937, Col. 1001-1014. /491/

[99] Dans sa note d'introduction aux Vite dei Papi (op. cit., première partie, p. VII­XLIII), don Caviglia, sous le titre «Don Bosco e la sua cultura storica», s'est évertué à démontrer que, même si ses biographies des papes ne sont plus acceptables de nos jours, don Bosco n'était pas, en son temps, moins dotto (savant) qu'un autre... Au dix­neuvième siècle, la culture des clercs avait, il est vrai, étrangement faibli dans les pays latins comparée à celle du temps de Thierry Ruinart, Richard Simon, jean Mabillon et autres savants mauristes des siècles précédents.

[100] Vita di S. Pancrazio..., p. 5.

[101] L. Cuccagni, Vita di S. Pietro..., Rome, Giov. Zempel, 1777-1781, 3 vol.; A. Cesari, San Pietro capo della Chiesa, Turin, P. De Agostini, 1851, dont les noms sont mentionnés dans G. Bosco, Vita di S. Pietro..., p. 11, n. 1. Précisions sur ces ouvrages dans P. Stella, Don Bosco nella storia della religiosità cattolica, I, p. 234, n. 20.

[102] G. Bosco, Vita di S. Pietro..., p. 23.

[103] G. Bosco, Vita di S. Pietro..., p. 25.

[104] Vita di S. Paolo apostolo dottore delle genti, per cura del Sacer. Bosco Gio­vanni, Letture cattoliche, ann. V, fasc. 2 (avril), Turin, G.B. Paravia, 1857, 168 p. Dans la collection des Letture cattoliche les fascicules de Vite dei Papi étaient distin­gués, sur leur couverture à la suite du titre, par une lettre de l'alphabet: A, B, C, D, etc. Le titre de la Vita di S. Paolo était accompagné de la lettre B.

[105] G. Bosco, Vita de' Sommi Pontefici S. Lino, S. Cleto, S. Clemente, Letture cat­toliche, ann. V, fasc. 4 (juin), Turin, G.B. Paravia, 1857, 108 p.

[106] G. Bosco, Vita de' Sommi Pontefici S. Anacleto, S. Evaristo, S. Alessandro I, Letture cattoliche, ann. V, fasc. 6 (août), Turin, G.B. Paravia, 1857, 80 p.

[107] G. Bosco, Vita de' Sommi Pontefici S. Sisto, S. Telesf oro, S. Igino, S. Pio I, con un'appendice sopra S. Giustino, apologista della religione e martire, Letture cattoliche, ann. V, fasc. 7 (septembre), Turin, G.B. Paravia, 1857, 96 p.

[108] G. Bosco, Vita de' Sommi Pontefici S. Aniceto, S. Sotero, S. Eleutero, S. Vittore e S. Zeffirino, Letture cattoliche, ann. V, fasc. 1 (mars), Turin, G.B. Paravia, 1858, 88 p..

[109] G. Bosco, Vita del Sommo Pontefice S. Callisto I, Letture cattoliche, ann. VI, fasc. 9 (novembre), Turin, G.B. Paravia, 1858, 64 p.

[110] Le Liber Pontificalis (§ III et V) les a distingués, mais les listes d'Hégésippé et d'Irénée de Lyon (Advenus Haereses, III, 3), suivies par Eusèbe (Histoire ecclésiasti­que, III, 13) ne connaissaient que le seul Anaclet.

[111] «... L'Eglise catholique fait l'office avec leçons, messe, époque, actions dif­férentes pour saint Clet et pour saint Anaclet; et lui en fait un seul au prix d'un pastic­cio qui met l'histoire des papes en une véritable confusion... » (G. Bosco à don Luigi Della Valle, Turin, 8 avril 1863; Epistolario Motto I, p. 570).

[112] Il ne nous appartient pas ici de pointer les légendes répétées de bonne foi par don Bosco au cours de son histoire. L'épiscopat de Lin à Besançon en est une.

[113] Vita di S. Policarpo, vescovo di Smirne e Martire, e del suo discepolo Sant'Ireneo, vescovo di Lione e martire, Lettere cattoliche, ann. V, fasc. 10 (décembre), Turin, G.$. Paravia, 1857, IV-96 p. Le titre de ce fascicule (non suivi d'une lettre de l'alpha­bet, ce qui le distinguait des Vite dei Papi) était anonyme, mais sa préface (p. IV) disant: «... dans l'exposé des actes des Papes nous avons eu plusieurs fois l'occasion de parler de ce flambeau de l'Eglise [S. Polycarpe]... » laissait entendre que don Bosco en était l'auteur.

[114] Voir la Vita di S. Paolo apostolo..., p. 51, 69, 74, 76, 81, 134; les «horribles /492/ profanations commises par les Protestants contre les reliques de S. Irénée et de ses compagnons», dans la Vita di S. Policarpo..., p. 78, etc.

[115] C'était, selon don Bosco lui-même, les Annales ecclésiastiques de Cesare Baronius: «... Dans mon travail sur la vie des papes j'ai pris pour texte le Baronius... » (G. Bosco à G. B. Frattini, Turin, 12 mai 1863; Epistolario Motto I, p. 577). D'après P. Stella, Don Bosco nella storia della religiosità cattolica, I, p. 240, il aurait plutôt recouru à: Guillaume de Bury (1618-1700), Romanorum Pontif icum brevis notitia, et à Alphonse Chaucon, Vitae et res gestae Pontificum Romanorum.

[116] «Tous auteurs, par conséquent, qui ont encore aujourd'hui une certaine signification dans le champ de la recherche historique», écrit imprudemment L. Gio­vannini (Le «Letture cattoliche» di Don Bosco, p. 14 1) après les avoir ainsi énumérés.

[117] Deux des auteurs cités dans G. Bosco, Vita de' Sommi Pontefici S. Lino..., p. 26, note, à propos de Lin à Besançon, nous arrivent cachés sous l'orthographe «Sau­soio» et «Chifezio». «Sausoio» était peut-être André du Saussay (v. 1589-1675), évê­que de Toul, à qui l'on doit un Martyrologium gallicanum (163 7, 2 vol.); la référence «Chifezio parte 2, p. 9 in Besantione» désignait certainement Jean-Jacques Chifflet (1588-1660), pour son ouvrage Vesontio, civitas imperialis, libera, Sequanorum metropo­lis..., in 4°, Lugduni, 1618 (2ème éd., augmentée, in-4º, Lugduni, 1650).

[118] G. Bosco, Vita de' Sommi Pontefici S. Anacleto, S. Evaristo, S. Alessandro 1, p. 76-80.

[119] G. Bosco, ibid., p. 80.


Chapitre XIII.

Le voyage à Rome de 1858

La bruyante loterie de 1857

L'idée d'un voyage à Rome naquit d'une conversation avec un ministre à l'occasion d'une loterie.

Les constructions de 1856 avaient coûté cher à don Bosco. Le 1er octobre de cette année, il distribua à ses bienfaiteurs une circu­laire alarmée. «Au terme des travaux exécutés dans cette maison», il se trouvait «véritablement dans un grand besoin au moment de solder de multiples dépenses pourtant indispensables». Que les gens fortu­nés lui apportent leur secours «pour venir en aide à tant d'enfants pauvres et en danger qui, recueillis grâce à (eux) dans cette maison, béniront toujours leurs bienfaiteurs.»[1] Nous verrons comment le ministère de l'Intérieur réagit à cet appel.

Cependant l'expérience avait commencé d'enseigner à don Bosco que, seule, une loterie bien conduite pourrait lui être fructueuse. Il en organiserait une en 1857.[2] Le 4 janvier une réunion préparatoire fut tenue au logis du comte Cays, qui allait présider son comité organisa­teur.[3] A l'évidence, don Bosco voulait faire de la loterie un événe­ment. La commission centrale (vingt membres), certainement consti­tuée au milieu de ce mois de janvier,[4] comprenait une majorité de nobles personnages: le comte Carlo Cays di Giletta, président; le baron Giacinto Bianco di Barbania, vice-président; le chevalier Lorenzo Galleani d'Agliano, secrétaire; le marquis Ludovico Sca­rampi di Pruney, l'un des trois directeurs de la loterie; le chevalier Giuseppe Cotta, sénateur du royaume, trésorier... Dans ce comité, seuls l'avocat Gaetano Bellingeri, Paolo Cerruti, Carlo Grosso, Achille Prever... et don Giovanni Bosco, directeur des oratoires, n'étaient pas titrés.

Vers le 20 janvier, don Bosco déposa une demande d'autorisation /494/ de sa loterie auprès de l'intendant général des finances Carlo Farcito. L'argument de sa lettre (perdue) peut être déduit sans grand risque d'erreur de l'exorde d'une circulaire contemporaine aux «promo­teurs» éventuels de la loterie. Il la justifiait par la nécessité où il se trouvait de payer et d'achever «certains travaux indispensables pour les jeunes des oratoires S. François de Sales au Valdocco, S. Luigi à Porta Nuova et S. Angelo Custode à Vanchiglia, et de fournir du pain aux quelque cent cinquante bouches» de sa maison de l'oratoire S. François de Sales.[5] Le règlement de la loterie[6] commençait par un appel aux donataires de lots: articles brodés ou tricotés, tableaux, livres, étoffes.., et aussi pièces en métal précieux: or, argent... L'intendant Farcito interrogea le ministre des finances - c'est-à-dire le comte Camille de Cavour, sur la réponse à donner à don Bosco. En l'absence d'une pièce indispensable au dossier (la liste des objets mis en loterie), le permis fut d'abord refusé (23 janvier). Le 26, don Bosco informé par le maire de la ville déclara qu'il se mettrait immédiate­ment en règle. Nous ignorons comment il s'y prit; le fait est que, le 2 février, la loterie était autorisée.[7]

Simultanément, selon une méthode éprouvée depuis cinq années, don Bosco formait un vaste comité de patronage. Il écrivait à des cen­taines de gens «en qualité de patrons» - pressentis évidemment - de sa loterie. Sa lettre définissait leur rôle. Dans un premier temps ils inciteraient leurs relations à offrir un ou plusieurs objets; et ensuite, quand les lots auraient été exposés, ils participeraient au placement des billets. Don Bosco embrigadait ses élus au titre de leur notoire générosité:

