Dom Bosco Recursos

Mèmoires de l'Oratoire Saint François de Sales - J. Aubry

SPIRITUALITÉ SALÉSIENNE


MÉMOIRES DE L'ORATOIRE SAINT FRANÇOIS DE SALES DE 1815 A 1855 - J. Aubry

Première partie pág. 57-108

 

UN SERVITEUR QUE DIEU

S'EST CHOISI ET PRÉPARÉ

,, Dieu choisit David son serviteur, il le tira des parcs à moutons... Il l'appela pour paître Jacob son peuple et Israël son héritage. » (Ps. 78, 7071).

/57/

MÉMOIRES DE L'ORATOIRE SAINT FRANÇOIS DE SALES DE 1815 A 1855

La première fois que Don Bosco se rendit à Rome, en 1858, le pape Pie IX, l'entendant lui raconter comment était née l'oeuvre des patronages du dimanche pour les jeunes de Turin [1], eut l'intuition que la main de Dieu était là et que cette ceuvre avait la promesse d'un grand avenir. Il invita Don Bosco à écrire l'histoire précise de ces origines : ce serait pour ses fils une lumière et un encouragement. Mais le fondateur, écrasé de besogne, laissa passer neuf ans sans donner suite à cette invitation.

Il revit le pape en 1867 et lui expliqua pourquoi rien encore n'avait été fait. « Eh bien, reprit Pie IX, laissez de côté toute autre occupation et écrivez. Cette fois ce n'est pas seulement un conseil que je vous donne, c'est un ordre. Le bien /59/ qui en découlera pour vos fils, vous pouvez à peine l'entrevoir en ce moment. » [2].

Don Bosco obéit, mais pas dans l'immédiat : de multiples occupations l'accaparèrent, des voyages, et à la fin de 1871 une très grave maladie. A peine rétabli, il se mit au travail, et entre 1873 et 1875, dans ses moments libres, il écrivit la plus grande partie de ces Memorie dell'Oratorio di San Francesco di Sales. Il reprit la plume les années suivantes, par intervalles, avec fatigue... pour laisser finalement le travail inachevé, et sans conclusion.

Il réservait ces pages à ses fils .Bien loin de les publier lui-même, il leur interdit formellement de les publier après sa mort. Mais on a passé outre à cette interdiction : Don Ceria a expliqué pourquoi dans l'introduction de son édition de 1946. Tout le monde peut lire aujourd'hui dans leur intégralité ces Mémoires de l'Oratoire [3].

Présentant les quarante premières années de la vie de Don Bosco (1815-1855), ils racontent sa préparation providentielle à sa mission et les débuts de son apostolat. Ils ne sont toutefois, ni une autobiographie au sens précis du /60/ terme ni un écrit de caractère purement historique, mais « bien plutôt des Mémoires pour servir à l'histoire de l'Oratoire Saint François de Sales »[4], racontés par un père qui se confie à ses enfants. Les faits sont authentiques mais colorés et enrichis par la préoccupation d'instruire et par une certaine interprétation spontanée qu'expliquent sans peine la maturité de l'auteur (il avait 58-60 ans quand il écrivit) et le développement pris par son oeuvre.

Du point de vue strictement historique, cela peut créer quelques problèmes [5], mais du point de vue pédagogique et spirituel, quelle aubaine ! L'intérêt premier certes se porte sur l'activité religieuse et sociale de Don Bosco et sur les institutions éducatives et charitables qu'il a été amené peu à peu à créer. Mais les éléments directement spirituels sont nombreux et très significatifs, surtout dans la première partie : nous y admirons les voies providentielles par lesquelles Dieu s'est choisi et préparé son serviteur ; nous assistons à l'éveil de la conscience apostolique de Jean Bosco et à ses premiers choix décisifs. Il n'aimait pas parler de sa vie spirituelle profonde : or il n'y a pas d'écrit où il ait plus abondamment et plus intimement parlé de lui-même.

Le texte présenté ici est emprunté à la traduction du P. Barucq, faite elle-même à partir de l'édition de Don Ceria. Mais les titres qui introduisent chaque extrait sont de nous.

/61/

1. Introduction. But des Mémoires : montrer que « Dieu lui-même a conduit toute chose »

A quoi donc ce travail pourra-t-il servir ? Il servira de norme pour surmonter les difficultés à venir en prenant leçon du passé. Il servira à faire connaître comment Dieu luimême conduit chaque chose en son temps. Enfin, il servira d'agréable délassement à mes fils quand ils pourront lire (le récit) des événements que leur père à vécus [6]. Ils le feront

encore plus volontiers quand, appelé à rendre compte à Dieu de mes actions, je ne serai plus au milieu d'eux. S'il m'arrivait de mettre trop de complaisance dans l'exposé de ces faits, ou d'avoir l'air d'en tirer quelque vaine gloire, veuillez m'en excuser. C'est un père qui se réjouit de parler de ce qui l'intéresse avec ses fils aimants, qui, eux aussi, prennent plaisir à connaître les petites aventures de celui qui les a tant aimés, et qui, en tout, dans les petites comme dans les grandes choses, n'a eu qu'une pensée : travailler à leur avantage spirituel et temporel.

Je répartis tous ces souvenirs en décennies, c'est-à-dire en périodes de dix ans, parce que les développements notables et sensibles de notre Institut se sont opérés en de tels laps de temps.

Quand vous lirez ces pages, après ma mort, rappelezvous, o mes fils, que vous avez eu un père très attaché qui, avant de quitter ce monde, a tenu à vous laisser ces souvenirs comme gage de son affection paternelle. A cette pensée, faites monter vers Dieu une prière fervente pour le repos de mon âme.

(Ed. Cería, 21-22)

/62/

2. A 2 ans. Orphelin, le futur père des orphelins

Le jour de l'Assomption de Marie au ciel fut celui de ma naissance, en l'an 1815 [7], à Murialdo, bourg de Castelnuovo d'Asti. Ma mère s'appelait Marguerite Occhiena, de Capriglio. Mon père s'appelait François. C'étaient des paysans, gagnant honnêtement leur pain à force de labeur et d'économie. Presque uniquement à la sueur de son front, mon père arrivait à faire vivre ma grand-mère, septuagénaire et accablée de toutes sortes d'infirmités, trois garçons : Antoine, l'aîné, fils d'un premier mariage, Joseph, le second et moi, Jean, le cadet, plus deux valets de ferme [8].

Je n'avais pas encore deux ans que le bon Dieu nous frappa d'un terrible malheur. Notre bien-aimé père, encore robuste et à la fleur de l'âge, très soucieux de l'éducation chrétienne de ses enfants, revint un jour du travail, trempé de sueur. Il descendit imprudemment au sous-sol, dans la cave glacée. La transpiration s'arrêta net et, le soir, une fièvre violente se déclara suivie d'une grave congestion. Tout soin /63/ fut inutile et, en peu de jours, il arriva au terme de sa vie. Muni de tous les secours de la religion et recommandant à ma mère la confiance en Dieu, il rendit le dernier soupir. Il avait seulement trente-quatre ans. C'était le 12 mai 1817.

Pour moi, je ne sais trop ce que je devins en cette triste circonstance. Un fait reste présent à ma mémoire, le premier souvenir de ma vie. Alors que tout le monde sortait de la chambre du défunt, moi, je voulais absolument y rester. « Viens, Jean, viens avec moi, me répétait ma mère éplorée. - Si papa ne vient pas, répondis-je, je ne veux pas m'en aller. - Pauvre enfant, reprit ma mère, viens avec moi, tu n'as plus de père ». Ceci dit, elle éclata en sanglots, me prit par la main et m'entraîna ailleurs. Moi je pleurais parce qu'elle pleurait. A cet âge je ne pouvais pas encore réaliser quel affreux malheur c'était de perdre un père.

Cet événement plongea toute la famille dans la consternation...

