Dom Bosco Recursos

M.O. VI. Par-delà les frontières (1874-1878) - F.Desramaut

SPIRITUALITÉ SALÉSIENNE


VI. Par-delà les frontières (1874-1878)

Chapitre XXIII.

Don Bosco, l'archevêque et le pape

Le retour de don Bosco à Turin (16 avril 1874.)

La fête de l'approbation des constitutions (19 avril 1874)

La lettre de mai 1874 sur la conduite de l'archevêque

La stratégie pastorale de Mgr Gastaldi en 1873-1874

La formation salésienne selon les constitutions approuvées

La première plainte de Mgr Gastaldi au souverain pontife (15 juillet 1874)

L'affaire des exercices spirituels de Lanzo (août-septembre 1874)

Les deux parties recourent à Pie IX

Notes


Chapitre XXIV.

Former des salésiens

Le choix du maître des novices Giulio Barberis (juillet 1874)

Le clerc de don Bosco

L'édition des constitutions approuvées (1874-1875)

La lettre de présentation des constitutions (15 août 1875)

Le noviciat salésien en 1875-1876

La formation accélérée des futurs clercs (1875-1876)

Le degré d'instruction des clercs de don Bosco

L'évolution du noviciat salésien entre 1874 et 1876

La persévérance des novices

Notes


Chapitre XXV.

La France et l'Argentine

La France de 1874

Nice, ville cédée à la France

Don Bosco est appelé à Nice

Don Bosco et la France de 1875

L'implantation discrète à Nice (novembre 1875)

L'acquisition de la villa Gauthier, place d'Armes

L'option pour l'Argentine

La réponse de don Bosco aux offres des Argentins

L'annonce à la congrégation salésienne (janvier-février 1875)

Le «sauvage» selon don Bosco

L'association des laïcs à l'entreprise américaine

Le pays de l'Indien libre

La préparation de l'expédition en Argentine

Le départ des missionnaires (11 novembre 1875)

Le projet de colonie italienne en Patagonie (1876)

Notes


Chapitre XXVI.

«Vis unita fortior! »

L'associationisme combattant des catholiques italiens

Le regroupement des membres externes de la congrégation salésienne

L'appellation: coopérateurs salésiens

L'organisation de l'association salésienne

Une association apolitique

L'intransigeance catholique en Italie vers 1875

Don Bosco «conciliateur» en 1874

La main tendue de Lanzo (août 1876)

Notes


Chapitre XXVII.

L'année des consolidations (1877)

Une consolidation indispensable

Les Memorie dell'Oratorio

Le système préventif en éducation

La vocation dans l'Introduction aux constitutions de 1877

L'annonce du premier chapitre général

L'ouverture du chapitre (5 septembre 1877)

Le déroulement du chapitre (5 septembre-5 octobre 1877)

La question des études

Les coopérateurs salésiens

Les bonnes relations sociales. Le Bollettino salesiano

La vie communautaire salésienne

Les bonnes moeurs et le noviciat

Le «teatrino»

Les questions d'économie

Problèmes de vocabulaire

Les filles de Marie auxiliatrice

L'édition des Regolamenti et des Deliberazioni

Notes


Chapitre XXVIII.

Affaires romaines en 1877

La réforme des Concettini

Le nouveau préfet des Evêques et Réguliers

Mgr Gastaldi à Rome (janvier-février 1877)

La reprise des hostilités (juin 1877)

Les messes du dimanche 26 août

La défense de don Bosco

A Rome pendant les dernières semaines de Pie IX

Notes


Chapitre XXIII.

Don Bosco, l'archevêque et le pape

Le retour de don Bosco à Turin (16 avril 1874.)

Le jeudi 16 avril 1874, à 8 h. 15,[1] don Bosco et son secrétaire Gioachino Berto débarquaient du train de Florence en gare de Turin Porta Nuova. Ils avaient voyagé toute la nuit. Don Bosco retrouvait sa ville après plus de trois mois et demi passés à Rome.[2] Pendant cette longue période deux affaires l'avaient surtout occupé: la question du temporel des évêques italiens et l'approbation des constitutions salésiennes[3]. II avait probablement échoué pour la première, mais il avait réussi pour la deuxième. Le 3 avril, la version de ses Regulae, avec, il est vrai, de graves modifications requises par la commission cardinalice commise pour les revoir, avait enfin reçu une approbation de principe. Il avait eu soin de ne quitter Rome qu'après avoir retiré le décret si longtemps attendu, qui était daté du 13 avril. Don Bosco était heureux: une dure étape venait enfin d'être franchie sur la route aux obstacles imprévus de la formation de sa société religieuse.

Cependant, le flot des voyageurs coulait indifférent, personne n'attendait les deux prêtres. La faute en incombait à la lenteur exces­sive des postes italiennes, non pas certes à don Rua, qui fut toute sa vie très attentionné pour don Bosco.[4] Ils hélèrent un legno (fiacre) et cheminèrent ainsi jusqu'au Valdocco. Là encore peu de mouvement parce que, en ce jour de congé, les écoliers étaient, paraît-il, en prome­nade. Ce silence insolite, qui différait tellement des joyeux tumultes habituels aux retours de voyage de don Bosco, correspondait toute­fois au désir de celui-ci. L'oratoire venait de perdre, le 13 avril, l'un de ses meilleurs auxiliaires, un bon administrateur, don Francesco Pro­vera, prêtre de trente-huit ans.[5] «... Ne conviennent ni fêtes, ni musique, ni cérémonies d'accueil, avait écrit don Bosco depuis Rome à ses enfants de l'oratoire. Je vais à l'église et, s'il plaît à Dieu, je célé-/888/ brerai la sainte messe pour notre cher et toujours aimé don Pro­vera. »[6] Il se rendit donc aussitôt dans l'église S. François de Sales (je crois!) pour y célébrer la messe à l'intention du défunt, déjà enterré depuis la veille. Mais le bruit de sa présence s'était répandu: «C'è D. Bosco!» (Don Bosco est là!) Quand il sortit de la sacristie, des gar­çons l'entouraient et le saluaient.

Cependant, son secrétaire Berto guettait le signe qui, normale­ment à son estime, accompagnerait le glorieux événement. Quand il eut lui-même terminé de dire sa messe, tandis qu'il traversait la cour de récréation, il leva les yeux et remarqua un halo autour du soleil. On réclama don Bosco pour qu'il contemple lui aussi ce spectacle, qui dura - d'après Berto - environ un quart d'heure. Après le repas, le halo reparut; et don Bosco interrogé (par son secrétaire vraisembla­blement) sur ce «signe du ciel», répondit, s'il faut en croire notre informateur: «Par ce signe, le Seigneur a peut-être voulu nous donner un symbole de la victoire que nous avons remportée contre tous nos ennemis par l'approbation absolue des constitutions de la société de S. François de Sales;[7] ou bien il a voulu raviver ainsi notre foi et nous consoler à la pensée que don Provera a déjà été couronné de gloire au ciel... »[8] Pareille lecture laisse rêveur. Mais retenons la première phrase, selon laquelle don Bosco venait de l'emporter sur ses «enne­mis». Elle nous rappelle avec beaucoup d'autres sa mentalité comba­tive, peut-être teintée de quelque paranoïa.

Le deuil de don Provera céda bientôt devant le retour tellement attendu de don Bosco. «On oublia le mort et on ne pensa plus qu'à fêter le pauvre pèlerin», raconta-t-il lui-même.[9] Après le repas, la musique lui offrit un concert sous les portiques. Et la maison entra en effervescence. Le retour de don Bosco provoquait un afflux de per­sonnalités, y compris salésiennes. En raison de son absence, la réu­nion annuelle des directeurs salésiens ordinairement liée à la S. Fran­çois de Sales (29 janvier) n'avait pas encore pu avoir lieu. On ne perdit pas vingt-quatre heures pour l'ouvrir. Don Bosco conféra avec ses «seize» directeurs locaux[10] deux fois le vendredi 17 et une fois le samedi 18. Faute de procès-verbal en forme,[11] le détail de ces entre­tiens importants nous échappe. Nous savons seulement que les expli­cations des directeurs sur leurs oeuvres consolèrent grandement leur supérieur[12] et que les Règles «ou mieux les constitutions» approuvées furent lues à cette occasion. A haute voix et en public? Cela paraît peu probable pour un texte latin dont plusieurs articles n'enchantaient pas don Bosco. En tout cas, celui-ci tint à souligner aux directeurs la /889/ part qui revenait au secrétaire de la congrégation des Évêques et Réguliers dans la conclusion satisfaisante d'une affaire difficile.[13]

La fête de l'approbation des constitutions (19 avril 1874)

L'événement majeur que constituait pour la société salésienne l'approbation de ses constitutions fut fêté solennellement le diman­che 19 avril.

Invité par don Bosco, l'archevêque Gastaldi - dont on aimerait connaître les sentiments cachés en pareille circonstance - «lut» la messe de communion vers 7 h. du matin, la grand-messe de 10 h. 30 fut chantée en musique et le repas communautaire rendu imposant par la participation des directeurs et de laïcs distingués. Le Signor Balocco reçut une croix de chevalier. Puis les convives passèrent sous les portiques pour une séance académique de bienvenue à don Bosco. Après quoi, ce monde grouillant d'enfants, de clercs, de prêtres, de moniteurs et d'amis regagna l'église, où don Bosco présida une béné­diction du très saint sacrement. L'assemblée vibra à un Te Deum de remerciement au Seigneur, qui avait enfin couronné la longue peine du fondateur salésien. L'hymne triomphal informait la ville de cette victoire, célébrait l'événement et félicitait son principal acteur. Enfin, comme il se devait en toutes les circonstances exceptionnelles, une séance théâtrale, dont le morceau principal était un drame reli­gieux (Le Martyre de saint Eustache), vint clore ce jour de très grande solennité pour le Valdocco.

La célébration eut un prolongement, deux mois après, lors de la fête de saint Jean-Baptiste, qui était aussi celle de don Bosco. Le directeur de Lanzo, Giovanni Battista Lemoyne, poète facilement grandiloquent, avait composé sur son retour de Rome une ode de cinquante-cinq vers. Il le comparait à Moïse descendant du Sinai avec les tables de la Loi. Le poète interpellait les anges: «... guerriers du ciel, inclinez-vous devant le nouveau Moïse... ».[14] A la curie de Turin, infiniment moins sensible que don Lemoyne aux qualités de la «nouvelle loi» du peuple élu du Valdocco, de telles images agacèrent les lecteurs du poème. L'archevêque réagit personnellement quand la pièce fut soumise à la censure ecclésiastique avant sa publication par la librairie salésienne. «On n'en interdit pas l'impression, observa-t-il de sa main sur les épreuves; mais on en blâme les exagérations, qui ne pourront jamais faire de bien. »[15] En effet, pour le moins, don Bosco n'avait pas encore mené ses jeunes troupes jusque dans leur terre pro­mise...

/890/

La lettre de mai 1874 sur la conduite de l'archevêque

Mgr Gastaldi avait été prévenu du dénouement des tractations romaines. Dès le 13 avril, depuis Rome, don Bosco lui avait fait part du décret d'approbation qu'il venait de retirer au bureau de la congréga­tion des Évêques et Réguliers. Toutefois, sa lettre apparemment très courtoise ne manquait pas d'un arrière-goût ironique: «Excellence Révérendissime. -je retire à l'instant le décret de l'approbation définitive de nos règles, qui porte la date de ce jour. Vous qui nous avez de tout temps recommandés, je désire que vous soyez le premier à connaî­tre la nouvelle... »[16] L'archevêque, qui avait expédié à Rome lettre sur lettre pour contrecarrer l'approbation des constitutions salésiennes telles que don Bosco les avait rédigées en 1873, ne décela-t-il pas au premier coup d'oeil l'antiphrase, que l'on aimerait involontaire, de: «Ella che ci ha in ogni tempo raccomandati... » En tout cas, lors de la visite que don Bosco lui fit à l'archevêché le samedi 18 avril, la conver­sation ne roula, selon don Berto, que sur le problème du temporel des évêques; rien ne fut dit des affaires de la congrégation.

C'était de mauvais augure. La victoire que les salésiens se flattaient d'avoir remportée à Rome ne leur procurerait pas la paix à Turin. L'«adversaire» (on excusera le terme, mais, s'il faut en croire Berto, don Bosco parlait d'«ennemi») avait semblé aux premiers jours assez abattu, «plein de courtoisie, mais dans une situation très difficile. Il y a déjà un certain temps, il affirmait ne plus pouvoir sortir en ville, parce qu'il est çà et là montré du doigt et insulté, donc plus de prome­nade. Ses sermons qui, autrefois, attiraient les foules, ne dépassent plus une pitoyable médiocrité. On pourrait y remédier, mais que faire quand le malade refuse médecin et médecines?... »[17] Au vrai, Mgr Gas­taldi s'informait encore des véritables conclusions de l'accord romain. Le 1er ou le 2 mai, don Rua, muni du rescrit sur les dimissoriales que don Bosco avait obtenu, se rendit à l'archevêché pour demander l'ordination des clercs salésiens Cesare Chiala et Matteo Ottonello. L'archevêque - invisible dans son bureau - réclama la pièce pour la conserver. Il s'enquit aussi du texte authentique des constitutions approuvées. Et don Rua, qui n'acceptait pas de se dessaisir des pré­cieux documents, dut rentrer au Valdocco sans la promesse d'ordina­tion espérée.[18] Les frictions (les «dispiaceri», disait don Bosco dans sa lettre du 3 mai à Mgr Gastaldi) reprenaient donc de plus belle.[19]

/891/

Tant et si bien que, dans la première quinzaine de mai, don Bosco crut nécessaire de résumer ses griefs contre l'archevêque dans une let­tre d'explications au secrétaire de la congrégation des Évêques et Réguliers. La longanimité compréhensive de celui-ci l'avait séduit pendant son récent séjour à Rome. Cette pièce nous aidera à entrer dans une meilleure intelligence d'un conflit, qui avait fortement retenti sur le texte définitif des constitutions, tout particulièrement au chapitre de la formation des salésiens .[20]

Comme il le fit à maintes reprises, don Bosco rappelait d'abord les temps heureux de sa collaboration fructueuse et sans nuages avec celui qui était devenu son archevêque. Il écrivait à Mgr Vitelleschi: «La crainte de la poursuite des difficultés avec notre archevêque, spéciale­ment pour les ordinations des clercs, s'est révélée malheureusement fondée. Je dis avec l'archevêque de Turin, car nous bénéficions de la bienveillance et du soutien de quarante-quatre autres évêques avec lesquels nous sommes en relation. Pour que Votre Excellence puisse avoir une juste idée de la situation, je crois opportun de remarquer que, tant qu'il fut chanoine, avant et après sa sortie [de la congréga­tion] des rosminiens, Mgr Gastaldi fut un collaborateur zélé de nos oratoires masculins. Devenu évêque de Saluzzo, il nous protégea de tout son zèle. Créé archevêque de Turin, il continua quelque temps de nous témoigner de la bienveillance et, comme tous les autres Ordi­naires, il admit plusieurs fois nos clercs aux ordinations. Mais, au bout de dix mois, il changea d'attitude. »

Les problèmes alors soulevés concernaient les jeunes clercs salé­siens. Mgr Gastaldi semblait douter de la qualité de leur formation et de la régularité de leur préparation. Il tenait à vérifier lui-même la valeur des lettres dimissoriales qui leur étaient délivrées. Ces jeunes gens étaient-ils entrés chez don Bosco avant l'âge de quatorze ans? Avaient-ils parcouru le cycle d'études requis? Etaient-ils définitive­ment engagés dans la congrégation salésienne ou ne risquaient-ils pas de se retrouver sous peu dans le clergé diocésain? Don Bosco conti­nuait: «Je laisse de côté de nombreux faits d'objet différent, je ne parle ici que des ordinations. Il commença par dire qu'il entendait n'admettre nos clercs aux ordinations que s'ils se soumettaient aux examens de théologie devant une commission déléguée par ses soins. C'était là une nouveauté dans nos régions, où les évêques ont coutume de s'en remettre aux supérieurs respectifs pour l'examen des ordi­nands réguliers. - Malgré cela, j'ai aussitôt adhéré à ses volontés et j'ai présenté mes clercs aux examens prescrits. L'archevêque ajouta /892/ alors qu'il voulait vérifier lui-même quarante jours auparavant à la fois leur vocation, la date de leur entrée dans la congrégation, les voeux qu'ils avaient émis, où ils avaient fait leurs études secondaires et leurs études supérieures, pourquoi ils avaient abandonné leur diocèse pour entrer dans une congrégation, etc., etc. - Cette mesure insolite trou­blait sérieusement les vocations de nos élèves. Je me suis cependant soumis, j'ai fait venir les ordinands de très loin et les ai présentés au scrutin imposé. »

Une question plus particulière, touchant la personne même de don Bosco, à qui il était arrivé de recueillir d'anciens séminaristes de Turin, se greffait à cet endroit sur celle des clercs ordinands. L'affaire des deux ex-séminaristes Borelli et Angelo Rocca (avril-mai 1873) demeurait ouverte. Don Bosco continuait: «Il [l'archevêque], mani­festa sa satisfaction à l'égard de chacun d'eux [les clercs soumis au scrutin]; mais on ne voulut plus admettre de clercs aux ordinations. Cela suffit, disait-il, pour les élèves, non pas pour le supérieur. Je veux que ce supérieur déclare formellement qu'à l'avenir il n'acceptera plus, dans aucune de ses maisons, un clerc ou un prêtre qui aient appartenu au clergé turinois. - J'ai tenu à accéder à cette requête, bien que non exigée par le droit; mais j'ai cru de mon devoir d'insérer dans ma déclaration que j'entendais la faire en sorte qu'en aucune manière elle ne puisse léser les prescriptions des saints canons sur le respect et la liberté des vocations religieuses. La clause déplut, on ne voulut plus admettre nos candidats aux ordinations. A de nouvelles demandes, on répondit qu'il désapprouvait les voeux triennaux et ne reconnaissait aucune autorité au supérieur de la congrégation salé­sienne (...)»

Don Bosco expliquait aussi à Mgr Vitelleschi qu'il avait présenté ses constitutions approuvées à l'archevêque ainsi que le décret qui lui permettait d'accorder des dimissoriales, sans toutefois lui abandonner les documents originaux. Peine perdue! l'archevêque était resté sur ses positions. Don Bosco terminait sa lettre en regrettant le «dommage» subi par sa congrégation et le «découragement» répandu dans le monde salésien par le comportement de son archevêque. Et il deman­dait à la sainte congrégation la permission d'accorder les dimissoriales «ad quemcumque episcopum». Les évêques à sa dévotion auraient pu ainsi ordonner les clercs originaires du diocèse de Turin...[21]

/893/

La stratégie pastorale de Mgr Gastaldi en 1873-1874

Don Bosco notait dans sa lettre à propos de l'attitude de l'archevê­que: «Si au moins on en savait la raison. Mais nul ne l'a pu connaî­tre... » Le mystère était-il indéchiffrable? Ou don Bosco refusait-il de le comprendre? Il avait certainement la finesse et la perspicacité suffi­santes pour deviner les «raisons» de son chef hiérarchique, qui doi­vent être cherchées dans sa stratégie générale de réforme du clergé, telle qu'il l'avait définie lors de son grand synode des 25, 26 et 27 juin de l'année précédente et qu'il la monnayait dans son règlement en cours de rédaction du séminaire diocésain de théologie de Turin. Ce règlement entrerait en vigueur au début de l'année scolaire 1874-1875 et serait alors étendu aux autres séminaires de l'archidiocèse.[22]

«Ma grande crainte est d'avoir à rendre au tribunal de Dieu un compte sévère pour n'avoir pas assez réprimé le mal et suffisamment encouragé les vertus sacerdotales dans mon clergé. Dieu sait si je n'ai d'autres vues que de le faire aimer spécialement des prêtres...», déclarait-il à Pie IX le 12 avril 1875 .[23] Le volume des constitutions synodales montrait combien la réforme de son clergé et donc de la pré­paration de celui-ci tenait au coeur de l'archevêque. Pour l'instaurer, il optait pour la rigueur et même pour la violence. Il exigeait de ses clercs une parfaite disponibilité à son égard. Le sous-diacre devait promettre par écrit d'accepter de son évêque n'importe quelle charge et dans n'importe quel endroit.[24] Des contrôles sévères et des limites strictes étaient établis pour les pouvoirs de confesser. La conduite et les devoirs du personnel ecclésiastique étaient soigneusement régle­mentés: obligation de porter la soutane et la tonsure (celle-ci au dia­mètre de six centimètres et demi); défense absolue aux curés de s'absenter de leurs paroisses durant plus de trois jours sans l'autorisa­tion de leur vicaire forain; exercices spirituels obligatoires tous les trois ans au minimum; confession obligatoire toutes les trois semaines pour le moins, norme assortie de l'exigence supplémentaire de présen­ter en janvier à la curie une attestation de confession régulière pen­dant l'année écoulée. En outre ces règles étaient imposées sub gravi et souvent accompagnées d'une menace de peine de suspense pour les contrevenants.[25]

De telles exigences n'avaient pas été dictées à l'archevêque par un caporalisme borné. Mgr Gastaldi était imprégné d'une conception du prêtre héritée du concile de Trente. Au titre d'évêque, il se croyait /894/ gravement tenu de la faire respecter par son clergé. Et il est nécessaire de l'avoir présente à l'esprit pour comprendre sa rigoureuse politique ecclésiale. Les textes conciliaires étaient remplis du sentiment de la grandeur surnaturelle des mystères sacrés remis par Dieu aux hommes et du poids, redoutable «même pour des anges», du gouvernement des âmes. Le pasteur ne devra-t-il pas rendre compte au souverain juge du sang des brebis qu'il lui a confiées ?[26] Elevé dans cette perspective dès l'âge le plus tendre de peur que son adolescence «ne se laisse entraîner vers les plaisirs du monde», le jeune clerc, tel que le concile l'avait pensé, est attaché dès ce moment à une église dans laquelle il exerce successivement les ordres qu'il reçoit; instruit «de telle sorte qu'il croisse avec l'âge en science et en vertu», il montre son aptitude à pas­ser au degré suivant «par la bonne conduite qu'il manifeste, son assi­duité au service de l'Eglise, son respect et sa déférence toujours plus grande envers les prêtres et les ordres supérieurs. »[27] Ayant donné ses preuves dans les ordres mineurs, orné comme il convient dans les «saintes lettres», assuré de moyens bienséants d'existence, il passe aux ordres majeurs s'il peut donner l'espoir de bien garder la conti­nence. Il communie chaque dimanche tandis qu'il exerce son minis­tère. Il s'instruit, en respectant le rythme des interstices. Enfin il devient prêtre, puis pasteur. Il se souvient alors de la grave parole de Lévitique XIX, 2: Sancti estote, quia ego sanctus sum,[28] et sait que «rien n'instruit davantage et ne porte plus continuellement les hom­mes à la piété et aux exercices que la vie et l'exemple de ceux qui se sont consacrés au saint ministère. En effet, comme on les voit élevés en un ordre supérieur aux choses de ce monde, tous les autres jettent les yeux sur eux comme sur un miroir et d'eux prennent l'exemple de ce qu'ils doivent imiter. Aussi les clercs, destinés à avoir le Seigneur en partage, doivent tellement régler leur vie et toute leur conduite que, dans leurs habits, leur maintien extérieur, leurs démarches, leurs discours et dans tout le reste, ils ne laissent rien paraître que de sérieux, de retenu et de conforme à la religion. Qu'ils évitent même les moindres fautes qui, en eux, seraient considérables, afin que leurs actions inspirent à tous un sentiment de vénération. »[29] Ce sentiment de la grandeur, de la dignité vénérable du ministère sacré, du poids de la responsabilité pastorale, ce souci constant de corriger les autres en se corrigeant soi-même a fait l'atmosphère de l'Eglise moderne.[30]

L'évêque devait choisir des clercs aptes à créer puis à maintenir cette atmosphère d'Eglise digne et pieuse. Un canon disciplinaire disait: «Le saint concile, s'attachant à suivre les anciens conciles, /895/ ordonne que, quand l'évêque se disposera à faire une ordination, tous ceux qui veulent accéder au saint ministère soient appelés dans la cité épiscopale le mercredi qui précédera l'ordination ou le jour qui plaira à l'évêque. L'évêque, assisté de prêtres et d'autres prudents personna­ges, versés dans la connaissance de la loi divine et expérimentés dans les ordonnances ecclésiastiques, enquêtera avec soin et examinera la famille, la personne, l'âge, l'éducation, les moeurs, la doctrine et la foi de ceux qui doivent être ordonnés. »

A la fin du seizième siècle, à Milan, l'archevêque Charles Borro­mée avait donné l'exemple. En conscience, l'évêque ne pouvait laisser des indignes gravir les degrés du sacrement de l'ordre. Saint Charles avait prononcé devant les ordinands la très grave sentence: «En la matière, une négligence même légère de ma part peut me charger d'une très lourde faute. »[31] Fidèle observateur des décrets du concile de Trente sur les garanties à présenter par les ordinands,[32] ce modèle longtemps incontesté des pasteurs avait surveillé et soigné leur exa­men. Pour cela, il avait déterminé les détails de leur préparation et de leur formation: les conditions de leur vie quotidienne précisées quant aux horaires, aux occupations, avec des distinctions selon les saisons; l'organisation de leurs études, sans oublier les détentes opportunes. Le règlement des séminaires du très pieux saint Charles était abon­dant sur les exercices de piété, auxquels il réservait une place émi­nente dans l'organisation du temps: l'oraison mentale, par laquelle la journée du séminariste devait commencer et à laquelle il était invité à consacrer une demi-heure, l'examen de conscience quotidien, la réci­tation de l'office, l'assistance à la messe, la fréquentation des sacre­ments de pénitence et d'eucharistie... Ces divers exercices charpen­taient un programme de vie spirituelle.[33]

L'archevêque Gastaldi lisait les Institutiones de saint Charles. Son secrétaire et biographe Chiuso affirmait: «Quand il eut recueilli dans les écrits de saint Charles Borromée, dans les règles jusque-là établies dans notre séminaire et dans sa longue expérience de la vie sacerdotale ce qui lui parut le mieux convenir à l'éducation des clercs, il en tira un nouveau corpus de règles... »[34] Dans sa lettre à Pie IX sur la forma­tion de ses clercs, lui-même se référa à l'exemple de l'archevêque de Milan.[35] Son esprit ressemblait en effet beaucoup au sien. Sa menta­lité réformatrice était tridentine à souhait.

Les constitutions pourtant exigeantes de son prédécesseur Chiave­roti ne lui suffisaient pas. Le séminaire était pour lui avant tout un lieu d'épreuve qui permettait de déceler et d'éloigner du sanctuaire les /896/ sujets dépourvus de «vocation». L'excellence de la sainteté du clerc devait l'emporter sur la sainteté requise des fidèles. Ses séminaristes se gardaient donc purs de toute faute mortelle, évitaient la faute vénielle délibérée et s'exerçaient dans les oeuvres de la piété chré­tienne. Une telle sainteté exigeait d'eux un cortège ordonné de ver­tus: une foi vive et fervente, l'espérance, l'amour de Dieu et du pro­chain - un amour christocentrique et miséricordieux envers les pécheurs, les hérétiques, les apostats et les infidèles, précisait-il -, l'humilité, l'obéissance, la chasteté, la modestie, la tempérance et la mortification. La place importante que Mgr Gastaldi assignait à l'humilité et à l'obéissance rappelait à tous son désir de retrouver ces vertus «passives» imprimées chez ses subordonnés. Les séminaristes y joindraient la diligence dans l'étude, pour que les prêtres «lumières du monde» qu'ils deviendraient aient l'esprit suffisamment riche de science. Le séminariste, doué d'assez de mémoire et d'intelligence pour assimiler rapidement l'essentiel de l'enseignement, ne perdrait pas son temps en futilités ou à ne rien faire.

Comme celui de saint Charles, le règlement de Mgr Gastaldi déter­minait exactement les exercices de piété des élèves du séminaire. Cha­que jour, ils avaient des prières communes du matin et du soir, une méditation de vingt minutes, l'assistance à la messe, l'examen de conscience, le chapelet, l'angélus matin, midi et soir. Un repas ne devait jamais commencer sans une prière appropriée. Le règlement prescrivait des exercices hebdomadaires: catéchèse des enfants, con­férence du directeur spirituel; des exercices de quinzaine: confession et communion, la confession hebdomadaire et la communion fré­quente étant au reste recommandées; enfin des exercices annuels: récollections de début d'année scolaire, carême, retraite d'année...

La communauté du séminaire devait être parfaitement ordonnée. Comme Charles Borromée, Mgr Gastaldi multipliait les prescrip­tions. Pour supprimer les occasions de sorties dangereuses, il imposait de garder la porte de la maison toujours fermée, cependant que les clefs seraient, le jour, chez le portier, et, la nuit, chez le recteur. Aucun étranger ne pouvait conférer avec les clercs si ce n'est au par­loir, pendant les heures établies et avec l'autorisation préalable des supérieurs. Hors les temps de récréation, la maison devait rester silen­cieuse, les cris et les grands bruits étant évités dans les conversations. La correspondance passait toujours par le recteur ou son remplaçant, à l'exception du courrier destiné à l'archevêque ou au vicaire général ou en provenance de ces personnages. Le séminaire de Mgr Gastaldi /897/ était, à sa manière, une maison religieuse séparée du monde. « Semina­rium propterea debet esse ad instar domus religiosae...»[36]

Rien, chez les séminaristes, ne paraissait négligeable au pasteur Gastaldi. Il leur expliquait comment bien tracer sur soi le signe de la croix, faire une génuflexion, se bien tenir en public et se comporter avec leurs supérieurs et leurs compagnons eux-mêmes.

Il n'oubliait pas le personnel d'encadrement du séminaire. Que les «supérieurs», recommandait-il, méditent sur la noblesse de leur office d'éducateurs et d'instructeurs des clercs et sur le trésor de mérites qu'ils amassent s'ils s'en acquittent avec diligence. Pas de discordes ni de mésententes entre eux, qu'ils constituent plutôt un seul coeur et une seule âme et donnent à leurs élèves l'exemple des vertus qu'ils exi­gent d'eux. Qu'ils aiment ces jeunes gens et veillent à ne se jamais lais­ser emporter par la passion quand ils les avertissent ou les corrigent. Qu'ils prennent leurs repas avec eux, participent aux prières commu­nes et n'acceptent pas d'invitations extérieures sans un juste motif qu'ils exposent au recteur.

Ce règlement très sérieux, très complet, très austère, traversé d'une «grande tension ascétique vers le sacerdoce», était aussi «forte­ment irrigué de rigorisme moral», a-t-on noté.[37] Son esprit, qui per­sistera jusqu'au milieu du vingtième siècle, était, du reste, plus ou moins celui de tous les séminaires du temps, soit en Italie, comme l'a remarqué Giuseppe Tuninetti dans son étude sur Mgr Gastaldi,[38] soit aussi en France, où cette sorte d'institution était régie par les prê­tres de Saint-Sulpice et les prêtres de la Mission (lazaristes) selon des coutumes et en fonction de modèles sacerdotaux hérités de la Restau­ration catholique des seizième et dix-septième siècles:[39] mêmes réfé­rences au concile de Trente et à saint Charles Borromée, même modèle de prêtre, même esprit, mêmes directives générales et mêmes règles particulières. Mgr Gastaldi forçait seulement la note: davan­tage d'exigences de perfection, rigueur ascétique plus accentuée, réglementation disciplinaire plus méticuleuse.

Pour comprendre la minutie de sa réglementation, il faut encore se souvenir non seulement du caractère impérieux de Mgr Gastaldi, mais aussi du fait que, du mois de novembre 1871, quand il fut promu à Turin, au mois d'août 1874, cet archevêque vécut au séminaire dio­césain, dont il fut le véritable recteur. Le supérieur en titre était vieux et démissionnaire. Lui-même partageait activement et constamment la vie des clercs. Il avait aussi tout loisir de former un vice-recteur selon ses principes. Ce sera don Giuseppe Soldati, principal instru-/898/ ment de sa réforme des séminaires diocésains (et, à ce titre, l'une des bêtes noires de divers jeunes salésiens du Valdocco). De la sorte, il avait été en mesure d'imposer et de commencer d'expérimenter la vie commune au séminaire de Turin.[40]

Les exigences particulièrement rigoureuses de Mgr Gastaldi à l'égard des religieux ressortaient des constitutions synodales promul­guées en 1873.[41] Que la voie des conseils évangéliques constitue un chemin de sainteté et qu'elle soit plus parfaite que la voie des précep­tes était pour lui un dogme de foi. Il majorait la qualification théologi­que de la vie consacrée et aggravait les sanctions disciplinaires contre ceux qui contrevenaient à ses lois.[42] Dans sa relation ad limina de 1874, il souhaita qu'à la reprise du concile du Vatican, de nouvelles normes soient établies sur le noviciat des religieux et sur le curriculum de leurs études pour leur meilleure culture humaniste, philosophique et théologique avant l'ordination.[43]

Les idées de l'archevêque Gastaldi sur le prêtre et le religieux et la stratégie pastorale qu'il imposait dans son diocèse pour un meilleur choix et une formation plus solide du clergé expliquaient suffisam­ment la véhémence de ses observations sur les constitutions salésien­nes durant les mois qui précédèrent leur approbation à Rome. Elles nous livrent aussi les clefs des mesures apparemment vexatoires qu'il croyait devoir prendre à l'égard de don Bosco et de ses disciples. Ceux-ci ne participaient pas à la vie commune d'un séminaire; ils ne résidaient pas dans quelque couvent séparé du monde et menaient leur préparation intellectuelle et spirituelle au sacerdoce à travers mille activités plus ou moins profanes. L'archevêque était invité à leur conférer les ordres, sans avoir eu la possibilité de juger lui-même de leur idonéité et de leur préparation réelle alors qu'elle lui semblait des plus précaire; il n'avait pas la certitude de leur agrégation définitive (par des voeux perpétuels) à une société religieuse et devait donc envi­sager l'éventualité de leur reflux dans le clergé diocésain. En cons­cience et en vertu d'un droit non abrogé, il se croyait tenu de soumet­tre les clercs de don Bosco à des examens spéciaux qui portaient sur leur «vocation», c'est-à-dire sur leurs aptitudes réelles et leur culture adéquate au ministère sacerdotal. Enfin, quand il avait reconnu, en son âme et conscience, l'inaptitude d'un clerc à la vie sacerdotale, il préférait ne pas le voir reparaître un jour parmi ses ordinands au titre de la pieuse société de saint François de Sales. Imaginons l'effet pro­duit non seulement sur lui-même, mais sur la direction du séminaire et sur les anciens condisciples de l'intéressé...

/899/

La formation salésienne selon les constitutions approuvées

Don Bosco avait ramené de Rome un corpus de constitutions qui, dans les problèmes de formation de ses religieux, penchaient beau­coup plus qu'il n'eût souhaité dans le sens de Mgr Gastaldi.

Au début de 1874, il s'était résigné de mauvais gré à un chapitre De Studio, qui n'existait pas encore dans la version de ses constitutions de 1873. Ce chapitre n'avait du reste que quatre articles dans ses pro­jets imprimés de janvier-mars 1874. Le jour de l'approbation, il eut la surprise de le retrouver augmenté de deux articles supplémentaires, qui étaient des leçons pour lui. Un numéro 4 disait: «Pour l'enseigne­ment des sciences philosophiques et ecclésiastiques, que l'on choi­sisse, soit dans la société, soit hors d'elle, des maîtres qui brillent par la probité de leur vie et par leur intelligence de la doctrine. » Transeat! Mais le numéro 6 le mettait en garde sans équivoques: «Que l'on veille soigneusement à ce que, durant leurs études, les confrères ne s'adon­nent pas, sauf nécessité, aux oeuvres de charité de la société salé­sienne, car ce ne pourrait être qu'au grand détriment de leurs études. » La pratique ordinaire du Valdocco était ouvertement mise en cause.

Don Bosco avait aussi introduit dans ses projets imprimés de dé­but 1874 un chapitre sur le noviciat, qui avait été également absent de ses constitutions jusqu'en 1873 inclusivement. Il était intitulé assez maladroitement: «De Novitiorum Magistro eorumque regimine» (Du Maître et de la formation des Novices). Cet autre chapitre sur la for­mation était sorti très malmené de la révision de la fin mars 1874. Sur des points névralgiques, ceux qui, justement, intéressaient l'archevê­que Gastaldi, le nouveau texte prescrivait le contraire du projet que don Bosco avait soumis au Saint-Siège. Le noviciat, pendant lequel se formaient le religieux et le prêtre de l'avenir, ne pouvait être, à son estime, qu'un temps d'action. On se forme par l'expérience, non par la spéculation et la méditation. Les moyens doivent être ajustés à une fin qui, en l'occurrence, est de l'ordre de l'agir opératoire. Son projet avait invoqué cette fin pour justifier la formule qu'il préconisait pour le noviciat dans son institut. «Etant donné que le but de notre congré­gation est d'instruire dans la science et la religion les jeunes, surtout les plus pauvres, et de les diriger sur le chemin du salut à travers les périls du siècle, tous devront, pendant le temps de cette deuxième probation, faire une sérieuse expérience de l'étude, des classes, soit durant la journée soit en soirée, de la catéchèse des enfants et de leur /900/ assistance dans les cas difficiles. Si le confrère a montré en tout cela qu'il recherche la plus grande gloire de Dieu et le bien de la congréga­tion et s'il s'est montré exemplaire en bonnes oeuvres parmi les exerci­ces de piété, l'année de la deuxième probation sera considérée comme achevée; sinon elle sera prolongée de quelques mois et même d'une année entière.»[44] Il s'agissait bien du noviciat, temps de la secunda probatio; et ladite probatio se devait d'être expérimentale, les pietatis exercitia n'étant qu'une annexe des bona opera. Or cet article fut rendu à don Bosco assorti de la modification d'un seul mot, qui ren­versait de tout au tout sa proposition. L'expérience devait être faite par le futur religieux, mais durant la prima probatio, c'est-à-dire avant le noviciat. Don Bosco lisait: «Quoniam vero Nostrae Congregationis finis est juvenes praesertim pauperiores scientiam et religionem edo­cere, eosdemque inter saeculi pericula in viam salutis dirigere, ideo omnes hujus primae probationis tempore non leve experimentum fac­turi sint, de studio... » Etc.[45] Cette transformation substantielle était sanctionnée par une addition, disant qu'au contraire, le temps de la secunda probatio ne devait être consacré qu'au progrès dans les vertus et à la recherche de la perfection spirituelle, à l'exclusion des oeuvres propres à l'institut salésien. Don Bosco découvrait dans le chapitre le nouvel article: «Que pendant le temps de la deuxième probation, [autrement dit pendant l'année de noviciat], les novices ne s'occupent absolument pas d'aucune des oeuvres propres à notre institut, pour se consacrer uniquement au progrès de leurs vertus et à leur perfection spirituelle (animi perfectionem) selon la vocation à laquelle Dieu les a appelés. Toutefois ils pourront aux jours fériés faire de la catéchèse aux enfants dans leur propre maison sous la dépendance et la vigilance du maître. »[46] La concession finale ne faisait que répéter une instruc­tion de saint Charles Borromée.

Le texte approuvé prenait aussi le contre-pied de la pratique de don Bosco dans trois autres articles rédigés selon le même esprit: un article 7 sur la détermination du lieu du noviciat (par le Recteur majeur et son conseil après autorisation de la congrégation des Evê­ques et Réguliers); un article 8 sur l'habitat des novices, qui devait être distinct de celui des profès, avec dortoir séparé et sous la surveil­lance du maître, article au reste conforme à la constitution Cum ad regulares, 19 mars 1603, du pape Clément VIII; et un article 9 sur les qualités requises du maître des novices, article dérivé de la même constitution apostolique d'inspiration rigoureusement tridentine, dont le consulteur Bianchi avait réclamé l'application aux salésiens. /901/ Le noviciat salésien du schéma approuvé était donc rendu tout à fait conforme au noviciat religieux préconisé par les réformateurs triden­tins quelque trois siècles auparavant. Mgr Gastaldi l'avait emporté sur ce front comme sur celui des études cléricales.

Mais, en 1874 et 1875, don Bosco semblait n'avoir nulle envie de modifier sa méthode. Il recourut à une échappatoire qui lui fut coutu­mière au temps de Pie IX. Le 8 avril, lors de l'audience que le pape lui accorda avant de quitter Rome, il lui expliqua son problème; et il obtint «de vive voix» un privilège qui permettrait de maintenir le statu quo dans son noviciat. Le texte édité en 1874 des constitutions latines approuvées comportera à l'article 12, celui par lequel la com­mission l'avait malicieusement joué, une note disant: «Le pape Pie IX accepte aimablement qu'au temps de leur deuxième probation les aspirants puissent faire l'expérience de ce qui est noté pour la pre­mière probation, chaque fois que cela sera jugé convenir à la plus grande gloire de Dieu. Vivae vocis oraculo die 8 aprilis 1874.» Don Bosco se faisait redonner par le pape ce que la commission lui avait soigneusement retiré. Qu'on ne s'y trompe pas: cette pratique lui posait une question de principe. Malgré ce qui est encore souvent affirmé, la seule nécessité de maintenir une oeuvre en développement constant ne suffisait pas à rendre compte de ses réclamations persévé­rantes. Si, plus tard, il évoluera quelque peu, ce n'était pas encore le cas en 1874. Deux systèmes de formation cléricale et religieuse et, plus ou moins consciemment, deux conceptions du prêtre et du reli­gieux de vie active s'opposaient en la circonstance.

La première plainte de Mgr Gastaldi au souverain pontife (15 juillet 1874)

Santa Margherita Ligure est une heureuse cité de la Riviera blottie sur la côte entre Gênes et La Spezia. A la mi-juillet 1874, 1' archevêque Gastaldi venait à peine de s'installer au couvent des capucins de l'endroit pour prendre quelque vacance après un deuxième synode diocésain (30 juin 1874) très fatigant qu'une lettre importante lui était remise. Elle provenait de Rome, était datée du 8 juillet, signée par Pie IX en personne, et lui apportait un tracas particulier, qu'il imputerait à notre don Bosco.

La lettre lui faisait part de gravi appunti (graves remarques) susci­tées par son administration au titre d'archevêque de Turin et lui /902/ transmettait les avertissements paternels du souverain pontife devant cet état de choses. Il y répondit dès le 15 juillet avec beaucoup de res­pect et d'humilité, mais aussi une belle franchise.[47] Les semonces du pape ne le prenaient pas au dépourvu, la tenue du synode de 1873 ayant déjà provoqué des recours à Rome de la part de ses diocésains.

Dans sa réponse, il regretta que le pape s'en soit tenu à des générali­tés, qu'il n'ait pas désigné par son nom une personne maltraitée ou cité une ordonnance contestable. Le nom de don Bosco n'apparaissait donc pas dans le document romain. Mais Mgr Gastaldi y décelait le contrecoup de rapports présentés par lui à Rome pendant les quatre mois qu'il y avait passés au début de l'année.[48] Si bien que prétextant du désir du pape d'être renseigné directement à ce sujet, il consacra à don Bosco les trois dernières pages (17-20) de son immense épître.

Il commença par replacer les faits dans leur histoire: «Depuis que je suis Archevêque de Turin on a répandu la nouvelle que je ne vois plus les Institutions de D. Gio. B.atta Bosco, mon diocésain, avec la bien­veillance avec laquelle je les regardais autrefois; qu'au contraire je me montre hostile et aux Institutions et à la personne du fondateur. » Il enchaînait aussitôt: «Questo è un errore», et en apportait deux preu­ves: le don de dix mille lires qu'il lui avait consenti pour l'ouverture d'un collège-que nous savons être celui de Valsalice-; le décret d'im­munité de la juridiction paroissiale accordé sur sa demande à la mai­son de Turin et à tous ses résidents. Il n'avait procédé contre don Bosco et ses disciples que par souci de la qualité du clergé de son dio­cèse. «Tout ce que j'ai fait à l'égard de don Bosco, ce fut de m'opposer à ce que se multiplient les prêtres ignorants et insuffisamment disci­plinés. Il prétendait que j'ordonne ses clercs ou que je leur permette d'être ordonnés par un autre évêque sans les soumettre d'abord (prima, souligné dans l'original) à l'examen, alors que et le Concile de Trente et le Pontifical requièrent que l'Evêque ne confère aucun ordre aux Réguliers sine previo diligenti examine. » Il résumait l'affaire des séminaristes Rocca et Borel en 1873; puis: «... A ces prétentions ruineuses pour le bien du clergé, je crus de mon strict devoir d'opposer une ferme résistance; et ma conduite fut approuvée par Mgr Ghilardi de sainte mémoire, par Mgr Cerutti, évêque de Savona, par Mgr Sa­vio, évêque d'Asti, par Mgr Fissore, archevêque de Vercelli, et par d'autres évêques.» Il fournissait ensuite deux exemples de clercs ordonnés trop facilement à la demande de don Bosco, l'un qui, reconnu alcoolique invétéré et chassé un mois après son ordination sacerdotale, était demeuré une épine pour son évêque de Saluzzo;[49] /903/ l'autre, bientôt dénoncé à la police pour ses moeurs et obligé de s'enfuir en Amérique. Malgré tout, remarquait l'archevêque, il avait nommé don Bosco confesseur au synode diocésain de 1873 et, cette année encore, en avait fait l'un des Testes synodales in civitate. En effet, «avec tout cela j'estime hautement don Bosco (...) Mais j'écris ces choses pour que Votre Sainteté comprenne ma conduite à l'égard de cet ecclésiastique; et parce que je crains que cette conduite ait sus­cité ou ait influé sur les accusations qui ont été présentées contre moi à Votre Sainteté. »

Cette lettre ouvrait d'une certaine manière le procès que les deux grands hommes d'Eglise déféraient maintenant au tribunal du pape. Don Bosco et Mgr Gastaldi se succédaient à la barre pour exposer, motiver et défendre leur conduite à Turin; le pape était invité à juger de leur différend. Le procès durera dix ans et ne sera clos qu'avec la mort de Mgr Gastaldi. Mais il aura deux phases différentes, l'une (1874-1878) durant les dernières années de Pie IX, pendant laquel­le don Bosco fut généralement déclaré vainqueur; l'autre, sous Léon XIII (1878-1883), où son adversaire finira par l'emporter.[50] Don Bosco ayant l'oreille de Pie IX, comme l'archevêque le disait sans ambages dans sa lettre de 1874, pour lui, malgré sa supériorité dans la hiérarchie, la partie était inégale. Il ne pouvait qu'invoquer son devoir et sa crainte du tribunal de Dieu.

L'affaire des exercices spirituels de Lanzo (août-septembre 1874)

L'aigreur de l'archevêque contre don Bosco empira inopinément durant les vacances de 1874. Le 23 août, une brève information de l'Unità cattolica mit le feu aux poudres. Elle annonçait: «Par les soins de l'infatigable don Bosco, aura lieu, du 7 au 12 septembre prochain, dans le collège de Lanzo, une série d'exercices spirituels, afin de répondre au désir plusieurs fois manifesté par un bon nombre de pro­fesseurs et de maîtres d'école, qui ne disposent que de ce temps de vacances pour faire un peu de retraite. Qui désirerait y prendre part devrait s'adresser par lettre au prêtre Giovanni Bosco, à Turin. Grâce au chemin de fer Turin-Ciriè on aura quelque facilité pour les prix.»[51] En fait, cette note résumait une circulaire de don Bosco datée de Turin, août 1874, intitulée: «Exercices spirituels pour MM. les Professeurs et Maîtres d'école», qui avait été imprimée par l'oratoire.[52]

/904/

Or les constitutions synodales de 1873 avaient formellement inter­dit toute prédication dans l'archidiocèse de Turin, à compter du 1er janvier 1874, à moins d'une permission écrite de l'archevêque. C'était l'un des décrets de réformation... Don Bosco croyait pouvoir se dispenser de l'autorisation parce que les exercices se dérouleraient dans une maison de sa société. Tel n'était pas le sentiment de l'arche­vêque, auteur de la loi. L'Unità du 23 août à peine ouverte, il lui fit transmettre ses (courtoises) observations par son secrétaire Chiuso. Il se disait prêt à accorder l'autorisation de prêcher ces exercices spiri­tuels, mais il eût fallu la lui demander au préalable et lui communiquer les noms des prédicateurs.[53]

Don Bosco, vexé, annula les exercices prévus. Une semaine après, il confiait à Mgr De Gaudenzi: « ... Avec notre A(rchevêque), toujours la même chose. J'envisageais de réunir quelques maîtres du public pour des exercices spirituels à Lanzo. Il en fit de toutes sortes, parce qu'on n'était pas passé par ses mains. Cela se fait depuis vingt-cinq ans et on n'a jamais rien dit. J'ai aussitôt suspendu cette série. (Ho tosto sospeso la muta di essi). Les embarras augmentent tous les jours...»[54] Et surtout, il entreprit, le 10 septembre, de se justifier par une longue lettre à son archevêque.[55] Elle visait sans aucun doute la note du 23 août: «... je parle seulement de la lettre que vous me faisiez écrire le 23 août dernier à propos des exercices spirituels projetés dans notre collège de Lanzo. » Il y a tant d'années que nous procédons ainsi sans rien demander, s'exclamait-il. Et il s'aventurait à discuter les observations de son archevêque à partir du droit et en vertu de privilè­ges diocésains datant de 1852. Pire, il l'admonestait à son tour et, sous prétexte de lui tenir le «langage du coeur», le citait devant «le tri­bunal de Dieu. » Au terme de cette missive pourtant longuement méditée, il se rendait compte, il est vrai, que ses propos avaient peut-­être manqué aux convenances: «J'ai écrit sans intention ni de blesser ni de déplaire à Votre Excellence; mais si jamais une expression invo­lontaire pouvait lui être désagréable, je lui en demande humblement pardon. » L'erreur de don Bosco était, en 1874, d'écrire et de parler à son archevêque comme il l'avait fait à son ami de 1865. L'ami est un égal, l'archevêque un supérieur. Et, en l'occurrence, quel supérieur! Sa très haute dignité lui venait du ciel: nouveau Moïse, successeur des apôtres, il était «de ceux que l'Esprit saint désigne pour régir l'Eglise de Dieu et dont notre Sauveur a dit: Qui vous écoute m'écoute, et qui vous méprise, me méprise. »[56] L'archevêque de Turin entendait ces formules évangéliques avec un terrible sérieux.

/905/

Aussi la lettre du 10 septembre entrera-t-elle au passif de don Bosco dans son litige avec Mgr Gastaldi. Celui-ci la communiqua immédiatement à l'évêque d'Alba, Mgr Eugenio Galletti, à qui, quel­ques jours auparavant, il s'était plaint de l'esprit d'indépendance du prêtre du Valdocco.[57] Les lignes de don Bosco l'avaient ulcéré. En quoi, au reste, l'évêque d'Alba lui donna raison, car il n'en approuvait pas le ton.[58]

Le conflit durcit un peu plus. En cette mi-septembre, le collège de Lanzo recevait les salésiens pour leurs exercices spirituels annuels. Et le curé de l'endroit, le théologien Federico Albert - un prêtre émi­nent promis aux honneurs des autels-les prêchait avec don Bosco. Ce prêtre reçut d'abord de l'archevêque l'ordre d'enquêter sur l'identité des participants, sur celle des prédicateurs et sur le programme des exercices.[59] Il répondit aussitôt mais de façon trop générale au gré de l'archevêque, qui lui rétorqua par retour de courrier sa volonté de savoir si des non-salésiens participaient auxdits exercices. En même temps, il protestait contre l'esprit d'indépendance et les phrases irré­vérencieuses de don Bosco; et il ordonnait à son curé de ne plus mettre les pieds dans le collège si des non-salésiens devaient participer à la série d'exercices prévue pour la dernière semaine de septembre.[60] Don Albert montra la lettre à don Bosco et lui demanda une réponse écrite, pour en communiquer la teneur à l'archevêque dans la journée. Le pauvre don Bosco n'avait certainement pas prévu cette tempête. Il renonça définitivement au «langage du coeur» du mois précédent. «Que Monseigneur soit assuré que je veux lui obéir et très exacte­ment, comme je voudrais que tous lui obéissent. - Si je puis connaître ses désirs relatifs au pauvre don Bosco, je me ferai un devoir de tout faire pour qu'il en soit satisfait et très pleinement.»[61] Nouvelle com­plication, à Turin l'archevêque apprenait alors l'existence de la circu­laire imprimée du mois d'août et en exigeait un exemplaire de la direc­tion du Valdocco.[62] Elle donna lieu à une troisième lettre au théologien Albert. Mgr Gastaldi ajoutait deux nouveaux reproches à don Bosco: 1) la circulaire sur les exercices spirituels aux professeurs et instituteurs avait été envoyée aux curés à son insu; 2) ces exercices, dont on augurait tant de bien, avaient été supprimés uniquement parce que l'archevêque avait réclamé les noms des prédicateurs. «Comment qualifier pareille conduite?», s'exclamait Mgr Gastaldi, qui déplorait une fois de plus et avec amertume l'absence de respect de don Bosco à son égard.[63] Avec un calme et une patience exemplai­res, le 22 septembre, le curé de Lanzo reprit la plume pour expliquer le /906/ comportement de don Bosco. 1) Il n'avait pas cru désobéir à son archevêque lors de la circulaire d'invitation; 2) l'annonce de l'Unità avait été publiée à son insu; 3) les exercices spirituels n'avaient pas été supprimés par dépit, mais parce que peu appréciés et avec peu d'ins­criptions; 4) si des paroles «irrévérencieuses» pour son archevêque lui avaient échappé, il en demandait pardon et le suppliait de lui dire ce qu'il attendait de sa part. «Que veut-il de moi pour qu'il puisse se dire et pleinement content de moi? Si c'est une chose possible, je me ferai une joie de lui donner cette preuve de mon dévouement particu­lier. »[64]

Malheureusement, les phrases les plus déférentes ne suffisaient plus désormais à calmer l'irritation de l'archevêque. Comme, en d'autres temps, des religieux du diocèse de Milan s'étaient rebellés contre les réformes de saint Charles, les salésiens de Turin en pre­naient à leur aise avec ses instructions à lui et ne respectaient pas mieux l'autorité hiérarchique. Mgr Gastaldi se promit de surveiller dorénavant avec soin tous leurs agissements et de les réprimer au nom du droit. Ils n'auront plus la paix à Turin jusqu'en mars 1883. Pour assurer ce droit, l'archevêque posa aussitôt cinq quesiti au secrétaire de la congrégation des Evêques et Réguliers sur la situation canoni­que de la société de S. François de Sales depuis l'approbation de ses constitutions le 3 avril précédent.[65] Et il entreprit d'obtenir de Pie IX un désaveu de don Bosco dans la question des séminaristes, cependant qu'il soumettait à son jugement la lettre du 10 septembre, devenue pièce à charge dans le simili-procès désormais en cours.

Les deux parties recourent à Pie IX

Le 4 octobre, Mgr Gastaldi poursuivit auprès du pape la justifica­tion de sa conduite entamée dans sa lettre du 15 juillet précédent.[66] Dès son retour de Santa Margherita Ligure le 29 juillet, expliquait-il, il avait demandé à un prêtre de science et de sainteté reconnues, le chanoine Luigi Anglesio, supérieur de l'oeuvre Cottolengo, de juger de la qualité de son administration du clergé du diocèse. Le saint homme n'avait rien trouvé à y redire. Que le pape charge l'un ou l'autre évêque de la province ecclésiastique d'examiner à son tour la situation, continuait-il. Quant à lui, il avait la conscience en paix. «Je n'ai d'autre fin que de rendre gloire à Dieu et de promouvoir la reli­gion; et, autant que je le puis, j'entends suivre les traces de saint Char­les dans la direction de mon clergé et de tout mon troupeau. » Lorenzo /907/ Gastaldi prenait rang très consciemment dans l'auguste phalange des évêques tridentins.

Sa lettre dérivait bientôt vers la congrégation de S. François de Sales, gouvernée «par don Gioanni Bosco», pour laquelle il attendait du pape une «parole décisive». En effet, «cette congrégation a com­mencé, sans en avoir aucunement l'intention, à troubler, et beaucoup, la formation de mon jeune clergé, et elle pourrait continuer à la trou­bler si Votre Béatitude ne prononçait pas une parole décisive, comme je l'en prie vivement, humblement et avec ferveur. » Il déroulait alors en parallèle: 1) l'histoire du développement de la congrégation de S. François de Sales, malheureusement sans noviciat et au recrute­ment plutôt laxiste, dont il avançait des exemples; 2) son programme de réforme du clergé diocésain par un séminaire exigeant, mais auquel l'institut de don Bosco causait grand tort en recevant gratuitement des séminaristes (quitte à leur demander des services en compensa­tion) et en acceptant chez lui certains, dont la vocation avait été controuvée ou qui abhorraient la discipline et les études régulières. La «parole décisive» qu'il attendait du pape était de «défendre explicite­ment au Recteur de la Congrégation de S. François de Sales à Turin, de recevoir dans n'importe laquelle de ses maisons l'un de mes clercs, soit comme novice, soit comme étudiant, soit à n'importe quel titre, sans mon consentement donné par écrit; et aussi, sans mon consente­ment, aucun de mes clercs à qui j'ai ordonné de déposer l'habit ecclé­siastique. » Enfin, dans une sorte d'appendice à sa requête principale, Mgr Gastaldi résumait l'affaire des exercices spirituels de Lanzo et remettait au pape le texte de la lettre du 10 septembre, en lui deman­dant de juger lui-même de son contenu.