«... Comme il s'agit de coopérer à une oeuvre de bienfaisance publique, je suis pour ainsi dire certain d'être entendu. Par conséquent, si Votre Seigneurie ne me donne pas d'avis contraire, je considérerai votre acceptation pour assurée et, d'ici peu, je vous enverrai quelques programmes à distribuer avec le plan de règlement de la loterie; je crois que vous aurez alors toutes les informations désirables. .. »[8]

Qui ne dit rien consent. Deux cents promoteurs et cent quarante­deux promotrices enrôlés de la sorte virent bientôt leurs noms figurer sur une liste imprimée et publiée. Parmi eux, des députés, des séna­teurs, des banquiers, des notaires, des avocats, des médecins.[9] Un feuillet imprimé sur l'oeuvre des oratoires, celle du Valdocco en parti­culier, avec ses cours du jour et du soir, son foyer de jeunes et son aide méritoire aux orphelins du choléra, leur était adressé.[10] L'affaire sui-/495/ vit son train. Le catalogue des 2.935 lots, précédés des noms et titres de leurs donataires, put être dressé et diffusé. Instructif pour les con­temporains, il illustrait la plus ou moins grande générosité de certai­nes personnalités. Ainsi le prince Eugène de Savoie avait offert sept pièces luxueuses. Quant aux numéros 2.491-2.891 de ce catalogue, ils font sourire. C'était: «Quatre cent un exemplaires de la Storia d'Ita­lia du prêtre Bosco Giovanni; don du signor Marco Occhiena. »[11] La combinazione avait certainement été imaginée par l'auteur. D'un même coup, il vendait quatre cents livres (payés par le signor Occhiena), enrichissait sa loterie d'autant de lots et assurait à son ouvrage une publicité confortable. Don Bosco expédiait d'autorité les billets aux promoteurs et promotrices. Il en adressa un grand nombre à des ministres, des sénateurs et des députés, dont les réactions peu­vent être analysées. Ainsi Alfonso La Marmora, ministre de la Guerre, acheta quarante billets et accompagna sa réponse d'un mot de félicitations pour le prêtre du Valdocco.[12] Le ministre de l'Instruc­tion publique Giovanni Lanza refusa de distribuer les billets, quitte à louer «l'oeuvre de délicate charité» de don Bosco.[13] Urbano Rattazzi, ministre de l'Intérieur, quant à lui, pour quatre cents billets, préleva deux cents lires sur le budget de son ministère, justificatif à l'appui.[14] Des parlementaires de gauche, authentiques «démocrates», tels Angelo Brofferio et Agostino Depretis, acceptèrent des billets. On a calculé que, sur les cent vingt-quatre députés et sénateurs auxquels des billets avaient été proposés, soixante-treize en conservèrent et cinquante-et-un les rendirent.[15]

Le tirage avait été initialement fixé au 4 mai. Don Bosco demanda d'abord de pouvoir augmenter le nombre des billets - fixé par l'admi­nistration en fonction de la valeur estimée des lots - et de reculer l'extraction au 6 juillet.[16] Le 28 avril il obtint l'autorisation d'émet­tre 24.492 nouveaux billets et de proroger le tirage au 15 juin.[17] Il n'était qu'à moitié satisfait. Finalement, on lui permit, comme il le souhaitait, de faire procéder le 6 juillet au tirage solennel de sa loterie. Il eut lieu, ce jour-là, à midi dans une salle de l'hôtel de ville de Turin et en la présence du maire. Le bénéfice retiré, dont toutefois nous ignorons le montant, fut certainement considérable.[18]

Urbano Rattazzi et don Bosco

Le ministre de l'Intérieur Urbano Rattazzi, rendu tellement célè­bre par les débats sur la «loi des couvents», avait été maintenu à son /496/ poste dans le deuxième cabinet Cavour, constitué le 4 mai 1855. Il conserverait cette charge jusqu'au lendemain des élections du 15 no­vembre 1857. Durant toute cette période, l'extrême-droite, alliée à l'ensemble de la réaction surtout depuis l'approbation de ladite «loi des couvents» (29 mai 1855), mena contre lui une lutte acharnée à la chambre et dans les journaux. Pour l'Eglise, c'était l'Ennemi. «De lui, l'Eglise, le pape et la religion ne subirent que des dommages: les évê­ques et le clergé de mauvais traitements; les ordres religieux la spolia­tion et l'exil; je n'ai jamais lu de lui qu'il ait manifesté des sentiments favorables au clergé, si ce n'est dans une publication sortie à Turin en 1884 [sur des conversations qu'il avait eues avec don Bosco] (...) Il vécut et mourut en sectaire», a écrit de lui l'historien de l'Eglise en Piémont au dix-neuvième siècle.[19]

On aura remarqué l'exception. Cet homme détesté par le «parti clérical» appréciait en effet l'oeuvre du Valdocco et le prouvait. Comme ministre de la Grâce et de la justice, il avait certes refusé le subside que don Bosco implora de lui le 23 février 1854.[20] Mais il eut bientôt changé d'avis, peut-être à la suite d'une visite à l'Oratoire un dimanche d'avril 1854. Il aurait, en cette occasion, assisté à une prédi­cation dans l'église S. François de Sales, puis dialogué avec don Bosco sur sa méthode d'éducation de la jeunesse.[21] En tout cas, le 12 mai suivant, il restituait à don Bosco les deux cents billets que celui-ci lui avait proposés pour sa (petite) loterie de cette année-là, mais en y joi­gnant quarante lires pour les payer .[22] Et le Valdocco bénéficierait désormais des faveurs de son ministère. Le 28 juillet 1854, à une nou­velle requête, Rattazzi répondit par une subvention de cinq cents lires .[23] Les bonnes relations ne semblent avoir été suspendues que durant la discussion sur la loi des couvents, entre novembre 1854 et juin 1855. Au début de l'année 1856, aussitôt après avoir répondu négativement à une demande de prêt, Rattazzi accordait à don Bosco, le 14 janvier, un nouveau subside de trois cents lires,[24] et, le 9 mai suivant, il en ajoutait un autre - important - de mille lires.[25] Dans le même temps, Rattazzi plaçait des enfants au Valdocco. Un certain Romano Chiri, recommandé par lui, y entra le 26 septembre, pour y demeurer jusqu'au 20 mars 1857 .[26] Son cousin Cesare Rattazzi (né à Alessandria en 1843) prit pension à l'Oratoire en qualité d'artisan au cours de cette année 1856 et y resta jusqu'en février 1858...[27] La cir­culaire de don Bosco sur sa détresse financière datée du 1er octo­bre 1856 toucha Rattazzi. Dès le 3, il lui fit allouer, sur les fonds mi-/497/ nistériels, mille lires; et autant le lendemain 4.[28] Ce cadeau était assorti d'intéressants considérants. La lettre du 4 octobre disait:

«Voulant démontrer de façon particulière l'intérêt que le Gouvernement royal prend au développement du Pieux institut de garçons du Valdocco, ouvert et si bien dirigé par le très révérend don Giovanni Bosco, le soussigné, conscient des difficultés pécuniaires de celui-ci et reconnaissant que la somme de mille lires déjà consentie est bien au-dessous de ses importants besoins, par son Décret d'aujourd'hui a de nouveau disposé que lui soient accordées mille autres lires sur les fonds casuels de ce Ministère... »[29]

Et, le 3 novembre, Rattazzi confiait un autre enfant (Casimiro Fís­sore) à don Bosco.[30]

Quand vint l'année de la loterie, le soutien de Rattazzi ne fit pas défaut à don Bosco. Le 20 mars 1857, une lettre lui parvenait disant que «le Ministre de l'Intérieur, dans son désir de démontrer au Révé­rend don Giovanni Bosco l'intérêt qu'il prend en toute circonstance au développement de l'oratoire de garçons du Valdocco, a le plaisir de lui apprendre qu'avec la présente lui sera remise une peinture à l'huile d'une valeur de quatre cents lires, représentant Erminia,[31] acquise lors de la dernière exposition des beaux-arts dans cette capitale et dont le ministre fait cadeau pour la loterie en faveur des pieux oratoi­res de Portanuova, Valdocco et Vanchiglia. »[32] Don Bosco lui proposa quatre cents billets. Rattazzi les lui rendit, mais, par décret, les rem­boursa sur les fonds du ministère. Simultanément, une lettre person­nelle du ministre vantait la «filantropica carità» du directeur du Val­docco.[33] Le décret célébrait le «prêtre méritant D. Bosco, sous les auspices de qui sont nés et se maintiennent pour le très grand bien des jeunes garçons abandonnés les trois oratoires [de S. Luigi, de S. Fran­cesco di Sales et de l'Angelo custode], ouverts il y a peu aux trois prin­cipaux côtés de cette capitale, pour donner un abri et une éducation conformes à leur condition aux jeunes en danger soit de Turin, soit y arrivés depuis leurs provinces.»[34]

Enfin, il faut vraisemblablement dater du mois de mai qui suivit la conversation importante que don Bosco eut alors au ministère même avec Urbano Rattazzi, vraisemblablement lors d'une visite de remer­ciements pour son geste.[35] Il n'est pas trop hasardé de l'imaginer comme suit. Après avoir parlé de choses et d'autres, surtout de la lote­rie en cours, Rattazzi demanda à don Bosco s'il pensait à l'avenir de son oeuvre. Il pourrait être assuré, continua-t-il, par une société de laïcs et d'ecclésiastiques. Voilà qui ressemble à une congrégation! /498/ Mais le gouvernement piémontais n'est-il pas hostile à cette sorte d'association? aurait observé don Bosco. Ce ne devrait pas être une congrégation religieuse, c'est-à-dire une société de mainmorte, aurait répliqué Rattazzi; mais une société dans laquelle chacun des membres conserverait ses droits civils, se soumettrait aux lois de l'Etat, paierait ses impôts, etc., en somme une association de libres citoyens. Rattazzi assurait don Bosco qu'une telle société pour une oeuvre de bienfai­sance sociale ne pouvait qu'être autorisée en Piémont, comme l'étaient les sociétés commerciales, industrielles, financières, de secours mutuels et analogues, à condition que ses actes et son orienta­tion ne soient pas contraires aux lois et aux institutions de l'Etat.