(Ed. Ceria, 17-19)

3. Une mère qui est elle-même servante de Dieu

Son plus grand souci fut d'instruire ses fils dans la religion, de les inciter à l'obéissance et de leur fournir des occupations en rapport avec leur âge[9] . Tant que je fus petit, /64/ à la prière, à la pratique des sacrements, à la dévotion à Marie. Nous la verrons intervenir aux heures décisives de sa vocation.

elle m'apprit elle-même les prières. Devenu capable de me joindre à mes frères, elle me faisait mettre à genoux avec eux, matin et soir, et tous ensemble nous récitions les prières en commun et le chapelet. Je me souviens qu'elle me prépara elle-même à ma première confession, m'accompagna à l'église et commença par se confesser elle-même. Elle me recommanda au confesseur et, ensuite, m'aida à faire mon action de grâces. Elle me continua son assistance jusqu'au jour où elle me crut capable de faire convenablement ma confession tout seul.

J'avais alors atteint mes neuf ans. Ma mère désirait m'envoyer à l'école, mais la distance à parcourir la rendait perplexe ; jusqu'au bourg de Castelnuovo il y avait cinq kilomètres. Mon frère Antoine s'opposait à ce que je me rende au collège...

(Ed. Ceria, 21-22)

4. A 9 ans. Un rêve interprété comme une communication divine.

A cet âge je fis un rêve qui me laissa pour toute la vie une profonde impression [10]. Pendant mon sommeil, il me /65/ sembla que je me trouvais près de chez moi, dans une cour très spacieuse. Une multitude d'enfants, rassemblés là, s'y amusaient. Les uns riaient, d'autres jouaient, beaucoup blasphémaient. Lorsque j'entendis ces blasphèmes, je m'élançai au milieu d'eux et, des poings et de la voix, je tentai de les faire taire. A ce moment apparut un homme d'aspect vénérable, dans la force de l'âge et magnifiquement vêtu [11]. Un manteau blanc l'enveloppait tout entier. Son visage étincelait au point que je ne pouvais le regarder. Il m'appela par mon nom et m'ordonna de me mettre à la tête de ces enfants. Puis il ajouta :« Ce n'est pas avec des coups mais par la douceur et la charité que tu devras gagner leur amité. Commence donc immédiatement à leur faire une instruction sur la laideur du péché et l'excellence de la vertu. »

Confus et effrayé je lui fis remarquer que je n'étais qu'un pauvre gosse ignorant, incapable de parler de religion à ces garçons. Alors les gamins, cessant de se disputer, de crier et de blasphémer vinrent se grouper autour de l'homme qui parlait.

Sans bien réaliser ce qu'il m'avait dit, j'ajoutai :« Qui êtes-vous donc pour m'ordonner une chose impossible ? » /66/

- C'est précisément parce que ces choses te paraissent impossibles que tu dois les rendre possibles par l'obéissance et l' acquisition de la science.

- Où, par quels moyens pourrai-je acquérir la science ?

- Je te donnerai la maîtresse sous la conduite de qui tu pourras devenir un sage et sans qui toute sagesse devient sottise.

- Mais, vous, qui êtes-vous pour me parler de la sorte ? - Je suis le fils de celle que ta mère t'a appris à saluer trois fois le jour.

- Ma mère me dit de ne pas fréquenter sans sa permission des gens que je ne connais pas : dites-moi donc votre nom.

- Mon nom, demande-le à ma mère.

A ce moment-là je vis près de lui une dame d'aspect majestueux [12]vêtue d'un manteau qui resplendissait de toutes parts comme si chaque point eût été une étoile éclatante. S'avisant que je m'embrouillais de plus en plus dans mes questions et mes réponses, elle me fit signe d'approcher et me prit avec bonté par la main. « Regarde », me dit-elle. Je regardai et m'aperçus que tous les enfants s'étaient enfuis. A leur place, je vis une multitude de chevreaux, de chiens, de chats, d'ours et de toutes sortes d'animaux. « Voilà ton champ d'action, (me dit-elle), voilà où tu dois travailler. /67/

Rends-toi humble, fort et robuste et tout ce que tu vois arriver en ce moment à ces animaux, tu devras le faire pour mes fils. »

Je tournai alors les yeux et voici qu'à la place de bêtes féroces, apparurent tout autant de doux agneaux. Tous, gambadant de tous côtés et bêlant, semblaient vouloir faire fête à cet homme et à cette femme.

A ce moment-là, toujours sommeillant, je me mis à pleurer et demandai qu'on voulût bien me parler de façon compréhensible car je ne voyais pas ce que cela pouvait bien signifier. Alors elle me mit la main sur la tête et me dit : « Tu comprendras tout en son temps » [13].

A ces mots un bruit me réveilla et tout disparut.

Je demeurai éberlué. Il me semblait que les mains me faisaient mal à cause des coups de poings donnés et que ma figure était endolorie de gifles reçues. Et puis, ce personnage, cette dame, ce que j'avais dit et entendu, tout cela m'obsédait à tel point que, cette nuit-là, je ne pus me rendormir.

Au matin je m'empressai de raconter ce rêve, d'abord à mes frères qui se mirent à rire, puis à ma mère et à ma grand-mère. Chacun donnait son interprétation. Mon frère Joseph disait : « Tu deviendras gardien de chèvres, de moutons ou d'autres bêtes ». Ma mère : « Qui sait si tu ne dois pas devenir prêtre ? » Antoine, d'un ton sec :« Peut-être seras-tu chef de brigands ! » Mais ma grand'mère qui savait pas mal de théologie, - elle était parfaitement illettrée -, /68/ énonça une sentence péremptoire :« Il ne faut pas faire attention aux rêves ».

Moi, j'étais de l'avis de grand'mère. Malgré tout il me fut désormais tout à fait impossible de m'enlever ce rêve de la tête [14]. Ce que je raconterai par la suite lui donnera quelque signification. J'ai toujours gardé le silence sur tout cela et mes parents n'en firent jamais cas. Mais, quand je me rendis à Rome en 1858 pour traiter avec le pape de la Congrégation salésienne, il se fit tout raconter minutieusement, même ce qui pouvait n'avoir que l'apparence de surnaturel. Je racontai alors pour la première fois le rêve que j'avais fait à l'âge de neuf ou dix ans. Le pape m'ordonna de l'écrire dans son sens littéral, en détail, et de le laisser ainsi comme encouragement aux fils de la Congrégation qui était l'objet de ce voyage à Rome.

(éd. Ceria, 22-26)

/69/

Première décennie : 1825-1835

5. A 11 ans. Première communion. « Dieu prend possession de son caeur ».

J'étais âgé de onze ans quand je fus admis à la première communion. Je savais tout le petit catéchisme, mais, en général, jamais personne n'était admis à faire sa première communion avant douze ans. En raison de notre éloignement de l'église, le curé du village ne me connaissait même pas [15]. En fait de religion je devais donc m'en tenir presque uniquement aux leçons de ma bonne mère. Désireuse cependant de ne pas me laisser grandir sans accomplir cet acte essentiel de notre sainte religion, elle s'appliqua à m'y préparer elle-même du mieux qu'elle pouvait et qu'elle savait. Durant le carême, elle m'envoya chaque jour au catéchisme. Puis je passai mon examen. Je le réussis et l'on fixa la date où tous les enfants devraient faire leurs Pâques.

Au milieu de cette bande (de gamins) il était impossible d'éviter la dissipation. Aussi ma mère voulut-elle m'aider pendant plusieurs jours. Durant le carême, elle m'avait déjà mené trois fois à confesse. « Mon petit Jean, me dit-elle à différentes reprises, Dieu te réserve une bien grande faveur ; fais de ton mieux pour t'y bien préparer, pour te confesser et ne rien cacher à confesse. Avoue bien tout, regrette tout et promets à Dieu de mieux te conduire à l'avenir ». Je promis tout cela. Si, dans la suite, je suis resté fidèle, Dieu le sait. Au logis, elle me faisait prier, lire un bon livre et me donnait tous les conseils qu'une mère avisée sait utilement prodiguer à ses petits enfants. /70/

Le matin (du grand jour), elle ne me laissa parler à personne. Elle m'accompagna à la Sainte Table, fit avec moi la préparation et l'action de grâces que le doyen, l'abbé Sismondi, dirigeait avec ferveur, à haute voix et en nous faisant répéter après lui. Ce jour-là elle voulut que je ne m'occupe d'aucun travail matériel mais que je le passe à lire et à prier. Entre autres recommandations ma mère me dit : « Mon chéri, c'est un bien grand jour pour toi. Je suis sûre que Dieu a vraiment pris possession de ton coeur. Prometslui de faire tout ton possible pour rester bon jusqu'à la fin de tes jours. A l'avenir, va souvent communier ; mais surtout pas de sacrilèges ! Dis toujours tout en confession. Obéis toujours bien, assiste volontiers au catéchisme et aux prédications ; mais, pour l'amour de Dieu, fuis comme la peste ceux qui tiennent de mauvaises conversations. »

J'ai retenu ces conseils de ma pieuse mère et je me suis efforcé de les mettre en pratique. Il me semble qu'à partir de ce jour ma vie s'améliora quelque peu : en particulier je devins plus docile, plus soumis aux autres, ce qui me répugnait fort. Je ne voulais agir que selon mes caprices d'enfant et repoussais qui me donnait ordres ou bons conseils [16].