L'archevêque n'obtint jamais la «parole décisive» qu'il souhaitait entendre prononcer par Pie IX. Au contraire, dès le 18 octobre,[67] celui-ci transmettait déjà à don Bosco le document de Turin, assuré­ment pour l'aider à réfuter commodément les accusations de Mgr Gas­taldi. Ce à quoi le saint s'employa de plusieurs manières durant les deux derniers mois de l'année 1874. Le 7 novembre, par une lettre à son ami le cardinal Berardi, qui l'avait lui aussi informé (le 26 octobre) de la «guerre sourde» menée contre lui par son archevêque,[68] il s'expliquait sur la question des séminaristes. On l'accusait, écri­vait-il, de «vouloir soustraire des prêtres ou des clercs à la juridiction de l'Ordinaire, » Celui-ci lui avait demandé une déclaration de refuser l'entrée chez lui de tout membre de son clergé diocésain. Il s'y était résigné, sauf, bien entendu, le respect de la liberté des vocations reli-/908/ gieuses, ce qui avait déplu. En outre, le «jeune Recteur» du séminaire - c'est-à-dire don Giuseppe Maria Soldati [69] - ne convenait pas à beaucoup d'anciens élèves de don Bosco, que son rigorisme heurtait. S'ils sortent du séminaire pour se réfugier chez don Bosco afin d'y apprendre à gagner leur vie ou pour y poursuivre des études, où est leur crime?[70] Quelques jours passaient; et, cette fois, directement à son archevêque, qui venait, par représailles apparemment, de refuser d'ordonner ses clercs aux quatre-temps de l'Avent, il écrivait que, s'il avait reçu momentanément chez lui des clercs expulsés du séminaire, c'était pour «adoucir l'acrimonie de leurs parents et de leurs amis», «qui n'en finissaient plus de vomir des imprécations» contre lui, comme s'il avait juré de les voir abandonnés de tous.[71] Après une autre semaine, dans une nouvelle lettre au cardinal Berardi, il enta­mait une campagne en vue d'obtenir du Saint-Siège l'autorisation de faire ordonner ses clercs «par un autre évêque ayant l'une de nos mai­sons dans son diocèse. »[72]

Enfin, l'avant-dernier jour de cette année 1874, il aligna à Pie IX en personne ses griefs contre son archevêque, tous relatifs à la forma­tion du jeune clergé. «... Il voudrait non seulement soumettre nos ordinands à un examen en matière de théologie (...), mais aussi les exa­miner sur leur vocation à l'état religieux.» «Depuis, trois ans, il refuse de conférer les Saints Ordres à nos clercs. » Il interdit aux prêtres du diocèse l'entrée dans la congrégation salésienne; ce fut le cas d'Asca­nio Savio, de Giovanni Olivero, et aussi, tout récemment, de Luigi Guanella, du diocèse de Côme.[73] Il n'admet que difficilement les salésiens à l'examen de confession, exemple: Francesco Paglia. Enfin, quelques jours auparavant, l'archevêque avait décrété de supprimer tous les privilèges, faveurs et facultés concédés à don Bosco par les archevêques de Turin, tous «pro bono animarum», tels que porter le Viatique aux mourants, administrer l'extrême-onction, célébrer les funérailles des habitants des maisons salésiennes, prêcher des tri­duums, neuvaines et retraites spirituelles, donner la bénédiction du très saint sacrement, célébrer les Quarante Heures... En consé­quence, déplorait don Bosco, des maisons d'éducation n'avaient pas pu être ouvertes.[74]

Pie IX était donc pressé de trancher entre les deux antagonistes de Turin. Il penchait assurément pour don Bosco, dont il avait recueilli et même sollicité les doléances, mais à qui il ne pouvait donner offi­ciellement raison sauf à ruiner l'autorité de son archevêque. Il décida de soumettre l'affaire à une personnalité voisine, l'archevêque de /909/ Vercelli, Mgr Celestino Fissore.[75] Le choix pouvait sembler excel­lent, car Mgr Físsore était lié depuis longtemps avec Mgr Gastaldi, qui l'estimait fort; et don Bosco, sensible à sa délicatesse, se réjouis­sait publiquement de cet arbitrage, le 27 janvier 1875, à la conférence annuelle des directeurs salésiens.[76] Mais ni l'une ni l'autre partie n'entendait transiger. Mgr Gastaldi ne modifiait rien à sa tactique en un domaine où il était le maître. Ses refus d'ordination tendaient seu­lement à obtenir que don Bosco ne reçoive plus chez lui des clercs de son séminaire. «Je n'ai rien contre cette congrégation, mais il y a un scandale que je ne puis tolérer: on y reçoit des clercs de mon séminaire et cela met tout en désordre. » Il le dit le 4 février 1875 lors d'une sorte de confrontation avec don Bosco en la présence de Mgr Fissore.[77] Les trois interlocuteurs se séparèrent le sourire aux lèvres (di buon accordo) en gens de bonne compagnie, mais, avouait don Bosco, inté­rieurement «très mortifiés» par les faits qui avaient été déballés. Mgr Fissore dressa son rapport,[78] dans lequel il exposa les points de vue, mais sans trancher ni d'un côté, ni de l'autre. Rien ne changera, pensait et écrivait don Bosco.[79] Quant à Pie IX, il signa le 26 février un bref accordant diverses faveurs spirituelles aux salésienss [80] et, ce même jour, décida de la formation d'une commission cardinalice pour l'étude du problème des dimissoriales et autres privilèges que don Bosco requérait alors du Saint-Siège.[81]

Tant et si bien qu'à la fin de mars 1875, don Bosco, fort des bonnes grâces du souverain pontife, rentra de Rome en triomphateur. Il se permit même une deuxième lettre dure - qui est perdue pour nous - à son supérieur hiérarchique. D'après celui-ci, dont nous reprenons les mots parfois soulignés dans l'original, «... don Bosco lui-même, à son retour de Rome, m'écrivit une longue lettre, dans laquelle il affirme qu'il eut des reproches (rimproveri, souligné), pour m'avoir proposé (proposto, souligné), selon son terme, comme évêque de Saluzzo, puis comme archevêque de Turin; que, si je continue de ce pas, j'irai à la ruine (andrò alla rovina, souligné); et qu'il m'écrivait par ordre supérieur (ordine superiore, souligné). Ne pouvant considérer cette lettre écrite à moi par l'un de mes prêtres sinon comme une inso­lence (insolenza, souligné), je l'envoyai prier par l'un de mes profes­seurs de séminaire, d'employer un autre ton dans sa correspondance avec son évêque, que les saints avaient un autre comportement et qu'ils montraient de l'humilité envers leurs supérieurs. La réponse fut une autre lettre qui reprenait la précédente... »[82]

/910/

La formule «d'ordine superiore» a un sens dans le langage de curie. Le pape donnait tort à l'archevêque, la semonce venait de lui. Il sem­blait même sur le point de faire donner raison à la partie adverse. En ce début d'avril, Mgr Gastaldi apprenait par un tiers que Rome conti­nuait à critiquer son administration. Le porte-parole du pape, le P. Vasco, jésuite, lui communiquait oralement, le 11 avril, que sa sévérité à l'égard des ecclésiastiques posait problème au Vatican. Dès le lendemain, l'énergique archevêque entreprit, par une nouvelle let­tre à Pie IX, de repousser les reproches d'excessive sévérité qu'on lui attribuait.[83] Bien peu nombreuses, affirmait-il, les peines qu'il avait infligées eu égard au nombre de ses prêtres (1770) et à la gravité de certains désordres. Du reste, à sa connaissance, les ecclésiastiques intè­gres, tant réguliers que séculiers, les laïcs «pieux et zélés» et même les autorités civiles approuvaient sa conduite sur ce point. Mais s'il en était ainsi, dans quelle catégorie ranger les informateurs du souverain pontife, qui étaient aussi les détracteurs de l'archevêque? Et, soudain, au détour d'une page, don Bosco était nommé, comme si Mgr Gas­taldi dénonçait en lui son principal accusateur. Les lettres «irrévéren­cieuses» qu'il avait reçues de lui à son récent retour de Rome l'en avaient convaincu. Et pourtant, par sa pastorale, redisait-il au pape, il voulait «accroître le sérieux, la piété et le zèle d'une portion considé­rable du clergé»; et il cherchait à combattre les ennemis sournois ou avérés de l'Eglise et du pape. Le soutien de celui-ci lui était indispen­sable. «.., je prie et je supplie Votre Sainteté de me soutenir, pour nulle autre raison si ce n'est pour que je puisse faire du bien, pour que la dignité et l'autorité épiscopale, grâce à laquelle s'affermit et se maintient dans les populations l'autorité du S. Siège apostolique, ait en moi l'efficacité qu'elle doit avoir.» Et il revenait sur don Bosco, dont plusieurs écrits l'avaient grandement blessé. «C'est pourquoi je vous prierais d'ordonner à don Bosco de rétracter ce qu'il m'a écrit dans les lettres susmentionnées, ainsi que dans celle du 10 septem­bre 1874, où ce prêtre dit à son évêque qu'en certaines de ses opéra­tions n'apparaît pas l'esprit de Dieu, puis le cite au Tribunal de Dieu. » Certes, il désirait «le maintien et le progrès de l'institut de don Bos­co», mais ne pouvait que regretter, parce que «nuisible au bien, son peu de respect envers l'autorité archiépiscopale et son esprit d'indé­pendance à l'égard de cette autorité.» Il insistait: «Sainteté, soyez certaine que, comme j'ai été dès l'origine le soutien ouvert et constant de cet ecclésiastique dans ses bonnes oeuvres, je le suis encore, présen-/911/ tement; qu'il donne seulement à l'autorité ecclésiastique tout ce qu'il lui doit... »[84]

Pas plus qu'il n'avait formulé quelque «parole décisive» à don Bos­co en octobre 1874, Pie IX, en avril 1875, ne lui intima l'ordre de reti­rer ses propos blessants envers son archevêque. Toutefois, la curie romaine ne le suivit pas autant qu'il l'eût probablement souhaité. Le 16 septembre 1875, la commission cardinalice désignée répondit négativement à don Bosco: a) sur la question des dimissoriales, b) sur celle de la communication aux salésiens des privilèges d'autres ordres religieux.[85] Selon l'informateur romain de notre saint (Mgr G.B. Fra­tejacci), le mauvais coup provenait de Mgr Patrizi, qui était passé dans le groupe des opposants, et surtout de Mgr Vitelleschi, qui s'était re­tourné contre don Bosco.[86] Au vrai, la commission avait suivi la juris­prudence contemporaine du Saint-Siège en la matière... Le 22 septem­bre, le cardinal Vitelleschi communiqua donc à Mgr Gastaldi le refus des concessions demandées par don Bosco.[87] Les journaux anticléri­caux de l'époque (L'Opinione, le 5 octobre; Il Fischietto, le 14 octobre) ne découvrirent dans ces mesures qu'un épisode de la lutte entre le prêtre Bosco et son impérieux archevêque de Turin.[88] Et la roue se remit à tourner. Don Bosco réclama au pape ce que son administration lui refusait. Pendant son séjour romain d'avril-mai 1876, il obtint ainsi quelques privilèges, le plus souvent vivae vocis oraculo: droits paroissiaux pour les salésiens, dispense provisoire de lettres testimo­niales pour les élèves de maisons salésiennes, dispense rendue bientôt illimitée (le 10 novembre 1876).

Comme il l'avait fait en 1874 lors de l'approbation des constitu­tions salésiennes, le Vatican continuait donc à pratiquer une double politique vis-à-vis des Turinois. Les congrégations donnaient raison à l'archevêque, qui était hostile à l'élargissement des privilèges des reli­gieux et partisan d'un noviciat ascétique d'abord, d'un système régu­lier d'études ensuite pour les candidats au sacerdoce dans leurs rangs; tandis que Pie IX accueillait volontiers les doléances de don Bosco et lui permettait de déroger aux ordonnances de son archevêque par diverses facultés, y compris celles de maintenir une formule de novi­ciat que la congrégation des Évêques et Réguliers lui avait explicite­ment refusée, et de délivrer des lettres dimissoriales malgré un avis contraire de son Ordinaire. Quelles qu'aient été les raisons des uns et des autres, de don Bosco comme de Mgr Gastaldi, ce jeu complexe attisait leur mésentente. Don Bosco, assuré de l'appui de pape, réagis­sait même avec vivacité aux observations de l'archevêque, lequel se /912/ réclamait du droit canon de l'Eglise et du respect de la hiérarchie. Le prêtre le prenait parfois de très haut avec son supérieur.[89] Quant à l'archevêque réformateur, qui, pour rien au monde, quitte même à offrir sa démission, n'eût renoncé à ses projets de purification de l'Eglise commise à ses soins, il ne manquait pas de dénoncer dans l'O­ratoire des salésiens un Etat au milieu du sien, partisan d'une politi­que opposée à la sienne et donc ruineuse pour lui. Les soupçons réci­proques envenimaient toutes les relations. A la fin de 1875, une négli­gence de l'autorité diocésaine en matière de patente de confession de don Bosco fut transformée en vexation systématique à son égard; d'où plaintes et récriminations persistantes.[90]

L'un et l'autre voulaient à l'évidence la plus grande gloire de Dieu. Mais don Bosco, encouragé par le pape, croyait ne pouvoir la servir qu'en marchant peu ou prou sur les pieds d'un archevêque, dont l'administration rigoriste était critiquée en haut lieu. Poussé à bout par différentes petites affaires en 1876 (variantes entre les constitu­tions approuvées et les constitutions éditées par don Bosco, refus d'autorisation de prêcher...), puis par des incidents plus graves en 1877, nous verrons cet archevêque en arriver le 25 novembre de cette année à une mesure punitive à l'egard de don Bosco, prélude aux pro­cès des années suivantes... sous Léon XIII.


Notes

[1] Nous suivons dans ce paragraphe le diaire de G. Berto intitulé: «Brevi appunti pel viaggio di D. Bosco a Roma nel 1873-1874»; ACS 110 Berto.

[2] Il avait quitté Turin le 29 décembre 1873.

[3] Une troisième affaire lui était attribuée par le journal de Florence, que relayait l'Emporio popolare: «Celle de recourir à l'inépuisable charité des Romains pour soute­nir les multiples oeuvres qu'il a créées pour le bien public.» («Don Bosco a Roma», Emporio popolare, 19 avril 1874.)

[4] «... je suis arrivé sans être attendu parce que, comme à plusieurs reprises, les let­tres expédiées longtemps auparavant sont arrivées bien après mon retour». (G. Bosco à S. Vitelleschi, Turin, 28 avril 1874; Epistolario II, p. 381.)

[5] Voir, sur lui, E. Ceria, Profili dei capitolari salesiani, Turin, 1951, p. 81-88.

[6] G. Bosco à ses «figli dell'Oratorio», Rome, 14 avril 1874; Epistolario II, p. 378.

[7] Lors d'une copie des notes Berto, les mots: delle Costituzioni sont tombés de la phrase. Si bien que, à la suite des Documenti XIV, 126, les MB X, 807/27 ont attribué une petite erreur à don Bosco. Car l'événement récent n'était pas « l'approbation abso­lue de la société de St François de Sales», comme on le lit à cet endroit, mais celle de ses constitutions...

[8] G. Berto, Brevi appunti..., ms cit., p. 115. /913/

[9] G. Bosco à S. Vitelleschi, Turin, 28 avril 1874; Epistolario II, p. 381.

[10] Ce chiffre de «seize» dans la lettre citée de G. Bosco à Mgr Vitelleschi, Turin, 28 avril 1874; Epistolario II, p. 382.

[11] Don Berto n'en a rien dit, et les notes subsistantes sur les «Conferenze gene­rali» de 1874 semblent muettes sur leur contenu. Voir FdB 1871.

[12] G. Bosco à S. Vitelleschi, lettre cit.; Epistolario II, p. 381.

[13] D'après la même lettre à Mgr Vitelleschi.

[14] Ode imprimée: «Già scorser più lustri...», en ACS 115.0 Onoranze a Don Bosco in vita 1853-1874. Reproduite dans P. Braido et R. Arenal Llata, «Don Gio­vanni Battista Lemoqne attraverso 20 lettere a Don Michele Rua», RSS VII (1988), p. 131-132. On y trouvait par exemple: «La legge, che a nuova compatta coorte / Di Solima affida le torri e le porte, / Giovanni tien alta: guerrieri del cielo, / Innanzi inchi­natevi a nuovo Mosè.../»

[15] Voir l'article cité de P. Braido et R. Arenal Llata, p. 130.

[16] G. Bosco à L. Gastaldi, Rome, 13 avril 1874; Epistolario II, p. 378.

[17] G. Bosco à Clodoveo Monti, Turin, 24 avril 1874; Epistolario II, p. 379-380.

[18] D'après la lettre de G. Bosco à L. Gastaldi, Turin, 3 mai 1874; Epistolario II, p. 382-383.

[19] Dans la lettre citée à L. Gastaldi.

[20] Lettre traduite ici d'après la minute conservée; voir Epistolario II, p. 383-385.

[21] Cette lettre semble avoir été vraiment envoyée à Rome, quoique probable­ment après quelques modifications. En effet, dans une réponse du 21 mai, Mgr Vitel­leschi invitait don Bosco à réclamer au secrétariat de la congrégation des Evêques et Réguliers un double du rescrit sur les dimissoriales pour qu'il puisse le transmettre à l'archevêque.

[22] Voir les Constitutiones editae abIll.mo et Rev.mo D. D. Laurentio Gastaldi... in sua prima Synodo Diocesana, Turin, 1873, 200 p.; et les Regulae seminariorum archiepis­copalium clericorum archidiocesis Taurinensis, Turin, 1873. Sur la date et les conditions de rédaction de ces dernières, voir G. Tuninetti, Lorenzo Gastaldi, II, p. 151.

[23] L. Gastaldi à Pie IX, 12 avril 1875; ASV, Ep. latinae. Positiones et minutae, 127, 1875 gennaio 2-giugno 9. Inédit. Lettre dont nous devons la communication à l'obligeance de don Francesco Motto.

[24] Constitutiones..., cit., p. 89-90.

[25] Constitutiones..., cit., p. 107 et sv.

[26] Concile de Trente, sess. VI, canon 1.

[27] Concile de Trente, sess. XXIII, canon 1.

[28] «Soyez saints, parce que je suis saint. » Cité dans sess. XIV, Décret de réfor­mation, préambule.

[29] Concile de Trente, sess. XXII, Décret de réformation, canon 1.

[30] Voir, par exemple, M.-H. Vicaire, «Le clergé catholique du XVe au XXe siè­cle», Prêtres d'hier et d'aujord'hui, coll. Unam sanctam 28, Paris, Cerf, 1954, p. 194-196, à quoi je reprends ici diverses considérations.

[31] Homilia ad ordinandos, in J.A. Saxius, Sancti Caroli Borromaei... Homiliae, Milan, 1747.

[32] Il les exposa et développa dans les constitutions «quae ad ordinis sacramen­tum pertinent» de son cinquième concile provincial, 7 mai 1579, éd. in Acta Ecclesiae Mediolanensis, Milan, 1599, p. 257-270. Voir aussi l'Edictum de sacra ordinatione, éd. ibid., p. 443-446; et les Avvertimenti per quelli che hanno da ricevere gli ordini minori o maggiori, éd. ibid., p. 778-780. /914/

[33] D'après les «Institutiones ad universum seminarii regimen pertinentes», in Acta Ecclesiae Mediolanensis, cit., p. 947-969. Les références aux Acta de Milan ont été empruntées à A. Deroo, Saint Charles Borromée cardinal réformateur, Paris, éd. Saint-Paul, 1963, p. 331-332.

[34] T. Chiuso, La Chiesa in Piemonte..., vol. V, p. 71­

[35] L. Gastaldi à Pie IX, Turin, 4 octobre 1874; éd. MB X, 847/12 à 854/11­

[36] Regulae seminariorum..., cit., p. 16.

[37] I. Tubaldo, «II clero piemontese. Sua estrazione sociale...», in F.N. Appen­dino (éd.), Chiesa e società nella II metà del XIX secolo in Piemonte..., Casale Monfer­rato, 1982, p. 218.

[38] G. Tuninetti, Lorenzo Gastaldi, II, p. 154-155.

[39] Les descriptions de l'abbé Antoine Degert dans son ouvrage fondamental sur l'Histoire des séminaires français jusqu'à la Révolution (Paris, Beauchesne, 1912, 2 vol.) valent aussi pour les séminaires du dix-neuvième siècle.

[40] Voir les observations de G. Tuninetti, Lorenzo Gastaldi, II, p. 152.

[41] Titulus IV, nn. 1-8.

[42] Remarque de G. Tuninetti, Lorenzo Gastaldi, II, p. 248.

[43] Voir G. Tuninettí, Lorenzo Gastaldi, II, p. 248-249­

[44] Constìtutiones..., Rome, 1874 (première édition), chap. De Novitiorum Magis­tro..., art. 8.

[45] Constitutiones..., texte approuvé en 1874, chap. De Novitiorum Magistro..., art. 5­

[46] Constitutiones..., texte approuvé en 1874, chap. De Novitiorum Magistro..., art. 12.

[47] L. Gastaldi à Pie IX, S. Margherita Ligure, 15 juillet 1874; ASV, Epistolae latinae. Positiones et minutae, 126, 1874 luglio 11-dic. 30, 20 pages manuscrites. Iné­dit. L'existence de cette lettre m'a été signalée par don Francesco Motto.

[48] Il le dira formellement dans sa lettre à Pie IX du 12 avril 1875: «La lettera che V.S. mi scrisse tutta di suo pugno il 1° ottobre 1872, e che mi tengo perciò preziosa, certissimamente provocata da accuse di D. Bosco contro di me, diede non saprei come, origine a dicerie per Torino, che cioè la mia condotta non fosse ben veduta da V. S Di nuovo l'anno scorso la lunga dimora, che il detto ecclesiastico fece in Roma ed a cui tenne dietro la lettera direttami a V.S li 8 luglio 1874, in modo a me ignoto diede occasione ad altre chiacchere... » (L. Gastaldi à Pie IX, Turin, 12 avril 1875. Voir, ci­dessus, n. 23.)

[49] Il devait s'agir de don Chiappale.

[50]  Don Giuseppe Tuninetti n'a peut-être pas suffisamment distingué ces deux phases, quand, au congrès de Rome sur don Bosco en janvier 1989, il a parlé de la «dou­ble politique» du Saint-Siège dans l'affaire Gastaldi-Bosco. Réelle, comme nous le ver­rons, sous Pie IX, elle le fut beaucoup moins sous Léon XIII, c'est-à-dire pendant près de la moitié du temps du litige.

[51] «Un po' di ritiro per i secolari», Unità cattolica, 23 août 1874.

[52] Esercizi spirituali per Signori Professori e Maestri di scuola, Turin, Tip. dell'Ora­torio di S. Francesco di Sales, 1874. Un original collé en Documenti XLII, 446. Il faut dire que les instituteurs concernés étaient pour la plupart, non pas des laïcs, mais des ecclésiastiques.

[53] T. Chiuso à G. Bosco, Turin, 23 août 1874; éd. Documenti XIV, 154; lettre condensée en MB X, 829/17-22. /915/

[54] G. Bosco à P. De Gaudenzi, Turin, 30 août 1874; Epistolario II, p. 399. Cette lettre nous assure que, contrairement à ce qui fut dit par la suite, 1) la suppression des exercices ne fut pas antérieure à l'article de l'Unità, mais consécutive à la réaction de l'archevêque; et 2) que les exercices aux professeurs et maîtres d'école furent bel et bien supprimés. La note de don Ceria, en Epistolario II, p. 399, n. 2, est donc erronée. Il n'est pas exact que don Bosco «pregò il Vicario Albert a predicarli (les exercices aux professeurs) con lui. Il Vicario Albert aderì, ma scrisse a Mons. Gastaldi il 16 settem­bre comunicandogli la cosa. » En septembre, à Lanzo, le théologien Albert prêchait, mais prêchait aux salésiens.

[55] G. Bosco à L. Gastaldi, Turin, 10 septembre 1874; Epistolario II, p. 401-403. On trouve, aux archives salésiennes de Rome, une copie de cette lettre, assortie d'annotations de l'archevêque, ainsi que de ratures et d'additions autographes de don Bosco. Voir ACS 131.01, Gastaldi; FdB 24 B6-9.

[56] D'après L. Gastaldi, Prima lettera pastorale alla diocesi di Saluzzo, citée dans G. Tuninetti, Lorenzo Gastaldi, II, p. 26.

[57] D'après la longue lettre d'E. Galletti à L. Gastaldi, Alba, 3 septembre 1874; éd. MB X, 832-835.

[58] E. Galletti à L. Gastaldi, Alba, 14 septembre 1874; éd. MB X, 835-836.

[59] L. Gastaldi à F. Albert, Turin, 15 septembre 1874; éd. MB X, 836/10-22.

[60] L. Gastaldi à F. Albert, Turin, 17 septembre 1874; éd. MB X, 836/25 à 837/20.

[61] F. Albert à L. Gastaldi, Lanzo, 17 septembre 1874; éd. MB X, 837/21 à 838/6.

[62] T. Chiuso à M. Rua, Turin 18 septembre 1874; T. Chiuso à G. Lazzero, Turin, 18 septembre 1874; éd. MB X, 838-839.

[63] L. Gastaldi à F. Albert, Turin, 19 septembre 1874; éd. MB X, 839/17 à 840/22.

[64] F. Albert à L. Gastaldi, Lanzo, 22 septembre 1874; éd. MB X, 840/28 à 841/32.

[65] L. Gastaldi à S. Vitelleschi, Turin, 23 septembre 1874; éd. MB X, 842/1 à 843/28.

[66] A la différence de celle de juillet, cette lettre du 4 octobre fut bientôt trans­mise par Pie IX aux salésiens. On en trouve une copie manuscrite de don Berto en Documenti XIV, 271-281; et une édition imprimée en MB X, 847/11 à 854/11.

[67] Date du secrétaire Berto, Documenti XIV, 281.

[68] G. Berardi à G. Bosco, Rome, 26 octobre 1874; éd. MB X, 859-860.

[69] Giuseppe Maria Soldati (1839-1886) avait trente-cinq ans. Il fut, avec don Giuseppe Anícetto (1841-1901), le principal artisan de la réforme des séminaires de l'archidiocèse au temps de Mgr Gastaldi. Voir G. Tuninetti, Lorenzo Gastaldi, II, p. 64-67.

[70] G. Bosco à G. Berardi, Turin, 7 novembre 1874; Epistolario II, p. 415-416

[71] G. Bosco à L. Gastaldi, Turin, 10 novembre r874; Epistolario II, p. 417-418.

[72] G. Bosco à G. Berardi, Turin 18 novembre 1874; Epistolario II, p. 420-421.

[73] Don Luigi Guanella (1842-1915), du diocèse de Côme, qui désirait travailler avec don Bosco, avait été fâcheusement surpris par une note de l'archevêque disant: «Prévenir D. Guanella que, s'il vient dans mon archidiocèse, il ne pourra jamais rece­voir son maneat et moins encore la faculté d'entendre les confessions sacramentelles. » Documentation sur cet épisode en MB X, 865-866. Voir aussi G. Bosco à L. Guanella, /916/ Turin, 12 décembre 1874, Epistolario II, p. 423. Sur ce saint personnage, voir P. Pas­quali, «Guanella, Luigi», Dizionario degli Istituti di Perfezione, t. IV, Rome, 1977, col. 1458-1461. Il fut quelque temps salésien.

[74] G. Bosco à Pie IX, Turin, 3o décembre 1874; Epistolario II, p. 432-434.

[75] D'après la lettre de G. Berardi à C. Fissore, Rome, 9 janvier 1875; éd. Docu­menti XV, 23-24.

[76] D'après un procès verbal édité en Documenti XV, 50.

[77] Un récit très vivant de l'entrevue dans une lettre de G. Bosco à G. Berardi. Turin, 7 février 1875; Epistolario II, p. 452-453.

[78] C. Fissore à G. Berardi, Vercelli, 12 février 1875; éd. MB XI, 548-550, avec des remarques marginales en faveur de don Bosco.

[79] Entre autres dans sa lettre à G. Berardi, 7 février 1875, citée à l'instant.

[80] Supplices Nobìs preces..., Rome, 26 février 1875, signé par le cardinal F. Asquini; éd. Documenti XV, 85-88. Voir MB XI, 178.

[81] D'après un billet reproduit en MB XI, 178/18-22, dont on aimerait toutefois vérifier l'authenticité.

[82] Lettre de L. Gastaldi à Pie IX, Turin, 12 avril 1875; ASV, Epistolae latinae. Positìones et minutae, 127 (1875 gennaio 2-giugno 9). Je dois aussi la connaissance de cette lettre à l'obligeance de Francesco Motto.

[83] Lettre citée note précédente. - Sur l'émissaire, Enrico Vasco (1813-1899), voir la notice de F. Traniello, dans le Dizionario storico del movimento cattolico in Ita­lia, t. III, deuxième partie, Casale Monferrato, 1984, p. 880-881.

[84] «Santità, stia certo, che io, come fui fino dal principio il sostenitore aperto e costante delle buone opere di questo ecclesiastico, il sono anche, e più ancora, presen­temente; solo che esso dia all'autorità arcivescovile tutto ciò che le deve... »

[85] Consultation: «Taurinen., seu Socïetas S. Francisci Salesii. Super litteris dimissorialibus et Communicationibus privilegiorum», 16 septembre 1875; éd. Docu­menti XV, 264-266. Don Ceria ne semble pas avoir utilisé cette pièce importante pour son historique de la réunion en MB XI, 197-198.

[86] G.B. Fratejacci à G. Bosco, Rome 17 septembre 1875; éd. complète, Docu­menti XV, 259-262; éd. largement censurée - cas unique en MB - en MB XI, 566, doc. 18.

[87] S. Vitelleschi à L. Gastaldi, Rome, 22 septembre 1875; éd. Documenti, XV, 266.

[88] «Discordie clericali. Corrispondenza particolare, Torino, 1° ottobre 1875», L'Opinione, 5 octobre 1875; «Cose del giorno», Il Fischietto, 14 octobre 1875­

[89] Voir la lettre qu'il lui écrivit le 28 octobre 1875, au lendemain d'une entrevue orageuse, qui semble s'être terminée par une mise à la porte de don Bosco; éd. Epistola­rio II, p. 514.

[90] La «suspense» des droits de don Bosco à confesser en décembre 1875 ne résulta que d'un retard dans la délivrance des patentes. Elle ne fut jamais intimée. Dès le 27 décembre 1875, à la suite d'une visite de don Rua à l'archevêché, les pouvoirs de don Bosco furent renouvelés. Mais cette affaire, immédiatement grossie par la tension entre la curie et le Valdocco, déclencha une série de lettres indignées: de don Bosco au cardinal Berardi le 25 décembre; de Giovanni Bonetti à Pie IX le 28 décembre; du car­dinal Berardi à G. Bosco le 28 décembre. Voir MB XI, 482-487.


Chapitre XXIV.

Former des salésiens

Le choix du maître des novices Giulio Barberis (juillet 1874)

A son retour de Rome, en 1874, don Bosco ne fit, sur la formation des salésiens, qu'une concession substantielle aux exigences du Saint­-Siège: il choisit un maître des novices et, par là, créa un noviciat dans sa congrégation, qui en avait jusque-là été dépourvue.[1]

En effet, il n'y avait alors chez don Bosco ni noviciat proprement dit, ni, a fortiori, maître des novices. Il excluait le terme novices de son vocabulaire et ne connaissait chez lui que des ascritti, c'est-à-dire, somme toute, des aspirants inscrits (au catalogue de la congrégation). «Il avait lui-même guidé dans la vertu ceux qui avaient manifesté le désir d'appartenir à notre union, il les avait fait surveiller et diriger (ammaestrare) par des confrères qui avaient toute sa confiance. »[2] Un salésien éduqué de cette manière, puisqu'il avait fait profession à Lanzo en septembre 1871, raconta: «Le noviciat, en ce temps-là, sans en avoir le nom, se faisait inconsciemment, sous les yeux de don Bosco, de don Rua, alors professeur de l'oratoire, de don Cagliero catéchiste, de don Francesia conseiller scolaire jusqu'en 1869, à qui don Durando succéda. Nous étions aussitôt occupés dans l'assistance et l'enseignement, selon les besoins et nos capacités, qui chez les éco­liers, qui chez les artisans. Moi par exemple j'eus une classe de grec en deuxième gymnasiale et une classe aux artisans, avec assistance des ateliers de tailleurs et de cordonniers. C'était le noviciat en acte, par la pratique de son devoir d'état. Pour nous, le nom de salésien n'exis­tait pas encore; on disait simplement: Rester avec don Bosco! Nul ne songeait à l'avenir! »[3]

Don Bosco manifesta sa décision au début de l'été 1874, en des cir­constances que l'élu a ensuite sommairement retracées: «Notre Pieuse Société, comme nous l'avons dit, débuta à Turin en 1841, année au /918/ cours de laquelle don Bosco fut ordonné prêtre; elle reçut une certaine forme en 1858, année du premier voyage de don Bosco à Rome; et elle fut approuvée en 1869. Mais ses Règles particulières ne furent approuvées qu'en 1874. Cette année-là, en juillet, le premier maître des novices fut choisi et entra en charge le 7 novembre suivant. Par cet acte le noviciat de notre Pieuse Société eut un commencement régulier.»[4] L'importance de la mesure est ici bien marquée: la nomi­nation d'un maître signifiait la naissance du noviciat. La formation des ascritti figura naturellement à l'ordre du jour de la séance du chapi­tre supérieur du 25 octobre 1874, à la veille de l'entrée en fonction du nouveau responsable. Il y fut établi que «les étudiants ascritti du pre­mier cours de philosophie auraient une classe de pédagogie sacrée au lieu d'une classe de mathématiques, et qu'elle leur serait faite par leur (...) Maître D. Barberis.»[5]

L'élu de don Bosco se dénommait en effet Giulio Barberis. C'était un jeune prêtre piémontais de vingt-sept ans,[6] benjamin d'une fa­mille de huit enfants résidant à Mathì près de Turin.[7] Ses parents, relativement fortunés, disposaient d'une résidence à Turin même. A treize ans, Giulio avait été présenté par sa mère à don Bosco au Val­docco. Comme tant d'autres, petits et grands, il avait été aussitôt séduit par lui. Un lien d'amitié inébranlable unit sur-le-champ leurs deux coeurs. «O bienheureux jour de mars 1861, quand maman me conduisit à lui, s'écriait-il dans sa vieillesse! Ce fut le moment le plus mémorable de ma vie; avec lui commença ma vocation. Ce bon Père me posa la main sur la tête et, avec une expression qui ne s'effaça jamais de mon coeur, il me dit: - Nous serons toujours amis! »[8] Il entama alors ses études secondaires, qu'il eut vite parcourues, car il était doué d'une grande capacité d'assimilation. Trois ans et demi plus tard, le jeune Giulio, dix-sept ans, recevait la soutane des mains de don Bosco; et, un an après, le 15 novembre 1865, émettait sa pre­mière profession religieuse salésienne. Simultanément, il se préparait au sacerdoce sous le regard de don Bosco: cours au séminaire et parti­cipation à l'éducation des jeunes de l'oratoire du Valdocco. Le 17 dé­cembre 1870, il fut ordonné prêtre par Mgr Antonio Balma,[9] qui résidait alors à Turin. A l'oratoire, il enseignait et surveillait les jeunes internes. En outre, à la rentrée de 1869, il avait été nommé directeur de l'oratoire du dimanche (oratoire festif), oeuvre des origines, qui était tombée bien bas au cours des années 1860. Barberis avait l'esprit rapide, sinon profond; et il travaillait avec persévérance. Don Bosco /919/ lui demanda de prendre le grade de docteur en théologie à l'université de Turin, diplôme qu'il conquit en 1873.

Quand don Bosco lui eut confié - officieusement -[10] la charge de maître des ascritti salésiens, Giulio Barberis était donc un prêtre expé­rimenté, laborieux et doté d'une certaine culture classique et scolasti­que. Parfait disciple, il recopiait, ordonnait, répétait et acceptait ce qui lui était enseigné. Bienveillant par nature, il avait aussi le défaut de cette qualité: il était parfaitement dépourvu d'esprit critique. Les biographies et les histoires qu'il publiera bientôt seront des compila­tions. Ses vraies qualités étaient d'ordre moral. Son neveu exaltera surtout sa bonté cordiale. C'était, écrivait-il, un «heureux exemplaire d'humble et affectueuse bonté. »[11] Courtois, aimable et tolérant, les éclats de la libre jeunesse ne lui posaient pas de grands problèmes. A la bonté, qui constituait le fond de son caractère, il joignait un grand esprit de piété, de travail et de mortification. Ce courageux n'arrêtait d'oeuvrer qu'au bord de l'épuisement, surtout quand il s'agissait du maître de son âme. Barberis mettait toutes ses ressources au service de don Bosco. Au reste, l'amour qu'il lui vouait décuplait ses énergies. Et son admiration pour lui transfigurera son enseignement aux futurs religieux. Inlassablement, il racontera don Bosco, il décrira don Bosco, il reconstituera la vie de don Bosco devant ses auditeurs. Avec lui, le fondateur des salésiens disposa d'un relais idéal pour la forma­tion de ses recrues. Quitte à les transformer ingénument, don Barbe­ris ne pensait qu'à transmettre avec fidélité sa pensée et ses exemples à la congrégation naissante. Il allait être ainsi, sous le regard attentif de don Bosco, le formateur de la deuxième génération de la nouvelle société religieuse.[12]

Le clerc de don Bosco

Les novices de don Barberis seraient formés à l'image de don Bosco. Celui-ci, par ses refus du cadre ascétique tridentin que l'arche­vêque Gastaldi imposait aux clercs, sécrétait plus ou moins consciem­ment un type particulier de prêtre et de religieux dans l'Eglise.[13] Le clerc gastaldien était naturellement austère, distingué et élevé quel­que peu au-dessus des mortels ordinaires. Il devait trancher par sa vertu et son mode de vie. Le clerc de don Bosco se voulait proche des gens et parlait d'égal à égal aux humbles et aux petits; il ne lui venait pas à l'esprit d'invoquer quelque dignité particulière pour refuser les tâches les moins ragoûtantes. Supposé fidèle à son maître et modèle, il /920/ priait sans cesse, mais réduisait ses pratiques pieuses au minimum concevable pour un clerc de son époque. Pasteur, il confessait et prê­chait beaucoup; mais c'était aussi, comme don Bosco, un réalisateur d'oeuvres importantes dans la cité humaine. Le clerc de don Bosco n'avait rien de monacal. Son statut social correspondait à un statut spirituel de parfaite disponibilité à autrui. En lui, la «distinction» ne primait pas la «communion», au sens donné à ce terme un siècle après lui. Au nom du principe qui le livrait «tout à tous», le pontife, le doc­teur et même le père s'effaçaient en lui derrière le compagnon, le frère et l'ami. Barberis avait appris, dès sa première rencontre avec don Bos­co, à reconnaître en lui un véritable «ami» de sa jeunesse. Les rela­tions entre amis diffèrent des relations de fils à père et, plus encore, de (simple) fidèle à pontife et docteur. S'il y eut quelque «nouveauté» dans le clerc et le prêtre selon don Bosco, ce fut beaucoup plus dans le domaine de la relation que dans ceux de l'action et de l'opération.[14]

L'édition des constitutions approuvées (1874-1875)

L'approbation des constitutions honorait beaucoup les salésiens, remarquait don Bosco en 1875- Mais il leur fallait s'en montrer dignes par une pratique adéquate. Pour cela, il incombait au fondateur de les faire connaître aux intéressés.

Dans les mois qui suivirent son retour de Rome en 1874, don Bos­co s'occupa de l'édition du texte dans sa langue originale, qui était le latin. L'oratoire du Valdocco imprima un petit fascicule de cinquante pages.[15] L'éditeur n'avait pas la superstition de l'exactitude; dans ses ouvrages imprimés, il lui arrivait de modifier la lettre de documents qu'il affirmait reproduire. Il éprouva d'autant moins de scrupules à «corriger» les phrases et les mots des constitutions approuvées qu'en principe au moins, il en était lui-même l'auteur. Pour ce travail parti­culier, il se fit aider par un latiniste, le professeur Lanfranchi.[16] Tous les changements ne furent pas de pure forme, comme le démontre l'édi­tion synoptique du texte approuvé et de cette première édition latine de 1874.[17] Certains articles changèrent de place. Les articles 9 et 10 du chapitre XI, De acceptione, devinrent les articles 12 et 13 du chapi­tre XIII, Pietatis exercitia. Mais il est inexact d'avancer que don Bos­co censura dès cette étape le chapitre sur le noviciat, qui serait alors passé de «treize articles» à «sept seulement.»[18] Il ne procéda que l'année suivante à de telles transformations substantielles.

Une forte proportion des disciples de don Bosco, coadjuteurs laïcs, /921/ ne lisait pas le latin. Pour lui, l'édition latine des constitutions était la seule officielle. Leur traduction italienne, qu'il fit publier en 1875, ne l'était pas. Cette considération l'autorisait, pensait-il, à quelques faci­lités. Le fascicule des constitutions traduites fut donné par lui comme reproduisant «les règles communes à tous les confrères salésiens. »[19] Il disposait ainsi d'une raison qui lui paraissait suffisante pour éliminer divers articles qui ne concernaient pas directement le «commun» des salésiens. Les changements, cette fois, furent importants. L'article 8 du chapitre VII, sur la déposition éventuelle du recteur majeur, dispa­rut. Plus grave, le chapitre XIV, sur le maître des novices et le novi­ciat, fut amputé de dix numéros: ses articles 4-13 furent proprement rayés par don Bosco sur un manuscrit de la traduction.[20] Autrement dit, toutes les prescriptions romaines sur le déroulement canonique du noviciat salésien furent volatilisées dans l'édition italienne. Il n'y était plus question de séparation entre novices et profès, de formation exclusivement ascétique des novices et de consécration de cette période à leur seul perfectionnement religieux personnel, à l'exclu­sion des «oeuvres propres à l'institut».

Don Bosco pouvait objecter aux critiques de sa censure que le pri­vïlège obtenu de Pie IX vivae vocis oraculo le 8 avril 1874 dispensait les salésiens de l'observance de ces dix articles. Sans doute, sans doute... Mais était-il certain que ces coupes lui permettaient d'intitu­ler son corpus italien: Regole o Costituzioni della Società di S. Francesco di Sales secondo il decreto di approvazione del 3 aprile 1874?

La lettre de présentation des constitutions (15 août 1875)

Une lettre de don Bosco, appelée à influer fortement sur les con­ceptions salésiennes de la vie religieuse, précédait cette édition ita­lienne de 1875. En théorie, elle présentait le texte des Règles salésien­nes. Au vrai, elle ne les commentait que très peu. Don Bosco, saisissant l'occasion de dire comment lui-même concevait la vie reli­gieuse de ses salésiens, condensait de son mieux des idées qu'il nour­rissait désormais en lui. Elles avaient suivi dans son esprit un chemin parallèle aux constitutions ajustées bon gré mal gré aux exigences des consulteurs locaux puis romains.[21]

La lettre de 1875 doit être attribuée tout entière à don Bosco...[22] D'après ses brouillons, la première rédaction de la pièce peut être datée du printemps de 1873. Vers le 24 mai, date terminale, elle com­portait déjà à peu près tous ses paragraphes. C'était: Avantages de /922/ l'état religieux, Les voeux, Obéissance, Pauvreté, Chasteté, Pratiques de piété, Cinq consignes importantes, ainsi que, au début, les phrases d'introduction et, en finale, l'adresse: Chers salésiens, qui subsiste­ront.[23] Puis, peut-être parce que le texte de la traduction des consti­tutions tardait, don Bosco développa et corrigea son projet, surtout au paragraphe sur les Avantages de l'état religieux. Et il ajouta un nou­veau paragraphe, prémice des considérations de 1877 sur le problème de la vocation religieuse. La pièce fut alors recopiée à l'intention des imprimeurs. Don Bosco y apporta encore d'abondantes corrections et remplaça, avant la signature, la date du 24 mai 1875 par celle du 15 août 1875.[24] Imprimée en corps 10, l'Introduction couvrit, dans le fascicule complet, une surface égale à celle des Regole elles-mêmes. On peut y distinguer douze éléments: 1) une introduction sur les garanties offertes par l'approbation pontificale du «3 avril 1874» (p. V-VI), 2) l'«entrée en religion» (p. VI-IX), 3) les «avantages tem­porels» de l'état religieux (p. IX-XI), 4) les «avantages spirituels» de cet état (p. XI-XVII), 5) les voeux en général (p. XVII-XIX), 6) l'o­beissance (p. XX-XXII), 7) la pauvreté (p. XXIII-XXVII), 8) la chas­teté (p. XXVII-XXXI), 9) les pratiques de piété (p. XXXII-XXXIV), 10) cinq consignes importantes (p. XXXV-XXXVII), 11) les doutes sur la vocation (p. XXXVIII-XLI) et 12) une adresse terminale: Cari Salesiani (p. XLI-XLII). La lettre d'accompagnement des constitu­tions salésiennes était peu à peu devenue une circulaire soignée aux salésiens sur les principales exigences de leur genre de vie.

Don Bosco y exprimait ses convictions, comme il l'avait fait, par exemple, aux exercices spirituels de Trofarello de septembre 1869.[25] On dit parfois trop vite que son inspiration était purement liguo­rienne. Certes, comme un peu tous ceux qui cherchaient alors à mener une vie religieuse «moderne», il recourait à saint Alphonse et à sa Monaca santa. Mais, pour ce texte qu'il composé à la manière de ses conférences, il ne puisa vraiment dans cet ouvrage qu'au paragraphe des «avantages spirituels», quand il chercha à développer les considé­rations, qui lui étaient déjà familières, de saint Bernard de Clairvaux: «Nonne haec est Religio sancta, in qua homo vivit purius... », etc.[26] En outre, il n'est pas impossible que le paragraphe: Doutes sur la voca­tion dépende d'une lecture de l'opuscule de saint Alphonse intitulé: Avvisi spettanti alla vocazione que nous retrouverons dans l'édition de 1877 de ces Regole italiennes. Peut-être... Le noyau de l'introduc­tion représentait bien la pensée de don Bosco. On l'y entend avec son langage simplement persuasif. Cent ans après, ses successeurs sont /923/ retombés sur ses paragraphes de 1875 quand, sous le titre: San Gio­vanni Bosco ai soci salesiani, ils ont voulu reprendre une partie du document en annexe de leurs constitutions rénovées.[27] Par là, ils ont assuré à l'humble lettre de 1875 une vie plus longue qu'aux constitu­tions solennellement approuvées l'année précédente.

A cette époque, don Bosco ne se perdait pas en considérations sur l'essence de l'état religieux. Il laissait à d'autres le soin de le définir, par exemple: «L'état religieux est un genre de vie approuvé par l'Eglise et où l'on se fixe pour tendre à la perfection, par la pratique des voeux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, selon les Règles et les Constitutions. »[28] Les problèmes théoriques sur la nature de cet état ne le tourmentaient pas.[29] L'affirmation du premier article de ses Regole, selon lequel le «but» de la société salésienne était la «per­fection» spirituelle de ses membres, avait été recopiée par lui sur sa source principale, le manuel de la congrégation des Scholae Charitatis. Il n'en parlait pas dans l'introduction, si ce n'est pour rappeler l'importance de la charité active dans la vie de ses religieux. Beaucoup plus qu'un état de vie, la «religion» était pour lui une communauté déterminée. Dans son introduction de 1875, il opposa ce milieu pro­tégé au «monde de l'Ennemi». Il le comparait à une arche salutaire gouvernée par un bon capitaine ou à «une forteresse gardée par le Sei­gneur»... Loin d'insister sur l'âpreté de la vie religieuse, il en célébrait à l'envi les bienfaits matériels et spirituels. Le religieux salésien a-t-il jamais manqué du nécessaire? Il quitte une petite famille et en trouve une immense. Don Bosco s'étendait complaisamment sur les biens spirituels de l'état religieux. Les propos de saint Bernard sur le reli­gieux parmi ses frères, sur la route de la vie, face à la mort, transporté au purgatoire et enfin dans la gloire du ciel, lui semblaient admirables. Plus qu'une application de conseils évangéliques, les voeux étaient, à ses yeux, la réplique à la triple concupiscence d'un être toujours tenté par la chair, les biens matériels et l'orgueil de la vie. Leurs fonctions dans le monde des salésiens étaient d'ordre social. Ils y créaient des liens à la fois moraux et juridiques. Don Bosco répétait dans son intro­duction des propos qu'il avait entendus, disait-il, de Pie IX lui-même: «Dans une congrégation ou société religieuse, les voeux sont nécessai­res afin que les membres soient unis à leur supérieur par un lien de con­science, et que le supérieur reste, avec ses religieux, uni au chef de l'Eglise et, par là, à Dieu lui-même.» Les voeux étaient donc, à son estime, des instruments de cohésion communautaire. L'obéissance figurait naturellement la première dans son énumération des voeux de /924/ religion. Les voeux de pauvreté et de chasteté incitaient aux vertus de détachement des biens terrestres et de chasteté angélique, dont le Christ et les saints offraient au religieux les modèles. Les pratiques pieuses, en tête desquelles don Bosco plaçait l'exercice de la bonne mort (inséparable, comme nous savons, d'une confession préparée comme à l'article de la mort), constituaient pour lui une nourriture spirituelle indispensable au religieux, comme à tout chrétien d'ail­leurs, et aussi une défense de la citadelle de l'âme. Il insistait sur les sacrements de pénitence et d'eucharistie. Sa pédagogie fut toujours sacramentelle.

Les «cinq consignes importantes», par lesquelles il terminait sa let­tre, correspondaient à des préoccupations contemporaines. En cette année 1875, il pressait ses salésiens de fuir le «prurit» de la réforme de leurs règles, de renoncer à tout égoïsme individuel, d'éviter de criti­quer leurs responsables (les «supérieurs»), de bien remplir leur tâche propre et de n'attendre de récompense que de Dieu seul. La vie d'ici­bas ne leur serait pas pour autant triste et maussade. Si le salésien pra­tiquait son voeu d'obéissance, il passerait dans sa congrégation «une vie tranquille et heureuse», parce qu'en harmonie avec le vouloir céleste. La vie religieuse était pour lui une vie de charité active et bien ordonnée dans un corps social unifié; et le renoncement impliqué par les voeux, une exigence de cette charité.

Don Bosco développa souvent des considérations analogues au cours des années 1875 et 1876, en particulier lors d'exercices spiri­tuels aux salésiens.[30] La pratique d'une spiritualité dominée par l'action quasi effrénée obligeait son salésien à «faire son devoir», quitte à aller jusqu'au bout de ses forces, à vivre ainsi la charité en acte et à renoncer à ses aises. Les congrégations déchues doivent leur ruine à trois causes, expliquait don Bosco à Barberis le 13 août 1876: l'oisiveté ou le «lavorar poco» (travailler peu), la bonne chère et l'esprit cri­tique .[31]

Le noviciat salésien en 1875-1876

Il destinait de préférence aux novices des années 1875 et 1876 les Regole traduites et la lettre qui les accompagnait. Le noviciat com­mençait alors de prendre forme sous la conduite de l'excellent Giulio Barberis.

Giuseppe Vespignani avait vingt-deux ans et venait d'être ordon­né prêtre quand, à la fin de l'été 1876, il se présenta à don Bosco. /925/ Comme tant d'autres, il fut aussitôt conquis et ne l'abandonna plus. Il commença donc sur-le-champ son temps de noviciat. Affecté au secré­tariat de don Rua, il raconta: «C'était la première année où le noviciat se passait en toute régularité. Un grand enthousiasme régnait, bien alimenté par une forte aspiration vers les missions (...) Au début je ne savais pas encore en quoi mon noviciat ou probandato [temps d'épreuve] devait consister. Mais don Rua me mit en relation avec don Barberis, avec qui je m'entendis pour étudier les Règles, assister aux conférences hebdomadaires et passer mes récréations avec les novices proprement dits, qui avaient leur cour à part. Ce qui m'inté­ressait le plus, c'était les conférences. Don Barberis, qui y entremêlait des faits ou des exemples de don Bosco et de l'histoire de l'oratoire, nous faisait goûter la vie de piété et d'observance religieuse, qui est propre aux salésiens. »[32] Don Barberis lui enseignait la théorie, continuait-il; et regarder don Rua lui inculquait la pratique de la vie salésienne.

A défaut des schémas des «conférences hebdomadaires» de Barbe­ris, nous avons sa Cronichetta et aussi son Vade mecum, il est vrai pos­térieur de vingt-cinq ans. Les thèmes du Vade mecum probablement dérivés des conférences, étaient classiques pour les noviciats religieux du temps: De l'état religieux en général (I), De notre Pieuse Société en particulier (II), Prix de la vocation (III), De la fin et de la nature du noviciat (IV), Importance de bien faire son noviciat (V), Les premiers devoirs extérieurs des ascritti (VI), Les premiers devoirs intérieurs des ascritti (VII), Les premiers mois du noviciat (VIII), La vêture cléricale (IX), Une grande oeuvre à mener à bien (X), etc. Les principaux déve­loppements du manuel portaient sur les vertus: l'humilité, la mortifi­cation, l'abandon à Dieu, la chasteté... La pratique des voeux était réservée à la deuxième partie.

Comme on vient de le lire pour don Vespignani en 1876, les expo­sés ascétiques de don Barberis touchaient moins ses auditeurs que ses récits ou ses anecdotes concernant don Bosco et sa congrégation. De fait, chacun des chapitres de son Vade mecum sera suivi d'une lettura, qui était presque toujours un exemplum. Il expliquera son procédé dans l'introduction à la première de ces letture: «Comme l'esempio est en tout tellement utile, je crois opportun d'en joindre un à chaque cha­pitre. L'esempio ne sert pas seulement à nous pousser au bien, selon le proverbe connu: Verba movent (sic), exempla trahunt; mais, en même temps, il sert à éclairer les explications théoriques, il sert à mieux indi­quer les détails de la route à suivre, il sert à imprimer plus profondé-/926/ ment dans l'esprit et dans le coeur les vérités indiquées. En outre, les esempi servent à déterminer plus pratiquement la manière d'agir, et aussi, sans qu'on s'en aperçoive, à résoudre les difficultés pratiques de l'action et ses cas particuliers. Car, en tout temps et en toutes circons­tances, demeure vrai ce que saint Augustin a éprouvé en soi quand il entendit raconter et qu'il fut témoin de tant de bons exemples, qui l'amenèrent à changer de vie et à bousculer tant d'obstacles qu'il croyait impossibles à surmonter. On sait qu'il se disait souvent à lui­-même: Si tant d'hommes et tant de femmes ont pu faire ceci et cela, pourquoi ne le pourrais-je pas moi aussi? Si isti et istae, cur non ego?... » A travers un raisonnement assez filandreux, nous retrouvons avec intérêt l'un des principes de don Bosco en éducation.[33]

Barberis prenait ses esempi dans la vie salésienne, qui était d'abord l'histoire de don Bosco lui-même. De la sorte, les novices, que l'âge rendait très malléables, étaient amenés à s'identifier à celui-ci. Un sur-moi, qui les accompagnerait jusqu'à la mort, se construisait en eux. Comme sa Cronichetta en témoigne, dès les années 1875-1876 Barberis glana sur don Bosco tout ce qu'il pouvait entendre ou décou­vrir. Le 24 mai 1875, il recueillit une longue série d'informations sur l'Oratorio antico de la maison Pinardi: la proposition d'un hangar des­tiné à un «laboratorio»; l'inquiétude de don Bosco quand il eut appris que la maison voisine était une «casa d'immoralità» («alors oui, je me suis trouvé bien ennuyé»); les dons Cafasso, Rosmini et Cotta, qui lui permirent de louer et d'acheter les pièces de cette maison gênante; les «difficultés extraordinaires» de l'époque, quand «tous les curés de Turin me faisaient la guerre», parce que «je leur enlevais, disaient-ils, tous les jeunes du catéchisme de leurs paroisses»; l'enquête du curé del Carmine auprès de ses garçons; etc.[34] En mars 1876, il accumula les détails sur la vie ordinaire de don Bosco. Le 11, c'était ses «occupa­tions»; le 13, ses motti (maximes); le 14 le «travail de don Bosco»; le 15, la «nourriture de don Bosco» et son horaire quotidien; le 21, ses «grandes oeuvres»[35]... Don Bosco avait éduqué ses jeunes par l'exem­ple. Il lui arriva de conseiller explicitement (dans ses Ricordi ai diret­tori) à ses disciples de l'imiter lui-même. La génération des salésiens du maître Giulio Barberis fut surtout éduquée par l'histoire de don Bosco, telle qu'elle se constituait au temps des Memorie dell'Oratorio. Don Bosco aurait voulu que, durant leur secunda probatio, dénommée noviciat par les canonistes romains, ses ascritti fussent initiés à la vie salésienne par la pratique de l'apostolat. A défaut de pratique, les exempia de don Barberis étaient au moins des expériences imaginaires /927/ à partir d'un modèle que l'affection et l'admiration gravaient dans l'esprit des jeunes.

La formation accélérée des futurs clercs (1875-1876)

En 1875, parla création de l'Opera di Maria Ausiliatrice, don Bosco prit une initiative importante pour la formation des clercs. Le 14 avril 1875, il raconta que l'idée d'une oeuvre particulière au service des vocations d'adultes lui était venue un samedi pendant qu'il réfléchis­sait au problème de la pénurie sacerdotale.[36] Il calculait que, sur cent enfants aspirants, quinze seulement revêtaient la soutane à la fin de leurs études secondaires (gymnase), tandis que, avec des adultes, la proportion montait à huit sur dix. L'oeuvre dite des «fils de Marie» naquit sans tarder. Un prospectus, qui accompagnait une lettre de don Bosco datée de Turin le 30 août 1875, en expliqua les raisons, le finan­cement, le fonctionnement et les finalités. Pie IX la bénissait et la recommandait[37]...

Ce prospectus disait que les adultes pouvaient parcourir le cycle des études littéraires en un temps beaucoup plus bref que les enfants, à moindres frais par conséquent. Séparés des petits, qui, eux, sont astreints à suivre tous les cours, ils reçoivent un enseignement abrégé. Don Bosco proposait «un cours d'études secondaires pour jeunes adultes, même de condition modeste, mais exclusivement désireux d'entrer dans la carrière ecclésiastique. » L'Opera était placée sous les auspices de la Vierge auxiliatrice, parce que «Marie, qui a été procla­mée par l'Eglise Magnum et singolare in Ecclesia praesidium, daignera certainement protéger une oeuvre qui vise à obtenir de bons ministres de l'Eglise. » Don Bosco n'ignorait pas qu'on lui reprocherait de con­currencer des institutions existantes. Il prévenait l'objection: «Cette oeuvre ne fait-elle pas tort à d'autres qui existent déjà?» Et il répon­dait: «Non seulement elle ne leur fait pas de tort, mais elle les sou­tient. Sans prêtres, sans prédication, sans sacrements, que devien­draient l'oeuvre de la Propagation de la foi, celle de la Sainte-Enfance et toutes les autres oeuvres pies?»

Un paragraphe du prospectus était consacré aux études des candi­dats. A l'entrée, on ne leur demandait que d'appartenir à une famille honnête, d'être sains, robustes, dotés d'un bon caractère et d'avoir de seize à trente ans. «Les études recouvrent le cours classique jusqu'à la philosophie exclusivement; mais l'enseignement ne comprend que l'italien, le latin, l'histoire, la géographie, l'arithmétique, le système /928/ métrique et quelques rudiments de grec. » La pièce ne spécifiait pas la durée des cours. On y apprenait seulement que les élèves ne prenaient pas de vacances en automne, et que «le repos nécessaire sera assuré dans le collège même ou dans un autre endroit approprié.»

Don Bosco pensait installer cette eeuvre nouvelle dans la maison salésienne de Sampierdarena, près de Gênes, dont un disciple sûr (Paolo Albera) était directeur. Avantage déterminant, ce centre, à la différence de Turin, relevait d'un évêque qui lui était favorable. L'Unità cattolica du 10 septembre 1875 annonça la naissance, dans l'Ospizio S. Vincenzo de Sampierdarena, d'une «OEuvre de Marie auxiliatrice au service de la cléricature. »[38] Et don Bosco obtint de Pie IX un bref daté du 9 mai 1876 sur une «OEuvre pie sous le titre de la sainte Vierge Marie auxiliatrice, dont les membres se sont propo­sés de recueillir les jeunes de bon caractère qui envisagent d'embrasser l'état ecclésiastique... », qui semblait approuver sa formule d'ensei­gnement accéléré, alors qu'elle n'en disait rien.[39]

Au bout d'une année, la Cronichetta de don Barberïs clamait déjà victoire. On lit à la date du 1er octobre 1876: «Don Bosco espère des choses tout à fait extraordinaires (straordinarissime) de cette oeuvre, qui est destinée à aider les vocations à l'état ecclésiastique. Elle a déjà donné cette année des résultats extraordinaires et on espère infini­ment plus pour l'avenir.»[40] A cette époque, le chroniqueur pouvait faire état d'un autre article de l'Unità cattolica,[41] d'après lequel il y avait alors cent élèves de cette catégorie dans les maisons salésiennes que trente-cinq élèves avaient terminé leur gymnase, parmi lesquels huit se destinaient à la vie religieuse et vingt-et-un entraient dans le clergé diocésain.

Les chiffres des statistiques salésiennes de l'époque sont toujours sujets à caution. En tout cas, l'article nous apprend que l'idée de don Bosco avait fait son chemin, au moins dans sa maison du Valdocco. Car le centre de Sampierdarena ne pouvait encore vraiment fonction­ner parce que, disait-on, les bâtiments nécessaires n'étaient pas prêts. Don Bosco, que ses collaborateurs hésitaient apparemment à suivre, avait pris lui-même l'affaire en mains au cours de l'année. Il avait constitué une classe à part pour regrouper des élèves grandelets de deuxième et de troisième gymnasiale. Le programme était centré sur le latin et l'italien. Ces jeunes, estimait-il, pourraient revêtir l'habit clérical au mois de novembre de cette même année. Ce cours accéléré fut dénommé scuola di fuoco (école du feu).[42]

/929/

L'OEuvre de Marie auxiliatrice ne pouvait agréer à Mgr Gastaldi par l'exemple discutable qu'elle proposait à ses petits séminaires dio­césains. A toutes les étapes, la formation simplifiée du clergé ne lui disait rien qui vaille. Il estimait d'ailleurs que ce problème était exclu­sivement le sien. La publicité donnée à l'Opera par l'article de l'Unità cattolica du 17 septembre 1876 déclencha à l'archevêché un orage qui surprit le directeur du journal. «... En somme, écrivait à don Margotti le secrétaire de l'archevêque, on méconnaît l'ordre hiérarchique de l'Eglise, on lèse les prérogatives et les attributions que l'autorité archiépiscopale détient de droit divin et ecclésiastique...»[43] Et le journal renonça à publier un deuxième article sur la question de l'Opera.