Ce jour-là, le ministre rendit à don Bosco le meilleur des services. Car ce fut le déclic, commentera la Storia dell'Oratorio. «Les propos de Rattazzi, qui passait alors pour un oracle en matière politique, furent comme un trait de lumière pour don Bosco; elles lui firent croire à la possibilité de ce qui, vu la condition des temps, lui semblait impossi­ble (...) Après cette conversation, il se mit à former une société dis­tincte, qui aurait pour but principal la formation des jeunes particuliè­rement abandonnés; et il en jeta les premières bases. Il commença alors à formuler et à écrire quelques règles, selon le but de la nouvelle Société. »[36] Il irait à Rome soumettre à Pie IX ce projet constitution­nel original. Rattazzi eut encore, dans les années soixante, l'occasion de venir en aide à don Bosco.[37] Mais on peut penser que ses réflexions très autorisées de 1857 le soutinrent dans son entreprise mieux encore que ses allocations et ses encouragements. Somme toute, l'anticlérical Rattazzi fut un bienfaiteur insigne de l'oeuvre salésienne naissante.

Préparatifs de voyage. Le clerc Michele Rua

Durant les derniers mois de 1857, l'esprit de don Bosco allait beau­coup à Rome. Les Vies des papes entraînaient sa pensée vers cette ville et vers le souverain pontife. Au début d'octobre, il recevait de là-bas une lettre écrite au nom de Pie IX, qui lui exprimait sa reconnaissance pour le volume de la Storia d'Italia dont il lui avait fait hommage... [38] En novembre, un numéro des Letture cattoliche, au titre agressif à l'égard des vaudois,[39] célébrait la «suprématie du pape» et prétendait démontrer une fois de plus que le salut éternel n'est «exclusivement» possible que dans l'Eglise gouvernée par lui. En décembre, l'almanach national Il Galantuomo pour l'année 1858 s'ouvrait par deux notices, /499/ la première sur la «famille royale», la deuxième sur le «Pontife romain. »[40] Enfin et surtout, la constitution d'une société de bienfai­sance apostolique, que Rattazzi avait jugée possible dans le contexte politique de l'époque, déterminait don Bosco à chercher lumière et conseil dans la capitale du catholicisme.

Au début de l'année nouvelle, la décision était fermement prise d'entreprendre un pèlerinage dans cette sainte ville. Don Bosco ver­rait un monde dont il parlait sans cesse dans ses livres et à ses enfants. Et, si possible, il entendrait l'avis de Pie IX sur la société particulière qu'il méditait désormais de fonder. «Tout en demeurant civile aux yeux du gouvernement, ne pourrait-elle pas être un institut religieux à ceux de Dieu et de l'Eglise?» «Ses membres ne pourraient-ils pas être à la fois religieux et libres citoyens, comme, dans un Etat quelconque, un catholique peut être à la fois sujet du roi ou de la république et sujet de l'Eglise, loyal envers l'un et l'autre et fidèle observateur de leurs lois?»[41] Don Bosco avait interrogé dans ce sens quelques personnes «savantes et pieuses», en particulier don Cafasso, et s'était enquis par lettre de l'opinion de Mgr Fransoni. Depuis son exil lyonnais, celui-ci l'avait encouragé dans son dessein et, s'il faut en croire Bonetti, l'a­vait incité a «se rendre à Rome pour demander à l'immortel pontife Pie IX conseil et normes opportunes». Don Bosco aurait alors reçu de son archevêque une «ample recommandation» Selon le mémorialiste, Mgr Fransoni y exprimait «sa plus haute bienveillance pour don Bosco, exaltait sa charité et son zèle pour la bonne éducation de la jeu­nesse, disait le bien religieux et moral qu'il avait fait à Turin par son oeuvre des oratoires et, respectueusement, mais avec les plus vives ins­tances, priait le Saint Père de lui accorder largement ses conseils éclai­rés et l'appui de sa suprême autorité. »[42] Les relations contemporai­nes du voyage ne firent jamais état de cette lettre, qui était, je crois, imaginaire. Mais, assurément, Bonetti y condensa plusieurs des idées et des sentiments que don Bosco lui-même souhaitait alors faire con­naître à Rome.

Il choisit pour compagnon et secrétaire de voyage le clerc Michele Rua, alors âgé de vingt ans et en troisième année de theologie. C'était, de ses jeunes collaborateurs, le plus sûr et le plus efficace. A la suite de sa promesse du 26 janvier 1854, Michele Rua avait, le 25 mars 1855, prononcé des voeux privés entre les mains de don Bosco. A la fin de cette année 1855, il avait commencé l'étude de la théologie. Simulta­nément, il se multipliait au service des garçons, tant au Valdocco qu'à l'oratoire San Luigi de Porta Nuova. Rua, secrétaire de la conférence /500/ S. Vincent de Paul à l'oratoire S. François de Sales, fondait une confé­rence parallèle à San Luigi. Quand la compagnie de l'Immaculée avait été créée au Valdocco, la présidence de ses réunions lui avait été offerte. La maladie puis la mort du directeur de San Luigi, don Rossi (décédé le 5 novembre 1856), avaient fait retomber sur lui une grande part de la charge de cet oratoire pendant l'année scolaire 1856-1857. Il avait alors accepté le poste difficile de directeur de l'oratoire de l'Angelo custode à Vanchiglia.[43] Rua était en effet un garçon remar­quable. Son écriture soignée, quoique sans affectation, annonçait quelques-unes de ses qualités. Harmonieuse, petite, légère, rapide, régulière, légèrement penchée à droite, avec ses lettres formées, rare­ment lancées, aux barres de t haut perchées, courant sur des lignes toujours horizontales, elle dénotait sa capacité d'attention, sa délica­tesse, son altruisme, sa persévérance et sa cérébralité; et aussi, à la dif­férence de celle de don Bosco, son peu d'originalité, de fantaisie et de créativité. Rua serait un parfait organisateur. Intelligent, pieux, posé, travailleur et extrêmement dévoué à son maître, il constituait pour don Bosco l'accompagnateur idéal.[44]

Deux mois à Rome

Pour parer à toute éventualité, nous dit la Storia dell'Oratorio, don Bosco rédigea son testament. Il obtint la permission de s'absenter du diocèse pendant deux mois, se procura un passeport auprès du gou­vernement piémontais,[45] et enfin, le 18 février, put partir avec le clerc Rua. En 1858, aller de Turin à Rome n'était pas simple. Le voyage dura quatre jours. Faute de ligne de chemin de fer reliant les deux capitales, don Bosco et le clerc Rua recoururent à trois modes de transport successifs: le train de Turin à Gênes, le bateau de Gênes à Civitavecchia, enfin la voiture postale de Civitavecchia à Rome.

Le 18, il fallut environ cinq heures de train pour arriver à Gênes. L'abbé Montebruno restaura les voyageurs dans son Opera degli Arti­gianelli (Oeuvre des Petits Artisans), très proche par l'esprit de l'ora­toire S. François de Sales. Au port, une déconvenue les attendait: un vent contraire avait empêché leur navire d'accoster. Tout était retardé d'un jour. Ils se réfugièrent chez les dominicains, qui les avaient très aimablement accueillis en fin d'après-midi. Dans la soirée du 19, ils purent enfin embarquer sur l'Aventino. C'était une expé­rience tout à fait nouvelle pour l'un et l'autre. A don Bosco, elle laisse­rait un très mauvais souvenir. Tourmenté par le mal de mer, il devait /501/ rester allongé et ne pouvait rien absorber. La traversée, coupée par une escale à Livourne, lui fut donc pénible. Civitavecchia, qu'ils tou­chèrent le 21 à l'aube, relevait des Etats du pape. Le premier contact n'eut rien de particulièrement enchanteur. L'entrée des voyageurs sur le territoire ne fut agrémentée que par les formalités tatillonnes des douaniers et les divers pourboires que nos deux Piémontais versèrent successivement et de plus ou moins bonne grâce aux bateliers, aux porteurs de bagages, à la police qui visait les passeports, aux douaniers qui visitaient leurs sacs et valises et au consul pontifical qui leur per­mettait de fouler le sol de son souverain.[46] Nous ignorons combien de temps il leur fallut dans une voiture tirée par trois chevaux pour parcourir les soixante-douze kilomètres qui séparent Civitavecchia de Rome. Le mémoire de don Bosco ne parle que de la simple beauté de la campagne romaine. Il nous apprend toutefois que le cocher les abandonna à Rome en pleine nuit, le 21 février vers 22 h. 30. Il leur fallut chercher et payer un guide jusqu'à l'habitation des de Maistre, dans le quartier des Quattro Fontane, au 49, via del Quirinale, où don Bosco était attendu.[47]

Don Bosco et son secrétaire, qui prévoyaient de passer un ou deux mois à Rome, organisèrent leur temps. Don Bosco tenait à mettre au point les statuts de sa société en gestation. Rua porterait des lettres à domicile, transcrirait des textes de sa belle écriture, le Mese di maggio notamment,[48] et accompagnerait don Bosco à travers la ville.

Au fil des semaines, l'un et l'autre visitèrent Rome consciencieuse­ment en pieux pèlerins, en amateurs d'architecture et d'histoire et en apôtres curieux des expériences pastorales de la cité des papes. Ils allaient à pied, parfois sous la pluie et abrités sous un seul parapluie, sauf si un noble personnage leur offrait de les transporter dans sa calè­che. Ils récoltaient le plus possible d'informations pittoresques et édi­fiantes lues ou entendues au hasard des journées pour les consigner ensuite dans leur journal, qu'ils voulaient très détaillé. La famille de Maistre y ajoutait les siennes, telle l'histoire de la relique de la tête du soldat Galgano racontée par Françoise de Maistre, qui la tenait d'un «vicaire général»: chaque année on lui coupait les cheveux et, chaque année, la tête réapparaissait les cheveux longs, miracle qui, dûment vérifié par un protestant d'abord très incrédule, l'avait converti au catholicisme.[49] L'ensemble leur servirait à instruire soit les enfants des oratoires, soit le public des Letture cattoliche.