(éd. Ceria, 31-33)

/71/

6. A 14 ans. Un vieux prêtre lui ouvre les chemins de la vie spirituelle [17].

Aussitôt que je pus, je m'en remis totalement à Don Calosso qui n'était à ce poste de chapelain que depuis quelques mois. Je me fis connaître entièrement à lui. Chacune de mes paroles, de mes actions ou de mes pensées, je les lui révélais tout aussitôt. Cela lui plut beaucoup, car ainsi il pouvait me diriger en connaissance de cause, tant au point de vue spirituel que temporel.

J'éprouvai alors ce que c'est que d'avoir à côté de soi un guide sûr, ne cherchant que le bien de l'âme, alors qu'auparavant j'avais été privé de ce bonheur. Il m'ordonna, entre autres choses, de renoncer aussitôt à une pénitence à laquelle je m'étais astreint, mais qui n'était en rapport ni avec mon âge ni avec ma condition. Il m'encouragea à m'approcher souvent des sacrements, pénitence et eucharistie, et m'indiqua le moyen de faire chaque jour une méditation, ou mieux, une courte lecture spirituelle. Aux jours fériés, je /72/ passais le plus de temps possible auprès de lui. En semaine, j'allais lui servir la messe le plus souvent que je pouvais. Depuis cette époque, j'ai commencé à goûter ce que c'est qu'une vie spirituelle, car, auparavant, j'agissais plutôt matériellement, comme une machine qui travaille sans savoir pourquoi [18].

(Ed. Ceria, 36)

... Au mois d'avril, j'entrais donc dans la maison du chapelain, ne retournant que pour dormir auprès de ma mère.

Personne ne peut imaginer l'immensité de mon bonheur. Don Calosso était devenu pour moi une idole. Je l'aimais plus qu'un père, je priais pour lui et je lui rendais service de toute manière. Je n'étais jamais aussi heureux que lorsque je me fatiguais pour lui, et j'allais dire, quand je dépensais ma vie à lui faire plaisir. Je faisais autant de progrès en un jour avec le chapelain que je n'en aurais fait seul à la maison en une semaine. Cet homme de Dieu m'avait en si grande affection qu'il me dit plusieurs fois :« Ne t'inquiète pas pour ton avenir. Tant que je vivrai, je ne te laisserai manquer de rien et, si je viens à mourir, je pourvoirai à tout de la même manière. »

Tout allait au mieux pour ïnoi. Je m'estimais pleinement heureux et n'avais rien à désirer quand un immense malheur vint tout-à-coup faucher tous mes espoirs.

...Après deux jours d'agonie, le pauvre Don Calosso rendait son âme à son Créateur et avec lui s'évanouissaient mes espérances. J'ai toujours prié pour lui et, tant que je /73/ vivrai, je ne manquerai pas de réciter chaque matin quelque prière à l'intention de mon généreux bienfaiteur.

Les héritiers de Don Calosso arrivèrent très vite, et je leur remis la clé et tout le reste avec [19].

(éd. Ceria, 40-41)

La mort de Don Calosso fut pour moi un malheur irréparable. Je pleurais, inconsolable, mon bienfaiteur défunt. Eveillé, je pensais à lui ; durant mon sommeil je rêvais de lui. Cela alla si loin que ma mère, craignant pour ma santé, m'envoya pour quelque temps auprès de mon grand-père, à Capriglio.

A cette époque je fis un autre rêve. On m'y reprochait amèrement d'avoir placé mon espérance dans les hommes et non dans la bonté du Père des cieux.

Cependant une pensée m'obsédait : comment avancer dans mes études ? Je voyais de bons prêtres, très pris par leur saint ministère, mais je ne pouvais les approcher familièrement. Il m'arrivait souvent de rencontrer sur la route mon curé accompagné de son vicaire. Je les saluais de loin ; arrivé à leur hauteur, je m'inclinais encore ; mais eux, très dignes, se contentaient de me rendre poliment mon salut en poursuivant leur chemin. Plusieurs fois j'en pleurai (de tristesse). Je pensais, et disais parfois à d'autres :« Si jamais, moi, je devenais prêtre, je voudrais agir autrement. Je voudrais m'approcher des enfants et leur dire de bonnes paroles, leur donner de bons conseils. Que je serais heureux de causer, ne serait-ce qu'un moment avec mon curé ! Ce /74/ réconfort, je l'ai eu avec Don Calosso, pourquoi ne puis-je plus l'avoir ? ».

(éd. Ceria, 43-44)

7. A 19 ans. Un saint ami le provoque à la ferveur [20]

Cette attitude héroïque éveilla en moi le désir de connaître le nom (de ce garçon). C'était justement Louis Comollo, le neveu du curé de Cinzano dont on entendait dire tant d'éloges. Dès ce jour, une amitié intime nous lia tous les /75/ deux et je puis dire que j'ai appris de lui à vivre en chrétien. Je mis en lui mon entière confiance et lui en moi. L'un avait besoin de l'autre ; moi d'aide spirituelle, lui d'aide corporelle. Comollo, en effet, en raison de sa grande timidité, n'osait même pas essayer de se défendre contre les insultes des voyous. Quant à moi, mon courage et ma force impétueuse en imposaient à tous mes compagnons, fussent-ils plus âgés et plus solides que moi...

Comollo me donnait de tout autres leçons ! « Mon cher, me glissa-t-il dès que nous pûmes parler entre nous, ta force m'épouvante. Mais, crois-moi, Dieu ne te l'a pas donnée pour massacrer tes camarades [21]. Il veut que nous nous aimions, que nous nous pardonnions et que nous fassions du bien à ceux qui nous font du mal. »

J'admirai la charité de mon condisciple. Aussi je me remis tout-à-fait entre ses mains et me laissai guider où et comme il voulait. D'accord avec un (autre) ami, Garigliano, nous allions ensemble nous confesser, communier, faire la méditation, la lecture spirituelle, la visite au Saint Sacrement, servir la messe. (Comollo) mettait tant d'amabilité, de douceur et de politesse à nous y inviter, qu'il était impossible de nous soustraire à ses offres.

(éd. Ceria, 60-61)

/76/

Deuxième décennie : 1835-1845 [22]

8. A 20 ans. Programme de vie nouvelle pour qui s'achemine vers le sacerdoce

Ma décision d'embrasser l'état ecclésiastique était prise., Je passai l'examen d'admission et mis tout en oeuvre pour être fin prêt pour ce jour très important. J'étais en effet persuadé que du choix d'un état de vie dépendait ordinairement le salut éternel ou l'éternelle damnation. Je me recommandai aux prières de plusieurs de mes amis. Je fis une neuvaine et le jour de Saint-Michel (octobre 1834) [23], je m'approchai des sacrements. Alors le théologien Cinzano, curé et doyen de mon pays, procéda à la bénédiction de l'habit, puis me revêtit de la soutane avant la messe solennelle.

Au moment où il me demanda d'enlever mes vêtements civils en prononçant ces paroles : Exuat te Dominus veterem hominem cum actibus suis, je fis intérieurement cette prière :« Oh ! de combien de vieilleries j'ai à me dépouiller ! Mon Dieu, détruisez en moi toutes mes mauvaises habitudes. » Puis, quand me présentant la soutane, il ajouta : « Induat te Dominus novum hominem, qui secundum /77/ Deum creatus est in justitia et sanctitate veritatis ! » je fus ému et continuai tout bas : « Oui, mon Dieu, faites que, dès maintenant, je revête un homme nouveau ; c'est-à-dire que, désormais je commence une vie nouvelle, toute selon votre volonté, que la justice et la sainteté soient l'objet constant de mes pensées, de mes paroles et de mes actions. Ainsi soitil ! Marie, soyez le salut de mon âme ! »

A cette cérémonie religieuse, mon bon curé voulut en ajouter une, toute profane. Il me conduisit à la fête de Saint-Michel, à Bardella, village voisin de Castelnuovo. Il m'avait proposé ce divertissement par pure amabilité, mais cela ne me convenait guère.