Au reste, la formule ne plaisait pas non plus uniformément à l'entourage de don Bosco. Sauf cas exceptionnels, l'initiation au latin requiert de longues années de persévérance. L'un des adversaires, aussi courtois que décidés, de don Bosco, était le prêtre lettré Celes­tino Durando, conseiller de son chapitre supérieur plus directement chargé des études.[44] Une initiation aux lettres en une cinquantaine de leçons le trouvait sceptique. Tant et si bien qu'à la rentrée d'automne 1876, donc après l'article triomphant de l’ Unità, la scuola di fuoco disparut brusquement des programmes de l'Oratoire du Val­docco. A la date du 18 novembre 1876, don Barberis nota dans sa Cro­nichetta: «Ces jours derniers, tandis que don Bosco était à Rome, on a supprimé, à son grand déplaisir, la scuola di fuoco; mais on s'est aperçu qu'une classe particulière était nécessaire à l'Oratoire; et maintenant on cherche un clerc pour en être le professeur et pour rétablir un peu cette scuola di fuoco..., encore que don Durando ne la voie pas de très bon oeil... »[45]

Le degré d'instruction des clercs de don Bosco

Don Bosco ne croyait donc pas à la nécessité d'études générales (littéraires, dans son langage) approfondies pour les candidats au sacerdoce. Il tenait toutefois à l'instruction adaptée des moins doués et à l'emploi judicieux du temps passé aux études aussi bien par les sujets brillants que par ceux qui ne l'étaient pas. Il s'efforçait d'incul­quer à ses disciples ses principes didactiques et pédagogiques. Non sans mal. Entre 1873 et 1880, le directeur des études de l'oratoire du Valdocco, don Giuseppe Bertello, homme instruit et d'honnête cul­ture, mais exigeant et rugueux, ne répondait pas à ses voeux.[46] Le /930/ 9 avril 1875, dans une lettre assez sèche apparemment consécutive à une plainte du maître sur ses élèves, don Bosco lui transmit ses idées sur l'enseignement. Elle lui disait qu'il ferait ce qu'il pourrait «pour réveiller chez les élèves l'amour de l'étude. Mais fais aussi de ton côté ce que tu peux pour y coopérer: 1° Considère-les comme des frères; affection, compréhension, attentions, voilà les clefs de leur coeur. 2° Fais-leur apprendre ce qu'ils peuvent et pas davantage. Fais lire et comprendre le texte du manuel sans digressions. 3° Interroge-les très souvent; invite-les à exposer et à lire, à lire et à exposer. 4° Toujours encourager, ne jamais humilier; louer dans la mesure possible, sans jamais abaisser, à moins de manifester ainsi sa peine par manière de réprimande... »[47] Il est rare que des conseils transforment la méthode d'un enseignant. Le 3 juillet qui suivit, dans une conversation avec Barberis, don Bosco exposa à celui-ci les idées de didactique active qu'il avait condensées trois mois plus tôt dans sa lettre à don Ber­tello.[48] On demande beaucoup trop, disait-il, à des adolescents de quinze ou seize ans. (C'était l'âge de la plupart des ascritti de Barbe­ris.) Leurs notes sont très mauvaises. Il faut adapter l'enseignement, non pas aux plus doués, mais aux plus faibles. Aux faibles, les exposés longs et profonds sont parfaitement inutiles. Et don Bosco de remar­quer que des observations dans ce sens l'année précédente n'avaient pas été respectées et qu'il avait l'intention de prendre lui-même en mains le problème de l'enseignement dans sa maison. Les professeurs, insistait-il, ont la manie de ne s'intéresser qu'aux plus avancés et aux plus intelligents. Ils sont satisfaits quand ceux-là ont compris. Mais, pendant ce temps, d'autres, dont les moyens sont limites, enragent (si arrabbiano). Et on finit par les abandonner dans leur coin... Les pro­fesseurs devraient au contraire ajuster leur enseignement sur eux. Don Bosco en voulait particulièrement aux spéculations du profes­seur de philosophie. Qu'il commence par traduire en italien le texte latin de son cours, puis qu'il l'explique dans sa littéralité. «Monter dans les régions les plus sublimes de la spéculative équivaut, me semble-t-il, à battre de l'air. » Le professeur devrait sans cesse interro­ger ses élèves, tous ses élèves. Et don Bosco s'étendait sur ce système d'échanges et de dialogues. Au plus les élèves peuvent s'exprimer, au plus la leçon leur est profitable, concluait-il.[49] On imagine ses protes­tations quand il apprit que des «fils de Marie» butaient sur les Com­mentaires de César, au lieu d'en rester à Cornelius Nepos, qu'il esti­mait bien suffisant pour leur initiation au latin. Il se fâcha tout rouge /931/ et le chroniqueur, à la date du 27 mars 1876, ressentit ses observa­tions comme «gravissimes.»[50]

Don Bosco s'intéressait de près aux études de ses clercs, même dans l'ordre profane, surtout en ces années soixante-dix où l'impor­tance relative des collèges avait beaucoup augmenté dans sa congréga­tion. Au cours d'une conversation enregistrée le 13 mars 1876, il sou­haitait que tous ses clercs qui en avaient la capacité prissent le diplôme de licenza liceale, et, s'ils avaient l'âge requis, celui d'instituteur (maestro elementare), qui supposait des études de géographie, d'his­toire et de mathématiques. «Nous avons un strict besoin que l'on fré­quente l'université, poursuivait don Bosco (selon Barberis). Malheu­reusement, jusqu'ici ce fut à notre détriment. Mais les choses se sont beaucoup arrangées et l'on peut espérer que (les candidats) réussiront sans tort pour leurs âmes. Toutefois, après l'examen de licenza liceale, il conviendra qu'ils étudient la théologie ex professo [autrement dit, si je comprends bien, non pas seuls, avec leur manuel, mais sous la con­duite d'un maître] et qu'ils attendent quelques années pour fréquen­ter l'université quand ils auront mûri... »[51]

Mais, qu'on y prenne garde, en cet ordre de choses, le point de vue de don Bosco était toujours communautaire. A son sens, la personne du religieux, jamais valorisée pour elle-même, ne pouvait l'être que pour la société à laquelle il appartenait. Il ne pressait ses jeunes de pas­ser des examens que dans la mesure utile à sa congrégation. D'autres sociétés religieuses agissaient différemment. Peu lui importait, affirmait-il. Il entendait que la personne demeurât au service de la communauté, non pas l'inverse.[52]

Au cours des années 1874-1876, la nature et le niveau des études religieuses de ses clercs varièrent de l'un à l'autre. La plupart étu­diaient seuls leurs traités de théologie dans un manuel approuvé. Comme celui de la fin du siècle et au-delà, le clerc salésien moyen de 1874-1876 «s'adonnait à ses études de philosophie et de théologie et, tout à la fois, assistait les garçons du collège et leur enseignait les disciplines les plus disparates, animait les jeux de cour et donnait à l'ensemble du complexe éducatif un ton joyeux et détendu d'immé­diateté et de fraîcheur qui rapprochait aisément les jeunes dans la famille éducative salésienne, »[53] Toutefois, quelques unités, que don Bosco poussait vers des études supérieures, faisaient exception. Ainsi Francesco Varvello, que, le 13 mars 1876, don Bosco encourageait à faire travailler en bibliothèque et qui deviendra un honnête profes­seur de philosophie.[54] Mais les tendances augustiniennes, thomistes /932/ ou molinistes de leurs auteurs ne préoccupaient guère la plupart de ces jeunes gens. Elles ne les intéressaient même pas autant qu'on aurait pu le souhaiter.

L'évolution du noviciat salésien entre 1874 et 1876

Deux ans après l'approbation des constitutions et un an après avoir éliminé de leur traduction courante les articles qui faisaient du novi­ciat salésien un temps d'étude et de réflexion en un lieu séparé du «monde», les idées de don Bosco sur cette institution semblaient avoir légèrement évolué. Le nombre des ascritti (quatre-vingt et bien­tôt cent quarante) interdisait désormais de confier à chacun des acti­vités apostoliques réelles. Certes le mode de vie des ascritti laïcs ne changeait pas: ils travaillaient régulièrement toute la semaine dans leurs ateliers, on ne leur demandait qu'une conduite et une pratique religieuse exemplaires. Don Bosco veillera jusqu'à la fin de ses jours à empêcher toute velléité de les cloîtrer. Mais la plupart des jeunes clercs dits ascritti n'étaient que des étudiants de fin d'études secondai­res. Don Bosco comprenait de mieux en mieux que leur année de deuxième épreuve ne pouvait ressembler à leurs années de gymnase. De son côté, Barberis, qui s'informait sur la pratique ordinaire du noviciat dans la vie religieuse, penchait pour le modèle courant. Si bien qu'en 1876 déjà, le noviciat devenait presque classique pour les clercs salésiens.

A la fin du mois de septembre de cette année, en une période d'exercices spirituels et dans la paix de la maison de Lanzo, don Bosco communiqua à son maître des novices le fruit de ses méditations. La conversation se prolongea sur quelque deux heures soit dans le jardin, soit sous les portiques de la cour carrée de l'établissement. Puis Barbe­ris résuma les remarques de don Bosco sur le noviciat. «On a noté que ce que nous avons fait jusqu'ici est insuffisant. En particulier les clercs ont besoin d'être beaucoup plus suivis. Et d'abord, qu'ils n'aient pas autant de matières profanes à étudier. En matières profa­nes, qu'ils se limitent à la philosophie rationnelle et pas plus. Ils peu­vent aussi faire de la littérature. Mais, pour ce qui est du latin, que ce­la consiste à lire les psaumes, à les traduire et à les expliquer; que l'on traduise une Vita écrite par saint Jérôme ou l'un ou l'autre des classi­ques chrétiens et rien d'autre. En italien on pourra par exemple expli­quer et faire étudier un chant de Dante. Mais qu'on ne les surcharge pas de matières à étudier. Il n'est plus possible d'étudier celles qui /933/ relèvent de cette année d'épreuve.»[55] Le passage à la première per­sonne prouve ensuite que c'est bien don Bosco qui s'exprime. «Pour ce qui est de la pédagogie, je désire fort qu'elle soit adaptée à notre vie. Par exemple, qu'on intitule le cours: le maître et l'assistant salé­siens. Un chapitre dira comment l'assistant doit se comporter au dor­toir; un autre, l'assistant en promenade, l'assistant à l'église, l'assis­tant en classe, etç. Comment doit se comporter le maître salésien, sa ponctualité en classe, le maître par rapport à la discipline, par rapport aux récompenses, aux punitions, etc. Enseigner tout cela durant l'année d'épreuve, et aussi le faire imprimer pour avoir un livre de texte à notre usage. - Pour ce qui est du réfectoire, que les ascritti soient aussi séparés des profès. On le veut dans les autres ordres et cela semble propre à faire beaucoup de bien. Il faut que les ascritti ne voient que la Règle et son exacte observance. Bien souvent le fait de vivre avec d'autres qui transgressent la Règle, que ce soit par nécessité ou par négligence, fait perdre aux ascritti le désir d'embrasser un genre de vie qui, correctement pratiqué, leur plairait beaucoup. Jusqu'ici ils ont été avec nous au réfectoire. Toutefois il ne semble pas déplacé que, sitôt après avoir reçu la soutane, ils ne soient pas à table entière­ment à égalité avec don Bosco, avec don Rua, etc., comme c'est aujourd'hui le cas... » Il convenait aussi de les répartir en plusieurs dortoirs. «... cela pour l'instant, disait aussi don Bosco. Qui sait si nous ne pourrons pas ouvrir ici même à Lanzo et plus vite que nous ne le prévoyons une maison qui serait une sorte de magasin pour toutes les autres. Il y aurait les ascritti et le scolasticat... »[56]

Le modèle de noviciat selon les autorités romaines, lequel était aussi à peu près celui que Mgr Gastaldi avait réclamé pour les salé­siens, gagnait donc dans l'esprit de don Bosco. L'expérience de la vie salésienne ne lui semblait plus aussi indispensable qu'auparavant durant la secunda probatio. L'exemplum y suppléait. Ce temps de pro­bation devrait même se dérouler en un lieu séparé et sans contacts habituels, y compris dans la salle à manger, avec des profès parfois insoucieux de l'observance de leurs Règles. Don Bosco reculait lente­ment. Il envisageait même une maison différente de l'Oratoire, où il réunirait les clercs en formation, novices et scolastiques.

Toutefois, si don Barberis l'emportait peu à peu, si son noviciat se rapprochait des modèles classiques, l'esprit qu'il y encourageait n'était pas celui des «examens particuliers» de M. Tronson. Il est vrai que l'un ou l'autre chapitre du Vade mecum de 1901, par exemple celui sur la séparation du monde impliquée par la cléricature, laisse /934/ assez perplexe.[57] Mais celui très travaillé sur «l'esprit de la congréga­tion» rassure bientôt. Il consonnait tout à fait avec les orientations de l'actif, libre et joyeux don Bosco.[58]

Le prêtre ainsi formé par celui-ci et pour celui-ci serait, dans l'entreprise du service des âmes, un bon «ouvrier» ou, si l'on veut, un technicien exercé par un apprentissage relativement poussé.[59] Il ne serait pas, sauf exceptions justifiées par le fonctionnement de sa société, un savant, un chercheur, même pas un ingénieur. A chacun sa tâche, expliquera don Bosco à des détracteurs une dizaine d'années après. Je n'ai jamais prétendu faire de mes pauvres garçons des ambas­sadeurs, des ministres ou des savants. Il poursuivait de plus humbles fins dans un monde populaire auquel il vouait sa congrégation.

La persévérance des novices

La question de la persévérance de ces novices germe naturellement dans l'esprit. Dans quelle mesure les jeunes ainsi formés ont-ils conti­nué dans la voie où ils étaient entrés en si grand nombre et soumis à un régime, somme toute, assez lâche? Omnia probate, quod bonum est tenete, répétait volontiers don Bosco à partir d'une phrase de la pre­mière lettre aux Thessaloniciens (5, 2 1).

En 1876, don Bosco lui-même était optimiste. A la date du 26 mars, Barberis notait dans sa Cronicbetta: «(Don Bosco) établissait ces jours derniers un compte des novices. Sur quatre-vingt, dix se perdront pendant l'année d'épreuve, dix environ au cours des voeux triennaux; et plus ou moins soixante réussiront tout à fait. Ce compte est une moyenne aujourd'hui normale. Jusqu'à l'année dernière, on comptait plus large. Un beaucoup plus grand nombre sortaient. L'année der­nière, on a commencé un peu de noviciat régulier et ce compte prévi­sionnel s'est révélé presque exact. Cette année, le noviciat a déjà été plus régulier et des signes presque évidents d'amélioration et de dimi­nution du chiffre [des sorties] sont perceptibles. On espère que ce chiffre faiblira encore. - Il faut l'espérer. »[60]

Certes don Bosco rosissait l'avenir quand il estimait que les trois quarts de ses jeunes persévéreraient. Mais il ne se trompait pas telle­ment. Le taux de persévérance des novices salésiens a éte calculé pour l'année 1878-1879, quand les ascritti étaient au nombre de cent quarante-huit (sept prêtres, cinquante-neuf coadjuteurs, quatre­vingt-un clercs et un «étudiant»). Au terme, quatre-vingt-trois, soit 36,98%, firent profession; et trente-neuf; soit 26,35%, moururent /935/ salésiens. Quarante-quatre, soit plus de la moitié, abandonnèrent en effet la congrégation après y avoir été profès.[61] Mais aussi trente-­neuf persévérèrent jusqu'au bout, ce qui peut paraître un chiffre con­solant pour notre don Bosco. Don Barberis, dirigé par lui, avait utile­ment formé des salésiens pour la première partie du vingtième siècle.


Notes

[1] Nous allons maintenant recourir à la chronique de don Barberis, soit à sa Croni­chetta autografa, soit à la Cronichetta varie mani, rédigée plus tard sous son contrôle. On la trouve en ACS 110 Barberis. Elle a été reproduite en FdB 792-831 et 1251-1256.

[2] G. Barberis, Il vade mecum degli ascritti salesiani, première partie, San Benigno Canavese, 1901, p. 65­

[3] Lettre du salésien Erminio Borio (1853-1934) à Alessio Barberis, citée par A. Barberis, Don Giulio Barberis, direttore spirituale della Società di San Francesco di Sales, San Benigno Canavese, Scuola tipografica Don Bosco, 1932, p. 24.

[4] G. Barberis, Il vade mecum..., première partie, 1901, p. 65.

[5] D'après le recueil intitulé Deliberazioni del Capitolo Generale dal 1866-1877 (ACS 0592), fol. 25 v.

[6] Il était né le 7 juin 1847 .

[7] Nous suivons ici la biographie de ce personnage publiée par son neveu Alessio quelques années après sa mort (titre ci-dessus, n. 3)­

[8] Confidences de Giulio Barberis lors de sa messe de jubilé sacerdotal, dans A. Barberis, op. cit., p. 14-15.

[9] Antonio Balma, né à Pinerolo en 1817, évêque titulaire de Ptolémais en 1848, résidant à Turin de 1857 à 1871, archevêque de Cagliari (Sardaigne) en 1871, mort à Rome en 1881.

[10] La charge de maître des novices ne fut officiellement attribuée à Giulio Barbe­ris qu'au début de l'année scolaire 1877-1878. Voir A. Barberis, op. cit., p. 41-42.

[11] A. Barberis, op. cit., p. 235-236.

[12] Il demeurera longtemps formateur des novices salésiens par son ouvrage: Il vade mecum..., 1ère éd., 1901, 2 vol.; 2ème éd., 1096, 3 vol. Le Vade mecum était encore édité en 1931 (nouv. éd. revue et corrigée, Turin, SEI, 1931, 1186 p.) malheu­reusement après avoir été fortement retouché et amputé de tous ses esempi (letture).

[13] Voir, sur cette question, P. Braido, «Un "nuovo prete" e la sua formazione culturale secondo don Bosco. Intuizioni, aporie, virtualità», RSS, VIII, 1989 p. 7-56.

[14] En quoi je ne rejoins peut-être pas tout à fait certaines idées du P. Braido dans le bel article qui vient d'être cité.

[15] Regulae seu constitutiones Societatis S. Francisci Salesii iuxta approbationis decre­tum die 3 aprilis 1874, Augustae Taurinorum, Ex officina asceterii salesiani, MDCCCLXXIV, 50 p.

[16] La responsabilité des modifications fut ensuite attribuée au barnabite P. Gobio, dans les Atti e deliberazioni dell'VIII Capitolo Generale della Pia Società Salesiana,­ S. Benigno Canavese, 1899, p. 141. Voir, sur cette question, F. Motto, Costitu­zioni . . Rome, 1982, p. 20.

[17] Par les soins d'A. Amadei en MB X, 956-994. /936/

[18] Comme on le lit dans P. Stella, «Le costituzioni salesiane fino al 1888», in Fideltà et rinnovamento. Studi sulle costituzioni salesiane, éd. J. Aubry et M. Midali, Rome. LAS. 1974, p. 49. En vérité le chapitre XIV eut dix-sept, et non pas treize arti­cles, aussi bien dans le texte approuvé que dans l'édition latine de 1874. (Voir MB X, 988-991.)

[19] Regole o Costituzioni della Società di S. Francesco di Sales secondo il decreto di approvazione del 3 aprile 1874, Turin, 1875, p. VI.

[20] Ils ne reparaîtront dans l'édition italienne qu'en 1903.

[21] Le document eut une histoire manuscrite et imprimée assez compliquée pro­longée jusqu'en 1885. Nous ne parlons dans ce chapitre que de son édition primitive sous le titre: Ai soci salesiani au début du volume Regole o Costituzioni..., de 1875, p. V-XLII. Sans que la date de la lettre (15 août 1875) ait jamais été modifiée, la pièce fut ensuite très amplifiée dans l'édition de 1877 des Regole o Costituzioni; puis son style fut soigneusement corrigé pour l'édition de 1885 de ces mêmes Regole o Costitu­zioni. Nous trouverons dans un autre chapitre les amplifications de 1877­

[22] Il n'est pas exact d'écrire: «Comparve invece nell'edizione italiana del 1875 un'introduzione composta da Don Bosco con l'ausilio di Don Giulio Barberis e di altri» (P. Stella, «Le costituzioni salesiane... », art. cit., p. 52). Ce qui sera vrai en 1877 ne l'était pas encore en 1875.

[23] Etude consciencieuse de P. Braido, Don Bosco fondatore, PB I SS, 15, Roma, LAS, 1995.

[24] Le document destiné aux typographes a subsisté en ACS 022.

[25] Voir, ci-dessus, chap. XIX.

[26] Rencontres signalées par P. Stella, Don Bosco nella storia della religiosità catto­lica, t. II, 2ème  éd., Rome, 1981, p. 396-397, entre les passages sur la triple concupis­cence de la Monaca santa, chap. 2 d'une part, et l'Introduzione, p. VI-IX d'autre part.

[27] Ils y ont ajouté les paragraphes sur la charité fraternelle et les comptes rendus spirituels, qui étaient de 1877.

[28] Formule de I.-M. Magnin, Catéchisme de la vie religieuse, Nice, Imprimerie du Patronage S. Pierre, 1893, p. 7. Ce «Catéchisme» fut apparemment utilisé par les futurs reviseurs du Vade mecum de Barberis, qui l'ont cité.

[29] Observation de P. Stella, Don Bosco nella storia della religiosità cattolica, t. II, P. 383.

[30] On trouve par exemple un cahier du maître des novices Barberis où sont reproduites des instructions de don Bosco en 1875-1876 sous les titres suivants: «Sur la vocation» (p. 1-8), Moyens pour la conserver (p, 9-14), Moyens négatifs pour gar­der la chasteté (p. 15-22), Caractère précieux de la vocation. Comment faire dans les doutes (p. 23-34), Moyens pratiques pour garder la chasteté (p. 35-62), La moisson est abondante, les ouvriers peu nombreux (p. 63-77). (Voir G. Barberis, Cronichetta Dis­corsi, quaderno 19).

[31] G. Barberis, Cronichetta autografa, quaderno 9, p. 8-9.

[32] G. Vespignani, Un anno alla scuola del beato don Bosco (1876-1877), 2ème éd., Turin, SEI, 1932, p. 21-22.

[33] G. Barberis, Il vade mecum..., 1901, première partie, p. 11-12.

[34] G. Barberis, Cronichetta autografa, quaderno 1, p. 27-30.

[35] G. Barberis, Cronichetta autografa, quaderno 5, p. 3-6, 13, 23-30; quaderno 6, p. 12.

[36] D'après G. Barberis, Cronichetta Discorsi, cahier non numéroté et non paginé, coté 201.02 et reproduit en FdB 861 C3-5. /937/

[37] Opera di Maria Ausiliatrice per le vocazioni allo stato ecclesiastico, benedetta e raccomandata dal Santo Padre Pio Papa IX, Fossano, 8 p. Reproduction partielle en MB XI, 531, doc. 2.

[38] «Opera di Maria Ausiliatrice in servizio del clericato», Unità cattolica, 10 sep­tembre 1875.

[39] Bref signé: D. Iacobini, Rome, 9 mai 1876; édité en MB XI, 534-535­

[40] G. Barberis, Cronichetta varie mani, quaderno XI, p. 7-8.

[41] «Opera di Maria Ausiliatrice», Unità cattolica, 17 septembre 1876.

[42] Don Bosco parla de cette scuola di fuoco dans sa buonanotte du 8 février 1876, d'après la version de G. Barberis, Cronichetta varie mani, quaderno IV, 25, qui a été reproduite en MB XI, 5G-58.

[43] T. Chiuso à G. Margotti, Turin, 17 septembre 1876; éd. MB XI, 65-66.

[44] Voir, ci-dessus, chap. XIX, n. 33.

[45] G. Barberis, Cronichetta autografa, quaderno 10, p. 28. Voir Documenti XVII, 564. Don Bosco fut très contrarié à son retour de Rome: 1) changement de l'heure de la classe de chant, 2) abolition de la scuola di fuoco, 3) changement de manuel de philo­sophie, 4) transformation d'un dortoir en salle de classe, 5) impression d'un livre sans qu'il en ait été informé, 6) non-respect de certaines règles de la maison faute d'énergie chez le supérieur. «Allez, allez-y, concluait-il avec amertume, vous vous préparez de belles consolations. » Il faut que tout parte d'un unique principe!

[46] Giuseppe Bertello (1848-1910), profès salésien en 1868, prêtre en 1871, prit en 1873 un grade de docteur en théologie à Turin. En 1879, il deviendra aussi docteur en philosophie et lettres. Voir sur lui E. Ceria, Profili dei capitolari salesiani, Colle Don Bosco, 1951, p. 221-231.

[47] G. Bosco à G. Bertello, Turin, 9 avril 1875; Epistolario II, p. 471.

[48] G. Barberis, Cronichetta autografa, quaderno 3, p. 1-4.

[49] En MB XI, 217/33 à 218/34, don Ceria a résumé, mais en les affaiblissant, les propos tenus par don Bosco à cette occasion. Il a surtout évité de mettre en cause le professeur Bertello pour son enseignement de la philosophie aux jeunes clercs sa­lésiens.

[50] G. Barberis, Cronichetta autografa, quaderno 6, p. 31-33; voir cette interven­tion en MB XI, 58/7 à 59/9­

[51] G. Barberís, Cronichetta autografa, quaderno 5, p. 14-16.

[52] Le 25 mars 1876, conversation avec don Barberis très explicite sur ce point; voir G. Barberis, Cronichetta autografa, quaderno 6, p. 24-26.

[53] Portrait du clerc de ce temps dans P. Stella, Don Bosco nella storia della religio­sità cattolica, t. II, p. 392.

[54] Sur les encouragements de don Bosco en 1876, voir G. Barberis, Cronichetta autografa, quaderno 5, p. 14-17. -Francesco Varvello (1858-1945) n'avait pas encore dix-huit ans. Il deviendra religieux salésien le 17 septembre suivant. Ses leçons de phi­losophie (Institutiones philosophicae, Turin, 1ère éd., 1899) en seraient à leur septième édition en 1936. Il laissera des ouvrages non dépourvus d'intérêt sur Jean-Jacques Rousseau, l'Emile et le Contrat social: Gian Giacomo Rousseau, il suo Emilio. Biografia e commento critico, Turin, SEI, 1925; Il Contratto sociale di Gian Giacomo Rousseau, Turin, SEI, 1931.

[55] Je comprends: la surcharge de matières «profanes» nuit à l'étude convenable des matières propres au noviciat.

[56] G. Barberis, Cronichetta autografa, quaderno 11, p. 3-6. Propos adaptés en MB XII, 397/2 à 398/8. /938/

[57] Voir le chapitre «La vestizione chiericale», dans le Vade mecum... , 1901, pre­mière partie, p. 160-161.

[58] Chapitre «Lo spirito della congregazione», ibid., p. 416-423, qui mériterait une étude attentive. Le clerc formé dans cet esprit ne pouvait ressembler à celui édu­qué selon les principes de Mgr Gastaldi à Turin.

[59] Un «operatore», écrit don Braido dans son article cité sur le «Nuovo prete...» (RSS VIII, 1989, p. 22-27).

[60] G. Barberis, Cronichetta autografa, quaderno 6, p. 44-45. Texte apparemment non repris en Documenti, ni, par conséquent, en MB XII.

[61] P. Stella, Don Bosco nella storia della religiosità cattolica, t. II, p. 394, n. 122.


Chapitre XXV.

La France et l'Argentine

La France de 1874

Autant que nous sachions, en 1874 don Bosco n'était encore jamais sorti d'Italie. Au dernier mois de cette année, il pénétra pour la première fois en France par Nice, ville de transition, encore mi­-italienne parce qu'entrée dans l'unité française depuis seulement qua­torze ans.

Le pays français se remettait lentement du séisme de 1870-1871. La France de 1873, avec son Assemblée nationale de l'Ordre moral, qui, le 24 mai, obtenait la démission du président Adolphe Thiers et s'empressait d'élire à sa place le très conservateur maréchal Mac Mahon, donnait l'impression de retrouver sa «foi des anciens jours» et d'être sur le point de rétablir la monarchie, peut-être même l'Ancien Régime. Rendrait-elle à Pie IX la ville de Rome que les Pié­montais lui avaient volée en 1870? Louis Veuillot et les extrémistes catholiques le croyaient et l'espéraient. Pour ce journaliste ultramon­tain, serviteur intransigeant d'un pape que la Révolution assiégeait, la Contre-Révolution, qu'il estimait avoir été prônée par le Syllabus, l'emporterait sous peu par la délivrance du Saint-Père et l'installation d'Henri V (le comte de Chambord) sur le trône de France. En ces années de réaction aux désastres de la guerre prussienne et de la Com­mune, les énergies catholiques étaient mobilisées. On envisageait une guerre contre l'Italie spoliatrice. Les premiers congrès catholiques régionaux et les grands pèlerinages nationaux à Lourdes, à Paray-le-­Monial, à Rome... encourageaient à défendre l'Eglise romaine. Les foules cheminaient et s'adressaient à Dieu au chant de: «Sauvez Rome et la France / Au nom du Sacré-Ceeur».

Le 5 mai 1873, fête de saint Pie V, que l'on donnait pour patron à Pie IX, les pèlerins de Notre-Dame du Salut, guidés par le père /940/ assomptíonniste François Picard, étaient reçus par le pape à Rome. Avec sa bénédiction, ils ouvraient ainsi une série de pèlerinages natio­naux français auprès du «prisonnier du Vatican. »[1] Dans les semaines qui suivirent, d'autres pèlerinages, à Chartres (27 et 28 mai) et à Paray-le-Monial (20 juin), prirent une tournure politique accentuée. A la tête des vingt mille pèlerins de Chartres marchaient, cierge en main, une cinquantaine de membres de l'Assemblée nationale. Après une messe célébrée devant un peuple immense, au premier rang duquel figuraient plus de cent députés, le baron de Belcastel, repré­sentant de la Haute-Garonne, se dressa tout à coup devant l'autel et, d'une voix tremblante d'émotion, s'exclama: «Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, très Sacré Coeur de Jésus, nous venons nous consacrer à vous, nous et nos collègues qui nous sont unis par le senti­ment... Nous vous demandons de régner sur la France par la toute-­puissance de votre grâce et de votre saint amour... Nous nous consa­crons à votre service; ô Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, vous demandant la grâce d'être tout à vous, en ce monde et dans l'éternité. Ainsi-soit-il.» Les fidèles, tombés à genoux et parfois sanglotants, l'acclamèrent. Une lettre à Pie IX fut signée par les députés. Et le pape répondit: «... Tout le mal du monde est venu de ceux qui, à la fin du siècle dernier, importèrent les horreurs d'un nouveau droit et l'emploi pervers de la force des armes... » L'Univers de Veuillot exulta. Mais la gauche française, touchée au vif, se déchaîna. La condamna­tion de la Révolution française, dénoncée comme source d'«hor­reurs», déclencha un raz-de-marée réprobateur. Emile Littré, après avoir demandé ce que le pape entendait par «les horreurs d'un droit nouveau», répondit lui-même indigné: «Sans doute, les libertés politi­ques, la liberté de conscience, la liberté de la presse, le libre examen et le développement infini de la société sous le régime de la science.»[2] La presse anticléricale ridiculisa les manifestations ostentatoires des catholiques. Désormais, les anticléricaux coalisaient les forces pro­gressistes autour de la République. Et ils avaient l'avenir pour eux. Car les monarchistes devraient bientôt déchanter. Le 30 janvier 1875, quand l'amendement d'Henri Wallon fut accepté (à une voix près) par l'Assemblée nationale, le peuple apprit que la République était fondée en France.

Nice, ville cédée à la France

Nice relevait alors depuis peu de cette nation turbulente, qui, en ce siècle agité, allait de révolution en révolution. Jusqu'en 1861, elle /941/ avait fait partie, sur la côte ligure, des Etats sardes, avec Turin pour capitale. La cession du comté de Nice fut, avec celle de la Savoie, le prix payé par Cavour à Napoléon III pour son aide décisive durant la guerre d'indépendance contre l'Autriche en 1859. Le ministre avait éprouvé une grande peine à se détacher de la ville fleurie, qui, par le dialecte et l'économie, ne se sentait guère française. Au début de 1860, quelques manifestations antí-séparatistes tentèrent, à Nice même (au théâtre), de prévenir la pénible scission. Mais, à la fin de mars, Vincent Benedetti, délégué spécial de l'empereur Napoléon à Turin, resta de marbre aux objections répétées de Camille Cavour. Et le traité fut signé le 24 mars 1860. Les Etats sardes «cédaient» à la France la Savoie et le comté de Nice. Toutefois, l'acte devait être sanctionné par le vote des populations concernées. Le scrutin s'ouvrit à Nice dès le 15 avril. Les pressions françaises étaient fortes. Il y eut exactement 25.743 oui et 160 non, mais aussi quelque cinq mille abs­tentions. Le nombre des citoyens qui s'abstinrent de voter et, par là, manifestèrent leurs réticences, fut donc beaucoup plus élevé en pays niçois qu'en Savoie, pourtant berceau du royaume piémontais.[3] En 1860, le ralliement des Niçois à la France n'avait été ni enthou­siaste ni unanime. Nice demeurait tournée vers Gênes beaucoup plus que vers Marseille.[4] Et, pour les Italiens, le tribut français paraîtrait longtemps excessif. Tel était probablement le sentiment de don Bosco dans sa Storia d'Italia en 1866.[5] L'agrandissement des Etats sardes avait pâti de la cession de Nice et de la Savoie.

Don Bosco est appelé à Nice

Don Bosco est entré à Nice, non pas motu proprio, mais dûment appelé par les Niçois. Entre 1870 et 1872, il avait fondé trois oeuvres sur la côte ligure: à Sampierdarena près de Gênes, à Varazze et à Alas­sio. Il fut, en 1874, invité dans la ville contiguë de Nice par les confé­rences locales de Saint Vincent de Paul, autrement dit par les catholi­ques fervents de l'endroit, personnes naturellement monarchistes et dévouées à la cause de Pie IX.

Les conférences de Nice entretenaient de bonnes relations avec les conférences de Turin. Le registre niçois nous apprend que, le 16 fé­vrier 1860, le comte Carlo Cays, président du conseil supérieur des conférences du Piémont, avait rendu compte des activités charitables de sa région devant la conférence de Nice. Il lui avait expliqué que, dans la ville de Turin, il y avait six conférences, «dont les oeuvres /942/ allaient en se développant chaque jour»; et qu'à ces conférences d'adultes étaient agrégées «trois conférences de jeunes enfants, qui suivaient le règlement ordinaire sous la direction du pieux et charita­ble abbé Bosco. »[6] Puis, en 1871, Ernest Michel, avocat niçois formé à l'université de Turin et introduit dans la conférence de Nice par le même Carlo Cays, était devenu président de celle-ci. Les liens entre don Bosco et les confrères de Nice étaient désormais bien noués.

Sous la conduite de M. Michel, la conférence de S. Vincent de Paul de Nice s'employa à réaliser un projet vainement caressé par elle depuis de longues années.[7] Au début de l'automne de 1874, elle se décida à fonder un «patronage pour les apprentis» de la localité, c'est­à-dire une petite école pour garçons plus ou moins abandonnés. Le «patronage», lieu destiné à protéger les jeunes pauvres contre les périls de la rue sous la garde de représentants de la classe aisée, était alors situé place de la Croix de Marbre, à proximité des grands hôtels. Sa capacité était très réduite: deux pièces, une salle pour la classe et une écurie transformée en chapelle. Un cours du soir fut créé. Un con­frère de la conférence menait le tout. Ce système ne pouvait être que provisoire. M. Michel, homme pratique, avait cherché, dès avant l'ouverture, des religieux qui s'occuperaient de l'eeuvre. Il échoua dans ses premières démarches. Enfin, il passa la frontière et alla trou­ver don Bosco. Lisons ici son rapport de 1894:

«Le Président du Conseil particulier - entendez M. Michel lui-même - de passage à Turin, eut la pensée de s'adresser à Don Bosco et de lui demander de venir prendre soin de nos enfants dans l'abandon. -Je veux bien, dit le Saint Prêtre. - Mais il faut, pour cette oeuvre beaucoup de monde et beaucoup d'argent, ajouta le Président, et je n'ai ni un homme ni un sou à vous offrir. - L'homme de Dieu ne fut pas découragé pour si peu, et après avoir réfléchi, il répondit ceci: "Dans les OEuvres de Dieu, il faut seulement regarder si elles sont nécessaires ou non. Si elles ne sont pas nécessaires, il ne faut pas s'en occuper; mais si elles sont nécessaires, il faut les faire sans crainte; les moyens matériels sont le surplus que Dieu a promis et il tient sa promesse". - Com­ment ferez-vous donc? reprit son interlocuteur encouragé. -je vous enverrai deux prêtres. - Et que feront ces deux prêtres? - Ils commenceront à tra­vailler, et en travaillant ils verront ce qu'il faut faire. - Et que faudra-t-il donner à ces deux prêtres? - Une chambre à l'abri de la pluie et un peu de soupe tous les jours. »[8]

Ce dialogue, évidemment reconstitué, était d'un homme qui con­naissait bien don Bosco, son sens des réalités, son pragmatisme dans l'action, sa pauvreté voulue et son esprit de décision. «Il fut convenu /943/ que Don Bosco viendrait à Nice, visiterait l'Evêque et se rendrait compte des choses», continuait M. Michel.[9] La visite de don Bosco à Nice (son premier voyage en France) doit être datée des environs du 10 décembre 1874.[10] Il fut extrêmement sensible à la qualité de l'accueil que les Niçois lui réservèrent: «Quand l'année dernière, don Bosco est allé à Nice, on lui a fait une réception grandissime», affirma le compte rendu de la réunion des directeurs le 26 septembre 1875.[11]

Le chef de l'Eglise locale joua dans l'affaire un rôle prépondérant. L'évêque de Nice Pierre Sola (1791-1881), natif de Carmagnola en Piémont, était un compatriote et un vieil admirateur de don Bosco, qu'il connaissait depuis le temps où il avait été curé de Vigone.[12] Il faut probablement situer dans les années 1850 la visite impromptue qu'il fit à l'église de l'oratoire S. François de Sales, telle que la relate l'histoire salésienne.[13] Cet ecclésiastique sage et zélé, au visage épais, avait pris possession de son siège de Nice le 23 avril 1858, c'est-à-dire à la veille de la cession du comté à la France. Pour lui, qui n'était ni niçois ni français, le transfert de souveraineté créait une situation délicate. Sa culture, sa formation cléricale, son coeur et ses relations le faisaient pencher pour les transalpins. Mais, diplomate réaliste, il s'ef­força de ne pas entrer dans les vues séparatistes d'une partie de son clergé et de servir loyalement sa nouvelle patrie. Ce pasteur aux goûts simples, proche des gens, soucieux de l'instruction religieuse des enfants, ressemblait par plusieurs côtés à notre don Bosco. En 1874, l'évêque et le prêtre se comprirent d'emblée. Mgr Sola favorisa aussi­tôt de son mieux l'entrée de don Bosco dans son diocèse. Selon le compte rendu de la réunion des directeurs déjà citée du 26 septembre de l'année suivante, «bien que peu ami des Ordres religieux; (il) éprouva envers lui une extraordinaire considération et désira vive­ment avoir une maison salésienne dans son diocèse. » Il avait l'inten­tion de lui offrir pour son oratoire-patronage une parcelle de terrain prise sur ses jardins.

Quant aux citadins niçois, poursuivait le même procès verbal cer­tainement inspiré par don Bosco, qui était dans l'assemblée le seul témoin qualifié pour parler de l'événement à ses collaborateurs, ils «l'ont en une telle vénération qu'elle semble confiner à la folie; et il est certain qu'ils le soutiendront et l'aideront.» A Nice, don Bosco visita donc le modeste patronage de la Croix de Marbre.[14] Mais il ne pouvait suffire à une oeuvre salésienne, même balbutiante. En prévi­sion de l'arrivée des religieux de don Bosco, les Niçois de la confé­rence de S. Vincent de Paul, M. Michel et le baron Héraud, louèrent /944/ en 1875 quelques locaux d'une entreprise en faillite, la filature Avig­dor, sise 21  rue Victor.

Don Bosco et la France de 1875

Don Bosco, attiré par la conférence niçoise de S. Vincent de Paul et encouragé par l'évêque de Nice, fit ainsi son entrée en France au cours de cette année 1875. Il tenait désormais à y pénétrer et pesait les avantages d'une porte sur une ville frontière encore à moitié italienne. «Nous avons un besoin tout spécial de mettre un pied en France et aucun endroit ne nous serait plus opportun que Nice, où il est encore possible de parler italien et d'être parfaitement compris, expliquait-il à ses confrères le 26 septembre 1875; il est donc plus facile d'y étudier la langue française et de se mettre au courant des lois et des constitu­tions françaises sur les écoles et les oratoires... » Il signifiait ensuite que don Giuseppe Ronchail, jeune prêtre italien selon son coeur et dont le nom avait une assonance française, serait directeur de l'oeuvre de Nice.[15] Après un siècle, cette propension de don Bosco pour la France qui, à parler rigoureusement, fut le premier pays étranger où il s'implanta,[16] peut surprendre. Elle mérite peut-être qu'on s'y arrête quelques instants.

Tout d'abord ce pays l'avait appelé. Il n'avait pas frappé à sa porte comme il le faisait vainement depuis plusieurs années pour la ville de Rome. La France, ou plutôt la partie conservatrice encore dominante du catholicisme français, était allée le chercher. Ces catholiques déce­laient en don Bosco un allié, sa pédagogie des garçons abandonnés leur convenait. Une éducation préventive des jeunes ouvriers désar­merait des conflits sociaux de plus en plus menaçants.

A cette demande française, don Bosco avait répondu avec empres­sement. Elle honorait et renforçait sa congrégation religieuse éduca­trice. Le pays français avait un grand prestige dans l'Italie du dix­neuvième siècle. Don Bosco s'était plu lui-même à décrire, dans sa Storia d'Italia, l'enthousiasme de Rome libérée de ses révolutionnaires à l'arrivée des Français le 29 juin 1849:

«A leur arrivée la ville prend son visage des temps heureux, de tous côtés écla­tent les cris de evviva i Francesi; chacun se découvre, on agite des mouchoirs, les fenêtres des maisons sont remplies de spectateurs, qui du geste et de la voix saluent les vaillants libérateurs. C'est dans un enthousiasme général que l'armée française est accueillie à l'entrée dans le Trastevere... » Etc.[17] /945/

Pour un Italien de 1875, Solférino (1859), où tant de sang français avait acheté la victoire sur l'Autriche, était de la veille. Comme don Bosco l'écrivait aussi, à la suite de la bataille «l'empereur d'Autriche céda à l'empereur des Français ses droits sur la Lombardie, à l'excep­tion des forteresses de Mantoue et de Peschiera»; et «l'empereur des Français remit au roi de Sardaigne le territoire qui lui avait été cédé. »[18] Ce cadeau préludait à l'unification italienne presque ache­vée l'année suivante. Le Piémontais du temps était du reste accou­tumé à un mouvement d'armes et d'idées descendant ainsi du nord­ouest vers la Lombardie et jusque dans la péninsule italienne propre­ment dite.

Et voici que, soutenus par la vague catholique animée par Louis Veuillot et le P. Picard (qui furent amis de don Bosco dès qu'ils l'eurent connu), des représentants de ce pays l'invitaient à venir les aider. Beaucoup plus sensible que nous ne le penserions à l'intérêt «moral» et «politique» de la démarche,[19] il engagea aussitôt, quoique très diplomatiquement, toutes ses forces disponibles pour la faire réussir.

L'implantation discrète à Nice (novembre 1875)

Don Bosco conduisit avec beaucoup de doigté l'affaire de la fonda­tion salésienne niçoise. Pendant trois mois, de novembre 1875 à la mi­-février 1876, l'administration salésienne d'Italie demeura dans la coulisse. Les Français paraissaient seuls sur la scène. Le 7 août 1875, Ernest Michel, qui venait de visiter la maison salésienne de Sampier­darena dirigée par Paolo Albera, avait mandé à don Rua: «J'en ai été très satisfait. C'est la ligne de ce qu'il nous faut à Nice. Le directeur de cet établissement, quoique jeune, m'a paru fort sage et homme de Dieu. Ce sont des hommes de cette nature qu'il faut nous envoyer ici pour réussir. Toutefois, il faut qu'ils parlent un peu de français et qu'ils évitent avec grand soin même toute apparence de propagande séparatiste.»[20] Don Bosco traduisit qu'il convenait de laisser la place à l'évêque Sola et à la conférence niçoise de S. Vincent de Paul. Voici comment il procéda.

Le 20 novembre 1875, il fit le voyage d'Alassio à Nice en la compa­gnie du directeur Ronchail, du coadjuteur Filippo Cappellaro et du novice clerc Jean-Baptiste Perret.[21] L'oeuvre de la rue Victor fut dé­clarée ouverte le lendemain 21.[22] Puis, entre le 20 et le 26 novembre, sans bruit don Bosco aida ses fils à s'installer: «... on fixa à chaque /946/ salle de l'ancienne filature sa nouvelle destination; au rez-de­chaussée, la chapelle, les classes, les chambres; dans le sous-sol, les ate­liers de cordonnerie et de menuiserie, le réfectoire, la cuisine. »[23] Six jeunes Algériens destinés au patronage arrivèrent de Turin. Et, à la veille de l'inauguration officielle de l'établissement, le supérieur ita­lien des salésiens disparut .[24] Le dimanche 28 novembre, Mgr Sola célébra la messe dans une salle du patronage transformée en chapelle. Une importante délégation des conférences de S. Vincent de Paul par­ticipait à l'inauguration. Alfred Thureau-Dangin, vice-président du conseil général de la Société, qui passait à Nice la saison d'hiver, représentait les autorités parisiennes (Adolphe Baudon).

Ces humbles débuts de l'oeuvre française satisfaisaient don Bosco. Il retrouvait à Nice les conditions de la maison Pinardi une trentaine d'années auparavant: exiguïté, pauvreté, un «oratoire» objet des sympathies de l'évêque et de quelques bourgeois dévoués. La nouvel­le maison «a toutes les bases de celle de Turin», écrivait-il alors à don Rua.[25]

L'acquisition de la villa Gauthier, place d'Armes

L'année 1876 commença. Dans son patronage d'apprentis, dit désormais «de Saint-Pierre» par déférence envers Mgr Pierre Sola, don Ronchail abritait une dizaine de pensionnaires. Mais décidément cette filature Avigdor présentait beaucoup d'inconvénients. Une ambiance triste et un espace réduit convenaient peu à un établisse­ment d'éducation: Le conseil des conférences niçoises le reconnaissait sans peine, mais hésitait à se risquer dans une aventure coûteuse. «Le moindre terrain, avec maison, s'élevait au prix de 100.000 fr. et la caisse était vide», racontera le président.[26] Ce chiffre de 100.000 fr. désignait un espace bien défini. La présidence de la société et plus encore, à ce qu'il semble, les salésiens cloîtrés rue Victor, étaient ten­tés par une propriété, maison et jardin, située sur la rive opposée du Paillon, la petite rivière qui coupait alors la ville de Nice. C'était la villa bourgeoise de Mme veuve Paul Gauthier, place d'Armes, en vente pour cent mille francs.

Pour trouver de l'argent, ces messieurs des conférences de S. Vin­cent de Paul se résignèrent à tendre la main. Ils obtinrent non sans peine de l'évêque de Genève Gaspard Mermillod un sermon de cha­rité «entre deux trains», le 24 février 1876, dans l'église S. François de Paule de Nice. Et M. Michel expédia à don Bosco une invitation /947/ ferme à être présent à cette occasion. Sa dépêche du 18 février semble avoir décidé d'un changement de tactique de la part des salésiens. Don Bosco, jusque-là dans l'ombre, prit brusquement l'affaire en main, tandis que ces messieurs assez interloqués par son audace, s'effaçaient. Pendant les derniers jours de février, il entra en scène avec une vigueur et une célérité qui médusèrent les cadres, plutôt timorés, des conférences niçoises de S. Vincent de Paul.

La quête du sermon de Mgr Mermillod avait rapporté quatre mil­le francs. Cette belle somme (quelque cent vingt mille francs fran­çais 1989) ne représentait toutefois que la vingt-cinquième partie de l'argent nécessaire à la propriété convoitée. En 1894, M. Michel relata non sans humour le déroulement de l'affaire:

«Don Bosco, appelé par dépêche, était présent; il visite la villa Gauthier à la place d'Armes, et l'achète pour 90.000 francs; mais le notaire Sajeto, qui prê­tait son oeuvre gratuite, déclara que l'enregistrement réclamait des droits de plus 6.000 frs et, comme Don Bosco n'avait que les 4.000 frs de la quête, il dut se contenter d'acheter sur parole. Ce fut alors que le Président de votre Conseil (entendez: M. Michel lui-même), comprenant peu tant de hardiesse, dit à Don Bosco: "Vous êtes fou! " Mais il riposta en disant: "Homme de peu de foi! vous verrez que dans trois mois nous aurons trouvé plus de 18.000 fr dans le pays et nous pourrons signer le contrat; commencez par écrire à Pie IX: son nom figurera bien en tête de la souscription." Le conseil fut suivi ... »[27]

M. Michel expliquait ensuite que le Saint-Siège avait immédiate­ment envoyé deux mille francs; que le conseil général de la Société de S. Vincent de Paul avait versé mille francs, Mgr Sola mille francs lui aussi; et qu'un confrère, ayant vendu son fonds de commerce, avait remis à don Bosco les huit mille francs ainsi réalisés.

Il résulte de ceci qu'à partir de la fin février 1876 don Bosco mena son oeuvre française comme ses oeuvres italiennes. Finies les tracta­tions à pas comptés avec la seule Société de S. Vincent de Paul. Le 20 juillet 1876, il écrivait à son directeur don Ronchail, certainement enchanté à la perspective de passer sous peu de la rue Victor à la place d'Armes:

«... En plus de ce que don Rua t'aura écrit de Turin, tu peux te baser sur ceci: r° Faire une promesse d'achat de la maison Gauthier avec engagement à payer le total de la somme à la fin du mois qui suivra l'acte de cette promesse. Franchise d'hypothèque. 2° Je ferai alors en sorte de mettre à ta disposition les trente mille francs et plus encore, s'il en était besoin. Sur ces bases que se /948/ réunissent ou mieux: prie M. l'avocat Michel et M. le baron Héraud de se réu­nir, et dis-leur que, puisqu'ils sont entrés dans le bal d'un commun accord, il nous faut maintenant mener la danse jusqu'à son terme et au prix de n'importe quelle fatigue, sueur, insomnie, et pire encore. Dieu le veut, et cela suffit. J'en ai longuement parlé avec Mgr Sola, qui s'est montré très enthou­siaste... »[28]

Le nouvel emplacement de l'oeuvre convenait à don Bosco. «Eloi­gné des bruits de la ville, assez rapproché pour les enfants externes (c'est-à-dire non pas, comme nous le croirions, les éléments externes de l'école, mais les garçons du «patronage», au sens français de ce terme) pussent y arriver, il fut jugé assez favorablement», expliqua le texte français de son discours de 1877.[29] Les lecteurs de la brochure bilin­gue pouvaient remplacer cet assez, indice de quelque réserve, par un très, car il correspondait à un assai du texte italien parallèle. Au début de l'année scolaire 1876-1877, don Bosco imaginait déjà dans le «superbe édifice» de la place d'Armes une centaine d'apprentis et une centaine de «fils de Marie. »[30]

Il s'était beaucoup dépensé pour ne pas manquer son entrée en France. La fondation niçoise et française de 1875 coïncidait pourtant avec les débuts d'une aventure de beaucoup plus grande portée.

L'option pour l'Argentine

A Rome, en 1874, avant même d'avoir obtenu l'approbation défi­nitive de ses constitutions, don Bosco, toujours porté à sortir des voies ordinaires, jugeait possible de donner corps à un projet qu'il caressait depuis longtemps. Dans sa jeunesse, il avait songé à partir lui-même pour un pays lointain à évangéliser. Les circonstances l'ayant fixé dans son pays natal, il y enverrait quelques-uns de ses fils. En quoi il répondait maintenant à des appels précis. Au hasard de visi­tes et de rencontres, des évêques et des vicaires apostoliques lui avaient proposé des oeuvres en Inde, en Chine (Hong-Kong), en Amé­rique du Nord (Californie) et en Afrique (Egypte).[31] Ces projets, pourtant avancés, furent sans lendemain immédiat.

Puis, brusquement, pendant l'été de 1874, don Bosco opta pour l'Argentine.[32] Comme Ernest Michel l'avait fait pour Nice, un nota­ble laïc avait enclenché le mécanisme de l'expédition salésienne vers ce pays. Giovanni Battista Gazzolo,[33] sujet italien, était alors consul de la République Argentine à Savone. Le gras personnage chamarré /949/ d'une photographie très connue de 1875 n'était pas un général con­quistador, comme certains le pensent de nos jours, mais un ancien marin des Etats sardes et un ancien bibliothécaire de l'université de Buenos Aires. En 1858, immigrant récent en Argentine, il avait ensei­gné quelque temps l'italien dans une localité perdue de ce pays (Rojas), puis, grâce à la protection de Domíngo Faustino Sarmiento (1811-1888), alors directeur géneral de l'Instruction publique, il avait reçu le poste d'appariteur et de bibliothécaire à l'université de Buenos Aires. Gazzolo avait rempli correctement ses tâches: la bibliothèque fut pourvue d'un fonds un peu honorable. Il s'était aussi multiplié dans la capitale, en particulier au service de sa très nombreuse colonie italienne et de l'une de ses associations religieuses les plus florissan­tes, la confrérie de la Mater misericordiae, que nous retrouverons bien­tôt dans cette histoire.[34] En 1866, Gazzolo avait probablement parti­cipé à l'achat d'un terrain où devrait s'élever l'église à bâtir sous ce titre, simplifié en Miséricorde. L'année suivante, lors de la bénédic­tion de sa première pierre, il avait publié l'opuscule commémoratif de l'événement.;[35] Et quand, en 1868, Domingo Faustino Sarmiento fut devenu président de la République Argentine (il fut président de 1868 à 1874), notre bibliothécaire fut élu vice-consul et, peu après, consul de son pays d'adoption, à Savone, c'est-à-dire dans sa province origi­nelle de Ligurie. On relève que, parmi les vingt professeurs de l'uni­versité de Buenos Aires signataires d'une lettre de félicitations au nouveau consul, il y avait un don Federico Aneiros, que nous allons retrouver sous peu. Le 7 mars 1870, Gazzolo fut reconnu représen­tant de l'Argentine à Savone par le roi d'Italie Victor-Emmanuel, et devint immédiatement un volcan d'activités. Il en faisait même trop pour l'émigration italienne vers l'Argentine, Le flux ordinaire des migrants ligures ne lui suffisait pas, et il se démenait pour l'accroître. Il imprimait des tracts, collait des affiches et parcourait les campagnes à la recherche de travailleurs désireux de faire fortune en Argentine. Le gouvernement italien en prit ombrage et lui adressa une note com­minatoire: il ne tolérait pas que des villages fussent presque désertés, lui ordonnait de retirer ses feuilles de propagande et de «ne plus rien publier à l'avenir qui puisse entraîner les campagnards hors de leurs foyers. »[36]

On le constate, le consul Gazzolo s'était créé beaucoup de rela­tions dans le monde civil et religieux d'Argentine; et il s'en servait pour faciliter le mouvement migratoire d'Italie vers ce pays. Ce mou­vement avait pris de grandes proportions en cette deuxième partie du /950/ siècle.[37] Il y entraîna les salésiens de don Bosco. Car il eut bientôt fait la connaissance de celui-ci. A partir de la fondation d'Alassio (1870), don Bosco avait commencé de beaucoup fréquenter la côte ligure. Dès la fin de l'année 1870, il prit contact avec le consul d'Argentine à Savone; c'est au moins ce qu'il assurait plus tard.[38] Les relations se multiplièrent quand, en 1872, la maison de Varazze, ville située à une douzaine de kilomètres de Savone, eut été ouverte à son tour. Comme de juste, les conversations entre le prêtre et le consul roulaient sou­vent sur l'Argentine, les Italiens de Buenos Aires, les émigrants vers ce lointain pays, leurs découvertes, leurs échecs et leurs réussites, la vie religieuse du peuple, par exemple sur l'église de la Miséricorde de la capitale, qui venait enfin d'être inaugurée.[39] Et le consul, certaine­ment admirateur de la méthode d'éducation appliquée par les salé­siens dans leurs écoles[40] et toujours en quête, non seulement de vigoureux agriculteurs, mais de prêtres zélés pour la République Argentine, commença très naturellement d'envisager l'hypothèse de l'émigration de salésiens vers ce pays. Pourquoi pas? Don Bosco enre­gistra.

Durant l'été de 1874, alors que les projets de Hong Kong et de Savannah faisaient long feu, don Bosco expliqua au consul qu'une expédition en Argentine supposait une demande expresse des autori­tés religieuses du pays. Comme Mgr Sola pour Nice, l'archevêque de Buenos Aires pourrait seul décider de l'entrée des salésiens en Argen­tine.[41] Gazzolo comprit aussitôt le rôle qu'il allait pouvoir jouer dans l'entreprise. Aidé par les salésiens, probablement par don Francesia et don Bosco lui-même, il réunit quelques informations sur leur congré­gation, prit connaissance, semble-t-il, du texte de leurs constitu­tions..., et, le 30 août 1874, composa sur l'affaire une lettre circons­tanciée à l'archevêque de Buenos Aires. Ses phrases, qui répercutaient certainement des idées et des intentions que don Bosco lui avait mani­festées, nous livrent le noyau primitif de ce que nous appelons le «pro­jet missionnaire» de celui-ci, encore que l'adjectif n'ait jamais figuré dans la correspondance de cette année 1874.[42] Il convient de la relire avec soin.

Désireux de contribuer au bien de la République Argentine; expli­quait le consul à l'archevêque, il avait été amené à converser avec «un saint prêtre qui s'occupe spécialement de la jeunesse pauvre» et qui pourrait, croyait-il, «être utile aux jeunes Argentins». Il s'agissait du «Très Révérend Prêtre Jean Baptiste (sic) Bosco, supérieur de la con­grégation salésienne, laquelle a été récemment approuvée par la /951/ Sainte Eglise Romaine.» La visite de collèges et de foyers (hospicios) fondés par ce prêtre avait fait naître en lui, Gazzolo, l'idée que «cette institution ferait un grand bien en République Argentine». Il en avait conféré avec don Bosco et l'avait trouvé bien disposé envers ce pays. Le prêtre Bosco lui avait appris que, dans des conversations qu'il avait eues soit avec le pape, soit avec le préfet de la congrégation romaine de la Propagation de la Foi, ceux-ci s'étaient montrés favorables à l'ouverture de «quelques missions en Argentine» (algunas misiones en Argentina).[43] Tous les prêtres italiens qui débarquaient en Argentine ne brillaient pas uniformément par leurs vertus. Pour prévenir les questions de l'archevêque, le consul s'étendait sur ce qu'il appelait l'«esprit de l'institut» et qui était surtout, au vrai, la liste de ses oeu­vres d'après le chapitre initial (Scopo) de ses constitutions. Et il ajou­tait, signe de l'accord préalable de don Bosco sur sa démarche: «Le Très Révérend don Bosco tient prêts quelques prêtres, qui, par leur esprit ecclésiastique, promettent énormément» (El Rev.mo señor don Bosco tiene algunos sacerdotes disponibles que por su espirítu eclesiástico prometen muchísimo). Que feraient-ils en Argentine? Le consul propo­sait à l'archevêque de les recevoir dans un immeuble ou une église de Buenos Aires. Le sanctuaire de la Miséricorde lui semblait tout à fait indiqué, d'autant qu'il offrait pour le logement des religieux deux ter­rains de sa propriété adjacents à ladite église. Gazzolo revenait alors sur les avantages matériels et spirituels que l'immense archidiocèse de Buenos Aires, avec ses enfants à l'abandon que les conférences de S. Vincent de Paul ne parvenaient plus à caser, retirerait de la venue d'ecclésiastiques «vivant de l'Esprit de Dieu, tels que les Salésiens». Ils seront, écrivait-il à l'archevêque, «les soldats fidèles de votre avant-garde et coopéreront aux grandes choses ordonnées et dirigées par V. E. Révérendissime pour le bien de milliers d'âmes». L'archevê­que pouvait demander des informations complémentaires au pape Pie IX qui connaissait bien l'Oratoire salésien et son supérieur. Bon diplomate, le consul terminait alors sa lettre par le rappel de ses entre­tiens avec l'archevêque: «J'espère et je ne doute pas que Votre Excel­lence Révérendissime me pardonnera d'être entré dans ces considéra­tions, après m'être dit que les paroles et les exemples de Votre Excel­lence Révérendissime, au temps où je vivais là-bas, m'enseignaient que tout chrétien doit apporter - s'il ne peut faire davantage - son grain de sable à la grande oeuvre du salut des âmes. »

Dans son genre, la lettre du consul Gazzolo était parfaite: adroite, informée, discrète, respectueuse, flatteuse sans flagornerie, prudente /952/ et claire. Elle devait atteindre son objectif en un peu plus d'une année. L'archevêque Federico Aneiros, personnalité sage et instruite, que Gazzolo avait fréquentée à Buenos Aires, fut favorablement impressionné par ce rapport.[44] Il y réagit aussitôt. Le courrier mettait un mois à traverser l'océan. Le 10 octobre 1874, son secrétaire géné­ral, Mariano Antonio Espinosa,[45] à qui Gazzolo avait eu soin d'écrire le 10 septembre une lettre particulière, lui répondait au nom de l'archevêque: «Quant à l'affaire des salésiens, Mgr Aneiros les verra très volontiers dans cet archidiocèse. Je connais bien don Bosco et je crois que c'est un des saints vivant sur certe terre. Monseigneur me dit que Votre Seigneurie peut écrire au conseil de la confrérie - la confrérie de la Miséricorde, que nous connaissons - et que, si cette confrérie accepte, il les mettra en possession de l'église et les prendra sous sa protection. Monseigneur n'a pas reçu les deux spécimens que Votre Seigneurie dit lui avoir envoyés. Mais il a reçu le catalogue des livres de la maison de don Bosco... » Etc.[46] On le voit, Gazzolo multi­pliait les informations pour faire réussir son projet sur les salésiens.

La réponse de l'archevêque, au reste en parfait accord avec la lettre du consul, était toutefois réduite à une oeuvre à Buenos Aires même. Sur ce, un autre personnage élargit de façon décisive le projet argen­tin. Le prêtre italien Pietro Ceccarelli [47] était devenu, l'année précé­dente, curé de la petite ville de San Nicolas de los Arroyos située sur les bords du rio Paraña et à quelque trois cents kilomètres de Buenos Aires. Il avait aussitôt béni la première pierre du collège que les habi­tants tenaient à s'offrir (12 octobre 1873). Au début de l'automne de 1874, la construction dudit collège étant achevée, la commission responsable s'adressa pour l'enseignement aux pères Scolopes à qui, dès l'origine, elle avait eu l'intention de confier l'école. Malheureuse­ment, les pères Scolopes, «faute de personnel», se dérobèrent. Pour faire face, en octobre 1874, le président de la commission, José Fran­cisco Benitez, vieux monsieur très riche et très bon, au lieu d'explorer les possibilités d'autres congrégations enseignantes, s'en fut directe­ment trouver l'archevêque à Buenos Aires. Celui-ci, qui venait de recevoir la lettre de Gazzolo, la lui fit lire. La coïncidence était provi­dentielle. Benitez fit aussitôt part de la nouvelle à son curé. Cecca­relli, qui connaissait don Bosco,[48] se précipita à Buenos Aires, con­versa avec l'archevêque et, dès le 26 octobre, manda de Buenos Aires au consul Gazzolo une lettre enthousiaste destinée à compléter la réponse d'Espinosa.