On vit don Bosco au Gesù, au Panthéon, à Saint Pierre aux Liens, à Saint Louis des Français, à Sainte Marie Majeure, à Sainte Puden-/502/ tienne, à Sainte Praxède, à Saint Jean de Latran, à Saint Pierre du Vatican (coupole et souterrains compris), au château Saint Ange, à Sainte Croix de Jérusalem, à Santa Maria del Popolo, à Saint Pancrace (et dans ses catacombes), à Sant'Andrea della Valle, à Saints Jean et Paul, à Saint Grégoire le Grand, à Saint Laurent in Lucina, à Santa Maria degli Angioli, etc., etc. Dans les catacombes de Saint Pancrace, don Bosco eut la satisfaction d'entendre le guide annoncer: «Voici l'endroit où était enseveli saint Pancrace, à côté de son oncle saint Denis, et, tout près, un autre de ses parents. »[50] Il notait les miracles qui confortaient sa piété.[51] Pour lui, qui venait de publier une Vie de saint Pierre, la visite la plus émouvante fut certainement, le 2 mars, en la compagnie de la famille de Maistre, celle de la prison Mamertine. Comme il tenait pour véridiques les Actes de Pierre et la passion de Processus et Martínien, Pierre et Paul avaient été enfermés pendant neuf mois dans les deux salles souterraines superposées de cette pri­son. Attaché à la colonne de la salle inférieure, Pierre avait converti «ses geôliers Processus et Martinien, ainsi que quarante-sept déte­nus». Bousculé par les soldats, il avait heurté la tête contre la murail­le et laissé une trace demeurée perceptible. Devant la famille de Maistre, don Bosco célébra la messe sur un petit autel aménagé près de la «colonne de saint Pierre». Il prit note de l'inscription du mira­cle... et s'empressa de consigner sur son journal cette matinée mémorable.[52] Cinq jours après, il la décrivait avec émotion dans une lettre à don Alasonatti.[53] Dans les sanctuaires, nos pèlerins entendaient parfois un prédicateur renommé, tel le P. Curci au Gesù le 28 fé­vrier.[54] Ils se conformaient aux dévotions des lieux. Le 23 février, à Saint Pierre aux Liens on vénérait exceptionnellement les chaînes de l'apôtre. «Nous avons eu la consolation de toucher ces chaînes de nos mains, de les baiser, de nous les mettre au cou et sur le front», dit le journal.[55] Le 25, ils grimpèrent à genoux les vingt-huit marches de marbre de la Scala Santa.[56] Le 13 mars, ils tinrent à gagner une indul­gence plénière en se rendant à l'église de la «station» du jour, qui était Santa Maria degli Angioli. Ils y vénérèrent près de l'autel principal un nombre impressionnant de reliques. «Ayant ainsi satisfait notre dévo­tion, racontait le journal, nous sommes rentrés chez nous vers 6 heu­res très fatigués et avec un bon appétit. »[57]

Nos deux Turinois s'intéressaient beaucoup aux oeuvres romaines de bienfaisance pour les comparer aux leurs. Au départ, le comte Cays leur avait confié une lettre pour le marquis Giovanni Patrizi. Le len­demain de leur arrivée, ils se rendirent chez ce personnage et l'enten-/503/ dirent sur les conférences de S. Vincent de Paul à Rome.[58] Ils visitè­rent plusieurs centres de jeunes. Le 27 février, don Bosco et le clerc Rua étaient au foyer Tata Giovanni, dont le style de vie leur rappelait beaucoup le Valdocco. Le 2 mars, ce fut, à Santa Maria de' Monti, le tour d'une école de charité soutenue par les conférences romaines de S. Vincent de Paul. Don Bosco commentait ensuite certaines de ses idées sur la culture populaire: «Cela nous a beaucoup plu, car ces éco­les de charité doivent viser essentiellement à retirer les enfants des dangers de la rue et à les former dans les vérités de la foi sans leur faire parcourir un cycle d'études incompatible avec leur condition. »[59] Le 6 mars, don Bosco, Rua et la famille de Maistre se rendirent à l'ospizio S. Michele, vaste établissement accueillant «plus de huit cents personnes, dont trois cents enfants». «Nous nous sommes spéciale­ment arrêtés à considérer le travail des jeunes ...»[60] Le dimanche 14 mars, don Bosco et dan Rua passèrent successivement à l'oratoire Santa Maria della Quercia, à l'oratoire San Giovanni de' Fiorentini et à un oratoire dit de l'Assunta. Don Bosco notait ses impressions, pas toutes favorables. Ici rien que de la religion, là rien que des divertisse­ments, et, dans le troisième, pas grand monde.[61]

Pie IX lui proposa un ministère bien particulier durant son séjour romain.[62] Le 14 mars, Mgr de Mérode l'invita au nom du pape à prê­cher des exercices spirituels aux détenues de la prison des Thermes de Dioclétien. Il n'hésita pas. Des religieuses faisaient office de gardien­nes. Il s'entendit avec la supérieure sur les prédications, et, entre le 15 et le 20 mars, parla à heures fixes aux deux cent soixante prison­nières. Le dernier jour, il se décerna un satisfecit que l'on peut croire mérité: «... Le samedi après le dernier sermon, la mère supérieure me confia avec grand plaisir que, de toutes les condamnées, une seule avait omis de s'approcher des saints sacrements.»[63] Autres temps, autres moeurs.

Dans ses déplacements à travers la ville, don Bosco ne négligeait pas ses propres affaires. Il voulait établir à Rome une antenne des Let­ture cattoliche. Les conférences de S. Vincent de Paul, qui, parmi leurs oeuvres, plaçaient celle des «bonnes lectures», lui paraissaient devoir être un relais efficace. Il recommanda au marquis Giovanni Patrizi, président de la conférence romaine de S. Nicolas, de l'aider à accroî­tre et à surveiller la diffusion du périodique à Rome. Comme dans les diocèses piémontais, un délégué aurait la charge des abonnements. Il vérifierait «au jour le jour» si les exemplaires arrivaient à destina­tion.[64]

/504/

Les statuts de sa congrégation le préoccupaient surtout. Dès le len­demain de son arrivée à Rome, don Bosco tentait de rencontrer à leur sujet un compatriote influent, qui était religieux dominicain.[65] Le cardinal Francesco Gaude lui avait précédemment rendu visite à l'Oratoire.[66]  Comme il était absent, on lui proposa un rendez-vous le jour suivant (23 février). Don Bosco lui soumit alors les grands traits de son projet de Regole, déjà écrit, selon la Storia dell'Oratorio, depuis l'année précédente.[67] Le cardinal l'orienta vers le supérieur général des rosminiens Giovanni Battista Pagani. Et, le 4 mars, don Bosco remit à celui-ci un «breve piano di congregazione religiosa» (plan résumé de congrégation religieuse) en le priant de le lire et de lui faire les remarques opportunes sur son contenu.[68] Nous ignorons com­ment réagit le P. Pagani. Don Bosco espérait un avis infiniment plus autorisé.

Les recontres avec Pie IX

Don Bosco n'avait encore jamais vu la personne sacrée du souve­rain pontife, le «vicaire de Jésus Christ sur terre». Il n'avait même jamais correspondu directement avec lui. Ses suppliques au Saint­ Siège n'avaient pu dépasser les bureaux de la curie romaine. Pour l'approcher, il demanderait la protection du puissant cardinal secré­taire d'Etat. Quand Antonelli le reçut le 28 février, il lui promit d'informer Pie IX de sa présence à Rome et de lui obtenir une audience particulière.

Pie IX traversait alors l'une des rares périodes calmes de son ponti­ficat. En 1857, son voyage de quatre longs mois dans ses provinces et les principautés voisines l'avait réconforté. Les villes les plus turbu­lentes s'étaient montrées respectueuses, les campagnes enthousiastes. Les critiques des esprits forts perdaient de leur raison d'être. Son gou­vernement de prêtres ne boudait pas la modernité. A l'émerveille­ment de la population, depuis 1854 la ville de Rome était, la nuit, éclairée au gaz. En 1857, des contrats avaient été passés pour l'instal­lation de lignes de chemin de fer dans ses Etats, entre autres de Rome à Civitavecchia. Il avait toujours été affable. Ses visiteurs du Vatican célébraient dans leurs correspondances la dignité, non seulement cor­diale, mais charmeuse du souverain pontife. Très soigneux de sa per­sonne, il portait des vêtements d'une propreté irréprochable. Il con­versait «de cette voix musicale que tous s'accordaient à trouver enchanteresse» et «avec tant d'esprit et d'abandon (...) que tous /505/ se retiraient conquis.»[69] Gageons qu'aux Quattro Fontane, la famille de Maistre, traditionnellement très attachée à la papauté, amplifiait encore les louanges courantes des fidèles sur la bonté et la distinction de Pie IX.

Le 8 mars, au retour d'une journée fatigante, don Bosco déplia un billet qui le transporta. «Je l'ouvre, je le lis, il disait: On prévient le signor abate Bosco que Sa Sainteté a daigné l'admettre à l'audience demain neuf mars entre onze heures trois quarts et une heure. Cette nouvelle, bien qu'attendue et très désirée, écrivit-il, me mit dans tous les états (litt.: me donna une révolution de sang ou, familièrement, me «fit tourner les sangs») et, de toute la soirée, il ne me fut plus possible de parler que du pape et de l'audience. »[70] Le mardi 9 mars, vingtième jour du voyage, jour à jamais mémorable pour lui, don Bosco com­mença par célébrer la messe dans l'église des dominicains Santa Maria sopra Minerva. Il lui fallait, avant l'audience, rencontrer le cardinal Gaude, qui habitait le couvent attenant.[71] Bien que son journal ne nous l'ait pas confié, on peut être certain qu'il voulait définir avec ce cardinal la conduite à tenir avec le pape sur les Regole à l'étude.