(éd. Ceria, 85-86)

... Après cette journée il était juste que je pense à moimême. La vie que j'avais menée jusqu'alors devait être radicalement transformée. Dans les années passées je n'avais certes pas été un scélérat, mais je m'étais laissé aller à la dissipation, à une certaine suffisance, occupé que j'étais à toutes sortes de parties de jeux, d'acrobaties, de tours d'adresse et autres exercices de ce genre, qui peuvent récréer un moment, mais n'apaisent pas le coeur [24].

Pour me donner une règle de vie ferme et ne pas l'oublier, j'ai écrit les résolutions suivantes. /78/

1° A l'avenir, je n'assisterai plus aux spectacles publics sur les foires et les marchés ; je n'irai plus voir ni bal ni théâtre, et, dans la mesure où j'en aurai la possibilité je ne participerai plus aux repas qu'on organise habituellement en ces occasions.

2° Jamais plus je ne me livrerai à des tours de passe-passe, de prestidigitation, d'acrobatie, d'adresse et de corde ; je ne jouerai plus du violon ; je n'irai plus à la chasse. Tout cela je le trouve contraire à la gravité et à l'esprit ecclésiastiques.

3° J'aimerai et pratiquerai la vie retirée et la tempérance dans le boire et le manger, et je ne prendrai que le nombre d'heures de repos nécessaire à ma santé.

4° Comme, par le passé, j'ai servi le monde par des lectures profanes, je tâcherai de servir Dieu à l'avenir en me livrant à la lecture de livres religieux.

5° Je combattrai de toutes mes forces tout ce qui est contraire à la vertu de chasteté : lectures, pensées, conversations, paroles et actions. A l'inverse, je ne négligerai rien, même d'infimes détails, qui puisse aider à conserver cette vertu.

6° Outre les pratiques ordinaires de piété, je ne manquerai jamais de faire chaque jour un peu de méditation et un peu de lecture spirituelle.         -

7° Je raconterai chaque jour un exemple ou (rappellerai) une maxime profitable à l'âme d'autrui. Je le ferai avec mes camarades, mes amis, mes parents, et, quand ce ne me sera pas possible avec d'autres, je le ferai avec ma mère.

Telles furent mes résolutions quand je revêtis l'habit clérical [25]. Et, afin qu'elles me restent bien gravées (dans /79/ l'esprit), je suis allé devant une image de la bienheureuse Vierge, je les ai lues, et, après avoir prié, j'ai promis formellement à cette céleste bienfaitrice de les observer au prix de n'importe quel sacrifice.

(éd. Ceria, 87-88)

9. La parole de foi de Maman Marguerite

Le 30 octobre 1835 je devais me trouver au séminaire. Mes maigres bagages étaient prêts. Tous mes parents étaient heureux et moi plus encore. Ma mère, pourtant, restait pensive et me fixait continuellement comme si elle avait quelque chose à me dire. La veille de mon départ, elle me prit à part et m'adressa ces paroles mémorables :« Mon Jean, tu as revêtu l'habit ecclésiastique, j'en ressens toute la consolation qu'une mère peut éprouver du bonheur de son fils. Mais, souviens-toi : ce n'est pas l'habit qui honore ton état, mais la pratique des vertus. Si jamais tu venais à douter de ta vocation, alors, de grâce, ne déshonore pas cet habit. Quitte-le bien vite. J'aime mieux avoir un fils paysan que prêtre négligent de ses devoirs. Quand tu es venu au monde, je t'ai consacré à la Bienheureuse Vierge ; quand tu as commencé tes études, je t'ai recommandé la dévotion à cette Mère ; maintenant, je te demande de te donner tout à elle ; aime les compagnons qui lui sont dévots, et, si tu deviens prêtre, recommande et répands toujours la dévotion à Marie ».

En terminant ces mots ma mère était émue ; moi, je /80/ pleurais. « Maman, lui répondis-je, je vous remercie de tout ce que vous avez dit et fait pour moi ; (soyez sûre que) vous n'avez pas parlé en vain ; vos paroles seront mon trésor pour toute ma vie. »

Le (lendemain) matin, en temps voulu, je partis pour Chieri et, le soir, je faisais mon entrée au séminaire.

(éd. Ceria, 89)

10. Le pain de l'âme préféré à celui du corps

Les pratiques de piété s'accomplissaient très bien. Le matin messe, méditation, chapelet : à table, une lecture édifiante. A cette époque on lisait l'Histoire Ecclésiastique de Belcastel.

On devait se confesser tous les quinze jours ; libre à chacun d'y aller tous les samedis. Cependant, on ne pouvait communier que le dimanche ou à l'occasion d'une solennité spéciale [26]. On allait parfois communier en cours de semaine, mais alors il fallait désobéir et profiter de l'heure du déjeuner pour courir en cachette jusqu'à l'église contiguë, Saint-Philippe, recevoir la communion et rejoindre les compagnons au moment de la rentrée en étude ou en classe. Cet accroc au règlement était défendu mais les supérieurs y donnaient un consentement tacite. Ils le savaient, parfois le voyaient, mais ne disaient rien contre. C'est ainsi que je pus très souvent aller communier et recevoir ce que je puis appeler avec raison l'aliment le plus efficace de ma vocation.

(éd. Ceria, 92)

/81/

11. Jean retrouve son « merveilleux ami »[27]

Il arrivait rarement que ma récréation ne soit pas interrompue par Comollo. Il me tirait par un pli de ma soutane, et, m'invitant à l'accompagner, il me conduisait à la chapelle pour faire une visite au Saint Sacrement pour les agonisants, réciter le chapelet ou l'office de la Sainte Vierge pour les âmes du purgatoire.

Quelle chance ce fut pour moi d'avoir un tel compagnon ! Il savait choisir son moment pour me donner un avis, glisser une réprimande, me consoler. Il y mettait tant de bonne grâce, tant de charité,, que j'étais heureux de lui offrir un motif de me reprendre, ce qui me comblait d'aise. Nos entretiens étaient toujours très familiers et tout naturellement je me sentais porté à l'imiter.

Bien que je sois resté à des milliers de kilomètres derrière lui sur (le chemin) de la vertu, si je ne me suis pas laissé entraîner par les plus dissipés, si j'ai fait quelque progrès dans ma vocation, c'est vraiment à lui que je le dois. Sur un seul point je n'ai pas même essayé de l'imiter : la mortification. De voir cet adolescent de dix-neuf ans observer un jeûne rigoureux pendant tout le carême ainsi qu'aux jours prescrits par l'Eglise, jeûner tous les samedis en l'honneur de la Sainte Vierge, se priver souvent de son petit déjeuner, se contenter parfois de pain et d'eau au dîner, supporter mépris et injures /82/ sans laisser échapper le moindre signe de ressentiment et apporter une exactitude sans pareille au plus humble de ses devoirs de classe ou de piété, me plongeait dans la plus complète stupéfaction. Ce compagnon, cet ami, m'apparaissait comme une idole. C'était une invitation au bien, un modèle de vertu pour qui vivait au séminaire.

... Aussi longtemps que Dieu laissa en vie cet incomparable compagnon, je fus avec lui en relation intime. Pendant les vacances j'allais souvent chez lui et lui chez moi. Nous nous écrivions fréquemment. Je voyais en lui un saint jeune homme et je l'aimais pour ses rares vertus, tandis que lui m'aimait pour l'aide que je lui apportais dans ses études. Quand j'étais avec lui, je m'efforçais de l'imiter en quelque manière.