Il avait, écrivait-il, longuement parlé avec Son Excellence du «très /953/ célèbre don Bosco et de l'esprit qui anime l'institut fondé par lui». Pour sa plus grande joie, il avait trouvé l'archevêque très désireux de «voir en ce très vaste archidiocèse ces Pères [salésiens], ouvriers telle­ment habiles et tellement saints de la vigne du Seigneur. » Il apprenait à Gazzolo que Mgr Aneiros l'avait chargé de s'occuper de l'affaire et de la mener à bien. Toutefois, s'empressait-il d'ajouter en montrant le bout de l'oreille, «la ville de Buenos Aires est grande, commerçante, c'est un port de mer, vers lequel convergent toutes les sectes et où dominent toutes les religions, si bien que, à mon sens, les Pères de l'Institut y rencontreraient de sérieuses difficultés»; tandis que «San Nicolas de los Arroyos, petite ville éminemment catholique, sur la rive droite du splendide rio Paraña, avec un climat excellent, un air salubre, un commerce prospère, une moralité saine, une religion catholique triomphante (...) serait tout indiqué pour fonder l'institut et le diffuser merveilleusement.» Les salésiens pourraient s'occuper du collège de S. Nicolas, fonder des collèges dans les pueblos voisins et, à partir de S. Nicolas, rayonner dans tout l'archidiocèse de Buenos Aires.[49] Quelques jours passaient; et, de S. Nicolas, où il avait ren­contré la présidence du comité du collège, Ceccarelli précisait ses intentions dans une autre et longue lettre au consul Gazzolo. Les pères salésiens, qui seraient reçus chez lui, s'initieraient sur place au castillan et aux coutumes du pays; ils prendraient en charge le collège, d'où ils pourraient oeuvrer dans toute la confédération argentine. Mgr Aneiros, assurait-il, se félicitait du zèle du consul pour le bien du pays.[50] Enfin, après trois autres semaines, S. Nicolas, impatient de l'emporter, se tournait cette fois directement vers don Bosco lui­-même. Le curé lui offrait sur place tout ce qu'il pouvait désirer; et, dans une lettre jointe, J. F. Benitez, en qualité de président du comité du collège, l'assurait de son bonheur d'accueillir des «prêtres appelés de S. François de Sales sous la direction de Votre Révérence avec le zèle, l'intelligence, l'activité et le zèle apostolique, tels que nous pou­vions le désirer... »[51]

Dès avant la réception de ces dernières lettres, don Bosco, inté­rieurement bien décidé à envoyer ses fils en Argentine si le projet Gazzolo aboutissait, s'informait avec soin sur le pays. Le consul lui expédiait une Histoire d'Argentine.[52]

Cependant les premières lettres Espinosa et Ceccarelli étaient arri­vées à Gazzolo. L'Argentine attendait officiellement les salésiens. Don Bosco, alors en voyage sur la côte, rencontra le consul à Varazze /954/ entre le 15 et le 19 décembre .[53] Il y reçut de ses mains l'invitation de l'Eglise d'Argentine à participer à son apostolat.[54]

La réponse de don Bosco aux offres des Argentins

Rentré à Turin le 19 décembre, don Bosco prépara avec le plus grand soin sa réponse aux offres des Argentins, telles que Gazzolo venait de les lui transmettre.[55] Il acceptait sans nulle restriction tout ce qui lui était proposé, tant dans la capitale qu'à S. Nicolas de los Arroyos. Pas plus que ses correspondants, il ne soufflait mot, soit des émigrés italiens, soit des missions dans la Pampa. Les salésiens rempli­raient en Argentine les tâches courantes du ministère sacerdotal. Don Bosco insinuait seulement à don Espínosa que le but premier (scopo primario) de sa congrégation était la formation de la jeunesse pauvre, mais en ajoutant aussitôt que sa finalité s'étendait «à toutes les bran­ches du saint ministère. »[56] Dans le même sens il affirmait à don Cec­carelli: «Notre unique désir» est «de travailler dans le saint ministère, spécialement pour la jeunesse pauvre et abandonnée. Catéchismes, classes, prédications, récréations des jours fériés, foyers et collèges constituent notre moisson principale. »[57] Pour prévenir tout impair, le 22 décembre, il soumit ses projets de lettres au consul Gazzolo,[58] pour qu'il les lui corrige.[59] Sa tactique était simple. Assurément, comme la suite devait le démontrer avec éclat, il voulait, par l'expédi­tion en Argentine, donner à sa congrégation une allure «mission­naire». Mais il ne s'en ouvrait encore ni à Gazzolo, ni aux Argentins. Parler à cette date de la «définitive acceptation des missions d'Améri­que»,[60] comme l'a fait don Ceria à propos des démarches de la fin de 1874, n'est pas exact; car, en décembre 1874, les missions d'Amé­rique n'avaient pas été offertes à notre don Bosco. Dans son for inté­rieur, celui-ci pensait simplement qu'à l'image de ses religieux à Nice,[61] les salésiens d'Argentine, une fois à pied d'oeuvre, cherche­raient à s'employer de leur mieux et selon leur grâce (le terme de cha­risme n'était pas encore de mode), y compris à l'évangélisation des «sauvages» des Pampas, dont quelques lectures et des conversations avec Gazzolo lui avaient appris l'existence dans le sud du pays.

L'annonce à la congrégation salésienne (janvier-février 1875)

Un mois après, devant ses salésiens, don Bosco franchit officielle­ment le pas. A l'occasion de la réunion annuelle des directeurs et de la /955/ fête patronale de saint François de Sales (29 janvier 1875), il rendit compte de ses projets sur l'Argentine en y introduisant l'apostolat «missionnaire». Aux services d'éducation des jeunes et de ministère sacerdotal habituel que don Espínosa et don Ceccarelli attendaient des salésiens en Argentine, il ajouta à l'intention de ses fils l'action proprement missionnaire qui, au fil des mois, prendrait toute la place dans l'esprit de ses auditeurs du Valdocco.

Il arrivait à don Bosco de traduire largement «missionnaire» par «apôtre.»[62] Mais, quand il employait le terme dans le sens étroit devenu courant, il voyait naturellement dans ce personnage l'évangé­lisateur des terres infidèles. Il partageait en effet le monde en zones fidèles et en zones infidèles; les zones fidèles avaient reçu la lumière de l'Evangile, les zones infidèles demeuraient plongées «dans les ténèbres» du paganisme ou, pour le moins, de l'erreur. «In tenebris et in umbra mortis sedent. » Le salut des infidèles lui paraissait, sinon impossible, au moins infiniment problématique. Il préférait se taire sur ces questions compliquées, mais ses controverses avec les protes­tants, pourtant chrétiens, laissent entendre qu'il ne voyait vraiment pas - sauf miracles - de possibilités de salut hors de la véritable Eglise, c'est-à-dire de 1'Eglise catholique gouvernée par le pape de Rome. Il évitait les énormités de divers théologiens de son siècle, selon qui le missionnaire était le seul «canal de salut» pour les masses dites païennes, lesquelles étaient donc vouées à une perte éternelle si elles ne l'écoutaient pas.[63] Aussi sensible qu'eux à l'universelle domi­nation de Satan sur les régions et les cultures éloignées du christia­nisme, il ne se fourvoyait pas vraiment dans les solutions que l'époque donnait au salut des infidèles: révélation primitive, révélation mira­culeuse, bonheur naturel dans l'éternité, limbes...,[64] Pour lui, l'ceuvre missionnaire consistait essentiellement à répandre la parole salvatri­ce de Dieu là où elle n'avait pas encore été prêchée. Dans l'édition de 1870 de son Histoire ecclésiastique, au chapitre de l'essor des mis­sions catholiques contemporaines, il écrivait: «Partout - c'est-à-dire, selon le contexte, en Amérique, au japon et en Chine - on érige des diocèses, on construit des églises, on fonde des séminaires et des éco­les chrétiennes; il ne manque plus à ces pays que des ouvriers de l'Evangile qui aillent cultiver la vigne du Seigneur et dissiper les ténè­bres épaisses dans lesquelles des milliers de milliers d'hommes sont encore ensevelis. »[65] Cette théologie de la lumière et des ténèbres, que durcissait une interprétation étroite de l'axiome: «Hors de l'Eglise pas de salut», était assurément bien courte. Elle méconnais-/956/ sait les éléments de vérité recélées en toute conscience et les efforts religieux incessants de natures spirituelles qui ont toutes été créées «pour Dieu». Mais enfin, bien rares au dix-neuvième siècle étaient les chrétiens et même les théologiens capables de dépasser une idéologie désolante dont, au reste, cent ans après, leurs successeurs ne se seraient pas encore totalement affranchis.

Le 28 janvier 1875, don Bosco parla aux directeurs salésiens, ras­semblés en une sorte de chapitre, d'évangélisation et de mission en Amérique. Au cours de la sixième conférence de ces assises, il annonça: «Ces jours-ci, des lettres nous sont arrivées d'Amérique pour nous prier d'aller en ces lointains pays évangéliser ces popula­tions. Nous avons posé des conditions et ces conditions ont été accep­tées. Nous allons maintenant entreprendre des pratiques particulières pour voir quid agendum. Pour l'instant, deux endroits nous attendent par là: la ville de Buenos Aires et la ville de S. Nicolas de los Arroyos à une journée de voyage de la capitale. On avait parlé à diverses repri­ses de missions en Amérique même, et aussi en Asie, en Afrique et en Océanie. Il me semble que celle de Buenos Aires nous convient beau­coup plus, tant par ses conditions particulières que par la langue espa­gnole, beaucoup plus facile que l'anglais, qui est en usage dans la plu­part des autres régions. »[66] Don Bosco présentait l'affaire sous le jour le plus honorable pour sa congrégation: l'initiative venait de l'Améri­que, des conditions avaient été posées, deux allégations contestables, comme nous savons. Il nous importe à nous que don Bosco ait qualifié tout uniment de «mission» cette entreprise en pays lointain.

L'implication salésienne dans le monde missionnaire fut ensuite annoncée avec le maximum de solennité dans la soirée du 29 janvier à l'ensemble de la communauté du Valdocco, grands et petits. Don Bosco pratiquait à merveille la pastorale du spectacle: en d'autres temps, il avait concurrencé les bateleurs de foire. Tous les jeunes de la maison et tous les confrères présents dans l'établissement avaient été convoqués dans la grande salle d'étude. Don Bosco, monté sur l'estrade, invita les «supérieurs», c'est-à-dire les membres du chapitre supérieur et les directeurs d'oeuvres venus en réunions, à l'entourer en demi-cercle. Puis, à son signal, le consul Gazzolo, en tenue brillante et probablement la poitrine constellée de décorations,[67] s'avança et lut à haute voix les «lettres d'Argentine», autrement dit la lettre Espi­nosa et les premières lettres Ceccarelli.[68] Puis don Bosco se leva et parla. Il n'avait, disait-il (d'après Barberis), qu'une réserve à formuler au moment de répondre aux Argentins: il lui fallait le plein accord du /957/ souverain pontife.[69] Seule son opposition l'amènerait à refuser ces honorables propositions.[70] Ce disant, il forçait un peu plus son avan­tage. Non seulement il avait lui-même offert ses services à l'Argentine par l'entremise du consul et s'était bien gardé de présenter des condi­tions quand ces services avaient été acceptés, mais le recours à Pie IX, qu'il savait lui être entièrement acquis, achevait seulement de couvrir son entreprise du patronage du chef de l'Eglise universelle. Les enfants du Valdocco assistaient sans le savoir à un petit tour de presti­digitation de leur père don Bosco. Et le spectacle réussit. L'effet recherché, à savoir l'intéressement de tous à une entreprise difficile, fut obtenu. Les vocations pour l'Amérique commencèrent aussitôt d'éclore dans les coeurs salésiens.

Le terrain était prêt pour une circulaire, datée du 5 février suivant, dans laquelle, à propos de l'Amérique, don Bosco parlait de «mis­sions» auprès de populations «sauvages». «... Parmi les nombreuses propositions qui ont été présentées d'ouverture d'une mission en pays étranger, il semble préférable, disait-elle, d'accepter celle de la Répu­blique Argentine. Là, outre la partie déjà civilisée, il y a des étendues interminables habitées par des peuples sauvages, parmi lesquels avec la grâce du Seigneur le zèle des salésiens peut s'exercer. Pour l'instant, nous commençons par ouvrir un foyer (ospizio) à Buenos Aires, capi­tale de cette vaste république, et un collège avec église publique à S. Nicolas de los Arroyos qui n'est pas très éloigné de cette capitale. » Les seuls volontaires partiraient. Les intéressés étaient donc priés d'éta­blir leur demande par écrit. Après examen, on leur dirait si elles étaient agréées.[71]

Le «sauvage» selon don Bosco

L'expression «peuples sauvages», qui figure dans cette circulaire et que don Bosco employa sans complexes jusqu'à la fin de ses jours, hérisse nos vertueux contemporains. Pour excuser don Bosco, il n'est probablement pas nécessaire de lui trouver quelque résonnance «magique. »[72] Le terme de «sauvage» appartenait et continue d'ap­partenir au vocabulaire courant pour désigner le «non-civilisé» ou bien celui «qui appartient à un groupe peu civilisé», qui «est jugé bru­tal et repoussant. »[73] Les actes de «sauvagerie» ont été innombrables durant notre vingtième siècle. En cent ans, les progrès de l'ethnologie n'ont guère modifié les représentations soit de la «sauvagerie», soit de la «civilisation» des peuples du monde.

 /958/

Dans sa circulaire du 5 février, don Bosco opposait la «partie déjà civilisée» à la partie «sauvage» de l'Amérique du Sud. Pour les gens du dix-neuvième siècle, pour lui par conséquent, le terme de «sauvages» s'appliquait, conformément à la définition du Dictionnaire de Trévoux en 1740, aux «hommes errans, qui sont sans habitations réglées, sans religion, sans loi et sans police. Homines efferati, silvestres, agrestes. » Ce savant dictionnaire continuait: «Presque toute l'Amérique s'est trouvée peuplée de sauvages. La plupart des sauvages sont Anthropo­phages. Les Sauvages sont nuds, ils sont velus et couverts de poil.»[74] L'opinion de don Bosco sur les anciennes populations d'Amérique n'était pas meilleure que celle des jésuites de Trévoux. Quand il rédi­geait son Histoire ecclésiastique, il écrivait au paragraphe du «Progrès de l'Evangile dans le nouveau monde»: «A la première apparition des missionnaires de l'Evangile dans ce très vaste hémisphère, de très gra­ves difficultés avaient été rencontrées pour la prédication du saint Evangile et la conversion de ces sauvages. Mais quand, dans leur féro­cité, ils eurent massacré plusieurs missionnaires et que le sang des martyrs commença d'être versé, on vit bientôt que ce sang était, comme dans la primitive Eglise, une semence féconde de nouveaux chrétiens. Ces peuples qui, depuis tant de siècles, étaient adonnés à l'ivrognerie, à l'impudicité, aux rapines et, plus horrible encore, accoutumés à manger de la chair humaine, à mesure que la lumière de l'Evangile venait les éclairer, renonçaient à leur férocité, devenaient chastes, tempérants, fervents et prêts à répandre eux aussi courageu­sement leur sang pour Jésus Christ. Du golfe du Mexique aux terres de Magellan...» Etc.[75] Selon don Bosco, les sauvages Indiens d'Améri­que du Sud étaient donc naturellement ivrognes, impudiques, voleurs et même anthropophages. Toutefois, les informations qu'il recueillait sur l'Argentine durant le premier semestre de 1875 le portaient à nuancer ses appréciations de leur férocité. Le 12 mai, il expliquait à ses enfants: «... Non loin de S. Nicolas commencent les postes des tribus sauvages, qui, toutefois, ont très bon caractère et beaucoup d'entre eux manifestent déjà la bonne intention d'embrasser le chris­tianisme, pourvu que quelqu'un aille le leur enseigner... »[76]

L'association des laïcs à l'entreprise américaine

Le 14 février 1875, don Bosco s'en était allé vers Rome, où le Saint-Siège lui avait aisément délivré les autorisations et privilèges indispensables ou simplement utiles aux nouveaux apôtres d'Améri- /959/ que du Sud. L'idée missionnaire cheminait alors dans les esprits des centres salésiens. Don Barberis écrivit dans sa Cronichetta de l'épo­que: «Ces jours-ci, les jeunes de l'Oratoire sont vraiment entrés en effervescence. Certains voulaient partir eux aussi, et tout de suite; d'autres en parlaient avec emphase; d'autres faisaient une demande formelle à don Bosco, mais, de crainte de n'être pas envoyés, se recom­mandaient à divers prêtres et aux membres du chapitre pour qu'ils les préparent et les soutiennent. Ils disaient: - Nous ne sommes pas bons à grand-chose, mais nous ferons du catéchisme, nous balaierons la mai­son, nous laverons les assiettes... et puis et puis nous aiderons aussi à retourner la terre et à tout faire pourvu qu'il nous envoie et que nous puissions faire du bien à ces frères lointains... »[77] Trois mois après la circulaire, le 12 mai, un mot du soir, de tonalité comme toujours très familière, élargit aux laïcs l'appel jusque-là réservé aux seuls clercs. Don Ceccarelli voulait cinq prêtres, pas plus; don Bosco leur adjoin­drait des aides, qui, à l'évidence, ne seraient pas clercs. L'«alcade » de S. Nicolas, c'est-à-dire le sindaco (maire) de cette ville, venait-il d'apprendre, mettait à la disposition des salésiens le collège et un ter­rain où «huit mille bêtes» pourraient paître, avec un potager, des cours, etc. «Vous voyez donc qu'en ce pays il y aura du travail pour toutes sortes de gens. On veut des prédicateurs, parce qu'il y a des églises publiques à faire fonctionner; on veut des professeurs pour les écoles; on veut des chanteurs et des musiciens, car, par là, on aime beaucoup la musique; on veut du personnel pour mener les bêtes aux pâturages, pour les tondre, les traire, pour faire du fromage. On veut aussi des gens pour tous les travaux domestiques. » Et don Bosco pas­sait au plus important (quel che è più): la prédication aux tribus indien­nes proches de S. Nicolas. Elles sont prêtes à entendre la bonne parole, assurait-il; mais, faute de missionnaires, elles vivent dans l'idolâtrie... Le personnel destiné à l'Argentine allait être bientôt désigné. Sans tarder, car il lui faudrait apprendre l'espagnol...[78] La maison comprenait que, contrairement à ce qui avait d'abord été annoncé, tous ces «missionnaires» ne porteraient pas uniformément la soutane.

Le problème dit désormais missionnaire ne quittait plus don Bosco. Le 20 mai, dans une conversation avec Barberis, il s'étendait sur les masses infidèles à convertir dans le vaste monde;[79] et, le 6 juil­let, devant les profès et les clercs salésiens, novices compris, il déve­loppait certaines des idées émises au mot du soir du 12 mai.[80] En ce début de juillet, où le problème de Buenos Aires était encore /960/ embrouillé, il ne parlait toutefois que de la ville et du collège de don Ceccarelli, de la pénurie sacerdotale d'une cité grande «comme Ales­sandria» avec seulement trois prêtres et enfin des «sauvages indigè­nes» tout proches. Et il commençait de définir ce que l'on a appelé sa «stratégie missionnaire». «Ces [sauvages] voient d'un bon oeil la reli­gion chrétienne, ils demandent à être instruits, mais il n'y a personne qui puisse s'occuper d'eux; ils se laissent vivre et mourir hors de la re­ligion catholique, sans connaître qui est Dieu. » Il affirmait que la mis­sion près des Indiens - dont, comme nous savons, le clergé argentin qui le mandait là-bas ne se préoccupait guère - avait été l'un des mobiles déterminants de son acceptation: «Ce sont ces besoins pres­sants - c'est-à-dire l'absence de prêtres et l'abandon des Indiens - qui nous ont fait accepter pour l'heure le collège et j'espère qu'ensuite nous pourrons aussi nous occuper des sauvages, les instruire, les édu­quer, en faire des chrétiens... »[81] Le collège servirait donc aux mis­sionnaires de tremplin vers les indigènes.

En un an, l'idée directrice de l'expédition en Argentine avait pro­gressé dans l'esprit de don Bosco. Dans un premier temps, à l'initia­tive du consul Gazzolo, les salésiens, insérés dans le flux migratoire des Italiens vers l'Amérique du Sud, avaient été mis à la disposition du clergé de Buenos Aires dans le quartier de la Miséricorde. Puis, en un deuxième temps, sur l'invitation du curé de S. Nicolas, on les avait aussi destinés au collège de cette ville, à partir de laquelle ils rayonne­raient au sud de Buenos Aires. Désormais, troisième temps, don Bosco annonçait que la christianisation des tribus indiennes proches de S. Ni­colas avait été l'une des raisons majeures de son option pour l'Améri­que. Il y avait donc eu successivement les migrants, puis les catholi­ques autochtones, enfin les sauvages indiens. Au vrai, don Bosco se laissait guider, comme toujours, par les circonstances. Toutefois, les «sauvages», dans leur misère culturelle et religieuse, l'attiraient à coup sûr, comme les garçons abandonnés de Turin trente ans aupara­vant. La troupe salésienne, dont le départ était désormais fixé à la pre­mière quinzaine de novembre, pourrait être qualifiée de «mission­naire» sans trop abuser de l'adjectif. Un an après, un article de l' Unità cattolica, certainement inspiré par le Valdocco, dira tout uniment que «se rendre au milieu des sauvages des Pampas et de la Patagonie (...) est le but principal de la mission salésienne. »[82]

/961/

Le pays de l'Indien libre

La compréhension du projet de don Bosco en Argentine nous est aujourd'hui rendue difficile parce que nous imaginons la Patagonie d'alors comme une province méridionale de la République Argentine. En réalité, en 1875, la zone située au sud du 35ème degré de latitude était encore le «pays de l'Indien libre». Pas pour longtemps, il est vrai. Certes, là comme un peu partout en Amérique du Sud, les problèmes de frontières étaient permanents. Et il se trouvait des juristes selon lesquels la nation argentine, lors de son indépendance en 1818, avait hérité de toutes les terres australes de la vice-royauté espagnole des siècles précédents.[83] Mais, comme l'écrivait en 1894 un géographe français très informé, «les régions méridionales de la pampa et toute la Patagonie appartenaient encore récemment à l'Indien libre. Pampas ou "Pampéens", Araucans et Patagons, tels étaient les noms collec­tifs donnés à ces populations peu connues.»[84] En 1875, la «frontière» - très sinueuse - entre l'Argentine et la «Pampa» des Indiens allait d'est en ouest, du 39ème au 33ème degré de latitude. Elle partait «du rio Colorado au sud de Bahia Blanca sur l'Atlantique; elle se dirigeait au nord de manière à couvrir les régions cultivées de la province de Bue­nos Aires, puis, de poste en poste, elle gagnait au nord-ouest la ville de San Luis, qui restait presque en vue des plaines menacées (par les incursions des Indiens), et se recourbait au sud-ouest vers San Rafael et le col de Planchon. »[85] Cette ligne de fortins parlait d'elle-même. Elle jalonnait depuis 1822 - avec des déplacements successifs - un espace que l'Indien considérait comme sien. L'Indien la traversait pour prendre des animaux au Blanc qui lui avait ravi la terre. «De là ces incursions - malon ou maloca -, que les colons de la frontière redoutaient à bon droit et qui se renouvelaient chaque année pendant toute la première moitié de ce siècle, sur un ou plusieurs points du front des colonies entre Buenos Aires et Mendoza. Peu à peu ces expé­ditions de pillage amenèrent une guerre sans merci: blancs et rouges se poursuivaient comme gibier. Dans un village, dans un campement surpris, on massacrait tous les hommes, parfois même on les torturait; les femmes avaient la vie sauve comme esclaves ou concubines; les en­fants étaient passés au couteau, à moins qu'il ne parût utile de les garder comme serviteurs ou comme recrues futures.»[86] La colonisa­tion de l'énorme territoire du sud de l'Argentine ne sera vraiment entreprise et dénommée avec exactitude conquista par les historiens /962/ du pays qu'en l'année 1876; et son annexion proclamée par le gouver­nement argentin que le 1er janvier 1885. Après quoi seulement ce gouvernement pourra faire exposer à Paris en 1889 un immense plan­relief de la République couvrant la Patagonie et la Terre de Feu.[87] «Mais combien sont-ils encore?», ces Indiens forcés à la soumission, demandait en 1894 Elisée Reclus après avoir condensé ]'histoire de cette conquista.

La préparation de l'expédition en Argentine

L'expédition salésienne en Argentine - plus précisément à San Ni­colas de los Arroyos, car, durant les mois d'été, il n'était plus souvent question de Buenos Aires - commença d'être sérieusement préparée à Turin en juillet 1875. Depuis S. Nicolas, don Ceccarelli avait écrit plusieurs fois que l'Argentine attendait cinq prêtres salésiens. Don Bos­co confiait alors l'expédition à son meilleur auxiliaire après don Rua: Giovanni Cagliero, son disciple le plus dynamique, qui était aussi un prudent diplomate. Conformément à son idée sur la participation laïque, il écrivait que le groupe serait composé de «cinq prêtres», Cagliero non compris, et de trois «maîtres coadjuteurs», dont un «maître de musique.»[88] Don Bosco concentrait sur l'Argentine les meilleures forces disponibles de sa jeune congrégation. Le 26 juillet, il annonçait qu'il avait inscrit au groupe ]es prêtres Giovanni Bonetti et Antonio Ricardi, deux éléments précieux...[89] La décision était encore prématurée, puisque deux autres prendraient leur place. Fina­lement, en novembre, il put dresser la liste définitive de ses «mission­naires», qu'il assortit des titres garants de leur compétence ainsi que de sa volonté de bien servir l'Amérique.[90]

«Noms des Salésiens qui partent aujourd'hui de Gênes pour la République Argentine, Giovanni Cagliero, prêtre, docteur en théologie, maître de confé­rences en théologie morale, auteur de diverses productions musicales. - Giu­seppe Fagnano, prêtre, professeur de belles-lettres. - Domenico Tomatis, prêtre, professeur de belles-lettres. - Valentino Cassini, prêtre, professeur d'école normale. - Giovanni Battista Bacino [sic, pour: Baccino] prêtre, pro­fesseur de méthodologie supérieure. - Giacomo Alavena [sic, pour: Alla­vena] prêtre, maître d'école. - Bartolomeo Scavini, maître menuisier. - Bar­tolomeo Molinari, professeur de musique vocale et instrumentale. - Vincenzo Gioja, maître cordonnier. - Stefano Belmonte, pour l'économie domesti­que. - Tous connaissent la langue espagnole, la musique vocale et instrumen­tale et sont exercés à faire la classe et le catéchisme aux enfants. »[91]

/963/

La désignation laborieuse des missionnaires n'était que la part déli­cate de la préparation. Il fallait aussi prévoir une multitude de détails, que don Bosco soumettait le 1er août au curé de San Nicolas de los Arroyos: matériel d'église, matériel domestique pour la cuisine et les chambres; livres, tels que missels d'autel, catéchismes, méthodes de musique, textes de règlements, manuels de prières en langue espa­gnole. Don Bosco envisageait même l'expédition d'un piano à S. Ni­colas... Sa liste témoignait qu'il n'imaginait pas de pastorale sans musique. Que demandera-t-on exactement aux prêtres salésiens, s'enquérait-il? Enseigner? Prêcher? Le règlement du collège sera celui de Turin et de Varazze. (Varazze était fréquenté par le consul Gaz­zolo!) «Mais, remarquait-il aussitôt avec sagesse, le vrai règlement réside dans le comportement de l'enseignant. »

Alors qu'il se disposait à expédier en France des salésiens dénués de tout - sine baculo neque pera - il entendait ne rien épargner pour ses missionnaires, afin de préserver l'honneur de sa «congrégation naissante» sur le sol américain. Il écrivait en propres termes à Cecca­relli: «Je désire que vous fassiez bonne figure et que nul ne puisse dire: C'est une misère! (È una meschinità!) Parce que l'honneur d'une con­grégation naissante est engagé, j'entends ne rien épargner, en person­nel comme en argent, qui puisse contribuer à la bonne réussite de notre entreprise. »[92] Il optait pour une préparation diamétralement opposée l'alla buona. A ses bienfaiteurs, il soumettait une longue liste d'objets nécessaires aux missionnaires.[93] Convaincu d'expédier au­delà des mers, non pas de simples auxiliaires du clergé local, mais des missionnaires à proprement parler, il demandait de l'aide à la congré­gation romaine de la Propagation de la Foi.[94]

Le départ des missionnaires (11 novembre 1875)

D'instinct don Bosco connaissait et ressentait l'importance des gestes fondateurs. A la fin d'octobre, les missionnaires salésiens s'en furent à Rome recevoir la bénédiction du pape Pie IX. A la Propaga­tion de la Foi, le cardinal Franchi répondit parfaitement à l'attente de don Bosco en déclarant «missionnaires apostoliques» tous les prêtres de l'expédition.[95]

La cérémonie du départ, le 11 novembre, devait frapper l'imagina­tion de l'oratoire du Valdocco et des catholiques de Turin.[96] Nul évê­que, il est vrai, n'en renforça la splendeur, comme il était pourtant de règle au Valdocco dans les circonstances analogues. Les relations ten-/964/ dues ces jours-là avec Mgr Gastaldi, en particulier à la suite d'une ren­contre houleuse à l'archevêché le 27 octobre, avaient empêché d'invi­ter un prélat à la fête.[97] Malgré quelques réticences dues aux frais de déplacement que cela entraînait, tous les directeurs d'oeuvres avaient été convoqués.[98] Pour créer l'ambiance la plus sérieuse, la commu­nauté du Valdocco suivit, au début de la matinée, l'exercice de la bonne mort. A dix heures, missionnaires, jeunes de la maison et invi­tés assistèrent au baptême très solennisé d'un jeune vaudois de dix­huit ans dénommé Giovanelli, baptême conféré par don Cagliero, chef de l'expédition.

La cérémonie des adieux avait été fixée à seize heures. Elle com­mença par le chant des vêpres en grégorien. Au Magnificat, les mis­sionnaires pénétrèrent dans le choeur, revêtus de leurs nouveaux cos­tumes: tenue ecclésiastique à l'espagnole et tricorne sous le bras pour les clercs, habits noirs et chapeaux hauts-de-forme à la main pour les laïcs. Tous les prêtres salésiens présents les entouraient en surplis. A la fin des vêpres, don Bosco parla. Très ému, il réprimait difficilement ses sanglots. Son discours expliqua le sens de la mission salésienne.[99] Ses fils, disait-il, mettaient leurs pas dans ceux des apôtres et obéis­saient à l'ordre du Christ: Ite in mundum universum, docete omnes gen­tes, praedicate evangelium meum omni creaturae. Il observait que ces phrases s'appliquent à tous les prédicateurs de l'Evangile, tous envoyés, que ce soit en Italie ou dans les pays lointains. Toutefois les apôtres de Jésus ne sont pas restés à Jérusalem, ils sont allés vers les païens. Par la suite, les successeurs des apôtres - les papes de Rome, selon sa théologie - ont envoyé en mission d'autres prédicateurs. La petite congrégation salésienne avait été pressentie pour la Chine, l'Inde, l'Australie et l'Amérique. Elle a opté pour la République Argentine, et le vicaire du Christ a béni ce projet. Là-bas, les popula­tions ne disposent que de très peu de prêtres, beaucoup de familles d'émigrés italiens sont religieusement abandonnées. «En outre, à proximité des zones civilisées, il y a de grandes troupes de sauvages, au sein desquelles n'ont pénétré ni la religion de Jésus Christ, ni la civilisation, ni le commerce, des terres où le pied européen n'a jusqu'ici laissé nulle trace: les Pampas, la Patagonie et les ïles voisi­nes. » Don Bosco se tourna alors vers ses nouveaux missionnaires. «Missionnaires catholiques, leur dit-il, vous appartenez à l'unique Eglise, avec un seul Christ, un même Evangile et les mêmes sacre­ments. » Envoyés par le pape pour remplir la même mission que les apôtres de Jésus, ils ne pourraient se permettre la moindre parole non /965/ conforme à ses enseignements. En outre, missionnaires salésiens, ils avaient en Italie un père et des frères qui les aimaient. Assurément, toutes sortes de peines, de fatigues et de périls les attendaient; mais, avec l'aide de Dieu, ils en viendraient à bout. «Allez donc, le Vicaire de Jésus Christ, notre très vénéré archevêque vous ont bénis. Quant à moi, avec toute l'affection de mon coeur, j'invoque la divine bénédic­tion sur vous, sur votre voyage, sur chacune de vos entreprises, sur chacune de vos fatigues. Adieu! Nous ne pourrons peut-être pas nous revoir sur cette terre... »[100] L'ecclésiologie très romaine de don Bosco avait inspiré son discours sur la mission. Ses missionnaires étaient envoyés par le pape; ils parleraient en son nom, annonceraient le même Evangile que lui, distribueraient les mêmes sacrements que lui et, par là, agrégeraient de nouveaux chrétiens à l'unique Eglise, qui était la sienne. L'Eglise du pape était la seule arche de salut.

La bénédiction solennelle du saint sacrement suivit le discours. Les chantres entonnèrent le Veni Creator, don Bosco récita les prières liturgiques de l'Itinerarium; puis, tandis qu'un groupe d'enfants répé­tait le motet de louange: Sit nomen Domini benedictum ex hoc nunc et usque in saeculum, en un long défilé, don Bosco et les prêtres présents donnèrent l'accolade à chacun des partants; et ceux-ci descendirent, parmi les assistants attendris, la nef de l'église jusqu'à son portail et, enfin, sur la place où, dans la nuit désormais tombée, un cortège de carrosses aux lanternes éclairées les attendait pour les emporter vers la gare de Porta Nuova.

Ils avaient été munis par leur père et maître d'une feuille de vingt conseils, destinés à les guider eux-mêmes, mais aussi leurs successeurs missionnaires salésiens, dans la grande aventure qui commençait.[101] Ce schéma de pastorale était une leçon de sagesse. Le missionnaire salésien devrait prendre soin de sa santé physique et, plus encore, morale, et l'entretenir en conséquence. L'exercice régulier de la bonne mort alimenterait sa vie spirituelle. Ses relations seraient tou­jours cordiales, mais aussi prudentes. Il témoignerait d'un grand res­pect envers les autorités civiles et religieuses. Son dévouement serait extrême, quoique sans abus au détriment de sa santé. Il mènerait une vie pauvre, sa piété serait évidente, sa charité envers ses frères cons­tante. Il se soucierait prioritairement des faibles, des pauvres, des enfants, des malades et des vieillards. Il ne jugerait qu'en connais­sance approfondie des points de vue contraires. Enfin, il garderait en Dieu une confiance indéfectible. «Dans les fatigues et les souffrances /966/ ne pas oublier que nous avons une grande récompense qui nous est préparée au ciel. Amen. »

Le projet de colonie italienne en Patagonie (1876)

Les dix missionnaires salésiens débarquèrent à Buenos Aires le 14 décembre 1875. Trois d'entre eux demeurèrent sur place auprès de l'église des Italiens, dite de la Miséricorde, où, comme nous savons, le consul Gazzolo (qui était du voyage) voulait les fixer. Les sept autres se rendirent à San Nicolas de los Arroyos, chez don Ceccarelli, pour s'y occuper du collège, et, à partir de là, tenter d'entrer en contact avec les «sauvages. »[102] En Argentine, les religieux de don Bosco se mettaient ainsi à la disposition d'un triple public: la population chré­tienne du pays sans spécification particulière; les émigrés italiens; et, d'intention, les Indiens de Patagonie.

Cependant, don Bosco, de loin, ne se satisfaisait pas des premières démarches de ses missionnaires. A Rome, où il se trouvait durant le printemps de 1876, il méditait un projet politico-religieux, qui devait être sans lendemain, mais qui, ensuite, gênerait fort certains de ses admirateurs déterminés.[103]

En 1876, l'Italie se considérait comme la parente pauvre de la com­munauté européenne dans son expansion colonisatrice. Pendant le dernier quart du siècle, l'empire britannique grandira en Afrique, en Asie et en Océanie; la Troisième République française suivra, en In­dochine et en Afrique, la politique expansionniste de la monarchie de juillet et du Second Empire; l'Allemagne, la Belgique, l'Espagne et le Portugal affirmeront leurs droits sur de vastes territoires en Afrique; cependant que l'Italie, trop jeune, n'avait initialement aucune part au gâteau colonial. Comme l'écrivait l'un de ses fils en 1931, «pas encore mûre pour l'expansion coloniale après son effort héroïque de reconsti­tution de son unité» et malgré des nécessités démographiques qui auraient dû la faire privilégier, elle ne pourra entamer «officiellement sa carrière coloniale» qu'en 1882.[104]

Don Bosco, qui respirait l'air de son pays, ressentait l'infériorité coloniale de l'Italie. Dans ses conversations avec les gens de la classe politique, le consul Gazzolo par exemple, il l'entendait regretter. Or, en cette année 1876, il estimait que la Patagonie, pas plus colonisée par les Argentins que l'intérieur de l'Afrique ne l'était par les Fran­çais, ne relevait d'aucune nation policée. Et il ne se trompait pas, quoi qu'en ait dit son meilleur biographe.[105] Pourquoi n'y pas implanter /967/ des colonies italiennes? Il ne conserva pas cette idée pour le seul cercle de ses intimes, d'autant qu'elle aurait pu lui valoir quelque compensa­tion financière toujours bienvenue pour ses oeuvres. Le 18 mars 1876, le dernier gouvernement de la destra storica tombait à Rome. Le 25 mars, le gouvernement Agostino Depretis ouvrait la série des gou­vernements de la sinistra storica. Son ministre des Affaires Etrangères, Luigi Amedeo Melegari, qui avait vécu à Turin de 1848 à 1861, n'était pas un inconnu pour don Bosco.[106] Celui-ci, arrivé à Rome le 5 avril, lui eut bientôt soumis son idée de colonisation en Patagonie dans un entretien qui se déroula, semble-t-il, au ministère même. Puis, à la demande du ministre, il lui en répéta par écrit les grandes lignes dans un mémoire, daté de Rome le 16 avril 1876.[107] Il y propo­sait l'établissement d'une colonie italienne au sud du rio Negro jusqu'au détroit de Magellan. «Il n'y a là ni habitations, ni port, ni gouvernement de droit. » Avec une dureté alors coutumière à l'égard des populations indigènes, il écrivait: «Si le gouvernement ne heurte pas les susceptibilités de la République Argentine, il n'a rien à crain­dre de la part des sauvages, qui sont à l'intérieur du continent et d'ail­leurs ne s'aventurent pas contre les fusils et les canons. » La Pampa et la Pa tagonie deviendraient une colonie de peuplement pour les innombrables émigrés italiens de ces régions. «Ce ne devrait pas être une colonie de déportation, mais on y recueillerait la quantité infinie d'Italiens qui mènent présentement une vie précaire dans les Etats du Chili, de la République Argentine, de l'Uruguay, du Paraguay, etc. Je suis convaincu qu'à la nouvelle d'une colonie, dont la langue, les cou­tumes et le gouvernement[108] seraient italiens, ils y afflueraient très volontiers, soit pour y cultiver le sol, soit pour y faire paître des trou­peaux. » Quant à eux, poursuivait-il, les salésiens assureraient le ser­vice religieux des colons, tiendraient des écoles, ouvriraient des foyers et, petit à petit, pénétreraient dans les « tribus des sauvages » de Patagonie.

Il ne convient pas de nier l'évidence: don Bosco prônait la colonisa­tion italienne de la Patagonie, comme ses compatriotes de la généra­tion suivante celle de la Lybie et de l'Ethiopie. Et ce ne fut pas chez lui une lubie d'un jour abandonnée le lendemain. Le 12 août suivant, il revenait sur son projet dans une correspondance avec le ministère des Affaires Etrangères.[109] Ses commentaires sur ces lettres en con­versation avec Barberis étaient sans ambiguïté. On lit à cette date dans la Cronichetta autographe du maître des novices: «J'ai écrit, hier ou aujourd'hui, une lettre au chevalier Malvano, secrétaire du minis-/968/ tre des Affaires Etrangères. J'insiste toujours sur le même point: que l'Italie ferait bien d'installer une colonie en Patagonie, puisqu'elle n'appartient encore à personne; ce pourrait être entre le 40ème et le 50ème degré environ. Il y a tant d'Italiens qui vont par là et que l'on pourrait aider et soutenir par des lois. Cependant j'ai demandé un subside pour le voyage de nos missionnaires; j'ai fait remarquer que nous nous occupons d'eux en République Argentine et en Uruguay; et que nos efforts sont tous (per ora, c'est-à-dire pour l'instant, a écrit ici entre parenthèses le chroniqueur, peut-être sur sa seule initiative) orientés spécialement à l'avantage de tant d'Italiens qui émigrent dans ces régions et y sont tout à fait abandonnés sans que personne ne s'occupe d'eux. »[110] Il est vrai qu'en août, à en juger par la suite de ses propos, il ne semblait plus beaucoup croire à la réalisation de son idée. Mais, observait-il, sa démarche aurait au moins deux bons effets: a) les gouvernants sauront que nous ne travaillons pas en secret, b) ils comprendront que nous ne cherchons qu'à faire du bien, à ren­dre service surtout à l'Italie et aux Italiens, même quand nous par­tons en Argentine et en Patagonie.

La stratégie apostolique de don Bosco en 1876

En cette première année des «missions» salésiennes, la stratégie de don Bosco était au total relativement complexe. Il avait grand souci des émigrés italiens, qui affluaient alors en Amérique du Sud. Il pré­conisait même pour eux en Patagonie de véritables colonies de peuple­ment, où les salésiens leur assureraient des écoles, des foyers et un ministère cultuel régulier. Mais il pensait simultanément aux «tribus sauvages» de ces contrées, peut-être encouragé par un rêve prémoni­toire qu'il se mettait à raconter cette année-là.[111] A l'image de ses contemporains, il nourrissait encore sur elles des idées plus ou moins exactes. D'après sa lettre du 10 mai 1876 au cardinal Franchi, San Ni­colas de los Arroyos servirait de base à la création sur la frontière de la civilisation de collèges et autres centres d'éducation pour les enfants Indiens. Par eux, des relations seraient bientôt nouées avec les adul­tes; et les jeunes convertis deviendraient les apôtres de leurs frères. La Patagonie recevrait le statut de préfecture apostolique, où les salé­siens exerceraient librement leur ministère.[112]

Ainsi, par l'église et par l'école, la religion et la civilisation gagne­raient le territoire de la Patagonie. Non seulement la religion, mais aussi la civilisation. Car, pour don Bosco, la religion moralise les peu-/969/ ples. Sans religion, ils sont la proie de toutes sortes de vices. En outre, l'école instruit et, par là, civilise elle aussi.[113] Il est vrai que, d'une part, les lettres que ses fils (Cagliero, Baccino, Fagnano, Bodratto, Cassini, plus tard Milanesio...) lui adressaient d'Argentine; et, d'au­tre part, la progression de l'armée argentine au sud du rio Negro sur les zones de l'Indien libre, l'obligeraient à modifier divers traits de sa politique pastorale. Car la stratégie missionnaire salésienne en Améri­que du Sud n'a pas été l'affaire du seul don Bosco à Turin.[114]


Notes

[1] Voir E. Lacoste, Le P. François Picard, Paris, Bonne Presse, 1932, p. 180-183­.

[2] Sur les événements politico-religieux de mai et juin 1873, voir J. Chastenet, L'enfance de la Troisième, 1870-1879, Paris, Hachette, 1952, p. 153-154; E. Leca­nuet, L'Eglise de France sous la Troisième République, t. I: 1870-1878, nouv. éd., Paris, de Gigord, 1910, p. 199-209.

[3] En Savoie, «la consécration populaire fut même plus complète qu'à Nice, car, sur 130.000 votants, on ne compta que 235 suffrages négatifs et les abstentions furent fort peu nombreuses». (P. de La Gorce, Histoire du Second Empire, t. III, 9ème éd., Paris, Plon-Nourrit, 1906, p. 210.)

[4] Sur cette «cession», voir, par exemple, R. Romeo, Cavour e il suo tempo, t. III, Bari, Laterza, 1984, p. 684-687 (bibliographie, p. 687, notes).

[5] G. Bosco, Storia d'Italia, 5ème éd., Turin, 1866, p. 446.

[6] Voir, ci-dessus, chap. XI, n. 115.

[7] Je résume ici un chapitre de mon livre Don Bosco à Nice, La vie d'une école professionnelle catholique entre 1875 et 1919, Paris, Apostolat des éditions, 1980, p. 21-58.

[8] Noces d'or..., cit. (ci-dessus, chap. XI, n. 115), p. 60-61.

[9] Ibid., p. 61.

[10] Une lettre que don Bosco adressa à Luigi Guanella fut datée de «Nizza Marit­tima, 12.12.1874». Voir Epistolario II, p. 423.

[11] Je l'emprunte à Documenti XV, 275-280.

[12] Il avait été curé de Vigone, en Piémont, de 1818 à 1857.

[13] Voir MB VI, 162. Cet épisode, dont la source n'a pas encore été repérée, figure peut-être dans le procès informatif de canonisation de don Bosco.

[14] Noces d'or..., cit., p. 61.

[15] Giuseppe Ronchail (1850-1898) sera directeur de Nice de 1875 à 1887, puis de Paris jusqu'à sa mort. A cette époque, il était aussi inspecteur de France-Nord.

[16] En effet, contrairement à ce que l'on dit quelquefois, les salésiens sont arrivés en France avant l'Argentine, où ils ne débarquèrent qu'en décembre 1875. Il n'est pas exact d'avancer comme un (bon) historien contemporain: «Il n'est pas sans intérêt de remarquer que, avant de se répandre dans les nations qui confinent au Piémont, la société salésienne se soit affirmée - sitôt reçue la sanction pontificale - exactement en Argentine». (G. Rosoli, «Impegno missionario e assistenza religiosa agli emigranti nella visione e nell'opera di don Bosco e dei Salesiani», Don Bosco nella storia della cul­tura popolare, éd. F. Traniello, Turin, SEI, 1987, p. 293.) /970/

[17] G. Bosco, Storia d'Italia, Turin, 1866, p. 425.

[18] Ibid., p. 446.

[19] Voir, à propos de Paris, la lettre de G. Bosco à M. Rua, Turin, 16 novem­bre 1878; Epistolario III, p. 416.

[20] E. Michel à M. Rua, Nice, 7 août 1875; ACS 38, Nice.

[21] «... a Dio piacendo ti scriverò da Nizza per dove parto oggi alle 9 m. con Per­ret, Cappellaro, Ronchail» (G. Bosco à M. Rua, Alassio, 20 novembre 1875; Epistola­rio II, p. 526.)

[22] D'après, entre autres, la lettre de G. Bosco à G. Cagliero, Turin, 4 décem­bre 1875; Epistolario II, p. 530.

[23] «Historique du Patronage S. Pierre», dans Bulletin salésien, 1901, p. 16.

[24] Entre le 26 et le 29 novembre, don Bosco séjourna, semble-t-il, à Alassio, d'après une remarque de la lettre (non datée) qu'il écrivait de Nice à don Rua vers le 24 novembre: «... In caso diverso, potrebbero (gli Algerini) fermarsi ad Alassio dove mi trovo da venerdì a lunedì prossimo». (Epistolario II, p. 527.)

[25] Même lettre, Epistolario II, p. 527­.

[26] Noces d'or..., cit., p. 62.

[27] Noces d'or..., cit., p. 63.

[28] G. Bosco à G. Ronchail, Alassio, 20 juillet 1876; Epistolario III, p. 75.

[29] Inaugurazione del Patronato di S. Pietro in Nizza a mare, Turin, 1877, p. 221.

[30] D'après la lettre de G. Bosco à G. Cagliero, Vignale, 13 octobre 1876; Episto­lario III, p. 103.

[31] Le 6 octobre 1873, Mgr Timoléon Raimondi demandait au cardinal Barnabé s'il pouvait obtenir de don Bosco des salésiens pour Hong Kong. Le 5 janvier 1874, don Bosco, dans une lettre à don Rua (Epistolario II, p. 329-330), disait avoir parlé de ce projet à Pie IX. En mars suivant, il présentait une supplique au pape, dans laquelle il se disait sur le point d'ouvrir: « 1. una casa per poveri fanciulli cattolici dell'isola di Hong Kong nella China. 2. un ospizio con scuola in Savannah nell'America» (Epistola­rio II, p. 370). Enfin un passage de G. Barberis, Cronichetta varie mani, quaderno III, p. 36, pour décembre 1875, énumère la Chine, l'Amérique du Nord et l'Afrique, tou­tes régions où il avait été question d'expédier des salésiens; et le chroniqueur ajoute Sydney, en Australie.

[32] Après les récits de Ceria dans les Memorie biografiche XI (pour 1875) et XII (pour 1876) et le chapitre sur le Missioni d'America de Pietro Stella dans le premier volume de Don Bosco nella storia della religiosità cattolica (voir 2ème éd., Rome, 1979, p. 167-186), les études sur les débuts de l'oeuvre salésienne en Argentine ont été renouvelées par les travaux de Raul Entraigas: Los Salesianos en la Argentina, I: Años 1874 y 1875; II: Años 1876, 1877, 1878 (Buenos Aires, éd. Plus Ultra, 1969); et, plus encore, par les monographies de Jesus Borrego, toutes publiées par la LAS de Rome: sur le missionnaire Giovanni Battista Baccino (1977), sur le journal de voyage de Domenico Tomatis (RSS II, 1983), sur les consignes de don Bosco aux missionnaires (1984), sur le «primer proyecto patagonico de Don Bosco» (RSS V, 1986), sur la «estrategia misionera de Don Bosco» (dans l'ouvrage collectif Don Bosco nella Chiesa a servizio dell'umanità, 1987), sur le rapport récemment découvert de Don Bosco au Saint-Siège: La Patagonia e le terre australi del continente americano (RSS VII, r988), sur la correspondance du missionnaire Francesco Bodratto (1988). Dans l'affaire, les collaborateurs salésiens d'Amérique, auxquels une partie de ces études sont consa­crées, jouèrent en effet, au fil des années, un rôle de plus en plus prépondérant. Mais, /971/ comme cette question relève plus de l'histoire des missions salésiennes que de celle de don Bosco, nous n'en parlerons guère ici.

[33] Né à Camogli, Genova, le 22 décembre 1827; mort à Savone, le 23 février 1895. Voir le chapitre que Raul Entraigas lui a consacré dans Los Salesianos en la Argentina, I, p. 43-49.

[34] La confrérie de la Mater misericordiae rassemblait des émigrés de Buenos Aires, très dévots à la Vierge sous le titre de Mère de la miséricorde, patronne de la ville italienne de Savone.

[35] Documenti relativi alla solenne benedizione e collocazione della pietra fondamen­tale del tempio di N.S. della Misericordia di Buenos Aires, pubblicati dal signor Don Gio­vanni Battista Gazzolo, Buenos Aires, 1867, 16 p. - Sur les origines de l'église Mater Misericordiae, voir R. Entraigas, Los Salesianos en la Argentina, I, p. 37-42.

[36] Cité sans date dans R. Entraigas, Los Salesianos en la Argentina, I, p. 46.

[37] Sur l'émigration italienne au temps de don Bosco et sur «la meta argentina» du flux migratoire, voir éventuellement les premières pages de l'article documenté de G. Rosoli, «Impegno missionario e assistenza religiosa agli emigranti nella visione e nell'opera di don Bosco e dei Salesiani», dans Don Bosco nella storia della cultura popo­lare, éd. F. Traniello, cit., p. 289-330.

[38] La date de 1870, sous toutes réserves - car don Bosco ne fut jamais scrupu­leux sur les chiffres - d'après une indication de la lettre qu'il prépara le 25 décembre 1874 pour la commission fondatrice du collège de San Nicolas de los Arroyos: «... Cor­rono quattro anni dacché sono in familiari relazioni con S.E. il sig. comm. Gio. Battista Gazzolo, console in Savona, e spesso i nostri discorsi erano rivolti alla potente e vasta Repubblica... » (Epistolario II, p. 430).

[39] En 1870. Voir R. Entraigas, Los Salesianos en la Argentina, I, p. 40.

[40] Il s'était lié d'amitié avec don Francesia, directeur de Varazze, et paraissait souvent dans cette maison.

[41] Cet échange entre le consul et don Bosco est déduit de la lettre de G.B. Gaz­zolo à l'archevêque de Buenos Aires dont nous allons parler.

[42] R. Entraigas nous apprend que l'original a disparu en juin 1955 lors d'incen­dies criminels perpétrés à Buenos Aires par des émeutiers. Il avait été heureusement édité dans la Revista Eclesiastica del Arzopispado de Buenos Aires, avril 1934. Une copie dans R. Entraigas, Los Salesianos en la Argentina, I, p. 32-35.

[43] Nous connaissons, quant à nous, l'intérêt que Pie IX éprouva toujours pour l'Amérique du Sud, région où il avait séjourné en 1824 au titre d'auditeur de Mgr Muzi, délégué apostolique au Chili.

[44] Federico Aneiros, né à Buenos Aires le 26 juin 1826, docteur en théologie de l'université de Buenos Aires le 26 février 1846, ordonné prêtre le 7 octobre 1848, doc­teur en droit civil de l'université de Buenos Aires le 16 septembre 1848, secrétaire de l'archevêque de Buenos Aires, puis professeur de droit canonique à l'université (1854-­1870) et enfin vicaire général (1865-1873) de l'archidiocèse, avait été élu évêque titu­laire d'Aulon le 21 mars 1870, consacré évêque l'année suivante, et était devenu arche­vêque de Buenos Aires le 25 juillet 1873. Gazzolo l'avait certainement fréquenté à l'université de Buenos Aires. Voir, sur lui, R.D. Carbia, Léon Federico Aneiros, segundo arzobispo de Buenos Aires, Buenos Aires, Escuela Típogrâfica Salesiana, 1905.

[45] Autre figure importante pour l'histoire des salésiens en Argentine, Mariano Antonio Espinosa (1844-1923), alors secrétaire de l'archevêque Aneiros, devien­dra vicaire général du diocèse en 1879, sera nommé évêque titulaire de Tibériopolis /972/ en 1893, deviendra évêque de La Plata en 1898 et sera enfin transféré au siège de Bue­nos Aires en 1900. On peut dire ici qu'il participa comme aumônier à la «conquête du désert» en 1879. Voir A. Espinosa, La conquista del desierto. Diario del Capellán de la expedicion de 1879, mons. Antonio Espinosa, mas tarde arzobispo de Buenos Aires, Bue­nos Aires, 1939.

[46] D'après l'édition de la lettre en R. Entraigas, Los Salesianos en la Argentina, I, p. 35-36.

[47] Né à Modène en 1843, mort dans cette même ville en 1893.

[48] Don Bosco lui-même le donnait comme son vieil ami (antico amico) dans sa let­tre à Benitez, Turin, 2 février 1875. Voir Epistolario II, p. 449.

[49] P. Ceccarelli à G.B. Gazzolo, Buenos Aires, 26 octobre 1874; éd. MB X, 1294-1296.

[50] P. Ceccarelli à G.B. Gazzolo, S. Nicolas de los Arroyos, 11 novembre 1874; éd. MB X, 1296-1298.

[51] P. Ceccarelli à G. Bosco, S. Nicolas, 30 novembre 1874; J.F. Benitez à G. Bosco, S. Nicolas, 30 novembre 1874; éd. MB X, 1300-1302.

[52] Voir la lettre sans date, mais vraisemblablement de novembre 1874, de G. Bosco à G.B. Gazzolo, dans Trece escritos ineditos de San Juan Bosco al consul argen­tino J.B. Gazzolo, éd. par Angel Martin Gonzales, Guatemala, 1978, p. 87-89. Ces «treize lettres» de don Bosco n'étaient pas connues de don Ceria quand il publiait son Epistolario.

[53] Entre le 15 décembre, quand don Bosco, d'après un billet à don Rua, se dispo­sait à partir vers Albenga, et le 19 décembre, quand il écrivait à don Lemoyne depuis Sampierdarena. Voir ces lettres en Epistolario II, p. 424-425.

[54] Jesús Borrego, dans son livre sur Giovanni Battista Baccino (p. 54), reproduit en traduction castillane une page de la chronique de Varazze sur cet événement capi­tal, qui, toutefois, n'a pas été daté avec précision.

[55] Tout laisse entendre que, le 22 décembre, il ne disposait pas encore de la lettre directe de Ceccarelli.

[56] Projet de lettre de G. Bosco à A. Espinosa, s. d., Epistolario II, p. 427-428.

[57] Projet de lettre de G. Bosco à P. Ceccarelli, s. d., Epistolario II, p. 429-430.

[58] «Voici deux lettres: une pour Buenos Aires, l'autre pour San Nicolas. Je mets tout entre vos mains. Faites-en ce que vous croirez bon dans le Seigneur. Je vous con­serverai la plus vive reconnaissance et j'attends l'occasion de vous la démontrer...» (G. Bosco à G.B. Gazzolo, Turin, 22 décembre 1874; dans Trece escritos ineditos..., p. 92-94.)

[59] Les corrections lui parvinrent une semaine après, dans une lettre de Gazzolo, Savona, 27 décembre 1874 (voir éd. MB X, 1305-1306). Elles ne portaient que sur des points secondaires: les titres des correspondants...

[60] «Definitiva accettazione delle Missioni d'America», titre d'un chapitre de don Ceria en MB XI, 142.

[61] D'après ses dires contemporains à Ernest Michel.

[62] Dans son discours du 11 novembre 1875, par exemple.

[63] En 1879-1880, cette pensée suivait partout en Chine le prêtre français Jean­ Baptiste Aubry, ancien élève du cardinal Franzelin, docteur en théologie, à qui l'uni­versité de Lille venait d'offrir une chaire de théologie dogmatique. Il faudrait le citer longuement. Voir A. Aubry, Une âme d'apôtre. Vie de Jean-Baptiste Aubry, docteur en théologie, ancien directeur au séminaire de Beauvais, missionnaire au Kouy-Tchéou, con­fesseur de la foi, 2ème éd., Compiègne, chez l'auteur, 1928, p. 576 notamment. /973/

[64] Voir, au besoin, l'article Infidèles, salus des, in Tables générales du Dictionnaire de théologie catholique, Paris, 1972, Col. 2266-2274, où ces solutions sont recensées. Peut-être aussi: E. Germain, Parler du salut? Aux origines d'une mentalité religieuse (coll. Théologie historique 8, Paris, Beauchesne, 1967), qui concerne «la catéchèse du salut dans la France de la Restauration».

[65] G. Bosco, Storia ecclesiastica, nouv. éd., Turin, 1870, p. 368.

[66] Compte rendu des réunions de directeurs, janvier 1875, sixième conférence; éd. Documenti XV, 54.

[67] Sa notice biographique, par Raul Entraigas, nous apprend qu'il les collection­nait.

[68] Don Bosco faisait en effet lire par le consul les lettres que celui-ci avait lui­même reçues, non pas de soi-disant «réponses» arrivées d'Amérique «l'avant-veille de la Saint-François de Sales», comme don Ceria l'a écrit en MB XI, 142. Il se fondait sur les Documenti XV, 55, lesquels avaient recopié, directement ou non, la Cronichetta autografa de Giulio Barberis (quaderno 1, p. 9-10). Le chroniqueur fut présent à la séance du 29 janvier, mais ne connut l'origine des lettres que par ouï-dire. Son infor­mation est ici invraisemblable.

[69] A cet endroit, Barberis était témoin auriculaire.

[70] G. Barberis, Cronichetta autografa, quaderno 1, p. 10.

[71] Circulaire de G. Bosco aux salésiens, Turin, 5 février 1875; éd. MB XI, 143-144.

[72] P. Stella, Don Bosco nella storia della religiosità cattolica, I, p. 171.

[73] Formules du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, de Paul Robert, 2ème éd., Paris, 1985, t. VIII, p. 606, s. v. Sauvage.

[74] Dictionnaire universel dit de Trévoux, nouv. éd., t. V, Nancy, 1740, col. 1818, s. v. Sauvage.

[75] G. Bosco, Storia ecclesiastica, nouv. éd., Turin, 1870, p. 309-310.

[76] Mot du soir du 12 mai 1875, dans G. Barberis, Cronichetta autografa, qua­derno 1, p. 12-13; voir MB XI, 147/18-21.

[77] G. Barberis, Cronichetta autografa, quaderno 1, p. 11.

[78] Mot du soir cité du 12 mai 1875 (voir n. 76, ci-dessus), partiellement repris en MB XI, 147/1-19.

[79] G. Barberis, Cronichetta autografa, quaderno 1, p. 16-18. Reproduit en Docu­menti XV, 151-152, mais je n'ai pas retrouvé l'utilisation du passage en MB XI.

[80] G. Barberis, «Conferenza che il Sig. D. Bosco tenne la sera delli 6 luglio ... », ms autographe isolé, ACS 112, Massime (FdB 442, D7 à E3). Texte reproduit en Docu­menti XV, 190-194; et, de là, en MB XI, 296/16 à 301/10.

[81] Voir MB XI, 296/25 à 297/18.

[82] «Pio IX e la missione salesiana», Unità cattolica, 1er  décembre 1876.

[83] Vicente Gregorio Quesada publiait dans son livre: La Patagonia y las tierras australes del continente americano (Buenos Aires, Imprenta y libreria De Mayo, 1875, p. 408): «La Patagonia no era res nullius, ni antes ni después de la indipendencia; per­teneció al Virreinato y luego a la Repúbblica, cuando asumió el carácter de Estado soberano bajo dominio eminente fue compendido de un modo expreso, como consta per los documentos remitidos al Congreso Norte-Americano en 1818.» (Cité par J. Borrego, in RSS VII, 1988, p. 280.) En 1982 encore, la «guerre des Malouines» entre la Grande-Bretagne et l'Argentine rappelait au monde que les limites du terri­toire de cette république qu'elle se fixe à elle-même ne coïncident pas nécessairement avec celles des cartographes. /974/

[84] E. Reclus, Nouvelle géographie universelle, t. 19: Amérique du Sud. L'Amazonie et la Plata, Paris, Hachette, 1894, p. 679.