Don Bosco et le clerc Rua se présentèrent au Vatican la mantelletta (camail) de cérémonie sur les épaules. «Occupés de mille pensées», ils se mirent à gravir les escaliers «plus machinalement que rationnelle­ment» (sic). Les gardes nobles «vêtus comme des princes» les impres­sionnaient. A l'étage des salons pontificaux, gardes et camériers «luxueusement habillés» les saluèrent et s'inclinèrent profondément pour prendre la lettre d'audience que don Bosco tenait entre les doigts. Le spectacle sans cesse nouveau des allées et venues de l'anti­chambre leur occupa l'esprit pendant une heure et demie d'attente. «Les domestiques du pape sont habillés comme les évêques dans nos régions.» «Les salles sont grandes, majestueuses, bien tapissées, mais sans luxe»; «les tapisseries de soie rouge, mais sans ornement»; «un simple tapis d'étoffe verte couvre les pavements»; «les sièges sont de bois dur». Les accusations de faste et de luxe portées contre le pape ne leur semblaient pas fondées.

Quand un «prélat domestique» leur fit signe d'entrer, don Bosco dut, affirmera-t-il, «se faire violence pour ne pas perdre son équilibre mental». «Courage, allons-y!» Rua le suivait avec les exemplaires reliés des Letture cattoliche, leur cadeau au Saint Père. Ils firent leurs trois génuflexions: une à l'entrée du salon, une deuxième en son milieu et une troisième aux pieds du pontife. Et toutes leurs appré­hensions s'évanouirent, quand ils découvrirent «l'homme le plus affa-/506/ ble, le plus vénérable et, en même temps, le plus beau qu'un peintre puisse peindre». Comme le pape était assis à son bureau, nos deux visiteurs ne purent lui baiser le pied comme ils l'avaient prévu: ils ne lui baisèrent que la main. Mais Rua, selon sa promesse aux clercs du Valdocco, la lui baisa à deux reprises, une fois pour lui et une fois pour ses camarades. Ils restaient à genoux et don Bosco, par respect pour «l'étiquette», prétendait converser ainsi. «Non, lui dit Pie IX. Levez­-vous! » Son nom avait été mal orthographié, le pape croyait avoir affaire à un dénommé Bosser. Quand il apprit que son visiteur était piémontais, qu'il s'occupait de l'instruction de la jeunesse et des Let­ture cattoliche, il remarqua: «Mais il y en a un autre à Turin qui s'occupe beaucoup de la jeunesse! »; et il réalisa sa méprise. Prenant un air beaucoup plus détendu, il multiplia à don Bosco les questions sur les jeunes, les clercs, les oratoires; et il lui rappela l'offrande de Gaète.[72] Don Bosco lui remit les volumes de Letture cattoliche. «Il y a quinze relieurs dans notre maison», expliqua-t-il. Le pape s'absenta un instant et revint avec quinze petites médailles de l'Immaculée pour les relieurs, une un peu plus grande pour Rua et un écrin contenant une belle médaille pour don Bosco lui-même. Il se disposait à congé­dier l'un et l'autre, quand celui-ci demanda à parler seul. Rua fit une génuflexion au milieu de la pièce et se retira. Le pape redit à don Bos­co son admiration pour le sacrifice de ses enfants quand il avait dû se réfugier loin de Rome. Et le nouvel entretien dériva sur les Letture cat­toliche, les prêtres et les clercs de la maison de l'Oratoire. «Nous avons ensuite traité de quelques affaires particulières», dit laconique­ment à cet endroit le Viaggio a Roma. Vingt-cinq ans après, la Storia dell'Oratorio n'avait plus de raison de garder secrètes les dites «affai­res particulières. »[73] Substantiellement, Pie IX aurait dit à don Bos­co: «Mais si vous veniez à mourir, qu'adviendrait-il de votre oeuvre?» Et don Bosco d'introduire la question qui, de loin, lui tenait le plus à coeur et de l'interroger sur l'opportunité du plan qu'il méditait. «Il faut que vous établissiez une société qui ne puisse être contrariée par votre gouvernement; mais, en même temps, vous ne devez pas vous contenter de lier ses membres par de simples promesses, aurait observé le pape; sinon vous ne seriez jamais sûrs de vos sujets, vous ne pourriez compter à long terme sur leurs bonnes volontés. » Que le pape ait avancé ces raisons n'est qu'une hypothèse, mais il parait cer­tain qu'il encouragea don Bosco à créer une société à voeux.[74] L'audience fut close par une large bénédiction du souverain pontife sur don Bosco, sur son compagnon, sur ceux qui partageaient sa mis-/507/ sion, sur ses collaborateurs et bienfaiteurs, enfin sur ses jeunes et sur toutes ses ceuvres. «Et maneat nunc et semper et semper et semper. Amen», conclut-il .[75] Don Bosco et Rua s'en furent vers leur logis des Quattro Fontane remplis de vénération et de gratitude pour le pontife qui les avait si paternellement traités. Il suffit d'approcher le pape, dit à cet endroit le journal du voyage, «pour voir en lui un père qui ne désire que le bien de ses enfants » et pour comprendre «que ses enfants sont les fidèles chrétiens du monde entier». «Qui l'entend parler est contraint de s'avouer à lui-même: dans cet homme, dans ces propos, il y a quelque chose de surhumain qui n'apparaît pas chez les autres hommes. »[76]

L'audience du 6 avril fut une prise de congé.[77] Le pape démontra à don Bosco une «bonté confondante. »[78] Dans une conversation de trois quarts d'heure, il lui accorda toutes les faveurs qu'il lui deman­dait, entre autres «une indulgence plénière pour tous les jeunes orato­riens». Et il y joignit quarante écus d'or pour leur procurer une colla­tion. Le théologien Leonardo Murialdo et notre Michele Rua, qui accompagnaient don Bosco, gongolavano di gioia (étaient aux anges), selon les termes de celui-ci.[79]

A partir du 7 avril, les deux pèlerins pouvaient quitter la ville de Rome. Ils avaient récolté sur son histoire ancienne et moderne une foule d'informations et d'impressions, dont ils escomptaient bien faire leur miel. Leur intérêt était fort inégal, pensons-nous; eux n'avaient cure de ces distinctions. Ils avaient noué d'utiles relations et amitiés. Surtout le pape les avait comblés. La dévotion de don Bosco envers sa personne, déjà grande, s'était encore accrue. Un véritable amour l'imprégnait désormais, il aimait le pape «plus que lui-mê­me.»[80] En sa présence, il avait eu le sentiment de la proximité du sacré et ne l'oubliera jamais.

Don Bosco avait projeté de revenir par Venise.[81] Il dut y renoncer pour des raisons non explicitées. Le 14 avril, il entama en sens inverse le trajet de la mi-février et repassa par Civitavecchia, Livourne et Gênes. Le 16, il était chez lui à Turin. La presse fut aussitôt intéressée à son voyage. Le 18, le journal l'Armonia titrait: «La bienveillance du souverain pontife envers les oratoires de don Bosco», pour introduire une «lettre de Rome» - vraie ou supposée - qui émanait certaine­ment de don Bosco lui-même. Elle énumérait les faveurs spirituelles accordées par le pape aux oratoriens, puis venaient les quarante écus d'or. La lettre se voulait persuasive:

/508/

«... Croyez-moi: Pie IX est toujours le grand homme de la bonté et de la bien­faisance. Il n'est pas d'oeuvre de bienfaisance à laquelle il ne participe. Sémi­naires, collèges, foyers, refuges, maisons religieuses, hôpitaux, prisons, tout fait l'objet de sa générosité à Rome et dans le monde entier. Nul ne peut com­prendre d'où il tire tant d'argent pour subvenir à d'aussi grandes dépenses. Il m'a semblé toutefois découvrir une origine de ces ressources dans la grande frugalité de sa table, dans la modestie de ses ameublements, etc. et dans tou­tes les formes raisonnables d'économie qui lui permettent d'être bienfai­sant. »[82]

Don Bosco essayait de faire taire les calomniateurs sur la grande vie du pontife. Dix jours après, le même journal annonçait les diverses indulgences qu'à la demande de don Bosco le pape accordait aux fidè­les: 1) à ceux qui enseigneraient à chanter les cantiques, 2) à ceux qui chanteraient pendant le mois de Marie, etc.[83]

Un Mese di Maggio de genre particulier

En effet, mai, mois de Marie, approchait. Le fascicule d'avril des Letture cattoliche: «Le mois de mai consacré à la très sainte Marie immaculée à l'usage du peuple»,[84] contribution de don Bosco à une dévotion alors répandue, venait d'être publié.

Au vrai, ce petit ouvrage, dont l'auteur semble avoir oublié le titre quand il s'est mis à le rédiger, surprend qui le parcourt aujourd'hui. Il est peu question de Marie dans ce petit catéchisme spirituel, qui va de Dieu créateur au paradis promis. Don Bosco avait délibérément opté pour une formule en usage depuis la naissance de la pieuse pratique.

La célébration du mois de mai en l'honneur de la Vierge avait com­mencé en Italie au début du dix-huitième siècle.[85] Le jésuite Anni­bale Dionisi fit paraître en 1726 un opuscule intitulé: «Le mois de Marie ou le mois de mai consacré à Marie par l'exercice de diverses fleurs de vertu proposées à ses véritables dévots. »[86] Il s'agissait d'un exercice de piété d'un genre particulier. L'idée était poétique: au mois de mai, qui est (dans l'hémisphère nord tout au moins) celui des fleurs, les dévots offraient à Marie jour après jour des «fleurs de vertu» dans une pratique organisée avec prières, chants et méditations. Collèges et instituts religieux s'y prêtèrent volontiers. Encouragée par les pères jésuites, la dévotion du mois de Marie gagna les églises publi­ques de la péninsule. Puis elle traversa les Alpes quand le P. Pierre Doré eut traduit en français l'opuscule du jésuite Francesco Lalomia (1789): «Le Mois de Mai consacré aux gloires de la grande Mère de /509/ Dieu avec l'exercice de diverses fleurs de vertu. »[87] Toutefois Lalo­mia donnait à la pratique un sens différent de celui de Dionisi. Son titre l'annonçait: comme saint Alphonse il célébrait les «gloires de Marie »,[88] mère de Dieu. Mais cette option, qui agréera toujours aux Français, ne rencontra pas grand succès en Italie. Dans son «Mois de Marie», opuscule destiné à être longtemps très répandu, un autre jésuite, Alfonso Muzzarelli (1749-1813), préférait la formule inaugu­rée par Dionisi et reprise par ses imitateurs, qui n'avaient pas placé Marie au centre de leurs méditations. Le but de l'exercice était pour eux de sanctifier la vie chrétienne ordinaire par la prière (méditation, chapelet, cantiques, oraisons jaculatoires) d'une part, et par la prati­que de certaines vertus d'autre part. Le sens du mois de Marie tel qu'ils le prêchaient était proprement ascétique.