(éd. Ceria, 94-95, 101)

12. Double rencontre : un prêtre zélé, un livre sublime.

Ce fut cette année [28] que j'eus le bonheur de connaître un des plus zélés ministres du sanctuaire venu prêcher la retraite au séminaire. Il arrivait à la sacristie le sourire aux lèvres, en plaisantant, mais toujours porteur de bonnes pensées. Quand je l'observai dans sa préparation à la sainte messe ou dans son action de grâces, (que je vis) son maintien et sa ferveur dans la célébration du saint sacrifice, je m'aperçus tout de suite que ce théologien Jean Borelli, de Turin [29], était vraiment un prêtre digne. Puis, quand il /83/ commença ses prédications on en admira le ton populaire, la clarté et la charité brûlante. Celle-ci apparaissait en toutes ses paroles. Nous le regardions tous comme un saint.

De fait tous rivalisaient pour aller se confesser à lui, parler de vocation ou obtenir de lui quelque souvenir particulier. Moi aussi, je voulus l'entretenir de mes problèmes spirituels. Lui ayant finalement demandé quel moyen il fallait employer pour être sûr de conserver l'esprit de sa vocation pendant l'année et surtout pendant les vacances, il me répondit ces paroles mémorables : « On perfectionne et on conserve sa vocation par l'éloignement du monde et la communion fréquente. Ainsi se forme le véritable ecclésiastique. »

La retraite du théologien Borelli fit époque au séminaire. Quelques années après on en citait encore les saintes pensées laissées, soit dans ses sermons, soit dans ses entretiens privés.

A propos d'études, j'ai été dominé par une erreur qui aurait eu pour moi de funestes conséquences, si un fait providentiel ne m'en avait libéré. Habitué à la lecture des classiques pendant toutes mes études secondaires, accoutumé aux images emphatiques de la mythologie et des fables des païens, je ne trouvais aucun goût aux choses ascétiques. J'en vins à me persuader que la bonne langue et l'éloquence étaient inconciliables avec la religion. Les oeuvres mêmes des saints Pères me semblaient avoir été engendrées par /84/ des esprits très bornés, mis à part les principes religieux qu'ils exposaient avec force et clarté.

Au début de ma deuxième année de philosophie [30], j'allais un jour faire une visite au Saint Sacrement et, n'ayant pas avec moi le livre de prières, je me mis à lire l'Imitation de Jésus-Christ [31], dont je parcourus quelques chapitres sur l'eucharistie. Considérant avec attention la sublimité des réflexions et la manière claire, et tout à la fois ordonnée et éloquente, qui servait à exprimer ces grandes vérités, je commençai à me dire en moi-même : « L'auteur de ce livre était un savant homme. » Quand j'eus continué d'autres et encore d'autres fois à lire ce petit ouvrage en or, je ne tardai pas à m'apercevoir qu'un seul de ses versets contenait autant de doctrine et de morale que j'en aurais trouvé dans les gros volumes des classiques anciens. Je dois à ce livre d'avoir abandonné la lecture profane.

(éd. Ceria, 108-110)

/85/

13. Derniers mois au séminaire (1840- 41)

L'on m'admit au sous-diaconat lors de l'ordination des Quatre-Temps d'automne [32]. Maintenant que je connais les vertus requises pour franchir ce pas très important, je suis convaincu que je n'étais pas suffisamment préparé. Mais, ne trouvant personne qui prenne un soin réel de ma vocation, je pris conseil de Don Cafasso qui me dit d'aller de l'avant et de m'en remettre à sa parole. Pendant les dix jours de retraite préparatoire suivie à la maison de la Mission de Turin, je fis une confession générale pour que mon confesseur pût avoir une idée claire de ma conscience et me donner un conseil opportun. Je désirais achever mes études, mais ce qui me faisait trembler, c'était la pensée de (devoir) me lier pour toute la vie ; aussi je ne voulais prendre de décision définitive qu'avec la pleine approbation de mon confesseur.

A partir de ce moment je me suis fixé comme tâche principale de mettre en pratique le conseil de Don Borelli : On /86/ perfectionne et on conserve sa vocation par l'éloignement du monde et la communion fréquente.

Au Sitientes (samedi de la Passion) de 1841, je reçus le diaconat. Mon ordination sacerdotale était fixée aux Quatre-Temps d'été. Mais le jour où je devais sortir définitivement du séminaire me parut un jour de consternation. Mes supérieurs m'aimaient beaucoup et me donnaient continuellement des preuves de bienveillance. Mes compagnons m'étaient très affectionnés. Je puis dire que je vivais pour eux et réciproquement. Quelqu'un avait-il besoin de se faire raser ou de rafraîchir sa tonsure, il courait chez Bosco. Quelqu'un avait-il besoin d'une barrette, désirait-il faire coudre ou réparer un vêtement, il faisait signe à Bosco. Aussi la séparation me coûta-t-elle terriblement ; séparation d'un lieu où j'avais vécu six ans, où j'avais reçu éducation, science, esprit ecclésiastique et toutes les preuves de bonté et d'affection que l'on peut désirer [33].

14. A 26 ans. Neuf résolutions de sacerdoce

Nous interrompons ici le texte des Mémoires de l'Oratoire pour insérer les résolutions de sacerdoce de Don Bosco qui n'y figurent pas. Nous les trouvons dans un précieux carnet, conservé aux archives centrales, dont le titre-ï Mémoires de 1841 à 1884-5-6, semble indiquer que Don Bosco vieillard eut un moment l'intention de compléter les Mémoires de l'Oratoire. En fait le carnet /87/ contient peu de souvenirs historiques, mais d'abondantes recommandations que nous présenterons à la fin de cet ouvrage sous le titre de Testament spirituel. Nous transcrivons les pages 3-6 du document (voir l'Introduction, p. 28).

J'ai commencé la retraite dans la chapelle de la Mission le 26 mai, jour de la fête de saint Philippe Néri [34], 1841. La sainte ordination sacerdotale me fut donnée par Mgr Luigi Franzoni, notre archevêque, dans sa chapelle épiscopale le 5 juin de cette année. Je célébrai ma première messe à Saint François d'Assise, assisté par mon insigne bienfaiteur et directeur (spirituel) Don Giuseppe Caffasso de Castelnuovo d'Asti, le 6 juin, dimanche de la Très Sainte Trinité.

Conclusion de la retraite préparatoire à la célébration de ma première messe :

Le prêtre ne va pas seul au ciel et il ne va pas seul en enfer. S'il agit bien, il ira au ciel avec les âmes qu'il aura sauvées par son bon exemple ; s'il agit mal, s'il cause du scandale, il ira à la perdition avec les âmes damnées par son scandale.

Résolutions.

1° Ne jamais faire de promenades, sinon par nécessité grave, visite des malades, etc.

2° Occuper rigoureusement bien mon temps.

3° Souffrir, agir, s'humilier en tout et toujours quand il s'agit de sauver des âmes.

4° Que la charité et la douceur de saint François de Sales me guident en toute chose. /88/

5° Je me montrerai toujours satisfait de la nourriture que l'on m'apprêtera, pourvu qu'elle ne soit pas nuisible à ma santé.

6° Je boirai toujours du vin mêlé d'eau, et comme remède, c'est-à-dire quand et dans la mesure où ma santé l'exigera.

7° Le travail est une arme puissante contre les ennemis de l'âme. En conséquence je n'accorderai à mon corps que cinq heures de sommeil par nuit. Au cours de la journée, surtout après le dîner, je ne prendrai aucun repos. Je ferai quelque exception en cas de maladie.

8° Je consacrerai chaque jour quelque temps à la méditation et à la lecture spirituelle. Durant la journée je ferai une brève visite, ou au moins une prière, au Très Saint Sacrement. Je ferai une préparation d'un quart d'heure à (la célébration) de la messe, et un autre quart d'heure d'action de grâces.

9° Je n'entrerai jamais en conversation avec les femmes, sauf dans le cas de l'audition des confessions ou de quelque autre nécessité spirituelle.

Ces souvenirs ont été écrits en 1841 [35].

/89/

1842. Bréviaire et confession [36]

J'aurai soin de réciter le Bréviaire avec dévotion et de le réciter de préférence à l'église afin qu'il serve aussi de visite au Très Saint Sacrement.

Je m'approcherai du sacrement de la pénitence tous les huits jours, et j'aurai soin de mettre en pratique les résolutions que je prendrai chaque fois en confession.