[85] E. Reclus, ibid., p. 682.

[86] E. Reclus, ibid., p. 680-681.

[87] Cette annexion, qui intéresse l'histoire des missions salésiennes en Patagonie, mérite d'être résumée ici. En 1876, un ultime mouvement offensif des Argentins sur tout le front des postes «reporta la ligne (des fortins) plus avant, de manière à suppri­mer ses courbes et à la diminuer notablement en longueur, tout en annexant les points d'eau et les régions de pâture où les Indiens préparaient leurs expéditions. Par d'autres opérations militaires ils occupèrent successivement, sur le versant oriental des Andes, les chemins suivis de tout temps au débouché des cols dans les vallées fertiles. Cette nouvelle chaîne de forts rendait toute résistance, tout ravitaillement impossible aux indigènes: il ne leur restait plus qu'à se soumettre. » (E. Reclus, op. cit., p. 683; d'après Estanislao Zeballos, La Conquista de Quince Mil Leguas; Benj. V. Markenne, La Con­quista del Rio Negro; Olascoaga, La conquête de la Pampa, trad. Simonnet, trois histo­riens du temps, qui n'éprouvaient aucun scrupule à parler de «conquête».)

[88] G. Bosco à G. B. Gazzolo, Turin, 11 juillet 1875; dans Trece escritos ineditos..., cit., p. 104-106.

[89] G. Bosco à G. B. Gazzolo, Turin, 26 juillet 1875, dans Trece escritos ineditos..., cit., p. 110- 112.

[90] Liste apparemment destinée à l'impression. D'où son caractère publicitaire bien marqué.

[91] Feuillet autographe de don Bosco en ACS 132, sous le titre «Nomi dei Sale­siani che oggi partono da Genova per la Repubblica Argentina».

[92] G. Bosco à P. Ceccarelli, Turin, 12 août 1875; Epistolario II, p. 497-498.

[93] Voir la lettre de G. Bosco à Michelangelo Chiatellino, Turin, 25 septembre 1875; Epistolario II, p. 510-511.

[94] Voir une lettre - ou projet de lettre - de G. Bosco au cardinal préfet de la Propagation de la Foi, datée par don Ceria d'Ovada, 31 août 1875; Epistolario II, p. 506-507; et aussi la lettre successive de G. Bosco à Mgr S. Vitelleschi, secrétaire de la congrégation des Evêques et Réguliers, Turin, 11 septembre 1875; Epistolario II, p. 508-509.

[95] Décret Referente, 14 novembre 1875; éd. MB XI, 586.

[96] Description dans C. Chiala, Da Torino alla Repubblica Argentina (Letture cat­toliche, ann. XXIV, fasc. X-XI, oct.-nov.), Turin, tip. e libreria salesiana, 1876, p. 41-57.

[97] Voir le compte rendu de la réunion du chapitre supérieur, 7 novembre 1875; Documenti XV, 305. Utilisé en MB XI, 379/12-18. La scène avec l'archevêque est sup­posée par la lettre de G. Bosco à L. Gastaldi, Turin, 28 octobre 1875; Epistolario II, p. 514. Toutefois, les missionnaires allèrent saluer l'archevêque entre leur retour de Rome et leur départ de Turin.

[98] D'après le compte rendu cité de la réunion du 7 novembre 1875; Documen­ti XV, 305-306.

[99] Le texte reçu du discours se lit en MB XI, 383-387, à partir d'une reconstitu­tion de Cesare Chiala, dans le fascicule cité Da Torino alla Repubblica Argentina, assor­tie de trois additions de don Lemoyne dans Documenti XV.

[100] Les trois lignes qui suivent en MB XI, 387/43-45, proviennent de don Le­moyne, qui, du reste, était présent. Elles remplacent la finale du texte Chiala, qui /975/ ignorait la sentence: Euge serve bone et fidelis... intra in gaudium Domini tui. Cette addi­tion a d'abord figuré en marge des Documenti XV, 317.

[101] Sur ces Ricordi ai Missionari, voir J. Borrego, Recuerdos de san Juan Bosco a los primeros misioneros, Rome, LAS, 1984, 48 p.

[102] D'après la lettre de G. Bosco au cardinal préfet de la Propagation de la Foi, Rome, 10 mai 1876; Epistolario III, p. 58-61.

[103] Ce projet était bien «politique», quoi qu'en ait écrit don Ceria dans Epistola­rio III, p. 44­

[104] Gennaro Mondaini, «Colonizzazione», Enciclopedia Italiana, t. X, 1931, p. 843.

[105] E. Ceria, in Epistolario III, p. 45, n. 1.

[106] Sur ce personnage, voir l'article «Melegari», Enciclopedia Italiana, t. XXII, p. 802. Melegari, né en 1807, est mort en 1881.

[107] Ce mémoire en Epistolario III, p. 44-45.

[108] Contre toute vraisemblance, don Ceria notait ici dans l'Epistolario: «... Il veut certainement dire que l'administration civile serait entre les mains des colons ita­liens», oubliant, ce disant, les «canons et les fusils» des lignes précédentes...

[109] G. Bosco à G. Malvano, Turin, 12 août 1876; G. Bosco au ministre des Affaires Etrangères, s. d.; Epistolario III, p. 84-86.

[110] G. Barberis, Cronichetta autografa, quaderno 8, p. 73-74.

[111] Il aurait eu ce songe en 1872, mais ne commença d'en parler qu'en 1876, soit au bout de quatre ans. On le trouve composé et commenté en Documenti XIV, 140-142, d'où il a été versé en MB X, 53/24 à 55/42. Le biographe exagère quand il ouvre son article sur le songe par la phrase: «Voici le songe qui décida don Bosco à commen­cer l'apostolat missionnaire en Patagonie. »

[112] G. Bosco au préfet de la congrégation de la Propagation de la Foi, Turin, 10 mai 1876; Epistolario III, p. 58-6I. - Le projet avait évolué et s'était reprécisé dans le long rapport du 20 août 1876 La Patagonia e le terre australi del continente ameri­cano, dans le paragraphe: Nuovo progetto (p. 148-151). Voir l'édition de J. Borrego, RSS VII (1988), p. 413-417.

[113] En 1886, la société lyonnaise de Géographie décernera une médaille à don Bosco pour commémorer le «grand fait du rétablissement de la civilisation dans les contrées patagoniennes».

[114] On ressent l'influence des informateurs dans le rapport du 20 août 1876, ci­té n. 112.


Chapitre XXVI.

«Vis unita fortior! »

L'associationisme combattant des catholiques italiens

«Funiculus triplex difficile rumpitur.» (Ecclésiaste 4, 12) «De fai­bles forces réunies deviennent puissantes. Vis unita fortior, dit Dieu. Une cordelette peut être aisément rompue, mais liez-en plusieurs ensemble, vous faites une corde solide, qui ne se rompt que difficile­ment. Funiculus triplex difficile rumpitur. C'est ce que font les gens du siècle pour réussir dans leurs affaires temporelles et assurer le bon succès de leurs projets. C'est ce que nous devons faire nous aussi, chrétiens. Unis à la manière des premiers chrétiens, en un seul coeur et une seule âme pour réussir l'importante affaire, le grand projet du salut éternel de nos âmes. »[1] Don Bosco fit imprimer pour la première fois ces lignes appelées à durer au début de 1874 dans un projet d'Union chrétienne qui deviendrait, deux ans après, l'Union des coo­pérateurs salésiens.[2] Il rejoignait par là une idée qui flottait dans l'air italien de l'époque, quand les catholiques militants ébauchaient leur Opera dei Congressi (Oeuvre des Congrès), dont l'assemblée fonda­trice se tint justement à Venise en juin 1874. Il n'envisageait, pour­tant pas de s'agréger à leur entreprise, car ses intentions étaient autres.[3]

L'idée de convoquer un congrès national des catholiques et de développer simultanément l'associationisme était déjà bien vivante dans l'Italie de la décennie antérieure.[4] Les succès du libéralisme, tenu pour inconciliable avec l'enseignement catholique; la naissance du nouvel Etat unitaire sur des bases laïques et séparatistes d'avec l'Eglise; la menace contre le pouvoir temporel, que le Syllabus avait proclamé garantie nécessaire de l'indépendance du souverain pontife; tout cela avait fait ressentir en divers secteurs catholiques de stricte obéissance au pape la nécessité de se serrer en rangs compacts sous la /977/ houlette de la hiérarchie pour s'opposer au processus en cours, pro­mouvoir sur des bases solides la défense de la «société chrétienne» et dresser un rempart contre la diffusion du «mal» et de l'«erreur». C'est dans ce contexte qu'en 1865 l'Association catholique pour la défense de la liberté en Italie avait été érigée à Bologne. Toutefois, cette asso­ciation avait été contrainte de se dissoudre au bout de quelques mois par suite de menaces, d'arrestations et de perquisitions entraînées par la loi sur la résidence forcée, que le gouvernement italien avait établie à l'occasion de la guerre italo-autrichienne de 1866. Après elle, étaient nées à Bologne en 1867, la Société de la jeunesse Catholique Italienne et, en 1869, à Florence, la Société de Promotion Catholi­que. Enfin, à Rome, après Porta Pia, les diverses associations catholi­ques existantes avaient été rassemblées en 1872 dans la fédération Piana. Toutes ces organisations avaient reçu l'approbation de Pie IX, qui avait exhorté jeunes et moins jeunes à «hisser le drapeau de la reli­gion» et à se dresser «contre l'impiété virulente pour en refréner le déferlement». On demandait par exemple de «faire mieux que les autres dans la pratique franche et libre de la religion, dans tous les actes de la charité chrétienne, dans le zèle à promouvoir tout ce qui pourrait contribuer au lustre et à l'honneur du culte public, à l'éduca­tion morale du peuple, à la diffusion de la doctrine catholique et au respect envers le Saint-Siège. »[5] Ces tâches essentiellement religieu­ses étaient destinées à faire échec aux tentatives de déchristianisation en cours au sein de la population italienne.

C'est à l'intérieur de deux de ces premières associations: le cercle de S. François de Sales de la jeunesse Catholique et l'Association catholique de Venise, que germa l'idée de réunir, à l'exemple de ce qui se faisait déjà dans d'autres pays, un congrès national des catholiques italiens. L'annonce en fut faite lors d'une manifestation de catholi­ques de Vénétie tenue à Venise en octobre 1871 en souvenir du troi­sième centenaire de la bataille de Lépante, victoire chrétienne contre les Turcs, par le docteur Carlo Cazzani, qui, au nom du conseil supé­rieur de la jeunesse Catholique, lut un texte préparé par l'avocat Giambattista Paganuzzi.[6] Le congrès projeté aurait dû être convoqué dans les deux années qui suivaient, autrement dit en 1872 ou 1873. En fait, il ne put être réuni qu'en juin 1874, à Venise même. Les parti­cipants ne furent pas très nombreux.[7] L'épiscopat hésitait. Mais, parmi les laïcs, figuraient les personnalités les plus en vue du catholi­cisme intransigeant d'alors: des émiliens Acquaderni, Rubbiani, Flàn­doli, Casoni, Malvezzi Campeggi, Sassóli Tomba, Venturoli, aux pa-/978/ douans Sacchetti et Baschirotto, à Melzi D'Eril, à Albèri, au duc ro­main Scipione Salviati, au baron sicilien Vito d'Ondes Reggio. Il re­vint à ce dernier - qui, dans sa jeunesse, avait conspiré pour l'indé­pendance de la Sicile et qui, exilé, avait été élu au parlement piémon­tais d'abord, italien ensuite (il en avait toutefois démissionné après la prise de Rome) - de lire la célèbre déclaration de principes qui, dans l'intention des promoteurs, de Paganuzzi en particulier, définis­sait, l'esprit de la réunion et de celles qui suivraient: «Le congrès est catholique - y disait-on - et rien d'autre que catholique. Car le ca­tholicisme est une doctrine complète, la grande doctrine du genre hu­main. Le catholicisme n'est pas libéral, il n'est pas tyrannique, il est sans qualification particulière. Toute qualité qui s'y ajoute est en soi une très grave erreur; elle suppose que le catholicisme manque de quelque chose qu'il convient de lui donner ou qu'il contient quelque chose qu'il convient de lui ôter; erreur très grave qui ne peut qu'en­gendrer schisme et hérésies. Le catholicisme est la doctrine que le Souverain Pontife évêque de Rome, vicaire de Jésus Christ, docteur infaillible de la foi et de la morale, enseigne, soit ex cathedra, soit en communion avec les évêques, successeurs des apôtres. Toute doctrine non conforme à celle-là est schisme et hérésie. Le congrès soumet ses délibérations au jugement suprême du Souverain Pontife. »[8] Cette déclaration de principes allait être lue dans tous les congrès successifs de l'Opera. Elle manifestait divers traits que nous retrouverons dans l'intransigeantisme catholique: refus du libéralisme et du catholi­cisme libéral, possibilité de résoudre tous les problèmes, y compris politiques et sociaux, par l'application du message chrétien, union étroite avec la hiérarchie, surtout avec le pape qu'auréolait la récente définition de l'infaillibilité.[9]

Le regroupement des membres externes de la congrégation salésienne

En cette année 1874, l'Union chrétienne de don Bosco ne jetait pas aux quatre vents des affirmations aussi péremptoires et d'un dogma­tisme aussi convaincu. La bataille d'idées en était bannie. Association liée à la congrégation salésienne, elle ne poursuivait que ses mêmes fins et ne se réclamait pas d'une idéologie différente de la sienne.

En 1873, la congrégation des Evêques et Réguliers avait, dans ses observations sur les constitutions salésiennes, demandé l'expulsion /979/ pure et simple du chapitre De externis, que don Bosco, malgré une remarque antérieure de cette congrégation, avait cru pouvoir y main­tenir, quitte à le faire figurer en appendice du texte. Les «affiliations» religieuses étaient suspectes à Rome. Cependant, en un premier temps, don Bosco avait encore persisté: la première édition romaine de 1874 contenait toujours ce chapitre à sa page 40 (et dernière). Enfin, il céda: la deuxième édition romaine de 1874 fut allégée de l'appendice litigieux.[10] Au vrai, à son habitude, don Bosco ne faisait que contourner l'obstacle. Il transformait alors son projet de membres affiliés en projet de société conjointe et avait même déjà entrepris la rédaction des statuts de cette société. En effet le texte d'origine, demeuré manuscrit: Associati alla congregazione di S. Francesco di Sales (Associés à la congrégation de S. François de Sales), peut être daté de la fin de l'année 1873. Il allait le polir et le repolir avec persévérance. Pendant deux ans et plus il le remettra sur le métier. On eut ainsi suc­cessivement - compte non tenu des éléments intermédiaires manus­crits - trois textes imprimés de ces statuts: Unione cristiana (Union chrétienne) (1874), Associazione di opere buone (Association de bon­nes oeuvres) (1875), enfin Cooperatori Salesiani ossia un modo pratico pergiovare al buon costume ed alla civile società (Coopérateurs salésiens ou un moyen pratique de se rendre utile aux bonnes moeurs et à la société civile) (1876).[11] Progressivement, l'union des coopérateurs salésiens recevait ainsi son titre et son règlement. Ces textes, avec leurs retouches, nous aident aujourd'hui à entrer dans l'esprit de don Bosco quand il créait son association salésienne.

L'homogénéité de ses projets depuis le début des années soixante était évidente. Les textes de 1874, 1875 et 1876 dérivaient ouverte­ment du chapitre De externis des constitutions antérieures, dont ils développaient les principales lignes. Dans sa forme ultime de 1874, ce chapitre avait comporté quatre articles. Le premier: «Quicumque, licet in saeculo vivat, in domo sua, in sinu familiae suae ad hanc Socie­tatem [salesianam] potest pertinere», signifiait le statut social des associés. Le deuxième en disait les obligations: «Hic nullo voto se ads­tringit, sed strenuam operam dabit, ut eas regulas, quae ipsius aetati ac conditioni congruant, actu perficiat. » Le troisième: «Ut autem bonorum spiritualium particeps fiat, oportet, ut saltem Rectori pro­mittat se eam vivendi rationem servaturum, quam idem Rector ad maiorem Dei gloriam conferre censebit», après une allusion aux avan­tages spirituels de l'affiliation, exprimait la très simple condition d'appartenance, à savoir une promesse au Recteur de se conformer à /980/ ses directives. Enfin, le quatrième article: «Si quis tamen factae pro­missioni desit, nulla, ne veniali quidem, culpa gravatur», tentait de prévenir tout sentiment de culpabilité chez ceux qui auraient manqué à leur promesse au Recteur. A cette étape, don Bosco pouvait conden­ser en aussi peu de phrases des prescriptions, que le corpus des Regole, applicables dans la mesure possible par les non-religieux, commentait suffisamment. Les choses changèrent quand les statuts particuliers aux «associés» furent séparés de ce corpus. Toutefois, les rédactions nou­velles développèrent simplement: 1 ) la raison d'être sociale de l'union, 2) son organisation, 3) les obligations de ses membres et 4) les avanta­ges qu'ils retireraient de leur agrégation. Au terme, le texte de 1876 aura huit points, respectivement intitulés: I. Union chrétienne pour faire le bien. - II. La congrégation salésienne lien d'union. - III. But des coopérateurs salésiens. - IV. Manière de coopérer. - V. Constitu­tion et gouvernement de l'association. - VI. Obligations particuliè­res. - VII. Avantages. - VIII. Pratiques religieuses. Il y avait enfin, en appendice, un «avis» sur la non-culpabilité en cas de manquements à l'observance de ces statuts. Le tout expliquait fort bien comment les constitutions des religieux salésiens pouvaient être pratiquées par ceux qui se voulaient «salésiens» tout en demeurant «in sinu familiae ». Un examen détaillé le démontre aisément.

L'appellation: coopérateurs salésiens

Ces gens, hommes et aussi femmes, étaient désormais appelés «coopérateurs salésiens. »[12] En vérité, don Bosco avait beaucoup ter­giversé avant de se résoudre à cette dénomination qui n'apparut qu'au bout d'une longue chaîne. Pour le moins, les coopérateurs ont été dits successivement: promoteurs de l'oratoire S. François de Sales, mem­bres externes de la congrégation (ou société) de S. François de Sales, associés à la congrégation de S. François de Sales, associés salésiens, membres de l'Union chrétienne, membres de l'Association salé­sienne, membres de l'Association de bonnes oeuvres. Ils ne sont deve­nus qu'en 1876 «coopérateurs salésiens» de la pieuse union qui les ras­semblait.

Essayons de comprendre ce que leur fondateur mettait sous ce vocable, en remarquant d'emblée que la coopération salésienne était pour lui, d'après le titre définitif des statuts, «un moyen pratique de contribuer au bien de la société civile», particulièrement dans le pays (l'Italie) où elle recevait sa forme. L'expression «coopérateurs salé-/981/ siens » connotait plusieurs idées auxquelles don Bosco tenait: celles de membres d'une union, de membres d'une union salésienne et de mem­bres d'une union salésienne opératoire.

Don Bosco retrouvait constamment l'idée d'association. Il fut tou­jours réfractaire à la création de quelque mouvement spirituel, dont les membres dispersés eussent été sans rapports réguliers entre eux. Leur union devait être effective. D'un projet au suivant, il définit de mieux en mieux son intention. Et puis, l'association ne fut jamais imaginée par lui telle une réalité autonome. Même sous le titre d'Union chrétienne, qui fut un temps le sien, ses membres furent tou­jours fermement associés à la congrégation de S. François de Sales. Le supérieur de la congrégation salésienne était aussi le supérieur de l'Association ou de l'Union des coopérateurs salésiens. Quand Rome eut approuvé ses constitutions religieuses, don Bosco se mit à répéter avec persévérance que son «pieux institut» était, pour les membres de l'association, un «lien stable d'union» (vincolo stabile di unione),[13] et, mieux encore, un «lien sûr et stable» (vincolo sicuro e stabile).[14] Au centre du mot coopérateurs, il y avait le terme d'opérateurs, qui, à la suite du préfixe marquant l'union, convenait certainement à notre saint. Les associés salésiens étaient unis pour une action ou opération réalisatrice. L'introduction du texte publié à Albenga en 1876 s'ou­vrait ainsi: «Au lecteur. L'Oeuvre des Oratoires était à peine com­mencée en 1841, que des prêtres et des laïcs pieux et zélés vinrent aider à cultiver la moisson qui dès lors s'annonçait abondante dans la classe des enfants en danger. Ces collaborateurs ou coopérateurs ont été de tout temps le soutien des oeuvres pies que la Divine Providence remettait entre nos mains... »[15] Les coopérateurs de don Bosco «colla­boraient» avec lui dans le sens italien du verbe: ils travaillaient avec lui. Des admirateurs oisifs ne lui suffisaient pas. «Dans les temps dif­ficiles» qu'il traversait en ces années soixante-dix, expliquait-il dans sa préface, il estimait cette collaboration indispensable, surtout pour «supprimer ou au moins diminuer les maux qui détruisent la moralité de la jeunesse qui monte et dans les mains de laquelle se trouve le des­tin de la société civile.» Encore que leur nombre ait crû «de façon notable», continuait don Bosco en 1876, les religieux salésiens ne suf­fisaient pas à la tâche. Or il eût aimé, assurait-il, pouvoir répondre «aux demandes quotidiennes qui arriv(ai)ent de diverses régions d'Italie, d'Europe, de Chine, d'Australie, d'Amérique et, en particu­lier, de la République Argentine.»[16] Nous ne sommes pas tenus de le croire sur parole quand il disait que les requêtes de fondations lui arri-/982/ vaient alors quotidiennement. Car, en bon publicitaire, il forçait tou­jours le trait. Mais sa volonté de trouver des «opérateurs», non pour la seule Italie, mais pour le monde entier, était évidente. Il recourait pour cela à des associés ecclésiastiques et laïcs. «C'est pour répondre à de telles nécessités que l'on cherche des coopérateurs. »[17] Somme toute, en 1876, dans l'esprit de don Bosco, le terme de coopérateurs impliquait une triple idée: d'association, d'association avec la congré­gation salésienne et d'association salésienne en vue d'une action apos­tolique déterminée.

Cependant, la visée de don Bosco n'étant pas qu'altruiste et sociale, tout l'essentiel n'était pas dit de la sorte sur la coopération salésienne. Le «but fondamental», qu'il assignait à son association, touchait, par-delà l'autre, l'ego du coopérateur. Il s'agissait d'imiter les premiers chrétiens, pour, d'un seul coeur et d'une seule âme, réus­sir «l'importante affaire, le grand projet du salut éternel de [son] âme». Telle était en toutes lettres «la fin de l'Associatïon Salé­sienne. »[18] On rapprochera de cette proposition une phrase du para­graphe Scopo de' Cooperatori salesiani (But des Coopérateurs salé­siens) dans la version de 1876: «Le but fondamental des Coopérateurs salésiens est de faire du bien à soi-même par un mode de vie autant que possible semblable à celui de la vie commune.» Car don Bosco n'imaginait les hommes que sur la voie du salut, c'est-à-dire de leur rencontre avec le Dieu de sainteté. La coopération salésienne avait une finalité essentielle, qui l'assimilait à quelque degré à la vie reli­gieuse proprement dite, fuga mundi comprise. Don Bosco écrivait: «Beaucoup de fidèles chrétiens, pour mieux atteindre à la perfection et assurer leur salut, quitteraient très volontiers le monde pour éviter les dangers de perdition, bénéficier de la paix du coeur et passer ainsi leur vie dans la solitude et la charité de Notre Seigneur jésus Christ. Mais tous ne sont pas appelés à cet état. Beaucoup en sont absolument empêchés par l'âge, beaucoup par la condition, beaucoup par la santé, une multitude faute de vocation. C'est pour répondre à ce pieux désir si répandu que l'on propose la pieuse association de S. François de Sales. »[19] Fidèle à l'idée-mère du chapitre De externis, don Bosco fai­sait de ses coopérateurs des religieux dans le monde.

Il en déduisait qu'à la ressemblance de saint François et de saint Dominique, il avait lui aussi son tiers-ordre. Dans son Histoire ecclé­siastique à l'usage des enfants, il avait noté que, dès leur origine, aux Frères mineurs franciscains et aux Frères prêcheurs dominicains avaient été joints, non seulement un deuxième ordre féminin soit de /983/ clarisses soit de dominicaines, mais un troisième ordre à l'intention des gens dans l'impossibilité «de s'enfermer dans les cloîtres». Saint François, écrivait-il, avait ainsi voulu «étendre à tous les fidèles le bienfait de la vie religieuse. »[20] Dès la première édition imprimée des statuts de ses futurs coopérateurs, alors que le système de l'affiliation venait de lui être définitivement interdit, don Bosco avait le senti­ment d'ajouter ainsi «une sorte de tiers-ordre» à sa société de S. Fran­çois de Sales et à son institut de filles de Marie auxiliatrice. Il écrivait en 1874: «(Ces membres de l'Union chrétienne, qui ne peuvent vivre en communauté religieuse), même au sein de leurs propres familles, peuvent vivre de manière à être utiles à leur prochain et à eux-mêmes à peu près comme s'ils étaient en communauté religieuse. Si bien que l'on peut appeler l'Association salésienne une sorte de tiers-ordre d'autrefois... »[21] Il ne couvrait pas encore cette idée du patronage de Pie IX, comme ce fut le cas à partir de 1876.[22]

Avec plus ou moins d'à-propos, don Bosco avait soin de distinguer son «union» des tiers-ordres médiévaux et de revendiquer pour elle un esprit particulier. On lira dans l'édition de 1876: «... Si bien que le Souverain Pontife considère cette association comme un tiers-ordre d'autrefois, à la différence qu'on y proposait la perfection chrétien­ne par l'exercice de la piété, et qu'ici on a pour fin principale la vie active par l'exercice de la charité envers son prochain. »[23] L'opposi­tion entre les anciens tiers-ordres et le sien n'était guère fondée, car les «oeuvres de miséricorde», qui relevaient de la charité active, importaient beaucoup à l'Ordre de la pénitence de saint François d'Assise, modèle des tiers-ordres médiévaux. Il reste que don Bosco appliquait à ses coopérateurs une constante de sa spiritualité, selon laquelle ses disciples se sanctifiaient plus par l'action caritative que par la piété contemplative. D'après la biographie exemplaire qu'il avait écrite de Dominique Savio en 1859, il l'avait signifié à ce garçon dès qu'il lui eut parlé de sainteté; [24] et, cette même année 1859, la for­mule figurait dans le premier article de ses Regole.[25] Les disciples de don Bosco, coopérateurs ou religieux, ne multipliaient pas les gestes de dévotion; ils progressaient spirituellement par une vie donnée à autrui. Lui-même prétendait trouver là une marque propre de sa nou­velle association.

L'organisation de l'association salésienne

Le règlement mis au point devait assurer à l'institut l'uniformi­té de comportement et la stabilité nécessaire.[26] L'es textes des an-/984/  nées 1874-1876 déterminèrent les conditions d'entrée dans l'associa­tion salésienne, les manières de participer à son action, quelques traits de sa spiritualité, enfin son système structurel.

Les conditions d'entrée dans le groupe, qui étaient rares et relati­vement peu exigeantes dans les premières rédactions, furent encore moindres par la suite. A l'origine, le manuscrit: Associati alla Congre­gazione disait: « 1. Celui qui veut s'inscrire dans cette association doit être bon catholique, obéissant au Souverain Pontife, Vicaire de Jésus Christ sur la terre. - 2. Il doit avoir seize ans accomplis, être de famille honorable et promettre d'observer les règles de la société. »[27] Avec une loyauté catholique aussi incontestable que celle des mem­bres de l'Opera dei Congressi, l'appartenance à une famille honorable était donc exigée de l'impétrant. Puis l'allusion à la famille fut raturée sur le texte même du manuscrit, qui devint: «On peut se faire inscrire à cette association, à condition d'avoir seize ans, une conduite hono­rable, et d'être bon catholique, obéissant à l'Eglise et au Souverain Pontife. »[28] A partir de 1874, les conditions furent réduites à deux: l'âge de seize ans (l'assimilation du coopérateur au religieux qui ne pouvait faire profession avant seize ans influa probablement sur cette prescription); et la promesse de se conformer aux règles proposées: «Quiconque a seize ans accomplis peut se faire inscrire à cette associa­tion pourvu qu'il se conforme aux règles qui y sont présentées.»[29] Deux ans après, on lisait: «Quiconque a seize ans accomplis peut se faire Coopérateur, pourvu qu'il ait la ferme volonté de se conformer aux règles ici exposées. »[30] Don Bosco ouvrait donc largement les por­tes de son tiers-ordre. Il avait même supprimé la profession catholique parmi les conditions d'entrée. Toutefois accepter l'esprit de l'organi­sation du groupe n'était guère possible aux catholiques non soumis au pape et, a fortiori, aux gens qui ne professaient pas la foi chrétienne.

Les modes de participation des coopérateurs à l'association salé­sienne correspondaient aux activités des religieux salésiens, leurs frè­res. Don Bosco transposait dans les statuts des coopérateurs les arti­cles du premier chapitre de ses constitutions salésiennes. L'élabora­tion du texte, d'une édition à l'autre, est, ici encore, très éclairante. Les constitutions salésiennes avaient toujours prévu que le religieux de don Bosco s'adresserait à un double public: la jeunesse et les adul­tes, même si, des deux, elles privilégiaient le premier. Dans l'édition approuvée de 1874, après un article général sur l'apostolat de la jeu­nesse (a. 1), les constitutions envisageaient, pour les jeunes, des ora­toires (a. 3; l'objet de l'article 2 était la formation du salésien) et des /985/ foyers (ospizi) (a. 4); elles requéraient un soin particulier des «voca­tions» parmi eux (a. 5). Ensuite, pour les adultes, elles proposaient des mesures et des pratiques de défense religieuse par des manifestations, telles que les exercices spirituels (a. 6) et le recours à la parole et à la plume, la presse recevant ici la première place (a. 7). Or, dans le texte primitif Associati alla Congregazione di S. Francesco di Sales, les cinq articles du paragraphe intitulé Scopo - comme celui des constitu­tions - suivaient exactement ce plan. La transcription de leurs phrases principales en témoigne: 1. «Procurer son propre bien par l'exercice de la charité envers son prochain, spécialement envers les enfants pauvres et abandonnés... », qui correspondait au premier article des constitutions. - 2. «Recueillir des enfants pauvres, les instruire chez soi... », qui correspondait à leurs articles 3 et 4. - 3. «Comme, en ces temps troublés, la pénurie de vocations à l'état ecclésiastique se fait gravement sentir, chacun aura soin d'aider...», etc., qui correspon­dait à leur article 5. - 4. « ... promouvoir des catéchismes, des neuvai­nes, des triduums, des exercices, et, de façon générale, participer et encourager autrui à participer à l'écoute de la parole de Dieu, ce sont là des oeuvres propres à cette association», qui correspondait à leur article 6. - 5. «... Les Salésiens [comprendre: les Associés à la Con­grégation de S. François de Sales] mettront toute leur sollicitude à empêcher la distribution des mauvais livres et à diffuser de bons livres... » qui correspondait à l'article 7 des constitutions salésiennes. Au reste, à partir du document Unione cristiana (1874), le paragraphe sur les modes de participation commença par la formule explicite (ou son équivalent): «A chaque associé on présente la moisson qui consti­tue le but de la Congrégation salésienne. »[31] Don Bosco indiquait donc le même champ de travail - appelé par lui: la moisson - à ses religieux et à ses coopérateurs.

Il est vrai que, dans l'édition définitive, la similitude entre les acti­vités des uns et des autres fut singulièrement estompée par l'impor­tance accordée à la coopération financière au quatrième article du paragraphe Maniera di cooperazione (Manière de coopérer).[32] C'était le signe d'une pente longtemps incoercible de la coopération salé­sienne. Une définition demeurée manuscrite de don Bosco et proba­blement destinée à l'un des textes de 1875 l'avouait non sans ingé­nuité: «Nota. Par coopérateurs nous entendons nos bienfaiteurs, non seulement de Turin, mais de divers autres lieux et villes d'Italie, de France, et aussi d'Amérique, où nous avons ouvert des maisons pour la jeunesse en danger. Comme nous n'avons pas de revenu fixe, nous /986/ avons coutume de leur faire connaître nos difficultés pour les inviter à nous venir en aide par leur charité. »[33] Quand l'appellation de coopé­rateurs eut été étendue à tous les «associés» salésiens, ce caractère la marquera pendant près d'un siècle.

L'ascétique de l'association préoccupait don Bosco, encore qu'il ne se soit pas beaucoup étendu sur elle dans les statuts. Ses principes généraux sur le tiers-ordre salésien trouvaient ici encore une applica­tion. Les coopérateurs imitaient leurs frères religieux par la pratique des vertus connexes aux trois voeux. On lira dans la formulation défi­nitive: «... Afin que leur vie soit de quelque façon semblable à celle de ceux qui vivent en communautés religieuses, on leur recommande la modestie dans le vêtement, la frugalité de la table, la simplicité de l'ameublement domestique, l'honnêteté des propos, l'exactitude dans les devoirs de leur état... »[34] L'énumération n'avait pas varié depuis le texte Associati alla Congregazione di S. Francesco di Sales. [35] Quand il écrivait ces lignes, don Bosco pensait certainement aux chapitres de ses constitutions sur la pauvreté, la chasteté et l'obéissance. A la chas­teté correspondaient la modestie du vêtement et l'honnêteté (castiga­tezza) des propos; à la pauvreté, la frugalité de la table et la simplicité de l'ameublement; et, à l'obéissance, la fidélité au devoir d'état, car il rapprochait constamment obéissance et devoir d'état dans ses dis­cours aux salésiens.

Cette ascèse était alimentée par quelques actes de dévotion pro­ches de la pratique des religieux salésiens laïcs (coadjuteurs): un Pater et un Ave chaque jour, confession et communion fréquentes, exercice mensuel de la bonne mort et exercices annuels de retraite spiri­tuelle.[36] Au tout, la charité fraternelle infusait une signification al­truiste. Cette charité dans la société n'allait pas en sens unique du coopérateur au religieux, mais aussi du religieux au coopérateur. Don Bosco se risquait à écrire: «Les membres de la congrégation salésienne considèrent tous les coopérateurs comme des frères en Jésus Christ; ils s'adresseront à eux chaque fois que leur concours pourra être utile, quand il s'agira de la plus grande gloire de Dieu et du salut des âmes. Avec la même liberté, selon le cas, les coopérateurs s'adresseront aux membres de la congrégation salésienne.»[37] Les «avantages» dont bénéficiaient les associés consistaient essentiellement en une partici­pation spirituelle à toutes les prières, à tous les exercices et à toutes les indulgences des salésiens religieux, à l'exception de ceux liés à la vie commune. Don Bosco, aidé par don Gioachino Berto, son secrétaire, qui se spécialisait en matière de faveurs spirituelles, réunissait soi-/987/ gneusement les indulgences que pouvaient gagner les coopérateurs salésiens. Leur liste, d'abord compilée à part, fut reproduite dans le fascicule du Règlement à partir de l'édition d'Albenga en 1876. Il fal­lait en effet compter avec la surveillance critique de Mgr Gastaldi à Turin.

Quant à l'organisation proprement dite de l'association, les textes successifs révèlent les hésitations du fondateur sur certains points de son gouvernement et sa fermeté sur d'autres. Il tâtonna sur la consti­tution des groupes et les titres de leurs responsables. Les textes impri­més en 1874 et 1875 prévoyaient des «décurions» pour les groupes de dix associés et des «préfets» pour les séries de dix groupes. Les seuls décurions subsistèrent dans le règlement Cooperatori salesiani de 1876. La périodicité envisagée pour le bulletin de liaison entre les coopéra­teurs, fut successivement annuelle, puis mensuelle, enfin trimestrielle «ou plus fréquente » selon la nécessité. Les réunions des groupes consti­tués, dont on ne disait rien en 1874, devaient être mensuelles en 1875; elles se tiendront deux fois l'an, décida le règlement de 1876.[38]

La structure de gouvernement de l'association était simple, la cen­tralisation de règle. De la première à la dernière formulation de son règlement, don Bosco fut catégorique sur la personnalité du chef de l'union salésienne et sur l'unicité du mécanisme de l'information. Une disposition sans analogue dans l'ordre de la Pénitence, modèle des tiers-ordres, apparut dès 1873: «Le Recteur de la congrégation salé­sienne est le Supérieur de l'association. »[39] Trois ans après, elle n'avait rien perdu de sa forme péremptoire: «Le Supérieur de la Con­grégation salésienne est aussi le Supérieur de cette association» (des coopérateurs).[40] Les inscriptions par l'intermédiaire des directeurs locaux d'oeuvres salésiennes devaient être communiquées au siège central.[41] Il fallait que le supérieur puisse communiquer aisément avec ses associés. Don Bosco écrivit en 1873: «Une fois l'an le Supé­rieur donnera des nouvelles: 1. de ceux qui seront passés à une vie meilleure au cours de l'année [écoulée]; 2. de ce qui paraîtra urgent pour la plus grande gloire de Dieu dans l'année à venir. »[42] Ce propos reparut développé dans le règlement de 1876: «Tous les trois mois et plus souvent encore, par un bulletin ou un feuillet imprimé il présen­tera aux associés un rapport sur ce qui a été proposé, qui a été fait ou que l'on se propose de faire. En outre, à la fin de chaque année, on communiquera aux associés la liste des eeuvres qu'il semblera préféra­ble de soutenir au cours de l'année à venir. En même temps, on les informera sur ceux qui auront été appelés à la vie éternelle durant /988/ l'année écoulée et qui seront recommandés aux prières communes. »[43] Nous sommes ici aux origine du Bollettino salesiano, qui fut fondé en 1877 et que don Bosco tenait à conserver entre ses mains de supé­rieur général.

L'évolution ne fut pas aussi régulière sur un autre point d'organisa­tion du mouvement. En 1873, le chapitre De Externis des constitu­tions salésiennes parlait d'une «promesse» du salésien externe au Rec­teur de la congrégation. De la pièce Associati alla Congregazione di S. Francesco di Sales au règlement Cooperatori salesiani..., la promesse, plus ou moins modifiée, subsista. Une formule d'acceptation, requise de quelque manière pour la validité de l'inscription, garantissait l'engagement du postulant. Encore assez problématique dans le manuscrit de 1873, quand il suffisait de donner «son prénom, son nom, sa condition, son domicile» au «directeur de l'Association qui (était) le Recteur de l'église Marie auxiliatrice à Turin»,[44] elle devint très explicite à partir de 1874. A la dernière page du fascicule, une «formule d'acceptation» (Formula d'accettazione) commença par dire: «Le soussigné a lu les règles de l'Association salésienne et s'y inscrit volontiers pour le bien de son âme et pour procurer à son prochain les avantages spirituels et temporels compatibles avec sa propre condi­tion. Turin, le... du mois de... 187... Prénom, nom ...»[45] Cette Union chrétienne prenait-elle ainsi une allure de confrérie que don Bosco ne souhaitait pas? On ne sait. Toujours est-il qu'en 1875 la «formule d'acceptation» (titre maintenu) fut simplifiée: «Chaque associé rem­plira la fiche qui suit et, après l'avoir signée, la fera parvenir au supé­rieur. - Je soussigné habitant à..., rue..., maison..., j'ai lu les règles de l'association salésienne et, avec la grâce de Dieu, j'espère les obser­ver fidèlement pour le bien de mon âme. Turin (ou: ). Prénom, nom, qualité. »[46] La première version de 1876 répéta encore ces phra­ses; [47] puis, brusquement, tout changea. Dans les dernières éditions de 1876, une édition italienne et une édition française publiées l'une et l'autre à Turin, une Déclaration d'acceptation (Dichiarazione di accettazione), signée par le supérieur ou son délégué, prit définitive­ment la place de la «formule d'acceptation» signée par le candidat. On lut à partir de 1877: «Le soussigné déclare que, le... du mois de... 187.... a été inscrit (annoverato) parmi les Coopérateurs salésiens... ... ... Lequel, en conséquence, pourra à l'avenir bénéficier de toutes les faveurs, de toutes les indulgences et grâces spirituelles accordées par le Souverain Pontife à ceux qui font partie de cette association et en observent les règles. Mentionner la date du lieu en précisant si celui /989/ qui accepte est supérieur ou délégué.»[48] Il y avait un monde entre la «formule d'acceptation» et la «déclaration d'acceptation». Une foule d'amis ou d'admirateurs de don Bosco allait être bientôt enrôlée dans la pieuse union sans l'avoir demandé et, bien entendu, sans avoir jamais lu une ligne de ses statuts. Cette méthode expéditive et, il faut bien dire, laxiste, permettra à don Bosco de multiplier les coopéra­teurs salésiens à partir de 1878. Mais elle compromettra aussi pendant longtemps une juste compréhension de l'identité des coopérateurs salésiens.

Une association apolitique

L'union des coopérateurs salésiens, contemporaine de l'Opera dei Congressi, en différait par quelques silences. Don Bosco évitait sur­tout de donner à son mouvement une couleur politique. Il ne parlait de la hiérarchie que sous la forme suivante: «L'association est hum­blement recommandée à la bienveillance et à la protection du Souve­rain Pontife, des évêques, des curés, dont elle dépendra absolument en tout ce qui se rapporte à la religion. »[49] C'était bien le moins pour une association catholique de l'Italie du Risorgimento. Au chapitre général de 1877, don Bosco insista sur le caractère purement social et salésien de sa société de coopérateurs. «On appelle Coopérateurs salé­siens, disait-il selon le procès verbal de l'assemblée, ceux qui désirent s'occuper d'oeuvres charitables, non pas en général, mais de manière spécifique, en accord et selon l'esprit de la congrégation de S. Fran­çois de Sales», autrement dit, qui acceptent de recueillir des enfants abandonnés ou en danger, de les mener au catéchisme, de s'en occu­per les jours fériés et de les placer chez d'honnêtes patrons, de les diri­ger, de les conseiller, de les aider à devenir «de bons chrétiens et d'honnêtes citoyens». «Il ne s'agit pas de créer une confrérie, une association religieuse, littéraire ou scientifique. On ne fonde même pas un journal, on fonde une simple union de bienfaiteurs de l'huma­nité, prêts à oeuvrer au bien de leurs semblables, non par des promes­ses, mais par des actes, au prix de soucis, de tracas et de sacrifices. » Et il refusait à l'avance tout dérapage dans le domaine politique. «Etran­gers à la politique, nous éviterons constamment tout ce qui peut dé­plaire (tornare a carico) aux autorités constituées, qu'elles soient civi­les ou ecclésiastiques. Notre programme sera inaltérablement celui-ci: laissez-nous prendre soin des jeunes pauvres et abandonnés, et nous nous efforcerons de leur faire le plus grand bien possible; c'est ainsi /990/ que nous croyons pouvoir contribuer aux bonnes moeurs et servir la société civile. »[50] Don Bosco reprenait ici consciemment les termes du titre que, l'année précédente, il avait donné au fascicule du règle­ment de son tiers-ordre: «Coopérateurs salésiens ou un moyen prati­que de se rendre utile aux bonnes meeurs et à la société civile. »[51] A-t­on jamais assez remarqué combien cet homme lige de l'Eglise voulait, par ses coopérateurs, servir l'autre société, trop souvent antagoniste de la société ecclésiale: la société civile de son temps? Cette société ne pouvait qu'approuver et encourager ceux qui, comme lui, cherchaient à former d'«honnêtes citoyens»! L'union des coopérateurs, loin de tendre à mater une société contraire, loin de structurer une contre­société religieuse, se mettait, en terre italienne, au service de la nation issue du Risorgimento. Et le pape était d'accord. Le 4 mars 1876, i1 transmit à Pie IX le règlement Cooperatori ossia.., accompagné d'une lettre d'explication. Et le bref qui y fit suite (9 mai 1876) fut consi­déré par don Bosco comme une reconnaissance officielle de sa pieuse union.[52]

L'intransigeance catholique en Italie vers 1875

Don Bosco, sans le proclamer, prenait ainsi quelque distance avec l'Opera dei Congressi, cimentée alors par un intransigeantisme conser­vateur, qui deviendra peu compréhensible aux lecteurs à venir.

Cet intransigeantisme avait une couleur italienne, qui la distin­guait par exemple du conservatisme français, lui aussi affronté au modernisme révolutionnaire.[53] Il s'efforçait de tenir tête à la révolu­tion qui avait abouti en 1870 à la parfaite unité italienne, avec Rome pour capitale. Cette révolution avait fait le malheur, non seulement de l'Autriche et des potentats de Naples ou de Parme, mais aussi du Souverain Pontife, qui avait été jusque-là «roi» des Etats pontificaux. Et puis, le Risorgimento révolutionnaire avait créé un Etat qui sem­blait vouloir exclure la religion de la vie publique. Son anticlérica­lisme nécessaire prenait des allures d'irréligion. Contre ces menées politiques et religieuses, le pape protestait. Pour renforcer la résis­tance et, peut-être, préparer une nouvelle Restauration, le Saint­Siège suggérait aux catholiques de refuser toute collaboration avec un Etat persécuteur de l'Eglise. eletti elettori! L'intransigeance serait non seulement religieuse, mais politique.

Essayons de comprendre. Les catholiques italiens croyaient ne dis­poser que d'une seule alternative, a écrit un bon historien de cette /991/ période: «Ou bien accepter le nouvel état de choses, s'y insérer de la manière et dans les formes qu'il offrait pour le triomphe de la juste cause (telle était la voie suivie par les catholiques étrangers, surtout en Belgique et en France); ou bien refuser toute la nouvelle réalité, par l'organisation d'un grand mouvement d'opposition extra-constitu­tionnel, avec pour unique fin la défense de la foi et de l'Eglise et par l'exercice de son influence sur la société italienne.»[54] Les conserva­teurs avaient opté pour cette deuxième solution, qui était «intransi­geante». Les intransigeants, qui voyaient dans la révolution nationale un effet de l'idéologie laïciste, anti catholique et même antichrétienne, refusaient tout contact et tout compromis, s'isolaient complètement - d'intention tout au moins - du reste de la société et de l'Etat, d'abord dans l'attente de l'écroulement catastrophique de l'ordre nou­veau, puis en organisant une sorte de société séparée particulière et dis­tincte de la société libérale (avec ses journaux, ses écoles, ses instituts économiques, etc.) «Dans cette optique nulle collaboration ne sem­blait possible avec les libéraux modérés, tenus pour "les plus timides et les plus stupides des fauteurs" de la révolution, et l'abstention­nisme politique semblait la forme la plus éclatante de la protestation contre l'Etat libéral, laïc, centralisateur et ennemi de l'Eglise. »[55] Les membres fondateurs de l'Opera dei Congressi, sensibles à la situation italienne après 1870 et aux exhortations consécutives du pape, avaient choisi cette voie de l'intransigeance, qui n'était certainement pas la plus commode. Sinon, croyaient-ils, ils eussent approuvé un déni de justice, le vol des Etats pontificaux par les Piémontais, sans restitution ni réparation; ils eussent même adopté des idées dites «libérales », à leurs yeux attentatoires aux droits de Dieu et donc héré­tiques.

Don Bosco «conciliateur» en 1874

Pareille raideur tactique n'était pas naturelle à don Bosco quand la «gloire de Dieu» et le «salut des âmes» n'étaient pas évidemment mis à mal. Malgré son incontestable fidélité au pape et à l'Eglise, il ne pou­vait se résoudre à une intransigeance systématique. A diverses repri­ses, entre 1874 et 1876, il lui arriva même de préférer la voie de la «conciliation». Et on le lui reprocha violemment.

Quand, en 1874, il se croyait sur le point de voir se régler l'affaire difficile de l'exequatur des évêques,[56] le journal très catholique et romain La Voce della Verità (La voix de la vérité) publia sur lui, quoi-/992/ que sans le désigner par son nom, un article ironique justement inti­tulé I Conciliatori (Les Conciliateurs). On lisait: «Les Conciliateurs. - Ce sont de très braves gens, toute charité, toute paix, qui gémis­sent sur les maux de l'Eglise et (ils ne le disent pas) sur l'obstination du pape. Dieu saint! Un mot suffirait pour tout arranger, pour rendre la paix à l'Etat, à l'Eglise et aux consciences tourmentées; de Susa à Marsala, il n'y aurait plus qu'un seul coeur et une seule âme. - Au regret, Messieurs, mais ce mot ne peut être prononcé, cette paix ne peut être conclue. Que voulez-vous? Notre Seigneur fut lui aussi un grand contestataire. Il s'en prenait toujours au monde et en particu­lier à ces excellents Pharisiens. Il ne cessait d'enfoncer le clou et n'arrêta même pas au prétoire. Je comprends bien que vous aimeriez conserver le butin en toute sécurité. Qui s'est lancé dans une grosse affaire au mépris du septième commandement enfile ses gants, arrange sa cravate et va volontiers trouver des gens honorables qui, eux, n'ont jamais volé un sou. Mais ceux-ci lui tournent le dos, et le voilà furieux. Au fond, que demande-t-il? Un mot, une poignée de main, et qu'on le croie. Mais justement cela ne peut pas se faire. - Essayons d'en rire, car l'affaire pourrait être prise sur un autre pied. Si ce que disent certaines feuilles du gouvernement est vrai, que même un homme d'Eglise voudrait oeuvrer au fameux pont et engager le pape à modifier une attitude qui le rend tellement admirable d'un bout du monde à l'autre; s'il y avait eu ou s'il y eut quelqu'un qui vînt de loin lui souffler à l'oreille semblables conseils, nous n'hésiterions pas, quel que soit son habit, à lui donner la place qui lui revient dans l'évangile du premier dimanche de carême. - Nous n'y croyons pas, car nous avons trop d'estime pour notre clergé italien. Mais supposé, per absurdum, que cela soit, nous lui dirions: Ami, retourne chez toi, ici tu perds ton temps. Pie IX est un noble et saint homme, et, avec lui, cela ne marche pas. Tu l'as compris; si maintenant cela ne suffisait pas, prends garde que nous parlerons plus clairement, mais nous ne te le conseillons pas. - X...»[57] Ainsi s'exprimait un Mgr Nardi, alors que don Bosco, dans la ville de Rome où l'article était publié, tentait de résoudre divers problèmes épineux, soit pour sa congrégation, soit pour l'Eglíse en Italie.

Le monde ecclésiastique identifia immédiatement la personne visée. Et don Bosco fut publiquement défendu. Le journal L'Italie pro­testa (en français) et le désigna par son nom. «Il a paru, samedi dernier, dans La Voce della Verità, un article intitulé "I Conciliatori", qui a produit une grande impression dans le monde même qui fréquente le /993/ Vatican et va y chercher son inspiration. Cet article n'est qu'une dia­tribe violente contre l'abbé don Bosco, qui est accusé par les pieux écrivains de la Voce, d'être un fauteur de conciliation, et dénoncé par eux au monde catholique comme un pharisien. - C'est là un véritable scandale. Tout le monde sait que don Bosco est un prêtre exemplaire, qui a bâti des églises, fondé des écoles et des instituts, et obtenu des résultats auxquels Mgr Nardi lui-même n'aurait pas pu atteindre. - Comment se fait-il donc qu'on vient injurier et insulter publique­ment un pareil prêtre, et que ces insultes partent précisément des bu­reaux de la Voce, l'organe des jésuites? Nous sommes allés aux infor­mations, et nous avons appris que les insultes dirigées contre don Bos­co n'étaient que l'expression des sentiments personnels de la Voce, et que le Vatican, ainsi que tous ceux qui ont une certaine dose d'éduca­tion et de charité, les ont sévèrement condamnées. - Nous n'avons pas pour mission de défendre don Bosco; notre défense lui ferait peut­-être plus de mal que de bien; mais nous tenons uniquement à faire remarquer que le Vatican, au moins d'après ce que nous savons, ne partage pas les antipathies des inspirateurs de la Voce contre l'excel­lent prêtre de Turin, qui, d'accord avec ses supérieurs légitimes, s'est mis courageusement à l'oeuvre pour aplanir les difficultés relatives à l'exequatur. »[58] De farouches intransigeants rejetaient donc notre don Bosco dans le camp opposé au leur. De fait, le même jour, l'anticléri­cale Gazzetta di Torino se gaussait, sur un ton sarcastique, des alléga­tions de la Voce, selon lesquelles il était «suspecté de libéralisme et de jacobinisme. »[59]

Pour le moins, en ce début de 1874, don Bosco passait, aux yeux de certains catholiques, pour un homme de compromis avec la société civile. Grave faute pour les purs intransigeants, qui le vouaient aux gémonies et le traitaient, non seulement de «jacobin» ou de «phari­sien», mais, par référence au premier dimanche de carême, de nou­veau Satan, s'il vous plaît.

Des idées neuves mûrissaient dans le don Bosco des premières années de l'Italie nouvelle. Nous en avons un signe jusque-là non aperçu dans la rédaction, entre 1875 et 1876, d'un mémoire sur les perquisitions dont il avait fait l'objet à Turin en 1860. Selon les pers­picaces éditeurs de cette pièce, «l'idée de "donner à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César", thématisée de manière très réflé­chie et proclamée avec lucidité au cours du premier chapitre général (octobre 1877), pourrait avoir trouvé sa raison décisive précisément dans la réévocation des perquisitions et dans les réflexions qu'elles /994/ suscitèrent en lui.»[60] En 1876, ses conseils restés secrets en vue d'une colonisation italienne de la Patagonie furent une autre preuve de sa volonté de servir un gouvernement de larrons qui, pour faire bonne mesure, se proclamait «de gauche. »[61]

La main tendue de Lanzo (août 1876)

Quelques mois après, en revanche, une autre affaire suscita dans les rangs catholiques une grande, quoique passagère, émotion. Don Bosco conféra publiquement et, apparemment, dans les meilleurs ter­mes, avec trois des principaux membres de ce même gouvernement: Depretis, président du conseil, et les ministres Nicotera et Zanardelli.

Agostino Depretis (1811-1887), président du conseil depuis le 25 mars, avait été l'un des fidèles d'Urbano Rattazzi. Assez naturelle­ment, après la mort de celui-ci (1873), la gauche parlementaire l'avait reconnu pour chef.[62] Le méridional Giovanni Nicotera (1828-1894), révolutionnaire activiste plusieurs fois blessé, emprisonné, une fois condamné à mort, garibaldien, était son ministre de l'Intérieur. Il allait se signaler par une dure répression du brigandage en Sicile.[63] Quant à Giuseppe Zanardelli (1826-1903), natif de Brescia, ardent révolutionnaire en 1848, exilé en Toscane pour fuir la répression autrichienne, garibaldien lui aussi, il était ministre des Travaux Publics.[64] Les catholiques convaincus ne pouvaient s'empêcher de voir dans ces gens de la Révolution d'affreux ennemis de l'Eglise.

Le 25 juillet 1876, don Bosco répondit en quelques lignes à une question un peu inquiète de son directeur de Lanzo, Giovanni Bat­tista Lemoyne, à qui la municipalité de l'endroit avait demandé si son école pourrait recevoir les officiels pour un apéritif offert à l'occasion de l'inauguration de la voie ferrée Turin-Lanzo. Non seulement, il encouragea don Lemoyne à accepter, mais il ajouta: «Fais tout ce que tu sais (faire) pour la fête du chemin de fer. » Lemoyne devait s'enten­dre avec le Valdocco pour la participation de l'harmonie de l'Ora­toire. Quant à lui-même: «Si je suis alors à Turin, j'irai très volon­tiers. »[65] Il ne mesurait probablement pas l'ampleur de cette «fête du chemin de fer», et il ne prévoyait assurément pas le bruit que sa pré­sence déclencherait. Car la journée de Lanzo le 6 août allait être «ter­rible», pour reprendre un mot d'ailleurs impropre de son confident Barberis au lendemain de l'événement.[66]

En gare de Lanzo, l'accueil du train garni du président Depretis, des ministres Nicotera et Zanardelli, et d'une foule d'invités: dépu-/995/ tés, sénateurs, universitaires et autres, ne pouvait qu'être magnifique. Un bataillon du Génie d'un côté et, de l'autre, le curé de Lanzo (don Al­bert) entouré de huit clercs du collège salésien, attendaient les notabi­lités. Les soldats présentèrent les armes et le curé bénit le train. Puis le cortège traversa la petite ville. Il aboutit bientôt au collège salésien. Don Lemoyne et ses aides n'avaient rien laissé au hasard: l'harmonie était prête, les élèves bien stylés. Au signal, les garçons dûment rangés acclamèrent leurs hôtes en cadence, la musique résonna et quatre chanteurs exécutèrent un morceau de circonstance. Puis on servit le vermouth. Zanardelli avait immédiatement cherché et repéré don Bos­co, les ministres et le prêtre s'étaient serré la main. Après les boissons, la foule s'égailla dans les rues voisines, mais un groupe tint à converser avec don Bosco dans le jardin de l'établissement. Il y avait là Zanar­delli, Nicotera, et aussi Ercole Ricotti et Luigi Ferraris, notables pié­montais qui connaissaient don Bosco de longue date.[67] Vint un moment où un cercle ministériel fut formé autour de lui... Le pro­gramme avait prévu un arrêt de vingt minutes au collège, les officiels ne le quittèrent qu'au bout d'une heure et demie. La méfiance assez sensible des ministres à leur arrivée avait fondu et s'était transformée en authentique cordialité. Zanardelli chargea un professeur salésien du collège (don Stefano Albano) de dire à don Bosco qu'il ne pouvait être plus satisfait de l'accueil reçu chez lui.[68]

Et don Bosco, très content, se félicita avec ses confrères d'avoir pris part à la manifestation. « Rendez à César ce qui est à César... », répétait-­il. Cet axiome orientait désormais sa conduite avec les autorités, même quand Dieu (l'Eglise) et César (le gouvernement) ne s'entendaient guère. Rentré à Turin, il réfuta d'avance les reproches de complaisance envers les gouvernants qu'il sentait poindre autour de lui. Barberis notait dans sa chronique autographe: «Don Bosco finissait en disant: "Nous avons la parole de l'Evangile qui dit: donnez à César ce qui est à César, et c'est ce qui a été fait. Nous n'avons fait qu'un geste de res­pect envers une autorité constituées" ...»[69]

Le geste n'était pas passé inaperçu. L'inauguration de Lanzo fut décrite et commentée dans la presse. Et l'épisode du collège retint particulièrement l'attention d'un rédacteur du journal romain Il Ber­sagliere, organe officieux du gouvernement, qui se divertit à peindre la rencontre du prêtre à miracles et des ministres anticléricaux: «... On entre dans le magnifique collège de don Bosco, du miraculeux don Bosco, qui a l'habileté de recevoir neuf mille enfants dans ses divers instituts. Et les enfants de saluer les ministres par des applaudisse-/996/ ments et des vivats. Et don Bosco, qui est là en personne, de serrer la main de Zanardelli, de Nicotera, de Depretis. Sous l'ample colonnade qui fait face à une belle couronne de montagnes cendrées, don Bosco fait servir un vermouth glacé. Excellent! Les garçons chantent, les garçons donnent eux-mêmes leur concert et des groupes de ces gar­çons se produisent en exercices militaires. Pas de prêtre qui tienne, ici l'éducation est virile et le jeune s'endurcit (litt.: se fait de roc)! A un moment donné, don Bosco est le roi de la fête; il siège au milieu de Nicotera, de Zanardelli, du président du conseil. Le plus émerveillé de tous est l'honorable Zanardelli; visiblement il n'en croit pas ses yeux. C'est pourtant vrai. Le prêtre miraculeux, que l'on prendrait pour un sacristain, accompagne jusqu'à la place le président du con­seil; les deux personnages se serrent la main et se complimentent réci­proquement avec des courbettes et des mots de cordialité... »[70]

A leur tour, les catholiques intransigeants se frottèrent les yeux. Pareil tableau, surprenant pour un Zanardelli, les irritait. Ces poi­gnées de main entre le prêtre réputé Bosco et les ministres du gouver­nement rapace leur semblaient incroyables. Le journal très catholique de don Margotti publia, le 17 août, un article émanant, d'après la signature, d'«Un Salésien», intitulé Les ministres à Lanzo et Don Bos­co, que le journal introduisait en regrettant qu'une maladie diplomati­que n'eût pas retenu le saint homme chez lui en ce malheureux 6 août: «Nous publions très volontiers la lettre que nous écrit un Salé­sient relative aux éloges du Bersagliere sur le compte de don Bosco, à qui nous aurions souhaité pour ce 6 août l'une de ces maladies passagè­res qui, en semblables circonstances, affectent toujours très opportu­nément les diplomates, y compris les nonces apostoliques. » Cette der­nière allusion aux relations directes de don Bosco avec le Saint-Siège était d'une ironie déplaisante. Le salésien en question, un don Giu­seppe Persi, qui, en fait, n'était pas un religieux profès, mais, à l'occa­sion, un hôte du Valdocco, relativisait les congratulations de Lan­zo.[71] Et les vagues continuèrent provoquées par la sensibilité de l'époque. Le 23 août, dans le même journal, tandis que, pour effacer l'impression fâcheuse causée par la correspondance antérieure, une note affirmait la vénération et l'affection de la rédaction envers don Bosco, l'intransigeantisme manifestait à nouveau sa mauvaise humeur à l'égard de celui qui avait serré les mains de Nicotera et de Depretis. Présenté sous forme de lettre lui aussi, cet article était intitulé: «Ni droites, ni gauches et les élections générales»; il émanait d'«un prêtre catholique romain», homme lige du pape Pie IX. Cet ecclésiastique /997/ proclamait: «... Je ne serai jamais ni avec les droites, ni avec les gau­ches, mais seulement avec Celui qui tient la voie droite, la voie de la vérité et de la justice. S'incline qui veut avec les Sella et les Min­ghetti ;[72] serre qui veut la main des Nicotera et des Depretis, moi je m'incline devant Pie IX, je me serre avec le Vicaire de Jésus Christ, maître infaillible de vérité, qui a à sa droite le Tout-Puissant, prêt à dégonfler l'orgueil des puissants de la terre, qui menacent de l'écraser. Dominus a dextris tuis, conf regit in die irae suae reges. »[73]

Le remue-ménage de la presse autour de sa présence à Lanzo le 6 août excéda rapidement don Bosco. A la date du 15 août - mais le morceau fut certainement antidaté, puisqu'il fait état de l'article du Salésien, qui parut le 17 - Giulio Barberis écrivait dans sa Croni­chetta: «... Je sais que m'étant entretenu un peu [avec don Bosco] sur Lanzo et sur la visite des ministres, j'ai demandé pourquoi on n'impri­mait pas la poésie chantée à cette occasion. Il me répondit qu'il y avait déjà eu trop de publicité et que les journaux avaient donné trop d'interprétations différentes de l'affaire de Lanzo; que, maintenant que l'on commence à se taire, il ne convient pas de jeter du bois dans le feu; et puis l'imprimé aurait un air officiel et semblerait un véritable geste en direction de ces messieurs les ministres. - Quant à l'article de l'Unità cattolica signé par un Salésien, don Bosco s'en est montré mécontent, surtout parce qu'il semble avoir été rédigé sur son ordre et qu'il n'entre absolument jamais et d'aucune façon dans quelque polé­mique que ce soit pour se défendre dans un journal. »[74]

En ces années soixante-dix, don Bosco était-il «transigeant» ou «intransigeant»? Au vrai, comme du reste la plupart de ses contempo­rains un peu réfléchis, nul n'aurait pu le classer dans l'une ou l'autre catégorie. Alors que, au scandale de l'opinion intransigeante, il paraissait témoigner d'«une véritable inclination envers ces messieurs les ministres» de la gauche gouvernementale, le 17 août 1876 on finis­sait de lire à la table communautaire du Valdocco l'immense et très ultramontaine Histoire universelle de l'Eglise catholique de René ­François Rohrbacher, commencée, à l'estimation du chroniqueur, «huit ou neuf ans» auparavant, une histoire dont l'inspiration ressem­blait en tous points à celle de l'Opera dei Congressi. «... hors de cette Eglise (catholique), annonçait Rohrbacher dans sa préface, il n'y a nul ensemble de vérités, ni même nulle vérité complète, mais seulement quelques fragments, qui encore viennent originairement d'elle; fina­lement (...) ce n'est qu'en elle, avec elle et par elle que peuples et rois, /998/ la société humaine tout entière, peuvent trouver leur salut, même pour ce monde. »[75] Et Giulio Barberis se pâmait: «Qu'elle est belle cette histoire considérée dans son ensemble, qu'elle est utile! Oh! elle est vraiment digne d'être lue dans tous les réfectoires d'ecclésiasti­ques du monde entier. Il y a certes des pages qui pourraient très bien être sautées, quand on les lit devant de jeunes clercs, surtout parmi nous où il y a tant de coadjuteurs. Mais l'ensemble est extraordinaire­ment beau et utile. »[76] Dans son excès, l'éloge était significatif: l'His­toire de Rohrbacher correspondait tout à fait à l'idéologie du maître des novices Barberis.