Auteurs et historiens épiloguèrent sur l'une et l'autre formule. Leur piété mariale les faisait pencher pour celle de Lalomia. «On sait qu'il y a deux façons de prêcher le mois de mai, a écrit l'un d'eux (ita­lien). Certains, sur les traces de personnes insignes, aiment faire de ce mois un appendice du carême. Ils traitent de grands sujets de morale et d'apologétique; et, en finale, soit par des esempi, soit par des invo­cations, soit par des applications, de manière plus ou moins logique et cohérente ils introduisent le thème marial dans leur discours. Fran­chement, que le lecteur pense de nous ce qu'il veut, cette méthode n'a jamais eu et n'aura jamais notre sympathie, qui va tout entière et sans réserve à l'autre méthode, qui consacre à la Madone le corps du dis­cours, pour conclure ensuite à touches rapides sur des exhortations morales et des déductions apologétiques. »[89] De son côté, le jésuite de langue française A. Drive[90] regretta la grave lacune que présentait à son avis le Mois de Dionisi, qui parlait très peu de la sainte Vierge. Le faible succès en Italie du Mois de Lalomia, qui traitait des privilèges et des vertus de Marie, l'étonnait: «Chose singulière, cet ouvrage, si heureusement conçu, ne fit pas fortune en Italie». En contre-partie, il est arrivé à d'autres praticiens, bien que d'une piété mariale évidente, d'expliquer pourquoi leurs préférences allaient, réflexion faite, à la méthode non exclusivement mariale de Muzzarelli. Dans sa préface à un «Mois de mai» publié quelques années après celui de don Bosco, l'un d'eux notait: «D'année en année d'innombrables autres Mois vont s'imprimant; mais quoique composés avec beaucoup de savoir, d'onction et d'affection, ils n'ont rien ôté à la célébrité du Mois de Muzzarelli. Moi-même, croyant que, dans un mois de Marie, il conve­nait de ne toujours parler que d'elle, j'ai publié de brèves considéra-/510/ tions sur la vie de la Vierge; quand j'ai prêché le mois de mai en 1856, 1857 et 1858, je me suis attaché à traiter soit de ses grâces, soit de ses gloires, soit de sa protection. Mais l'expérience m'a montré que la matière de Muzzarelli était plus apte à améliorer la foi et les moeurs du peuple chrétien. En conséquence, sans nul regret pour mon pauvre petit travail, je l'ai mis de côté; et, les années suivantes, j'ai composé mes sermons sur les thèmes du religieux de Ferrare», autrement dit d'Alfonso Muzzarelli.[91]

Placé devant ce genre de dilemme, don Bosco n'hésitait guère. En 1858, malgré sa grande dévotion aux mystères et à la vie de la Vierge Marie (que, du reste, il célébra dans l'introduction, au dernier jour d'avril) et parce qu'il avait un sens pastoral aiguisé, il opta lui aussi pour la ligne Muzzarelli, quitte à l'adapter à ses idées en spiritua­lité. Au lieu de rédiger autant de méditations théologiques, poétiques et mystiques sur Marie qu'il y avait de jours dans son mois, il proposa aux lecteurs de son Mese di Maggio une suite de réflexions dogmati­ques et moralisatrices, celles-là mêmes qu'ils entendaient dans les ser­mons d'exercices spirituels et de missions paroissiales. La simple énu­mération de leurs titres est instructive: 1) Dieu notre créateur, 2) l'âme, 3) le Rédempteur, 4) l'Eglise de Jésus Christ, 5) le chef de l'Eglise, 6) les pasteurs de l'Eglise, 7) la foi, 8) les saints sacrements, 9) la dignité du chrétien, 10) le prix du temps, 11) la présence de Dieu, 12) la fin de l'homme, 13) le salut de l'âme, 14) le péché, 15) la mort, 16) le jugement particulier, 17) le jugement universel, 18) les peines de l'enfer, 19) l'éternité des peines de l'enfer, 20) la miséricorde de Dieu, 21) la confession, 22) le confesseur, 23) la sainte messe, 24) la sainte communion, 25) le péché déshonnête, 26) la vertu de pureté, 27) le respect humain, 28) le paradis, 29) un moyen de s'assurer le paradis, 30) Marie, notre protectrice dans la vie présente, 31) Marie, notre protectrice à l'heure de la mort. C'était, pour notre saint, autant de sujets possibles de méditations de retraite à Sant'Ignazio sopra Lanzo. L'exercice quotidien était tout entier ascétique. Il comportait la lecture de l'instruction du jour, un esempio assorti tiré de la Bible, de la vie des saints, de personnages illustres ou de simples chrétiens, une fois ou l'autre de l'expérience de l'auteur lui-même (Dominique Savio, les derniers moments d'une prostituée), enfin une prière «jacu­latoire». L'examen approfondi du Mese di Maggio de don Bosco a bientôt montré son analogie avec ceux de Dionisi, de Muzzarelli et des rédacteurs de même inspiration.[92]

Pour rédiger ses textes, don Bosco avait puisé dans ses auteurs /511/ favoris: ledit Muzzarelli, Alphonse de Liguori et Léonard de Port­ Maurice.[93] Et il n'avait pas eu scrupule à répéter ses propres considé­rations du Giovane provveduto, du Cattolico istruito, de la Chiave del Paradiso, ainsi que des «Conversations entre un avocat et un curé de campagne sur le sacrement de la confession.»[94]

L'enseignement du Mese di Maggio

En phrases simples, souvent courtes, et dans le style dit par lui «populaire» qu'il affectionnait, il avait condensé un enseignement ascétique, tel qu'il avait alors pris forme en lui. Considérations et his­toriettes reflétaient et souvent reproduisaient ses prédications con­temporaines aux jeunes et au peuple des campagnes. Ce mois de Marie était son propre abrégé de vie spirituelle. Sous le titre de Mese di Mag­gio, il avait bâti une sorte de miroir de ses principales convictions reli­gieuses. Le Mese expliquait avec beaucoup de simplicité comment lui­-même concevait la route de la vie: son sens général, qui n'est plus nécessairement celui des chrétiens vivant dans un autre siècle, et la marche de qui la parcourt cahin-caha.

Le salut au sens plein de victoire sur le mal et la mort était la grande, la suprême, l'unique affaire du vivant. «Dieu, âme, éternité», ces thèmes de retraite de son siècle couraient d'un bout à l'autre de ses méditations. «O chrétien, toi qui as aussi une âme immortelle, pense que, si tu la sauves, tout est sauvé; mais que, si tu la perds, tout est perdu. Tu n'as qu'une âme, un seul péché peut te la faire perdre. Qu'en serait-il de nous et de notre âme si, à cet instant, Dieu nous appelait à son Divin tribunal? Toi qui lis, pense à ton âme, et moi qui écris je penserai sérieusenent à la mienne» (deuxième jour).

Le mois de don Bosco peut être partagé en deux. Au centre, entre le quinzième et le dix-neuvième jour, il y a la mort et ses suites. Les quatorze premiers jours expliquent comment se préparer à la terrible confrontation avec le juge de l'instant suprême, les dix derniers com­ment se réhabiliter et «gagner» le paradis après avoir éventuellement sombré.

Créé par Dieu, l'homme doit accomplir exactement les préceptes de sa sainte loi (premier jour). Mais son âme immortelle et douée de liberté peut les négliger (deuxième jour). Adam et Eve ayant commis la sottise de désobéir au Seigneur, celui-ci eut l'extrême bonté de pro­mettre, puis d'envoyer un rédempteur à l'humanité coupable. Celle-ci pourrait donc se sauver (troisième jour). Le rédempteur a constitué /512/ une Eglise à l'intérieur de laquelle l'homme peut faire son salut (qua­trième jour). Cette Eglise a un chef visible. S'en séparer rompt le lien vital avec le Christ rédempteur dont ce chef est le vicaire (cinquième jour). Ce chef a ses relais, qui sont les pasteurs. «D'où nous pouvons dire que nos curés nous unissent aux évêques, les évêques au pape et que le pape nous unit à Dieu» (sixième jour). La relation unifiante avec l'Eglise et avec Dieu s'établit dans la foi (septième jour). Pour soutenir le chrétien sur la route de la vie, Jésus Christ a institué sept sacrements, «signes visibles établis par Dieu pour donner à nos âmes les grâces qui sont nécessaires pour nous sauver». «Les sept sacre­ments sont comme sept canaux par lesquels les faveurs célestes sont communiquées par la divinité à l'humanité» (huitième jour). Le chré­tien a ainsi Dieu pour père, Jésus Christ pour frère, l'Eglise pour mère et la parole de Dieu pour guide. Reconnais, chrétien, ta dignité! (neu­vième jour). Malheureusement, sur terre, il manque souvent à cette dignité et compromet son salut. Car «le nombre d'années, de mois, de semaines, de jours, d'heures et de minutes qui passent de la naissance à la mort, c'est le temps que Dieu a laissé en notre pouvoir pour nous servir de ses biens et sauver notre âme» (dixième jour). Ce temps se déroule sous le regard d'un Dieu toujours présent (onzième jour), qui a créé l'homme pour être connu, aimé et servi par lui (douzième jour). Au terme, il y a le «salut de l'âme», qui risque d'être raté sans remède (treizième jour). Le péché, désobéissance à la sainte loi de Dieu, offense sa divine majesté et ne peut être réparé que par son pardon (quatorzième jour). La mort est l'instant redoutable qui sépare le temps de la miséricorde de celui de la justice (quinzième jour), comme le jugement particulier (seizième jour) et le jugement universel (dix­septième jour) le signifient sans ambiguïtés. L'enfer et ses peines éter­nelles (dix-huitième et dix-neuvième jours) sont le lot des pécheurs.