Quand je serai demandé pour entendre les confessions des fidèles, s'il y a urgence, j'interromprai l'office divin, et j'écourterai aussi la préparation et l'action de grâces de la

Sainte Messe pour me prêter à l'exercice de ce saint ministère.

(1845) Etant donné que fréquemment, à peine arrivé à la sacristie on me demande pour parler ou pour entendre des confessions, j'aurai soin, avant de quitter ma chambre, de faire un brève préparation à la Sainte Messe.

15. Juin 1841. Les premières messes : recueillement, actions de grâces, joie

Mon ordination (sacerdotale) eut lieu la veille (du dimanche) de la Très Sainte Trinité et je célébrai ma première messe en l'église Saint-François-d'Assise où Don Caffasso était maître de conférences. On m'attendait impatiemment dans mon village natal où l'on n'avait plus célébré de /90/ première messe depuis tant d'années. J'ai préféré la dire à Turin, sans éclat. Je puis affirmer que ce fut le plus beau jour de ma vie. Au Memento de cette messe mémorable j'ai eu soin de recommander avec insistance (au Seigneur) tous mes professeurs, mes bienfaiteurs spirituels et temporels, spécialement le très regretté Don Calosso, que je tins toujours pour un grand et insigne bienfaiteur. Le lundi j'allai célébrer à l'église de la Consolata, pour remercier la bonne Vierge Marie des bienfaits innombrables qu'elle m'avait obtenus de son divin Fils Jésus.

Le mardi je me rendis à Chieri [37], pour dire la messe en l'église de Saint-Dominique où vivait encore mon vieux professeur P. Giusiana qui m'attendait avec une affection paternelle. Pendant cette messe, il ne cessa de pleurer d'émotion. J'ai passé avec lui toute cette journée que je puis bien appeler paradisiaque.

Le jeudi, solennité de la Fête-Dieu, je contentai mes compatriotes, chantai la messe et fis la procession (coutumière ) en cette fête. Le curé voulut inviter à dîner mes parents, le clergé et les notables de l'endroit. Tous prirent part à cette liesse car j'étais très aimé de mes concitoyens et chacun se réjouissait de tout ce qui pouvait m'être agréable. Le soir de ce jour je me consacrai à ma famille [38]. Mais /91/ quand je fus près de la maison et que je vis l'endroit où j'avais eu le songe de mes neuf ans, je ne pus retenir mes larmes et je dis :« Que les desseins de la Providence sont merveilleux ! Dieu a vraiment fait monter de la glèbe un pauvre enfant pour le placer parmi les premiers de son peuple ! »

(éd. Ceria, 115-116)

16. Novembre 1841. « Renoncez... et venez »

Vers la fin des vacances[39] ón m'offrit de choisir entre trois emplois : l'office de précepteur dans la maison d'un riche gênois avec des honoraires de mille francs par an ; celui de chapelain de Murialdo, où, très désireux de m'avoir, /92/ les bons paroissiens doublaient les honoraires des chapelains précédents ; et celui de vicaire de mon pays natal. Avant de prendre une décision ferme, je tins à faire un voyage à Turin pour demander conseil à Don Caffasso qui, depuis plusieurs années, était devenu mon guide en matière spirituelle et temporelle. Ce saint prêtre écouta tout : les propositions de bons honoraires, les insistances de mes parents et amis, et mon désir de travailler. Sans hésiter un instant, il m'adressa ces paroles : « Vous avez besoin d'étudier la morale et la prédication. Renoncez pour l'instant à toute proposition et venez au Convitto. » Je suivis volontiers ce sage conseil et, le 3 novembre 1841, j'entrais au dit Convitto.

Il est permis de dire de ce Convitto ecclésiastique qu'il fournit un complément aux études théologiques. Dans nos séminaires on n'étudie que la dogmatique, la spéculative, et en morale on ne s'occupe que des propositions controversées. Ici on apprend à être prêtres. Méditation, lecture (spirituelle), deux conférences par jour, des leçons de prédication, une vie retirée, toutes facilités pour étudier et lire de bons auteurs, tel était le programme auquel chacun devait s'appliquer avec sollicitude.

(éd. Ceria, 120-121)

17. La découverte « horrifiante » : des adolescents derrière les grilles des prisons

Don Caffasso qui, depuis six ans, était mon guide, fut aussi mon directeur spirituel, et, si j'ai fait quelque chose de bien, -je le dois à ce digne ecclésiastique, dans les mains de qui j'ai déposé toutes les décisions, toutes les préoccupations et toutes les actions de ma vie.

Il m'invita d'abord à l'accompagner dans les prisons ; ainsi j'appris très tôt à savoir quel degré la malice et la misère de l'homme peuvent atteindre. La vue de cette foule de /93/ jeunes gens de douze à dix-huit ans, tous sains, robustes, à l'esprit éveillé, mais réduits au désoeuvrement, mangés par la vermine, privés du pain spirituel et temporel, fut pour moi quelque chose dont je restai horrifié. L'opprobre de la nation, le déshonneur des familles, leur propre flétrissure semblaient personnifiés en ces malheureux. Ce qui me stupéfia et me surprit le plus, ce fut de m'apercevoir que beaucoup, sortis de prison en excellentes dispositions, décidés à mener une vie meilleure, ne tardaient pas à revenir à ce pénitencier d'où, quelques jours avant, ils avaient été libérés.

Je me rendis compte de ce qui faisait que plusieurs étaient ramenés là : c'est qu'ils se trouvaient de nouveau livrés à eux-mêmes. Qui sait, pensais-je, si ces jeunes avaient hors d'ici, un ami qui s'intéressât à eux, les assistât, les instruisît de la religion aux jours fériés, qui sait s'ils ne se seraient pas tenus à l'écart de la ruine et si le nombre des récidivistes ne diminuerait pas ?

Je fis part de ces réflexions à Don Caffasso et, sur son conseil, je me mis en devoir de chercher comment amener (ces intuitions) à réalisation [40], en abandonnant totalement la réussite à la grâce de Dieu, sans laquelle les efforts des hommes restent vains.

(éd. Ceria, 123)

/94/

18. Octobre 1844. « Non pas ce que je veux, mais ce que tu veux »

Pendant ce temps-là, la Providence me préparait une série de changements, de bouleversements et aussi d'épreuves.

Après ces trois années d'études de morale je devais me consacrer à une forme plus précise de ministère sacré [41]. L'oncle de Comollo, Don Joseph Comollo, recteur de Cinzano, devenu vieux et caduc, m'avait demandé, après avoir sollicité l'avis de l'archevêque, comme économe administrateur de la paroisse. Il ne pouvait plus la diriger en raison de son âge et de ses malaises. Le théologien Guala me dicta luimême la lettre de remerciement à envoyer à l'archevêque Fransoni, car il me préparait à d'autres tâches.

Un jour, Don Caffasso m'appela et me dit :« Voilà donc vos études terminées ; il faut maintenant vous mettre au travail. En ces temps difficiles, la moisson est très abondante. Vers quoi vous sentez-vous spécialement porté ? »

- Vers ce qu'il vous plaira de m'indiquer.

- Trois postes vous sont proposés : vicaire à Buttigliera d'Asti, répétiteur de morale ici, au Convitto, directeur (spirituel) du petit internat de fillettes adjoint au Refuge. Lequel choisiriez-vous ?

- Celui que vous jugerez bon.

- Vous ne vous sentez pas plus d'attirance vers un emploi que vers un autre ?

- Mon projet est de m'occuper de la jeunesse. Mais vous pouvez disposer de moi comme vous l'entendez. Je reconnais la volonté du Seigneur dans votre décision. /95/

- En ce moment, qu'est-ce qui sollicite votre caeur ? Qu'est-ce qui occupe votre esprit ?

- En ce moment même, je crois me trouver au milieu d'une foule d'enfants qui réclament mon aide.

- Allez donc prendre quelques semaines de vacances. Au retour, je vous indiquerai votre destination. »

Ces vacances terminées, Don Caffasso laissa encore passer quelques semaines sans rien me dire. Moi non plus, je ne lui demandai absolument rien. « Pourquoi, me dit-il un jour, ne me demandez-vous pas votre destination ?

- Parce que je veux reconnaître la volonté de Dieu dans votre décision et je n'y veux rien mettre de mon propre vouloir.