Don Bosco, qui admirait lui aussi vraisemblablement Rohrbacher, évitait certaines implications de sa thèse de fond. La communauté des hommes, même sans l'Eglise, ne lui paraissait pas uniformément indi­gne et méprisable. Il avait peut-être évolué depuis la conclusion de la Storia d'Italia. En tout cas, il entendait servir la communauté hu­maine, telle qu'il la trouvait, y compris dans ses soubresauts jugés révolutionnaires. Il ne redoutait que les batailles de journaux, qui lui semblaient inutiles. Don Bosco voulait rendre à César ce qui lui reve­nait, fût-il voleur et ennemi du pape. Vis unita fortior, certes! Il est bon que les catholiques se serrent les coudes et dressent un front com­pact propre à contenir les poussées de leurs adversaires. Mais son cri­tère suprême d'action ne pouvait être que le service de la gloire de Dieu et du salut des âmes. Dans les périodes de transition, les gens absolus sont bientôt dépassés. La postérité a plutôt donné raison à don Bosco dans son rapport au gouvernement de l'Italie nouvelle. En 1876, ne pratiquait-il pas dans son pays et à mesure réduite, la politique de Ralliement qu'une quinzaine d'années après (1893), Léon XIII recommanderait aux catholiques de France affrontés eux aussi à de redoutables anticléricaux?


Notes

[1] (G. Bosco), Unione cristiana, Turin, Tip. dell'Orat. di S. Francesco di Sales, 1874, p. 1.

[2] Elles ne figuraient pas encore dans le texte manuscrit antérieur intitulé: Asso­ciati alla Congregazione di S. Francesco di Sales. - On trouve en ACS 133, Autografi cooperatori, la documentation originale sur les coopérateurs.

[3] Je me sers, pour ce paragraphe, d'A. Gambasin, Il movimento cattolico nell'Opera dei Congressi (1871-1904), Rome, Université Grégorienne, 1958; et de S. Tramontin, «Opera dei congressi e dei comitati cattolici in Italia», dans le Diziona­rio storico del movimento cattolico in Italia (F. Traniello et G. Campanini, dir.), t. I, deuxième partie, Casale Monferrato, Marietti, 1981, p. 336-347. /999/

[4] A cet endroit, je traduis S. Tramontin, art. cit., p. 336-337.

[5] Lettere e discorsi dei sommi pontefici Pio IX e Leone XIII alla Società della Gio­ventù cattolica italiana dal 1868 al 1870, Udine, Tip. Patronato, vol. I, p. 20. Traduit d'après S. Tramontin, loc. cit.

[6] Giambattista Paganuzzi, né à Venise en 1841 et mort à Venise en 1923, a été une belle figure de catholique dit «intransigeant». Voir sur lui la notice de S. Tramon­tin, dans le Dizionario storico..., cit., t. II, Casale Monferrato, 1982, p. 441-448.

[7] Je continue à m'appuyer sur l'article référé plus haut (n. 3) de Silvio Tramontin.

[8] Primo congresso, vol. I: Atti, p. 43-44. Cité d'après S. Tramontin.

[9] Une lecture acide, mais intéressante, des idées du congrès de 1874, sous le titre: «La naissance de l'intégralisme catholique», dans G. Spadolini, L'opposizione cattolica da Porta Pia al '98, Florence, Vallecchi, 196 1, p. 86-111.

[10] On lit, sur un exemplaire de la première édition de 1874 classé en ACS 022 (16), ces mots de don Bosco: «Eseguite le correzioni entro notate, se ne stampino N. 25. » La p. 40 du fascicule y est raturée en son milieu de haut en bas.

[11] J'ai autrefois retracé brièvement l'histoire de ces textes et fait reproduire les principaux d'entre eux dans l'ouvrage collectif: Il cooperatore nella società contempora­nea, coll. Colloqui sulla vita salesiana 6, Leumann-Turin, LDC, 1975, p. 23-29, 355-373.

[12] Pour ce paragraphe et le suivant, je reprends librement mon exposé «Da Asso­ciati alla Congregazione salesiana del 1873 a Cooperatori Salesiani del 1876», dans l'ouvrage cité note précédente Il cooperatore nella società contemporanea, p. 29-50.

[13] Associazione di opere buone, 1875, § III, a. 1.

[14] Cooperatori salesiani ossia..., 1876, § II.

[15] Cooperatori salesiani ossia..., Albenga, 1876, p. 3.

[16] Cooperatori salesiani ossia..., Albenga, 1876, § II.

[17] Ibidem.

[18] Unione cristiana, 1874, § I.

[19] Associati alla congregazione di S. Francesco di Sales, Introduction. Même idée dans Unione cristiana, § II; Associaxione di opere buone, § III; et enfin dans Cooperatori salesiani ossia..., § III.

[20] G. Bosco, Storia ecclesiastica..., quatrième époque, chap. I (nouv. éd., Turin, 1870, p. 231-234): «... Comme un grand nombre de personnes ne pouvaient s'enfer­mer dans les cloîtres, saint Dominique établit encore un tiers-ordre pour les gens qui vivent dans le monde. Hommes et femmes y peuvent faire profession dans le siècle sans émettre de voeux. (...) Saint François établit encore un troisième ordre pour les personnes vivant dans le siècle, qu'on appelle Tertiaires Franciscains. Il voulait par là étendre à tous les fidèles le bienfait de la vie religieuse, et de fait, ce troisième ordre se répandit de façon merveilleuse dans toutes les parties du monde. »

[21] Unione cristiana, 1874, § II.

[22] Dans Cooperatori salesiani ossia..., § III, qui va être cité. Don Bosco s'appuyait peut-être sur une allusion de Pie IX aux anciens tiers-ordres dans sa lettre de mai 1876.

[23] Cooperatori salesiani ossia..., § III.

[24] G. Bosco, Vita del giovanetto Savio Domenico..., Turin, 1859, p. 53.

[25] Constitutions salésiennes, premier texte manuscrit conservé, ACS 022 (r), chap. Scopo, a. 1, avec les additions autographes de don Bosco.

[26] Voir la lettre de G. Bosco à Pie IX, Turin, 4 mars 1876; Epistolario III, p. 25.

[27] Associati alla Congregazione di S. Francesco di Sales, § Regole per gli associati salesiani. /1000/

[28] Ibidem, texte corrigé.

[29] Unione cristiana, § IV, a. t.

[30] Cooperatori salesiani ossia..., § V, a. 1.

[31] Unione cristiana, § III. La formule deviendrait en 1876: «Aux coopérateurs salésiens on propose la même moisson qu'à la congrégation de S. François de Sales à laquelle ils entendent s'associer.» (Cooperatori salesiani ossia..., § II, Introduction.)

[32] Cooperatori salesiani ossia..., § IV: Maniera di cooperazione, a. 4.

[33] Feuillet Associazione nel bene operare. Alla vista..., fol. autographe de don Bos­co; ACS 133, Cooperatori 1 (1).

[34] Cooperatori salesiani ossia..., § VIII: Pratiche religiose, a. 1.

[35] Au paragraphe Regole per gli associati salesiani, a. 2.

[36] Cooperatori salesiani ossia..., § VIII: Pratiche religiose, a. 2, 3, 4.

[37] Cooperatori salesiani ossia..., § VI: Obblighi particolari, a. 1.

[38] Les deux fêtes patronales de saint François de Sales (29 janvier) et de Marie auxiliatrice (24 mai) semblèrent bientôt les dates les plus indiquées pour ces manifesta­tions.

[39] Associati alla Congregazione di S. Francesco di Sales, § Regole per gli associati salesiani, a. 9.

[40] Cooperatori salesiani ossia..., § V : Costituzione e governo dell'associazione, a. 3.

[41] Ibidem, même paragraphe, a. 4.

[42] Associati alla Congregazione di S. Francesco di Sales, § Regole per gli associati salesiani, a. 11.

[43] Cooperatori salesiani ossia.... § V : Costituzione e governo dell'associazione, a. 7.

[44] Associati alla Congregazione di S. Francesco di Sales, § Regole per gli associati salesiani, a. 6.

[45] Unione cristiana, finale (p. 7-8).

[46] Associazione di opere buone, p. 14­.

[47] Cooperatori salesiani ossia.... Albenga, 1876, p. 16-17.

[48] Cooperatori salesiani ossia..., Turin, 1877, p. 39.

[49] Cooperatori salesiani ossia..., § V: Costituzione e governo dell'associazione, a. 2.

[50] Premier chapitre général, quatrième conférence, 7 septembre 1877, Atti ms corrigés et approuvés par don Bosco, p. 116-118. Voir MB XIII, 261/24 à 262/10.

[51] Voir, ci-dessus, p. 979.

[52] Bref de Pie IX Cum sicuti relatum est Nobis, Pia quaedam Christif idelium Soda­litas..., 9 mai 1876; éd. MB XI, 546, doc. 7­

[53] Je m'inspire ici d'A. Gambasin, Il movimento cattolico..., cité n. 3, p. 17-18.

[54] F. Fonzi, I cattolici e la società italiana dopo l'Unità..., 2ème éd., Rome, Stu­dium, 1960, p. 29. Sur la mentalité des transigeants conciliateurs et des intransigeants qui ne l'étaient pas, se reporter à Intransigenti e transigenti. Considerazioni di un vescovo italiano, Bologne, Nicola Zanichelli, 1885.

[55] D'après O. Confessore Pellegrino, «Transigenti e Intransigenti», dans le Dizionario storico del movimento cattolico in Italia, cit., t. I, première partie, p. 20-2 1. On ne cherche ici qu'à comprendre la mentalité intransigeante, bien convaincu que les catholiques militants italiens de l'époque ne pouvaient pas être partagés en deux caté­gories, les transigeants et les intransigeants. II serait peut-être préférable de parler de catholiques libéraux, de catholiques conservateurs et de catholiques réactionnaires. Mais, quels qu'ils soient, les classements de cette sorte seront toujours imparfaits.

[56] Voir, ci-dessus, chap. XXII. /1001/

[57] Voce della verità, ann. IV, n° 26, 1er février 1874; éd. MB X, 526/28 à 527/23. - Sur Francesco Nardi (1808-1877), directeur de la Voce, voir la notice de F. Malgeri, dans le Dizionario storico (cité n. 3, supra), t. III, deuxième partie, Casale Monferrato, 1984, p. 585.

[58] L'Italie, 6 février 1874. Article reproduit en MB X, 530/31 à 531/16.

[59] Gazzetta di Torino, n° 37, 6 février 1874. Article reproduit en MB X, 531/20 à 533/12.

[60] P. Braido, et F. Motto, «Don Bosco tra storia e leggenda nella memoria su "le perquisizioni"», RS S VIII, 1989, p. 141.

[61] Voir, ci-dessus, chap. XXV.

[62] C. Maraldi, «Depretis, Agostino», Enciclopedia Italiana, t. XII, p. 636-637.

[63] M. Menghini, «Nicotera, Giovanni», Enciclopedia Italiana, t. XXIV, p. 796-797.

[64] A. Romano, «Zanardelli, Giuseppe», Enciclopedia Italiana, t. XXXV, p. 879-­880. Informations abondantes sur ces personnages dans A. Capone, Destra e sinistra. Da Cavour a Crispi, Turin, UTET, 1981, passim.

[65] G. Bosco à G.B. Lemoyne, San Pierdarena, 25 juillet 1876; Epistolario III, p. 78­

[66] G. Barberis, Cronichetta autografa, quaderno 8, à la date du 6 août 1876. - L'événement a été narré en détails par don Ceria en MB XII, 417-431, à partir des Documenti XVII, 423-431 et VIII, 191-192 (pour l'épisode Ricotti). Pour rédiger ces pages des Documenti, don Lemoyne, qui était pourtant présent à Lanzo, avait surtout utilisé la Cronichetta Barberis, quitte à la gloser et à attribuer à don Bosco à Lanzo des réflexions et des jugements recueillis sur ses lèvres après son retour à Turin. Une fois de plus, il convient donc d'être ici circonspect au moment de répéter des logia de don Bosco selon leur version des Memorie biografiche.

[67] Le sénateur Ercole Ricotti (1816-1883), déjà rencontré dans cette biographie, historien réputé, professait à l'université de Turin. On lui devait une importante Sto­ria della Monarchia Piemontese, Florence, 1861-1869, 6 vol. On sait que don Bosco, pour sa Storia d'Italia, avait recouru à la Breve storia d'Europa e specialmente d'Italia de Ricotti. - Luigi Ferraris (1813-1900), hòmme politique piémontais, était sénateur depuis 1871­

[68] Ceci d'après un propos de don Bosco dans G. Barberis, Cronichetta autografa, quaderno 8, p. 72, repris en MB XII, 428/21-27.

[69] G. Barberis, Cronichetta autografa, quaderno 8, p. 72. Ces réflexions de don Bosco à Turin ont été glosées et datées du jour même de l'événement à Lanzo en Docu­menti XVII, 431; d'où elles ont été versées en MB XII, 430/8-19. Au reste il est proba­ble que don Bosco entreprit aussitôt l'apologie de sa conduite, sur place et devant ses confrères, par conséquent devant le directeur Lemoyne.

[70] Il Bersagliere, 9 août 1876. Article recopié en Documenti XVII, 432, et en MB XII, 548/24 à 549/7.

[71] «I ministri a Lanzo e D. Bosco», Unità cattolica, 17 août 1876. - Auparavant, dans ce même journal, une corrispondenza romana du 9 août avait déjà accroché don Bosco par le biais du ministre Nicotera, qui «est allé dans les provinces septentriona­les, supposées citadelle des droites, pour attraper les simplets, en faisant le petit saint avec don Bosco et au Cottolengo, et le royaliste avec Victor-Emmanuel... Il faut lire le Bersagliere de ce matin, l'organe du baron napolitain (...) lui qui, hier seulement, inter­disait toutes les processions religieuses, s'est confondu en compliments à don Bosco, le /1002/ prêtre miraculeux, et un monde de sottises de cette sorte, de quoi donner la nausée à un estomac de bronze.» (Unità cattolica, 11 août 1876. Voir MB XII, 549/9-23).

[72] Quintino Sella (1827-1884), 1'un des constructeurs de l'Italie nouvelle, minis­tre des finances de la Destra storica et inspirateur de la Loi des Garanties. - Mario Minghetti (1818-1886) avait été président du conseil de 1873 à 1876.

[73] Un Sacerdote cattolico apostolico romano, «Né destri, né sinistri e le elezioni generali», Unità cattolica, 25 août 1876. On appréciera la place du Tout-Puissant à la droite du pape!

[74] G. Barberis, Cronichetta autografa, quaderno 9, p. 13. Adapté en Documen­ti XVII, 450; et, de là, en MB XII, 55 1/16-22.

[75] F. Rohrbacher, Histoire universelle de l'Eglise catholique, t. I, préface, p. XLVI.

[76] G. Barberis, Cronichetta autografa, quaderno 9, p. 23-24.


Chapitre XXVII.

L'année des consolidations (1877)

Une consolidation indispensable

L'année 1877, celle de la consolidation spirituelle et structurelle de la congrégation salésienne, telle qu'il la voulait, fut décisive dans la vie de don Bosco. Depuis la fondation de sa société, il avait veillé sur ses structures et lui avait insufflé un esprit, qui, au bout du compte, était le sien. Les structures, ébauchées dans ses constitutions primiti­ves, avaient progressivement gagné en fermeté sous l'oeil critique des congrégations romaines. Simultanément, par l'exemple et des exhor­tations, il transmettait à ses fils une spiritualité. Chaque année, depuis 1868,[1] il réunissait ses directeurs d'oeuvres locales pour des «conférences» dites générales, qui homogénéisaient les esprits de ses disciples. Ces conférences avaient bientôt pris la forme de petits cha­pitres, au cours desquels chaque responsable exposait la situation de sa maison.[2] Comme nous le savons, en 1875 les constitutions avaient été pourvues d'une introduction dans laquelle don Bosco exprimait ses propres conceptions sur la vie religieuse salésienne. Sa commu­nauté n'avait donc rien d'informel au début de 1877. Cependant cette année allait être, tant pour l'idéologie que pour les structures, d'une fécondité dont il n'y eut plus d'exemple chez les salésiens dans la suite du siècle.

Le nombre, la diversité et l'espace exigeaient une structuration plus ferme et mieux articulée de la congrégation de don Bosco, désor­mais masculine et féminine. Les novices salésiens dépassaient la cen­taine. «Ils sont au nombre de cent quarante, sans compter les deux de Nice et quelques-uns qui s'en sont allés en Amérique», annonçait fiè­rement, le 6 février 1877, le rapport de don Rua sur l'état de la congré­gation.[3] Le nombre des oeuvres et leur éloignement du centre obli­geaient à démultiplier les responsabilités, en d'autres termes à créer /1004/ les «provinces» envisagées de quelque manière par les constitutions approuvées (chap. IX, a. 17). Si les coopérateurs avaient désormais leur règlement, leurs frères, les religieux salésiens, en ignoraient la teneur ainsi que les obligations qui leur incombaient à cet égard. Les filles de Marie auxiliatrice, qui n'avaient pourtant que cinq ans d'âge, connaissaient un «merveilleux développement» aussi bien numérique que spirituel. Ce 6 février 1877, don Rua lisait au paragraphe de son rapport sur «les filles de Marie auxiliatrice de Mornese»:

«Cette maison prend un merveilleux développement. Il y a deux ou trois ans, ces filles ne dépassaient pas trente, toutes comprises, professes, novices et postulantes; elles sont actuellement cent soixante ou cent quatre-vingt. Elles n'avaient alors que la seule maison de Mornese, elles sont dans sept ou huit endroits: à Turin, à Lu, à Biella, à Lanzo, à Borgo San Martino, à Sestri Levante, à Alassio, à Bordighera, etc. Cet Institut aide à surmonter beaucoup de difficultés rencontrées dans les collèges pour la lingerie et la cuisine; et nos soeurs font partout un grand bien parmi les filles. A Mornese, elles les recueil­lent et leur apprennent le catéchisme. Le pensionnat des élèves internes est relativement florissant, nonobstant l'incommodité de la rue et l'éloignement de la gare du chemin de fer. (...) J'aurais encore bien des choses à vous dire sur la vertu des soeurs et sur leurs mortifications, mais ce n'est pas le lieu: elles nous rappellent les anciens moines de la Thébaïde et d'autres déserts.»[4]

Les austérités de ces excellentes filles dépassaient même probable­ment la mesure du raisonnable, car beaucoup trop d'entre elles allaient mourir avant d'avoir trente ans.[5] Mais don Bosco, comme don Rua, relevait avec satisfaction que la ferveur des monache de Mornese, qu'il avait admirée dès 1872, demeurait exemplaire.

La qualité de l'esprit de ses religieux le préoccupait. Ce 6 février encore, il répétait dans sa conférence des leçons qu'il disait avoir entendues de la bouche de Pie IX, le 21 janvier précédent, quand il l'avait reçu dans sa chambre.[6]

«Allez, écrivez à vos fils, commencez maintenant à toujours répéter que la main du Seigneur guide votre congrégation. Mais une grave responsabilité pèse sur vous et vous devez l'assumer. Moi je vous dis au nom de Dieu que vous l'assumerez si vous promouvez l'esprit de piété et si vous promouvez l'esprit de chasteté; [alors] vous aurez des ministres zélés, vous verrez se mul­tiplier les vocations religieuses, soit pour vous et pour votre congrégation, soit pour d'autres religieux et pour les diocèses, et elles feront beaucoup de bien. -je crois vous révéler un mystère: que cette congrégation est un secret du Seigneur,[7] qu'il a fait naître de nos jours pour être un ordre à la fois reli­gieux et séculier, qui ait le voeu de pauvreté avec la possession, qui participe /1005/ [à la fois] du monde et du cloître et dont les membres soient à la fois des moi­nes et des citoyens, afin que l'on voie [réalisée] la parole de jésus Christ: - Donnez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César. J'aurais, con­tinuait le Saint-Père, d'autres choses à vous dire mais je me trouve fatigué, racontez-moi une petite histoire. »[8]

Quelques instants après, don Bosco reprenait dans son discours la substance des propos du pape et en déduisait: «La gloire de notre con­grégation est dans sa moralité, ce serait un malheur, cette gloire serait ternie, si les salésiens dégénéraient en moralité. C'est un baume à répandre dans les populations, c'est le centre de toutes les vertus. »[9] L'un des soucis majeurs de don Bosco ]ors de la préparation du chapi­tre général de septembre suivant apparaît ici. Tout un titre y sera con­sacré à la «moralité».

Les Memorie dell'Oratorio

Pour promouvoir le zèle et la confiance en Dieu dans sa congréga­tion, don Bosco avait écrit pour ses fils au cours des années précéden­tes une manière d'autobiographie, qui était aussi, selon ce qu'il déclara en chapitre général le 5 octobre 1877, une «monographie» de l'oratoire Saint-François de Sales.[10] Comme tout récit d'origines, elle était destinée à tenir une place primordiale dans la construction spiri­tuelle de sa congrégation.

Il avait commencé en 1873 de rédiger un brouillon, qui finit par couvrir trois cahiers, dont il numérota consciencieusement les pages. Son secrétaire Berto l'avait déchiffré et recopié de sa grande écriture. Don Bosco avait alors corrigé cette version.[11] Elle constituait le texte reçu, que, toutefois, il recommandait de ne pas publier, ses Memorie étant réservées aux seuls salésiens.

Le titre de Memorie dell'Oratorio qu'il donnait à son écrit peut être traduit: «Mémoires pour servir à l'histoire de l'Oratoire». Don Bosco affichait ainsi la modestie de ses intentions. Tout d'abord, il n'écri­vait pas ses propres mémoires, comme les Français ont trop tendance à le penser. Il ne prétendait même pas composer - comme bientôt Bonetti dans le Bollettino salesiano - une Histoire de l'Oratoire (Sto­ria dell'Oratorio). Il esquissait toutefois cette histoire à l'intérieur d'un cadre chronologique très réfléchi. Une introduction sur les dix premières années du jeune Bosco (1815-1824) en constituait l'ouver­ture. Après quoi venait la genèse de l'oeuvre, qu'il partageait en /1006/ décennies: 1825-1835, 1835-1845, 1846-1856. Ce curieux enracine­ment de l'institution turinoise dans l'enfance de don Bosco a son explication. Selon lui, le songe des neuf ans (1825) dans son hameau natal avait marqué le point d'origine de l'Oratorio di S. Francesco di Sales à Turin. Sa première décennie commençait donc quand il avait eu dix ans. Elle avait été le temps de la naissance et du progrès en lui-­même, fondateur en puissance, d'une vocation de prêtre-éducateur, entre la cascina de Morialdo et l'école de Castelnuovo d'abord, entre cette école de Castelnuovo et le collège de Chieri ensuite. Le temps de sa formation au séminaire de Chieri (1835-1841) et au Convitto eccle­siastico de Turin (1841-1844), avec, en complément, la période encore instable de l'oratoire (1841-1846), correspondait à la deuxième décennie. La troisième décennie (1846-1856) avait été celle de l'ora­toire stabilisé au Valdocco.

Par cet écrit, qu'il savait devoir plaire à ses fils et leur servir d'«agréable récréation»,[12] don Bosco leur transmettait au fil de sa plume toute une pastorale: «Il servira de norme pour surmonter les difficultés à venir en prenant leçon du passé», annonçait-il lui­même.[13] Sa pastorale incluait naturellement une pédagogie, par exemple celle de l'accueil du jeune, qu'illustrait l'épisode de Ga­relli.[14] En décrivant sa propre histoire, don Bosco voulait infuser de l'espérance au coeur de ses disciples et successeurs: Dieu, jusque-là, avait été avec les salésiens. Il écrivait sans ambages que son récit servi­rait à «faire savoir que Dieu lui-même a conduit chaque chose à cha­que instant. »[15] En ces années soixante-dix, il était convaincu que, malgré l'hostilité dès hommes, son oeuvre n'avait percé que grâce à Dieu. De temps à autre un songe, expliquait-il, l'avait remis sur le droit chemin. Comme on l'a vu dans le récit de la mort de dan Calosso en 1830,[16] éveillé il pensait à ce bienfaiteur défunt, durant son som­meil il rêvait de lui. Mais un rêve intervenait: «A cette époque je fis un autre rêve. On m'y reprochait amèrement d'avoir placé mon espé­rance dans les hommes et non dans la bonté du Père des cieux. »[17] Des dialogues animaient la narration. Cette histoire des origines était une longue, plaisante et consolante leçon à l'usage des éducateurs salé­siens.

Les thèses sous-jacentes et le genre littéraire des Memorie dell'Ora­torio, qui ravissent les âmes pieusement crédules, allaient même, au bout d'un siècle, faire plus ou moins douter de leur véridicité. Elles ont posé de «sérieux problèmes.»[18] Comment admettre l'authenti­cité de scènes dialoguées, telles que celle de Garelli dans la sacristie de /1007/ l'église Saint François d'Assise ou celle qui préluda sur un pré à la loca­tion de la maison Pinardi? Donner le 8 décembre 1841 comme date d'une fondation ex nihilo de l'oratoire S. François de Sales paraît fan­taisiste quand on sait que le jeune prêtre Bosco prenait alors le relais des catéchismes fondés au même endroit par son maître Cafasso. Tan­dis que le lecteur commun est persuadé de la parfaite authenticité et même de l'ordre de toutes leurs phrases, y compris de celles mises dans la bouche des acteurs de ses aventures, les thèses pédagogiques et théologiques, les interprétations purement religieuses, les dialogues circonstanciés, l'une ou l'autre omission, dont la moins explicable est celle de l'épisode Moglia, enfin des transferts chronologiques, qui aboutissent par exemple à dater la rencontre Calosso du mois d'a­vril 1826, quand Giovanni avait dix ans, au lieu du mois de novem­bre 1829, quand il en avait quatorze, ont mis en doute la véracité des Memorie dell'Oratorio parmi les spécialistes de l'histoire de don Bos­co. Ne serait-ce pas une joyeuse et édifiante comédie comme le rédac­teur les aimait? Dans un article paru en 1889, un contemporain de celui-ci affirmait qu'il y avait alors en France une chaîne de roman­ciers philosophes, dont les trois principaux ancêtres étaient Le Sage, à l'origine d'une lignée de fantaisistes spirituels, psychologues sou­riants plus ironiques qu'émus; Jean-Jacques Rousseau, qui mettait son art d'écrire au service d'idées générales, concevait, combinait et déve­loppait un drame pour démontrer le vrai ou le faux d'un système, et enfin, l'abbé Prévost, de qui descendait une puissante race d'observa­teurs, de psychologues et de «véritalistes», les seuls qui disent vrai.[19] A un degré certes très inférieur littérairement parlant, don Bosco aurait-il laissé dans ses Memorie une autobiographie simultanément déguisée à la mode de Gil Blas de Le Sage et de la Nouvelle Héloïse de Rousseau, le sourire et la thèse mis en scène pour la joie et l'instruc­tion de ses fils? On en dissertera probablement aussi longtemps que les bénédictins sur le deuxième livre des Dialogues de saint Grégoire le Grand, qui relate «la Vie et les Miracles» de leur père saint Benoît.

Il me semble qu'il faut classer les Memorie dell'Oratorio comme un peu tous les récits d'origines dans la catégorie des histoires populaires, vraies (plus ou moins!) dans leur fond et rendues pittoresques par l'art du narrateur. Deux principes d'interprétation, qui se tempèrent réci­proquement, pourraient guider le commentateur: 1) Les scènes de cette histoire, surtout celles dialoguées, doivent être toutes considé­rées comme reconstituées par l'imagination de don Bosco. C'était un homme de théâtre. En 1873, il avait depuis longtemps oublié la /1008/ teneur et surtout la suite réelle de propos exprimés par lui ou devant lui trente, quarante et même cinquante ans auparavant. Il les rebâtis­sait et en aurait volontiers convenu. Des notes conservées nous apprennent qu'il résumait d'au moins deux façons différentes le ser­mon du prédicateur du jubilé, tel qu'il l'avait raconté à don Calosso sur la route de Buttigliera. Il est donc vain de disserter sur la parfaite vérité des phrases du dialogue avec Garelli, par exemple du Sai zuffo­lare? (Tu sais siffler?) avec sa suite immédiate, qui, absents des Memo­rie dell'Oratorio, figurent dans les Memorie biografiche de don Le­moyne; ainsi que des phrases réelles de la Dame du songe de neuf ans et d'un peu tous les dialogues des Memorie dell'Oratorio. 2) Mais, à l'inverse, les faits eux-mêmes, tels que ce songe, le retour de Butti­gliera avec don Calosso, le défi au charlatan, la constitution de la Société de l'Allégresse, la rencontre initiale de Comollo, la discipline du collège de Chieri, les procédés du confesseur Maloria..., et même les interventions du chien Grigio à l'extrême fin de ces Memorie, tous événements donnés comme réels par don Bosco, ne furent pas gratui­tement imaginés par lui. Il en avait conservé un souvenir, déformé ou non. Chacun d'eux, dans sa globalité, avait un fundamentum in re, plus ou moins facilement mesurable, mais qui mérite l'attention.[20] Les Memorie dell'Oratorio, certainement édifiantes, didactiques, ins­tructives et amusantes, qui ont nourri, à travers les biographes, l'ima­ginaire salésien et, par là, consolidé l'esprit des congrégations issues de don Bosco, renferment des informations de bon intérêt sur les qua­rante premières années du mémorialiste.

Le système préventif en éducation

En 1877 encore, don Bosco, probablement à la suite d'une conver­sation avec des Français de Nice qui réfléchissaient avec lui sur l'édu­cation qu'il donnait aux jeunes du patronage Saint-Pierre, écrivit et diffusa un Traité sur le système préventif dans l'éducation de la jeunesse, qui sera ensuite considéré comme son manifeste en matière de péda­gogie. Il parut pour la première fois en annexe du fascicule sur l'Inau­guration du Patronage Saint-Pierre de Nice (Turin, 1877), événement qui eut lieu le 12 mars de cette année. L'inauguration célébrait l'entrée des salésiens et de leurs élèves dans la villa de la place d'Armes, dont l'achat par don Bosco avait tellement surpris les pru­dents Niçois de la conférence Saint-Vincent de Paul. La composition du petit traité, sur laquelle nous sommes exceptionnellement peu ren-/1009/ seignés parce que les brouillons primitifs de don Bosco ont disparu,[21] suivit de près la fête de la mi-mars: la Cronichetta autographe de Giu­lio Barberis pour avril-mai 1877 en parlait déjà comme d'un fait passé. Il faut croire que le secrétaire Berto, tellement attentif aux moindres papiers de don Bosco, ne put récupérer les premiers états de cet important document pour la simple raison que le saint les avait écrits séparé de lui et sur le chemin du retour de Nice à Turin, pendant sa visite des maisons salésiennes de Ligurie, donc entre le 13, quand il allait quitter Nice, et le 27 mars, quand il rentrait chez lui.[22]

Ces quelques pages, de composition assez lâche, lui demandèrent cependant beaucoup de peine, avouait-il. Son confident Barberis expliquait dans sa Cronichetta d'avril-mai 1877, où il mélangeait de manière significative - car il montrait avoir les propos de don Bosco dans la tête en écrivant - la troisième et la première personne: «Pen­dant qu'il était à Nice, eut lieu l'ouverture du Patronage, qui fut très solennelle. Lui-même tint le discours, et il fut question de le faire imprimer pour faire mieux connaitre l'oeuvre du Patronage en France. Il décrivit donc lui-même à la fois la fête et le discours. Et il fit suivre le tout d'un condensé de ce qu'il pensait concernant notre système d'éducation, qui est dit préventif. - Ce travail lui coûta plusieurs jours d'affilée de travail. Il le fit et le refit trois fois: et il se trouvait comme vexé de ne pas trouver ses écrits davantage à son goût. Il jetait les phrases sur le papier, et maintenant ça suffit; ou bien, après l'avoir fait plusieurs fois, je le refais et il ne me plaît pas encore; et il le refit pour la troisième fois et plus... »[23] D'après la date de l'imprimatur, que le vicaire général Zappata signa le 3 août, la publication du fasci­cule tarda jusqu'à ce mois.[24]

La formule «système préventif» du titre de ces pages nous pose un problème d'exégèse inattendu, car, si surprenant que cela soit, l'édu­cateur Bosco n'avait, jusqu'en 1877, jamais, que nous sachions, employé pareille expression. L'opposition entre les deux systèmes préventif et répressif dans le dialogue avec Urbano Rattazzi «un dimanche matin du mois d'avril 1854» est le fruit d'une reconstitu­tion, qui peut être datée de 1882.[25] Qui lui en donna l'idée? Quelle en était la portée dans son esprit?

On parlait beaucoup de prévention au milieu du dix-neuvième siè­cle. «Le début de l'oeuvre de don Bosco se situe dans un contexte caractérisé par le souci préventif, qui semble traverser la vie politique, sociale, familiale et ecclésiale de nombreux pays d'Europe, et qui investit plus ou moins les domaines juridique et pénitentiaire, moral /1010/ et religieux, ceux de l'assistance sociale et de l'éducation. »[26] «Est préventif ce qui est destiné à prévenir, à empêcher un fait de se pro­duire», écrivait Pierre Larousse dans son Grand dictionnaire universel du XIXème siècle, au cours d'un tome paru en 1875. Banal! Soit, mais les exemples qu'il donnait: «Système préventif», «Lois préventives», peuvent nous faire réfléchir .[27] Seulement, on peut «prévenir» de bien des façons, y compris par la répression. Les stratégies s'oppo­saient au milieu du dix-neuvième siècle. L'une d'elles, de type défensif-répressif, tendait à sauvegarder les «Bons», les «Sains», les «Raisonnables», contre le danger représenté par les «Déviants» et les «Différents». Une autre, dite aujourd'hui «de promotion», préco­nisait des interventions publiques et privées dans le domaine de l'assistance sociale. La meilleure défense sociale, estimaient ses parti­sans, était dans la promotion individuelle des handicapés, dans leur éducation et leur réintégration à l'intérieur de la société. Dans ce cas, le but principal de la prévention était d'influer sur les causes subjecti­ves et individuelles de la marginalisation sociale, que la société avait des moyens de réduire par l'instruction, la formation professionnelle et l'aide économique.[28] Les tenants de cette sorte de prévention constructive, surtout après les troubles révolutionnaires, opposaient la prévention et la répression, «système préventif» et «système répressif». A l'article Répressif de son dictionnaire, article daté lui aussi de 1875, Pierre Larousse citait la phrase du journaliste Emile de Girardin (1806-1881): «Le régime préventif peut se défendre, le régime répressif ne se défend pas. »[29] La pure répression était deve­nue de mauvais aloi au bénéfice de la prévention.

J'imagine que quelque criminaliste, peut-être l'avocat Ernest Michel, remarqua un jour, à Nice ou ailleurs, devant don Bosco, qu'il pratiquait dans ses maisons cette sorte d'action préventive, opposée à la répression policière ou militaire. En tout cas, c'est en 1877 seule­ment et à l'intention des Français qu'il eut l'idée de s'en ouvrir pour la première fois. On lit vers la fin du fascicule sur l'inauguration du patronage Saint-Pierre:

«Plusieurs fois j'ai été invité à exprimer verbalement ou par écrit quelques pensées touchant le système qu'on appelle préventif adopté dans nos établisse­ments. Le temps ne m'a jamais permis jusqu'à présent de satisfaire à cette demande et pour aujourd'hui je toucherai en passant quelques points qui ne seront que la table de ce que je désire publier dans un petit ouvrage à part... »[30]

/1011/

Ledit petit ouvrage ne parut jamais. Dans le traité de 1877, don Bos­co s'attacha à décrire deux systèmes d'éducation différents: «le système préventif et le système répressif». Le préventif, «entière­ment appuyé sur la raison, la religion et la charité», devait être pré­féré.[31] Et il disait pourquoi.

La méthode d'éducation de don Bosco, telle qu'il la décrivait dans ces pages, était-elle donc parfaitement définissable (spécifiable, diraient les scolastiques) par le terme de «préventif», si nouveau sous sa plume? Il ne semble pas. Au début de 1877, probablement à la sug­gestion de quelque ami ou admirateur, - il me paraît inutile d'enquê­ter ici sur d'éventuelles sources écrites -, il ne fit que souligner l'une de ses caractéristiques. Car son système d'éducation, «entièrement appuyé sur la raison, la religion et la charité», éléments pour le moins non essentiels à la seule prévention, avait beaucoup plus d'ampleur. «Système préventif» était le nom par lequel, en cette année 1877, il croyait bon de désigner un système, le sien, où l'éducateur était ami et père très bon de l'éduqué. Il écrivait: «Le système préventif rend l'élève tellement affectionné que le maître pourra parler avec le coeur soit dans le temps de l'éducation soit après. L'éducateur, une fois le coeur de l'éduqué gagné, aura sur lui une grande autorité... »[32] Et puis: «La pratique de ce système d'éducation s'appuie entièrement sur les paroles de saint Paul qui disait: Charitas benigna est, patiens est; omnia suffert, omnia sperat, omnia sustinet... »[33] Et encore: «L'élève sera toujours l'ami du maître et se rappellera toute sa vie avec bonheur la direction qu'il a reçue: il verra des pères et des frères dans les maîtres et dans les autres supérieurs... »[34] Enfin: «Le maître doit tâcher de se faire aimer par les élèves, s'il veut qu'on le craigne... »[35] L'éducateur décrit dans ces lignes ne se limitait pas à «prévenir» les erreurs et les sottises de ses élèves, comme semblait l'annoncer l'oppo­sition initiale entre le «répressif» et le «préventif». Au vrai, don Bosco, en 1877, sous le titre de «système préventif», prônait une pédagogie de la charité, terme français qui, dans la traduction offi­cielle de cette année, était censé rendre l'italien amorevolezza; ou, peut-être mieux, une pédagogie de l'amitié, celle que, sur les conseils d'En-Haut, il avait cherché à pratiquer avec les jeunes depuis les débuts de son oeuvre. D'instinct, à lire son récit du songe de neuf ans, il eût été plutôt porté à la répression violente, à coups de poing et de pied, qu'à la prévention compréhensive et affectueuse. La compré­hension et l'affection sont ici déterminantes. Or la compréhension de l'enfant réclame de la «prévention» de la part de l'éducateur, tandis /1012/ que ladite prévention n'entraîne pas nécessairement sa compréhen­sion. L'amitié contrôle la prévention, alors que des éducateurs mala­droits ont parfois cru que, dans le système de don Bosco, la préven­tion, loi suprême, doit contrôler l'amitié et la confiance.

Par l'exposé de ce système dit préventif, don Bosco se croyait sur le point de grandement intéresser les Français, selon lui plus vite enthousiasmés par les idées neuves que ses calmes compatriotes du Piémont... Barberis lui faisait dire en ce printemps de 1877:

«... Je crois pourtant que ce petit travail est capable de faire beaucoup de bien en France. Là-bas ils ne sont pas positifs comme ici. Ils parlent aussitôt davan­tage, ils y mettent de l'enthousiasme, ils acceptent plus volontiers des choses neuves... Et puis, actuellement, nous avons besoin que l'on nous connaisse de plus près... Le système préventif spécialement sera repris, répété par les jour­naux, il fera du bruit. »

Barberis enchaînait dans sa Cronichetta: «Celui qui veut avoir l'impression d'entendre parler don Bosco et connaître sa manière de raconter qui semble parfaitement exagérée (sic), n'a qu'à lire ce dis­cours. »[36] Ce traité au titre plus ou moins adroit était en effet destiné à faire quelque bruit, mais, contrairement à ce que croyait don Bosco, moins en France que dans les congrégations qu'il avait fondées. En cette année 1877, il fut placé en tête du Regolamento per le case (Règle­ment des maisons), alors lui aussi publié pour la première fois, comme nous le verrons plus loin. Et, de la sorte, il devint subitement la charte de l'éducation des salésiens (et des salésiennes). On oublia son carac­tère occasionnel et ses destinataires de la première heure. Le «système préventif » désignera, au vingtième siècle, le système d'éducation et même parfois toute la spiritualité et toute la pastorale des salésiens de don Bosco.

La vocation dans l'Introduction aux constitutions de 1877

En 1877 encore, une série de textes normatifs sur la vie religieuse, en particulier sur la vocation à cette vie, est entrée sans bruit dans le corpus des écrits signés par don Bosco. Au début d'une nouvelle édi­tion de la traduction italienne des Regole de 1874, l'introduction de don Bosco, bien que toujours datée du 15 août 1875, reparut considé­rablement amplifiée. A la demande de son supérieur, le maître des novices Barberis l'avait enrichie et allongée; et don Bosco, après l'avoir fortement émondé et, parfois, modifié, avait reconnu le /1013/ tout.[37] Dans l'édition de 1877, la lettre initiale de don Bosco Ai soci salesiani (Aux confrères salésiens) comporta dix-sept paragraphes, dont quatre entièrement nouveaux. Un paragraphe sur les comptes rendus spirituels reproduisait un passage des «constitutions définiti­ves» des visitandines rédigées par saint François de Sales. On devait à Barberis (relu par don Bosco) les deux derniers alinéas du paragraphe sur les «Avantages temporels» de la vie religieuse, les troisième et qua­trième alinéas du paragraphe sur «les Voeux», les troisième et sixième alinéas du paragraphe «Obéissance», les deux dernières phrases du paragraphe «Pauvreté», le cinquième alinéa (très court, sur le silence sacré) du paragraphe «Chasteté» et la description de l'exercice de la bonne mort du paragraphe «Pratiques de piété». Le nouveau chapitre «Charité fraternelle» dérivait du chapitre XII (De la charité envers le prochain) de l'ouvrage extrêmement répandu de saint Alphonse inti­tulé La vera sposa di Gesù Cristo o la Monaca santa (La véritable épouse de Jésus Christ ou la Sainte religieuse). La plupart, sinon la totalité des additions qui viennent d'être énumérées, en provenaient proba­blement aussi. Enfin, aux premières pages de la nouvelle introduc­tion, les paragraphes sur la vocation sortaient tout entiers de l'opus­cule de saint Alphonse: Avvisi spettanti alla vocazione (Avis concer­nant la vocation), que l'on date de 1750. Leurs développements cou­vraient même une surface plutôt excessive (neuf pages et demie sur quarante) de l'ensemble du document.

Les salésiens de 1877 entendraient donc saint Alphonse quand ils liraient dans l'introduction de don Bosco les paragraphes respective­ment intitulés: «Importance de suivre sa vocation», «Suivre promp­tement sa vocation» et «Moyens pour conserver sa vocation». A la dernière ligne de celui-ci, une note que don Bosco avait ajoutée de sa main sur un manuscrit au reste très abrégé de Barberis, tentait de les prévenir de la véritable origine de ces considérations. C'était: «Fin qui S. Alfonso dottore di S. Chiesa» (Jusqu'ici S. Alphonse docteur de la sainte Eglise). Mais comme rien ne leur apprenait que les emprunts à l'illustre docteur avaient commencé neuf pages plus haut, ils ne mesuraient pas leur dette envers lui.[38] De toute façon, dans le corpus salésien, un point de la doctrine liguorienne était entré couvert de l'autorité de don Bosco qui avait signé toute l'introduction. Il mérite quelque réflexion.

Moraliste de l'ère moderne, saint Alphonse avait surtout disserté sur le caractère obligatoire de la vocation; soit sacerdotale soit reli­gieuse. La vocation exprime-t-elle la volonté de Dieu? Est-on tenu /1014/   d'obéir à la vocation? Comment obéir à la vocation? Quelles précau­tions prendre pour demeurer fidèle à sa vocation? Il avait situé la vocation, entendue au sens actif d'«appel de Dieu», à l'intérieur d'une doctrine générale de la prédestination, question aussi perma­nente qu'angoissante pour la chrétienté de l'époque. On sait ce que Calvin en disait. Dieu prédestine chaque personne. La vocation est donc essentielle au destin, estimait saint Alphonse. «Il est clair que notre salut éternel dépend principalement du choix d'un état», affirmait-il...[39] C'est «la Roue-Maîtresse» de la vie.[40] «Si l'on résiste à la volonté de Dieu quand il invite, on ne pourra échapper à sa volonté au jour de ses vengeances. »[41]

Expression de la volonté de Dieu sur l'homme, saint Alphonse attachait donc grande importance à la vocation, surtout du futur prê­tre. Réservé sur l'attrait, il voyait dans l'intention droite unie aux aptitudes désirables un appel intime de Dieu à la vie sacerdotale. Sur le devoir de suivre cet appel, il était fort pressant. Si, en soi, jugeait-il, une simple invitation laisse libre, cependant, en fait, à cause des cir­constances et des difficultés ultérieures, il y a rarement absence de péché véniel à la négliger; il pourra même y avoir péché mortel.[42] Quant à la vocation religieuse, saint Alphonse acceptait l'argumenta­tion de saint Thomas d'Aquin dans sa dispute contre Guillaume de Saint-Amour et ceux qui pensaient comme lui.[43] La doctrine de ceux qui empêchent les gens d'entrer en religion est «pestifère». Dans l'opuscule Avvisi spettanti, il commençait par rappeler l'obligation de «se conformer aux desseins de Dieu dans le choix d'un état quel qu'il soit» (§ I), avec, pour première conséquence, le «malheur auquel on s'expose en n'y correspondant pas» (§ II, 10), et, pour deuxième con­séquence: «Il faut obéir à la voix de Dieu sans délai» (§ II, 2º. Il ali­gnait ensuite les moyens de conserver la vocation religieuse dans le monde, qui sont la discrétion, l'oraison et le recueillement (§ III); ainsi que les dispositions requises pour l'entrée en religion, à savoir: le détachement des commodités de la vie, le détachement des parents, le détachement de l'amour propre et le détachement de la volonté pro­pre (§ IV); et enfin les épreuves auxquelles le candidat doit s'attendre dans la vie religieuse, avec l'indication de deux remèdes souverains pour les surmonter: le recours à Dieu et le recours aux supérieurs (§ V).

Dans la nouvelle édition de l'introduction aux Regole, don Bosco, aidé par don Barberis, répéta les principes de saint Alphonse sur l'obligation de chercher, d'accepter et de suivre le destin particulier prévu par Dieu sur soi. Car, y apprenait-on, «le Seigneur, qui est plein /1015/ de miséricorde et infiniment riche en grâces, dans la création même de l'homme, lui fixe une voie; si l'homme la suit, il peut avec beaucoup de facilité faire son salut éternel. L'homme qui se met sur cette voie et qui y marche accomplit sans grand-peine la volonté de Dieu et trouve la paix. Mais, s'il ne s'y met pas, il s'expose au grave danger de n'avoir plus les grâces nécessaires pour se sauver.»[44] Il est particulièrement grave de négliger un appel de Dieu à une vie plus parfaite, autrement dit à l'état religieux, appel qui, en soi déjà, est une grâce toute spé­ciale.[45] On se soumettra donc sans barguigner au désir d'entrer en religion, «état sublime et vraiment angélique», car pareil désir ne peut provenir que de Dieu.[46] Le bénéficiaire d'une vocation de cette sorte la surveillera avec autant de soin que la «perle précieuse» de l'Evan­gile. Le grand problème est ici de «conserver». Discrétion, prière et recueillement s'imposent à qui entend ne pas «perdre» sa vocation de religieux.[47] Le langage de ces considérations, beaucoup plus docte que celui des paragraphes de 1875, n'était pas habituel à don Bosco qui, pourtant, les intégrait et les signait. De multiples et impression­nantes références intrigueraient longtemps les novices salésiens. Ces autorités: Grégoire de Nazianze, Cornelius a Lapide, saint Augustin, le «théologien Habert» (il s'agissait d'un docteur en théologie de Sor­bonne au XVIIIème siècle ),[48] le P. Pinamonti (dans son traité De la vocation victorieuse), saint jean Chrysostome, saint Jérôme, le di­xième concile de Tolède, saint Ambroise, saint Bernard, saint Cyrille (d'Alexandrie vraisemblablement), et quelques autres, avaient été puisées sans complexe dans saint Alphonse.

La doctrine exposée là avait au reste été adoptée par don Bosco, qui l'avait assimilée et faite sienne. Depuis le Convitto, saint Al­phonse avait ses faveurs en théologie morale. Son autorité avait encore grandi à ses yeux depuis que Pie IX l'avait proclamé docteur de l'Eglise le 23 mars 1871. Comme en témoignent, entre autres, ses dis­cours aux jeunes les 21 et 24 août 1877 sur le choix d'un état de vie et les précautions à prendre par qui a opté pour la vie sacerdotale et reli­gieuse, il répétait volontiers l'enseignement liguorien sur la voca­tion .[49] Il craignait vraiment pour le salut de celui qui, après avoir «mis la main à la charrue», se permettait de «regarder en arrière». La réussite sur terre des gens infidèles à leur vocation lui paraissait fort improbable. Il dénonçait les misérables parents qui s'opposaient à la vocation de leurs enfants. Et ces réflexions devant un public d'adoles­cents à l'heure de l'élection d'un état de vie ne pouvaient qu'impres-/1016/ sionner ses jeunes auditeurs et accroître le nombre des ascritti de Giu­lio Barberis.

Il reste que cette théorie de la vocation innée et de son caractère obligatoire n'a pas fait l'unanimité dans l'Eglise du vingtième siècle. Quand la vocation prend-elle forme dans l'intéressé? Qui peut déci­der de son existence? L'Eglise ou l'appelé? Quels en sont les signes? Est-on tenu ou libre de suivre ce qui semble être un appel d'En-haut? Que penser d'une destinée fixée sans retour dès la conception? D'une liberté programmée une fois pour toutes depuis l'éternité? Des pro­blèmes bien complexes! En 1957, la deuxième édition d'une énorme Enciclopedia del sacerdozio, à laquelle divers doctes salésiens avaient activement collaboré,[50] contenait en appendice un long article d'Eugenio Valentini, dont le titre seul: La polemica sulla vocazione,[51] montrait combien les esprits étaient alors capables de s'échauffer sur la question.[52] A partir de Vatican II, le débat a pris une forme nou­velle. La vocation concerna systématiquement tous les humains. Du point de vue divin, elle fut comprise, non plus comme le geste d'un maître ou d'un juge, mais comme un acte d'amour créateur, donc con­tinu, qui ne peut être assimilé à une programmation établie à l'origine et une fois pour toutes. Le caractère dynamique de toute vocation s'est imposé. Et la vocation, quelle qu'elle soit, parut devoir être un don en vue d'une mission, qu'il faut donc être en état d'exercer. On soumit aux sciences de l'homme, notamment à la psychologie, bien des problèmes liés à l'appel. La théorie de l'obligation, ainsi mise à mal, souffrit en outre de l'affaiblissement des valeurs de fidélité dans la conscience contemporaine. Et, silencieusement, en 1972, les salé­siens renoncèrent à défendre dans un écrit normatif la théorie de la vocation obligatoire telle que saint Alphonse la leur avait enseignée. Le chapitre général de cette année-là joignit à leurs constitutions rénovées une série de textes de don Bosco propres à les illustrer. Or, tandis que, dans cette annexe, le traité sur le système préventif était repris in-extenso, les paragraphes sur la vocation disparaissaient de la première partie du document: «Don Bosco aux confrères salésiens», c'est-à-dire de l'introduction aux Regole d'antan. Il reste que, pen­dant un siècle, saint Alphonse, par l'intermédiaire de l'introduction retouchée en 1877, avait fait la leçon aux salésiens sur leur vocation.

L'annonce du premier chapitre général

Vers le mois de juillet de cette année 1877, don Bosco fit mander aux salésiens une information détaillée sur un chapitre général à réu-/1017/ nir très bientôt. «Nos constitutions, disait-il, au chapitre six, arti­cle 3, établissent que, tous les trois ans, un chapitre général doit être tenu, auquel on attribue la faculté de traiter et de proposer tout ce qui peut contribuer au bien des confrères en particulier et de la congréga­tion en général. Comme justement, trois ans se sont déjà écoulés depuis notre approbation définitive, il faut que ce chapitre soit intimé et célébré (...) Ce chapitre sera convoqué à Lanzo, soit avant soit après les exercices spirituels... », autrement dit pendant le mois de septem­bre. Tous les directeurs et tous les préfets des maisons salésiennes étaient invités à y prendre part.[53]

A son habitude très démocratique (et, soit dit entre parenthèses, inverse de celle de l'archevêque Gastaldi dans la préparation de ses synodes), don Bosco s'efforçait, dès la convocation, d'associer ses fils aux importantes décisions qui allaient être prises. Les schémas prévi­sionnels leur étaient soumis pour observations. Il avertissait: «Com­me c'est le premier chapitre général de notre congrégation, il convient certainement que tous les confrères y travaillent, afin d'en retirer tous les avantages qui peuvent contribuer au bien commun (...) Chaque directeur communiquera donc ces schémas aux différents membres du chapitre de sa maison; il recommandera et facilitera à chacun l'étude de la matière proposée... »[54] La lettre introduisait un petit fas­cicule imprimé.[55]

En avril précédent,[56] don Bosco avait griffonné un texte de schéma préparatoire, qui, après avoir été complété, couvrirait vingt­cinq pages... Il concernait alors successivement: la «vie commune», la «santé», les «études» soit des confrères, soit des élèves, les manuels (libri di testo), la «moralité» des salésiens et de leurs élèves, les «vête­ments et le linge» des salésiens, l'«économie» dans l'approvisionne­ment, dans l'éclairage, à la cuisine, dans le chauffage, les travaux et les constructions, le «respect envers les supérieurs», les «inspections ou provinces», les questions d'«hospitalité », d'«invitations» et de «repas», les «usages religieux», les «habitudes», les «aumônes», les ascritti et les «vacances»; en finale, on y trouvait un «règlement des chapitres généraux». Sur ces bases, le chapitre devrait, selon don Bos­co, élaborer une sorte de règlement pratique des constitutions approuvées. Le tempérament concret du fondateur transparaissait de ces dispositions. Les théories sur l'état religieux ne l'intéressaient pas. Il recommandait la participation des subordonnés à la vie de l'institu­tion. Le supérieur ne prétendait pas monopoliser les bonnes recettes pour sa congrégation. On chercherait ensemble: des livrets interfoliés /1018/ recevraient les additions et les remarques des intéressés.[57] Ces impri­més furent distribués au début de l'été de 1877.[58]

L'ouverture du chapitre (5 septembre 1877)

Don Bosco ouvrit ce chapitre historique le 5 septembre en soirée, très humblement, beaucoup plus simplement que ne l'a laissé enten­dre l'histoire officielle. La séance se déroula dans le bureau du direc­teur du collège de Lanzo et ne réunit pas plus de quatorze person­nes.[59] II y avait là: don Bosco, don Rua, don Giovanni Cagliero (rentré d'Amérique), don Lazzero, don Ghivarello, don Durando, don Bonetti, don Francesia, don Giovanni Battista Lemoyne, don Al­bera, don Monateri, don Giuseppe Ronchail, don Barberis et le comte Carlo Cays (non encore profès, à qui l'on offrait un rôle au moins con­sultatif). Du groupe des premiers «compagnons», il ne manquait que don Francesco Cerruti, directeur du collège d'Alassio. La liste des membres de droit, telle qu'on la trouve imprimée l'année suivante, ne dépassera pas vingt-trois noms.[60]

Don Bosco formula quelques avis destinés à mettre les capitulaires en garde contre de possibles faux-pas. Ce chapitre étant le premier de la société salésienne, aucune norme bien fixe n'avait pu être établie pour son déroulement, d'autant qu'aucun de ses membres n'avait jamais assisté à un chapitre quelconque ni même lu ses actes et que personne n'avait été chargé de s'informer sur la manière de s'y pren­dre. Il convenait donc de procéder lentement et posément, «afin que ce chapitre serve de programme et d'enseignement à ceux qui vien­dront ensuite ...»[61] Don Bosco regardait l'avenir. La matière à étu­dier fut ensuite répartie entre cinq commissions, dont les titres prove­naient du schéma préparatoire: 1) la vie commune, présidée par don Rua; 2) la moralité, présidée par don Cagliero; 3) l'économie, présidée par don Bonetti (avec la participation du comte Cays); 4) les études, présidée par don Durando; 5) les sciences sacrées, présidée par don Francesia. Don Bosco attendait de ces commissions des dispositions fermes sur les points assignés, auxquels quelques autres s'ajouteraient selon la nécessité. «Il est vrai que le temps est très court, observait-il. Mais beaucoup de points ont déjà été étudiés depuis des années. Et puis, nous ne voulons pas faire quelque chose de scientifique par règles et canons. Et puis, si l'on oublie de traiter certains points, il sera encore temps d'y revenir une autre fois. Pour nous, il ne s'agit que de pratique: répondre aux requêtes (quesiti) du schéma, suppri-/1019/ mer quelques détails et en ajouter d'autres si cela paraît convenir. Sans aller chercher d'autres livres pour nos études, nous les mènerons sur le schéma, sur les Regole, sur les règlements des collèges, sur les circulaires envoyées à toutes les maisons au cours des années précé­dentes et sur les délibérations prises lors des conférences antérieures, soit ici à Lanzo soit à Turin. En un mot, répondre à nos besoins. L'importance de ce chapitre tient à ce que les Regole, jusque-là seule­ment organiques; deviennent pratiques. Il faut étudier comment faire entrer ces Regole dans la pratique. »[62] L'assemblée de 1877 allait être ainsi à l'origine des futurs Regolamenti salésiens et même de certains éléments des constitutions de la première partie du vingtième siècle, issus les uns et les autres des Deliberazioni des chapitres du dix­neuvième siècle, parmi lesquelles celles de 1878 (notre chapitre) occu­peraient une place prééminente.[63] Par quelques endroits elles seraient même pour les salésiens d'un intérêt semblable à celui du traité sur le système préventif et de l'introduction aux constitutions. Don Bosco pressentait cette importance. Il déclarait le 7 septembre: «Je désire que l'on procède bien et rapidement, mais avec calme, sans rien précipiter, car ces réunions marqueront (faranno epoca) dans notre congrégation; la bonne orientation de l'avenir en dépendra en grande part.» Il est vrai qu'il prévenait aussitôt les interprétations hasardées: «Je ne dis pas que l'existence ou la disparition de la congré­gation dépende de ces réunions, mais qu'elles constitueront comme une base très sûre pour sa bonne marche et que le salut d'une foule d'âmes dépend de ce que nous allons déterminer ces jours-ci. »[64]

Le déroulement du chapitre (5 septembre-5 octobre 1877)

Le chapitre, plus ou moins malmené par la concurrence dans la mai­son de Lanzo d'exercices spirituels qui obligeaient don Bosco à de lon­gues séances de confessionnal et, à l'occasion, des capitulaires prédi­cateurs à s'absenter, durera un mois entier, jusqu'au 5 octobre. Deux intervalles allaient le couper: le premier, après la seizième conféren­ce, du 15, au 20 septembre; le deuxième, après la vingtième confé­rence, du 23 septembre au 1er octobre. Au total, le chapitre ne débat­tit, à raison de deux conférences quotidiennes, que pendant environ treize jours pleins. /1020/

La question des études

Le problème des études, celles des élèves et celles des clercs salé­siens, put être abordé lors de la troisième conférence, le 7 septembre. Guidée par don Durando, président de la commission concernée, l'assemblée l'envisagea sous un angle qui ne nous est plus familier. Les capitulaires de Lanzo réduisaient la question des études à peu près uniquement à celle des «livres de texte». La leçon du maître consistait pour eux en une lecture intelligente de textes appropriés à la matière enseignée. Don Bosco avait lui-même conçu dans cet esprit une His­toire sainte, une Histoire ecclésiastique et une Histoire d'Italie pour l'ins­truction de la jeunesse. Les ouvrages scolaires de philosophie n'avaient pas d'autre finalité. A Lanzo, nul ne semblait avoir idée de cours pro­fessés, même en sciences sacrées, qui, pour nous, relèvent de l'ensei­gnement supérieur. Comme à Chieri dans les années trente, les étu­diants de 1877 mémorisaient des thèses. En théologie, les seuls véritables travaux personnels consistaient à préparer des sermons pour exercices spirituels et à dirimer des cas de conscience. Au reste, des livres étaient expressément conseillés pour la rédaction des «médita­tions» et des «instructions » d'exercices spirituels. Etudier revenait à copier, résumer, compiler et mémoriser.