Les deux tiers du mois se sont écoulés, le lecteur chrétien vivant est toujours en route. Les dix derniers jours vont lui montrer que, s'il est tombé sur le chemin, il dispose de moyens de se racheter. «Bien­heureux sommes-nous qui pouvons encore nous servir de la miséri­corde de Dieu» (vingtième jour). «La grande preuve de la miséricorde de Dieu, nous l'avons dans le sacrement de la confession» (vingt-et­unième jour), aveu fait à un confesseur ministre de Jésus, «qui, au nom de Dieu, pardonne les péchés des hommes» (vingt deuxième jour). Le saint sacrifice de la messe est ce qui se peut faire de mieux pour la plus grande gloire de Dieu et la meilleure utilité des âmes (vingt-troisième jour), surtout s'il est accompagné par la sainte communion (vingt-/513/ quatrième jour). Parmi les obstacles qui guettent l'homme sur le che­min du salut, le péché déshonnête est le plus abominable. Il détériore le corps et abêtit l'âme (vingt-cinquième jour). A l'inverse, la vertu de pureté embellit cette âme et lui infuse paix, tranquillité et contente­ment de soi (vingt-sixième jour). La pression sociale du «respect humain» «empêche de faire le bien et pousse à faire le mal pour ne pas déplaire à autrui».. Il faut avoir le courage d'y résister (vingt-septième jour). La promesse du paradis donne énergie et espérance (vingt­huitième jour). Pour y parvenir, la pratique de la charité (exactement de «l'aumône») est recommandée (vingt-neuvième jour). Le mois pro­prement dit va s'achever par des considérations sur le salut par Marie: la protection mariale durant la vie (trentième jour) et à l'heure de la mort (trente-et-unième jour). La route a été balisée et rebalisée, ses dangers et les secours offerts signalés, la récompense du terme annon­cée: il ne reste au prédicateur qu'a confier son dévot lecteur à la bien­veillance de Marie.

Rejoignant les intentions des jésuites Dionisi et Muzzarelli, don Bosco pensait, probablement non sans raison, que cet abrégé d'ascéti­que en vue du salut, modeste, peut-être banal, convenait mieux à son public que les élévations sublimes des docteurs de la catholicité du dix-neuvième siècle. Car, pour lui, le «pasteur» avait pour tâche spéci­fique de mener son troupeau jusqu'au terme sur le chemin du «salut», lequel est «éternel». Il décrivait donc au lecteur la route de la vie de l'âme. Ce faisant, il a aussi légué à l'historien de son existence un document d'un intérêt particulier. Car si, comme le pensent les socio­logues, les «représentations» du langage sont les seuls témoins utilisa­bles de la conscience religieuse, nous disposons, avec le Mese di Mag­gio, d'un excellent relais pour la connaissance de la conscience de don Bosco. Son caractère tragique était beaucoup plus accusé que ne le laissent entendre certains portraits placides d'un homme rassuré.

Un Vade-mecum du chrétien

Trois mois après le Mese di Maggio, don Bosco publia dans les Let­ture cattoliche un catalogue de préceptes de morale sociale et domesti­que, qui, à juger par le titre, constituait un corollaire de ce petit livre: «Emporte-le avec toi, chrétien, ou Avis importants sur les devoirs du chrétien, afin que chacun puisse faire son propre salut dans l'état où il se trouve.»[95] Ce vade-mecum permettrait au chrétien d'assurer son salut - la question centrale du Mese di Maggio - dans sa propre situa-/514/ tion. L'introduction de don Bosco prévenait le lecteur qu'il avait cueilli ces «avis» à droite et à gauche, dans la Bible, dans (la vie ou les oeuvres) de S. Charles Borromée, de S. Vincent de Paul, de S. Fran­çois de Sales, de S. Philippe Néri et du bienheureux Sebastiano Val­fré.[96] Son originalité se réduisait donc à ses choix.

Les «Avis généraux» des premières pages (p. 5-7) résumaient à grands traits son enseignement habituel sur Dieu, l'Eglise, le pape, les commandements de Dieu et de l'Eglise, la foi, le péché et le paradis. Les trois derniers exprimaient ses principales convictions de directeur spirituel au temps de Dominique Savio, ce garçon qu'il avait encou­ragé à «se faire saint»: 1) «Dieu veut que nous soyons tous sauvés, c'est même sa volonté que nous nous fassions tous saints.» - 2) «Qui veut se sauver doit mettre l'éternité dans son esprit, Dieu dans son coeur et le monde sous ses pieds.» - 3) «Chacun est obligé de faire son devoir dans l'état où il se trouve. »

Le Porta teco envisageait ensuite les diverses situations du chrétien considéré dans la cellule familiale, domesticité comprise: le père, les fils, la mère, les filles et le personnel. On lisait successivement: 1) des Avis généraux à un père de famille par le bienheureux Sebastiano Val­fré (p. 8-22); 2) des Avis particuliers aux chefs de famille tirés de la sainte Ecriture et des saints Pères (p. 22-34), subdivisés en: devoirs envers leurs épouses, devoirs envers leurs enfants, devoirs envers leurs serviteurs, gouvernement de leur maison, conduite dans les affaires publiques de l'endroit et conduite privée; 3) des Consignes générales de S. Philippe Néri à la jeunesse (p. 34-36); 4) des Avis importants aux jeunes gens sur leurs devoirs particuliers (p. 36-47) subdivisés en: devoirs des jeunes envers leurs parents, envers leurs frères, leurs soeurs et les autres membres de leur famille, envers les personnes étrangères à leur famille et enfin «conduite particulière des jeunes». (Cet article comportait une note: Avis particuliers pour les personnes de service); 5) les Avis du bienheureux Sebastiano Valfré dans deux lettres écrites à deux mères de famille (p. 48-55); 6) des «Avertissements importants aux filles sur leurs devoirs particuliers» (p. 56-65), subdivisés en: devoirs envers leurs parents, envers leurs frères, soeurs et autres parents, envers les personnes étrangères à leur famille et enfin «conduite personnelle particulière»; et, pour clore le fascicule, 7) des Avis spéciaux pour les femmes de service (p. 65-66).

Ces quelques pages sur une société et une culture menacées par la «modernité» apprendront peut-être quelque chose aux curieux de la vie quotidienne des familles piémontaises au dix-neuvième siècle. /515/ Pour nous, elles nous font accompagner don Bosco dans un monde auquel cet éducateur de jeunes semble avoir été plutôt étranger. Du reste, cette liste d'avis, où le terme de devoirs reparaît de paragraphe en paragraphe, finit par interroger le lecteur sur la morale et la spiri­tualité de celui qui l'a constituée. «Chacun est obligé de faire son devoir dans l'état où il se trouve! » Soit! Mais le «devoir» aurait-il spé­cifié la morale et la spiritualité de don Bosco? Aurait-il enseigné une «morale du devoir»? La «morale du devoir» s'en tient à l'ordre des relations dans lesquelles le sujet est engagé, ordre auquel on donne parfois le nom caractéristique d'«ordre moral». La question morale se ramène pour le sujet à respecter cet ordre, à y tenir sa juste place afin de cheminer selon les exigences de sa situation. Pas moins, mais aussi pas plus! La spiritualité correspondante est celle de l'«homme de devoir» dans sa rigidité militaire, qui rassure, mais peut aussi inquié­ter. La volonté certaine de don Bosco de maintenir les gens dans leurs sphères sociales d'origine témoignait chez lui de quelque propension pour une morale et une spiritualité parfois qualifiées de «déontologi­ques». Mais, à qui le regarde vivre, le moins que l'on puisse dire est que, si sa morale et sa spiritualité intégraient certes le «devoir», pour lui expression de la volonté divine, il s'est trop souvent réclamé de la gloire de Dieu et du bien des âmes afin d'échapper aux contraintes sociales qui gênaient ses saintes initiatives, pour pouvoir être simple­ment classé parmi les «hommes de devoir». Parce que beaucoup plus jésuite que pascalien (au sens des Lettres Provinciales), la morale et la spiritualité du devoir, qui suffisaient aux fonctionnaires ses voisins, lui étaient des carcans. Sans évidemment connaître la formule, il optait, au nom du bien à faire et de la gloire de Dieu, pour une morale «téléologique», dans laquelle le telos importe plus que le «devoir» à accomplir. Il arrive alors que la fin justifie certains moyens: des oublis volontaires, des accrocs à la vérité, le non-respect d'une loi positive. Don Bosco était un sage. Le moteur de sa vie était la «charité active», qu'il avait conseillée à Dominique Savio pour «se fairesàint» et qu'il inscrivait dans un ajout au premier article de ses Regole vers le temps du Porta teco.

Don Bosco médiateur entre Cavour et le Saint-Siège

Le voyage de Rome avait alors, parmi ses conséquences non pré­vues, celle de commencer à faire de don Bosco un trait d'union entre le Saint-Siège et le gouvernement piémontais. En ce mois de juillet, /516/ une affaire qu'il avait secrètement engagée pendant son séjour dans la ville du pape prenait mauvaise tournure à Turin.[97] Elle concernait le sort de divers évêques des Etats sardes, surtout celui de Mgr Luigi Fransoni exilé à Lyon. Cet exil privait d'archevêque à demeure le dio­cèse de Turin, qui, à l'estime de plusieurs, en pâtissait gravement. La désignation d'un remplaçant pouvait paraître souhaitable. Comme Mgr Fransoni intervenait dans le pays pour contrecarrer la politique laïcisatrice du gouvernement piémontais, celui-ci eût aimé en être débarrassé au bénéfice d'un prélat plus conciliant. La démission de l'archevêque contestataire eût donc en un certain sens répondu aux voeux à la fois de l'Eglise et de l'Etat. Comme nous l'apprend une cor­respondance des plus explicites qui a été publiée, en 1853 et 1854 Pie IX lui-même l'avait souhaitée au grand dépit de l'exilé; et appa­remment rien ne nous laisse entendre que son opinion avait changé en 1858.[98] Le pape s'interdisait d'imposer une retraite quelconque à Mgr Fransoni, mais il lui avait fait dire et lui avait écrit que, pour le bien du diocèse, il la désirait. Fransoni avait enregistré le souhait, mais avait affirmé qu'il ne s'y soumettrait que par un ordre en bonne forme du souverain pontife. Ce à quoi celui-ci ne pouvait se résoudre, par égard pour l'épiscopat et pour la ferme conduite de l'archevêque en 1849-1850. Quant à l'intéressé, il jugeait que sa démission signe­rait le triomphe des méchants et désespérerait les bons.[99]

Le 13 mars 1858, le marquis Gustave de Cavour (frère du comte Camille, président du conseil) adressa à don Bosco alors à Rome, où il venait de rencontrer le pape pour la première fois, une lettre circons­tanciée sur le problème du diocèse et de son archevêque.[100] Il y dépei­gnait la situation du diocèse sous les couleurs les plus sombres. L'hos­tilité à l'égard de la religion des partis dominants au parlement interdisait d'imaginer une évolution à court terme. Une solution radi­cale des différends avec Rome ne pouvait donc pas être envisagée. Restaient des accords sur des points précis. Gustave de Cavour écri­vait: «Si le Souverain Pontife voulait bien nommer cardinal notre vénéré archevêque Mgr Fransoni et lui donner pour Coadjuteur avec future succession un archevêque in partibus, ce pourrait peut-être constituer un premier pas vers une réconciliation. » Il recommandait à don Bosco de s'entendre avec le cardinal Gaude - un piémontais, nous le savons - et d'autres personnages influents et de présenter comme candidats dignes de remplacer Fransoni les évêques Odone (Susa) et Losana (Biella), ou bien le lazariste Durando (Turin), ou encore Rinaldi, vicaire général d'Asti. En somme Gustave de Cavour /517/ préconisait la promotion (au cardinalat) de Mgr Fransoni et son rem­placement à Turin par l'un des personnages énumérés.