- Faites vos paquets, dit-il alors, et allez chez Don Borelli. Là vous serez directeur (spirituel) de l'internat de fillettes de Sainte-Philomène. Vous vous occuperez en même temps de l'Oeuvre du Refuge [42]. Entre temps Dieu vous fera toucher du doigt ce que vous devez faire pour la jeunesse ».

A première vue il semblait que cette décision allait à l'encontre de mes inclinations. La direction (spirituelle) d'un internat pour enfants, les prédications et confessions dans un institut qui comptait plus de quatre cents jeunes filles ne me /96/ laisseraient pas de temps pour d'autres tâches. Mais telle était la volonté du ciel, comme je m'en suis rendu compte par la suite.

(éd. Cena 131-133)

19. Pourquoi Oratoire « de Saint François-de-Sales »

Ce fut l'endroit choisi par la divine Providence pour être la première église du patronage [43]. Elle commença à s'appeler Saint-François-de-Sales pour deux raisons : 1° parce que la marquise Barolo avait toujours eu l'idée de fonder une congrégation de prêtres sous ce nom. C'est dans cette intention qu'elle avait fait peindre l'image de ce saint que l'on voit encore maintenant à l'entrée de ce local ; 2° parce que cette forme de ministère exigeant de notre part beaucoup de calme et une grande douceur, nous nous mîmes sous la protection de ce saint pour qu'il nous obtienne du Seigneur la grâce de pouvoir l'imiter dans son extraordinaire mansuétude et dans sa conquête des âmes. Il y avait une autre raison de nous mettre sous la protection de ce saint, c'était pour qu'il nous obtînt du Ciel de l'imiter dans sa luce contre les erreurs opposées à la religion, surtout contre le protestantisme qui commençait à se glisser insidieusement dans nos régions et même au coeur de la ville de Turin [44]. /97/   

En conséquence, le 8 décembre 1844, jour consacré à (fêter) l'Immaculée-Conception de Marie, avec l'autorisation de l'archevêque, par un froid de loup, au milieu d'une neige épaisse qui tombait du ciel à gros flocons, on bénit la chapelle tant désirée et on y célébra la messe. Plusieurs enfants se confessèrent et communièrent. Pour moi, je procédai à cette cérémonie en versant des larmes de consolation à voir l'oeuvre du patronage établie fermement, me semblait-il, dans le but de s'occuper de la jeunesse la plus abandonnée et la plus menacée, après l'avoir amenée à remplir ses devoirs religieux à l'église.

(éd. Ceria, 140-142)

20. Fin mars 1846. Le choix définitif des pauvres

Tous les bruits qui se colportaient sur le compte de Don Bosco commencèrent à inquiéter la marquise Barolo, d'autant plus que l'autorité municipale se montrait contraire à mes projets [45]. Un jour, elle vint me trouver dans ma chambre et se mit à me dire :« Je suis très satisfaite du soin /98/ que vous prenez de mes instituts. Je vous remercie d'avoir tant travaillé à y introduire le chant des cantiques, le plainchant, la musique, l'arithmétique, et même le système métrique.

- Pas besoin de remerciement, lui répondis-je. Les prêtres doivent travailler selon leur devoir. Dieu les paiera de tout. Ne parlons plus de cela.

- Je voulais dire que je regrette vivement que l'abondance de vos occupations ait altéré votre santé. Ii ne vous est plus possible d'assurer la direction (spirituelle) de mes oeuvres et celle des garçons abandonnés, d'autant plus qu'à présent leur nombre va démesurément croissant. Je viens vous proposer de ne faire que ce à quoi vous êtes tenu, c'està-dire la direction (spirituelle) du pensionnat ; de ne plus mettre les pieds aux prisons ni à Cottolengo et surtout de ne plus vous préoccuper de (vos) enfants. Qu'en pensez-vous ?

- Madame la marquise, Dieu m'a aidé jusqu'à maintenant et il ne manquera pas de m'aider (encore). Ne vous inquiétez donc pas pour ce qu'il y a à faire. Entre moi, Don Pacchiotti et le théologien Borelli, nous viendrons à bout de tout.

- Mais je ne puis tolérer que vous vous épuisiez ! Des activités si nombreuses et si diverses, que vous le vouliez ou non, se font au détriment de votre santé et de mes institutions. Par ailleurs, les bruits qui courent sur votre état mental, l'opposition des autorités locales, m'obligent à vous conseiller... /99/

- Quoi ? madame la marquise.

- De laisser de côté ou vos garçons ou le Refuge. Pensez-y et donnez-moi une réponse.

- Ma réponse est déjà toute réfléchie, madame la marquise. Vous avez de l'argent, vous trouverez aisément des prêtres, tant que vous en voudrez, pour s'occuper de vos institutions. Pour les enfants pauvres, ce n'est pas pareil. Si je les quitte maintenant, (pour eux) tout part en fumée. Je continuerai donc à faire ce que je peux pour le Refuge, comme avant, je cesserai (cependant) mon emploi régulier et je m'occuperai sérieusement du soin des enfants abandonnés.

- Comment ferez-vous pour vivre ?

- Dieu m'a toujours aidé et il m'aidera encore à l'avenir.

- Mais votre santé est toute délabrée, votre tête ne vous sert plus. Vous vous enfoncerez dans les dettes. Vous viendrez chez moi, mais, je vous en avertis dès à présent, je ne vous donnerai jamais un sou pour vos enfants. Ecoutez mon conseil de mère. Je vous maintiens votre salaire, je l'augmente même si vous le désirez. Allez en quelque endroit pendant un, trois, cinq ans. Reposez-vous. Quand vous serez bien rétabli, revenez au Refuge, vous y serez toujours le bienvenu. Autrement vous me mettez dans la triste obligation de vous congédier de mes institutions. Pensez-y sérieusement.

- J'y ai déjà pensé, madame la marquise. Ma vie est consacrée au bien de la jeunesse. Je vous remercie de vos offres, mais je ne puis abandonner la voie que la divine Providence m'a tracée.

- Donc, vous préférez ces vagabonds à mes institutions ? [46]. S'il en est ainsi, je vous congédie sur l'heure. Aujourd'hui même je vous trouverai un remplaçant. » /100/

Je lui fis alors observer qu'une mise en congé si précipitée allait faire supposer des motivations peu honorables pour moi, et pour elle ; qu'il valait mieux agir avec calme et conserver entre nous cette charité dont nous aurions tous deux à rendre compte au tribunal du Seigneur.

« Eh bien ! conclut-elle, je vous accorde trois mois, après quoi vous laisserez à d'autres la direction (spirituelle) de mon pensionnat. »

J'acceptai ce congé, m'abandonnant à ce que Dieu disposerait pour moi.

Ern attendant, le bruit se répandait de plus en plus que Don Bosco était devenu fou. Mes amis s'en montraient peinés, d'autres riaient, tous s'éloignaient de moi. L'archevêque laissait faire. Don Caffasso conseillait de temporiser. Le théologien Borelli ne soufflait mot. Alors tous mes collaborateurs me laissèrent seul au milieu de quatre cents jeunes gens.

(éd. Ceria, 161-163)

21. 5 avril 1846 au soir. La réponse de Dieu

Pendant que se succédaient les événements ci-dessus mentionnés, on était arrivé au dernier dimanche où il était encore permis de réunir notre patronage dans le pré (Filippi) (5 avril 1846). Je ne disais rien à personne, mais chacun s'apercevait de mes embarras et de mes épines. Au soir de ce Jour je portais les yeux sur cette bande d'enfants qui /101/ gambadaient, considérant l'abondante moisson qui se préparait pour mon ministère sacré. Mais j'en étais le seul ouvrier, les forces épuisées, la santé ébranlée, ne sachant où dorénavant je pourrais réunir mes garçons. J'en ressentis une vive émotion.

Je m'éloignai un peu et fis quelques pas, solitaire. Pour la première fois peut-être je me sentais ému jusqu'aux larmes. Allant et venant je levai les yeux vers le ciel et m'écriai : « Mon Dieu, pourquoi ne me montrez-vous pas nettement l'endroit où vous voulez que je recueille ces enfants ? Oh, faites-le-moi connaître et dites-moi ce que je dois faire ! »

J'achevais ma prière quand arrive un certain Pancrace Soave. Il me dit en bégayant :« Est-ce vrai que vous cherchez un emplacement pour y installer un laboratoire ?