En conséquence, pour traiter des «études», le chapitre s'appliqua à déterminer un choix de «livres de textes» - on sait que don Bosco leur avait consacré un paragraphe de son schéma préparatoire - en littérature, en philosophie, en théologie et même en prédication. Le problème déjà ancien des auteurs païens et des auteurs chrétiens dans les classes secondaires ressurgit ainsi. Le chapitre répéta les thèses du Ver rongeur de l'abbé Gaume, en faveur desquelles don Bosco s'est beaucoup plus dépensé que nous ne l'imaginons aujourd'hui. Il fallait, assurait-il, se défier souverainement des auteurs païens, de leurs ima­ges, de leurs principes et des conceptions de l'existence qu'ils véhicu­laient. L'ouvrage récent d'A. M. Belasio, De la véritable école pour le redressement de la société,[65] imprimé à l'Oratoire, avait raison. Selon le procès verbal de l'assemblée, «de nombreux savants et, pour nous, particulièrement le P. Belasio, soutiennent que, si les écoles secondai­res ont été, depuis plusieurs siècles, presque généralement corrom­pues, cela provient en grande part de ce que, dans ces écoles, on n'entend louer que la vertu païenne et encenser que les héros de la gentilité. Nos jeunes connaîtront l'un après l'autre les noms des rois et des consuls de Rome; mais, si on leur demande les noms des apôtres, /1021/ aucun ne saura les bien dire. Ils connaîtront les actions héroïques et fabuleuses d'Hercule, d'Enée et de Romulus, mais rien des grandes gestes de saint Pierre, de saint Paul... On connaît les antiquités grec­ques et romaines, mais on ignore parfaitement les antiquités chrétien­nes. L'introduction des classiques chrétiens [dans l'enseignement] doit être considérée comme providentielle, elle fera partiellement dis­paraître cette anomalie. »[66] Dans leur élan, les capitulaires auraient même introduit dans les classes salésiennes, non seulement saint Jérôme - qu'ils trouvaient au reste parfois difficile -, mais l'Imita­tion de Jésus Christ. Cette fois, don Bosco réagit au nom d'un principe qui revenait fréquemment sur ses lèvres en ces années. Il ne convenait pas d'inscrire l'Imitation au programme, estimait-il, «pour ne pas trop révulser (dare tanto nell'occhio; littéralement: donner tellement dans l'oeil) les malintentionnés» du temps, qui s'écrieraient aussitôt: «Voilà ce qu'ils leur font étudier!» Tandis que, s'il s'agit de livres d'histoire, «on n'en fait pas grand cas, même s'ils sont religieux. »[67]

Don Bosco se défiait des réactions hostiles de l'opinion. Il fallait certes recourir aux livres édités chez soi, c'est-à-dire dans les imprime­ries et librairies salésiennes, mais en prenant garde de ne jamais soule­ver de courants d'opposition chez d'éventuels concurrents, comme il était malheureusement advenu en 1848 aux frères des Ecoles Chré­tiennes de Turin. Ils avaient ainsi suscité contre eux «une terrible acrimonie». «Ce fut l'une des raisons qui contribuèrent le plus à faire ensuite se lever la guerre, qui prit contre eux une forme si violente ici en Piémont qu'ils finirent par être chassés de tous les endroits où ils se trouvaient. »[68]

Les coopérateurs salésiens

Les coopérateurs salésiens auront droit à huit articles dans les Deli­berazioni du chapitre publiées en 1878 .[69] Pourtant, à l'origine, nulle commission n'avait été prévue sur eux.[70] Mais don Bosco en parla à l'assemblée dès le 7 septembre; il revint ensuite sur eux à diverses reprises et, par le canal des Deliberazioni imprimées, l'écho de ses pro­pos retentira longtemps dans la tradition salésienne.[71] Les Delibera­zioni définiront les membres de la troisième branche de l'arbre de don Bosco. «Les coopérateurs et les coopératrices salésiennes ne sont que de bons chrétiens, qui, vivant au sein de leurs propres familles, main­tiennent au milieu du monde l'esprit de la congrégation de saint Fran­çois de Sales, et l'aident moralement et matériellement surtout au ser- /1022/ vice de l'éducation chrétienne de la jeunesse. Ils constituent une sorte de tiers-ordre et se proposent des oeuvres de charité envers leur pro­chain, surtout envers la jeunesse en danger. »[72] L'idée-mère de don Bosco sur les coopérateurs n'avait donc pas évolué depuis le Regola­mento de 1876, même si l'accent était posé avec plus de force sur l'aide à la congrégation salésienne.

La souplesse était de règle pour l'admission dans l'union. «... Quel­les sont les conditions indispensables pour être coopérateur?», lisons-­nous dans le procès verbal de la quatrième conférence. Il résumait aus­sitôt la réponse: «Tous tombèrent d'accord pour laisser l'article très large et très souple, afin de pouvoir s'adapter au grand nombre... »[73] Quant aux indignes, étant donné que le Bollettino salesiano servait de trait d'union à l'intérieur de l'association, leur exclusion ne paraissait pas bien compliquée: «... On ne leur envoie plus le bulletin, on ne dit rien et l'affaire meurt d'elle-même... »[74]

Don Bosco voulait, nous le savons, une association de coopérateurs centralisée, non pas un tiers-ordre aux têtes multiples. En ce mois de septembre 1877, il pensait certainement aux tertiaires capucins Con­cettini, avec qui nous ferons bientôt connaissance. Mais, de ce fait, la tâche pesait lourdement sur l'administration turinoise du Bollettino, qui était au centre. Don Bosco intervint:

«Quant à la gêne que cela cause à Turin, il faut remarquer qu'il ne gêne nulle part ailleurs; seulement à Turin, qui, centre unique d'un nombre aussi élevé d'associés, doit certes avoir du travail. Mais, quand tout aura été régularisé, ce grand travail cessera. Quelqu'un devra s'y consacrer exclusivement, pas beaucoup plus. - D'ailleurs, continua don Bosco, j'aurais immédiatement pu trouver le moyen d'éviter tout ce travail, mais alors l'association n'aurait pas correspondu au but recherché. Le moyen était facile, multiplier les centres, qui fonctionnent chacun à sa guise, inscrivent ou suppriment les coopéra­teurs. Les tertiaires franciscains sont comme cela. Chaque maison de francis­cains peut affilier qui elle veut; et, de cette manière, le nombre est toujours très grand. Mais justement, je me suis par-dessus tout efforcé pour ces coopé­rateurs de trouver précisément une manière de les unir tous au chef et que le chef puisse faire parvenir ses pensées à chacun d'eux tous. »[75]

Don Bosco pronostiquait un merveilleux avenir à son association de coopérateurs. Dans deux ou trois ans, proclamait-il au chapitre, «ils seront au moins cinq mille». Son assurance était d'autant plus fondée qu'il agrégeait des communautés entières de religieux et de religieuses par la seule inscription de leur supérieur ou de leur supé­rieure. Le P. Secondo Franco, supérieur des jésuites de Turin, que /1023/ nous verrons bientôt apparaître dans l'assemblée, avait été ravi d'apprendre son insertion dans l'union des coopérateurs, affirmait don Bosco.[76] Celui-ci citait Pie IX, pour qui elle constituait une «vraie franc-maçonnerie catholique», prometteuse d'immenses bien­faits.[77]

Les bonnes relations sociales. Le Bollettino salesiano

Ce 7 septembre, une mise en garde sur l'action politique partisane suivit de près l'allusion à la «franc-maçonnerie catholique». Par prin­cipe pastoral, don Bosco refusait toute action de ce genre dans les groupements qui se réclamaient de lui. Et, assurait-il, on lui en savait gré. «En général, notre association est bien vue de tous, parce qu'elle ne se mêle pas du tout de politique, ni d'un côté ni d'un autre. » (C'est­à-dire: ni à droite ni à gauche!) Il rappelait que sa congrégation reli­gieuse était elle-même «totalement étrangère» à la politique, qu'il avait longtemps espéré introduire sa prohibition dans le texte des constitutions salésiennes, que, sur ce point, il avait résisté dix ans à la congrégation des Evêques et Réguliers et qu'il ne s'était résigné à sup­primer l'article litigieux qu'à la veille de l'approbation définitive. La congrégation lui avait mandé: «C'est la troisième fois que nous refu­sons cet article; et sachez que nous estimons qu'à notre époque il est comme moralement impossible de se tenir à l'écart de toute question politique... »[78]

La recommandation d'éviter les incursions dans le domaine politi­que concernait en particulier les rédacteurs du Bollettino. Le bulletin était destiné à rapprocher les membres du monde salésien. Don Bosco parla de cette petite revue aux derniers jours du chapitre, les 3 et 4 octobre. «Un autre bien extraordinaire de la lecture et de la diffu­sion parmi nous de ces publications et spécialement du Bibliofilo [pre­mière appellation du Bollettino], disait-il, c'est l'unité de sentiments qu'il réalise entre tous, et le lien très fort d'union ainsi engendré parmi nous. » Il développait cette considération.[79] Par le Bollettino, don Bosco voulait faire connaître et apprécier son oeuvre de bienfai­sance, mais sans jamais heurter les gens d'opinions différentes, ceux du monde politique en particulier. La politique divise, estimait-il, alors que lui cherchait à unir. Par ses oeuvres, il ne prétendait que ser­vir la société; le Bollettino le dirait, le répéterait et le prouverait.

Le 4 octobre, toujours dans la perspective du Bollettino, il exposa longuement sa stratégie pastorale dans la société civile, au fait celle /1024/ qu'en août de l'année précédente il avait appliquée à Lanzo avec les ministres du gouvernement Depretis. Dans une société naturellement hostile à la tutelle cléricale, il évoluait guidé par quelques maximes du Nouveau Testament, en particulier Matthieu 22, 2 1; et I Petri 2, 18.[80] Il distinguait et respectait les pouvoirs, soit temporel soit spirituel. Et son respect des puissances temporelles s'étendait aux «méchants». Car tout pouvoir vient de Dieu! Il disait: «Je veux espérer que le Bol­lettino, conformément au but qui lui fut assigné à sa création, contri­buera grandement à cela [faire connaître l'oeuvre salésienne sous son vrai jour]; qu'il fera connaître notre but dans sa généralité et présen­tera sous leur juste point de vue les principaux événements qui, pro­gressivement, surviennent dans la congrégation. - Notre but est de faire savoir que l'on peut donner à César ce qui est à César sans jamais compromettre personne; et que cela ne nous empêche nullement de toujours donner à Dieu ce qui est à Dieu. A notre époque, on dit que c'est un problème; et moi, si on me le permet, j'ajouterai que c'est peut-être le plus grand des problèmes, mais qu'il a déjà été résolu par notre divin sauveur Jésus Christ. Dans la pratique, les difficultés qui surviennent sont grandes, c'est vrai. Qu'on cherche donc à les résou­dre. Il ne suffit pas d'énoncer le principe, il faut y joindre des raisons, des preuves et des démonstrations. Ce ne sont d'ailleurs que ses expli­cations. Ma grande idée est d'étudier la manière pratique de donner à César ce qui est à César en même temps que l'on donne à Dieu ce qui est à Dieu. Mais on dit: - Garibaldi est le plus grand des scélérats,[81] le gouvernement le soutient, donc le gouvernement... Oui, il n'y a qu'à dire: - ... donc le gouvernement est mauvais. » C'était là l'un des leit-motive des intransigeants. Mais don Bosco s'en démarquait aussi­tôt: «Et avec ça? poursuivait-il. Le Seigneur nous ordonne d'obéir aux supérieurs et de les respecter, etiam discolis. Tant qu'ils ne com­mandent rien de directement mauvais, nous devons leur obéir et nous exécuter. Ils diront de payer, nous paierons. En outre, nous ne respec­terons pas seulement César tant qu'il ne commandera rien de mau­vais; mais, alors aussi, nous le respecterons. On ne fera rien de mal, mais on continuera de se montrer respectueux envers l'autorité de César. » Don Bosco se risquait à une peinture extrêmement noire de la situation religieuse de son temps. «Nul peut-être mieux que moi ne connaît les malheureuses conditions de l'Eglise et de la religion à notre époque. Je crois que, depuis saint Pierre, les temps n'ont jamais été si difficiles. L'art est raffiné et les moyens immenses. Les persécu­tions de julien l'Apostat elles-mêmes n'étaient pas aussi hypocrites ni /1025/ aussi dangereuses. Et avec cela? Avec tout cela, nous chercherons à respecter en tout la légalité. Si l'on exige des tailles, on les paiera; si l'on ne reconnaît plus les propriétés collectives, nous les rendrons individuelles; si l'on nous impose des examens, on les subira; des patentes ou des diplômes, on fera son possible pour les obtenir. Et ainsi on progressera.» Il imaginait le fardeau qu'il faisait ainsi peser sur les siens. «Mais cela requiert des fatigues et des dépenses d'argent. Cela crée des tracas. Nul parmi vous ne peut le savoir comme je le sais moi-même. Mieux, la plupart des complications et des tracasseries, je ne vous en dis rien pour ne pas vous effrayer. Je transpire et je travaille des journées entières pour tenter de les arranger et parer aux difficul­tés. Il faut pourtant rester patient, savoir endurer et, au lieu de rem­plir l'air de lamentations et de pleurnicheries, travailler et travailler encore pour que tout aille bien. » Et don Bosco concluait son envolée par un retour au sujet: «Voilà ce que l'on veut faire savoir peu à peu et pratiquement avec le Bollettino salesiano. Ce principe, nous le ferons prévaloir et il deviendra la source d'immenses avantages aussi bien pour la société civile que pour la société ecclésiastique. »[82] Don Bos­co, homme réservé sur lui-même, s'est rarement ouvert avec une telle clarté et une telle abondance sur ses principes de comportement social.

La vie communautaire salésienne

Les exposés ne s'étaient pas élevés à semblable hauteur durant la première partie du chapitre de Lanzo. Les questions nécessaires, mais banales, de la vie en communauté: la nourriture, le vêtement et le logement, occupaient le plus souvent les esprits. Don Bosco avait demandé au jésuite de Turin, le P. Secondo Franco, d'apporter aux salésiens les lumières de l'expérience de la Compagnie.[83] Son entrée dans l'assemblée, le 9 septembre, lui donna l'occasion de déclarer humblement, à la suite d'un éloge appuyé que le P. Franco avait fait de lui-même et de sa congrégation: «Nous sommes d'hier et donc sans expérience. Nous avons déjà très souvent eu recours à l'aide et aux conseils des pères de la Compagnie. Ils montrent tant de bonté que nous y recourrons plus fréquemment encore; et il nous arrivera certai­nement souvent de les déranger. Nous-mêmes et toute notre congré­gation, nous nous considérons comme leurs frères cadets, des servi­teurs prêts à tout dans notre petitesse, des serviteurs prêts à exécuter /1026/ leurs ordres. Unis de la sorte nous espérons tendre plus utilement à la plus grande gloire de Dieu. »[84]

Le P. Franco expliqua aux salésiens les conditions de vie commu­nautaire des jésuites. Chez eux tout ce qui était reçu était acquis à la communauté: ils partageaient les dons, y compris de lingerie, et rece­vaient une nourriture identique, sauf en cas de maladie. Avec sagesse, le P. Franco remarquait: «Toutefois, en tout ce qui concerne la vie commune, il faut aux supérieurs une immense charité; il leur faut con­céder beaucoup, se fier à la discrétion de leurs confrères et plutôt abonder au-delà d'un nécessaire que le religieux un peu mortifié ne demanderait pas, que de laisser manquer de ce qui convient. Pour les supérieurs, être très large à concéder est l'unique moyen d'introduire la vie commune et de rendre tolérable le poids énorme que représente le fait de ne rien avoir et de ne rien faire sans l'autorisation de son supérieur. Sinon, on cherche des subterfuges... »[85] Don Bosco écou­tait et questionnait le jésuite: «Et le groupe des invalides? Et les régi­mes? Une alimentation trop riche n'est-elle pas source de graves ten­tations? Et les petites bibliothèques personnelles?»[86] Lui-même était contraire à ces sortes de bibliothèques et préférait les bibliothèques du corps professoral. Ainsi, «dans nos déplacements, et ils sont fré­quents chez nous, pas besoin de faire de grands déménagements. » «Il continuait: [87] - Je crois que notre congrégation aurait fait un grand pas en avant si, quand il faut passer d'une maison à une autre, il n'était pas nécessaire de faire ses malles et si l'on pouvait s'y rendre ipso facto. »[88]

Les bonnes moeurs et le noviciat

Un deuxième jésuite ami de don Bosco, le P. Giovanni Battista Rostagno,[89] juriste de formation, avait bientôt rejoint le P. Franco dans l'assemblée salésienne. L'un et l'autre furent mis à contribution, à partir du 10 septembre, sur les problèmes de «moralité», en clair de vie sexuelle, soit des religieux salésiens, soit de leurs élèves. Il fut naturellement beaucoup question des ascritti, sur lesquels, du reste, une commission spéciale avait été formée.

La commission de la «moralité», que don Cagliero présidait, s'était montrée sévère sur l'admission des novices à la profession. Don Bosco, qui songeait à des cas précis, demanda de se réserver des excep­tions. On accéda à son souhait. Il interrogea alors directement le P. Franco: «Un jeune demande d'être admis dans la congrégation. Il /1027/ expose son état de conscience: - Cette année, je suis tombé deux ou trois fois. Je suis tombé une fois, puis j'ai tenu longtemps, puis je suis tombé trois ou quatre fois de suite, et puis j'ai tenu, etc. Quel conseil lui donner?» Le jésuite répondit: «Premièrement, remarque de fond, voir, même s'il tombe rarement, s'il tombe toutes les fois où il s'est trouvé dans l'occasion. Et puis, cela étant, je voudrais un peu savoir s'il appartient à la catégorie de ceux qui sont, non pas hésitants, mais fermes dans leur vocation et dont la volonté est résolue. Je voudrais encore réfléchir un peu avant de lui dire: fais-toi ecclésiastique. Si sa volonté est ferme, je lui dirai résolument: - Va de l'avant. Si l'on n'agissait pas de cette façon, je craindrais de voir les séminaires se vider peu à peu, parce que plus personne ne pourrait y entrer. »[90]

Au cours de cette séance importante, des dispositions furent prises sur les vacances des salésiens en famille ou chez des amis (interdites sauf autorisation, non pas du directeur local, mais de l'inspecteur pro­vincial); sur le repos de la nuit (à prendre dès la fin des prières du soir, sauf autorisation du directeur); sur les scrupuleux... Et don Bosco fit ajouter, apparemment motu proprio, un article réglementaire aux nor­mes édictées sur la «moralité des confrères salésiens». L'article disait: «Que l'on garde toujours bien imprimé dans l'esprit la grande maxime du Sauveur qu'il existe "une sorte de démons qui ne se chasse que par le jeûne et la prière".»[91] Car, contrairement à ce que l'on imagine parfois, don Bosco connaissait, conseillait et même imposait des prati­ques ascétiques: Pour des raisons éthiques, il prohibait à ses religieux et à leurs élèves la sieste après le déjeuner. Sa position sévère sur ce point surprend d'autant plus qu'à la différence des pays nordiques, ses compatriotes inscrivaient - et continuent d'inscrire - la sieste au programme de leurs journées. A un capitulaire observant que, dans les pays chauds, très rares sont ceux qui s'en abstiennent: «Eh bien, répartit don Bosco, nous ferons en sorte d'être de ce petit nombre-là; et je crois que nous ne nous trouverons pas mécontents d'avoir refusé cette habitude. » Il ajouta que, «ce faisant, il sera possible de travailler davantage, que notre réputation y gagnera dans le public et que d'autres suivront notre exemple. »[92] La sieste était une de ces habitu­des en soi «indifférentes», dont l'expérience lui avait appris à se méfier. L'usage du tabac à priser - autre habitude - s'était répandu dans sa société à une rapidité qu'il n'avait nullement prévue. Il y met­tait le holà dès son schéma préparatoire, dont on sait que tout un para­graphe était consacré aux abitudini.[93]

Les problèmes du noviciat, qui avaient déjà été agités durant les /1028/ réunions antérieures, ressurgirent le 9 septembre, vers la fin de la réu­nion sur les bonnes moeurs. Don Bosco, probablement impressionné par l'affaire des Concettini,[94] avait commencé au printemps précé­dent de se rallier à la position romaine sur le noviciat. Dans sa Croni­chetta d'avril, le maître Barberis avait noté que, «pour la première fois», dans une conversation qu'il avait eue avec lui, il avait envisa­gé de réserver une maison aux novices clercs «pour qu'ils soient sépa­rés de tous les autres. »[95] Les partisans d'une réglementation stricte sur la séparation entre les novices et les autres membres des commu­nautés salésiennes profitèrent de la présence des jésuites pour recom­mander à nouveau une parfaite ségrégation des ascritti. Il est vrai que, le 8 septembre déjà, don Bosco, qui, selon le procès verbal de Barbe­ris, avait «beaucoup parlé sur ce point», avait publiquement reconnu la nécessité d'une maison séparée pour les ascritti, au moins pour les clercs. «Il faut vraiment qu'ils ne puissent parler à aucun jeune», aurait-il même dit ce jour-là.[96] Le 10 septembre, «le débat rebondit encore sur le noviciat, en notant que [les novices] doivent être absolu­ment séparés en tout; non seulement n'avoir aucune relation [directe] avec les gens de l'extérieur, y compris leurs parents, hormis les cas de nécessité (et alors en présence du maître ou de celui qui en tient la place); mais pas même avec les profès de leur maison. C'est de souve­raine importance et il faut étudier la manière pratique d'y parve­nir, etc. »[97] Ce discours était vraisemblablement tenu par don Caglie­ro, président de la commission. Don Bosco, qui écoutait, semble n'avoir pas insisté ce jour-là sur une règle qu'il avait longtemps écar­tée. La norme devait encore mûrir. Le règlement du noviciat, qui avait été composé et inséré dans le procès verbal de la conférence du 8 septembre, ne disait mot de la ségrégation des novices;[98] et les Deli­berazioni du chapitre imprimées en 1878 ne reproduiront même pas ces articles règlementaires Degli ascritti.

La garde de la moralité des élèves suscita de la part de don Bosco des observations variées, qui furent soigneusement recueillies par le chroniqueur du chapitre. Comment surveiller les garçons la nuit? Lors de sa visite, à Marseille, d'un grand pensionnat de frères des Ecoles Chrétiennes, il avait noté que, «pour le frère assistant, rien ne le sépare [des élèves] si ce n'est un petit rideau pour le moment du cou­cher et du lever, rideau qui reste tiré pendant la nuit. »[99] Avec don Bosco, le chapitre estima que les salésiens devaient imiter les frères de Marseille. Mais alors, répartit un capitulaire trop logique, ne conve­nait-il pas d'éclairer les dortoirs durant la nuit? Don Bosco ne le suivit /1029/ pas. «Don Bosco s'y oppose en alléguant divers faits et motifs. Les jeunes, seuls dans la nuit et dans une obscurité totale, n'osent pas bou­ger et ne se lèvent pas. S'il y a un peu de lumière, elle leur suffit pour leurs propres besoins en cas de vraie nécessité; ils ne songent à rien d'autre. Mais si tout est éclairé, ils peuvent beaucoup plus facilement se réveiller, regarder au loin et, si un autre est lui aussi réveillé, s'en rendre compte aussitôt. Si l'assistant dort profondément, ils s'en aperçoivent sur-le-champ et, en cas de mauvaises intentions, restent sur leurs gardes. Tandis que, s'il fait sombre, l'enfant qui se réveille se retourne de l'autre côté et tout s'arrête là. »[100] Une sainte âme pro­posa alors de garder, dans chaque dortoir, une veilleuse allumée devant une statuette de la Vierge. L'idée commença par sourire aux capitulaires. Mais, écrivit le chroniqueur, «on émit une remarque sur laquelle don Bosco revient sans cesse. Si quelque mécréant (litt.: méchant) de ce temps vient visiter nos maisons, que dira-t-il de trou­ver un petit autel dans chaque dortoir? Il parlera de superstition. Dans notre monde tel qu'il est, il nous faut être en garde de ce côté-là. Imprimer autant que possible la religion dans le coeur de tous, oui; mais, pour l'extérieur (litt.: les choses extérieures), le moins pos­sible. »[101]

Le 14 septembre, don Bosco reviendra sur les pieusetés qui, loua­bles en soi, passent pour superstitions et bigotteries (becellettonerie) aux yeux des gens malveillants. Il déconseilla même pour cette raison de multiplier des pratiques, telles que les bénédictions du saint sa­crement.[102]

Pour entre autres prévenir les soupçons, le 1 1 septembre, lors de la dixième conférence (sur la moralité), don Bosco «exposa, nous dit le procès verbal, une idée à laquelle il réfléchit depuis longtemps, qui n'est encore qu'esquissée, mais qu'il faudra étudier ensemble.» Il jugeait nécessaire d'établir, dans chacune des maisons salésiennes, une «clôture» à la limite des appartements des religieux. Que «surtout et absolument aucune femme quelle qu'elle soit ne dorme dans ce sec­teur de la maison, quand même ce serait la mère du directeur ou de ces bonnes dames qui, dans nos collèges, raccommodent le linge et ren­dent des services analogues. » Au reste, il ne s'agissait pas seulement de couper court aux rumeurs. Réaliste, don Bosco observait: «Nous savons que nous sommes tous fils d'Adam. De nombreuses années passeront peut-être, je l'espère, sans qu'il n'arrive rien; mais cela pourrait arriver. Pour l'heure, il n'y aura pas de danger, mais c'est une /1030/ précaution à prendre... »[103] Le chapitre décida de faire supprimer tou­tes les portes entre le secteur des religieuses et le reste des maisons. Don Bosco, qui, apparemment, légiférait pour les seuls internats (les case salesiane), était très raide sur les cas d'enfants scandaleux. Il fallait chasser impitoyablement les galeux (le rogne) infectés par le vice: «Ils auront toute la contrition nécessaire pour recevoir l'absolu­tion de leur faute; mais il n'est pas question de se fier à eux. »[104]

Le «teatrino»

Les solutions faciles agréaient peu à don Bosco. On en trouve une preuve supplémentaire dans le domaine du spectacle, qui l'intéressait fort. A son initiative, la question du théâtre, qui ne figurait pas dans le schéma préparatoire, fut introduite dans le chapitre par le biais des moeurs des élèves. Pour don Bosco, le théâtre était un instrument d'éducation. Sur scène, les enfants exerçaient leur mémoire, harmo­nisaient leur maintien et, par identification aux personnages de leurs rôles, imprimaient en eux-mêmes de bons exemples et des maximes salutaires. Quant aux spectateurs, ils participaient à cette action moralisatrice. Or, en cette année 1877, il estimait que ses collabora­teurs avaient dévié sur le théâtre dans ses maisons. Au lieu de saynètes comiques et sans prétention comme à l'origine, ils avaient donné à jouer aux enfants des drames impressionnants, où les «méchants» par­laient mal, se battaient, usaient de l'épée et du fusil. De jeunes garçons parfois richement costumés, des minois bien grimés se faisaient admi­rer. Le parterre n'était plus constitué par leurs seuls camarades, mais par un vaste public d'amis et de voisins, dits «étrangers». Don Bosco n'appréciait pas du tout l'atmosphère ainsi créée par le théâtre. Selon lui, il démoralisait les garçons au lieu de les élever. Il ne mit pas les for­mes pour le faire savoir à son chapitre. Selon le procès verbal primitif (destiné, pour ce passage, à disparaître des Actes et donc de l'histoire officielle salésienne), «don Bosco fit remarquer que, depuis plusieurs années, le teatrino avait été frustré de son véritable but dans nos collè­ges. On a voulu introduire des tragédies, des pièces faites pour les étrangers, des pièces imposantes, et le goût de notre théâtre s'en est trouvé gâté. Maintenant, au lieu d'être une innocente récréation ou un divertissement, il produit la plupart du temps un effet contraire. Dans la rédaction du règlement, il faut partir de ce point cardinal: le teatrino est pour nos jeunes, non pas pour les étrangers. »[105] Et, pour les Actes, un copieux paragraphe intitulé: Del Teatrino fut composé /1031/ dans l'esprit de don Bosco. Il préconisa, pour des séances qui ne devraient jamais être longues, un style de type «veillée scoute»,[106] bon enfant, avec monologues, histoires, pièces brèves, saynètes comi­ques, chants et musique. «Préférer la déclamation de morceaux choi­sis de bons auteurs, la poésie, les fables, l'histoire, les traits amusants et facétieux tant que l'on voudra, pourvu que la morale n'en souffre pas, la musique vocale et instrumentale, les parties obligées et les soli, les duos, les trios, les quatuors. Le choix doit être fait pour servir à la fois l'éducation et les bonnes moeurs. »[107]

Les questions d'économie

L'économie, au sens second de «gestion sans dépense inutile», tenait une grande place dans le schéma préparatoire du chapitre. Don Bosco, obsédé par des problèmes financiers que les années aggra­vaient extraordinairement, regrettait de voir s'évanouir par l'incurie de ses fils des sommes d'argent qu'il s'était ingénié à réunir. Ni avare, ni mesquin, mais plutôt parcimonieux et, en tout cas, prévoyant, il administrait de son mieux, sans rentes et sans domaines, les dons manuels qu'il quêtait, les fruits de ses ateliers (parmi lesquels ses pro­pres publications), les modiques pensions qu'on lui versait, les hérita­ges qui lui survenaient et les bénéfices des loteries qu'il organisait avec persévérance.[108] Il ne pouvait supporter les constructions et les réparations importantes décidées dans ses maisons à son insu, d'au­tant que son personnel, toujours rempli d'initiatives, s'empressait trop souvent de réformer ou de démolir les constructions des pré­décesseurs, directeurs ou préfets.[109] Il estimait que les salésiens devaient aussi économiser sur la nourriture, l'éclairage, l'aménage­ment des locaux et les voyages. Pour les Actes du chapitre, le paragra­phe de l'économie fut prestement mis au point grâce, pensons-nous, au concours du comte Carlo Cays. Ses articles formeront la distinzio­ne IV, l'un des cinq grands titres des Deliberazioni publiées en 1878. Nous devons vraisemblablement au comte le principe infiniment sage: « 14. Que le cuisinier n'oublie pas que l'économie, l'hygiène et la propreté ne sont jamais séparables. »[110]

Les observations de don Bosco en matière d'économie au cours de l'assemblée, qui en traita le 13 septembre, frappent surtout par leur pittoresque. Le chapitre se livra, paraît-il, à une «longue discussion sur l'économie à partir des os non utilisés. Don Bosco raconta qu'il avait vu en de nombreux endroits faire cuire ces os, au moins une paire de /1032/ fois, et en tirer régulièrement un bon bouillon; après quoi, on les écrase pour obtenir une graisse très utile, surtout pour la fabrication de la colle et du savon.»[111] Un autre passage du procès verbal de ce jour nous rappelle que don Bosco aimait le buon caffé. «On passa à la question du café. Première observation à garder à l'esprit partout où l'on veut qu'il soit bon à moindres frais, c'est de ne jamais faire le café un jour pour le lendemain, ou, le matin, le café d'après-midi. Au long de l'année et dans tous les collèges où il se rend, don Bosco insiste aussi sur ce point en faisant remarquer que, laissé refroidir, le café perd de son arôme et qu'au bout de quelques heures sa qualité est devenue très inférieure. - On parla aussi de la torréfaction du café. Un excellent moyen de lui garder son arôme est d'éviter de le faire trop cuire, puis de le conserver dans un récipient bien fermé; ainsi, il continue à cuire pendant quelque temps, sans perdre ce parfum qui fait sa qualité et que beaucoup lui font perdre effectivement. Il con­vient aussi de rechercher la qualité de café la plus économique et quels ingrédients y mélanger pour diminuer les dépenses, sans, autant que possible, affaiblir la qualité de la boisson. On a noté que le seigle brûlé, à condition de n'en pas mettre une quantité excessive, réussit à cela mieux que d'autres [produits]. »[112] Heureux temps où le prési­dent lui-même d'un chapitre général ne dédaignait pas, anzi, de dis­serter quelques minutes sur le parti à tirer des os bouillis et sur la meil­leure façon de préparer un café buvable!

Chez don Bosco, le souci d'économiser ne dégénérait pas en ladre­rie égoïste. A ses religieux, il recommandait l'aumône aux indigents, surtout aux jeunes et aux filles. Il n'a guère parlé, au cours de sa vie, du monde de la prostitution qu'il avait pourtant côtoyé longtemps au Valdocco. Sa pitié envers les pauvresses éclata publiquement au cha­pitre de 1877. Le procès verbal du 13 septembre lui fait dire: «... S'il arrive que les demandes de secours émanent de zitelle (filles), oh alors, qu'on leur vienne en aide sans faute, en toute charité et le plus large­ment qu'il nous soit possible. Il n'y a peut-être pas au monde de caté­gorie de gens plus en danger pour leur chasteté que ces filles pauvres et abandonnées. Quant à moi, je donnerais très volontiers et en n'im­porte quelle circonstance ma part de repas, si je n'avais rien d'autre à offrir pour les tirer du danger. Qu'on n'aille pas dire qu'elles n'en ont peut-être pas besoin ou qu'elles sont déjà rongées par le vice. Si elles n'étaient pas dans le besoin, dans la plupart des cas, elles ne demande­raient rien; et si elles étaient déjà corrompues, elles ne viendraient pas demander du secours à nous, mais probablement à d'autres portes /1033/ beaucoup plus prometteuses. D'ailleurs, supposé qu'elles ne soient pas vertueuses, elles échapperaient au moins pour cette fois au dan­ger. Et c'est déjà une grande chose...» Don Bosco remarquait alors que, dans le monde contemporain, la pauvreté se cache plus souvent qu'on ne croit sous des apparences convenables...[113]

Problèmes de vocabulaire

L'organisation d'une société passe aussi par le vocabulaire. Don Bos­co, maître d'oeuvre du chapitre et de ses formules, intervint à plu­sieurs reprises sur des questions dites de mots.

Le 4 octobre, pendant la vingt-quatrième conférence, malgré l'opi­nion contraire d'un capitulaire, il admit que le terme de Salesiano pou­vait normalement désigner le membre de la Pieuse Société de S. Fran­çois de Sales. Il n'est en effet pas exact d'avancer, comme il arrive fréquemment sur la foi d'une note tardive de don Rua, que l'appella­tion Salésien datait de janvier 1854. Elle ne se répandit qu'à partir de 1875 environ. Un capitulaire - probablement don Cagliero, que l'on croit reconnaître aux références aux missions et aux journaux d'Amérique - venait de protester contre ce qualificatif, qui l'avait heurté pendant la lecture des procès verbaux des assemblées antérieu­res.[114] Il avait dit: «... Nous ne devrions employer ce mot que très rarement. Il y a quelques années on ne l'employait pour ainsi dire pas et on ne le connaissait presque pas. Il n'était pas encore en usage. Ce fut à l'occasion du premier départ de nos missionnaires, il y a deux ans, que l'on commença de le mettre en vogue. On se mit à dire et à redire, à imprimer et à réimprimer sur les Missionnaires Salésiens; en Europe et en Amérique, sur des livres et dans des journaux, on parlait des Missionnaires Salésiens; et c'est ainsi que ce nom s'est répandu. » L'intervention de don Bosco a été enregistrée: «C'était nécessaire les années précédentes pour diverses raisons, dit don Bosco. Il fallait que la congrégation prenne un nom fixe. D'ailleurs le nom de saint Fran­çois de Sales convient à l'Eglise et à la société civile; c'est le saint de la mansuétude, vertu qui plaît à tous indistinctement, mécréants (litt.: méchants) compris; et c'est le saint que nous avons choisi pour patron principal. Et puis il ne convenait pas de nous appeler Franciscains parce que nous aurions été confondus avec ceux de saint François d'Assise. Au reste, le mot Salésien sonne bien: ce fut donc une bonne chose de l'adopter.» Don Bosco recommanda seulement de ne pas trop étaler ce titre sur la couverture des livres, comme pour procla-/1034/ mer: «Voyez ce qu'ils sont capables de faire, les Salésiens! » Et il conti­nua en remarquant que la congrégation avait fait «un pas très hardi» en ce sens, quand elle avait inscrit le qualificatif Salésien sur le Bulle­tin des coopérateurs.[115]

Un autre problème de vocabulaire avait été agité dès le mois de sep­tembre. Le 12, la conversation avait dévié sur le partage de la congré­gation en provinces. Don Bosco s'était prononcé avec sagesse: «Au­tant que possible que la division en provinces ne soit pas arbitraire. Il faut qu'une province réunisse des maisons avec plus ou moins les mêmes coutumes, les mêmes moeurs, les mêmes commerces. Si le cli­mat, les habitudes, les coutumes, les commerces, etc., diffèrent, qu'on fasse une autre province. Cette question est importante à plu­sieurs égards et doit être toujours gardée à l'esprit lors du partage en provinces. Procéder arbitrairement peut être cause de confusions, de mécontentements et de beaucoup d'autres désordres. »[116] Le pro­blème de la terminologie n'avait pas été soulevé ce jour-là. Toutefois, dès le schéma préparatoire, don Bosco avait établi que les provinciaux salésiens - fonction à créer - seraient dénommés inspecteurs et les provinces sous leurs juridictions inspectorats (ispettorati). Cette termi­nologie particulière fut commentée, le 14 septembre, certainement sous le regard et, peut-être, par la voix de don Bosco lui-même, qui, comme toujours, présidait la séance. «... Et, avant tout, dit le procès verbal, le nom de province et spécialement de provincial. On a cru bon de l'éliminer chez nous. De nos jours ces dénominations révulsent par trop (dan troppo nell'occhio, lítt.: donnent trop dans l'oeil). On nous prend aussitôt pour des frati et on ne nous laisserait pas travail­ler. Saint Ignace aussi a supprimé plusieurs titres en usage avant lui, par exemple il a supprimé le titre de père gardien et l'a changé en celui de recteur. Nous devons chercher nous aussi à nous débarrasser de tous ces noms et de tous ces signes (quelle esteriorità, litt.: ces extério­rités), qui peuvent le plus tirer l'oeil de nos jours. » Le terme d'inspec­teur n'avait pas été choisi au hasard parmi les titres en usage dans la société civile. «On a donc décidé qu'au lieu de provincial on appelle­rait inspecteur celui qui a la charge de la surveillance. Le nom d'ins­pecteur exprime exactement ce que nous voulons dire et, par ailleurs, il est bien reçu de nos jours: c'est un terme employé par le gouverne­ment pour les affaires scolaires. » Quant au territoire, le texte poursui­vait: «Comment dénommer l'ensemble des lieux sur lesquels l'inspec­teur exerce son pouvoir? Il semblerait naturel de l'appeler ispettorato ou ispettoriato. Mais on a remarqué que ces mots ne sonnent pas telle-/1035/ ment bien, et puis ils peuvent être aisément mal compris dans la pro­nonciation et signifier ainsi des choses qui rebutent. On a remar­qué qu'ispettoria dérive aussi d'ispettore, encore que pas plus ispetto­ria qu'ispettoriato et ispettorato ne figurent dans le dictionnaire. D'ail­leurs, il est plus bref, plus harmonieux et doit donc être adopté. Donc ispettore (inspecteur) et ispettoria (inspection). »[117] Dans l'esprit de don Bosco, l'inspecteur, ce supérieur qui regarde, serait l'oeil du rec­teur majeur, dont il ferait observer les Regole, qui étaient celles de tou­te la congrégation.[118] Mais, entendons-nous bien! Le recteur majeur, en l'occurrence, s'appelait don Bosco; l'inspecteur, qui le représen­tait, serait donc naturellement «un père, qui a pour tâche d'aider ses fils à réussir leurs entreprises et qui, en conséquence, les conseille, les aide, leur enseigne comment se tirer d'embarras dans les circonstan­ces critiques. »[119]

Le lien avec le recteur majeur, qu'il estimait essentiel à la charge d'inspecteur, tenait aux conceptions de don Bosco sur le rôle du supé­rieur général dans l'ensemble de la congrégation. Il voulait que «toute la marche générale de la congrégation dépende vraiment de lui et qu'il ne soit pas gêné et freiné à chaque instant par des privilèges ou par l'autorité d'autrui, qu'il ne soit pas obligé de prendre mille précau­tions avant de décider quoi que ce soit. » Telle était son idée, répon­dait-il à quelqu'un qui s'étonnait du caractère absolu de cette auto­rité, non pas pour lui, mais pour ses successeurs.[120]

Les filles de Marie auxiliatrice

La question des filles de Marie auxiliatrice, alors dûment agrégées à la société religieuse de don Bosco, fut mise à l'étude le 22 septembre, lors de la dix-neuvième conférence.[121] Le problème spécifique du chapitre était de couper court à d'éventuelles calomnies par leur sépa­ration d'avec les salésiens dans l'habitat. Mais, à cette occasion, don Bosco émit sur elles des considérations d'autant plus intéressantes que l'histoire officielle les a à peu près ignorées. Il disait: «... Comme le Seigneur a disposé que nous trouvions de l'aide dans tant d'excel­lentes sorelle,[122] qui peuvent s'occuper des lingeries et des cuisines de nos maisons, ayons donc recours à elles. Il fut un temps où il semblait que le sel de la terre était le monopole des prêtres. Mais aujourd'hui on cherche par tous les moyens à les écarter de l'enseignement. Les filles ont des maîtresses sans guère de principes religieux. Nous devons donc nous employer nous-mêmes de notre mieux à ce que nos filles de /1036/ Marie auxiliatrice soient habilitées à s'occuper de l'éducation des fil­les, surtout des pauvres, dans les différents endroits, et à faire pour ces filles ce que les salésiens font pour les garçons. De la sorte elles aussi pourront être et répandre le sel de la terre. Elles pourront encore spécialement faire du bien dans les hôpitaux et y créer des écoles. Elles commencent maintenant à s'associer à nous dans les missions.[123] Le bien qu'elles pourront faire est très grand; elles complèteront ce qui aura été commencé par nous. Mais il est absolument nécessaire que les précautions voulues soient toujours mises en pratique... » Etc.[124] A la différence des ascritti, les filles de Marie auxiliatrice auront droit à un long paragraphe (Delle Suore) dans les Deliberazioni de 1878.[125]

L'édition des Regolamenti et des Deliberazioni

Le chapitre fut clos le 5 octobre. Le chapitre supérieur prépara ses actes à partir des procès verbaux. Mais, avant de faire imprimer ses décisions, don Bosco fit procéder à deux publications importantes. Le Règlement de l'Oratoire S. François de Sales pour les externes[126] et le Règlement des maisons de la Société de S. François de Sales[127] furent édités à la fin de cette année 1877.[128] Le premier reproduisait l'ancien règlement de l'oratoire proprement dit du Valdocco, c'est-à­dire de l'oeuvre salésienne externe, que les Français du temps auraient volontiers dénommée patronage. Le deuxième reprenait le règlement de la maison annexe (casa annessa) de l'oratoire, règlement désormais étendu et adapté aux diverses maisons de la société de S. François de Sales, les case salesiane (maisons salésiennes), qui étaient essentielle­ment des internats. Le règlement des maisons, appelé à jouer un rôle primordial dans la vie quotidienne des fils de don Bosco, avait lui­même deux parties, l'une destinée aux maîtres, qu'introduisait le traité sur «le système préventif en éducation», l'autre aux élèves, que complétait un appendice sur la «manière d'écrire des lettres».

Dans ses conversations de 1878 avec Giulio Barberis, il est arrivé à don Bosco de déplorer «la longueur de beaucoup de discussions (du chapitre général) qui n'aboutissent à nul résultat. »[129] Sa remarque, apparemment négative, concernait non pas, en soi, le déroulement du chapitre même, mais le texte de ses «actes» ou des «canons» que Bar­beris devait en extraire pour l'édition qu'il avait reçu mission de pré­parer. Elle parut à son tour l'année suivante sous la forme d'un fasci­cule de quatre-vingt-seize pages intitulé «Délibérations du chapitre /1037/ général de la Pieuse Société Salésienne tenu à Lanzo Torinese en sep­tembre 1877.»[130]

Au cours du dernier trimestre de 1877, parmi des soucis d'affaires irritantes que nous avons encore à connaître, don Bosco, au prix d'un travail que l'on croirait parfois forcené, avait ainsi à peu près com­plété[131] son corpus écrit sur l'esprit et les structures de la Société salé­sienne. Il avait désormais, avec des constitutions, des règlements pour leur mise en pratique, un petit traité sur son système d'éducation et un historique de son oeuvre. Il se disposait certainement à annoncer cette heureuse nouvelle au pape Pie IX, qu'il avait l'intention de ren­contrer sans tarder à Rome. En quoi, il se trompait.


Notes

[1] Il semble que la première «conférence générale» de la société salésienne ait été tenue le 3 février 1868. Voir MB IX, 66-70.

[2] Les rapports sur les «conférences générales» ont été en principe rassemblés en ACS 04. Voir FdB 1869-1873.

[3] Cette partie du rapport était en effet lue par don Rua. En voir une édition en Documenti XVIII, 62; MB XIII, 77/13-14.

[4] D'après Documenti, XVIII, 61-62; MB XIII, 76/12-31.

[5] Leur nécrologe, pour les seules années 1879-1880, comporte seize notices de jeunes religieuses, qui étaient nées dans les années 1850. Le lire dans la deuxième par­tie de l'Elenco generale delle Figlie di Maria Ausiliatrice, 1881, p. 15-48.

[6] Nous suivons ici le texte bref du manuscrit original Gresino classé dans G. Bar­beris, Cronichetta Discorsi, quaderno 16, texte amplifié et glosé en Documenti XVIII, 63-68, d'où il a été versé par don Ceria en MB XIII, 77-83. Ce discours «prophétique» pour le passage ici reproduit, mériterait une édition soignée, qui aiderait à retrouver, sinon les propos de Pie IX dans sa chambre, qui demeureront vraisemblablement tou­jours problématiques, au moins ceux tenus à Turin par don Bosco lui-même.

[7] A cet endroit, le texte Gresino a reparu très amplifié dans les Documenti.

[8] G. Barberis, loc. cit., p. 20-22.

[9] Ibid., p. 22.

[10] Au cours de la conférence XXVI, 5 octobre 1877; Verbali Barberis, cahier III, p. 54.

[11] Originaux en ACS 2220201 -03. Editions par E. Ceria (Turin, SEI, 1946) et A. Da Silva Ferreira (Rome, LAS, 1991). J'ai autrefois publié une petite étude sur ces Memorie dell'Oratorio dans: Les Memorie I de Giovanni Battista Lemoyne..., Lyon, 1962, p. 115-134.

[12] MO 16/17-18.

[13] MO 16/14-15.

[14] MO 124/12 à 127/88.

[15] MO 16/16-17.

[16] Nous rétablissons la chronologie défaillante de don Bosco.

[17] MO 43/50 à 44/57. /1038/

[18] «... récit sélectif, emphatique, familièrement amusant (...), les Memorie dell'Oratorio posaient de sérieux problèmes à qui leur demandait d'autres messages» que l'apologie de l'oeuvre de don Bosco (P. Stella, «Bilancio delle forme di conoscenza e degli studi su don Bosco», in Don Bosco nella storia, dir. M. Midali, Rome, LAS, 1990, p. 25).

[19] G. de Maupassant, «L'évolution du roman au XIXè siècle», dans la Revue de l'Exposition universelle, octobre 1889. D'après Maupassant, Romans, Bibl. de la Pléiade, Paris, 1987, p. 1483-1486.

[20] On peut lire un essai de vérification de l'épisode de l'oratoire au cimetière de S. Pietro in Vincoli dans F. Motto, «L"oratorio" di Don Bosco presso il cimitero di S. Pietro in Vincoli in Torino. Una documentata ricostruzione del noto episodio», RSS, ann. V, 1986, p. 199-220. Le prêtre mis en cause est bien mort à l'époque; quant à sa fantesca, elle disparut les jours suivants, mais on n'en sait pas plus sur elle. Voir ci­dessus, chap. V.

[21] Observation de P. Braido, dans son travail important: Giovanni Bosco. Il si­stema preventivo nella educazione della gioventù. Introduzione e testi critici, Rome, LAS, 1985, p. 14, n. 22.

[22] Don Bosco est, en effet, rentré de Sampierdarena à Turin le mardi 27 ou le mercredi 28 mars. Voir sa lettre à don Rua, le 24 mars, annonçant son retour à Turin le «mardi» ou le «mercredi» suivants (Epistolario III, p. 160). La lettre à Mgr Masnini, donnée comme écrite depuis Turin le 26 mars (ibid., p. 160-161), fut vraisemblable­ment composée à Sampierdarena. Don Bosco était contumier du fait.

[23] G. Barberis, Cronichetta autografa, quaderno 12, non paginé, paragraphe sous le titre: Aprile (1877). La date du «21 aprile», relevée par don Braido (op. cit., p. 13), ne fut introduite que postérieurement dans la Cronichetta varie mani.

[24] Inaugurazione del Patronato di S. Pietro in Nizza a mare. Scopo del medesimo esposto dal Sacerdote Giovanni Bosco con appendice sul sistema preventivo nella edu­cazione della gioventù, Turin, Tipografia e Libreria Salesiana, 1877. Les textes paral­lèles italien et français de cet appendice sur le système préventif se lisent, aux p. 44-65 de ce fascicule bilingue. Nous les citerons selon leur division en paragraphes.

[25] Comme il a déjà été dit, l'opposition des deux systèmes dans le dialogue avec Urbano Rattazzi «un dimanche matin d'avril de 1854» n'apparaît pour nous que dans un récit de 1882, donc largement après le traité de 1877. Voir, ci-dessus, chap. XIII, n. 21, et P. Braido, Giovanni Bosco. Il sistema preventivo..., cit., p. 8-9.

[26] G. Milanesi, «Prévention et marginalisation chez don Bosco et dans la péda­gogie contemporaine», dans l'ouvrage collectif Education et pédagogie chez don Bosco (dir. G. Avanzini), Paris, Fleurus, 1989, p. 196.

[27] Op. cit., t. XIII, p. 132.

[28] D'après l'article de G. Milanesi, «Prévention et marginalisation...», p. 197-198.

[29] Op. cit., t. XIII, p. 1063.

[30] Inaugurazione.... fasc. cit., p. 31 (texte français).

[31] Le système préventif..., § I, Introduction. Nous répétons ici la traduction fran­çaise de 1877.

[32] Le système préventif...,§ I a. IV.

[33] Le système préventif..., § II, Introduction.

[34] Le système préventif .... § III, a. I.

[35] Le système préventif..., § Une parole sur les punitions, a. I. /1039/

[36] G. Barberis, Cronichetta autografa, quaderno 12, non paginé, § Aprile (1877).

[37] On trouve en ACS 022 diverses rédactions de cette introduction. Sa version imprimée de 1877 dans Regole o Costituzioni della Società di S. Francesco di Sales secondo il Decreto di approvazione del 3 aprile 1874, Turin, 1877, p. 3-43.

[38] Toutefois, à partir de l'édition italienne de 1885, on lut (p. 6) la note de bas de page au début du premier paragraphe compilé: «Ce chapitre et le suivant expriment les sentiments de saint Alphonse de Liguori, docteur de la sainte Eglise. » Mais combien d'usagers y prêtèrent sérieusement attention?

[39] Avvisi spettanti..., § I.

[40] Ibid., même paragraphe.

[41] Ibid., § II, 1°.

[42] A. de Liguori, Theologia moralis, De ordine, n° 802, 803.

[43] Pour mémoire: Contra impugnantes Dei cultum et religionem (1256), puis De per/ectione vitae spiritualis (1269) et Contra pestiferam doctrinam retrahentium homines a religionis ingressu (1270).

[44] G. Bosco, «Ai soci salesiani», Regole o Costituzioni..., 1877, p. 5-6.

[45] Ibidem, p. 7-8.

[46] Ibidem, p. 8-10.

[47] Ibidem, p. 11- 14.

[48] Louis Habert (1635-1718).

[49] Voir une édition de ces discours, d'après la Cronichetta Barberis, en MB XIII, 427-431.

[50] Publiée sous la direction de G. Cacciatore, Florence, 1957, I vol. de 1692 et 130 p.

[51] Op. cit., p. (5)-(76).

[52] Qui voudrait connaître les problèmes débattus pourrait se reporter à la biblio­graphie de cet article, p. (73)-(76).

[53] Capitolo generale della Congregazione Salesiana da convocarsi in Lanzo nel pros­simo settembre 1877, Turin, Tipografia Salesiana, 1877, p. 3. En fait, les préfets, sauf exceptions, n'y parurent pas.

[54] Capitolo generale... da convocarsi..., p. 3.

[55] Son titre, n. 53, ci-dessus. -Bibliographie. Il faut apprendre à distinguer, dans la documentation qui subsiste sur ce chapitre, quatre pièces principales: r) le schéma préparatoire de don Bosco, qui fut imprimé, z) les procès verbaux (Verbali) des séances rédigés par Giulio Barberis, 3) les «actes» (Atti) du chapitre préparés par le même Bar­beris après la clôture de l'assemblée sous le contrôle en particulier de don Bosco; ces actes sont demeurés manuscrits, 4) les Deliberazioni (décisions) du chapitre, qui furent publiées en 1878. Hormis les Memorie de don Ceria (MB XIII, 243-2444), au reste écri­tes sur la seule version des «actes», donc au détriment des Verbali, beaucoup plus pro­ches des débats que notre biographe veut raconter, les seuls travaux importants sur le chapitre de 1877 sont ceux de Marcel Verhulst, I verbali del primo capitolo generale sale­siano (1877). Edizione critica, Rome, Università Pontificia Salesiana, 1980, 388 p., polycopié; Note storiche sul Capitolo Generale r della Società Salesiana (1877), col]. Quaderni di Salesianum 5, Rome, LAS, 1982, 40 p. On trouve dans ce dernier fascicule (p 39-40} une description judicieuse du fonds d'archives salésiennes sur ce chapitre.

[56] Voir M. Verhulst, Note storiche..., p. 13. Ce projet de don Bosco a été soigneu­sement conservé. /1040/

[57] Les archives salésiennes de Rome conservent au moins trois exemplaires inter­foliés, celui de don Bosco lui-même, celui de Cesare Cappelletti et celui de Gioachino Berto. Voir FdB 1833.

[58] Voir l'Introduzione des Deliberazioni del Capitolo generale della Pia Società Salesiana tenuto in Lanzo Torinese nel settembre 1877, Turin, Tipografia e libreria sale­siana, 1878, p. 8-9.

[59] D'après le procès verbal de la conférence I, 5 septembre 1877; Verbali del primo capitolo generale..., ms Barberis, cahier I, p. 1. Les références seront données ici aux originaux manuscrits. L'édition polycopiée des Verbali par Marcel Verhulst com­porte en marge des indications précises sur les pages reproduites des cahiers manus­crits de Barberis. - L'assemblée d'ouverture ne s'est donc pas tenue dans «l'église du collège», comme on le lit dans l'historique des Deliberazioni del Capitolo..., p. 10, imprudemment répété par Marcel Verhulst, Note storiche..., p. 13.

[60] Voir cette liste dans Deliberazioni del Capitolo..., p. 12-14.

[61] La version imprimée du discours de don Bosco dans les Deliberazioni del Capi­tolo..., p. 10-11 , a été le fruit d'une reconstitution plus ou moins fidèle à partir de ses observations en cours de séance.

[62] Conférence I, 5 septembre 1877; Verbali, cahier I, p. 6-7. Voir MB XIII, 255/23-38.

[63] Sur cette histoire postérieure des Deliberazioni, voir éventuellement F. Desra­maut, «Le costituzioni salesiane dal 1888 al 1966», dans le recueil Fedeltà e Rinnova­mento. Studi sulle costituzioni salesiane, éd. J. Aubry et M. Midali, Rome, LAS, 1974, p. 55-101.

[64] Conférence IV, 7 septembre 1877; Verbali, cahier I, p. 37.

[65] Della vera scuola per ravviare la società, Turin, 1874, p. 18-29.

[66] Conférence IV, 7 septembre 1877; Verbali, cahier I, p. 41. Ces propos doivent être probablement attribués à don Durando, président de la commission des «études».

[67] Même conférence, p. 43.

[68] Même conférence, p. 45. Comme un certain nombre d'autres, cette réflexion intéressante de don Bosco n'a pas reparu dans l'édition officielle des actes. On lit à cet endroit en marge des Verbali: «Non expedit».

[69] Deliberazioni del Capitolo..., p. 91-93.

[70] Les coopérateurs ne figurent pas parmi les «punti nodali» du chapitre retenus par Marcel Verhulst. Don Bosco eût probablement été d'un avis différent.

[71] Voir encore, dans les Regolamenti salésiens de 1966, p. 261-265, le chapitre Norme ai Salesiani per la Pia Unione dei Cooperatori, lointaine dérivation des Delibera­zioni de 1877.

[72] «Associazioni varie. - I Cooperatori Salesiani», a. 4; dans Deliberazioni del Capitolo..., p. 92.

[73] Conférence IV, 7 septembre 1877; Verbali, cahier I, p. 48.

[74] Même conférence, p. 49­

[75] Même conférence, p. 50. Propos repris en MB XIII, 263/24-34.

[76] Même conférence, p. 52-53.

[77] Même conférence, p. 50-51.

[78] Même conférence, p. 53-55.

[79] Conférence XXIII, 3 octobre 1877; Verbali, cahier III, p. 35-36.

[80] Et aussi: «Omnis anima potestatibus sublimioribus subdita sit; non est enim potestas nisi a Deo» (Romains 13, 1 .)  /1041/

[81] Remarquons au passage que les Atti du chapitre, qui seront ensuite repris en MB XIII, 288/17, vont répéter non pas: «Ma si dice, Garibaldi è il più gran scellerato, il governo lo sostiene, dunque il governo...», mais le raccourci: «Ma, si dice, il Governo sostiene i più grandi scellerati». La «gloire nationale» ne sera pas offensée trop ouvertement.

[82] Conférence XXIV, 4 octobre 1877; Verbali, cahier III, p. 42-44. Voir MB XIII, 287-288.

[83] Secondo Franco (1817-1893) fut un prédicateur renommé, surtout d'exerci­ces spirituels pour le clergé. Il fonda la nouvelle résidence des jésuites de Turin et en fut le supérieur de façon ininterrompue de 1869 à sa mort, à l'exception de trois années passées au noviciat de Chieri (1882-1885). Il publia beaucoup pour l'instruc­tion chrétienne et morale du peuple. Sa pensée n'était guère originale, mais il traitait les thèmes traditionnels avec conviction et dans un style simple et clair. Sa spiritualité était centrée sur l'amour du Christ; elle procédait d'un zèle ardent contre les erreurs idéologiques et morales de son temps. Voir, sur lui, M. Colpo, «Franco, Secondo», Dictionnaire de spiritualité, t. V, 1964, col- 1014-1016.

[84] Conférence VI, 9 septembre 1877; Verbali, cahier I, p. 78. Quelques instants auparavant, au début de la séance, le P. Franco avait fait un éloge appuyé de don Bosco et de sa congrégation (ibid., p. 77).

[85] Conférence VI, 9 septembre 1877; Verbali, cahier I, p. 77-82.

[86] Ibidem, p. 82-90. L'échange a donc duré un certain temps.

[87] Le mot «continuait» du procès verbal nous garantit l'origine «boschienne» du propos.

[88] Même conférence, p. 90.

[89] G.B. Rostagno (1816-1883), turinois lui aussi, était professeur de droit cano­nique. Voir sur lui C. Sommervogel, Bibliothèque de la Compagnie de jésus (Bruxelles­Paris, 1894), t. VII, p. 189.