Don Bosco trouva certainement la solution raisonnable et, lors de l'audience du 6 avril, communiqua à Pie IX le texte de la lettre de Gustave de Cavour. Le pape lut en silence. A juger par la suite, sa réaction intime fut vraisemblablement analogue à ses observations de 1853-1854 à l'évêque de Mondovì, à Mgr Pacifici et à Mgr Fran­soni lui-même. Il souhaitait la démission de l'exilé, mais ne la lui imposerait certainement pas. Et il invita don Bosco à faire part du message au cardinal Antonelli. En effet, trois jours après l'audience, don Bosco annonçait au cardinal:

«J'ai reçu de Turin une lettre que je désirerais communiquer à Votre Emi­nence Révéren-dissime avant de quitter Rome. Si vous pouviez m'admettre pour un moment d'audience, ce serait pour moi une faveur toute particu­lière... »[101]

Il le vit et lui remit la lettre du 13 mars avant de quitter Rome le 14 avril.[102] Il n'est pas évident qu'Antonelli ait alors confié à don Bos­co une mission d'exploration auprès des frères Cavour. Deux mois après, don Bosco dira simplement à Pie IX que Gustave de Cavour était toujours dans les mêmes sentiments. En réalité, la balle restait dans le camp du Saint-Siège.

Antonelli la relança avec prudence. Le 12 juin, il invita son chargé d'affaires à Turin, l'abbé Tortone, à sonder don Bosco «sur les com­munications qu'il avait faites avant son départ de la Ville.»[103] Tor­tone s'exécuta dès la réception de la lettre du cardinal; et don Bosco l'assura qu'il venait de s'expliquer par écrit au Saint-Siège.[104] Il le fai­sait alors dans une lettre confidentielle adressée, non pas à Antonelli, comme le croyait Tortone, mais à Pie IX en personne.[105] Cette lettre, longtemps inconnue - don Motto la donnait comme inédite en 1991 - est l'unique pièce qui nous rende directement compte des idées de don Bosco lors des tractations de 1858. Il écrivait:

«... A mon départ de Rome, une chose pourtant m'a causé un vif regret, et c'est de n'avoir pas eu le temps de me présenter à Votre Sainteté alors qu'Elle daignait justement m'admettre à son audience.[106] Je crois qu'il s'agissait de notre archevêque. Quoi qu'il en soit, je continue de recommander à la bonté paternelle de Votre Sainteté l'état déplorable de ce diocèse. Te dis à Votre Sainteté ce que les fidèles de Lyon disaient autrefois à S. Eleuthère votre digne prédécesseur: Très Saint Père, donnez la paix à notre Eglise et pour­voyez à nos besoins.[107] Nous ne sommes pas en un temps de persécution ou-/518/ verte et sanglante; toutefois, le mal s'étend sourdement, mais terriblement. Les bons, dont le nombre, Dieu merci, est encore très grand, gémissent et ne savent que faire; les méchants deviennent chaque jour plus audacieux; les fai­bles accroissent quotidiennement les rangs des dévoyés. Si, pour comble de malheur, l'hérésie parvenait légalement au pouvoir, je craindrais des chutes épouvantables même parmi ceux qui, dans ce diocèse, occupent des charges ecclésiastiques élevées. Je parle dans le Seigneur: que Votre Sainteté me par­donne... »

Don Bosco s'exprimait alors avec beaucoup de réserve sur la démarche de Gustave de Cavour. Mais, à l'évidence, sa réussite lui tenait à coeur, même au prix de quelques sacrifices.

«Je ne sais si l'idée exprimée par M. de Cavour présente quelque bon côté aux yeux de Votre Sainteté. S'il s'agissait d'établir un principe, je ne m'y fierais nullement; mais, puisqu'il s'agit d'un fait particulier, on peut en espérer quel­que résultat, surtout qu'il montre encore les mêmes sentiments. De toute façon, pour éviter des maux certainement difficilement réparables, il faut que Votre Sainteté pourvoie de quelque manière aux nécessités du diocèse de Turin. Je parle dans le Seigneur... »[108]

L'intervention d'Antonelli transmise par Tortone décida don Bosco à prendre une initiative. Il envisagea un deuxième voyage à Rome;[109] et, le 22 juin, il rencontra le marquis Gustave de Cavour. Celui-ci lui fit savoir que le comte, son frère, le président du conseil, «avait appris avec une satisfaction particulière les bonnes dispositions que Sa Sainteté lui avait manifestées - à lui don Bosco - en ce qui concernait l'archevêque de Turin, et qu'il désirait avoir un entretien avec don Bosco. »[110] Le comte de Cavour reçut en effet don Bosco le 26 juin chez lui, non pas au ministère. Cavour - qui le connaissait et l'admirait depuis longtemps - lui témoigna «des signes sincères de particulière bienveillance». Il était tout à fait disposé à agréer l'évê­que de Susa, Mgr Odone, comme archevêque de Turin, à rendre l'archevêché de Cagliari à Mgr Marongiù, qui en avait été chassé, et enfin à faire remplacer Mgr Artico à la tête du diocèse d'Asti. Quant à Mgr Fransoni, il ne s'opposait pas à son retour à Turin pour qu'il y renonce spontanément à son poste. Mais il fallait que le Saint-Siège lui promette cette renonciation, dans la crainte que l'archevêque, une fois en place, ne s'y refusât.[111] Quand il présentait en ces termes son rapport au chargé d'affaires, don Bosco croyait évidemment que la question progressait dans le sens qu'il souhaitait.

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Ce n'était pas le cas. Les diverses solutions auraient peut-être reçu l'agrément de Pie IX, qui, on le sait, eût aimé faire remplacer Fran­soni. Mais elles ne convenaient pas à son secrétaire d'Etat, qui se gar­dait d'isoler le problème de Turin de la politique générale de l'Eglise. La renonciation de l'archevêque eût humilié, non seulement l'inté­ressé, mais l'épiscopat; et elle eût apparemment donné raison au gou­vernement piémontais sur ses lois et mesures plus ou moins anticléri­cales. Antonelli expliqua à Tortone que, pour le bien du diocèse, le pape consentirait à nommer à Turin un coadjuteur avec droit de suc­cession, mais certainement pas à forcer l'archevêque en titre à démis­sionner.[112] Le chargé d'affaires transmit aussitôt à don Bosco l'avis négatif du cardinal. Notre saint en fut, nous apprend Tortone, «quel­que peu surpris», soit, en langage moins diplomatique, très désap­pointé. La réponse, selon le chargé d'affaires, ne lui semblait pas con­forme à l'idée qu'il s'était faite de la tractation lors de son voyage à Rome. Tortone affirma à son supérieur avoir développé devant lui une argumentation que nous connaissons déjà, pour avoir été celle de Mgr Fransoni et de ses avocats. Don Bosco se soumit, écrivit Tortone. Il fit plus, car il promit de transmettre à Cavour les intentions du car­dinal lors d'une nouvelle rencontre qui lui avait été promise.[113]

Mais, dans l'esprit du président du conseil piémontais, des problè­mes beaucoup plus cruciaux pour la nation chassaient alors celui du diocèse de Turin privé d'archevêque. Le 11   juillet, le comte de Cavour se rendait en Savoie; de là, il passait en Suisse, pour aboutir enfin à Plombières, où il avait le 21 avec Napoléon III, un entretien qui serait décisif pour l'avenir du Piémont et de toute l'Italie. Le 31 Cavour était de retour à Turin. Don Bosco, quoique apparemment sans trop y croire, tenta aussitôt (le 4 août) une nouvelle démarche auprès de lui. Traduisons son billet:

«Excellence. Tout en me réjouissant de l'heureux retour de V. E. dans cette capitale, je prends la liberté de vous demander, parmi la multitude et la gra­vité des affaires qui vous incombent, de ne pas oublier ce qui concerne notre pauvre diocèse. Prêt à faire ce dont je suis capable pour ma patrie et pour ma religion, je vous souhaite toute bénédiction du ciel et me professe, de V. E., le très obligé serviteur. »[114]

Le message tomba dans le vide. Six mois plus tard, une lettre de don Bosco à Pie IX apprenait à celui-ci que «Cavour manifeste de la bonne volonté, à supposer qu'elle soit sincère», mais qu'«il est entouré de mauvaises gens, qui l'entraînent on ne sait où. Ce matin seulement, /520/ il m'a dit qu'il veut présenter d'autres candidats pour les diocèses vacants. »[115] A la fin de 1858, Mgr Fransoni restait à Lyon, le diocèse de Turin n'était pas mieux gouverné, Cavour promouvait l'insurrec­tion à travers la péninsule et le Piémont entrait sans trop le savoir dans la deuxième guerre d'indépendance italienne.