- Pas un laboratoire, mais un oratoire.

- Laboratoire, oratoire, je ne sais pas si c'est pareil, mais pour l'emplacement, il y en a un. Venez donc le voir. C'est la propriété de M. Joseph Pinardi, un brave homme. Venez, vous allez faire une bonne affaire. »

(éd. Ceria, 165-166)

... (Le marché conclu) je courus auprès de mes garçons, les rassemblai autour de moi et leur criai d'une voix forte : « Courage, mes enfants ! Nous avons un patronage plus fixe qu'avant. Nous avons église, sacristie, locaux de classe, lieu de récréation. Dimanche, dimanche, nous irons dans le nouveau patronage, là-bas, à la maison Pinardi. » Et, du doigt, je leur montrai l'endroit.

Ces paroles déchaînèrent le plus fol enthousiasme. Certains couraient et sautaient de joie ; quelques-uns restaient comme figés ; d'autre criaient ou plutôt hurlaient à déchirer le tympan. Emus comme d'un bonheur immense mais inexprimable, transportés de la plus profonde gratitude et /102/ pour remercier la Sainte Vierge d'avoir écouté et exaucé les prières que, le matin même, nous avions faites à Notre Dame des Champs, nous tombâmes à genoux. Après la récitation du chapelet, chacun se retira chez lui. Tel fut le dernier adieu à ce lieu que chacun avait aimé par nécessité, mais que, dans l'espoir d'en avoir un meilleur, nous abandonnions sans regret.

Le dimanche suivant, fête de Pâques, 12 avril, nous emportâmes tout notre attirail, objets de culte ou instruments de jeux, et nous allâmes prendre possession de notre nouveau local [47].

(éd. Ceria, 168-169)

/103/

Troisième décennie : 1846-1856

22. Juillet 1846. La prière des pauvres à Marie [48]

Lorsque je revins à la maison, j'étais à bout de forces et l'on me porta au lit. La maladie se précisa ; c'était une bronchite avec toux et violente inflammation. Au bout de huit jours on crut ma fin toute proche. J'avais reçu le saint Viatique et l'extrême-onction. Il me sembla qu'en ce moment j'étais prêt à mourir. Je regrettais d'abandonner mes .jeunes gens, mais j'étais -content de finir mes jours après avoir donné une forme stable à l'Oratoire.

La nouvelle de la gravité de ma maladie s'étant répandue, ce fut une consternation générale. Elle était si vive qu'on n'eût pu en imaginer de plus grande. A chaque instant des bandes de garçons, en larmes, venaient frapper à la porte demandant des nouvelles de mon mal. Plus on leur en donnait, plus ils en demandaient. /104/

J'entendais leurs dialogues avec mon domestique et j'en étais ému. Je sus par après ce que l'affection avait fait faire à mes jeunes. Spontanément ils priaient, jeûnaient, assistaient à des messes, communiaient. Ils se relayaient pour passer la nuit et le jour-en prière devant l'image de Marie Consolatrice. Le matin ils allumaient spécialement des cierges et, jusque tard dans la soirée, ils venaient en nombre important prier et conjurer l'auguste Mère de Dieu de bien vouloir leur conserver leur pauvre Don Bosco.

Plusieurs firent voeu de réciter le rosaire en entier pendant un mois, d'autres pendant un an, quelques-uns pendant toute la vie. Il y en eut qui promirent de jeûner au pain et à l'eau pendant des mois, des années et même toute leur vie. Je sais que plusieurs apprentis maçons jeûnèrent au pain et à l'eau des semaines entières sans pour autant rien relâcher de leur pénible travail, du matin au soir. Et même, s'ils avaient quelque peu de temps libre, ils allaient en toute hâte le passer devant le Très Saint Sacrement.

Dieu les écouta. Un samedi soir on croyait que cette nuit serait pour moi la dernière de ma vie. C'était l'avis des médecins venus en consultation. J'en étais persuadé moi aussi, car je me trouvais totalement privé de forces en raison d'hémorragies continuelles. Assez tard dans la nuit j'eus envie de dormir. Le sommeil s'empara de moi et je m'éveillai hors de danger. Le docteur Botta et le docteur Caffasso venus me voir le matin me dirent d'aller remercier la Madone de la Consolata pour la grâce reçue.

Mes enfants ne voulaient rien en croire tant qu'ils ne m'auraient pas vu. De fait, ils me virent peu après, appuyé sur ma canne, me rendant à l'Oratoire avec l'émotion que chacun peut imaginer mais non pas décrire. On y chanta un Te Deum. Mille acclamations (fusèrent) dans un enthousiasme indescriptible.

Une des premières choses que je fis, ce fut de commuer /105/ en actes réalisables les voeux et les promesses que beaucoup avaient faits sans trop de réflexion au moment où ma vie était en péril.

Cette maladie me frappa au début de juillet 1846, justement quand je devais quitter le Refuge et m'installer ailleurs.

(éd. Ceria, 190-191)

23. 3 novembre 1846. « Je suis la servante du Seigneur. Qu'il me soit fait selon sa parole ».

Après quelques mois de convalescence en famille, je me crus capable de retourner auprès de mes chers enfants. Plusieurs venaient chaque jour me voir ou m'écrivaient m'incitant à revenir vite parmi eux. Mais où loger, puisque j'étais congédié du Refuge ? Avec quels moyens entretenir une oeuvre qui devenait chaque jour plus fatigante et plus coûteuse ? De quoi pourrais-je vivre, moi et avec moi les personnes qui m'étaient indispensables ?

A ce moment deux chambres devinrent libres dans la maison Pinardi. Je les louai pour y habiter avec ma mère [49]. « Maman, lui dis-je un jour, je devrai aller habiter au Valdocco. Mais, vu la qualité des gens qui occupent cette maison, je ne puis prendre avec moi d'autre personne que /106/ vous. » Elle comprit l'importance de mes paroles et répondit aussitôt : « Si tu penses que c'est le bon plaisir du Seigneur, je suis prête à partir sur-le-champ. » Ma mère faisait un grand sacrifice. En famille, sans même être très aisée, elle était la maîtresse de tout, elle était aimée de tous. Petits et adultes la considéraient comme une reine.

Nous expédiâmes par avance quelques objets de première nécessité. Avec ce qu'il y avait au Refuge, on les dirigea sur notre nouvelle habitation. Ma mère remplit un panier de linge et autres objets indispensables. Je pris mon bréviaire, un missel, les quelques (livres) et cahiers les plus nécessaires. C'était toute notre fortune. Nous partîmes à pied des Becchi pour Turin. Nous fîmes une courte halte à Chieri et le soir du 3 novembre 1846 nous arrivâmes au Valdocco.

A nous voir dans ces chambres dépourvues de tout, ma mère dit en plaisantant : « Chez moi, j'avais tant de soucis pour administrer, pour commander. Ici je suis plus tranquille, je n'ai plus rien à manier, plus personne à commander. »

Mais comment vivre, comment manger, comment payer son terme et subvenir aux besoins d'un tas d'enfants qui, à tout moment, demandaient du pain, des chaussures, des habits ou des chemises, ce sans quoi ils ne pouvaient se rendre au travail ? Nous avions fait venir de chez nous un peu /107/ de vin, de maïs, de haricots, de grains et choses semblables. Pour faire face aux premières dépenses, j'avais vendu un lopin de terre et une vigne. Ma mère s'était même fait apporter son trousseau de noces, qu'elle avait jusqu'alors jalousement gardé entier. Quelques-uns de ses vêtements servirent à faire des chasubles ; avec le linge on fit des amicts, des purificatoires, des surplis, des aubes et des nappes d'autel. Tout passa par les mains de madame Marguerite Gastaldi, qui depuis cette époque prenait sa part des besoins de l'Oratoire.

Ma mère avait aussi un anneau (de mariage), une petite chaîne d'or. Elle les vendit bien vite pour acheter des galons et des garnitures pour les ornements sacrés. Un soir, ma mère, toujours de bonne humeur, me chantait en riant :

Malheur au monde s'il se moque de nous,
étrangers qui n'avons pas un sou !

/108/