[90] Conférence VIII, 10 septembre 1877; Verbali, cahier I, p. 112. Le passage a été reproduit en MB XIII, 268-269. En finale, don Ceria a ajouté qu'une main étran­gère, celle de don Cagliero, a écrit en marge des actes à cet endroit: «Ici on ne parle cer­tainement que des fautes commises cum seipso solo; vae nobis, si aliter foret». L'inter­prétation de Cagliero était certainement exacte.

[91] Conférence VIII, 10 septembre 1877; Verbali, cahier 1, p. 114-115. On retrouvera cet article dans les Deliberazioni del Capitolo..., dist. III, chap. I, a. 6.

[92] Conférence XVI, 14 septembre 1877; Verbali, cahier II, p. 197-198.

[93] Capitolo generale... da convocarsi.... p. 18-19. L'intervention sur le tabac à pri­ser dans la conférence XVI, 14 septembre; Verbali, cahier II, p. 199-200. Nous avons ici quelques éléments de commentaire d'un article surprenant (a. 188) des constitutions salésiennes du vingtième siècle, sur les «habitudes indifférentes » à éviter, article qui, au reste, s'enracinait dans les constitutions approuvées, chap. X (De acceptione), a. 9.

[94] Voir le chapitre suivant de cette biographie.

[95] D'après une note reprise en Documenti XVIII, 124, dont la source n'a pas encore été repérée. La date précise de la conversation (19 avril) est, en tout cas, très problématique.

[96] Conférence V, 8 septembre 1877; Verbali, cahier I, p. 58.

[97] Conférence VIII, 10 septembre 1877; Verbali, cahier II, p. 120-121.

[98] Voir conférence V, 8 septembre 1877; Verbali, cahier I, p. 72-74.

[99] Conférence IX, 11 septembre 1877; Verbali, cahier II, p. 130-131. /1042/

[100] Même conférence, p. 134-135.

[101] Même conférence, p. 135-136.

[102] Conférence XV, 14 septembre 1877; Verbali, cahier II, p. 194; et conférence XXII, 3 octobre 1877; Verbali, cahier III, p. 28-29.

[103] Conférence X, II septembre 1877; Verbali, cahier II, p. 142-143.

[104] Conférence X, 11 septembre 1877; Verbali, cahier II, p. 147-148.

[105] Conférence X, II septembre 1877; Verbali, cahier II, p. 148-149. On con­çoit que ces sortes de remarques aient pu ne pas plaire au dramaturge don Lemoyne... D'où leur élimination?

[106] Les Italiens parleraient probablement d'accademia.

[107] Deliberazioni del Capitolo...: Del Teatrino, § Materia adattata, a. 3.

[108] Voir éventuellement P. Stella, Don Bosco nella storia economica e sociale (1815-1870), Rome, LAS, 1980, passim.

[109] Conférence XIV, 13 septembre 1877; Verbali, cahier II, p. 174-175.

[110] Deliberazioni del Capitolo..., p. 73. On notera que les deliberazioni sur l'éco­nomie couvraient les pages 62-75 du fascicule.

[111] Conférence XIII, 13 septembre 1877; Verbali, cahier II, p. 170­

[112] Même conférence, p. 172-173. On ne prétend du reste pas que toutes ces remarques aient été émises par don Bosco lui-même. - Le problème du café reparut dans les Deliberazioni de 1878 (p. 71-72), au chapitre Economia nella cucina, a. 6-10; puis, en 1880, il disparut de l'édition qui suivra le deuxième chapitre. Dommage!

[113] Conférence XIII, 13 septembre 1877; Verbali, cahier II, p. 169-170. En MB XIII, 274-275, don Ceria n'a retenu de cette treizième conférence que le passage sur l'aumône.

[114] Les MB XIII, 271, ont attribué ces observations à don Bosco en personne; mais les Verbali ne le faisaient intervenir qu'à partir de: «Era cosa necessaria... »

[115] Conférence XXIV, 4 octobre 1877; Verbali, cahier III, p. 40-41.

[116] Conférence XI, 12 septembre 1877; Verbali, cahier II, p. 160.

[117] Conférence XVI, 14 septembre 1877; Verbali, cahier II, p. 202-203.

[118] Voir la discussion sur «promuovere l'osservazione delle Regole», jugé essen­tiel à la charge d'inspecteur, lors de la dix-septième conférence, 21 septembre 1877; Verbali, cahier II, p. 212-214.

[119] Conférence XVII, 21 septembre 1877; Verbali, cahier II, p. 215.

[120] Conférence XVI, 14 septembre 1877; Verbali, cahier II, p. 204-205.

[121] Pour une raison que je ne m'explique pas, dans les MBXIII, 281-282, don Ce-ria est passé directement de la dix-septième à la vingtième conférence; il a ainsi sauté le passage sur les filles de Marie auxiliatrice.

[122] L'Italien use habituellement du terme sorella pour désigner la soeur de sang, et du terme suora pour désigner la soeur religieuse.

[123] On sait que la première expédition missionnaire des salésiennes partit vers l'Amérique en novembre 1877.

[124] Conférence XIX, 22 septembre 1877; Verbali, cahier III, p. 3-4.

[125] Deliberazioni del Capitolo..., p. 94-95. Au reste, les salésiens ne mirent aucun empressement à exécuter ces prescriptions en ce qui les concernait.

[126] Regolamento dell'Oratorio di S. Francesco di Sales per gli esterni, Turin, Tipo­grafia Salesiana, 1877, 64 p.

[127] Regolamento per le case della Società di S. Francesco di Sales, Turin, Tipografia Salesiana, 1877, 100 p. /1043/

[128] Le Nihil obstat du vicaire général Zappata pour le Regolamento per gli esterni a été daté du 2 novembre 1877; et le Regolamento per le case fut certainement imprimé après le fascicule sur l'inauguration du patronage Saint-Pierre de Nice (août 1877).

[129] G. Barberis, Cronichetta autografa, 11 mai 1878; quaderno 13, p. 42. Relevé par M. Verhulst, Note storiche..., p. 25.

[130] Deliberazioni del Capitolo generale della Pia Società Salesiana tenuto in Lanzo Torinese nel settembre 1877, Turin, Tip. e libreria salesiana, 1878, 96 p.

[131] L'année 1878 sera aussi celle de la première édition imprimée des constitu­tions des filles de Marie auxiliatrice.



Chapitre XXVIII.

Affaires romaines en 1877

La réforme des Concettini

La liste officielle des participants au premier chapitre général, telle qu'elle fut publiée dans les Deliberazioni de 1878, contient un person­nage au titre énigmatique: «Sac. Giuseppe Scappini, Direttore Spiri­tuale dei Concettini in Roma. »[1] Comment expliquer la présence ex officio dans une assemblée strictement salésienne du «directeur spiri­tuel» d'une congrégation dont le siège était «à Rome »? [2]

Le terme de Concettini désignait alors couramment les membres d'une congrégation de frères hospitaliers, née vingt ans plus tôt, le 8 septembre 1857, principalement par les soins d'un laïc natif de Cré­mone, dénommé Cipriano Pezzini. On voulait, au lendemain de la dé­finition de 1854, élever un «vivant monument de charité à la Vierge conçue sans la tache de la faute originelle». De là le nom de «Fils de l'Immaculée Conception» qu'ils s'étaient donné.[3] Cette congréga­tion avait vu le jour dans l'hôpital romain du Santo Spirito, où elle allait servir les malades jusqu'au 30 septembre 1889. Pie IX, qui éprouvait un faible pour elle, lui avait fait accorder un decretum laudis dès le 4 octobre 1862 et, au bout de seulement trois autres années, un décret d'approbation le 10 mai 1865. Leurs constitutions étaient tou­tefois demeurées à l'étude. Les aumôniers capucins, qui rangeaient ces hospitaliers dans le tiers-ordre de saint François, les gouvernaient à leur guise, soit à Santo Spirito, soit dans les autres hôpitaux qu'ils desservaient. Aux origines, à côté de Pezzini, un autre frère avait émergé, Luigi Maria Monti (1825-1900). Pezzini avait été rapide­ment (en 1858) expulsé de Santo Spirito tandis que Monti restait à son poste pour remplir de son mieux une mission charitable au chevet des malheureux.

Quelques années passèrent. Le nombre des Concettini avoisina /1045/ cinquante. Et, en 1876, leur société prit un tour nouveau. Le pape remercia les pères capucins, qui ne semblaient plus «tellement appro­priés à leur direction», selon une formule du cardinal Bilio.[4] L'insti­tut paraissant encore incapable de se diriger seul, il confia à don Bosco la charge de pourvoir à sa réorganisation. Le 29 octobre 1876, une let­tre du cardinal Bilio écrite au nom du pape entama les tractations.[5] Le cardinal, pour encourager son correspondant avec qui il était très familier, lui observait qu'il avait, par cette offre, «une magnifique (bellissima) occasion d'établir à Rome une maison de salésiens». Plus encore que cette perspective, qui pourtant le touchait fort, la con­fiance du souverain pontife dans ses capacités de réformateur reli­gieux, que d'autres, à quelques centaines de mètres de lui, mettaient en doute, le flatta grandement.[6]

Il ne perdit pas un instant. Le 7 novembre, il accompagnait à Rome les missionnaires salésiens de la deuxième expédition; et, le 10, le pape le recevait déjà pour régler l'affaire des Concettini. Au vrai, faute de pièces tout à fait contemporaines, nous ignorons la teneur exacte des propos du souverain pontife en la circonstance. Selon une lettre d'un an postérieure, Pie IX aurait dit à don Bosco: «Je désire que vous vous occupiez des Concettini, dont la mission est sublime et qui peuvent beaucoup aider les malades à faire une sainte mort. Vous ne devez ni réformer ni corriger, mais créer ou mieux rendre les cons­titutions des Concettini semblables (immedesimare) à celles des salé­siens.»[7] Ni réformer, ni corriger, mais créer..., c'est ainsi qu'il con­çut sa mission auprès des frères hospitaliers.

Il conféra avec Mgr Luigi Fiorani, protecteur de l'institut, qui por­tait aussi le titre de commandeur de Santo Spirito. Un mémoire signé par ce personnage sortit de l'entretien.[8] Il proposait d'adapter les constitutions des frères à celles des salésiens, d'établir chez eux la vie commune et un noviciat régulier et de les obliger à vaquer à des exerci­ces de piété, qui couperaient leurs besognes de charité. Le mémoire fut présenté au pape; et, le 17 novembre, un rescrit donna à peu près carte blanche à don Bosco, à condition toutefois qu'il s'entende avec Mgr Fiorani.[9] Le 18, don Bosco, apparemment désireux de brusquer le cours des choses, expliquait déjà le détail de son projet sur les Con­cettini dans une lettre à Pie IX.[10] Il estimait que, pour régulariser la vie de cette congrégation, il convenait d'abord - et l'on a peut-être ici l'une des clefs de son changement d'attitude sur le noviciat dans sa société salésienne - d'y établir un noviciat en forme.

Don Bosco, de retour à Turin, allait très au-delà d'une simple /1046/ réforme morale et institutionnelle de ces frères hospitaliers. Il croyait devoir «prendre la direction» des Concettini. Le mot de «direction» avait un sens fort dans sa bouche: il ne réduisait pas la direction à la vie «spirituelle». «Le pape nous a fait écrire de prendre la direction des Concettini», nota Barberis le 17 décembre à l'écoute de don Bos­co «in capitolo[11] Selon un schéma non daté, qui fut intitulé: «Ap­pendice aux Constitutions des Frères Hospitaliers de Marie Im­maculée dits. Concettini»,[12] «la situation actuelle des Ordres Reli­gieux ne permettant plus aux RR. PP. Capucins d'assumer la direc­tion des Frères Hospitaliers, comme ils l'ont fait avec zèle durant de nombreuses années, Sa Sainteté a daigné confier cette charge au Supérieur de la Congrégation Salésienne. » Parmi les conséquences à tirer, le schéma alignait: «1° L'Institut des Concettini cesse d'appar­tenir au Tiers Ordre de S. François d'Assise et d'être dirigé au spiri­tuel par les RR. PP. Capucins; en revanche il est affilié à perpétuité à la Société de S. François de Sales à Turin. - 2° La direction spiri­tuelle des frères Concettini, aussi bien profès que novices, est confiée à perpétuité aux prêtres de ladite Congrégation Salésienne nommés à cet effet par le Recteur Majeur de cette Congrégation. - 3° L'office de Supérieur Général des Concettini sera tenu par le Recteur Majeur de la Congrégation Salésienne, qui pourra aussi nommer son représen­tant parmi les salésiens résidant à Rome... »[13] En d'autres termes, la congrégation salésienne absorbait l'Institut des Concettini. Le statut de ceux-ci serait au moins identique à celui des filles de Marie auxilia­trice agrégées à cette congrégation et, plus probablement encore, à celui des coopérateurs salésiens. En bref, les Concettini passaient du tiers-ordre de S. François d'Assise au tiers-ordre de S. François de Sales. Leur historien a donc raison d'avancer que «Don Bosco pensait que la meilleure mise en ordre (sistemazione) serait obtenue par la fusion des Hospitaliers avec les Salésiens en une unique congréga­tion. »[14]

Ce plan fut longtemps caressé et plusieurs fois commenté par don Bosco, à Rome avec don Berto et Mgr Fiorani, puis à Turin avec don Barberis et les membres de son chapitre supérieur. Don Bosco amorça même son exécution, puisque don Scappini fut nommé par lui directeur spirituel des Concettini. Mais le beau projet, qui eut soudain élargi l'assiette salésienne au centre de la catholicité, échoua. Les Concettini ne tenaient nullement à se retrouver noyés dans la congré­gation salésienne. Si la tutelle des capucins leur était apparemment devenue insupportable, celle des salésiens ne leur convenait pas pour /1047/ autant.[15] Don Bosco imaginait que leur opposition s'atténuerait avec le temps, grâce au soutien du pape...

Mais à Rome même, d'autres personnages, parmi lesquels proba­blement Mgr Fiorani, commençaient à penser autrement. L'intrusion de Piémontais dans les affaires locales ne leur convenait pas; et ils étaient sensibles aux réactions des Concettini. Ils négocièrent donc, à partir de février 1877, les moyens de sortir de l'impasse que, à leur sentiment, don Bosco avait créée. Les pouvoirs de celui-ci furent d'abord limités. Un article de l'Unità cattolica du 28 janvier 1877 - certainement d'inspiration salésienne - l'avait donné comme «visi­teur apostolique ad vitam, avec pleins pouvoirs. »[16] Un décret le nom­ma visiteur apostolique spirituel des Concettini auprès de Mgr Fio­rani, qui était dit, quant à lui, visiteur apostolique in temporalibus (pour le temporel).[17] Il semble bien que, le 22 janvier, don Bosco avait accepté ce partage en conversation avec Mgr Fiorani.[18] Mais un visiteur apostolique, dont rien ne dit que le mandat est ad vitam, qui est destiné par sa fonction à corriger et à redresser au nom du pape les défauts de l'institut auquel il a été envoyé, diffère beaucoup d'un supérieur «ordinaire», surtout s'il partage ses pouvoirs avec un égal disposant du «temporel». Le rôle de don Bosco se réduisait à réformer la vie proprement religieuse des Concettini. Un autre pas fut franchi après quelques semaines. Le 28 janvier, selon Berto, don Bosco, don Scappini et Mgr Fiorani s'étaient concertés à Rome pour élire le «cha­pitre» des Concettini (quatre personnes). «Frère Luigi de Orte» serait le supérieur général.[19] On semblait ainsi renoncer à un article essen­tiel de l'Appendice aux constitutions des Frères. Le 5 mars, Mgr Fio­rani - non pas don Bosco - notifia à Luigi Maria Monti, résidant à Orte, qu'il était supérieur général des frères hospitaliers. Et, du coup, la situation acheva de se renverser, Car Monti avait les qualités vou­lues pour sa tâche. Le 11 mars, il fit part à don Bosco de son accepta­tion.[20] Et il entreprit aussitôt de procéder à la réforme de la petite société, réforme qu'il considérait à juste titre comme essentielle à sa charge. Au bout de deux mois, il rendait compte à don Bosco de ses débuts difficiles: il avait dû, écrivait-il, licencier huit frères et une vingtaine de servants .[21] Le salésien Scappini, que don Bosco mainte­nait à Rome, l'aidait dans son oeuvre de purification.

Cependant, le persévérant don Bosco ne lâchait pas prise. En juin 1877, il était à nouveau à Rome où il accompagnait les «Américains», tandis que deux de ses religieux prêchaient les exercices spirituels aux Concettini. Don Lazzero, l'un des prédicateurs, écrivait alors à don /1048/ Rua que les Concettini suivaient régulièrement les exercices, qu'ils aimaient beaucoup les salésiens et qu'ils feraient pour eux tous les sacrifices imaginables, mais qu'ils n'avaient nulle intention de renon­cer à leur autonomie. «Gare si on y touchait! »[22] Or, dans les mêmes jours, don Bosco mettait au point pour Pie IX un rapport très soigné sur sa «visite apostolique». Et il le terminait en proposant que, sous l'autorité (littéralement: la supériorité) absolue du pape, le supérieur des salésiens - lui-même par conséquent - réalise dans cet institut l'unité indispensable de commandement; et aussi que chaque direc­teur local des Concettini dépende d'un directeur établi par ce supé­rieur général des salésiens.[23] Le projet revu faisait des Concettini d'éternels coopérateurs salésiens. Mais, à cette date, Pie IX, avec qui il cherchait vainement à s'entretenir en privé, n'approuvait pas (ou n'approuvait plus) ses idées plus ou moins affirmées d'affiliation salé­sienne des Concettini. Le jour de la signature de son rapport, le cardi­nal secrétaire d'Etat Simeoni lui apprenait par lettre que le pape avait chargé le cardinal Randi de trouver une solution à l'affaire.[24] Il con­venait de sortir d'une situation délicate sans froisser les acteurs, en tête desquels se trouvait notre don Bosco. Trois lettres de ce cardinal Randi à celui-ci (20 juillet, 29 juillet et 14 août) esquissèrent un plan.[25] Mais les dés étaient jetés. Quand le chapitre général fut sur le point de s'achever, don Bosco reçut (probablement à Lanzo) du cardi­nal Randi une quatrième et dernière lettre écrite d'un ton gêné:

«... Je ne saurais rien vous dire sur l'affaire sinon que le Saint Père, pour con­server à l'institut son existence propre, a, après mûre réflexion, résolu de con­fier provisoirement sa réforme à des ecclésiastiques de cette capitale sous la dépendance de l'Em.me Vicaire, à qui il a confié cette charge. Toute autre disposition reste donc suspendue et cela jusqu'à ce que l'expérience démontre que l'institut peut se maintenir avec une existence propre. Après quoi, S.S. prendra les résolutions qui conviennent y compris pour la charge donnée pré­cédemment (...) En vous exprimant mon regret que l'arrangement dont je vous ai donné l'esquisse dans ma lettre précédente n'ait pu être mis à exécu­tion, j'ai le plaisir de me redire, avec l'estime et la vénération qui vous sont dues, de Votre Révérence, le très affectionné serviteur. L. card. Randi. »[26]

En d'autres termes, pour préserver le «caractère propre» de l'insti­tut, qui était donc menacé, le pape enlevait à don Bosco la charge de réformateur des Concettini et la confiait à un autre ecclésiastique, qui serait romain. De fait, pendant un an, un nouveau visiteur apostoli­que, Mgr Ambrogio Turriccia, allait mener la vie dure au pauvre frère /1049/ Monti. Toutefois, en novembre 1878, son épreuve finirait enfin: l'autonomie si longtemps réclamée serait accordée aux Concettini. Ils auront bientôt leurs prêtres et vivront dans la paix. Cent ans plus tard, cette petite congrégation subsistait toujours et pouvait envisa­ger la béatification de Luigi Maria Monti.[27]

Pour don Bosco, cette affaire, glorieusement commencée, annoncée dans la presse, s'était terminée par un échec, que le pape en personne avait sanctionné. Car Pie IX l'avait désavoué et lui en gardait quelque ressentiment.[28] Peut-être mal conseillé à l'origine par Mgr Fiorani et trop confiant en son charisme personnel, il n'avait pas assez mesuré la force de résistance des frères hospitaliers (et de leurs amis de Rome) à un plan de réforme, qui débouchait sur une annexion à peine dégui­sée. Cet échec retentit sur ses relations avec le pape durant ses der­niers mois sur terre. Jamais, il ne put s'expliquer en tête-à-tête avec lui. Auprès du Saint-Siège, il ne justifia officiellement sa conduite que par une longue lettre au cardinal Bilio, qui avait amorcé l'entreprise. En résumé, il avait toujours voulu appliquer les instructions reçues du pape en novembre 1876 .[29] Mais il ne serait pas équitable d'en rester à ce constat négatif. Echec? Oui, mais aussi réussite. Car, si les hospita­liers se sont redressés en 1877, ce fut grâce à don Bosco et à ses salé­siens, Luigi Maria Monti ne l'eût certainement pas contesté. La réforme salésienne a été décisive pour cette congrégation aux jours les plus délicats de son adolescence.

Le nouveau préfet des Evêques et Réguliers

A Rome, de 1872 à 1875, pour les affaires de sa société religieuse don Bosco rencontrait principalement le vieux cardinal préfet des Evêques et Réguliers, Giuseppe Andrea Bizzarri, qui connaissait de longue date les habitudes et les préférences de Pie IX. Ce cardinal étant tombé malade,[30] le Saint-Siège nomma, le 6 juillet 1876, à la tête de la congrégation des Evêques et Réguliers, un pro-préfet des­tiné à jouer un rôle important dans la vie de notre don Bosco. Inno­cenzo Ferrieri (1819-1887), soixante-six ans, achevait à ce poste honorable une carrière passée en majeure partie dans la diplomatie. Ordonné évêque à trente-sept ans (1847), il avait été visiteur apostoli­que dans les territoires ottomans (1847), nonce apostolique, d'abord dans les Deux-Siciles (1850), puis au Portugal (1856), jusqu'au jour de son élection au cardinalat (1868), qui l'avait ramené dans la curie romaine. Docteur en philosophie, en théologie et in utroque jure, il /1050/ avait dû traiter nombre d'affaires compliquées, dans lesquelles toute­fois les sentiments n'intervenaient guère. Les accords devaient être préparés, conclus, ratifiés, puis respectés. Sa formation de juriste et sa vie antérieure le rendaient attentif aux requêtes au nom du droit. Mgr Gastaldi trouvera dans le nouveau préfet un interlocuteur com­préhensif de ses chicanes avec les salésiens. En revanche, don Bosco ne pourra répondre à ses observations que par l'invocation de privilè­ges ou de faveurs spéciales, qui ressembleraient fort à des passe-droit aux yeux de l'ancien nonce.[31]

En novembre 1876, don Bosco perdait à Rome un appui solide en la personne du cardinal Giacomo Antonelli (+ 6 novembre 1876). Quelques jours après, il recevait du cardinal Ferrieri une lettre de rap­pel à l'ordre ainsi conçue:

«Très Révérend Monsieur. - Cette S. Congr. des Evêques et Réguliers a appris que V. Seigneurie a toujours reçu des jeunes gens dans son institut S. François de Sales sans demander les testimoniales de leurs évêques respec­tifs en conformité avec le décret Romani Pontifices promulgué par la S. Con­grégation super statu Regularium en date du 25 janvier 1848. D'après des observations recueillies à ce sujet, cette façon de procéder a fait qu'un jeune reçu par vous et présenté à l'ordination avait été renvoyé de son séminaire pour conduite immorale. La S. Congrégation vous invite donc à faire connaî­tre si vous avez obtenu quelque dispense du décret précité. Dans la négative, vous devrez, pour votre institut, vous conformer à ce décret, qui n'excepte aucune congrégation, société, institut ou maison; même de voeux simples. II fallait vous le signaler pour votre norme et votre gouverne; et que Dieu vous garde... »[32]

Il nous est aisé de deviner l'origine de la remarque faite ici à don Bosco. Celui-ci répondit au cardinal le 16 décembre que le pape lui avait accordé vivae vocis oraculo la dispense de lettres testimoniales pour les jeunes entrant dans sa société, lors d'audiences privées le 9 mai, puis le 10 novembre 1876; et qu'il n'avait jamais présenté aux ordres un clerc expulsé de son séminaire pour conduite immorale. Il poursuivait sa lettre par une série de plaintes contre son archevêque. Mgr Gastaldi l'avait sans raison privé de son pouvoir de confesser; il avait interdit de tenir dans des maisons salésiennes des exercices spiri­tuels pour maîtres séculiers pendant les vacances; il avait refusé à cer­tains prêtres salésiens le pouvoir de prêcher dans des oratoires du dimanche; il avait refusé de participer à des cérémonies religieuses et, en même temps, interdit d'y inviter des personnages qui l'eussent sup­pléé; il ne prétendait pas administrer le sacrement de confirmation /1051/ aux jeunes de son oeuvre et ne permettait pas qu'un autre vienne l'administrer...[33] Don Bosco étalait ainsi sa querelle devant le nou­veau ministre du Saint-Siège, sans omettre des griefs plus ou moins imaginaires. (Car, on le sait, il n'avait pas été privé de ses pouvoirs de confesser.)

Mgr Gastaldi à Rome (janvier-février 1877)

Il avait de bonnes raisons d'espérer l'emporter une fois encore. La bataille lassait Mgr Gastaldi. Le pape, qui aurait dû l'appuyer, cédait à son adversaire, en dépit du droit. Le bruit de sa démission commen­çait à courir. A la fin de janvier 1877, il débarqua à Rome en la compa­gnie significative du recteur du séminaire, don Soldati. Et la presse fut aussitôt en ébullition sur son compte. Le 30 janvier, le journal romain La Libertà publiait un article intitulé: «Un évêque démission­naire». A Rome où il venait d'arriver, on lui demandait raison: a) sur la question de Rosmini, b) sur l'affaire de don Bosco.[34] Et, le lende­main, à Turin, l'anticléricale Gazzetta di Torino liait purement et sim­plement le voyage de l'archevêque à ses déboires avec don Bosco. Le ton était satirique.

 

«L'archevêque de Turin. - Le siège archiépiscopal de notre Cité est vacant: telle est la grande nouvelle. - Monseigneur Gastaldi, un homme qui à plu­sieurs défauts joint d'indéniables qualités, a voulu lutter contre don Bosco et s'est retrouvé sur le tapis. - Pour dirimer la querelle en homme valeureux il s'est rendu à Rome et a posé au Vatican une sorte d'ultimatum: ou il serait maître chez lui, c'est-à-dire dans son diocèse, et il aurait raison des usurpa­tions «boschiennes »; ou il démissionnerait. - Le Vatican a accepté sa démis­sion. - Et voilà comment le siège archiépiscopal de Turin est vacant. »[35]

Vers la même date, dans Il Fischietto (Turin), fra Giocondo plai­gnait ironiquement «le diocèse en péril» à la suite du départ de son archevêque. Le «thaumaturge» l'avait vaincu. Mais la lutte avait été chaude, car «si l'un commande, l'autre ne veut pas obéir; si l'un a une tête d'acier, l'autre l'a de bronze. »[36]

Au vrai, l'archevêque n'avait que brandi une menace de se démet­tre. Il rentra chez lui dans la deuxième partie de février. Pour démon­trer son absence d'animosité envers les salésiens, il fit expédier à tous les cardinaux de Rome et à quelques autres personnes un imprimé inti­tulé: «L'archevêque de Turin et la Congrégation de S. François de Sales à Turin»,[37] dans lequel il détaillait ses bienfaits envers cette ins-/1052/ titution. Une remarque autographe de l'archevêque sur l'un des exem­plaires subsistants illustrait son principe d'action dans l'interminable controverse: «... Il est donc bien clair que, si l'Archevêque de Turin est parfois contraint à émettre de sérieuses et graves observations sur D. Bosco et sa congrégation, il ne le fait pas par défaut de bienveil­lance, une bienveillance qu'il continue de professer et envers D. Bosco et envers sa Congrégation, mais pour nul autre motif que le sentiment de son devoir. »[38] Deux consciences s'affrontaient, l'une et l'autre certaines de son bon droit. Nous ignorons comment don Bosco réagit quand il prit connaissance de cette pièce. En tout cas, il s'asso­cia au clergé du diocèse pour exprimer sa vénération envers l'archevê­que de retour à Turin. Sa lettre s'achevait ainsi:

«... Veuillez agréer ces pensées cordiales en réfutation des rumeurs de cer­tains journaux, qui ont imaginé des choses privées de tout fondement, en même temps que pour vous assurer que les salésiens seront toujours prêts à vous servir en tout, comme au nom de tous j'ai le grand honneur de me dire Votre très obligé serviteur. »[39]

La reprise des hostilités (juin 1877)

Environ trois mois coulèrent sans heurts graves entre le Valdocco et l'archevêché. Bien entendu, Mgr Gastaldi ne reculait pas d'un pouce sur les garanties qu'il exigeait des jeunes clercs. Le 17 avril, il renou­vela ses exigences pour les ordinations salésiennes .[40] Mais, le 1er mai, il invitait don Bosco à déjeuner à sa table en même temps que Mgr Du­panloup et «un autre ecclésiastique éminent. »[41] Nous ignorons ce que fut la conversation entre l'archevêque de Turin, le vieil évêque d'Orléans, le prêtre du Valdocco et l'éminent innommé. Mgr Dupan­loup terminait vaillamment sa carrière. Malade, il avait dû, l'année précédente, prendre un coadjuteur,[42] qui avait été sacré le 19 novem­bre. Pour voter la dissolution de la Chambre des députés à Paris, le 22 juin 1877, il devra se faire traîner à la salle des séances dans une voiture à bras .[43] Don Bosco l'admirait. S'il restait à ses yeux, comme à ceux de Mgr Gastaldi, le champion d'une théorie condamnable, le grand orateur de l'opposition à l'infaillibilité pontificale pendant le concile du Vatican était pour lui aussi et plus encore la voix de l'Eglise dans les multiples et difficiles questions politiques et sociales de l'épo­que et l'auteur d'ouvrages majeurs sur l'éducation. Puis le jeu de balancier reprit. Quelques jours après le 1er mai, Mgr Gastaldi repro-/1053/ chait à don Bosco la publication de fascicules à son estime contesta­bles sur les «miracles» attribués à Marie auxiliatrice.[44]

Le climat recommença de se détériorer tout à fait dans les derniers jours du mois de juin. Le comportement de Mgr Gastaldi gâta la réception de l'archevêque de Buenos Aires, Mgr Aneiros, que don Bosco eût voulue parfaite. Depuis un mois, don Bosco avait été très bousculé. Le 1er juin, il s'en était allé à Gênes accueillir ce person­nage, que don Ceccarelli, curé de San Nicolas de los Arroyos, accom­pagnait. Les Argentins, à qui les salésiens devaient leur installation en Amérique du Sud, venaient en Italie prendre part aux festivités du jubilé épiscopal de Pie IX. On sait qu'elles «furent l'occasion d'un triomphe sans précédent, qui permit de mesurer une fois de plus à quel point le prestige de la papauté avait grandi depuis trente ans et com­bien les forces chrétiennes restaient vivantes dans l'ancien et le nou­veau monde. »[45] Que n'eût pas fait don Bosco à la fois pour Pie IX et pour les grands bienfaiteurs de ses missions naissantes! Il tint compa­gnie aux Argentins tout au long de leur séjour en Italie. Le 8, il parta­geait à Rome leur enthousiasme. «Rome est capitale du monde au sens littéral, écrivait-il ce jour-là à don Rua. Pie IX est la première mer­veille de ce siècle, l'exposition pour son siècle en est la deuxième; l'une et l'autre sont sans exemple dans l'histoire du passé et aussi, je crois, de l'avenir.»[46] Une seule ombre sur son bonheur: la foule des personnalités venues du monde entier l'empêchait de converser seul à seul avec le pape.[47] Le 20, il avait renoncé à l'audience privée et pré­parait son retour vers Turin, avec diverses stations ménagées pour le plaisir et l'édification des Américains. Le 22, le groupe quitta Rome pour Ancône, où le cardinal Antonucci l'accueillit princièrement durant trois jours. Le 23, tous s'en furent en pèlerinage à Loreto. Le 24, on fêta la Saint Jean-Baptiste et, surtout, don «Jean» Bosco par un grand «festin cardinalice». Enfin, le 25, les illustres personnages se rendirent à Milan et, de là, le 26, à Turin. Le Valdocco voulait faire aussi bien et, si possible, mieux encore. «Ici tout est enthousiasme, tout est fête. Monseigneur a été très satisfait jusqu'à l'enthousiasme», mandera bientôt don Bosco à don Cagliero.[48] La joyeuse magnifi­cence de la soirée du 28 dans la cour de l'Oratoire, pour laquelle la maison avait dépensé une profusion de couleurs, de lumières et de musique, ravit les Américains.

Malheureusement, une fausse note, due à l'éternelle concurrence avec l'archevêché troubla leurs dernières journées chez don Bosco. Le 23, Mgr Gastaldi avait autorisé une célébration «pontificale» de /1054/ Mgr Aneiros dans l'église Marie auxiliatrice le 29 suivant. Après la ré­ception solennelle de la veille, cette cérémonie religieuse, un matin de fête de saint Pierre et de saint Paul, jour chômé, exalterait la loyauté salésienne envers le pape; et l'archevêque serait honoré dans l'exer­cice de ses fonctions. Mais, le lendemain 24, Mgr Gastaldi s'était ravisé. Son pro-secrétaire mandait ses ordres aux salésiens, assortis de considérations juridiques et liturgiques qu'il vaut la peine de méditer:

«Monseigneur me charge d'avertir Votre Seigneurie que, hier, en concédant que les Evêques Américains officient pontificalement dans l'église Marie Auxiliatrice, il a oublié qu'en la fête des saints apôtres Pierre et Paul, il y a assistance pontificale et prédication de l'Archevêque lui-même à la cathé­drale; et qu'il ne convient pas qu'au moment où l'Archevêque pontifie et prê­che dans sa cathédrale, un autre Evêque pontifie ou prêche dans une autre église. - Il est donc dans l'intention de Monseigneur de révoquer en cela les facultés concédées à Votre Seigneurie pour la fête susdite. Il concède seule­ment pour cette fête la bénédiction du très saint sacrement, pourvu qu'elle ne soit pas donnée avant 6 heures du soir. - Il permet une célébration pontifi­cale le premier dimanche de juillet dans l'église en question, à condition que soit observé le cérémonial des Evêques, livre I, chap. 8, qui prescrit que, si un Evêque pontifie hors de son diocèse, il ne soit pas accompagné de deux dia­cres et de deux sous-diacres, mais d'un seul diacre et d'un seul sous-diacre. Avec ma considération la plus distinguée... »[49]

Rentré chez lui, à la lecture de pareille lettre, don Bosco comparait amèrement le formalisme de Turin avec la délicatesse des procé­dés d'Ancône quelques jours auparavant. Sans aucune obligeance, Mgr Gastaldi proposait un échange entre le cérémonie du 29 et celle du premier dimanche de juillet, jour qu'il savait devoir être aussi festif au Valdocco. Mais la presse avait déjà parlé du 29... Puis, l'affaire se compliqua. S'il faut en croire les salésiens, Mgr Aneiros voulut, dès le 27, saluer l'archevêque chez lui: mais Monseigneur était absent. Le 28, autre tentative: Monseigneur était dans sa villégiature de Pia­nezza. Le secrétaire de Mgr Gastaldi serait alors venu à l'Oratoire pour inviter Mgr Aneiros à déjeuner avec l'archevêque et lui aurait transmis l'invitation par un garçon rencontré sur la cour.[50] En tout cas, c'en était trop. L'archevêque de Buenos Aires préféra avancer son départ de Turin, où don Bosco voulait clore les solennités le dimanche 3 juillet par une représentation de circonstance. Le drame de Giovanni Battista Lemoyne: Una Speranza, ossia il passato e l'avve­nire della Patagonia (Une espérance, ou le passé et l'avenir de la Pata­gonie) fut joué ce jour-là sur une scène dressée dans la cour de l'Ora-/1055/ toire, devant une foule qui fut évaluée à quelque deux mille cinq cents personnes.[51] Malheureusement le spectateur le plus désiré d'une pièce écrite pour lui s'en était allé et n'était que représenté, fort bien d'ailleurs, par le curé Ceccarelli. L'archevêque! Toujours l'archevê­que! Après cette fête, don Bosco, accompagné par don Ceccarelli, rejoignit Mgr Aneiros sur la Riviera, à partir de laquelle il se disposait à quitter l'Italie. Les rebuffades de Mgr Gastaldi avaient terni le lus­tre du passage des Américains à Turin. «... Les roses ont toujours des épines!», écrivait don Bosco à don Cagliero, dès le 30 juin, avant de résumer les faits de son archevêque les jours précédents.[52]

Les messes du dimanche 26 août

Les exigences de Mgr Gastaldi impressionnaient tellement les salé­siens du Valdocco qu'elles allaient provoquer, le dernier dimanche du mois d'août, une bizarre confusion jusque dans le public catholique de Turin. L'interprétation stricte d'une remarque de la curie déclencha une tempête que, cette fois, don Bosco ne parvint pas à apaiser.

Il y eut double détente: l'affaire du prêtre Perenchio prépara l'affaire des messes. Mgr Gastaldi avait daté du 4 août une circulaire aux curés de son diocèse sur les vocations sacerdotales. Il y répétait son souci de former de bons ecclésiastiques «suffisamment versés dans les sciences sacrées et réellement formés aux vertus évangéli­ques, surtout à la piété, à l'humilité, à la patience, à la charité et à la générosité chretiennes», dans le but, expliquait-il, de recruter pour ses petits séminaires des enfants «qui ne soient jamais obligés de se séparer de notre cher Archidiocèse ni d'exporter les services de leur ministère. »[53] Les salésiens voyaient dans cette phrase, peut-être avec raison, une mise en garde contre leur propagande en faveur des mis­sions d'Amérique. Huit jours après, le 13 août, don Giovanni Peren­chio, prêtre du diocèse d'Ivrea - dont l'évêque Moreno prenait le parti de Mgr Gastaldi dans ses dissensions avec don Bosco - se pré­senta à l'Oratoire et manifesta le désir de se faire salésien.[54] Il fut aussitôt admis au moins à titre de postulant, sinon d'ascritto, deux catégories peu distinctes chez don Bosco. Mais, sur les entrefaites, la curie de l'évêque d'Ivrea expédia à Turin un décret de suspense a divi­nis contre lui, avec prière de le lui présenter par huissier.[55] Le 22, le chanoine Chiaverotti, par une lettre à don Rua, somma le vice­-directeur de l'Oratoire, don Lazzero, de dire: 1 ) si don Perenchio rési­dait dans sa maison, 2) s'il y célébrait la messe, 3) depuis combien de /1056/ temps il relevait de la congrégation salésienne.[56] Giuseppe Lazzero (1837-1910), que don Bosco avait choisi en 1874 pour remplacer don Provera au titre de conseiller du chapitre supérieur et qui avait la charge de la direction de l'Oratoire, n'était pas un foudre de guerre. C'est à lui que son supérieur éprouva un jour le besoin d'écrire depuis Rome pour le secouer: «... Age viriliter, si vis coronari feliciter... »[57] Mais il faisait son devoir. La lettre de la curie le projeta en première ligne. Il s'efforça d'y montrer bonne contenance et répondit le jour même. Oui, don Perenchio se trouvait dans la maison depuis quelques jours. Il avait demandé d'entrer dans la congrégation salésienne, mais n'y avait pas encore été accepté. Don Bosco avait entamé les démar­ches voulues auprès de son évêque.[58] Le lendemain 23, d'ordre de Mgr Gastaldi, le chanoine Chiaverotti invita don Lazzero à répondre aux autres questions qui lui avaient été posées.[59] Docile, Lazzero répliqua le 24 que don Perenchio résidait depuis douze jours dans la maison; que, sur la foi d'un bon certificat de son curé, il y célébrait la messe; que ce curé, qui l'avait accompagné, avait déposé verbale­ment qu'il n'existait rien sur son compte; qu'il avait été gardé provi­soirement à l'Oratoire, tandis que se poursuivaient les démarches auprès de son évêque...[60] La curie réagit le jour-même. Le chanoine Chiaverotti demanda à don Rua ou à son remplaçant de ne plus autori­ser don Perenchio à célébrer la messe. C'était un novice entré irrégu­lièrement dans la Société, parce que sans lettres testimoniales de son Ordinaire. La lettre était assortie de la remarque: «Ni lui ni aucun profès ne peut célébrer dans les églises qui ne sont pas strictement de l'Ordre religieux sans la permission de l'Ordinaire. »[61]

Cette phrase, qui n'était, somme toute, que la répétition (forcée) des ordonnances du synode de 1873 sur les droits de l'évêque en ma­tière de célébrations liturgiques, déchaîna un orage imprévu. Don Pe­renchio fut aussitôt prié de ne plus célébrer et dirigé vers la maison salésienne de Sampierdarena, dans le diocèse de Gênes. Mais aussi, don Lazzero, par une nouvelle lettre au chanoine de la curie, enregis­tra à la fois la situation canonique de ce prêtre et l'interdiction signi­fiée aux salésiens de célébrer la messe hors de leurs propres églises sauf permission spéciale de l'archevêque, mesure qu'ils regrettaient mais à laquelle ils se soumettraient.[62] Certainement encouragé par don Bos­co qui était alors à Turin, Lazzero avait pris le message à la lettre. Sa réaction, datée du 25 août, tombait un samedi, c'est-à-dire à la veil­le d'un jour où plusieurs prêtres de l'Oratoire devaient se rendre dans des chapelles ou des églises de la ville pour y assurer la messe do-/1057/ minicale. Don Lazzero entreprit aussitôt de composer une série de billets aux responsables concernés. Celui destiné à la directrice du Ritiro S. Pietro disait: «De sévères mesures de S. E. Mgr l'Archevêque nous interdisent de célébrer la messe hors des églises de la congréga­tion. Partant, si vous avez besoin de l'un de nos prêtres, il vous sera volontiers envoyé moyennant la permission de l'Autorité Ecclésia­stique. »[63] Don Lazzero tirait, des termes du chanoine Chiaverotti, des conclusions que l'archevêque et sa curie n'avaient certainement pas envisagées. Les preuves sur ce point ne manquent pas. Ainsi, le chanoine Luigi Nasi nota, le dimanche 26, à l'intention des soeurs de Sainte Anne, qui l'interrogeaient: «Il est dans l'intention claire­ment et à moi exprimée ce matin par S. Excellence Révérendissime Mgr l'Archevêque que les révérends prêtres de l'oratoire Saint Fran­çois de Sales continuent de célébrer la sainte messe (...) dans les églises des soeurs de Ste Anne...»[64]

L'un ou l'autre prêtre salésien - don Berto par exemple - de­manda et obtint l'autorisation de célébrer. Mais, ce dimanche ma­tin, divers désordres furent déplorés dans les sacristies de la ville. Des fidèles ne purent entendre la messe dominicale: quatre cents au Bon Pasteur et deux mille cinq cents à l'église paroissiale de Borgo Dora...[65] Et l'archevêque en fit tomber la responsabilité sur les salé­siens. Ce 26 août, il répondait à la supérieure des soeurs du Refuge, qui lui posait la question de la permission: «... S'ils le veulent, ils ont la faculté de vous envoyer un prêtre pour célébrer la sainte messe quand ils le veulent; ils ont très mal interprété les propos qui leur avaient été adressés par la curie archiépiscopale... »[66] Tant pis pour la curie turinoise, si elle s'empêtre dans ses ordres et déclarations, sem­blaient avoir pensé don Bosco et ses religieux.

A son habitude, l'archevêque s'empressa de châtier le coupable, c'est-à-dire le doux et obéissant Giuseppe Lazzero. Une note latine, datée elle aussi du 26 août, lui ôta, jusqu'au 14 septembre, les pou­voirs d'entendre les confessions.[67] Et, ce même dimanche, décidé­ment des plus laborieux pour lui, il composa pour le cardinal Ferrieri une longue lettre de récriminations contre don Bosco et ses disci­ples. Pour l'heure, l'affaire Perenchio (accueil d'un prêtre suspens sans les testimoniales de son évêque) cristallisait encore son animo­sité. Don Bosco, déplorait-il, ne demandait pas de testimoniales quand il recevait des novices; il échauffait l'imagination des jeunes pour les attirer chez lui; il portait la responsabilité de l'aventure de don Peren­chio. Mgr Gastaldi affirmait: «Si on laisse les choses continuer de la /1058/ sorte, les maisons de don Bosco deviendront le réceptacle de tous les prêtres punis par leurs Evêques. J'ai un diocèse planté dans mon dio­cèse. Don Bosco construit d'une main et démolit de l'autre. Il fait un grand bien mais ouvre la porte à de grands maux. Il affaiblit fortement l'autorité de son Archevêque et introduit le schisme dans son clergé. J'ai fait pour don Bosco plus que nul autre, le Saint-Père excepté, mais je suis contraint d'invoquer la protection du Saint-Siège contre les entreprises attentatoires de cet ecclésiastique, dont la tête est farcie d'autonomie et qui en remplit la tête des siens... »[68] Cinq jours après, quand l'affaire des messes dominicales eut été mesurée, il reprit la plume pour une nouvelle lettre au cardinal Ferrieri. Il décelait dans leur attitude en la circonstance la preuve que les salésiens n'avaient eu pour but que «de rendre leur évêque odieux à ses diocésains par un système de vexations et de tracasseries. »[69]

Le Vatican était donc informé de la tempête de Turin. Les amis de don Bosco s'inquiétèrent. Le cardinal Luigi Oreglia, lui-même mem­bre de la congrégation des Evêques et Réguliers à laquelle l'arche­vêque s'était plaint, avertit don Bosco: «Je vous préviens que l'Ar­chevêque a écrit contre vous une lettre fulminante, parce que, diman­che dernier, vous avez fait manquer la messe dans plusieurs églises et communautés de Turin. Expédiez sans tarder votre recours accompa­gné des documents nécessaires... »[70]

La défense de don Bosco

Don Bosco ne pouvait prendre l'affaire à la légère. Il semblait s'être joué de l'autorité au détriment du «bien des âmes». Désormais, pendant trois mois, lettres et déclarations vont se croiser: entre le Val­docco et la curie turinoise, entre l'archevêque de Turin et la congréga­tion des Evêques et Réguliers, entre cette congrégation et don Bosco. A ces lettres et mémoires viendront s'ajouter les interventions de médiateurs de bonne volonté: le théologien Roberto Murialdo,[71] le jésuite Luigi Testa ,[72] le théologien Tresso, curé de Lanzo ,[73] ainsi que des conseillers habituels de don Bosco: les cardinaux Luigi Oreglia et Domenico Consolini à Rome, le jésuite Giovanni Battista Rostagno à Turin. Avec les semaines, des affaires particulières se greffaient sur la principale. Le nouveau prêtre salésien Angelo Rocca, qui, en 1873, avait été remercié du séminaire de Turin, s'était vu interdire la célé­bration de la messe dans sa paroisse de Rivara le jour de la fête patro­nale: il avait célébré chez lui... Le prêtre Cesare Cappelletti, du dio-/1059/ cèse de Bologne, en résidence au Valdocco depuis plusieurs mois et qui, à juger par la Cronichetta de don Barberis, était devenu très fami­lier de don Bosco et se considérait comme salésien, fit l'objet, le 16 septembre, d'une suspense à la suite d'une plainte de sollicitatio in turpi dans l'exercice de ses fonctions de confesseur dans l'église Marie auxiliatrice.

Don Bosco se défendit pied à pied auprès du cardinal Ferrieri dans deux lettres successives, le 14 septembre d'abord, le 12 octobre ensuite. Sur don Perenchio: il avait demandé des testimoniales à l'évêque d'Ivrea, qui ne lui avait jamais répondu. A propos des mes­ses: la note de la curie de Turin avait été lue dans son sens obvie. Quant au salésien Rocca, il n'avait pas été autorisé par lui à célébrer à domicile. Aussitôt après avoir réfuté les accusations, il passait, selon son habitude, à l'offensive. Il recherchait, quant à lui, des explica­tions sur le comportement de son archevêque, qui avait suspendu le prêtre Lazzero, alors qu'il n'était nullement coupable; qui refusait sans motif d'ordonner des clercs salésiens ou de leur accorder les pou­voirs de confesser (cas de Giuseppe Pavia et d'Alessandro Porrani). Et il appelait à l'aide: «Eminence Révérendissime, je me trouve à la tête d'une congrégation naissante, qui, parmi les épines, prend un grand développement. Jusqu'ici je n'ai jamais fait un pas sans le plein accord du Saint Père et des Sacrées congrégations; et mon désir est de poursuivre inaltérablement [dans cette voie] à l'avenir. Soyez charita­ble envers moi, aidez-moi, assurez-moi de votre protection, conseil­lez-moi; et je vous assure qu'avec les salésiens vous me trouverez tou­jours prêt à vous obéir... »[74] A quoi, le cardinal lui observait combien il était regrettable de priver de messes dominicales une partie de la population de Turin et lui rappelait l'utilité des lettres testimo­niales .[75]

Le langage de don Bosco, toujours énergique, prenait par instants un ton affolé. En cette fin de règne de Pie IX, à Rome le vent tournait contre lui. La cour pontificale percevait le changement d'atmosphère. Le 14 octobre, le cardinal Oreglia télégraphiait à Turin pour inviter don Bosco à recourir au pape afin de tenter de régler directement son affaire désormais entre les mains du cardinal Ferrieri. Le lendemain, il développait par lettre ses idées sur la nécessité d'un jugement du litige à Rome .[76] Simultanément, Mgr Gastaldi faisait imprimer à Turin un opuscule sur les affaires salésiennes récentes. Il l'intitulait: L'Arcives­covo di Torino e la Congregazione di S. Francesco di Sales (detta perciò Salesiana) et la réservait «aux Eminentissimes Cardinaux et à quel-/1060/ ques Archevêques et Evêques», qu'il prenait évidemment à témoins de sa querelle.[77] Peu à peu le dossier du contentieux entre les deux hommes d'Eglise prenait ainsi forme. Mais, à Rome, les juges accrédi­tés ne penchaient pas en faveur de don Bosco. Le cardinal Ferrieri, qui disait alors à l'avocat Menghini: «... Il me semble que le Saint-Père n'est pas bien informé et qu'il le favorise par trop... »,[78] prenait ouvertement le parti de l'archevêque. Plus grave, en ces premiers jours de novembre, le cardinal Bilio expliquait à don Bosco que le pape lui-même s'était refroidi à son égard. Don Bosco lisait dans sa lettre du 4 novembre:

«... Je regrette de devoir vous signifier que le S. Père ne me paraît plus aussi bien disposé que l'année dernière. Si j'ai bien compris, les motifs sont princi­palement: 1° L'affaire des Concettini. 2° Le fait que vous embrassez trop d'affaires simultanément. - Je me suis employé à ôter de l'esprit du Pape toute impression moins favorable à votre égard. Je ne sais si j'y suis parvenu; mais il est certain qu'à ce moment une course que vous feriez à Rome y serait très utile, si ce n'est même nécessaire... »[79]

Quelques jours après, la menace se précisait encore pour don Bosco dans une lettre que lui adressait le cardinal Ferrieri. Il l'invitait, «à la suite de diverses réclamations que Monseigneur l'Archevêque de Turin a présentées à Sa Sainteté à votre encontre et à celle de votre Institut», à lui bien préciser de quels privilèges il jouissait.[80] Le juge­ment - contraire à don Bosco - du préfet de la congrégation des Evê­ques et Réguliers était à l'évidence prêt.

Cependant dori Bosco retardait son voyage, que ses amis romains disaient indispensable. Des affaires le retenaient à Turin en ces mois terriblement remplis de 1877; mais surtout il cherchait à ne se présen­ter que parfaitement armé pour sa défense. Le 22 novembre, il écri­vait à Mgr Gastaldi son regret que l'affaire des messes eut été présen­tée à son désavantage dans un imprimé «qui porte le nom de réservé» (celui du 15 octobre), mais contre lequel il allait devoir se défendre.[81] Sans le savoir, il tendait par là le dos au bâton. L'archevêque, nous le savons, se défiait depuis longtemps des bruits que don Bosco répan­dait sur son compte. Il saisit l'occasion de couper court à une campa­gne qui semblait sur le point de naître. L'avertissement de don Bosco valut à celui-ci sa première peine canonique. Le 25 novembre d'abord, le 1er décembre ensuite, Mgr Gastaldi l'informa que, s'il s'avisait de faire publier «un écrit quelconque contre l'actuel Archevêque de Tu­rin; ou s'il écrivait ou faisait écrire un papier quelconque contre cet /1061/ Archevêque et le présentait à qui que ce soit, à l'exception du Souve­rain Pontife et des Eminentissimes Cardinaux des Sacrées Congréga­tions Romaines», il perdrait à l'instant même le pouvoir de confesser et se trouverait suspens. Mieux, insistait-il dans un deuxième temps, si l'écrit existait, il se trouverait déjà suspens du fait même.[82] Pour la bataille désormais engagée, l'archevêque de Turin sortait ses armes, qui n'étaient pas inoffensives pour un confesseur permanent tel que don Bosco. Celui-ci courba la tête, mais ressentit fortement le coup à juger par ses allusions incessantes à cette mesure coercitive durant les mois et les années qui suivirent.

A Rome pendant les dernières semaines de Pie IX

Le crépuscule de Pie IX prit aussi des teintes sombres pour notre don Bosco. A la mi-décembre de cette année 1877, une nouvelle et vaine tentative de conciliation avec l'archevêque retarda encore son départ de Turin vers Rome. Le 17, il écrivait au comte Cesare de Cas­tagnetto qui avait offert ses bons offices pour régler le différend, que, ses soins s'avérant inutiles, il se rendrait à Rome le lendemain 18 pour demander «instruction et conseil» au «légitime et absolu Supé­rieur. »[83] Il ne doutait évidemment pas de l'appui de Pie IX.

Une première déception l'attendait à Rome. Il apprenait que le car­dinal Ferrieri, en plein accord avec Mgr Gastaldi, interdisait au supé­rieur et aux membres de la congrégation salésienne de publier quoi que ce soit sur l'affaire des messes.[84] Attaqué, il ne pouvait en appe­ler à l'opinion pour se défendre. L'étau se fermait. Il tenta de le des­serrer le plus possible en recourant à ses amis. Le 26 décembre, il déjeuna chez le cardinal Oreglia et réfuta de son mieux certaines allé­gations de Mgr Gastaldi.[85] Le 30, il fit réclamer au jésuite Rostagno le mémoire que celui-ci lui avait promis pour sa défense.[86] Et il agit auprès de ses juges. Le 7 janvier, il remit au cardinal Ferrieri une ample lettre sur son différend.[87] Le ton était pathétique.

«... Depuis de nombreux mois une véritable pluie de lettres menacent les salé­siens de peines ecclésiastiques, leur refusent les saintes ordinations, suspen­dent de fait prédicateurs et confesseurs, le recteur de la maison mère et le supérieur même de la congrégation. J'ai écrit, j'ai supplié d'illustres personna­ges d'interposer leurs bons offices pour adoucir un comportement aussi sévère, d'autant plus qu'il avait lui-même déféré ses plaintes au Saint-Siège. Peines inutiles. Il voulut se mettre à couvert et nous mettre dans l'impossibi­lité d'employer les mêmes armes pour notre défense, il m'a écrit deux lettres de menace, dont l'une de la teneur suivante: Si vous...» Etc.

/1062/

Un torrent de calomnies avilissait sa congrégation, déplorait-il; le dommage matériel et moral était immense; il réclamait justice.

Le 1er janvier de l'année nouvelle, il intervenait auprès du domini­cain Tosa, consulteur chargé de son affaire. Il se plaignait à nouveau. Le temps presse. «... Cependant les problèmes (imbrogli) augmentent tous les jours. Nouvelles publications dans les journaux, nouvelles sus­penses de prêtres, extrême (grandissima) agitation à Turin. Faites ce que vous pouvez... »[88] Il cherchait surtout à rencontrer Pie IX pour lui expliquer son malheur et trouver en lui un soutien qui ne lui avait jamais fait défaut jusque-là. Hélas, le pape lui était inaccessible. Il ne recevait, lui répondait-on, que les cardinaux et des collaborateurs immédiats; il était malade... Les explications des appariteurs ne le convainquaient pas, d'autant que, douze mois auparavant, Pie IX l'avait reçu dans sa chambre à coucher. Cependant, il espérait. Le 15 janvier, le secrétaire Berto annonçait à don Rua: «Nous n'avons pas encore pu le voir (le pape). »[89] Le 24, don Bosco lui-même mandait à don Rua: «... Je demanderai aussi une bénédiction spéciale [pour l'Oratoire] au Saint Père, avec qui je n'ai pas encore pu parler, mais dont j'espère avoir au plus tôt une audience... »[90] Le pape était, lui disait-on, instruit de sa présence à Rome et s'étonnait de ne pas rece­voir sa visite. A cette époque, don Bosco résumait une fois de plus pour les Turinois ses impressions sur l'instruction de sa cause. Des impressions optimistes! Le consulteur (Tosa, je crois) estimait, ap­prenait-il à don Rua, que les imputations de l'archevêque ne tenaient pas. «Tous les cardinaux sont époustouflés (sbalorditi) et ne savent que décider, mais ils prennent tous notre défense. »[91] Pour se rappe­ler au souvenir du pape sans l'obliger à trancher dans un débat confié à l'un de ses ministres, il lui faisait remettre une supplique demandant des titres honorifiques pour certains de ses amis.[92] Le 29 janvier, pour la Saint François de Sales, il organisait en ville une réunion très solen­nelle des coopérateurs salésiens sous la présidence du cardinal vicaire Monaco La Valletta.[93] Et, après avoir écrit un mois plus tôt au préfet de la congrégation des Evêques et Réguliers, il se tournait, le 4 fé­vrier, vers le secrétaire de cette congrégation, Angelo Bianchi. A nou­veau, il se plaignait des vexations de l'archevêque: les dispositions du Calendarium turinois de janvier, dont certains titres semblaient viser les salésiens; la lettre pastorale de Mgr Gastaldi datée du 12 janvier sur les séminaires, où l'archevêque, probablement contre lui, ensei­gnait que, pour avoir un clergé nombreux, saint et savant, il fallait recruter de préférence des vocations destinées au clergé diocé-/1063/ sain; la suspense Lazzero, qui persistait sans raison; les refus répétés d'ordinands salésiens à Turin; et enfin les sanctions prises contre lui-même, qui le menacaient de suspense ipso facto s'il se défendait par écrit.[94]

Cependant, malgré des tentatives répétées enregistrées par le secrétaire Berto, don Bosco ne parvenait pas à atteindre le pape. Le barrage - peut-être accepté par Pie IX - était, selon les salésiens, l'oeuvre du maestro di camera, Mgr Luigi Macchi.[95] Au sentiment des Turinois et probablement de don Bosco, une véritable conjuration avait été ourdie à la cour pontificale contre don Bosco et le Pontife lui­même.[96] Il est vrai que les thèses de complots, surtout au Vatican, ne sont jamais facilement démontrables.

Quoi qu'il en soit, le 7 février 1878, le pape, qui avait tant aimé et tant favorisé don Bosco, mourut, le coeur plus ou moins attristé (ama­reggiato) à son endroit, sans l'avoir revu alors qu'il le savait présent à Rome. Le 12, don Bosco et son secrétaire Berto ne purent que vénérer son cadavre exposé à Saint-Pierre dans la chapelle du Saint-Sacre­ment. Don Bosco raconta son ultime visite à son extraordinaire ami. Les deux prêtres contemplèrent une dernière fois les traits de celui qui, pendant «près d'un siècle», avait, au dire de don Bosco, «émer­veillé le monde». Dans son coeur, les tourments des jours de vaine attente, l'angoisse de n'être plus compris par un père affectueux, la crainte de voir ses fils persécutés et l'appréhension devant un avenir subitement incertain, furent un instant adoucis par la vision du défunt immobile et de la foule interminable qui venait battre à ses pieds.

«... Qui le regardait ne voyait pas un cadavre, mais un homme qui sommeille paisiblement. L'air de gravité et de majesté, l'habituel sourire angélique fai­saient qu'à chaque instant cette langue bénie semblait sur le point de se délier et de parler. »[97]

Don Bosco n'épiloguait probablement pas sur un très long pontifi­cat, ponctué de conflits insolubles et de gestes mémorables, qui, un siècle après, susciterait encore des jugements contradictoires. Il avait trouvé en Pie IX, trente années durant, une âme soeur de la sienne, qui l'avait conseillé, soutenu et encouragé dans ses entreprises au ser­vice des jeunes et des abandonnés. Dans les traverses de la vie trop souvent fomentées par la malice des hommes, l'un comme l'autre s'était sereinement confié à la providence divine et à Marie immacu­lée, reine des batailles. Leurs adversaires, pensaient-ils, n'avaient /1064/ jamais eu ou n'auraient jamais le dernier mot, car Dieu était avec eux. Pie IX laissait une Eglise sauve et, malgré tout, glorieuse, estimaient nos Turinois, que la piété des fidèles de Saint-Pierre impressionnait. Ils ne réfléchissaient pas au-delà. Les allures de camp retranché, intel­lectuel et spirituel, de cette Eglise, au sein d'un monde auquel elle était devenue de plus en plus étrangère, ne les troublaient pas. Les questions alors posées par l'archevêque de Pérouse, sur «l'Eglise et la civilisation», ne se levaient pas dans l'esprit de notre don Bosco.